L'émergence de Rome   
509-400 av. J.C.

509 av. J.C. : l'expulsion des rois Lars Porsenna Publius Valerius Publicola La guerre contre la ligue latine Coriolan et la guerre contre les Volsques 494 av J.C. : la révolte du mont Sacré Cincinnatus Les décemvirs

509-508 av. J.C.

509 av. J.C. : l'expulsion des rois

Lucius Junius Brutus
Les licteurs rapportent à Brutus les corps de ses fils
Jacques-Louis David, Le Louvre

La république romaine apparaît en 509 av. J.C. avec l'expulsion du dernier roi, Tarquin le Superbe. Sextus Tarquin, le fils du roi viole Lucrèce, la femme de son cousin Lucius Tarquinius Collatinus (Collatin). Quatre hommes se jurent de renverser la royauté, la Tyrannie des Tarquins et d'établir la république : Spurius Lucretius Tricipitinus, le père de Lucrèce, Lucius Tarquinius Collatinus, le mari de Lucrèce, Lucius Junius Brutus et Publius Valerius (Publicola).

Lucius Brutus est par sa mère Tarquinia, neveu de Tarquin le Superbe. Son père est Marcus Junius Brutus, gendre de Tarquin l'ancien. Brutus et ses compagnons soulèvent la population qui vote pour l'abolition du pouvoir royal et l'exil de la famille royale. La république est alors proclamée en 509 av. J.C.

La principale innovation constitutionnelle est la création du consulat exercé par deux consuls1. Cette rébellion est avant toute une révolte de l'aristocratie romaine contre la monarchie : le pouvoir reste entre les mains d'une seule classe dirigeante, les patriciens.

Les patriciens avaient eu beaucoup à souffrir du dernier roi. Tarquin chassé, ils déclarent la royauté abolie et la remplacent par un gouvernement qui soit tout entier entre leurs mains. Deux d'entre eux, sous le nom de Consuls, auront le pouvoir, mais ne l'exerceront qu'une année, de sorte que chaque patricien pourra espérer que lui-même ou un des siens arriverait à cette charge. Ce partage et la courte durée du commandement empêche en outre les nouveaux chefs de l'Etat de se rendre jamais redoutables à l'ordre des patriciens.

Les citoyens élisent, via les comices centuriates, Brutus et Lucius Tarquinius Collatinus comme consuls. Mais peu après, Collatinus doit abandonner sa charge à cause de sa parenté avec les Tarquins. Il sera remplacé par Publius Valerius Publicola. Les Tarquins ayant obtenu l'assistance des villes étrusques de Tarquinies et de Véies, font demander à Rome le rétablissement du roi ou du moins la restitution de ses domaines et des biens de ceux qui l'avaient suivi. Cette négociation cache une intrigue. Car tandis que le sénat délibérait, les députés séduisent un certain nombre de jeunes patriciens qui préfèrent le service brillant d'un prince au règne des lois. Mais un esclave, nommé Vindex, découvre le complot, et les coupables sont saisis : deux fils de Brutus, Titius et Tiberius y sont impliqués et des lettres adressées aux Tarquins prouvent leur culpabilité. Les consuls les arrêtent. Brutus lui-même les condamne à mort et assiste à leur exécution.

En 508 av J.C., Tarquin le Superbe, allié avec la cité de Véies envahit le territoire romain. Le fils de Tarquin, Aruns, injurie Brutus qui conduit la cavalerie. Ils se jettent l'un sur l'autre avec une telle violence que tous les deux tombent mort sur le champ. La bataille générale qui s'ensuit est remportée par les romains. Brutus mort, le pouvoir revient au consul associé, Publius Valerius Publicola qui rentre à Rome en triomphe. Le corps du consul fut ramené à Rome en grande pompe; et pour honorer le vengeur de Lucrèce, les matrones romaines portèrent durant une année le deuil de Brutus.

1. Les consuls, premiers magistrats de la république, convoquaient et présidaient le sénat, faisaient les levées, commandaient les armées, et dans l'origine administraient les finances et la justice. Douze licteurs, portant chacun des faisceaux de baguettes du milieu desquelles sortait une hache, les précédaient pour leur ouvrir passage au milieu de la foule ou exécuter leurs ordres, soit qu'il fallût battre de verges un coupable ou lui trancher la tête. Les consuls gouvernaient alternativement chacun pendant un mois; on désignait l'année par leur nom en disant, par exemple, tel fait s'est passé sous le consulat de Junius Brutus et de Tarquin Collatin.

509 av. J.C.

Abolition de la fonction souveraine à vie

L'opposition, à Rome, veut supprimer la royauté. C'est là le résultat naturel des choses : il se propage dans tout le monde Italo-grec. Partout, et à Rome, et chez les Latins, et chez les Sabelliens, les Etrusques et les Apuliens, dans toutes les cités italiques enfin, comme dans les cités grecques, des magistrats annuels remplacent tôt ou tard les magistrats à vie. En Lucanie, on voit un gouvernement démocratique fonctionnant en temps de paix, et, en temps de guerre, les magistrats élisant un roi, ou, si l'on veut, un chef pareil au dictateur de Rome. Les villes sabelliennes comme Capoue et Pompéi par exemple, obéissent aussi, à un curateur annuellement remplacé (medix tuticus)1 et dans les autres contrées nous trouverons une institution analogue.

Inutile dès lors de s'enquérir davantage des motifs qui ont fait mettre les consuls romains à la place des rois: ce changement est pour ainsi dire dans les conditions organiques et naturelles des systèmes grecs et italiens. Mais si simple qu'en ait été la cause, l'occasion de la réforme a pu varier. Tantôt ce fut à la mort d'un roi que l'on décida qu'un roi nouveau ne serait pas élu : déjà après Romulus, le sénat romain avait tenté cette révolution. Tantôt c'était le roi lui-même qui abdiquait : Servius Tullius n'avait-il pas un instant songé à se démettre ? Tantôt enfin le peuple se révoltait contre la tyrannie du souverain, et le chassait : telle fut, en effet, la loi de la royauté romaine.

La tradition est là qui atteste les fautes de Tarquin le Superbe et la révolte qui s'en est suivie. Il n'interrogeait plus le sénat, et ne le maintenait pas au complet, il prononçait les sentences capitales et les confiscations sans l'assistance d'un conseil de citoyens, il accaparait les grains en quantités énormes, il imposait à tous le service de guerre et les corvées d'une façon excessive.

Avec le dernier roi fut bannie toute sa gens, ce qui prouve aussi combien les liens de la famille avaient encore de force. Les Tarquins iront demeurer à Coeré, leur ancienne patrie peut-être, et où, de nos jours, a été retrouvé leur caveau sépulcral. Deux chefs annuels (consuls) seront mis à la tête de la cité romaine, et gouverneront en lieu et place du souverain unique et à vie.

1. Tite-Live, XXIV, 19, 2, et XXVI, 6, 13. - Meddix apud Oscos nomen magistratus est. Festus, p. 123, éd. Müll. - Tuticus semble analogue à totus, summus. V. Tite-Live, XXVI, 6, 13.



509 av. J.C.

Les consuls

Consul romain
Consul romain
accompagné par deux licteurs

L'autorité royale n'a pas été supprimée : car, à la place du roi à vie, deux rois annuels sont institués, qui s'appellent généraux d'armée (proetores, proe-itor), ou juges (judices), ou tout simplement collègues (consules1, consuls). Cette dernière dénomination est devenue la plus usuelle. Les consuls forment un collège de deux magistrats qui sont élus par les comices centuriates. Ils exercent l'imperium (pouvoir civil et militaire) et commandent l'armée. Avec la disparition de la monarchie, les pouvoirs royaux sont partagés entre un rex sacrorum pour les rites religieux et les deux consuls. L'autorité suprême n'est pas répartie entre eux : chacun, au contraire, en a la plénitude, absolument comme le roi lui-même l'avait eue et l'avait exercée. Que si, comme cela s'est fait tout d'abord, il y eut entre les consuls une sorte de division des pouvoirs, l'un prenant, par exemple, le commandement de l'armée, l'autre l'administration de la justice, ils ne sont en aucune façon liés par ce partage, et ils peuvent librement et en tout temps entreprendre sur leurs attributions respectives.

L'autorité suprême balancée par l'autorité suprême, les ordres de l'un tenus en échec par les ordres prohibitifs de l'autre, tel est le résultat possible de leurs fonctions parallèles. Avec son principe dualiste, l'institution consulaire est vraiment spéciale à Rome, ou tout au moins au Latium. Son but est manifeste : elle veut conserver à l'autorité royale sa force primitive et intacte : elle ne veut ni la diviser, ni l'enlevant à un seul, la transporter à plusieurs réunis en conseil. Pour cela, elle la dédouble, et, s'il devient nécessaire, l'annule en l'opposant à elle-même.

La même règle s'observe en ce qui touche l'époque terminale de la fonction. Les chefs suprêmes de la République sont tenus à ne pas rester en fonctions au-delà de l'année révolue, à dater du jour de leur avènement2 mais ils ne les cessent pas de plein droit à l'échéance : leur résignation doit être officielle et solennelle. S'ils n'abdiquent pas, s'ils se perpétuent au-delà de l'année, leurs actes n'en sont pas moins valables. L'échéance du pouvoir consulaire à une haute importance : elle n'a été qu'à peine une ou deux fois dépassée : elle a fait cesser en fait l'irresponsabilité originaire dont les consuls auraient pu hériter des rois. Sans nul doute, ceux-ci sont au-dessous de la loi, et non au-dessus d'elle, mais, comme on ne conçoit pas un juge suprême traduit devant son propre tribunal, il s'ensuit que le roi peut commettre un crime, mais qu'il n'y a contre lui ni justice, ni peine. Le consul est couvert par sa fonction tant que sa fonction dure : mais, une fois rentré dans la vie privée, il appartient, comme tout citoyen, à la justice du pays.

Ces changements sont les principaux et les plus essentiels : ils sont loin d'être les seuls. Notons en d'autres. D'abord, la royauté à vie cessant, le droit cesse aussi pour le chef de l'Etat de faire cultiver ses terres par corvées imposées aux citoyens. En matière criminelle, au cas d'amende ou de peine corporelle encourue, le roi avait eu l'instruction et le jugement de la cause, il décidait si le condamné aurait ou non la faculté du recours en grâce (provocatio). Mais la loi Valeria (en 245 de Rome (509 av. J.-C.)) dispose que le consul serait désormais tenu de donner l'appel à tout condamné, pourvu que la peine corporelle ou capitale ne soient pas prononcée en justice militaire et une loi postérieure (de date incertaine, mais assurément antérieure à 303 de Rome (451 av. J.C.) étend ce recours aux grosses amendes. Les licteurs consulaires, en signe de cette diminution de pouvoirs, toutes les fois que le consul agit comme juge et non comme chef de l'armée, déposent la hache, qu'ils avaient jusqu'alors portée devant le magistrat ayant droit de vie et de mort. Le consul a toutes les attributions de la royauté : comme le roi, il pourra commettre une injustice, tel qu'un crime et le juge criminel n'a pas à lui demander de comptes.

Les mêmes tendances se produisent en matière civile. Une loi générale intervient et organise la transmission du pouvoir à des commissaires. D'une part, on ne rencontre plus, à dater du consulat, ces puissants délégataires, participant à l'éclat de la royauté dont ils étaient l'émanation : le préfet de la ville (proefectus urbi), préposé à l'administration de la justice : le maître de la cavalerie, placé à la tête de l'armée. En cas de guerre, le chef souverain peut bien encore déléguer le commandement des troupes : mais le délégué n'est plus que son lieutenant (legatus). La République nouvelle ne veut plus ni du roi, ni de son représentant ou de son autre lui-même. Cependant, il est des cas d'urgence et de nécessité, où le consul institue un souverain temporaire, sous le nom de Dictateur, et celui-ci, suspendant aussitôt les pouvoirs du magistrat qui le nomme et ceux de son collègue, reprend exceptionnellement et passagèrement en main toute la puissance et tous les attributs de l'ancienne royauté romaine.

En second lieu, le consul est tenu dans l'administration de la cité, de nommer un commissaire pour certains cas, en même temps que toute délégation lui est, en d'autres cas, interdite. Ayant au fond le droit et le pouvoir, il ne peut plus les exercer souvent que par des représentants, qu'il choisit. Ainsi en est-il pour tous les procès civils, pour le jugement des crimes que jadis le roi déférait d'ordinaire à la connaissance des deux questeurs du meurtre (quoestores) et enfin pour l'administration du trésor des archives publiques, que ces deux mêmes magistrats réunissent à leurs attributions anciennes. Depuis longtemps déjà ils siégeaient en permanence : aujourd'hui, la loi les confirme dans leurs pouvoirs, et, comme ils sont désignés par le consul, de même qu'autrefois par le roi, ils sortent aussi de charge avec lui, après l'année révolue. Cette différence importante dans la délégation des pouvoirs civils et militaires se constate clairement par ses résultats. Dans les choses du gouvernement intérieur, il n'y a pas de représentation possible du pouvoir central (pro magistratu, de promagistrature, pour forger le mot). Les officiers de la cité ne peuvent avoir de suppléants : à l'armée, au contraire, les délégués du chef sont nombreux (pro-consule, pro-proetore, pro-quoestore : proconsuls, propréteur et proquesteurs) : mais ils sont absolument sans pouvoir à l'intérieur.

Le roi avait eu jadis le privilège de la nomination de son successeur : il n'est nullement retiré aux consuls. Mais on leur impose l'obligation de nommer sur l'indication du peuple. Par là, on peut soutenir que l'élection appartient à ce dernier en fin de compte. Toutefois, il s'en faut, dans la réalité, qu'un droit de proposition soit la même chose qu'un droit de nomination. Le consul n'a pas seulement la direction de l'élection à raison de son privilège hérité des rois, il est maître de repousser tel et tel candidat, de ne pas prendre en considération les votes qui lui sont acquis, et même, dans les premiers temps, de circonscrire les voix sur la liste des candidatures qu'il avait dressée. Enfin, le peuple, tout en obtenant le droit de désignation, n'a jamais celui de déposer le magistrat en charge, il l'aurait conquis nécessairement s'il avait eu d'abord la mission de l'instituer.

Enfin les rois avaient eu les nominations sacerdotales. Les consuls n'héritent pas de cette attribution : les membres des collèges d'hommes se recrutent eux-mêmes. Quant aux vestales et aux prêtres uniques, leur élection appartient au collège des pontifes, qui a aussi la juridiction domestique et disciplinaire de la cité sur les prêtresses de Vesta. Et comme il y a très souvent des mesures à prendre qu'il convient mieux de confier à un seul qu'à plusieurs, c'est de même à cette époque vraisemblablement que le collège sacerdotal se choisit un chef, un pontife suprême (pontifex maximus). Ainsi seront séparées du pouvoir civil les attributions religieuses nous ne parlons plus ici d'ailleurs du roi des sacrifices (rex sacrorum) qui n'héritait des rois, et ne conservait qu'un titre nu et pour la forme. La division des pouvoirs religieux et civil, le nouveau grand prêtre placé presque sur le pied d'un haut magistrat, contrairement à toutes les traditions anciennes, sont assurément les plus remarquables et les plus importantes des innovations apportées par une révolution, dont le but manifeste est la limitation des pouvoirs publics. De plus, il semble qu'en même temps, les avis donnés par les augures et autres, d'après le vol des oiseaux, les prodiges et autres phénomènes, ont chaque jour acquis davantage un caractère et une force obligatoires.

Le consul, en dernier lieu, ne marche plus comme le roi, environné du respect et de la crainte : il n'a plus ni le prestige du nom royal, ni celui de la consécration sacerdotale: les haches avaient été enlevées à ses licteurs : enfin, au lieu de la toge de pourpre des rois, il ne porte plus, pour se distinguer des autres citoyens, qu'une toge à simple bordure rouge (traboea). Les rois ne se montrent guère en public que montés sur leur char : les consuls doivent subir la loi commune, et marcher à pied dans la ville comme le premier venu.

Résumons tous ces longs détails. Les consuls restent ce que les rois avaient été : chefs administratifs, juges et chefs de l'armée. Dans les affaires religieuses, s'il y a un roi des sacrifices pour ne pas laisser périr ce nom, ce sont néanmoins les consuls qui agissent : ils prient, ils sacrifient pour le peuple, ils consultent la volonté des dieux en son nom et par les experts sacrés.

1. Consules, mot à mot ceux qui sautent ou qui dansent ensemble. Etymologie qu'on retrouve dans proesul, celui qui saute devant; exul, celui qui saute dehors; insula, l'acte d'entrer en sautant : d'où, le massif tombé dans la mer, l'île.

2. Le jour de l'entrée en fonction ne coïncidait pas avec le premier jour de l'an (1er mars) : il n'était pas préfixe mais il déterminait le jour de sortie, sauf au cas où le consul avait été formellement élu en remplacement de celui tombé sur le champ de bataille (consul suffectus) : le magistrat alors n'avait que les droits de son prédécesseur, et devait sortir de charge à l'époque assignée à celui-ci. Mais les consuls supplémentaires ne se rencontrent que dans les plus anciens temps, et seulement quand l'un des deux consuls ordinaires manque. Dans les siècles postérieurs, on vit pour la première fois deux consuls supplémentaires élus en même temps. - L'année de charge consulaire se compose donc régulièrement de deux moitiés inégales à cheval sur deux années civiles.

509 av. J.C.

Les assemblées du peuple

Consul romain
Enregistrement des citoyens romains
accompagné par deux licteurs

Les réformes constitutionnelles profitent aux citoyens : ils y gagnent des droits considérables : la désignation des magistrats suprêmes annuels, et la décision en dernier ressort sur la vie et la mort des accusés. Les assemblées doivent rassembler les citoyens afin qu'ils expriment leurs volontés; elles votent toutes les lois et désignent les magistrats. Le corps électoral est segmenté à des critères censitaires dans le cas des comices centuriates et géographiques dans le cas des comices par tribus. Mais les citoyens ne sont plus, ne peuvent plus être comme autrefois, renfermés dans le corps du patriciat, devenu une véritable noblesse. La force du peuple est passée dans la plèbe, ou multitude, qui déjà compte dans ses rangs et en grand nombre, des hommes notables et riches.

Il faut étendre la cité : ce qui a lieu complètement par l'admission dans les curies de tous les plébéiens. Mais en même temps, les comices par curies, jusqu'alors l'autorité principale dans l'Etat, vont perdre les attributions qu'ils avaient possédées sous le précédent régime : leur compétence se restreindra désormais aux actes de pure formalité. Les mesures essentiellement politiques ne leur appartiennent plus. Les appels au peuple, dans les causes criminelles, qui sont presque toujours des causes politiques, la nomination des magistrats, le rejet ou l'admission des lois, sont dorénavant portés dans les comices par centuries : elle attire de même à elle les autres attributions de même nature et désormais les centuries, exercent aussi tous les droits publics.

Telle est l'issue à laquelle aboutirent les modestes commencements de la réforme de Servius. Le vote y a lieu aussi sans débat. Dans le jugement des appels, les deux parties sont pourtant entendues et l'on décide à la simple majorité des centuries votantes. La raison de ce mode de votation est évidente : dans les curies, règne l'égalité absolue des votes et tous les plébéiens y étant admis désormais, c'est ouvrir une dangereuse porte à la démocratie, que de leur laisser leurs anciens pouvoirs politiques. Dans l'assemblée des centuries, au contraire, si l'influence prépondérante n'est pas absolument mise dans la main des nobles, elle revient du moins aux riches : en outre, les grandes familles y conservent leur prééminence, en ce sens que les six centuries de chevaliers leur appartenant, votent les premières, et par là décident le plus souvent du vote.

509 av. J.C.

Le sénat

En ce qui touche le sénat, il n'y a rien de changé: il reste ce qu'il était, une assemblée de notables siégeant à vie, sans attributions officielles spéciales, assistant de leurs conseils les consuls annuels, comme jadis ils avaient conseillé les rois. Leurs votes seront recueillis par les nouveaux magistrats suivant le mode ancien, et c'est aussi à la royauté qu'il convient de faire remonter la révision de la liste des sénateurs, laquelle se faisait en même temps que le cens, révision quadriennale, par conséquent, à la suite de laquelle il était pourvu aux sièges vacants. Le consul, pas plus que le roi, n'est membre du sénat : sa voix n'y compte pas. Quant aux conditions à remplir pour y entrer, elles n'ont jamais été fixées, de simples habitants s'y verront admettre, sans qu'il ait en cela innovation. Mais voici quel est le réel changement. Tandis que sous la royauté les non patriciens n'avaient pas pénétré dans le sénat que dans quelques cas isolés, exceptionnels, aujourd'hui les plébéiens s'y verront appelés en grand nombre.

509 av. J.C.

Le peuple

Consul romain
Maquette de Rome
au début de la République

musée de la Civilisation romaine

Auparavant, les plébéiens étaient de simples domiciliés, assujettis à l'impôt et aux charges publiques : ils étaient sans droits aux yeux de la loi, semblables à des étrangers tolérés, tellement qu'il semblait à peine nécessaire d'établir entre eux et les étrangers, une démarcation quelconque. Mais voici qu'on les trouve inscrits désormais, à titre de citoyens, dans les listes des curies. S'ils n'ont pas encore l'égalité complète : si les anciens citoyens conservent exclusivement l'éligibilité aux fonctions civiles et sacerdotales : si seuls ils ont part aux jouissances et usages fonciers, aux pâturages publics, par exemple, il faut aussi reconnaître que le premier pas, le pas le plus difficile est fait vers une égalité qui s'achèvera plus tard. C'est beaucoup pour les plébéiens de ne plus seulement servir dans l'armée, mais de voter aussi dans l'assemblée populaire et dans le conseil de la cité : toutefois, en même temps que de la fusion politique de la plèbe et du patriciat va sortir un peuple nouveau, les anciens citoyens se transforment en une caste véritable ayant les privilèges les plus absolus, occupant, à l'exclusion des plébéiens, toutes les hautes magistratures et tous les sacerdoces, ne livrant à ceux-ci que certains grades à l'armée, et un certain nombre de sièges dans les conseils de l'Etat, maintenant, enfin, avec l'opiniâtreté la plus mal adroite et la plus inflexible, la prohibition légale des mariages entre les plébéiens et les patriciens.

La fusion apporte aussi une réglementation plus précise du droit de résidence pour les alliés latins et les autres cités étrangères. En présence, non pas tant du vote accordé au plébéien dans les centuries, vote donné, d'ailleurs au seul habitant romain, que du droit d'appel qui ne peut être concédé qu'au plébéien, et jamais à l'étranger résidant ou voyageur de passage, il faut poser d'une façon certaine les conditions d'acquérir le droit plébéien et séparer l'enceinte agrandie de la cité d'avec la foule des non citoyens. Ainsi, dès cette époque, va commencer dans les esprits un travail de haine et de sourde lutte entre plébéiens et patriciens, et, d'autre part, le citoyen romain (civis romanus) se distingue de l'étranger par la hauteur superbe de son attitude. Mais l'antagonisme intérieur doit un jour cesser et ce qui devait durer à jamais, c'est le sentiment de l'unité politique et de la grandeur croissante de Rome. Ce sentiment pousse déjà des racines profondes dans les croyances nationales : il est assez fort, assez expansif pour noyer les écueils sous un commun niveau et pour entraîner tout dans sa course.

509 av. J.C.

Les lois

C'est aussi vers ces temps que s'établit la différence entre les lois et les simples édits : différence qui a sa raison dans la constitution même, le pouvoir royal étant placé au-dessous, et non au-dessus des lois de la Cité. Toutefois, chez les Romains, tel est le respect profond et pratique des citoyens pour le principe d'autorité, qu'ils avaient érigé en règle du droit privé et public, l'obéissance préalable aux ordres du magistrat, même au delà du texte légal. Tant que le magistrat sera en charge, son pouvoir sera incontesté, et son édit ne tombera qu'avec lui. On conçoit qu'au temps où il y avait une souveraineté viagère, loi ou édit étaient alors à peu près la même chose : l'action législative de l'assemblée du peuple était nulle alors, et ne pouvait s'accroître. Mais, quand le chef de l'Etat n'est plus qu'annuel, le pouvoir légiférant grandit aussitôt.

Enfin, la révolution amène la division des pouvoirs civil et militaire. Dans la cité, la loi règne : à l'armée, l'épée commande. Là, la constitution a posé des limites au magistrat, réglementé l'appel au peuple, et les délégations de pouvoirs : ici, le général est absolu, comme fut le roi1. La règle voulait que le général et l'armée ne pussent pas, comme tels, entrer dans la ville. Le pouvoir civil seul avait le droit de statuer par voie réglementaire et pour l'avenir. Il arrive parfois que le chef d'armée, en plein camp, convoque ses soldats à l'assemblée du peuple et leur décision alors n'est pas rigoureusement nulle. Mais l'usage désapprouve de pareilles mesures et tous bientôt s'en abstiennent comme d'un excès de pouvoir prohibé par les lois. Dans l'opinion chaque jour croissante et s'enracinant davantage, il y a toute une immense différence entre les soldats et les quirites de la cité.

1. Peut-être convient-il de le remarquer : le Judicium legitimum et le droit de justice militaire, quod imperio continetur, se fondent tous les deux sur les pouvoirs appartenant au magistrat, juge de la cause. Toute la différence entre eux, c'est que l'Imperium, dans le premier cas, est limité par la loi, tandis que, dans le second, il est libre et sans limites.

509 av. J.C.

Les patriciens

Les patriciens

La cité est donnée à ceux qui ne l'ont pas. Dans l'assemblée du peuple, des attributions importantes sont remises au corps nouveau des citoyens mais les patriciens ayant conservé le droit d'admettre ou de rejeter leurs décisions à l'égal d'une Chambre haute (sénat), en face des comices, ils sauront un instant arrêter l'essor du droit populaire, et, sans pouvoir tout à fait briser les volontés de la foule, ils en amoindriront ou en retarderont l'accomplissement.

Dans l'ordre des choses nouvellement établi, ils s'imaginent, qu'ils sauront maintenir à leur assemblée noble la suprématie qu'ils avaient eue entière à l'époque où seuls ils étaient les représentants de la cité et s'ils avaient perdu ici quelques uns de leurs privilèges, ils pensent bien les avoir regagnés ailleurs. Sans doute, le roi, comme aujourd'hui le consul, avait appartenu au patriciat : mais, tandis que du haut de sa grandeur il dominait à la fois patriciens et plébéiens, tandis qu'il était tenté souvent de s'appuyer sur la foule, pour combattre la noblesse, le consul, au contraire, ne cesse pas d'appartenir à sa caste. Il ne revête qu'un pouvoir éphémère : sorti de la noblesse, il redevient simple citoyen noble à l'issue de sa charge, il obéit le lendemain à ceux auxquels il commande la veille : chez, lui, enfin, le patricien l'emporte sur le magistrat.

Si la constitution n'exige pas formellement, avant de déférer la motion au vote du peuple, la délibération préalable et l'assentiment du sénat, un constant usage consacre du moins cette marche : s'en écarter devient chose grave. Les traités politiques les plus importants, l'administration et le partage des terres publiques, tous les actes, dont les effets se font sentir au delà de l'année, sont déférés à l'initiative du sénat, quant au consul, il expédie les affaires courantes, il conduit les procès civils, il commande l'armée. Notons, principalement les règles nouvelles qui défendent au consul, et même au dictateur, illimité pourtant dans sa puissance, de toucher au trésor sans l'assentiment des sénateurs. Le sénat oblige les consuls à déléguer l'administration de la caisse publique, que les rois jadis géraient ou avaient le droit de gérer : elle est désormais confiée à deux fonctionnaires permanents (les questeurs), à la nomination des consuls, et tenus de leur obéir, mais obéissant bien davantage encore au sénat lui-même.

Ce changement dans les attributions de la magistrature suprême et de son conseil en amène un autre, en rendant plus rigoureuses les conditions jusque-là élastiques et arbitraires de la nomination et de l'expulsion des membres du sénat. Une coutume antique avait donné à la fonction de sénateur sa durée viagère : la naissance, les emplois précédemment occupés y avaient constitué une sorte de titre. Mais aujourd'hui, il paraît bon de fixer la règle et de transformer l'usage en droit.

Les effets suivront d'eux-mêmes les réformes. La première et essentielle condition de tout régime aristocratique est que le pouvoir appartienne, non pas à un seul, mais à plusieurs en corps. C'est ce qui a lieu à Rome, le patriciat, corporation essentiellement noble, attire à lui le gouvernement de l'Etat et par là, l'exécutif, demeuré exclusivement dans les mains de la noblesse, se subordonne complètement à la corporation gouvernante des sénateurs. Objectera-t-on qu'il y avait dans le sénat des non nobles en assez grand nombre ? Mais, ils n'ont pas l'éligibilité aux fonctions publiques; ils sont exclus de toute participation au gouvernement et de toute nécessité, ils ne jouent dans le sénat même qu'un rôle secondaire, enfin, ils demeurent dans la dépendance financière de la corporation, en ce qui touche l'usage des pâturages publics. Les consuls patriciens, ayant le droit formel et absolu de réviser et modifier les listes sénatoriales tous les quatre ans; ce droit, sans force à l'encontre de la noblesse, peut fort bien s'exercer dans le sens de ses intérêts : tout plébéien qui avait déplu, se voit tenu à l'écart, ou même renvoyé du sénat.

509 av. J.C.

Les plébéiens

Auparavant, les simples habitants n'étaient rien : politiquement, les anciens étaient tout : aujourd'hui que les premiers sont entrés dans le peuple actif, les seconds se verront débordés. On est loin encore de l'égalité politique absolue. C'est donc avec raison que le peuple romain a daté son existence politique des commencements du consulat. Toutefois, tout en consacrant la victoire de la plèbe, en dépit de la caste noble qu'elle avait paru mettre au premier plan, la révolution républicaine ne fut pas marquée à l'empreinte de la démocratie pure. S'il entre dans le sénat plus de plébéiens qu'avant, le mérite personnel tout seul, sans l'appui de la naissance et de la richesse, y conduit moins aisément peut-être sous le régime du nouveau patriciat que sous celui des rois. Naturellement, la classe noble et prépondérante, en admettant certains hommes plébéiens à s'y asseoir à ses côtés, s'efforce bien moins de choisir les capacités les plus notables que les chefs des familles plébéiennes riches et considérées, intéressant ainsi ces familles elles-mêmes à la garde, jalouse des prérogatives sénatoriales. Pendant que sous l'ancien régime, l'égalité complète avait existé parmi les citoyens, on voit les citoyens nouveaux se diviser aussi tôt en deux classes : celle des familles privilégiées, et la plèbe, rejetée à l'arrière-plan.

Toutefois, grâce au système des centuries, la puissance populaire descend jusque dans la foule, elle parvient à cette classe des simples habitants, qui, depuis les temps des réformes de Servius, portait le fardeau du recrutement militaire et des impôts : et parmi ceux-ci, elle échoit non pas tant aux grands propriétaires ou fermiers, qu'à la classe moyenne des cultivateurs. Parmi ces derniers d'ailleurs, les anciens ont cet avantage, que moins nombreux par le fait, ils disposent néanmoins d'autant de sections de votants, que leurs concitoyens plus jeunes. Une nouvelle bourgeoisie citoyenne est fondée, où la prépondérance va appartenir à la propriété foncière et à l'âge. On voit apparaître déjà les premiers signes d'une future noblesse, uniquement basée sur l'importance matérielle acquise à certaines familles.

509 av. J.C.

Les nouveaux intérêts économiques

Coriolan

Les patriciens dominent par les magistratures qu'ils se sont assujetties; ils ont la prépondérance dans le sénat; ils occupent seuls les emplois et les sacerdoces; ils ont seuls la science des choses divines et humaines; ils connaissent seuls les secrets pratiques de la politique intérieure; ils décident des voix dans la grande assemblée du peuple; ils exercent toute l'influence dans la cité, suivis par un nombreux cortège d'hommes dévoués et appartenant à des familles diverses; ils vérifient enfin, ou rejettent toutes les décisions populaires.

Les plébéiens doivent souffrir de l'humilité de leur condition; mais l'aristocratie ne peut pas avoir beaucoup à redouter d'une opposition purement politique, tant qu'elle saurait tenir la foule loin du champ du combat : la foule, en effet, ne demande rien, avec la justice dans l'administration, que la protection de ses intérêts matériels. Et de fait, durant les premiers temps qui suivent l'expulsion des rois, nous assistons à des mesures économiques dont le but apparent ou réel est de gagner l'homme du peuple au parti des nobles : les droits des douanes maritimes sont abaissés : quand les céréales sont chères, il en est fait de grands achats pour le compte de l'Etat : le commerce du sel est monopolisé, pour livrer aux citoyens et les blés et le sel à prix réduit; enfin, la grande fête populaire est allongée d'un jour.

Il faut assigner la même cause aux prescriptions nouvelles relatives aux peines pécuniaires : elles sont remarquables par les ménagements qu'elles comportent en faveur des petits et des humbles. Le magistrat ne peut pas condamner, dans le même jour, le même individu à l'amende de plus de deux brebis ou de trente boeufs, sans lui ouvrir la voix de l'appel (provocatio). Pourquoi ces chiffres ainsi précisés, si ce n'est que, pour le pauvre, qui ne possède que quelques brebis, il convenait de fixer un autre maximum que pour le riche propriétaire de troupeaux de bêtes à cornes ?

Par la réforme républicaine, le système financier et économique subit une transformation absolue. La royauté n'avait pas prêté faveur à la puissance des capitaux; elle avait poussé de toutes ses forces à l'accroissement du nombre des propriétés rurales. La noblesse nouvelle, au contraire, vise tout d'abord à la destruction des classes moyennes, et surtout de la moyenne et petite propriété foncière : elle s'efforce d'accroître d'un côté la suprématie des grands propriétaires et des capitalistes, de l'autre, elle prépare la multiplication des prolétaires attachés à la plèbe.

L'abaissement des tarifs des ports, mesure populaire d'ailleurs, avait surtout en vue l'intérêt du grand commerce; mais le système de l'administration indirecte des finances contribua bien plus encore à l'agrandissement de la puissance du capital. A dater des consuls, les mutations rapides dans les magistratures, les attributions financières du caissier d'Etat étendues à de nombreuses affaires, telles que l'achat et la revente des grains et du sel, ont aussi pour résultat d'augmenter l'importance et l'activité de tous les intermédiaires; et l'on assiste alors aux débuts des fermages publics, dont les progrès ont été si féconds en résultats et si fâcheux en même temps. Peu à peu, l'on verra l'Etat abandonner ses recettes indirectes, toutes ses dépenses, toutes ses opérations plus compliquées à des tiers, qui, pour une somme nette et moindre, donnée ou reçue, administreront à leur propre compte.

Agir ainsi, c'est ouvrir aussitôt la porte aux grands hommes d'affaires; et comme l'Etat, d'ailleurs, veut avoir ses sûretés, il fait naturellement appel au concours des grands propriétaires, à l'exclusion de tous les autres. Ils constitueront bientôt une classe de fermiers d'impôts, croissant tous les jours en nombre et en fabuleuse opulence; et ils conquerront rapidement le pouvoir dans l'Etat, alors qu'ils semblaient ne faire que le servir. L'édifice de leur ploutocratie choquante et stérile n'est pas sans analogie avec celle des modernes spéculateurs boursiers.

509 av. J.C.

Les terres publiques

Jadis, l'usage des pâturages communs et des domaines de l'Etat était un privilège attaché au droit de cité : lorsqu'un plébéien y avait part, ce ne pouvait être que par dérogation à une loi formelle. En dehors des assignations, qui en faisaient entrer des parcelles dans le domaine privé, il n'existait pas, sur le domaine public, au profit des simples citoyens, d'usages fonciers fixes à l'égal de la propriété. Aussi, tant que ce domaine resta ce qu'il était à l'origine, il dépendit du bon plaisir du roi d'en concéder ou d'en restreindre la jouissance commune. Mais, à l'avènement de la république, la règle, est renforcée aussitôt : l'usage des pâtures publiques n'appartiendra jamais qu'au citoyen du droit meilleur (optimo jure civis), au patricien.

Si le sénat, à son tour, tolère comme autrefois certaines exceptions en faveur de quelques maisons plébéiennes plus riches, et qui sont, entrées dans ses rangs, il n'en est pas pour les petits propriétaires ruraux, pour les manoeuvres de la culture, pour ceux ayant le plus besoin des jouissances usagères. Jadis, les troupeaux menés à la pâture payaient une modique redevance (scriptura), trop minime, sans doute pour que l'usage cessât d'être un privilège, mais ne laissant pas que de verser un appoint considérable dans les caisses du trésor : cette redevance, les questeurs patriciens se montrèrent négligents ou inactifs à la lever, et peu à peu elle tomba en désuétude.

Jadis et notamment quand la conquête donnait à l'Etat de nouveaux territoires, il en était fait une répartition régulière, à laquelle les pauvres citoyens, les simples domiciliés même se voyaient admis : on ne laissait en communaux que les terres impropres à la culture. Aujourd'hui l'on n'ose pas tout à fait encore supprimer les assignations, on les remplace par les occupations, qui n'est ni la concession du domaine à titre de propriété, ni sa remise à bail avec terme préfixé, et qui, laissant la jouissance privative de la terre au premier occupant et à ses ayants cause, maintient à l'Etat son droit de retrait arbitraire, et oblige le possesseur au payement envers le Trésor de la dixième gerbe ou de la cinquième partie des fruits en huile et en vin.

Mais à dater du jour où nous sommes, les occupations n'auront pas seulement pour elles l'avantage de la durée: les occupants seront tous, ou des privilégiés ou des favoris des privilégiés : enfin, les taxes de la dîme et du quint cesseront d'être exactement payées. Toutes ces innovations porteront une triple atteinte à la propriété petite et moyenne.

Ajoutez à cela les grandes cultures qui commencent à s'établir, reléguant au loin la clientèle des petits laboureurs et n'utilisant que des bras d'esclaves. Le possesseur se voit chassé de sa métairie; il devient le valet, sinon l'esclave de son créancier. Les hommes d'affaires voient s'ouvrir devant eux tout un champ de spéculations, faciles et fructueuses : ils se jettent avec ardeur dans cette voie nouvelle; tantôt devenant grands propriétaires par eux-mêmes; tantôt laissant ce nom de propriétaire et la possession de fait à l'habitant des campagnes, dont ils ont dans la main avec leur titre de créance, et la personne et les biens. La condition actuelle des paysans, écrasés d'impôts, dénués de toutes ressources, ira aussi s'aggravant chaque jour dans une proportion effrayante. La misère et le désespoir, tel est désormais le lot des classes moyennes des campagnes.

509-503 av. J.C.

Publius Valerius Publicola

Homme politique romain du VIième siècle avant J.C., illustre membre de la gens patricienne des Valerii dont l'origine remonte avec la création de la république romaine. Selon Plutarque, les Valerii seraient, peu après la fondation de Rome, à l'origine de la réconciliation entre les Sabins et les romains. Denys d'Halicarnasse indique également qu'il serait un descendant des Sabins venus avec Titus Tatius. Publius Valerius est considéré comme l'un des fondateurs de la république romaine.

Valerius laisse Lucius Junius Brutus prendre le gouvernement de la jeune république, mais vexé de n'avoir pas été choisi comme second consul (Lucius Tarquinius Collatinus ou Collatin est élu comme collègue de Brutus à sa place), il se retire de la vie publique.

Après l'abdication de Collatin et son exil de Rome, les comices centuriates réunies par Lucius Junius Brutus, élisent finalement Publius Valerius, consul en 509 av. J.C.

Avec son collègue, Valerius complète le sénat décimé par la tyrannie de Tarquin et le ramène à 300 sénateurs. Ils font partager les biens de Tarquin entre tous les citoyens romains.

Après la victoire contre Tarquin, Publius Valerius obtient le droit de triompher. Il propose à l'assemblée et fait adopter une série de lois qui lui valent le surnom de Publicola ou d'ami du peuple. Il profite de sa popularité pour réformer la constitution romaine. Sous le règne de Tarquin le Superbe, il s'acharnait à défendre la justice et à aider ceux qui en avaient besoin.

On décrète la peine de mort contre quiconque aspire à la royauté. Les licteurs des consuls doivent abaisser leurs faisceaux devant le peuple assemblé dans ses comices, et en ôter les haches dans l'intérieur de la ville. Enfin, il est établi qu'un citoyen pourrait toujours en appeler à l'assemblée du peuple des jugements rendus par les magistrats.

Ses principaux apports constitutionnels sont :

- le droit d'appel devant le peuple d'un jugement donné par un magistrat;

- la peine de mort contre tout conspirateur royaliste;

- l'impunité pour l'auteur d'un meurtre contre tout homme aspirant à la tyrannie;

- la peine de mort contre celui qui se proclame magistrat sans l'aval du peuple;

- la suppression de tout impôt;

- et l'administration du trésor publique, gardé au Temple de Saturne par les questeurs.

Tarquin le Superbe, après sa défaite à la bataille où Brutus et son fils se sont entretués, se réfugie auprès de Porsenna, roi Etrusque de Clusium qui lui promet de l'aider à récupérer son trône. Les Etrusques sont maîtres alors d'une partie considérable de l'Italie. Ils voient dans la révolution qui venait de s'opérer chez les romains un moyen de se saisir de leur ville et de tout le pays latin. Porsenna, ayant pris en main la cause des bannis, ils accourent en foule autour de ce puissant chef et Rome se voit menacée du plus grand péril qu'elle eût encore couru.

Valerius Publicola est élu une seconde fois au consulat avec Titus Lucretius Tricipitinus et une troisième fois lors de l'assaut mené par Porsenna (cf chapitre ci-dessous) contre Rome en 507 av J.C. Le roi Etrusque accepte la paix avec les romains et se retire.

Après avoir repoussé les étrusques, il entreprend une nouvelle guerre contre les sabins en 506 et 505 av J.C. qu'il défait. Cette nouvelle victoire lui apporte une nouvelle fois l'honneur du triomphe.

Il est réélu consul en 504 av J.C. pour la quatrième fois avec encore Titus Lucretius Tricipitinus comme collègue. Il reçoit un nouveau triomphe après une nouvelle victoire contre les sabins. Il encourage le futur Appius Claudius Sabinus, riche citoyen de Régille, à venir s'installer à Rome où il est reçu au sénat (il créera ainsi la gens des Claudii).

Malgré tous ces services, Valerius devient un jour suspect. Il avait une maison en pierre bâtie au-dessus du Forum, sur le mont Capitole, et quelques-uns disaient qu'il voulait en faire une forteresse pour de là opprimer la liberté publique. En une nuit, Valerius la fait démolir.

Valerius Publicola meurt en 503 av J.C.

507-506 av. J.C.

Lars Porsenna

Coriolan
Mucius Scaevola devant Porsenna
Charles Le Brun, Musée des Ursulines
Mâcon

La même année (507 av. J.C.), un nouvel assaut est mené par le roi étrusque Porsenna qui pénètre dans la cité avec ses troupes. Les romains démontent le pont Sublicus afin de les empêcher de traverser le Tibre. Les Etrusques, ayant chassé les romains du Janicule que le Tibre sépare de la ville, on voit Horatius Coclès défendre seul le pont Sublicius contre l'armée entière des Etrusques. Il donne ainsi le temps à ses compagnons de couper le pont derrière lui. Cela fait et la communication avec Rome étant interceptée, il se jette tout entier dans le fleuve, et le traverse à la nage sous une grêle de traits.

Un autre héros de cette guerre est Mucius Scaevola. Mucius résout, pour mettre fin à la guerre, d'aller poignarder Porsenna dans son camp. Il revêt un costume étrusque et pénètre dans la tente royale. Deux hommes richement vêtus s'y trouvaient, mais l'un était entouré de plus de monde. Mucius s'approche et le frappe. C'était le secrétaire qui distribuait la solde aux troupes. Conduit devant Porsenna, on l'interroge. Pendant son interrogatoire il place sa main droite sur le feu qui la calcine. "Trois cents jeunes patriciens", répond-il, "ont fait le serment de tuer le roi étrusque et tous tenteront l'entreprise jusqu'à ce que l'un d'eux réussisse". Porsenna admire et s'effraye. Peu après, il accepte de lever le siège et de repartir chez lui à condition que les romains lui cèdent la cité de Véies et lui donnent des otages. Il veut pour otages dix jeunes garçons et dix jeunes filles. Parmi celles-ci, se trouve Clélie qui s'indigne d'être aux mains de l'ennemi de son peuple. Elle persuade ses compagnes de risquer tous les périls pour recouvrer leur liberté; elles s'échappent du camp, bravent la poursuite des Etrusques et leurs flèches, se jettent dans le Tibre et le traversent à la nage.

Rome reconnaissante dressa une statue équestre à Clélie et donna à Mucius qu'on appela le Gaucher (Scaevola) autant de terres qu'il pourrait en entourer en un jour par le sillon d'une charrue. Horatius Coclès reçut aussi un vaste domaine, et dans une grande disette tous les citoyens prirent sur leur nécessaire pour subvenir à ses besoins.

Mais ces brillants récits cachent une défaite. Rome, au contraire, prise par Porsenna fut soumise par lui aux plus dures conditions. Elle ne fut tirée de la servitude qu'après que l'armée étrusque eut essayé un grand désastre dans le Latium.

En 506 av J.C., le roi Porsenna doit faire face à la révolte d'une confédération de plusieurs cités latines. Les forces latines, dirigées par Aristhodemus, gagnent la bataille d'Aricia contre Porsenna. C'est un coup décisif contre les étrusques : Rome ainsi que les cités latines ont enfin gagné leur indépendance vis à vis du royaume étrusque.

496 av. J.C.

La dictature

A peine délivrée des Etrusques, Rome a à combattre les Sabins. Elle en triomphe; mais ces guerres continuelles, que les soldats romains sont obligés de faire à leurs frais, épuisent leurs ressources. Ils contractent bientôt des dettes, et comme l'intérêt de l'argent est alors à un taux énorme, l'usure ruine les plébéiens et la ruine les mène à l'esclavage, même à la mort; car une loi cruelle reconnaissait au créancier le droit de faire du débiteur insolvable, son esclave. S'il y a plusieurs créanciers, ils peuvent vendre le débiteur pour se partager le prix, ou même le tuer et couper son corps dont chacun prenait un morceau.

Les plébéiens demandent d'abord que le sénat soulage leur misère en déclarant les dettes abolies (cf la révolte du mont Sacré), puis n'ayant rien obtenu, ils refusent de servir dans les légions. Pour vaincre cette résistance, le sénat crée une magistrature extraordinaire, investie de pouvoirs illimités (imperium). C'est la dictature.

Les deux consuls élus cèdent la place à un magistrat unique, le maître du peuple ou le dictateur (magister populi, dictator). Le peuple n'a pas part à son choix, dont les seuls consuls ont le privilège. Il est nommé par l'un des consuls, le sénat l'approuve ensuite. Par ailleurs, il est choisi parmi les anciens consuls. Il reçoit tous les pouvoirs (imperium), les pouvoirs des autres magistrats sont alors suspendus sauf ceux des Tribuns de la plèbe. L'appel de ses décisions n'a lieu, comme au temps des rois, que quand il l'autorise. Dès qu'il est nommé, les autres dignitaires demeurent sans pouvoirs propres et lui obéissent en tout : pour respecter le principe républicain de collégialité des magistratures, il doit désigner son maître de la cavalerie (magister equitum) comme chef d'état-major, institué spécialement pour les temps de trouble ou de danger de guerre, qui rendent nécessaire la levée de tous les citoyens portant les armes. Dans le fait et dans la pensée même qui présida à la création de cette fonction souveraine, la dictature ne diffère de la royauté que par la brièveté de sa durée (le dictateur n'étant nommé que pour six mois au plus) et que par cette autre circonstance, résultat nécessaire d'un pouvoir créé pour des temps exceptionnels, qu'il n'a pas à se désigner de successeur.

Le dictateur marche précédé de vingt-quatre licteurs qui dans Rome même gardent les haches dans les faisceaux (les douze licteurs qui escortent chaque consul lui sont attribués). Il a droit de vie et de mort sur tous les citoyens.

496 av. J.C.

La guerre contre la ligue latine

La grande oeuvre des rois avait été l'établissement de la suprématie de Rome dans le Latium, sous la forme d'une véritable hégémonie. Les révolutions ou les réformes de la constitution ne pouvaient pas ne pas amener aussi des changements sensibles dans les rapports existants. Le bon sens l'indique et la tradition le confirme. La confédération Romano-latine fut souvent ébranlée par le contrecoup de ces révolutions : témoin la bataille du lac Régille1, toute chargée de brillantes et vives couleurs. Le dictateur ou consul, Aulus Postumius (255, 258 ou 256 ? de Rome (499, 498 ou 496 ? av. J.-C.)) y aurait vaincu les Latins avec l'aide des Dioscures : après quoi aurait été renouvelé le pacte d'éternelle alliance, sous le deuxième consulat et par l'entremise de Spurius Cassius (261 de Rome (493 av. J.C.)). Mais ces récits ne nous font en aucune façon connaître, ce qu'il nous importerait le plus de savoir. Quelle place fut assignée à la jeune république dans la confédération renouvelée ?

La ligue latine avait été ainsi créée au Vième siècle av. J.C. Elle regroupait environ 30 villages et tribus du Latium dans un objectif de défense mutuelle. Au début, la ligue empêcha l'annexion du Latium par les rois étrusques.

Abandonné par Porsenna, Tarquin soulèva le Latium, grâce à l'appui de son gendre Octavius Mamilius, dictateur de Tusculum. Rome se trouva de nouveau en péril. C'est le prétexte que prirent les patriciens pour instituer la dictature. Le peuple effrayé s'enrôla et marcha contre les Latins. L'action s'engagea près du lac Régille (499, 498 ou 496 ? av. J.-C.)).

Le récit de cette campagne a été rempli par la tradition de circonstances merveilleuses. On avait vu, disait-on, deux jeunes guerriers, d'une haute stature, montés sur des chevaux blancs, marcher à la tête des légions, et, les premiers, franchir les retranchements ennemis. Mais quand le dictateur, Aulus Postumius, voulut leur donner les colliers d'or et les riches présents promis à ceux qui entreraient les premiers dans le camp royal, ils avaient disparu. Le soir même on vit à Rome deux héros, couverts de sang et de poussière, qui lavèrent leurs armes à la fontaine de Juturne et annoncèrent au peuple la victoire. C'étaient Castor et Pollux.

La victoire est sanglante. Des deux côtés la plupart des chefs périssent. Le dernier fils de Tarquin succomba ainsi que Octavius Mamilius, son gendre. Le vieux roi lui même, blessé d'un coup de lance, ne survécut que pour aller achever une vieillesse misérable auprès d'Aristodème, tyran de Cume (495 av. J.C.). La république romaine, menée par le dictateur Aulus Postumius Albus, conclut un accord de paix (le foedus cassianum) qui permet à la ligue et à Rome une assistance militaire mutuelle contre les peuples hostiles tels que les Eques et les Volsques. Graduellement, Rome s'efforce d'étendre son contrôle sur la ligue.

1. Auj. le Laghetto, sur la Via Lavicana. - V. dans Tite-Live, le récit de cette bataille, 2, 19 et 20. - V. aussi Florus, I, 11, qui fait mention de l'intervention des Dioscures, dont Tite-Live n'a pas parlé.

496-493 av. J.C.

Egalité des droits entre Rome et les cités Latines

Toute hégémonie, par la pente naturelle des choses, se transforme tôt ou tard en une domination véritable : ainsi en advint-il de celle de Rome dans le Latium. Bien que fondée, à l'origine, sur le principe de l'égalité parfaite des droits entre Rome et la fédération Latine, cette hégémonie ne comportait à vrai dire l'égalité nulle part, et moins que jamais dans les choses de la guerre, dans la distribution des parts de conquête : vouloir en pareil cas la mettre en pratique, c'eût été du même coup détruire le privilège de suprématie appartenant au peuple Romain. Le traité primitif d'alliance avait décidé que la paix ou la guerre, que les conventions avec l'étranger, qui sont du ressort et de l'essence de l'Etat, au premier chef, appartiendraient à la fois aux Romains et aux Latins. De plus, en cas de guerre fédérale, Rome et le Latium avaient le même contingent à fournir, soit, pour chacun, une armée de deux légions, ou 8000 hommes. L'une et l'autre nommaient alternativement le général en chef, lequel à son tour avait le choix de son état-major, ou des six tribuns militaires (tribuni militum) pour chacune des quatre divisions de l'armée. Après la victoire, le butin mobilier et les terres conquises se partageaient par moitié entre Rome et les fédérés. Décidait-on de bâtir une forteresse dans le pays vaincu, la garnison comme la population elle-même se composaient de Romains et de Latins envoyés en nombre égal; et la nouvelle ville fédérale, incorporée à titre de cité Latine souveraine dans la grande confédération, avait aussitôt et sa place et sa voix dans l'assemblée fédérale.

Ces règles, si elles avaient reçu leur exécution à la lettre, auraient promptement annihilé l'hégémonie romaine. Au temps des rois déjà, elles avaient dû subir des restrictions et des exceptions importantes : sous la république, elles furent nécessairement et formellement modifiées. Tout d'abord, la confédération perd le droit de traiter avec l'étranger de la paix ou de la guerre1, et le droit à la nomination du général en chef pour chaque deuxième année. Rome désormais décide seule de la paix ou de la guerre, et seule elle nomme le chef de l'armée fédérale. Par suite, la désignation des officiers supérieurs, même dans les contingents latins, appartint au général romain : d'où surgit une autre innovation plus grave encore dans ses conséquences. Les officiers, dans le contingent de Rome, étant sans exception choisis dans les rangs des Romains, ceux du contingent Latin y furent également pris, sinon tous, du moins presque tous2. D'un autre côté, il resta en usage de n'appeler jamais un contingent Latin fédéral plus nombreux que ne l'était l'armée sortie des murs de Rome : et il continua d'être interdit au général en chef romain de diviser ou d'éparpiller l'armée latine. Dans l'ordre de marche ou de bataille, chacune des bandes envoyéés par les cités Latines formait une subdivision et gardait son chef local3. Tous les alliés durent avoir, comme par le passé, part égale au butin et au pays conquis; néanmoins la cité dirigeante a de fort bonne heure été avantagée dans la distribution. S'agissait-il de bâtir une forteresse fédérale, de fonder une colonie dite latine, le plus grand nombre des colons, souvent même tous, étaient Romains : que si par le fait de leur émigration, ils cessaient d'avoir les droits de citoyens romains actifs, la cité fédérale nouvelle devenait, grâce à eux, un auxiliaire prépondérant et redoutable de la mère patrie, à laquelle ils restaient invinciblement attachés.

En revanche, on ne toucha pas aux droits fort étendus dont les traités d'alliance assuraient l'exercice dans toutes les cités de la fédération aux citoyens venus des autres villes. Ces droits consistaient dans la faculté d'acquérir librement les biens meubles et immeubles; de faire le commerce, de contracter mariage et de tester; dans la faculté surtout d'aller et venir sans nul obstacle ni gène. Ainsi, l'individu citoyen de la ville alliée, n'avait pas seulement le droit de fonder un établissement dans une autre ville : il était de plus et aussitôt investi des droits de cité passive (municeps); c'est-à-dire, qu'à l'exception de l'éligibilité, il participait à tous les droits, à tous les devoirs privés et politiques de ses nouveaux concitoyens; et que, dans les assemblées du peuple convoqué par tribus, il émettait son vote, vote restreint, il est vrai, à quelques égards4. Tels étaient à peu près les rapports établis entre Rome et l'alliance Latine, dans les premiers temps qui suivirent la révolution républicaine. On ne saurait dire, d'ailleurs, avec certitude, quelles institutions remontent aux anciens temps, quelles autres ont été établies lors de la révision du pacte fédéral en 261 de Rome (493 av. J.-C.).

Mais une innovation certaine, et qui se rattache sûrement aux relations établies entre Latins et Romains, a été le remaniement total des institutions des cités alliées, d'après le modèle de la constitution consulaire de Rome. Sans nul doute, quand elle chassa son roi, chacune de ces villes agit de son chef et dans son indépendance locale; mais, comme partout, soit dans Rome, soit dans les villes Latines, on voit celui-ci remplacé de même par des rois annuels; comme les constitutions nouvelles inaugurent toutes le système de la pluralité des fonctionnaires exerçant ensemble le pouvoir suprême à titre de collègues5, il faut bien reconnaître, dans ce fait capital, le résultat certain d'une incontestable communauté de rapports entre toutes les cités. Très probablement, c'est en voyant les Tarquins chassée de Rome que les villes Latines ont, pour la première fois, songé aussi à la réforme de leurs institutions et à l'établissement d'un régime semblable au gouvernement consulaire de Rome. Que, d'ailleurs, l'assimilation des institutions latines avec celles de la cité dirigeante ne se soit consommée que plus tard, c'est là un fait très possible, et qui même a pour lui toutes les vraisemblances. La noblesse Romaine, après avoir aboli la royauté chez elle, a dû naturellement poursuivre la même réforme dans les cités fédérales, et introduire le régime aristocratique dans tout le Latium, en dépit des résistances sérieuses qu'elle y rencontrait, et malgré des luttes qui mirent en question l'existence du pacte fédéral, à un moment où il fallait combattre tout à la fois et les Tarquins bannis de Rome, et les familles royales, et les factions royalistes puissantes alors dans le pays. La puissance Etrusque grandissait encore : les Véiens recouraient à des hostilités sans cesse renouvelées, et Porsena passait le Tibre : toutes circonstances qui commandaient aux Latins de persister quand même dans leur union, telle que l'alliance l'avait faite, et dans la reconnaissance de la suprématie des Romains. L'intérêt du salut public voulait qu'ils se laissassent imposer tantôt une réforme sollicitée déjà par tant de causes à l'intérieur des cités, et tantôt même l'aggravation des droits d'hégémonie concédés jadis à la cité de Rome.

1. Denys d'Halicarnasse, 8, 15, rapporte que dans les traités postérieurs relatifs à l'alliance Romano-latine, il était expressément interdit aux cités Latines de mobiliser leurs contingents d'elles-mêmes, et de les mettre toutes seules en campagne.

2. Les officiers supérieurs du contingent Latin sont les 12 préfets des alliés (praefecti sociorum) préposés, six d'un côté, six de l'autre, au commandement des deux ailes (alae) des milices fédérales Latines; de même que les 12 tribuns militaires conduisent, au même nombre de six pour chaque légion, le contingent Romain. Polybe dit formellement (6, 25, 5) que le consul eut autrefois la nomination des uns comme des autres. Tout simple soldat pouvant devenir officier, d'après les anciennes règles, il s'ensuivit que le général en chef eut le droit de mettre un Romain à la tête d'une légion Latine, aussi bien qu'un Latin à la tête d'une légion Romaine, et que naturellement les tribuns militaires étant toujours pris parmi les Romains, les préfets des alliés furent aussi pris parmi eux le plus souvent.

3. Il s'agit ici des préfets des turmes et des cohortes (praefecti turmarum, cohortium) (Polybe, 6, 21, 5. - Tite-Live, 25, 14. - Salluste, Jug., 69, etc.). Il est naturel de penser que, comme les consuls Romains avaient le commandement des milices romaines, les magistrats suprêmes des villes alliées étaient aussi le plus souvent mis à la tête du contingent de celles-ci (Tite-Live, 23, 19. - Orelli, Inscript., 7022) : et même le nom ordinaire de ces magistrats (praetores) fait assez voir qu'ils annulaient les attributions militaires avec leurs fonctions civiles. (V. à ce sujet, W. Smith, Diction. of antiquities, v. exercitus.)

4. L'habitant immigré dans ces conditions n'était pas porté, une fois pour toutes, dans une tribu déterminée; mais lorsqu'il y avait lieu à un vote et qu'il y prenait part, le sort décidait de la tribu dans laquelle il exerçait son droit. Ce fait s'explique par la raison que, dans les comices Romains par tribus, il n'était donné qu'une seule voix aux Latins. Les Incolae ne votaient pas dans les centuries, la condition préalable de tout droit de vote centuriate étant d'avoir une place assurée dans une tribu. Dans les curies au contraire, l'incola votait comme tous les plébéiens. (V. Smith, v. colonia, civitas, faederatae civitates)

5. On sait que les cités latines avaient d'ordinaire deux préteurs (praetores) à leur tête. Toutefois dans quelques-unes on trouve un magistrat unique, avec le titre de dictateur. Nous citerons comme étant dans ce cas, Albe (Orelli-Henzen, Inscript., 2293); Lanuvium (Cicéron, pro Mil., 10, 27, 17, 45. Asconius in Mil. p. 32. Orell. - Orelli, n° 3786, 5157, 6086); Compitum (non loin d'Anagni, auj. Savignano ?) (Orelli, 3324); Nomentum (Orelli, 208, 6138, 7032. - Cf., Henzen, Bullett., 1858, p. 169); et Aricie (Orelli, 1455) : mais il se peut que ce dernier document n'ait trait qu'à la consécration du temple d'Aricie, par un dictateur de l'alliance Latine. (Cato, Origin., l. II, fr. 21, Jordan.) Ajoutons-y la dictature également pratiquée à Coeré (Orelli, 5772). Tous ces dignitaires sont annuels comme les prêtres qu'ils instituent (Orelli, 208) : car aux préteurs et aux dictateurs des villes complètement dissoutes par la conquête romaine, comme aussi au dictateur d'Albe, il faut appliquer ce que dit Tite-Live, 9, 43 : Anagninis magistratibus praeter quam sacrorum curatione interdictum. Et quand Macer, avec les annalistes à sa suite, rapporte qu'Albe, à l'époque de sa chute, n'avait déjà plus de rois, mais seulement des dictateurs annuels (Denys d'Hal., 5, 74 ; Plutarque, Romulus, 27; Tite-Live, 1, 23), il est clair qu'il ne parle que par induction. Il raisonne, en se fondant sur l'existence de l'institution bien connue de la dictature sacerdotale albaise, annuelle, sans nul doute, comme l'était la dictature de Nomentum. Mais en fournissant cette indication, l'écrivain que nous citons ne cédait-il pas évidemment à ses tendances toutes démocratiques ? Sa conjecture est-elle vraie ou non ? nous ne saurions le dire. N'est-il pas possible qu'au temps de sa ruine, Albe ait encore été gouvernée par des chefs à vie, et que ce ne soit que plus tard que la suppression des rois à Rome ait aussi amené cette transformation de la dictature Albaine en une fonction annuelle ? - Les deux dictateurs de Fidènes font pourtant exception (Orelli, 112). Leur nom n'est qu'une application abusive et postérieure du mot dictator, lequel exclut toujours, même dans les villes non romaines, le partage de l'autorité entre deux ou plusieurs collègues. - Ces magistratures Latines, on le voit donc, et quant à leur nom, et quant au fond des chose, offrent des rapports frappants avec les institutions fondées à Rome après la révolution; mais les ressemblances politiques ne suffisent pas seules à expliquer toutes ces analogies si remarquables.

495-377 av. J.C.

Conquête du Latium

Ainsi unie et compacte à toujours, la nation Latine sut non seulement défendre, mais encore élargir sa position et sa puissance. Ce ne fut guère qu'un long siècle après l'abolition de la royauté que Rome songea à s'étendre au Nord. Les conquêtes des rois et de la république, au lendemain de sa fondation, se dirigeaient vers l'Est et le Sud; contre les Sabins, d'entre le Tibre et l'Anio; contre les Eques, placés à côté d'eux sur l'Anio supérieur, et contre les Volsques des rivages de la mer Tyrrhénienne. Rome a de bonne heure mis le pays Sabin sous sa dépendance on en voit la preuve dans ce fait, que pendant les guerres Samnites, ses armées traversent sans cesse la Sabine comme un pays ami.

Bien avant les Volsques, les Sabins abandonnent leur dialecte originaire et adoptent l'idiome romain. La conquête semble s'être opérée chez eux sans difficultés sérieuses : les annales ne leur attribuent qu'une participation très faible à la résistance désespérée des Eques et des Volsques; et, chose plus remarquable, nulle part le vainqueur n'élève chez eux de citadelles pareilles à celles qu'il érige en grand nombre dans la plaine des Volsques, pour les contenir.

Peut-être aussi les Sabins se répandaient-ils déjà dans l'Italie méridionale : peut-être qu'attirés et séduits par les bords enchanteurs du Tiferne et du Vulturne (Auj. le Biferno, qui traverse la province de Molise, et se jette dans l'Adriatique; le Volturno, qui arrose Capoue), ils n'avaient plus de souci de disputer sérieusement leur patrie aux Romains. La Sabine, à demi abandonnée, offrait à ceux-ci une conquête des plus faciles. Les Eques et les Volsques luttèrent au contraire avec vigueur et opiniâtreté. Nous ne dirons pas les querelles se renouvelant chaque année entre eux et Rome. La chronique locale ne distingue pas entre les incursions les plus insignifiantes et les combats les plus décisifs; et laisse de côté, d'ailleurs, l'enchaînement historique des faits.

Les Romains avaient tout avantage à séparer les Eques des Volsques, et à occuper tous les points de communication. A cette fin, ils fondèrent les forteresses fédérales les plus anciennes, ou les soi-disant colonies latines de Cora, Norba (vers 262 de Rome (492 av. J.-C.), probablement) et Signia (renforcée vers 259 de Rome (495 av. J.C.) (Cora, dont les ruines sont encore visibles, et Norba ou Norb sont dans le voisinage de Velletri. - Signia, auj. Segni), qui toutes commandaient les passages entre les pays Eque et Volsque. Les Herniques, en entrant dans l'alliance Romano-latine, apportèrent de nouvelles forces à Rome (265 (489 av. J.C.)); achevèrent d'isoler les Volsques, et formèrent un inexpugnable boulevard du côté des Sabelliens du Sud et de l'Est. Aussi leur peuple, en échange d'un tel service, fut-il admis par ses deux alliés sur un pied d'égalité dans les conseils et dans le partage du butin. Les Eques, trop faibles, cessèrent d'être un danger à l'avenir; il suffit, pour les dompter, de leur infliger de temps en temps une invasion et un pillage. Mais la lutte fut plus sérieuse avec les Volsques : là, les Latins ne gagnèrent du terrain qu'en y construisant l'une après l'autre des citadelles formidables.

Dès 260 de Rome (494 av. J.C.), Vélitres (Velletri) avait été érigée en poste avancé du Latium : vinrent ensuite Suessa Pometia, Ardée (312 de Rome (442 av. J.C.)), et surtout Circéies (Circéï (Auj. Torre Petrara ou Mesa suivant Mannert et Abeken. Ardea et Circei (San Felice) n'ont pas changé de nom), fondée ou renforcée en 361 (393 av. J.C.), et qui, tant qu'Antium et Terracine conservèrent leur indépendance, ne pouvait communiquer que par la voie de mer avec la métropole. Les Romains tentèrent souvent d'enlever Antium; ils l'occupèrent temporairement en 287 (467 av. J.C.); mais huit ans après (295 (459 av. J.C.)), elle reconquit sa liberté; et il ne fallût pas moins que treize années de guerres sanglantes (365-377 (389-377 av. J.C.)), après l'incendie des Gaulois, pour assurer enfin aux Romains la domination incontestée des marais Pontins. Tenant le pays dans leurs mains par les forteresses de Satricum (369 (385 av. J.C.)) et de Sétia (Satricum, auj. Pratica. - Setia, auj. Sezze) (372, renforcée en 375 (382-379 av. J.C.), ils le divisèrent (371 (383 av. J.C.) et années suivantes) en lots d'assignation tirés au sort, et en tribus territoriales. Depuis ce temps, les Volsques se sont encore révoltés quelquefois; ils n'ont plus été assez forts pour mener une vraie guerre contre Rome.

446-380 av. J.C.

Crise de l'alliance

A mesure que les succès des Romains, des Latins et des Herniques devinrent plus décisifs en Etrurie et dans la Sabine, et à l'encontre des Eques et des Volsques, la concorde cessa entre les alliés. D'une part la puissance grandissante de Rome, sa suprématie chaque jour plus lourde pour les Latins, et progressant, ainsi qu'il a été dit, par les nécessités mêmes de la situation commune; de l'autre, certains actes odieux d'injustice finirent par soulever les esprits. En 308 de Rome (446 av. J-C.) les gens d'Aricie et d'Ardée se disputaient la possession d'un territoire litigieux, placé entre les deux villes : les Romains appelés à titre d'arbitres, tranchèrent le procès, en s'adjugeant à eux-mêmes la contrée réclamée par les deux cités. A la suite de cette étrange sentence, de graves désordres éclatent dans Ardée : le peuple veut se jeter dans les bras des Volsques : la noblesse tient pour Rome, et celle-ci, profitant effrontément de ces discordes, envoie ses colons dans l'opulente cité alliée, et partage entre eux les terres des partisans de la faction anti-romaine (312 de Rome (442 av. J.C.)). Enfin, la principale cause de la dissolution de l'alliance fut précisément l'abaissement de l'ennemi commun. Le jour où l'on crut n'avoir plus rien à craindre du dehors, les ménagements cessèrent d'un côté et les concessions de l'autre. Survint la prise de Rome par les Gaulois et l'épuisement momentané de la République. Un peu plus tard, les Marais Pontins, occupés par les Romains et partagés fournirent un prétexte et une cause de rupture ouverte. Les Latins et les Herniques se coalisèrent, et l'on vit bientôt les alliés de la veille se changer en ennemis.

Déjà bon nombre de Latins avaient spontanément combattu dans les rangs des Volsques, durant leur lutte dernière et désespérée : mais voici que les villes Latines les plus illustres se soulèvent : Lanuvium (371 de Rome (383 av. J.C.)), Praneste (372-374 de Rome, 400 de Rome (382-380 av. J.C., 354 av. J.C.)), Tusculum (373 de Rome), Tibur (394-400 de Rome), et avec elles, plusieurs des places fortes établies par la fédération Romano-latine dans le pays Volsque, Velitres, Cicéies. Rome se voit obligée de les réduire par les armes. Les Tiburtins vont même jusqu'à faire cause commune avec les bandes Gauloises qui envahissent encore une fois le territoire de la République. Quoi qu'il en soit, la révolte n'embrasse jamais tout le pays, et les cités hostiles sont battues sans peine les unes après les autres. Tusculum (373 de Rome) est dépouillée de son droit d'indépendance politique; et absorbée dans la cité romaine, elle offre le premier exemple d'une incorporation totale, alors pourtant que ses murs sont laissés debout, et qu'elle conserve de fait une sorte d'autonomie communale. A peu de temps de là Satricum subit le même sort. - Avec les Herniques la lutte fut plus difficile (392-396 de Rome) : Rome perdit sur le champ de bataille son premier général consulaire issu du peuple, Lucius Genucius. La victoire pourtant lui resta. En définitive, les traités d'alliance entre elle et les ligues Latine et Hernique furent de nouveau signées en 396 de Rome. Quelles clauses y étaient insérées cette fois ? Nous ne le savons pas bien. Pour sûr, les deux ligues durent accepter encore l'hégémonie de la République, et cela, il faut le croire, sous de plus dures conditions. Dans cette même année, il est établi deux tribus nouvelles de citoyens sur le territoire Pontin (Tribus Ponptino), preuve irrécusable de l'influence actuellement prédominante de la puissance romaine.

381 av. J.C.

Achèvement de la ligue Latine

La conclusion définitive de la ligue Latine, soit qu'elle ait suivi, soit, ce qui parait plus probable, qu'elle ait précédé et amené même le soulèvement des Latins contre Rome. Elle se place, en tous cas, vers l'an 370 de Rome (381 av. J.C.)1. Jusque-là, toute cité fondée par Rome ou par les Latins, était souveraine sur son territoire, et entrait dans la ligue arec sa place dans les fêtes latines et son vote dans l'assemblée fédérale; mais aujourd'hui toute cité incorporée à une autre perd à la fois son indépendance politique et se voit exclue de la ligue. D'un autre côté, le nombre des villes fédérales y ayant voix demeure fixé à trente, ni plus ni moins, suivant l'usage antique; quant à celles admises plus tard, elles ne votent pas, soit parce qu'elles sont trop peu considérables, soit parce qu'à raison de quelque faute commise, elles ont été repoussées au second rang.

Voici d'ailleurs les noms de ces villes fédérales vers l'an 370 de Rome (381 av. J.C.). Parmi les anciens lieux Latins, laissant de côté ceux disparus ou ceux dont la position est restée inconnue, on comptait, comme ayant leur autonomie et leur voix dans la diète, Nomentum , entre le Tibre et l'Agio; Tibur, Gables, Scaptia, Labicum2, Pedum et Praegeste, entre l'Anio et le mont Albain; Corbio, Tusculum, Bovilles, Aricie, Corioles et Lanuvium, dans la région de cette même montagne; et enfin Laurentum et Lavinium, dans la plaine voisine de la côte. Il y faut ajouter les colonies fondées par Rome et par la ligue : Ardée, dans l'ancien pays des Rutules, et, dans celui des Volsques, Velitres; Satricum, Cora, Norba, Setia et Circéies. Sept autres localités, dont les noms sont mal connus, avaient part aussi aux fêtes latines et aux votes fédéraux.

Au résumé, 47 villes en tout, dont 30 avec voix délibératives composèrent définitivement la ligue : quant aux cités Latines postérieurement fondées, Sutrium, Nepete, Calés, Terracine, elles n'y furent jamais admises; et de même, Tusculum, Satricum, et toutes celles qui perdirent leur autonomie par la suite, continuèrent d'être portées sur la liste3. L'étendue de la ligue ayant été ainsi fixée, le Latium reçut enfin l'exacte détermination de ses frontières. Avant, la fédération restait ouverte à des adjonctions nouvelles, et le territoire Latin s'accroissait de tout le territoire des villes fédérales annexées; mais un jour vint où les colonies Latines, plus jeunes, ne furent plus admises aux fêtes du mont Albain, et se trouvèrent géographiquement placées en dehors du pays Latin : Ardée et Circéies avaient été faites Latines; Sutrium et Terracine ne le deviennent pas. Ce n'est pas tout : en même temps qu'elles se voyaient exclues de la ligue, par cela seul que leur admission au Droit Latin était postérieure à 370, elles restaient isolées les unes par rapport aux autres, dans tout ce qui tient aux choses du Droit privé. Chacune d'elles avait le commerce et le mariage (commercium et connubium) avec Rome, dans les avoir avec les autres cités Latines. Tel citoyen de Sutrium, par exemple, pouvait acquérir et posséder en pleine propriété un champ sur le territoire de Rome, qui ne l'aurait pas pu faire à Praeneste : tel pouvait procréer des enfants légitimes en s'alliant à une femme Romaine, qui ne l'aurait pu, se mariant à une Tiburtine4.

1. La seule liste qui soit parvenue jusqu'à nous des 30 villes fédérales Latines nous a été fournie par Denys d'Halicarnasse. Il y porte les Ardéates, les Aricins (Aricie), les Bovillans, les Bubentans (position inconnue), les Corniens (Coca; Coraniens ?), les Carventaniens (position inconnue), les Circéiens, les Coriolans, les Corbintiens (Corbio ?), les Cabaniens (position inconnue), les Fortinéens (id.), les Gabiniens, les Laurentins, les Lanuviens, les Laviniens, les Labicans, les Nomentans, les Norbaniens, les Praenestins, les Pédaniens (Pedum), les Querquetulants (position inconnue), les Satricans (Satricum), les Scaptiens (Scaptia), les Sétiniens (Setia), les Telléniens (position inconnue), les Tiburtins, les Tusculans, les Tolérens (position inconnue), les Tricrius (id.), les Veliterniens (Velitres). Les indications isolées que l'on rencontre chez les divers auteurs concordent d'ailleurs avec cette liste. Tite-Live fait mention d'Ardée (32, 1), de Laurentum (37, 3), de Lanuvium (41, 16), comme faisant partie de la Ligue - Cicéron nomme aussi Bovilles, Gabies, Labici (pro Planc. 9, 23); Denys donne sa liste à l'occasion de la déclaration de guerre dénoncée par le Latium, à Rome, en 256 de Rome (I .129), et il a paru tout naturel, à Niebuhr et à d'autres après lui de regarder que cet auteur l'avait empruntée au pacte d'alliance renouvelé de 261. Mais qu'on le remarque, cette liste est alphabétique; et les noms de peuples commençant par un G (Gabiniens, etc.), y occupent une place que le G n'était pas encore dans l'alphabet latin au temps des XII Tables, et qu'il n'a guère obtenue avant le Ve siècle (V. mes unterilal. Dialekten. Dialectes de la basse Italie), 1850, Leipzig) De là j'infère que Denys a dû puiser à une source beaucoup plus récente que le document de 261; et il semble juste de rattacher tout simplement sa liste à l'époque de l'organisation actuelle et définitive de la ligue. Denys, avec ses habitudes positives et non historiques, n'a-t-il pas pu la reporter ainsi toute faite jusqu'au temps des origines fédérales ? - Quoi qu'il en soit, nous n'y voyons figurer aucune cité non Latine pas même Coeré; elle n'énumère que des localités Latines pures, ou peuplés de colonies dites Latines (ni Corioles, ni Corbio ne seront regardées comme des exceptions). Que si maintenant on compare la liste de Denys avec celle des colonies latines, nous constatons que sur les 9 colonies fondées jusqu'en 369, Suessa Pometia, CORA, Sigitia, VELITRES, NORIA, ANTIUM (si réellement elle a jamais été ainsi colonisée), Ardée, CIRCEIS, et SATRICUM, il en est six (celles écrites ci-dessus en plus gros caractères) qui figurent dans la ligue, et que parmi les colonies postérieures à 372 de Rome, Setia est la seule qui, suivant Denys, en fasse également partie. De même les colonies Latines fondées avant 370 font partie de l'association des fêtes Albaines; celles postérieurement établies n'y entrent pas. - Il n'est pas étonnant que Denys n'ait pas placé Antium et Suessa Pometia sur sa liste, ces deux cités, à peine colonisées, furent de nouveau perdues par les Latins : pendant longtemps encore les Volsques eurent dans Antium leur principale place forte; et Suessa avait été ruinée. La seule difficulté à résoudre concernerait l'exclusion de Signia de la liste, et la mention faite au contraire de la ville de Setia. Faut-il dans le texte lire ????????, au lieu de ??????? ? Ou bien faut-il admettre que la fondation de Setia était déjà arrêtée avant 370, et que Signia n'a jamais compté parmi les cités ayant voix dans la ligue ? Dans tous les cas, l'exception est unique, et la loi d'exclusion, pour les colonies postérieures à 370, parait certaine. Nous ne trouvons pas non plus sur la liste, et par une raison manifeste, les noms des cités incorporées à Rome avant cette même date, Ostie, Antemnès, Albe, etc. Au contraire, nous y voyons figurer celles incorporées plus tard, Tusculum, Satricum, Velitres, lesquelles ont toutes perdu leur autonomie de 370 à 536. - Pline donne aussi une liste de 32 villes, n'existant plus de son temps, et qui auraient eu part jadis aux fêtes du mont Albain. Si l'on en retranche 8, dont les noms se trouvent aussi sur la liste de Denys (les Cusuétans et les Tutiens de Pline semblent n'être autres que les Carventans et les Tricrins de Denys), il reste encore 24 localités dont la situation nous est à peu près inconnue, et qui se composent des 16 cités non votante membres des plus anciens de l'association Albaine, et rejetés plus tard sur le second plan; puis de 7 ou 8 autres cités appartenant jadis à la ligue, disparues depuis ou exclues à un titre quelconque, et parmi lesquelles il faudrait tout d'abord compter l'antique chef-lieu lui-même, Albe, dont Pline, d'ailleurs, ne manque pas de mentionner le nom.

2. Tite-Live dit formellement (4, 47), que Labicum a reçu une colonie en 336 de Rome. Mais sans qu'il soit besoin d'objecter le silence significatif de Diodore (13, 7), il parait certain que cette ville n'a pas été une colonie de citoyens (coloria civium Romanorum); d'abord, parce qu'elle n'était pas située dans le voisinage de la côte, et ensuite, parce que longtemps après, elle jouissait encore de son indépendance politique. Elle n'a pas été colonie latine (colonia latina); car il n'existe pas, et, selon la loi de ces sortes de fondations, il n'a pas pu exister un second exemple d'une colonie latine établie dans le pays Latin primitif. Très probablement, il s'est passé là ce qui s'est passé ailleurs, lors des assignations de terre à 2 jugères par lot; la tradition a transformé en assignations coloniales ce qui n'était d'abord qu'un simple allotissement.

3. Les noms modernes des villes qui viennent d'être citées, sont les suivants, selon la tradition tantôt certaine et tantôt débattue entre les critiques : Nomentum, Mentana; - Tibur, Tivoli; - Gabies, Lago di Castiglione; - Scaptia (situation inconnue); - Labici, la Colonna; - Pedum, Gallicano; - Proneste, Palestrina; - Corbio, Carboniano; - Tusculum, Frascati; - Bovilles, localité sans vestiges, à 10 milles de Rome sur la voie Appienne; - Aricia, Lariccia; - Corioles, sur le Monte Giove; - Lanuvium, Citta-Lavinia; - Laurentum, Torre di Paterno; - Lavinium; qu'on veut placer à Pratica, où d'autres voient Satricum. Nous avons déjà donné ailleurs les indications relatives à Cora, Norba (Norma) Setia et Circei. Sutrium (Sutri) et Nepete (Nepi) étaient en Etrurie : Cales (Calvi) était située en Campanie.

4. Ces restrictions à la communication de l'ancien droit latin plein (Jus latinitatis plenum) se rencontrent pour la première fois dans le pacte d'alliance renouvelé de 416 de Rome (338 av. J.-C) (Tite-Live, 8, 14). Les tendances particularistes et d'isolement, auxquelles elles se rattachent dans le fond, se manifestent déjà dans l'exclusion imposée aux colonies Latines, après 370 (284 av. J.C.). En 416 de Rome, elles se généralisent, et sont écrites dans le pacte fédéral. Il convenait de le faire remarquer ici.

496-494 av. J.C.

494 av J.C. : la révolte du mont Sacré

la révolte du mont Sacré
la révolte du Mont Sacré
B. Barloccini

La victoire du Lac Régille en rassurant pour jamais les patriciens contre le retour des Tarquins, les rendent plus orgueilleux et plus durs. Les riches et les pauvres sont désormais en présence : leur lutte toutefois ne se confond en rien avec l'antagonisme que la constitution a créé entre les familles nobles et les plébéiens. Les patriciens sont riches et propriétaires terriens pour la plupart; mais il ne manque pas non plus, parmi les plébéiens, de familles riches et considérables. Une grande partie des plébéiens est endetté, et les lois romaines sont cruelles contre les débiteurs. Or l'armée romaine est composée de citoyens, majoritairement plébéiens.

La première crise éclate, non parmi les victimes des privilèges, mais bien parmi les classes souffrantes. Les Annales placent la révolution politique en l'an 244 de Rome (509 av. J.-C.), la révolution sociale en 259 et 260 de Rome (495 et 494 av. J.C.). On raconte que les classes pauvres, exaspérées par les rigueurs des créanciers, perdirent enfin patience. En 259 (495 av. J.C.), une nouvelle guerre contre les Volsques est imminente. Une levée étant devenue nécessaire pour les besoins d'une guerre difficile, les hommes appelés sous les armes refusent de partir. Force est alors au consul Publius Servilius de suspendre provisoirement la loi en matière de poursuites, de mettre en liberté les individus incarcérés, et d'empêcher les arrestations pour dettes. Les hommes des camps se rendent alors sous les drapeaux et concoururent à la victoire contre les Volsques; mais en revenant des combats, ils retrouvent leurs prisons et leurs chaînes.

Le second consul Appius Claudius s'oppose de toutes ses forces aux accords négociés par son collègue, Servilius et la plèbe, et prête impitoyablement main forte aux lois sur le crédit : finalement rien ne change ! En vain les soldats se réclament de son collègue; celui-ci ne peut les défendre. Il semble que l'institution de la double magistrature avait moins eu en vue la protection des intérêts populaires que la violation plus facile de la promesse donnée, et que la consolidation du despotisme. Quoi qu'il en soit, le peuple souffre. Mais la guerre ayant recommencé contre les Volsques et aux Eques, la parole du consul n'est plus écoutée (495 av. J.C.). Il faut un dictateur : Manius Valerius est nommé. Les paysans romains se soumettent, moitié par respect pour l'autorité suprême, moitié par la confiance envers les opinions populaires de Valerius.

Le dictateur appartient en effet à l'une de ces anciennes et nobles familles où les fonctions publiques sont tenues à droit et à honneur sans constituer une sorte de bénéfice. La victoire demeure fidèle aux aigles romaines: les Volsques, les Eques et les Sabins sont vaincus et la ville Volsque de Velitrae est annexée; mais quand au retour des vainqueurs le dictateur s'en vient proposer au sénat ses plans de réforme, tous ses efforts se brisent contre des refus opiniâtres. L'armée est là, tout entière réunie, comme de coutume, devant les portes de la ville. A la nouvelle du rejet de ses voeux, l'orage longtemps amoncelé éclate : l'esprit de corps, l'organisation des cadres militaires, tout concourt à faciliter la révolte; les timides et les indifférents seront tous entraînés. L'armée quitte ses chefs et son camp; et, sous la conduite des commandants des légions, des tribuns militaires, plébéiens pour la plupart, elle s'en va sans se débander dans le pays de Crustumère, entre le Tibre et l'Anio; s'y installe sur une colline (le Mont Sacré)1, et fait mine de fonder une ville plébéienne dans l'une des régions les plus fertiles du territoire romain (494 av. J.C.).

Rome se trouve déserte. La sécession du peuple est, pour les plus incorrigibles de ses oppresseurs, la démonstration trop certaine des conséquences d'une guerre civile. La ruine est au bout, pour eux-mêmes, pour tous; et le sénat doit céder. Les patriciens effrayés députent aux soldats dix consulaires parmi lesquels Menenius Agrippa. Menenius Agrippa conte aux plébéiens l'apologue des membres et de l'estomac. "Les membres", dit-il, "s'imaginant un jour que l'estomac jouissait sans rien faire du fruit de tous leurs efforts, refusèrent de travailler pour lui; mais bientôt ne recevant plus eux-mêmes la nourriture et la force qu'il leur distribuait, alanguis, épuisés, ils sentirent que la vie allait leur échapper, s'ils persistaient dans leur révolte." La fable est comprise, on traite. Les sénateurs accordent que tous les esclaves pour dettes seront affranchis, et les débiteurs insolvables libérés. Les citoyens reviennent dans la ville : la concorde et l'union semblent être rétablies. Alors, le peuple donne le nom de Mont Sacré, à la colline de l'Anio, illustrée par la sécession. Le peuple est fier d'une telle victoire, et en garde la mémoire. Ses résultats continueront jusque pendant de longs siècles; elle a enfanté le tribunat populaire.

1. Crustumère, (Crustumerium, auj. Monte-Rotondo) était au N.-E. de Fidènes ou Castel-Giubileo, dans la Sabine. On croit retrouver l'emplacement du Mont-Sacré un peu à l'Est de ce point, entre les deux rivières.

493 av. J.C.

Les tribuns et les édiles

Pour donner aux sécessionnistes un gage d'amnistie au lendemain de leur manquement au serment militaire, le dictateur, Manius Valerius en fait jurer le maintien par tous les membres de la cité, individuellement; puis, il la fait déposer dans le temple de Cérès sous la garde et la surveillance de deux fonctionnaires expressément désignés par le peuple, les deux édiles (aediles ou gardiens des édifices). Le dictateur fait voter une loi qui institue en face des deux consuls patriciens, deux tribuns plébéiens (TRIBUNS) (493 av. J.C.) élus par les curies. Leur pouvoir cesse hors de la ville, où seul a force le commandement militaire des dictateurs ou des consuls (imperium) : mais à l'intérieur, en face des attributions civiles et régulières, telles que les exercent aussi les consuls, ils ont une situation absolument indépendante, sans que pour cela les pouvoirs soient en rien partagés. Les tribuns du peuple ont droit, d'une part, d'annuler par leur opposition personnelle et interposée dans les délais légaux, toute décision d'un magistrat (consul,...) faisant grief à un citoyen quelconque : d'un autre côté, leur compétence est illimitée en matière de justice criminelle, et ils vont, en cas d'appel, défendre leur sentence devant l'assemblée du peuple. Ce privilège les conduit à un autre : on les voit bientôt porter la parole devant le peuple, et proposer les plébiscites à son vote.

La puissance tribunitienne (tribunitia potestas) est donc en droit d'arrêter à son gré et la marche de l'administration, et l'exécution des jugements : elle peut permettre au redevable du service militaire de se soustraire impunément à l'appel : elle empêche ou fait cesser l'arrestation du débiteur, la détention du prévenu : son action, enfin, touche à toutes choses. De plus, comme l'absence du protecteur du peuple peut rendre parfois le recours illusoire, il lui est défendu par la loi de passer même une seule nuit hors des murs de la ville; jour et nuit, sa porte reste ouverte. En vertu de leur fonction comme juges, ils peuvent mander par leurs appariteurs (Viatores), et devant leur tribunal tout citoyen, quel qu'il soit, le consul en fonctions lui-même; le faire appréhender au corps, en cas de contumace, le mettre en détention préventive, ou exiger une caution, enfin, prononcer la peine capitale ou l'amende.

Les deux édiles populaires, créés en même temps qu'eux les assistent, à titre d'officiers et d'auxiliaires, et de même, ils ont à leurs côtés les décemvirs judiciaires (judices decemviri, ou comme on les appellera plus tard, decemviri litibus judicandis), dont la compétence n'est pas bien connue. Pour ce qui est des édiles plébéiens, leur juridiction, semblable à celle des tribuns, s'applique plus particulièrement aux procédures de moindre importance, et ne comportant que l'amende simple. Les tribuns n'ont pas l'imperium militaire auquel seul est attaché le droit de convoquer les centuries. Mais, comme il est de toute nécessité qu'ils puissent, en cas d'appel, aller défendre leur sentence devant le peuple assemblée; et comme par la suite, il importe de les mettre hors de la dépendance des magistrats, on imagine à leur profit un mode nouveau de votation, le vote par tribus.

Or les quatre anciennes tribus, comprenant la ville et tout son territoire, ne peuvent plus cadrer avec le système actuel; elles sont trop étendues, et en nombre pair. Le territoire est donc partagé en vingt et un nouveaux districts (259 av. J.-C.), dont les quatre premiers représentent les anciennes circonscriptions de la ville et de ses environs immédiats; dont seize autres englobent les campagnes, sur la base des Pagi occupés jadis par les familles anciennes, et conformément aux divisions du territoire romain primitif; et dont le dernier, enfin, le district Crustumérien, tire son nom du lieu même ou s'était faite tout récemment la sécession plébéienne. Les votants, dans les centuries et dans les tribus, sont au fond les mêmes; ils se composent de tous les domiciliés: mais ici cesse la distinction entre grands et petits propriétaires : la noblesse ne vote plus la première, et l'assemblée elle-même, présidée par les tribuns, revêt tout d'abord un caractère d'opposition manifeste.

La juridiction des tribuns et des édiles, et la sentence portée sur l'appel déféré à l'assemblée des tribus seront expressément réglementées par la loi, tout comme l'étaient la juridiction des consuls ou des questeurs, et la sentence des centuries, en cas de provocation. Mais les crimes d'Etat et les contraventions de police administrative n'ont pas encore reçu leur définition légale; les limites des délits sont difficiles à poser, pour ne pas dire impossibles; et la justice en cette matière dégénéra forcément en un pur arbitraire. L'idée du droit ira se troublant au milieu des luttes intestines entre les classes et les chefs donnés aux partis par la loi politique, se faisant concurrence dans les choses même de la justice, celle-ci devient plutôt une affaire de police, sans règles certaines et préfixées. Les hauts magistrats seront les premiers atteints. Dans l'esprit de la constitution, ceux-ci, tant qu'ils sont en activité, n'ont pas à répondre devant aucune juridiction: ils demeurent irresponsables en tant qu'ils auraient agi comme fonctionnaires, et dans les limites de leurs attributions. Jusque dans l'institution et l'organisation de l'appel, ce principe avait été respecté. Aujourd'hui, la puissance tribunitienne est créée; et par elle, aussitôt, ou un peu plus tard, un contrôle s'établit sur toutes les magistratures, contrôle d'autant plus redoutable, que ni le crime ni la peine n'ont de définition ou de sanction dans la loi écrite. En résumé, la concurrence des juridictions consulaires et tribunitiennes livre tous les citoyens à la décision souveraine et arbitraire des assemblées des partis.

Les tribuns n'ont aucun ornement sur leur costume, aucun signe extérieur qui les distingue de la foule, mais leur personne est inviolable et sacrée. Ils ne disposent aucun des pouvoirs traditionnels des magistrats de Rome : ils ne peuvent pas prendre les auspices et n'ont pas l'imperium. Leur fonction est collégiale : ils ont chacun le même pouvoir, et peuvent s'opposer à l'action de l'un de leur collègue, leurs pouvoirs s'annulant alors : c'est la prohibitio.

Leur puissance tribunitienne est inviolable (sacrosanctus) : leur personne est en protection de la toute-puissance des consuls. Ce pouvoir considérable peut s'exercer par le tribun lui-même ou par le citoyen menacé qui fait appel au tribun. Celui-ci fait intercesso.

De plus, les tribuns n'ont qu'à dire le mot veto, pour suspendre les décisions du sénat et des magistrats. Représentants des pauvres, il leur est interdit de sortir de la ville pendant l'année de leur charge, et les portes de leur maison doivent rester ouvertes nuit et jour, afin qu'on puisse toujours invoquer leur protection. Dès lors l'histoire intérieure de Rome ne sera plus que la lutte des plébéiens dirigés par leurs tribuns contre les patriciens qui ont à leur tête le sénat et les consuls.

493 av. J.C.

La législation

Consul romain

A la concurrence de juridiction s'ajoute ensuite la concurrence des initiatives légiférantes. Le tribun, qui va d'abord défendre sa sentence criminelle devant le peuple, est volontiers conduit à le convoquer, à lui parler ou faire parler pour un tout autre objet. La faculté légale lui en est confirmée par la loi Icilia (262 de Rome (492 av. J.-C.)), portant une peine sévère contre quiconque l'interrompt dans ses discours, ou tente de dissoudre l'assemblée. Les plébiscites (plebi-scita, ce qui a plu au peuple) ne sont pas par eux-mêmes des décrets ayant force de loi; ils ne sont rien de plus que ne sont les décisions, ou les avis, de nos meetings modernes. La loi Icilia elle-même, pour choisir un exemple, est sortie d'un plébiscite.

Telle est l'institution des tribuns du peuple, protecteurs légaux de l'individu en même temps que guides et conducteurs des masses, et investis d'une juridiction illimitée, dans les matières pénales. Pour imprimer une énergie plus grande encore à leur pouvoir, on les déclara en dernier lieu inviolables (sacrosancti). Le peuple entier, citoyen par citoyen, avait juré pour lui, pour ses enfants, de les défendre. Les attaquer c'est se livrer à la colère des dieux; se mettre hors la loi et au ban d'excommunication des hommes.

Les tribuns du peuple (tribuni plebis), créés à l'instar des tribuns militaires, en ont emprunté le nom; mais, c'est là leur seule ressemblance avec eux. Par leurs attributions, ils se rapprochent bien plutôt des consuls. L'appel interjeté du consul au tribun, le droit d'intercession contre les actes consulaires sont identiques à l'appel interjeté d'un consul à l'autre; et à l'intercession de l'un d'eux contre les actes de son collègue. Le nombre primitif des tribuns, nombre accru bientôt il est vrai; la durée annale de leur charge, prenant fin au 10 décembre; leur inamovibilité; tout, chez eux, ressemble aux institutions consulaires : tout, jusqu'à ces privilèges existant de collègue à collègue, en vertu desquels chaque consul, chaque tribun, revêt la plénitude des pouvoirs; en vertu desquels aussi, en cas de conflit entre les magistrats du même titre, force reste au veto d'un seul sans tenir compte des autres voix. Quand un tribun dit non, il arrête les volontés de tous ses collègues, et, quand il accuse, chacun d'eux peut fermer la route à son accusation.

Consuls et tribuns ont également et concurremment la juridiction criminelle. Si les premiers ont à leur côté les deux questeurs, les seconds ont les édiles1. Les consuls appartiennent au patriciat : nécessairement les tribuns sortent du peuple : tous sont pris dans les rangs des citoyens, mais tandis que les consuls commandants en chef de l'armée s'élisent dans les comices par centuries, ceux-ci, qui n'ont pas l'imperium (ou commandement militaire), sont nommés dans les assemblées purement civiles des curies. Les consuls ont un pouvoir actif plus complet, les autres l'ont plus indéfini : le consul s'arrête devant le veto du tribun; il est son justiciable : le tribun, au contraire, ne lui doit rien.

Ainsi la puissance tribunitienne est l'image de la puissance consulaire; elle est, de plus, sa contrepartie. La puissance consulaire est positive, celle des tribuns est négative. C'est pour cela que les consuls seuls sont magistrats, c'est-à-dire ayant le commandement; c'est pour cela que, seuls, ils se montrent en public revêtus des insignes et du cortège qui siéent aux chefs de la cité. Les tribuns ne sont pas magistrats : ils siègent sur un banc et non sur la chaise curule : ils n'ont ni licteurs, ni bande de pourpre à leur toge, ni insignes de magistrature; ils n'ont enfin, dans le conseil de la Cité (curia, sénat), ni place, ni vote. Institution singulière où le droit absolu du veto s'érige carrément en face du commandement illimité; où, pour arriver à l'apaisement des haines intestines, les antagonismes des classes pauvres et des classes riches vont recevoir une organisation complète et tranchée. Sur un signe de l'un des chefs de l'opposition, élevé sur son trône populaire, la machine gouvernementale court le risque de se voir soudain arrêtée.

La guerre civile ainsi organisée, suit son cours. Les partis sont en face les uns des autres, rangés en bataille, avec leurs chefs à leur tête. D'un côté, le peuple voulant l'amoindrissement du pouvoir consulaire et l'agrandissement de la puissance tribunitienne; de l'autre, l'aristocratie visant à la ruine du tribunat : les plébéiens ayant pour armes l'insubordination légale, avec son impunité désormais assurée, le refus de l'appel militaire, les actions tendant à l'amende ou aux condamnations corporelles contre tout fonctionnaire coupable d'attentat aux droits des citoyens, ou tombé sous le coup de leur déplaisir : les nobles leur opposant la force qu'ils ont encore en main, les intelligences avec l'ennemi du dehors, au besoin même le poignard du meurtrier. On en vient bientôt aux combats dans la rue, aux attaques directes contre les personnes des hauts magistrats. La tradition rapporte que des familles entières quittèrent alors la ville et allèrent chercher une plus paisible existence dans les Etats voisins.

1. De toute évidence, l'institution des édiles plébéiens répond à celle des questeurs patriciens, comme les tribuns du peuple répondent aux consuls sortis du patriciat. Ce fait ressort, et des attributions criminelles de l'édilité et de la questure; où la compétence est la même, si les tendances diffèrent; et de leurs attributions relatives à la garde des archives. Le temple de Cérès est, pour les édiles, ce que le temple de Saturne est pour les questeurs. Ils en tirent même leur nom (oedes, édifice, sanctuaire). Il faut noter comme très remarquable la loi de l'an 305 de Rome (449 av. J.C.) (Tite-Live, 3, 55) ordonnant pour l'avenir le dépôt des sénatus-consultes dans le temple de Cérès sous la garde des édiles alors que toujours, comme on sait et même après la réconciliation entre les ordres, ces décisions avaient été exclusivement portées dans le temple de Saturne et confiées aux questeurs. Nous admettons aussi que le peuple (plebs) a eu sa caisse, gérée de même par ces édiles. On le doit supposer, à voir l'usage auquel ceux-ci appliquaient les amendes (multae) versées dans leurs mains mais ce n'est là qu'une probabilité et non une certitude.

486 av. J.C.

La loi agraire de Spurius Cassius

Les terres enlevées par les légions aux peuples qu'elles avaient vaincus forment ce qu'on appelle le domaine public du peuple romain. Pour tirer un revenu de ces terres le sénat les loue au plus offrant. Ce sont les riches patriciens qui les prennent en ferme mais bientôt avec la connivence du sénat, le prix du fermage n'est plus payé et les terres publiques deviennent des propriétés particulières.

Spurius Cassius veut abattre la toute puissance des riches patriciens, et couper court ainsi à la source du mal; Spurius est patricien : nul, dans le patriciat, ne le dépasse par le rang ou par l'illustration. Deux fois triomphateur, et consul pour la troisième fois (268 de Rome (486 av. J.C.)), il fait dans l'assemblée du peuple une motion tendant à un arpentage général des terres publiques, à leur location par bail au profit du Trésor, pour partie, et, à leur partage entre tous les nécessiteux, pour le surplus. En d'autres termes, il veut enlever au sénat la faculté de disposer du domaine, et, s'appuyant, sur la masse des citoyens, il s'efforce de mettre fin au système égoïste des occupations. Une partie de ces terres sera ainsi partagée entre les nécessiteux et les fermiers paieront régulièrement la redevance pour ce qui leur serait laissé : c'est la première des lois agraires (486 av. J.C.).

Il espère, sans doute, que sa réputation personnelle, que la justice et la sagesse de ses propositions seront assez puissantes pour vaincre les passions orageuses et les défaillances des partis : il se trompe; la noblesse se lève comme un seul homme, les plébéiens riches marchent avec elle : le commun peuple lui-même se montre mécontent, parce que, suivant en cela la justice et le droit fédéral, Cassius avait aussi réclamé pour les alliés latins leur part dans les assignations proposées.

Cassius doit mourir; peut-être est-il vrai, comme on l'a dit, qu'il avait aspiré à la royauté. En réalité, il avait voulu, comme les rois, protéger les petits citoyens contre les excès de sa propre caste. La loi agraire sera enterrée avec lui : il est condamné à être battu de verges et frappé de la hache (486 av. J.C.).

477 av. J.C.

Les Fabius au Crémère

La mort de Cassius est une défaite pour les plébéiens. Un grand désastre public sera pour eux l'occasion d'un succès. Rome et Véies sont en guerre depuis plusieurs années sans qu'aucun des belligérants aient réussi à prendre le dessus. Les Fabius, contraints de s'exiler de Rome, étaient allés, au nombre de trois cent six, avec leurs quatre mille clients se poster en face des Véiens, sur les bords du fleuve Crémère, où ils soutiennent quelque temps avec leurs seules forces tout le poids de la guerre (477 av. J.C.). Vainqueurs en plusieurs rencontres, ils se laissent à la fin attirer dans une embuscade, et périssent tous sans que le consul Menenius qui se trouve dans le voisinage avec une armée, ne fît rien pour les sauver. Un seul Fabius, laissé à Rome à cause de son bas âge (Quintus Fabius Vibulanus), empêchera l'extinction de cette illustre lignée.

493-488 av. J.C.

Coriolan et la guerre contre les Volsques

Coriolan
Coriolan supplié par les siens
Nicolas Poussin, musée Nicolas-Poussin

Caius Marcius appartient à la famille patricienne des Marcii, descendants d'Ancus Marcius, quatrième roi de Rome.

Il avait participé à la bataille du lac de Régille (496 av. J.C.) en accompagnant le dictateur romain Aulus Postumius Albus contre les latins d'Octavius Manilius et de Tarquin le Superbe.

On le surnomme Coriolan (Coriolanus) parce qu'il avait pris la cité Volsque de Corioles1 en 493 av. J.C. Rome lui offre comme récompense beaucoup d'argent et un grand nombre de prisonniers mais il refuse tout, à l'exception d'une couronne et d'un cheval de guerre.

Il s'était violemment opposé à la plèbe lors de la révolte du Mont Sacré (494 av. J.C.). Son opposition systématique contre le peuple l'empêche d'être élu Consul. En 263 de Rome (491 av. J.C.), mécontent de l'échec de sa candidature pour le consulat, dans les comices des centuries, il aurait, dit-on, proposé de suspendre la vente des blés tirés des magasins de l'Etat, et d'arracher aux souffrances d'un peuple affamé l'abolition de l'institution tribunitienne (les Tribuns de la Plèbe nouvellement crées). Le Sénat refuse de le suivre dans sa proposition.

Il est accusé de trahison par les Tribuns de la Plèbe; il est exilé de Rome et part se réfugier chez le chef des Volsques, Attius Tullius. Attius lui offre le commandement de ses forces militaires malgré le fait qu'il ait saccagé quelques années plus tôt la ville de Corioles.

Coriolan revient à la tête d'une armée Volsque : mais au moment de conquérir sa patrie pour le compte de l'ennemi, sa conscience se serait émue devant les reproches de sa mère (490 av. J.C.). Coriolan cède aux prières de sa propre mère, lève le siège et se retire.

1. Coriola ou Corioli, au sud-ouest d'Albe la Longue, appartenant aux Volsques. - Nibby la place sur le Monte-Giove.

460-430 av. J.C.

Cincinnatus

Coriolan
Cincinnatus abandonne sa charrue
pour dicter les lois de Rome

Juan Antonio Ribera

Consul romain en 460 av J.C. et dictateur à deux reprises en 458 et en 439 av J.C. En 460 av. J.C., la crise sociale entre les patriciens et les plébéiens continue de perturber la cité à la différence près qu'aujourd'hui les sabins se sont mêlés au conflit. Le capitole est occupé par une armée d'esclaves et d'exilés avec à leur tête le sabin Appius Herdonius.

A la mort du consul Publius Valerius Publicola, Cincinnatus est élu consul au côté de Caius Claudius Sabinus Regillensis. Il est d'origine patricienne et s'oppose systématiquement aux tribuns de la plèbe. La situation politique se détériore à tel point que son propre fils est condamné par les tribuns de la plèbe et doit s'exiler chez les étrusques. Après son mandat, il se consacre désormais à la culture de ses terres et s'éloigne de la vie politique romaine.

En 458 av J.C., une guerre éclate entre Rome, les Eques et des sabins qui rompent les traités de paix. Le consul Caius Nautius Rutilus mène la guerre contre les sabins et ravage leur territoire; en revanche son collègue Lucius Minucius Esquilius Augurinus est assiégé par les Eques. La situation est catastrophique. Face à la menace que représentent les Eques, les sénateurs viennent supplier Cincinnatus d'accepter le commandement suprême. Il accepte, le sénat le nomme dictateur. Il libère le consul, assiège et bat les Eques à la bataille du Mont Algide. La cité célèbre un triomphe en son honneur. Cincinnatus quitte la vie politique au sommet de sa gloire. Il ne profite pas de sa forte notoriété pour se venger des tribuns de la plèbe qui avaient expulsé son fils. Au contraire, il abdique et retourne cultiver ses terres.

En 444 av J.C., la Lex Canuleia supprime l'interdiction de mariage entre les plébéiens et les patriciens. Le tribun de la plèbe, Caius Canuleius fort de cette victoire en profite pour proposer une loi accordant aux plébéiens l'accès au consulat. Les débats font rage au Sénat et la guerre civile est une nouvelle fois proche. Finalement, afin de satisfaire toutes les parties, une solution est trouvée : c'est la création des tribuns militaires à pouvoir consulaire, patricien ou plébéien, remplaçant les consuls.

Ainsi les nobles, en dépit de leurs efforts opiniâtres, perdent du terrain tous les jours, leur haine croissant à mesure que diminue leur puissance. Ils ne se feront pas faute d'attenter souvent à ces droits qu'ils avaient reconnus au peuple par des conversations expresses; mais leurs attaques ressemblent plutôt aux actes irréfléchis d'une rancune impuissante qu'aux manoeuvres savantes d'une tactique de parti.

Ainsi en fut-il du procès fait à Moelius. Spurius Moelius, riche plébéien, avait, durant une disette rigoureuse (315 de Rome/439 av. J.C.), acheté avec sa fortune du blé et du pain pour nourrir la population. Celà faisait tort à l'administration de l'intendant des vivres publics (proefectus annonae), le patricien Gaius Minucius. Celui-ci, irrité, l'accusa de viser à la royauté.

Disait-il vrai ? Nous l'ignorons. Nous avons peine à croire qu'un homme qui n'avait pas même encore été tribun du peuple, ait pu songer sérieusement à se faire tyran. Quoi qu'il en soit, les hauts dignitaires prendront la chose au sérieux: le cri de haro contre la royauté a toujours entraîné la foule à Rome. Titus Quinctius Capitolinus, élu consul (en 439 av J.C.) pour la sixième fois avec son collègue Menelius Agrippa, propose une nouvelle fois à Cincinnatus la dictature pour empêcher la révolution, avec pouvoir de juridiction sans appel, ce qui était une violation ouverte des lois récemment jurées. Cincinnatus a 80 ans et malgré son âge, accepte. Moelius, mandé, fait mine de se soustraire à la citation donnée: il sera tué par le maître de la cavaleris du dictateur, Gaius Servilius Ahala.

La maison de Moelius fut rasée, le grain emmagasiné par lui, distribué gratis au peuple, et l'on se défit de tous ceux qui menaçaient de le venger. Ce meurtre judiciaire restera donc impuni.

Une fois de plus, Cincinnatus démissionne de son mandat juste après la fin de sa mission. Il meurt vers 430 av. J.C. à 90 ans.

451-449 av. J.C.

Les décemvirs

Les luttes entre les plébéiens et les patriciens ne s'arrêtent pas. Les coutumes de Rome ne sont pas écrites et laissent par conséquent beaucoup de latitude à l'arbitraire. Conférer au plus humble l'égalité devant la loi au moyen d'institutions plus régulières et plus efficaces, n'est-ce pas du même coup rendre le tribunat inutile? En vertu de la motion du tribun Gaius Terentilius Arsa en 461 av. J.C., une commission de cinq citoyens (quinqueviri) est nommée, avec charge de réunir en un corps du droit civil les lois que les consuls seront tenus de suivre à l'avenir, lorsqu'ils rendront la justice. Dix années s'écouleront avant que la motion ne reçoive son exécution; dix années de combats acharnés entre les ordres, de troubles intérieurs, ou de guerres au dehors. L'obstination est égale des deux parts, le parti du gouvernement empêchant à tout prix le projet de loi de passer; et le peuple s'entêtant à nommer toujours les mêmes hommes au collège des tribuns.

On se fait des concessions pour ramener la paix; en 297 de Rome (457 av. J.C.), les tribuns du peuple seront portés de cinq à dix. L'année suivante, le plébiscite Icilien, ordonne que l'Aventin, jusque là consacré au culte, et inhabité, serait divisé en parcelles à bâtir, et donné à titre héréditaire aux plus pauvres citoyens. Le peuple prend ce qu'on lui donne; puis il continue à réclamer des lois. Enfin, en l'an 300 (454 av. J.C.), l'accord est conclu : il doit être procédé à la rédaction du code; et une ambassade (Spurius Postumius Albus Regillensis, Aulus Manlius Vulso et Servius Sulpicius Camerinus Cornutus) doit se rendre d'abord en Grèce pour en rapporter les lois de Solon et les autres lois helléniques. Au retour des ambassadeurs (303 (451 av. J.C.)), dix nobles (dix anciens consuls) seront nommés décemvirs (à cause de leur nombre; le principal d'entre eux est un patricien illustre, Appius Claudius), élus par les comices par centuries avec pour mission de rédiger les lois romaines; ils auront l'autorité suprême aux lieux et places des consuls (decemviri consulari imperio legibus scribundis): le tribunat est suspendu ainsi que le recours par appel; et les nouveaux magistrats s'obligeront seulement à ne pas attenter aux libertés jurées du peuple. Ils reçoivent ainsi un pouvoir absolu, suspendant celui des consuls et des tribuns de la plèbe.

Il semble qu'on soit alors convaincu de l'impossibilité de prolonger une situation où l'anarchie officielle et permanente conduit forcément à la ruine de l'Etat; sans aucun profit pour personne. Les immixtions des tribuns dans l'administration, les accusations continuelles dirigées par eux contre les fonctionnaires sont la source d'un mal incessant : le seul bien fait qu'ils ont apporté au petit citoyen, c'est de lui avoir ouvert un recours contre la justice partiale et passionnée du patriciat : comme une sorte de tribunal de cassation, ils tiennent en bride l'arbitraire de la haute magistrature.

Nul doute qu'en concédant aux plébéiens la rédaction du Code des lois, les patriciens n'aient exigé, en échange, l'abolition du tribunat, devenant désormais un rouage inutile; et tout semble indiquer, entre les deux partis, l'existence d'une convention de ce genre. Comment les choses devaient-elles être réglées, après la publication du code ? Nous ne le savons pas bien; il se peut même que le compromis ne l'ait pas clairement précisé. Dans la pensée commune, les décemvirs devaient, à leur retour, proposer au peuple de renoncer à ses tribuns, remettant désormais aux consuls une compétence juridictionnelle, non plus comme autrefois, arbitraire, mais déterminée par la lettre de la loi écrite. Un tel plan, s'il a existé, était sage; mais les esprits agités par la passion politique, accepteraient-ils cet arbitrage de paix ?

451-449 av. J.C.

Les lois des XII Tables

Consul romain
Romains examinant les douze tables

Les décemvirs de l'an 303 de Rome (451 av. J.C.), apportent leur projet de loi devant le peuple, qui le vote, et veut qu'il soit gravé sur dix tables d'airain, puis attaché dans le Forum, à la tribune aux harangues, devant la curie. Toutefois, des additions paraissant nécessaires, dix autres décemvirs seront élus pour l'an 304 (450 av. J.C.), lesquels doivent compléter la loi en rédigeant deux tables supplémentaires. Ainsi sera promulguée la loi fameuse des XII Tables, le premier et l'unique code de Rome. Issue d'une transaction entre les deux partis, elle n'apporte pas, dans le droit préexistant, des innovations bien profondes, ou dépassant, en tant que règlements de police, la mesure des nécessités du moment.

En matière de crédit, par exemple, les XII Tables se contentent d'adoucir le sort du débiteur, en fixant un taux assez bas, au maximum de l'intérêt des capitaux (10 pour 100); en menaçant l'usurier d'une peine sévère, plus sévère même que la peine du vol : c'est là un de leurs traits caractéristiques. Mais les rigueurs de la procédure ne sont pas modifiées dans leurs principales formalités. Encore moins y est-il question de changements dans l'état et le droit des divers ordres. Les domiciliés se distinguent toujours de ceux qui ne sont pas établis. Les mariages entre les nobles et les plébéiens sont de nouveaux interdits; enfin, pour mieux circonscrire les pouvoirs jadis arbitraires du magistrat, et, pour assurer au peuple les garanties qui lui sont dues, il est expressément écrit que la loi ancienne le cède à la loi nouvelle et, qu'il ne sera plus voté de plébiscite contre un seul individu1. Une autre disposition non moins remarquable, l'appel au peuple assemblé dans les tribus est interdit en matière capitale : l'appel devant l'assemblée centuriate demeure autorisé, ce qui justement s'explique par la suppression de la puissance tribunitienne, et conséquemment de la juridiction criminelle des tribuns. L'importance politique des XII Tables réside donc bien moins dans les innovations de leur texte, que dans l'obligation expressément imposée aux consuls de suivre à l'avenir toutes les formalités et les règles, d'un droit écrit. De plus, ce code, placardé en plein forum, va soumettre l'administration de la justice au contrôle, d'une publicité efficace; et le magistrat se verra contraint d'appliquer à tous une loi égale et commune.

1. Ne privilegia irroganto. - On a plusieurs fois tenté de réunir et de classer les fragments des XII Tables qu'on rencontre épars chez les divers écrivains de l'antiquité. La restitution due aux efforts de J. Godefroy a été reproduite, avec corrections, par Dirksen, par Zell, par Bocking. M Ch. Giraud a publié le travail des deux premiers, à l'appendice de sa savante Hist. du Droit rom. (Aix et Paris, 1847) pp. 465 et suiv.

449 av. J.C.

La chute des décemvirs

Uccisione di Virginia
Uccisione di Virginia
Camillo Miola

La législation de Rome était achevée : il ne reste plus aux décemvirs qu'à publier les deux dernières tables, puis, à faire place aux magistratures normales. Ils tardent, et, sous le prétexte que leur loi additionnelle n'est pas tout à fait prête, ils prorogent d'eux-mêmes leur charge au-delà de l'année, chose admissible selon le droit public, où le magistrat nommé à temps, ne cesse pas ses fonctions, tant qu'il ne les avait pas formellement résignées. Par quelle raison les décemvirs agissent-ils ainsi? Il est difficile de le dire. En se continuant irrégulièrement dans leurs pouvoirs, ils ne cèdent pas seulement à un mobile personnel. Le parti des nobles craint sans doute, qu'à la restauration du consulat le peuple ne veut pas joindre aussi celle de ses tribuns, et l'on tente de différer la nomination des consuls jusqu'au moment propice où l'on pourrait les dégager des entraves des lois Valeriae. La fraction modérée de l'aristocratie, les Valériens et les Horaciens, à sa tête, aurait voulu arracher au sénat la mise hors de charge des décemvirs; mais le principal d'entre ceux-ci, le champion ardent de la faction des ultras parmi les nobles, sait aussi l'emporter parmi les sénateurs (Appius Claudius). Le peuple se soumet. La levée d'une double armée se fait sans difficulté sérieuse, et la guerre est commencée contre les Sabins et les Volsques.

On voit alors les décemvirs paraître en public avec cent vingt licteurs portant les haches aux faisceaux, ils semblent dix rois, et ils en ont l'orgueil.

Ils briment la plèbe et ignorent le sénat. Mais tout à coup l'ancien tribun Lucius Siccius Dentatus, le plus brave soldat de Rome, qui avait combattu dans cent vingt batailles, et montrait sur son corps quarante-cinq glorieuses blessures, est trouvé mort devant le camp, assassiné, dit-on, à l'instigation des décemvirs. La révolution fermente dans les esprits, elle éclate bientôt.

Appius Claudius s'attire la haine du peuple. On sait l'inique sentence d'Appius dans le procès fait à la fille du centurion Lucius Virginius, Virginie, fiancée de l'ex-tribun Lucius Icilius. Il veut la réduire en esclavage, la condamne et l'arrache à sa famille, lui ôtant et ses droits et sa liberté. Le père la soustrait au déshonneur qui l'attend, en lui enfonçant en plein Forum un couteau dans le sein. Mais pendant que le peuple stupéfait de cet acte inouï entoure et contemple le cadavre de la belle et jeune victime, le décemvir ordonne à ses licteurs d'amener devant son tribunal où il les jugera sans appel, et le père et le fiancé qui ont osé enfreindre ses ordres.

La mesure est à son comble. Protégés par la fureur des masses, Virginius et Icilius échappent aux appariteurs du despote; et, pendant que dans Rome le sénat hésite et tremble, ils se montrent dans les deux camps, avec les nombreux témoins de la tragédie de la veille. Ils racontent le crime monstrueux d'Appius : tous les yeux s'ouvrent : voient l'abîme où vont tomber les garanties nouvelles de la loi, si la puissance tribunitienne ne veille pas à leur maintien; et les fils alors refont l'oeuvre de leurs pères. Les armées quittent derechef les généraux, elles marchent sur Rome; traversent militairement la ville, vont de nouveau sur le Mont-Sacré, et renomment des tribuns. Les décemvirs s'obstinant dans le refus de leur démission, les soldats rentrent dans Rome, les tribuns à leur tête, et campent sur l'Aventin. La guerre civile, la guerre des rues est imminente ! A la dernière heure enfin, les décemvirs déposent les pouvoirs qu'ils ont usurpés et qu'ils déshonorent; et Lucius Valerius et Marcus Horatius se font les intermédiaires d'un second pacte, aux termes duquel le tribunat sera rétabli. Les décemvirs sont poursuivis : les deux plus coupables Appius Claudius et Spurius Oppius s'ôtent la vie (suicide) dans leur prison; les huit autres s'en vont en exil, et leurs biens sont confisqués. Les représailles menacent d'aller plus loin encore; mais un tribun du peuple, le sage et honnête Marius Duilius s'interpose : son veto arrête tous les autres procès.

Le nouveau compromis est tout en faveur des plébéiens. Il restreint tout d'abord la puissance de la noblesse. Le code des lois civiles, arraché précédemment à celle-ci, avec ses deux tables additionnelles récentes, survit dans son entier, et les consuls s'obligent, en jugeant, à le suivre à la lettre. Les tribus n'ont plus la connaissance des causes capitales; mais par voie de compensation, il est enjoint à tout magistrat, au dictateur lui-même, d'accorder l'appel par mesure générale au moment de son élection. Du reste, le dictateur conserve tous ses anciens pouvoirs; et le tribun du peuple ne peut s'en prendre à ses ordonnances comme à celles du consul. Au tribun aussi la compétence est laissée pour toutes les causes de simple amende; il continue de déférer sa sentence aux comices des tribus, s'il le juge utile.

Il a donné encore le moyen de lutter contre un adversaire du peuple, et d'anéantir même son existence civile. Mais le compromis innove en ce qui touche l'administration publique et les finances. Une part d'influence plus grande y est faite aux tribuns et à leurs comices. La gestion de la caisse militaire enlevée aux consuls, est donnée à deux trésoriers payeurs (quaestores, questeurs), nommés pour la première fois en 307 de Rome (446 av. J.C.) par les tribuns, dans l'assemblée des tribus, mais choisis parmi les patriciens. Cette élection fut le premier plébiscite universellement tenu pour loi; à son occasion aussi les tribuns acquirent le droit d'en référer aux augures et au vol des oiseaux. Enfin, et par l'effet d'une concession plus importante encore, ils obtinrent une voix consultative dans le sénat. Celui-ci aurait cru d'abord porter atteinte à sa propre dignité s'il leur avait donné place dans la salle des séances : assis sur un banc, près de la porte, ils purent de là suivre les délibérations. Peu importe : à dater de ce jour, les tribuns étaient en mesure de combattre les sénatus-consultes qui ne leur agréaient pas; et il s'établit insensiblement en principe que leur opposition suffisait pour arrêter avant le vote la décision sénatoriale, ou celle de l'assemblée du peuple. Afin de prévenir toute falsification ou substitution, il fut, aussi ordonné que les sénatus-consultes seraient déposés à l'avenir en double exemplaire, l'un, dans le temple de Saturne, sous la garde des questeurs patriciens, et l'autre, dans le temple de Cérès, sous la garde des édiles plébéiens.

Ainsi se termine cette longue lutte : commencée d'abord pour renverser la puissance tribunitienne, elle lui apporte la consécration entière de son droit. Les tribuns annulent désormais selon leur bon plaisir, et les actes de l'administration attaqués par la partie lésée, et les décisions générales des pouvoirs constitutionnels. Les serments les plus saints, les malédictions les plus redoutables de la religion seront appelés à garantir l'inviolabilité de leur personne, la durée permanente de leur institution, et le maintien au complet de leur collège. Jamais, depuis ce jour, nul n'a tenté, dans Rome de provoquer leur suppression.

445 av. J.C.

La Lex Canuleia

Les Douze-Tables de lois qu'avaient publiées les décemvirs établissent une grande chose, l'égalité de tous les citoyens devant la loi. Mais elles laissent subsister l'interdiction des mariages entre les deux ordres, et de plus l'inégalité politique : car les plébéiens restent exclus des hautes charges de l'Etat, ils ne peuvent pas être consuls.

Rien ne fait mieux voir la faiblesse des nobles (patriciens), en présence des masses coalisées contre eux, que ce qui arrive moins de quatre ans après la chute des décemvirs (445 av. J.C.). Du premier coup sont renversés, dans la sphère du droit, tout au moins, les deux principes fondamentaux de la caste exclusive l'invalidité juridique des mariages entre les nobles (patriciens) et les plébéiens, et l'inaptitude légale de ceux-ci en matière de fonctions publiques, vont cesser et faire place à un état de choses plus libéral.

En l'an 307 de Rome (445 av. J.-C.), le tribun Caius Canuleius, au début de son mandat, propose plusieurs lois dont le droit aux plébéiens d'accéder au consulat et l'abolition de l'interdiction des mariages entre les plébéiens et les patriciens.

La loi Canuléia (Lex Canuleia) dispose ainsi que l'alliance entre patriciens et plébéiens peut constituer les justes noces, et que les enfants qui en naissent suivront la condition de leur père. En même temps il est ordonné qu'aux lieu et place des consuls, il sera nommé des tribuns militaires (tribuni militum cum consulari potestate), pouvant être six en nombre, de même qu'il y a six tribuns par légion. Leur élection sera donnée aux centuries: ils auront la puissance consulaire, et leur fonction devrait durer autant que celle d'un consul1.

1. On a soutenu à tort, que les tribuns consulaires issus du patriciat avaient le plein imperium, que ceux sortis des rangs plébéiens n'avaient au contraire que l'imperium militaire. Une telle opinion fait naître aussitôt maintes questions qui demeurent insolubles. Si cette inégalité des attributions avait été réelle, que serait-il arrivé, par exemple, au cas légalement possible, où l'élection n'aurait promu que des plébéiens ? Et puis, on se heurte alors irrémédiablement contre l'un des principes fondamentaux du droit public à Rome, aux termes duquel l'imperium, c'est-à-dire, le droit de commander aux citoyens au nom du peuple, était tenu pour essentiellement indivisible, et ne comportait d'autres limites que celles des circonscriptions territoriales ? Le droit civil et le droit militaire ont leurs ressorts distincts, cela est vrai : à l'armée ne sont de mise ni l'appel, ni les autres dispositions de la loi civile; il est enfin des magistrats, les proconsuls, par exemple, dont la sphère d'action est toute militaire. Néanmoins, et dans la rigueur de la loi, aucun magistrat n'a sa compétence limitée aux seules matières civiles; il n'en est pas non plus qui ne possèdent que l'imperium militaire. Le proconsul, dans sa province, est comme le consul, général en chef, et grand juge tout ensemble : il n'a pas seulement la qualité pour connaître des litiges entre soldats, et non citoyens : il les instruit aussi entre les citoyens. Quand, après l'institution de la préture, l'idée se fait jour d'une compétence distincte pour les hauts magistrats (magistratus majores), elle réside d'abord dans les faits bien plus que dans le droit. Si le préteur urbain est au début et exclusivement grand juge, il lui est aussi permis de convoquer, les centuries, et de commander à l'armée : le consul a dans la ville l'administration suprême et le suprême commandement : mais il agit aussi comme justicier dans les émancipations et les adoptions. Des deux côtés nous voyons, maintenue dans toute sa rigueur la règle de l'indivisibilité substantielle des pouvoirs du haut fonctionnaire. Tenons-le donc pour certain : les tribuns consulaires, plébéiens comme patriciens, ont reçu virtuellement et dans leur entier la puissance judiciaire, et la puissance militaire, ou mieux, la pleine puissance de magistrature, pour ne pas établir ici ces distinctions abstraites inconnues des Romains de ces temps. Comme probable l'opinion mise en avant par Becker (Handb : [Manuel], 2, 2, 137). Suivant lui, et par la même raison qui a fait que, plus tard, la préture patricienne est venue se placer à côté du consulat désormais ouvert à tous, on a vu dans la pratique de l'institution du tribunat consulaire les membres plébéiens du collège tribunitien, demeurer étrangers aux fonctions judiciaires et sous ce rapport un partage des attributions, qui se réalisera, dans les temps ultérieurs, entre les préteurs et les consuls.

444-367 av. J.C.

Le tribunat militaire à pouvoir consulaire

Consul romain

Le succès de la Lex Canuleia encourage les tribuns du peuple à demander le droit aux plébéiens d'accéder au consulat.

L'aristocratie romaine ne cesse pas la lutte. Toute résistance est dorénavant insensée et illégale; mais pour qui veut faire au peuple une opposition de mauvaise foi, le champ demeure ouvert aux petits moyens de l'esprit de chicane et d'astuce, et, pour n'être ni honorable ni politique, la querelle ainsi continuée n'entraîne pas moins, sous certains rapports, des conséquences sérieuses. Au mieux de trancher une fois pour toutes la grave question de l'admission ou de l'exclusion des plébéiens, l'aristocratie n'accordera que ce qu'elle ne peut pas retenir, et par forme de concession pour telle ou telle élection spéciale. De la sorte, le combat recommence tous les ans.

Le sénat refuse ainsi de céder une seconde fois, et pour éviter une nouvelle sédition, il propose la création du tribunat militaire à pouvoir consulaire, ouvert à tous et ayant tous les pouvoirs du consulat sauf la censure, une nouvelle magistrature récemment créée.

Les lois anciennes admettaient aux grades militaires les citoyens et les simples habitants, indistinctement, dès qu'ils étaient appelés sous les armes; ouvrant ainsi d'avance, en quelque sorte, l'accès de la fonction suprême aux plébéiens aussi bien qu'aux patriciens. On se demandera peut-être pourquoi la noblesse, forcée de consentir au partage de son privilège, a concédé la chose sans vouloir concéder le nom; et pourquoi elle a en réalité ouvert le consulat aux plébéiens sous la forme étrange de tribunat militaire1.

Cette magistrature sera mise en place entre 444 et 367 av. J.C., jusqu'aux lois licinio-sectiennes. Comme pour les consuls, les tribuns militaires à pouvoir consulaire sont élus par les comices centuriates pour une durée d'un an.

Ils disposent comme les consuls de l'autorité souveraine (imperium) mais ils ne disposent pas de la potestas, dont le pouvoir se concentre à Rome. En conséquence, les tribuns militaires ne peuvent pas célébrer un triomphe et après avoir exercé une fois leurs fonctions de consul, ils ne peuvent pas avoir le titre de personnage consulaire (sir consularis), le droit au respect de tous les citoyens, et ne peuvent pas, dans les cérémonies, comme dans les assemblées du sénat, porter la prétexte.

Contrairement aux consuls, qui sont toujours au nombre de deux, les tribuns consulaires peuvent être au nombre de trois, quatre ou cinq selon les conflits militaires. Le nombre record fut de huit tribuns en 403 av. J.C.

Avoir occupé les dignités suprêmes de l'Etat constituait un honneur insigne dans les idées des Romains d'autrefois. De là le droit d'exposer les images (Jus imaginum) des aïeux illustres dans l'atrium de la maison, et de les montrer au public, dans certaines occasions solennelles. Les distinctions acquises se perpétuent héréditairement dans les familles. Au sein même du patriciat, les "maisons curules" tiennent un rang plus élevé que les autres; de même les honneurs du triomphe n'étant jamais déférés qu'au chef suprême de la cité, le tribun militaire ne peut pas y prétendre.

Cette magistrature sera supprimée et remplacée par le consulat en 367 av. J.C. avec les lois licinio-sectiennes qui imposera l'obligation d'avoir un élu plébéien parmi les deux consuls.

1. On a prétendu qu'en luttant pour l'exclusion des plébéiens, la noblesse obéissait à des préventions purement religieuses. Mais c'est méconnaître entièrement la religion de Rome, que d'aller ainsi transporter dans l'antiquité l'idée moderne de la séparation de l'Eglise et de l'Etat. Il se peut qu'aux yeux du Romain orthodoxe l'admission du non citoyens aux actes de sa religion civile eût été chose condamnable, mais ce même Romain n'a jamais hésité à accorder l'égalité religieuse la plus complète à tout individu reçu dans la communauté politique par l'Etat, à qui seul il appartenait de conférer les droits civiques. Tous ces scrupules de conscience, quelque honorables en-soi qu'ils pussent être, disparaissaient nécessairement, dès qu'on faisait, pour les plébéiens pris en masse ce que l'on avait fait jadis pour Appius Claudius; dès qu'à l'heure opportune on les admettait tous au patriciat. La noblesse en s'opposant d'abord à l'égalité civile, ne se préoccupait pas le moins du monde d'une question de conscience pieuse: bien plus, on la vit parfois, sans prendre garde même à des opinions et a des préjugés qu'elle froissait, sans nul doute admettre les non citoyens aux actes privilégiés de la vie civile, tandis qu'elle refusait la péréquation des droits aux citoyens de l'ordre inférieur.

444 av. J.C.

La censure

Une partie des fonctions consulaires est donnée, en 444 av. J.C., à deux magistrats nouveaux, les censeurs ou contrôleurs réguliers (censores). Cette charge devient promptement la première de Rome. Elle n'est donnée qu'aux plus illustres personnages, à ceux qui avaient déjà passé par les autres magistratures, et les censeurs n'auront pas seulement à faire le cens, c'est-à-dire le dénombrement des citoyens, mais à administrer les finances de l'Etat, à régler les rangs des citoyens, à dresser la liste du sénat et à veiller au maintien des bonnes moeurs. La nouvelle fonction de la censure deviendra le palladium des nobles, non tant à cause de son utilité financière que parce qu'il s'y rattache un droit des plus importants, celui de pourvoir aux places vacantes dans le sénat et dans l'ordre équestre.

Les deux censeurs sont élus tous les cinq ans (plus tard pour dix-huit mois) par les comices centuriates. Leur pouvoir est absolu : aucun magistrat ne peut s'opposer à leurs décisions. La censure est réservée aux patriciens en réaction à la possibilité de donner la magistrature du tribun militaire à pouvoir consulaire aux plébéiens.

421 av. J.C.

La questure

Même chose arrivera en 333 de Rome/421 av. J.C., à l'égard de la questure. Il y aura alors quatre questeurs; deux seront chargés, par commission expresse des consuls, de l'administration du trésor public; les deux autres en leur qualité de payeurs de l'armée, seront nommés par les tribus : tous seront pris dans le patriciat. Il paraît que la noblesse aurait tenté d'enlever aux consuls la désignation des questeurs urbains pour la transférer aux centuries. Puisque la magistrature suprême ne peut plus être utilement défendue contre les convoitises du peuple, qui, jadis, en avait été exclu, les patriciens peuvent s'estimer habiles en lui enlevant du moins ses attributions financières, et en se conservant ainsi, par les censeurs et les questeurs nobles, la haute main sur le budget et sur le trésor. Toutefois, ce plan, s'ils l'avaient formé, ne leur réussi pas; loin de là.

Les consuls perdent la nomination des questeurs urbains; mais les centuries ne seront pas non plus appelées à la voter; elle passa aux comices par tribus, ainsi que le vote pour la nomination des questeurs payeurs militaires. Ce n'est pas tout: et le peuple, soutenant que ces derniers étaient des officiers d'armée plutôt que des fonctionnaires civils, et que les plébéiens avaient l'aptitude à la questure tout autant qu'au tribunat militaire; le peuple conquit au regard de celle-ci et l'électorat et aussi l'éligibilité; puis enfin, on voit un jour patriciens et plébéiens exercer les mêmes droits, actifs ou passifs, dans l'élection des questeurs urbains ou des questeurs délégués à l'armée.

432-400 av. J.C.

Tentatives de contre-révolution

Consul romain
Sacrifice d'un porc, d'une brebis et d'un taureau en l'honneur du dieu Mars

Toutefois c'est surtout dans les intrigues électorales et dans les supercheries pieuses du sacerdoce que les aristocrates montreront leur esprit d'agitation. Ils feront tant et si bien, que dès l'an 322 de Rome/432 av. J.C., il fallut promulguer des lois relatives aux délits en matière de candidature; ces lois demeureront sans succès. Lorsque la corruption ou la menace n'avaient pas raison des électeurs, ceux qui dirigeaient l'élection savaient encore s'en rendre maîtres, soit en portant sur la liste des propositions des candidats plébéiens en grand nombre, et en divisant ainsi les voix opposantes; soit encore en ne portant pas sur cette même liste les noms de ceux que la majorité aurait certainement élus. En dépit de leurs efforts, avaient-ils eu le désavantage, ils se retourneraient vers les prêtres, et demandaient si quelque nullité n'avait pas été commise dans les auspices, ou dans les autres cérémonies pieuses accompagnant l'élection.

Sans se préoccuper des conséquences, et foulant aux pieds les sages exemples des aïeux, on finit pas faire prévaloir une règle qui attribuait indirectement aux collèges des augures, le droit d'infirmer, lois ou élections, tous les actes politiques émanés du peuple. Par suite, bien que, dès l'année 309 de Rome/415 av. J.C., les plébéiens eussent conquis l'éligibilité légale; bien que, depuis lors, leur droit fût demeuré incontesté, on ne vit jamais avant 345 de Rome/409 av. J.C., un plébéien élu questeur, et le premier tribun militaire sorti des rangs du peuple ne fut nommé qu'en 354 de Rome/400 av. J.C. Au lendemain de l'abolition légale des privilèges nobles, l'aristocratie plébéienne n'avait pu, en aucune façon, se mettre sur un pied vrai d'égalité avec l'aristocratie patricienne.

Beaucoup de causes donnent la raison de ce fait. Si la noblesse, cédant à la tempête, avait dû, pour un moment, et sur le terrain du droit, abandonner la défense obstinée de ses prérogatives, elle releva aussitôt la tête dans les luttes annuelles pour l'élection des hautes magistratures. Et puis, quelles facilités ne lui laissaient pas les dissentiments intérieurs entre les chefs de l'aristocratie plébéienne et les masses populaires? Tant que les nobles et les plébéiens notables rejetèrent avec une égale colère les demandes et les prétentions des hommes de la classe moyenne, ceux-ci, dont les voix l'emportaient dans les comices, ne se crurent pas le moins du monde intéressés à choisir les candidats non nobles de l'aristocratie plébéienne, par préférence à leurs concurrents patriciens.

Livret :

  1. Les débuts de la République dans la boutique de Roma Latina

Liens externes :

  1. Publius Valerius Publicola de l'encyclopédie libre Wikipédia
  2. Coriolan de l'encyclopédie libre Wikipédia
  3. Marcius Coriolan de Bernadette Liou-Gille, Paris-Sorbonne
  4. Cincinnatus de l'encyclopédie libre Wikipédia
  5. Decemvir de l'encyclopédie libre Wikipédia
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