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  Justinien  

1er avril 527 - 14 novembre 565

Euric roi des Visigoths La victoire contre Syagrius ou la bataille de Soissons Conversion de Clovis Défaite et soumission des Allemands ou la bataille de Tolbiac La bataille de Vouillé Conquête définitive de la Bourgogne La descente des Saxons en Bretagne Clovis roi des Francs Les Visigoths d'Espagne



Sources historiques : Edward Gibbon




527-565

Justinien empereur

Justinien empereur
Justinien
mosaïque de la basilique
Saint-Vital
Ravenne

Le règne de Justinien depuis son élévation jusqu'à sa mort a été de trente-huit ans, sept mois et treize jours. Le secrétaire de Bélisaire, le rhéteur Procope, que ses talents élevèrent au rang de sénateur et de préfet de Constantinople, a raconté avec soin les événements de ce règne, qui par leur nombre, leur variété et leur importance, méritent toute notre attention. Procope, tour à tour, courageux ou servile, enivré de la faveur ou aigri par la disgrâce, composa successivement l'histoire, le panégyrique et la satire de son temps. Les huit livres qui concernent la guerre des Perses, des Goths et des Vandales1, auxquels servent de suite les cinq livres d'Agathias sont dignes d'estime, et ils offrent une imitation heureuse et soignée des écrivains attiques, ou du moins des écrivains asiatiques de l'ancienne Grèce. Il dit ce qu'il a vu et ce qu'il a entendu, et s'exprime sur les diverses matières qu'il traite avec le ton libre et sûr d'un soldat, d'un homme d'Etat et d'un voyageur. Son style cherche toujours et atteint souvent la force ou l'élégance : ses réflexions, trop nombreuses, surtout dans les harangues, offrent une riche moisson de connaissances en politique; et l'historien, excité par la noble ambition de charmer et d'instruire la postérité, semble dédaigner les préjugés du peuple et la flatterie des cours. Les contemporains de Procope lurent ses écrits, et leur donnèrent des éloges. Il les déposa respectueusement au pied du trône; mais l'orgueil de l'empereur dut être blessé d'y voir louer un héros qui éclipsait toujours la gloire de son oisif souverain. L'esprit et la crainte d'un esclave subjuguèrent la noble dignité d'un homme indépendant; et pour obtenir son pardon et mériter une récompense le secrétaire de Bélisaire publia les six livres des Edifices impériaux. Il avait eu l'habileté de choisir un sujet brillant, dans lequel il pouvait faire ressortir le génie, la magnificence et la piété d'un prince qui, en qualité de conquérant et de législateur, avait surpassé les vertus puériles de Thémistocle et de Cyrus. L'adulateur, trompé dans ses espérances, se laissa peut-être aller au plaisir d'une vengeance secrète, et un coup d'oeil de faveur put le déterminer à suspendre ou à supprimer un libelle, où le Cyrus romain est plus qu'un odieux et méprisable tyran; où Justinien et sa femme Théodora ont sérieusement représentés comme des démons qui ont pris une forme humaine pour détruire le genre humain2. Ces honteuses variations ternissent sans doute la réputation de Procope, et nuisent à la confiance qu'il pourrait inspirer; toutefois, lorsqu'on a mis à l'écart ce que lui dicte sa malignité, on trouve que le fond de ses anecdotes, et même les faits les plus honteux dont il avait laissé entrevoir quelques-uns dans son histoire publique, ont appuyés sur la vraisemblance ou sur les témoignages authentiques et contemporains.

1. Dans les sept premiers livres, deux, de la guerre des Perses, deux de la guerre des Vandales et trois de la guerre des Goths, Procope a tiré d'Appien la division des provinces et des guerres. Quoique le huitième livre ait pour titre de la Guerre des Goths, c'est un supplément général qui contient toutes sortes de matières jusqu'à l'année 553. Agathias prend l'histoire à cette époque, et raconte les faits jusqu'en 559. Pagi, Critica, A. D. 579, n° 5.

2. On y dit que Justinien était un âne; qu'il ressemblait en tout à Domitien (Anecdot., c. 8); que les amants de Théodora furent chassés de son lit par des démons leurs rivaux; qu'on avait prédit son mariage avec un grand démon; qu'un moine vit un jour sur le trône le prince des démons à la place de Justinien; que les domestiques qui veillaient dans son appartement y aperçurent un visage sans traits marqués, un corps sans tête, qui marchait, etc. Procope déclare qu'il croyait, ainsi que ses amis, à tous ces contes diaboliques (c. 12).

5 août 527-28 juin 548

L'Impératrice Thédora

Justinien une fois élevé sur le trône, le premier acte de son autorité fut de la partager avec la femme qu'il aimait, la fameuse Théodora, dont l'étrange fortune ne peut être regardée comme le triomphe de la vertu des femmes. Sous le règne d'Anastase, le soin des bêtes farouches qu'entretenait la faction des Verts à Constantinople, était confié à Acacius, originaire de l'île de Chypre, et qu'on surnomma le maître des ours après sa mort, cet honorable emploi sortit de sa famille malgré la vigilance de sa veuve, qui avait eu soin de se ménager un second mari à qui elle voulait procurer l'emploi du premier. Acacius laissa trois filles, Comito1, Théodora et Anastasie : l'aînée n'avait pas plus de sept ans. Leur mère imagina de faire paraître un jour de fête solennelle, ces jeunes orphelines en habit de suppliantes, au milieu de l'amphithéâtre. La faction des Verts les reçut avec mépris, celle des Bleus avec compassion; et cette insulte, qui blessa profondément le coeur de Théodora, influa beaucoup par la suite sur l'administration de l'empire. Les trois soeurs, lorsque l'âge eut développé leur beauté, furent successivement dévouées aux plaisirs publics et particuliers du peuple de Byzance, et Théodora, après avoir paru sur le théâtre à la suite de Comito, en habit d'esclave et portant sur sa tête un siège pliant, eut enfin la permission de travailler pour son propre compte. Elle ne dansait pas, elle ne chantait pas, elle ne jouait pas de la flûte; et ses talents se bornaient à l'art de la pantomime; elle excellait dans les rôles bouffons, et dès qu'elle enflait ses joues, et que, prenant un ton et des gestes comiques, elle se plaignait des coups qu'elle avait reçus des éclats de rire et des applaudissements remplissaient le théâtre de Constantinople. Sa beauté obtenait des éloges plus flatteurs et donnait des plaisirs plus vifs. Ses traits avaient de la délicatesse et de la régularité; son teint un peu pâle, était cependant aminé d'une légère nuance d'incarnat; la vivacité de ses yeux exprimait sur-le-champ toutes les sensations; ses mouvements aisés développaient les grâces d'une fille élégante, quoique peu élevée; et l'amour ou l'adulation pouvait défier le pinceau du peintre et celui du poète de rendre l'incomparable perfection de ses formes. Mais tous ces charmes étaient avilis par sa facilité à les exposer en plein théâtre, et à les prostituer indistinctement à la multitude des citoyens et des étrangers de tous les rangs et de toutes les professions. L'heureux soupirant à qui elle avait promis une nuit de délices, était souvent chassé de son lit par un favori plus robuste et plus riche; et lorsqu'elle paraissait dans les rues, ceux qui voulaient éviter le scandale ou la tentation, avaient soin de fuir sa rencontre. L'historien satirique n'a pas rougi de décrire les scènes de nudité qu'elle osa offrir en plein théâtre. Après avoir épuisé tout ce que l'art peut ajouter aux plaisirs sensuels2, elle murmurait encore de la parcimonie de la nature; mais il faut jeter, sur ses murmures, sur ses plaisirs et sur ses raffinements, le voile du langage réservé aux érudits. Au milieu de ces honteux et méprisables triomphes, elle quitta la capitale pour accompagner Ecebole, Tyrien, qui venait d'obtenir le gouvernement de la Pentapole d'Afrique. Cette union dura peu, Ecebole éloigna bientôt une concubine infidèle ou trop dispendieuse. Arrivée à Alexandrie, elle s'y trouva réduite à une extrême misère; et dans sa route laborieuse vers Constantinople, la belle Cypriote fit sur son passage jouir de ses attraits toutes les villes de l'Orient, auxquelles elle se montra digne d'avoir reçu le jour dans l'île favorite de Vénus. Le libertinage de Théodora et d'odieuses précautions la garantirent du danger qu'elle aurait pu craindre. Elle devint cependant mère une fois, mais une seule fois. L'enfant, sauvé par son père, et élevé sous ses yeux en Arabie, apprit de lui, à sa mort, qu'il était fils d'une impératrice. Plein d'ambitieuses espérances et ne soupçonnant aucun danger, le jeune homme se hâta d'arriver à la cour, et il fut admis en présence de sa mère. Comme on ne le revit plus, même après la mort de Théodora, ce fut avec justice que la femme de Justinien fut exposée à l'affreux soupçon d'avoir étouffé, par un crime un secret si contraire sa gloire impériale.

1. Comito épousa par la suite Sittas, duc d'Arménie. Il pourrait se faire que Sittas fût le père, ou du moins que Comito fut la mère de l'impératrice Sophie. Les deux neuveux de Théodora, dont parlent quelques auteurs, étaient peut-être fils d'Anastasie. Aleman., p 30, 31.

2. Théodora surpassait la Crispa d'Ausone (epigr. 71), qui imitait le capitalis luxus des femmes de Nole. (Voyez Quintilien, Instit., VIII, 6 et Torrentius, ad Horat. Sermon., l. I, sat. 2, v. 101.) Elle fit un fameux souper, où environnée de trente esclaves, elle accorda ses faveurs à dix jeunes gens. Sa charité était universelle.
Et lassata viris, necdum satiata recessit.

5 août 525

Thédora épouse Justinien

Justinien empereur
Thédora
mosaïque de la basilique
Saint-Vital
Ravenne

Ce fut dans cet état de profonde abjection que d'après un songe ou quelque rêve de son imagination, elle conçut l'idée flatteuse qu'elle deviendrait l'épouse d'un puissant monarque : occupée de sa grandeur prochaine, elle quitta la Paphlagonie et revint à Constantinople. Elle prit, en habile comédienne, le maintien de la décence; habile à filer la laine, elle vécut honnêtement de son travail; elle affecta de mener une vie chaste et retirée dans une petite maison, dont elle fit ensuite un magnifique temple. Sa beauté, aidée de l'artifice ou du hasard, attira et captiva Justinien, alors patrice, qui exerçait déjà un empire absolu sous le nom de son oncle. Elle parvint peut-être à le tromper sur le prix de ses faveurs, qu'elle avait prodiguées si souvent aux hommes des classes les plus viles; peut-être enflamma-t-elle, d'abord par de modestes refus et ensuite par des caresses voluptueuses, les désirs d'un amant que son tempérament ou sa dévotion avait habitué à de longues veilles et à la plus sévère tempérance. Lorsque les premiers transports de Justinien furent calmés, Théodora sut conserver, par son caractère et son esprit, l'ascendant qu'elle avait acquis par ses charmes. Il se plut à relever et à enrichir l'objet de ses amours; il répandit à ses pieds les trésors de l'Orient; et le neveu de Justin, déterminé peut-être par des scrupules religieux, résolut de donner à sa concubine le caractère sacré de son épouse. Mais les lois de Rome défendaient, expressément le mariage d'un sénateur avec une femme déshonorée, par une extraction servile ou par la profession du théâtre. L'impératrice Lupicina ou Euphemia, née d'une famille de Barbares, de moeurs grossières, mais d'une vertu sans tache, ne voulait pas d'une prostituée pour sa nièce; Vigilantia elle-même, la mère de Justinien, remplie de frayeurs superstitieuses quoiqu'elle convint de l'esprit et de la beauté de Théodora, craignait que la légèreté et l'arrogance de cette artificieuse maîtresse ne corrompissent la piété ou ne troublassent le bonheur de son fils. L'inébranlable constance de Justinien triompha de ces obstacles. Il attendit patiemment la mort de l'impératrice; il méprisa les larmes de se mère, qui ne tarda pas à en mourir de douleur; et on publia, au nom de l'empereur Justin, une loi qui abolissait la sévère jurisprudence de l'antiquité. On laissait la possibilité d'un glorieux repentir (ce sont les termes de l'édit) aux femmes infortunées qui avaient prostitué leurs personnes sur le théâtre; et on leur permettait de contracter une union légale avec les plus illustres des Romains1. Cet édit d'indulgence fut bientôt suivi du mariage solennel de Justinien et de Théodora, dont la dignité s'éleva dans la proportion de celle de son amant; et dès que Justin eut revêtu son neveu de la pourpre, le patriarche de Constantinople plaça le diadème sur les têtes de l'empereur et de l'impératrice de l'Orient. Les honneurs que la sévérité des moeurs romaines avait pu accorder aux femmes des princes ne suffisaient pas à l'ambition de Théodora, ni à la passion de son mari. Il la plaça sur le trône avec le rang d'un collègue son égal et indépendant de lui, et dans le serment de fidélité qu'on exigea des gouverneurs des provinces, le nom de Théodora fut uni à celui de Justinien. L'Orient se prosterna devant le génie et la fortune de la fille d'Acacius, et la prostituée qui, en présence d'une foule innombrable de spectateurs, avait souillé le théâtre de Constantinople, fut, dans cette même ville, adorée comme une reine par de graves magistrats, des évêques orthodoxes, des généraux victorieux et des monarques captifs.

1. L'ancienne loi se trouve dans le Code de Justinien, l. V, tit. 5, leg. 7, tit. 27, leg. 1, à la date des années 336 et 454. Dans le nouvel édit publié l'an 521 ou 522, on eut la maladresse d'abolir seulement la clause des mulieres scenicæ, libertinæ tabernariæ. Voyez les Novelles 89 et 117, et un Rescript grec de Justinien aux évêques. Aleman., p. 41.

5 août 527-28 juin 548

Sa tyrannie

Ceux qui croient que la perte de la chasteté déprave entièrement le caractère d'une femme, prêteront une oreille avide à toutes ces invectives de la jalousie des individus ou du ressentiment populaire, qui, dissimulant les vertus de Théodora, ont exagéré ses vices et jugé sans pitié les dérèglements dans lesquels le soin et peut-être le goût avaient jeté la jeune courtisane. Elle refusa souvent, par un sentiment de pudeur ou de mépris, le servile hommage de la multitude; elle s'éloignait du grand jour de la capitale qu'elle ne pouvait plus souffrir; et elle passait la plus grande partie de l'année dans des palais et des jardins agréablement situés sur la côte de la Propontide et du Bosphore. Elle dévouait ses heures de loisir aux soins de sa beauté, soins prudents autant qu'agréables, aux plaisirs du bain et de la table et au sommeil qui prenait le matin et le soir une grande partie de son temps. Des favorites et des eunuques, dont elle satisfaisait les passions aux dépens de la justice, occupaient l'intérieur de son appartement. Les plus illustres personnages de l'Etat se pressaient à sa porte dans une antichambre sombre et renfermée; et lorsque enfin, après une longue et ennuyeuse attente, ils étaient admis à baiser ses pieds, ils éprouvaient, selon qu'elle était plus ou moins mal disposée, l'arrogance silencieuse d'une impératrice ou la légèreté capricieuse d'une comédienne. Si son avarice accumula des trésors immenses, on peut l'en excuser par l'idée des dangers auxquels l'eût exposée la perte de son époux, qui ne laissait pas pour elle d'alternative entre le trône et la mort. La crainte et l'ambition l'irritèrent peut-être contre deux généraux qui, durant une maladie de l'empereur, déclarèrent indiscrètement qu'ils n'étaient pas disposés à se soumettre au choix de la capitale; mais le reproche de cruauté, qui au reste ne s'accorde pas avec les vices plus doux de ses premières années, a imprimé sur sa mémoire une tache ineffaçable. Ses nombreux espions observaient et rapportaient avec zèle toutes les actions, toutes les paroles et tous les regards contraires à sa dignité. Ceux qu'ils accusaient étaient jetés dans ses prisons particulières, inaccessibles à la justice; et l'on disait qu'insensible à la voix de la prière et sans être émue de compassion, elle assistait à la torture ou à la fustigation de ses victimes. Quelques-unes de ses victimes infortunées expièrent dans des cachots malsains; d'autres après avoir perdu leur raison, leur fortune ou l'usage de leurs membres, furent rendus à la lumière pour être un vivant témoignage de la vengeance de Théodora, qui s'étendait pour l'ordinaire sur les enfants de ceux qu'elle avait soupçonnés ou opprimés; et lorsqu'elle avait prononcé la mort ou l'exil d'un évêque ou d'un sénateur, elle les livrait à un satellite de confiance, dont l'activité à exécuter sa commission était aiguillonnée par ces mots qu'il entendait de la propre bouche de l'impératrice : Si vous n'exécutez pas mes ordres, je le jure par celui qui vit à jamais, vous serez écorché.

5 août 527-28 juin 548

Ses vertus

Si l'hérésie n'eut pas souillé la foi de Théodora, sa dévotion exemplaire aurait pu expier, dans l'esprit des contemporains, son orgueil, son avarice et sa cruauté; mais si elle employa son crédit à calmer la fureur intolérante de l'empereur, le siècle actuel lui tiendra compte de sa religion, et aura beaucoup d'indulgence pour ses erreurs théologiques. Le nom de Théodora se trouve dans tous les établissements de piété ou de charité que fit Justinien; et on peut attribuer l'institution la plus bienfaisante de son règne à la compassion de l'impératrice pour les compagnes de son premier état, que le libertinage ou la misère, avaient jetées dans la prostitution. Un palais de la côte asiatique du Bosphore devint un couvent spacieux et magnifique; et elle y pourvût d'une manière libérale à la subsistance de cinq cents femmes qu'elle tira des rues et des mauvais lieux de Constantinople. On les y renferma à perpétuité, et la reconnaissance de la plupart d'entre elles pour la généreuse bienfaitrice qui les avait arrachées à la misère et au péché, fit oublier le désespoir de quelques-unes qui se précipitèrent dans la mer. Justinien lui-même vantait la prudence de Théodora, et il attribuait ses lois aux sages conseils de sa respectable épouse, qu'il regardait comme un présent de la Divinité. Elle déploya son courage au milieu du tumulte du peuple et des terreurs de la cour. Sa chasteté après son mariage parait incontestable, car ses plus implacables ennemis ne lui adressent pas le moindre reproche sur cet objet; et quoique la fille d'Acacius pût être rassasiée d'amour, on doit cependant quelques éloges à la fermeté de caractère qui lui fit sacrifier ses plaisirs ou ses habitudes au sentiment plus fort de son devoir ou de son intérêt. Malgré ses voeux et ses prières, elle n'eut jamais de fils légitime; et elle vit mourir en bas âge sa fille, seul fruit de son union avec Justinien. Son empire, cependant, sur l'esprit de l'empereur fut toujours absolu; elle conserva par son habileté ou par son mérite toute l'affection de son époux; et leurs brouilleries apparentes devinrent funestes dans tous les temps aux courtisans, qui les crurent sincères. Les débauches de sa jeunesse avaient peut-être altéré son tempérament; mais sa santé fut toujours délicate, et ses médecins lui ordonnèrent les bains chauds de Pythie. Le préfet au prétoire, le grand trésorier, plusieurs comtes et patriciens, et un brillant cortège de quatre mille personnes, la suivirent dans ce voyage. On répara les grands chemins à son approche; on éleva un palais pour la recevoir. En traversant la Bithynie, elle distribua des aumônes considérables aux églises, aux monastères et aux hôpitaux, à condition qu'ils imploreraient le ciel pour le rétablissement de sa santé. Enfin elle mourut d'un cancer (28 juin 548), la vingt-quatrième année de son mariage et la vingt-deuxième de son règne; et Justinien, qui, à la place, d'une comédienne prostituée, aurait pu choisir la plus pure et la plus noble femme de l'Orient, pleura sa perte comme irréparable.

527-565

Les factions du cirque

Hippodrome de Constantinople
Hippodrome de Constantinople

On peut remarquer une différence essentielle dans les jeux de l'antiquité. Les plus qualifiés des Grecs y jouaient un rôle, et les Romains n'y paraissaient que comme spectateurs. Le stade olympique était ouvert à la fortune, au mérite et à l'ambition; et si les candidats comptaient assez sur leur habileté et sur leur savoir, ils pouvaient marcher sur les traces de Diomède et de Ménélas, et conduire eux-mêmes leurs chevaux dans la carrière. Dix, vingt, quarante chars s'élançaient au même instant; le vainqueur obtenait une couronne de laurier, et des vers lyriques, plus durables que les monuments de marbre et d'airain, célébraient sa gloire, celle de sa famille et de son pays. Mais à Rome, le sénateur ou même le citoyen qui se respectait, aurait rougi de montrer dans le cirque sa personne ou ses chevaux. Les jeux se donnaient aux frais de la république, des magistrats ou des empereurs; mais on abandonnait les rênes des coursiers à des mains serviles; et si les profits d'un conducteur de char, chéri du peuple, excédaient quelquefois ceux d'un avocat, on doit les regarder comme une suite de l'extravagance publique, et le riche salaire d'une profession déshonorée.

Le prix ne se disputa d'abord qu'entre deux chars; le conducteur du premier était vêtu de blanc, et le second de rouge. On y ajouta ensuite deux autres chars, dont les livrées étaient un vert clair et un bleu de ciel; et les courses se répétant vingt-cinq fois, cent chars contribuaient le même jour à la pompe du cirque. Les quatre factions ne tardèrent pas à obtenir la sanction de la loi, et on leur supposa une origine mystérieuse. On dit que les quatre couleurs, adoptées sans dessein, venaient des divers aspects qu'offre la nature dans les quatre saisons; qu'elles représentaient les feux de la canicule, les neiges de l'hiver, les teintes foncées de l'automne et l'agréable verdure du printemps1. D'autres les faisaient venir des éléments et non des saisons, ils voulaient que la lutte du vert et du bleu figurât la lutte de la terre et de l'océan; que leurs victoires respectives annonçassent une récolte abondante ou une navigation heureuse : et ainsi les mutuelles hostilités des cultivateurs et des marins étaient à quelques égards, moins absurdes que l'aveugle fureur du peuple de Rome, qui dévouait sa vie et sa fortune à la couleur qu'il adoptait. Les princes les plus sages dédaignèrent et favorisèrent cette folie; mais les noms de Caligula, de Néron, de Vitellius, de Verus, de Commode, de Caracalla et d'Elagabale, furent inscrits sur la liste, soit des Bleus, soit des Verts : ils fréquentaient les étables de leur faction, applaudissaient à ses favoris, châtiaient ses antagonistes, et méritèrent l'estime de la population par leur penchant ou leur affectation à adopter ses goûts et ses habitudes. Tant que durèrent les spectacles à Rome, des querelles sanguinaires et tumultueuses troublèrent les fêtes publiques, et Théodoric, entraîné par la justice ou par l'affection, interposa son autorité en faveur des Verts contre la violence d'un consul et d'un patrice dévoués aux Bleus.

Constantinople adopta les folies de l'ancienne Rome sans adopter ses vertus; et les factions qui avaient agité le cirque, troublèrent l'Hippodrome avec une nouvelle fureur sous le règne d'Anastase, le fanatisme de religion accrut cette frénésie populaire; et les Verts, qui avaient en trahison caché des pierres et des poignards dans des paniers de fruits, massacrèrent, au milieu d'une fête solennelle, trois mille personnes de la faction des Bleus2. La contagion se répandit de la capitale dans les provinces et les villes de l'Orient et deux couleurs adoptées pour l'amusement du public, donnèrent lieu à deux factions puissantes et irréconciliables, qui ébranlèrent les fondements d'un gouvernement affaibli. Les dissensions populaires, fondées sur les intérêts les plus sérieux, sur les prétextes les plus saints ont, rarement égalé l'obstination de cette discorde, qui bouleversa des familles; divisa les amis et les frères, et excita les femmes, quoiqu'on ne les vît guère dans le cirque, à épouser les inclinations de leurs amants, ou à contrarier les inclinaisons de leurs maris. On foula aux pieds toutes les lois divines et humaines; et tant que l'une des factions était victorieuse, ses aveugles partisans paraissaient ne pas s'embarrasser de la misère individuelle ou des malheurs publics. On vit à Antioche et à Constantinople la licence de la démocratie sans la liberté de cette forme de gouvernement et pour arriver aux dignités civiles ou ecclésiastiques, l'appui de l'une des deux factions devint nécessaire. On imputa aux Verts un attachement secret à la famille ou à la secte d'Anastase. Les Bleus soutenaient avec fanatisme la cause de l'orthodoxie et de Justinien; et l'empereur reconnaissant protégea près de cinq années les désordres d'une faction dont les émeutes, dirigées à propos, intimidaient le palais, le sénat et les villes de l'Orient. Ceux-ci, enorgueillis de la faveur du prince, affectèrent, pour inspirer la terreur, un vêtement particulier, et dans la forme de celui des Barbares; ils adoptèrent la longue chevelure, les larges habits et les manches serrées des Huns; une démarche fière et une voix bruyante. Le jour, ils cachaient leurs poignards à deux tranchants; mais on les trouvait, la nuit, armés, et en troupes nombreuses, prêtes à toute espèce de violence et de rapines. Ces brigands dépouillaient et souvent assassinaient les Verts, et même les citoyens paisibles; et il était dangereux de porter des boutons et des ceintures d'or, ou de se montrer, après le coucher du soleil, dans les rues de la paisible capitale de l'Orient. Leur audace, accrue par l'impunité, osa pénétrer dans les maisons des particuliers; ils devenaient incendiaires, pour faciliter leur attaque ou cacher leurs crimes, aucun lieu ne mettait à l'abri de leurs insultes; le sang innocent était versé sans scrupule pour satisfaire leur avarice ou leur vengeance; des meurtres atroces souillaient les églises et les autels, et les assassins se vantaient de leur adresse à donner la mort d'un seul coup de leur poignard. La jeunesse dissolue de Constantinople se rangea du parti auquel était permis le désordre. Les lois gardaient le silence, les liens de la société civile étaient relâchés : on forçait les créanciers à rendre leurs titres; les juges à révoquer leurs arrêts, les maîtres à affranchir leurs esclaves, les pères à fournir aux profusions de leurs enfants, et de nobles matrones à se prostituer à leurs domestiques : on enlevait des bras de leurs parents de jeunes garçons d'une figure agréable : on attentait à la pudeur des femmes sous les yeux de leurs maris, et quelques-unes se tuèrent pour échapper à l'infamie3. Les Verts, persécutés par leurs ennemis et abandonnés par les magistrats, se crurent permis de pourvoir eux-mêmes à leur propre défense, et peut-être d'user de représailles; mais ceux qui survécurent au combat furent traînés sur un échafaud; d'autres se réfugièrent dans les bois et les cavernes, d'où ils ne sortaient que pour vivre aux dépens de cette société qui, les avait chassés de son sein. Ceux des ministres de la justice qui se montrèrent assez courageux, pour punir les crimes et braver le ressentiment des Bleus furent les victimes de l'imprudence de leur zèle. Un préfet de Constantinople chercha un asile à Jérusalem; un comte de l'Orient fut ignominieusement battu de verges, et un gouverneur de Cilicie fut pendu, par ordre de Théodora, sur le tombeau de deux assassins qu'il avait condamnés pour le meurtre d'un de ses valets et un attentat contre sa propre vie. Un ambitieux peut se flatter de trouver, dans les désordres publics le fondement de son élévation; mais il est de l'intérêt autant que du devoir d'un souverain de maintenir l'autorité des lois. Le premier édit de Justinien, renouvelé souvent et exécuté quelquefois, annonce une ferme résolution de soutenir les innocents et de châtier les coupables sans aucune distinction de titres ou de couleurs; mais les affections secrètes, les habitudes et les craintes de l'empereur firent toujours pencher du côté des Bleus la balance de la justice. Après une apparence de combat, son équité se soumit sans répugnance à l'implacable ressentiment de Théodora, et l'impératrice n'oublia ou ne pardonna jamais les insultes qu'avait reçues la comédienne. Justin le jeune annonça, en montant sur le trône, qu'il rendrait à tous justice impartiale et rigoureuse; il condamna d'une manière indirecte la partialité du règne précédent. Bleus, disait-il, souvenez-vous que Justinien n'est plus; Verts, il existe toujours.

1. Les Albati, les Russati, les Prasini et les Veneti, représentent les quatre saisons, selon Cassiodore (Var., III, 51), qui emploie beaucoup d'esprit et d'éloquence pour expliquer ce prétendu mystère. Les trois premiers mots peuvent être rendus par les Blancs, les Rouges et les Verts. Celui de Venetus équivaut, dit-on, à Caeruleus, qui a des acceptions diverses et qui est vague. Il signifie proprement la couleur du ciel réfléchie dans la mer; mais la nécessité et l'usage obligent d'employer ici le mot de bleu comme un terme équivalent. Voyez Robert Etienne, sub voce, et Speince's Polymetis, p. 228.

2. Marcellin, in Chron., p 47. Au lieu du mot vulgaire veneta, il emploie les termes plus relevés de coculæ et de corealis. Baronius (A. D. 501, n° 4, 5, 6) croit que les Bleus étaient orthodoxes, tandis que Tillemont s'irrite contre cette supposition, et ne peut concevoir que des hommes tués dans un spectacle soient des martyrs. Hist. des Empereurs, t. IV, p. 554.

3. Une femme, dit Procope, qui fut enlevée et presque violée par un Bleu, se précipita dans le Bosphore. Les évêques de la seconde Syrie (Aleman., p. 26) racontent avec douleur un suicide du même genre, que l'on peut appeler, comme on voudra, la gloire ou le crime de la chasteté. Ils nomment l'héroïne.

Janvier 532

La sédition de Nika

Une sédition qui réduisit en cendres presque toute la ville de Constantinople, n'avait eu d'autre cause que la haine mutuelle et la réconciliation momentanée des deux factions. La cinquième année de son règne, Justinien célébra la fête des ides de janvier : les clameurs des Verts mécontents ne cessaient de troubler les jeux. L'empereur, jusqu'à la vingt-deuxième course, sut se contenir dans une silencieuse gravité. A la fin, n'étant plus maître de son impatience, il commença par quelques mots dits avec violence, et par l'organe d'un crieur, le plus singulier dialogue qui ait jamais eu lieu entre un prince et ses sujets. Les premiers cris furent irrespectueux et modestes : les chefs accusèrent d'oppression les ministres subalternes, et souhaitèrent à l'empereur une longue vie et des victoires. Insolents, s'écria Justinien, soyez patients et attentifs; juifs, samaritains et manichéens, gardez le silence. Les Verts essayèrent encore d'exciter sa compassion : Nous sommes pauvres, s'écrièrent-ils, nous sommes innocents, nous sommes opprimés, nous n'osons nous montrer dans les rues; une persécution générale accable notre parti et notre couleur; nous consentons à mourir, empereur, mais nous voulons mourir par vos ordres et à votre service. Mais les invectives violentes et partiales continuaient à sortir de la bouche de l'empereur, dégradant à leurs yeux la majesté de la pourpre, ils abjurèrent leur serment de fidélité envers un prince qui refusait la justice à son peuple, ils regrettèrent que le père de Justinien eût reçu le jour; ils chargèrent son fils des noms insultants d'homicide, d'âne, et de tyran perfide. Méprisez-vous la vie ? s'écria le monarque indigné. A ces mots, des Bleus se levèrent avec fureur; l'Hippodrome retentit de leurs voix menaçantes; et leurs adversaires, abandonnant une lutte inégale, remplirent les rues de Constantinople de terreur et de désespoir. Dans cet instant de crise, sept assassins des deux factions, condamnés par le préfet, étaient promenés dans les rues de la ville, pour être conduits ensuite dans le faubourg de Péra où on devait les exécuter. Quatre d'entre eux furent décapités sur-le-champ : on en pendit un cinquième; mais la corde qui attachait au gibet les deux autres, rompit, et ils tombèrent à terre. La population applaudit à leur délivrance; les moines de Saint-Conon sortirent d'un couvent voisin, et les plaçant dans un bateau, les conduisirent dans le sanctuaire de leur église. L'un de ces criminel appartenant aux Verts, et l'autre aux Bleus, la cruauté du tyran ou l'ingratitude du protecteur irrita également les deux factions, qui se réunirent momentanément pour mettre les deux victimes en sûreté et satisfaire leur vengeance. Le préfet voulut arrêter ce torrent séditieux; on réduisit son palais en cendres, on massacra ses officiers et ses gardes, on força les prisons et on rendit la liberté à des scélérats qui n'en pouvaient user que pour la ruine de la société. Des troupes envoyées au secours du magistrat civil eurent à combattre une multitude d'hommes armés dont le nombre et l'audace augmentaient d'un moment à l'autre; et les Hérules, les plus farouches des Barbares à la solde de l'empire, renversèrent les prêtres et les reliques qu'une imprudente piété avait fait intervenir pour séparer les combattants. Le peuple, irrité par ce sacrilège, se battit avec fureur pour la cause de Dieu : les femmes, placées aux fenêtres et sur les toits, lançaient des pierres sur la tête des soldats; ceux-ci jetaient contre les maisons des tisons enflammés, et l'incendie allumé, soit par les mains des citoyens, soit par celles des étrangers, s'étendit sans obstacle sur toute la ville. Le feu dévora la cathédrale appelée Sainte-Sophie, les bains de Zeuxippe, une partie du palais, depuis la première entrée jusqu'à l'autel de Mars, et le long portique, depuis le palais jusqu'au Forum de Constantin. Un grand hôpital fut réduit en cendres avec tous les malades; une multitude d'églises et de beaux édifices furent entièrement détruits, et une quantité considérable d'or et d'argent se trouva réduite en fusion ou devint la proie des voleurs. Les citoyens les plus riches et les plus prudents, fuyant cette scène d'horreur et de désolation, traversèrent le Bosphore et gagnèrent la côte d'Asie : durant cinq jours Constantinople fut abandonnée aux factions dont le mot de ralliement, Nika (sois vainqueur), est devenu le nom de cette mémorable sédition.

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Détresse de Justinien

Tant que la discorde avait régné parmi les factions, les Bleus triomphants et les Verts découragés avaient paru voir les désordres de l'Etat avec la même indifférence. Elles se réunirent pour censurer la mauvaise administration de la justice et des finances, et les deux ministres qui répondaient des opérations du gouvernement. L'artificieux Tribonien et l'avide Jean de Cappadoce, furent dénoncés hautement comme les auteurs de la misère publique. On aurait dédaigné les paisibles murmures du peuple; mais on les écouta avec attention au moment où les flammes consumèrent la ville. L'empereur renvoya sur-le-champ le questeur et le préfet, qui furent remplacés par deux sénateurs d'une intégrité sans reproche. Après ce sacrifice fait à l'opinion publique, Justinien se rendit à l'Hippodrome pour y avoués ses erreurs et recevoir des marques du repentir de ses sujets reconnaissants : mais voyant que ces serments, quoique prononcés sur les saints Evangiles, laissaient encore de la défiance, la frayeur le saisit, et il gagna précipitamment la citadelle du palais. Alors on attribua l'opiniâtreté de l'émeute à une conspiration secrète dirigée par des vues ambitieuses : on crut que les insurgeants, surtout les Verts, avaient reçu des armes et de l'argent d'Hypatius et de Pompée, qui ne pouvaient ni oublier avec honneur ni se souvenir sans crainte qu'ils étaient neveux de l'empereur Anastase. Le monarque, capricieux et inquiet, leur ayant montré de la confiance et les ayant ensuite disgraciés pour leur pardonner bientôt, ils s'étaient présentés en fidèles serviteurs au pied du trône; où ils furent détenus en otages durant les cinq jours de l'émeute. Les craintes de Justinien l'emportèrent à la fin sur sa prudence; et ne voyant plus Hypatius et Pompée que comme des espions et peut-être comme des assassins, il leur ordonna sévèrement de sortir du palais. Après lui avoir représenté vainement que l'obéissance pouvait les conduire à un crime involontaire, ils se retirèrent dans leurs maisons. Le matin du sixième jour, Hypatius se vit environné, et saisi par le peuple qui, sans égard pour sa vertueuse résistance et les larmes de sa femme, transporta son nouveau favori au Forum de Constantin, où, au défaut d'une couronne, on plaça sur sa tête un riche collier. Si l'usurpateur, qui se fit ensuite un mérite de ses délais, eût alors adopté l'avis du sénat et pressé la fureur de la multitude, l'irrésistible effort de ses partisans aurait détrôné Justinien. Le palais de Byzance jouissait d'une libre communication avec la mer : des navires attendaient au bas de l'escalier des jardins, et l'on avait résolu secrètement de conduire l'empereur, sa famille et ses trésors, dans un lieu sûr, à quelque distance de la capitale.

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Fermeté de Théodora

Justinien était perdu, si cette femme prostituée qu'il avait élevée du théâtre sur le trône, n'eût pas en ce moment oublié la timidité de son sexe comme elle en avait abjuré les vertus. Dans un conseil où assistait Bélisaire, la seule Théodora montra le courage d'un héros; seule, sans craindre de s'exposer par la suite à la haine de l'empereur, elle pouvait le sauver du danger imminent auquel l'exposaient ses indignes frayeurs. Quand il ne resterait, lui dit-elle, d'autre expédient que la fuite, je dédaignerais encore de fuir. Nous sommes tous, en naissant, condamnés à la mort; mais, ceux qui ont porté la couronne ne doivent jamais survivre à la perte de leur dignité, et de leur empire. Je prie le ciel qu'on ne me voie pas un seul jour sans mon diadème et sans la pourpre : que la lumière du jour cesse pour moi lorsqu'on cessera de me saluer du nom de reine. César, si vous êtes déterminé à prendre la fuite, vous possédez des trésors; voilà la mer, et vous avez des vaisseaux; mais craignez que l'amour de la vie ne vous expose à un exil misérable et à une mort ignominieuse. Pour moi j'adopte cette maxime de l'antiquité, que le trône est un glorieux sépulcre. La fermeté d'une femme rendit à Justinien et à son conseil le courage de délibérer et d'agir; et le courage découvre bientôt des ressources dans les situations les plus désespérées. On adopta un moyen aisé et décisif; on fit revivre l'animosité des factions : les Bleus, s'étonnèrent de la criminelle folie qui, sur une légère injure, les avait entraînés à conspirer avec leurs implacables ennemis, contre un bienfaiteur généreux et affectionné; ils proclamèrent de nouveau le nom de Justinien, et les Verts furent laissés seuls dans l'Hippodrome, avec leur nouvel empereur. La fidélité des gardes était incertaine; mais Justinien avait d'ailleurs trois mille vétérans formés, dans les guerres de la Perse et d'Illyrie, à la valeur et à la discipline. Ils se séparèrent en deux divisions, sous les ordres de Bélisaire et de Mundus, sortirent en silence du palais, se firent un chemin à travers des passages obscurs, au milieu des flammes mourantes et des édifices qui s'écroulaient, et parurent au même instant aux deux portes de l'Hippodrome. Dans cet espace resserré, une multitude effrayée et en désordre ne pouvait résister à une attaque régulière; les Bleus voulurent signaler leur repentir; ils ne firent ni distinction, ni quartier et on calcule que le massacre de cette journée s'éleva à plus de trente mille personnes. Hypatius, arraché de son trône, et son frère Pompée, furent conduits aux pieds de l'empereur : ils implorèrent sa clémence, mais leur crime était manifeste, leur innocence douteuse, et Justinien avait été trop effrayé pour pardonner. Le lendemain, les deux neveux d'Anastase, et dix-huit de leurs complices patriciens ou consulaires furent exécutés secrètement par les soldats; on jeta leurs corps dans la mer, leurs palais furent rasés et leurs bien confisqués. Un arrêt condamna, plusieurs années, l'Hippodrome à un lugubre silence; mais avec le rétablissement des jeux1, on vit recommencer les mêmes désordres; et les factions des Bleus et des Verts continuèrent à troubler le repos du souverain et la tranquillité de l'empire d'Orient.

1. Marcellin dit vaguement innumeris populis in circo trucidatis. Procope compte qu'on immola trente mille victimes. Théophane dit qu'on en égorgea trente-cinq mille; ce nombre a augmenté depuis jusqu'à quarante sous la plume de Zonare.

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Agriculture et manufactures

Rome était redevenue barbare; mais l'empire comprenait toujours les nations qu'elle avait conquises au-delà de la mer Adriatique jusqu'aux frontières de l'Ethiopie et de la Perse. Justinien donnait des lois à soixante-quatre provinces et à neuf cent trente-cinq villes; ses domaines jouissaient de tous les avantages du sol, de la situation et du climat, et les arts n'avaient cessé d'étendre leurs progrès le long des côtes de la Méditerranée et des bords du Nil de l'ancienne Troie à la Thèbes d'Egypte. L'abondance de l'Egypte avait fourni des secours à Abraham. Ce même pays, compris dans une étroite étendue de terrain fort peuplée, pouvait encore, sous le règne de Justinien, envoyer à Constantinople deux cent soixante mille quarters de blé; et la capitale de l'Orient était approvisionnée par les manufactures de Sidon, célébrées quinze siècles auparavant par Homère. Loin que deux mille récoltes eussent épuisé la force de la végétation, elle se renouvelait et acquérait une nouvelle vigueur par une savante culture, par de fertiles engrais et par des repos bien ménagés. La race des animaux domestiques était très nombreuse; les générations successives avaient accumulé les plantations, les édifices et tous ces ouvrages de luxe ou ces instruments de travail, dont la durée excède le terme de la vie humaine. La tradition conservait et l'expérience simplifiait la pratique des arts mécaniques; la division du travail et la facilité des échanges enrichissaient la société, et un millier de mains travaillaient pour le logement, les habits et la table de chaque Romain. On a pieusement attribué aux dieux l'invention du métier de tisserand et de la quenouille; mais dans tous ces siècles l'homme, pour se couvrir et se parer, a exercé son industrie sur des productions animales et végétales, sur les poils, sur les peaux, sur la laine, sur le lin, sur le coton et enfin sur la soie. On avait appris à les imprégner de couleurs durables, et d'habiles pinceaux ajoutaient un nouveau prix aux étoffes qui sortaient des mains du fabricant. On suivait la fantaisie et la mode dans le choix de ces couleurs qui imitent la beauté de la nature. Mais la pourpre foncée qu'on tirait d'un coquillage était réservée à la personne sacrée de l'empereur, à l'usage du palais1, et les sujets ambitieux qui osaient usurper cette prérogative du trône encouraient la peine du crime de lèse-majesté.

La soie sort en un long fil des intestins d'une chenille, qui en compose le tombeau doré d'où elle s'élance ensuite sous la forme d'un papillon. Jusqu'au règne de Justinien, on ne connu pas, hors de la Chine, les vers à soie qui se nourrissent des feuilles du mûrier blanc; les chenilles du pin, du chêne et du frêne étaient communes dans les forêts de l'Asie et de l'Europe; mais leur éducation étant plus difficile et la production de leur soie plus incertaine, on les négligeait partout, excepté dans la petite île de Céos, près de la côte de l'Attique. On y formait de leur fil une gaze légère; et ces gazes, inventées par une femme pour l'usage de son sexe, furent longtemps admirées dans l'Orient et à Rome. Quoique les vêtements des Mèdes et des Assyriens donnent lieu à des conjectures sur cet objet, Virgile est le premier qui ait indiqué expressément la douce laine qu'on tirait des arbres des Seres ou des Chinois; et la connaissance d'un insecte précieux, le premier ouvrier du luxe des nations, rectifia peu à peu cette erreur bien naturelle et moins étonnante que la vérité. Les plus graves d'entre les Romains se plaignaient, sous le règne de Tibère, de l'usage des étoffes de soie; et Pline a condamné, en style recherché, mais énergique, cette soif de l'or qui mène l'homme jusqu'aux extrémités de la terre pour exposer aux yeux du public des vêtements qui ne vêtissent pas et des matrones nues quoique habillées. Un vêtement qui laissait voir le contour des formes ou la couleur de la peau, satisfaisait la vanité ou excitait les désirs. Les Phéniciennes effilaient quelquefois le tissu serré des étoffes de la Chine; elles donnaient ensuite aux fils une contexture plus lâche; elles y mêlaient du lin et multipliaient ainsi les matières précieuses. Deux siècles après le temps de Pline, l'usage des étoffes composées ou mélangées de soie était encore réservé aux femmes; mais les riches citoyens de Rome et des provinces imitèrent peu à peu l'exemple d'Elagabale, le premier qui, par ces habits, avait la dignité impériale et la qualité d'homme. Aurélien se plaignait de ce qu'une livre de soie coûtait à Rome douze onces d'or; mais les fabriques s'accrurent avec les consommations, et l'augmentation des fabriques en diminua le prix. Si le hasard ou le monopole portèrent quelquefois la valeur des soies au-dessus du prix que nous venons d'indiquer, les manufacturiers de Tyr et de Béryte se virent aussi bien souvent obligés par les mêmes causes de se contenter du neuvième de ce prix extravagant. Il fallut qu'une loi prescrivit la différence qui devait se trouver entre l'habillement des comédiennes et celui des sénateurs; et les sujets de Justinien, consommaient la plus grande partie des soies qu'ils tiraient de la Chine : ils connaissaient mieux encore un coquillage de la Méditerranée, appelé la pinne marine. La belle laine ou les fils de soie qui attachent aux rochers le coquillage d'où se tire la perle, n'est guère employée aujourd'hui qu'à des ouvrages de curiosité; et un empereur romain donna aux satrapes d'Armènie une robe composée de cette singulière matière2.

1. La découverte de la cochenille, etc., a donné à nos couleurs une grande supériorité sur celle des anciens. Leur pourpre royale avait une odeur très forte et une teinte aussi foncée que le sang de boeuf. Obscuritas rubens, dit Cassiodore (Var. I, 2), nigredo sanguinea. Le président Goguet (Origine des Lois et des Arts, part II, l. II, c. 2, p. 184-215) procurera de l'amusement et de la satisfaction aux lecteurs.

2. On trouve la pinne marine près de Smyrne, en Sicile, en Corse et à Minorque. On fit présent au pape Benoît XIV d'une paire de gants fabriqués avec des fils de ce coquillage.

527-565

Importation des soies de Chine

Une marchandise qui renferme un grand prix dans un petit volume, supporte les frais d'un transport par terre, et les caravanes traversaient en deux cent quarante-trois jours toute l'Asie, de la mer de la Chine à la côte de Syrie. Les négociants de la Perse se rendaient aux foires d'Arménie et de Nisibis, et livraient la soie aux romains : mais ce commerce, que gênaient, en temps de paix, l'avarice et la jalousie, se trouvait absolument interrompu par les longues guerres que se livraient les monarchies rivales. Le grand roi comptait fièrement la Sogdiane et la Sérique parmi les provinces de son empire; mais l'Oxus était la borne de ses domaines, et les utiles échanges que faisaient ses sujets avec les Sogdoites dépendaient de la volonté de leurs vainqueurs, les Huns blancs et les Turcs, qui donnèrent successivement des lois à ce peuple industrieux. Cependant la domination de ces peuples conquérants ne put anéantir l'agriculture et le commerce dans un pays qui passe pour l'un des quatre jardins de l'Asie. Les villes de Samarcande et de Bochara sont bien situées pour le commerce de ces diverses productions, et leurs négociants achetaient des Chinois les soies écrues ou manufacturées, qu'ils conduisaient en Perse pour l'usage de l'empire romain. L'orgueilleuse capitale de la Chine recevait les caravanes des Sogdiens comme des ambassades de royaumes tributaires; et lorsque ces caravanes revenaient saines et sauves dans leur patrie, un bénéfice exorbitant les récompensait de ce hasardeux voyage; mais la route difficile et périlleuse de Samarcande à la première ville du Chensi, ne pouvait se faire en moins de soixante, quatre-vingts ou cent jours. Dès qu'elles avaient passé le Jaxartes, elles entraient dans le désert; et les hordes vagabondes qu'on y trouve, à moins qu'elles ne fussent contenues par des armées et des garnisons, ont toujours regardé comme un gain légitime le butin qu'elles faisaient sur les citoyens et les voyageurs. Afin d'échapper aux voleurs tartares et aux tyrans de la Perse, les marchands de soie se portaient plus au Sud; ils traversaient les montagnes du Tibet, descendaient le Gange ou l'Indus, et attendaient patiemment dans les ports du Guzerate et de la côte de Malabar, les vaisseaux que l'Occident y envoyait tous les ans1. Les dangers du désert paraissaient moins à craindre que la fatigue, la faim et la perte de temps qu'occasionnait cette route. On la prenait rarement : le seul Européen qui ait suivi ce chemin, peu fréquenté, s'applaudit de sa diligence, sur ce que neuf mois après son départ de Pékin, il arriva à l'embouchure de l'Indus. L'Océan offrait cependant une libre communication aux différents peuples de la terre : du grand fleuve au tropique du Cancer, les empereurs du Nord avaient subjugué et civilisé les provinces de la Chine. Au commencement de l'ère chrétienne, on y voyait une grande population, une foule de villes, et une multitude innombrable de mûriers et de vers à soie; et si les Chinois, avec leur connaissance de la boussole, avaient possédé le génie des Grecs et des Phéniciens, ils auraient étendu leurs découvertes sur tout l'hémisphère méridional. Les travaux et les succès de leurs ancêtres égalèrent peut-être ceux de la génération actuelle; et leur navigation a pu s'étendre des îles du Japon au détroit de Malacca, que l'on peut appeler les colonnes de l'Hercule oriental. Ils pouvaient, sans perdre de vue la terre, cingler le long de la côte jusqu'à l'extrémité du promontoire d'Achin, où abordent chaque année dix ou douze vaisseaux chargés des productions, des ouvrages et même des ouvriers de la Chine. L'île de Sumatra et la péninsule opposée sont légèrement indiquées par d'anciens auteurs comme les régions de l'or et de l'argent; et les villes commerçantes nommées dans la géographie de Ptolémée, font assez connaître que les mines seules ne composaient pas la richesse des peuples de l'Orient. La distance directe entre Sumatra et Ceylan est d'environ trois cents lieues. Les navigateurs chinois et indiens suivaient le vol des oiseaux et les vents périodiques; ils traversaient l'Océan sans danger sur des bâtiments carrés, dont les bordages étaient réunis, non pas avec du fer, mais avec de la grosse filasse de coco. Deux princes ennemis partageaient l'empire de Ceylan, qui a porté le nom de Serendib ou de Taprobane : l'un possédait les montagnes, les éléphants et les brillantes escarboucles; l'autre jouissait des richesses plus solides de l'industrie domestique, du commerce étranger, et du havre très étendu de Trinquemale, d'où partaient les flottes de l'Orient, et où abordaient celles de l'Occident. Les Indiens et les Chinois qui faisaient le commerce de la soie, et qui avaient recueilli dans leurs voyages l'aloès, les clous de girofle, la muscade et le bois de sandal, entretenaient dans cette île, située à une égale distance de leur patrie respective, un commerce avantageux avec les habitants du golfe Persique. Les peuples du grand roi exaltaient sans contradiction son pouvoir et sa magnificence; et le Romain qui confondit leur vanité en mettant à côté de leur misérable monnaie une belle médaille d'or de l'empereur Anastase, s'était rendu à Ceylan, en qualité de simple passager sur un navire éthiopien.

1. Les chemins qu'on suivait pour venir de la Chine dans la Perse et l'Indoustan, se trouvent dans les Relations de Hackluyt et de Thevenot (les ambassadeurs de Sharokh, Antoine Jenkinson, le père Greuber, etc.). Voyez aussi Hanway's Travels, vol. I, p 345-357. Le gouverneur de nos établissements dans le Bengale, a fait partir dernièrement des voyageurs qui ont cherché une communication par le Tibet.


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527-565

Les vers à soie s'introduisent dans la Grèce

Les deux moines envoyés par Justinien remettent leur trésor à l'empereur
Les deux moines envoyés
par Justinien remettent
leur trésor à l'empereur

La soie étant devenue un objet de première nécessité, Justinien s'indigna de voir les Perses maîtres sur terre et sur mer du monopole de cet article important, et une nation idolâtre et ennemie s'enrichir aux dépens de son peuple. Sous un gouvernement actif, le commerce de l'Egypte et la navigation de la mer Rouge, tombés avec la prospérité de l'empire se seraient rétablis, et les navires romains seraient allés acheter de la soie dans les ports de Ceylan, de Malacca, et même de la Chine. L'empereur n'eut pas de si grandes idées, il demanda les secours de ses alliés chrétiens, les Ethiopiens de l'Abyssinie, qui avaient acquis depuis peu l'art de la navigation, l'esprit du commerce, et le port d'Adulis, où l'on apercevait encore les trophées d'un conquérant grec. En longeant la côte d'Afrique pour chercher de l'or, des émeraudes et des aromates, ils s'avancèrent jusqu'à l'équateur; mais ils eurent la sagesse d'éviter la concurrence inégale que leur proposait Justinien; ils sentirent que les Persans, plus voisins des marchés de l'Inde, avaient trop d'avantages, et l'empereur supportait patiemment cette contrariété, lorsqu'un événement inattendu vint combler ses voeux. On avait prêché l'Evangile aux Indiens; un évêque gouvernait déjà sur la côte de Malabar les chrétiens de saint Thomas; on trouvait aucune église à Ceylan, et les missionnaires suivaient les pas du commerce jusqu'à l'extrémité de l'Asie. Deux moines persans avaient fait un long séjour à la Chine, peut-être à Nankin, résidence d'un monarque livré aux superstitions étrangères, et qui recevait alors une ambassade de l'île de Ceylan. Au milieu de leurs pieux travaux, ils examinèrent d'un oeil curieux le vêtement ordinaire des Chinois, les manufactures de soie et les myriades de vers à soie, dont l'éducation, soit sur les arbres, soit dans les maisons, avait été confiée jadis aux soins des reines. Ils découvrirent bientôt qu'il était impossible de transporter un insecte d'une si courte vie, mais que ses oeufs pourraient en multiplier la race dans un climat éloigné. La religion ou l'intérêt fit plus d'impression sur les moisies persans que l'amour de leur patrie. Arrivés à Constantinople après un long voyage, ils communiquèrent leur projet à l'empereur, et les dons et les promesses de Justinien, les excitèrent à suivre leur entreprise. Les historiens de ce prince ont : mieux aimé raconter en détail une campagne au pied du mont Caucase, que les travaux de ces missionnaires du commerce qui retournèrent à la Chine, trompèrent un peuple jaloux, et après avoir caché dans une canne des oeufs de vers à soie, rapportèrent en triomphe ces dépouilles de l'Orient. Ils dirigèrent l'opération par laquelle, dans la saison convenable, on fit éclore les oeufs au moyen de la chaleur du fumier; on nourrit les vers avec des feuilles de mûrier; ils vécurent et travaillèrent sous un climat étranger : on conserva un assez grand nombre de chrysalides pour en propager la race; et on planta des arbres qui devaient fournir à la subsistance des nouvelles générations. L'expérience et la réflexion corrigèrent les erreurs qui avaient accompagné une première tentative; et les ambassadeurs, de la Sogdiane avouèrent, sous le règne suivant, que les Romains n'étaient pas inférieurs aux Chinois dans l'art d'élever les vers et de travailler les soies1; deux points sur lesquels l'industrie de l'Europe moderne a surpassé la Chine et Constantinople. Si au lieu de nous apporter au sixième siècle les vers à soie; on nous eût donné l'art de l'imprimerie, que les Chinois, connaissaient déjà à cette époque, on eût conservé les comédies de Ménandre, et les décades entières de Tite-Live. Des connaissances plus étendues sur les diverses parties du globe auraient du moins perfectionné la théorie des sciences; mais les chrétiens travaillaient à tirer des textes de l'Ecriture, leurs connaissances géographiques, et l'étude de la nature était regardée comme la preuve la plus certaine d'incrédulité : la foi des orthodoxes bornait le monde habitable, à l'une des zones tempérées, et représentait la terre comme une surface oblongue, dont la longueur occupait quatre cents jours de voyage, la largeur deux cents, et qui était environnée de la mer, et couverte de cristal solide du firmament2.

1. Procope (l. VIII, Goth., V, c. 17); Théophane, Byzant. apud Phot. (Cod. 84, p. 38); Zonare (tom. II, l. XIV, p. 69). Pagi (t. II, p. 602) dit que cette mémorable importation eut lieu l'an 552, Menander (in Excerpt. legat., page 107) parle de l'admiration des Sogdoites; et Théophylacte Simocatta (l. VII, c. 9) décrit, d'une manière confuse, les deux royaumes rivaux de la Chine où se faisait la soie.

2. Cosmas, surnommé Indicopleustes ou le Navigateur indien, fit son voyage vers l'an 522, et composa à Alexandrie, entre l'année 535 et l'année 547, sa Topographie chrétienne (Montfaucon, Profat., c. 1), où il réfute l'opinion impie de ceux qui pensaient que la terre est un globe. Photius avait lu cet ouvrage (Cod. 36, p. 9, 10), où l'on trouve les préjugés d'un moine et les lumières d'un marchand. Melchisedec Thevenot (Relations curieuses, part. I) a donné en français et en grec la partie la plus précieuse du voyage de Cosmas; et le père Montfaucon a publié depuis le voyage entier (Nova Collectio patrum, Paris, 1707, 2 vol. in-fol., t. II, p. 113-346); mais cet éditeur théologien a été sans doute un peu honteux de n'avoir pas aperçu que Cosmas était nestorien; ce qu'a découvert La Croze (Christianisme des Indes, t. I, p. 40-56).

527-565

L'Economie de l'Empire d'Orient

Le malheur des temps et la mauvaise administration de Justinien mécontentaient ses sujets. L'Europe était inondée de Barbares, et l'Asie de moines : la pauvreté de l'Occident décourageait le commerce et les manufactures de l'Orient. Les inutiles serviteurs de l'Eglise, de l'Etat et de l'armée, consumaient les fruits du travail sans rien ajouter à la richesse de la nation; et les capitaux, fixes ou circulants qui composent cette richesse, décrurent avec rapidité. L'économie d'Anastase avait soulagé la misère publique, et ce sage empereur avait accumulé un immense trésor dans le temps même où il affranchissait son peuple des taxes les plus odieuses et les plus oppressives. On le félicita de toutes parts sur l'abolition de l'or d'affliction, taxe personnelle levée sur l'industrie du pauvre, et qui parait cependant avoir été plus insupportable par sa forme que par sa nature, puisque dix mille ouvriers de la florissante ville d'Edesse ne payèrent, en quatre ans que cent quarante livres d'or; mais la générosité d'Anastase fut accompagnée d'une telle réserve dans les dépenses, que, durant un règne de vingt sept ans, il économisa sur ses revenus annuels trois cent vingt mille livres d'or. Le neveu de Justin négligea son exemple, et dissipa ce trésor. Des aumônes et des bâtiments, des guerres d'ambition et des traités ignominieux, absorbèrent tant de richesses. Bientôt ses dépenses furent au-dessus de ses revenus : il mit en usage toutes sortes de moyens pour arracher au peuple cet or qu'il répandait, d'une main prodigue, des frontières de la Perse aux confins de la France. Son règne offrit des vicissitudes ou plutôt un combat perpétuel de rapacité et d'avarice, de splendeur et de pauvreté, tant qu'il vécut, on pensa qu'il avait des trésors cachés; et il légua à son successeur le paiement de ses dettes. La voix du peuple et celle de la postérité se sont élevées justement contre un semblable caractère; mais le mécontentement public est crédule; la méchanceté, qui travaille dans l'ombre, est audacieuse, et l'amant de la vérité lira avec défiante les anecdotes, d'ailleurs instructives, de Procope. L'historien secret ne montre que les vices de Justinien et malignité de son pinceau en renforce encore la teinte. Il donne à des actions équivoques les motifs les plus odieux; il confond l'erreur et le crime, le hasard et le dessein prémédité, les lois et les abus; il présente avec adresse un moment d'injustice, comme la maxime générale d'un règne de trente-deux ans : il impute à l'empereur seul les fautes de ses officiers, les désordres de son siècle et la corruption de ses sujets; enfin il attribue jusqu'aux fléaux de nature, les pestes, les tremblements de terre et les inondations, au prince des démons, qui s'était méchamment revêtu de la figure de Justinien.

527-565

Les rapines de Justinien

1° Il était si prodigue, qu'il ne pouvait être libéral. Lorsqu'on admettait au service du palais les officiers civils et militaires, on leur accordait un rang peu élevé et une faible solde; ils arrivaient par droit d'ancienneté à des places tranquilles et lucratives. Justinien avait cependant supprimé les plus honorables pensions annuelles, et ses courtisans avides ou indigents déplorèrent cette économie domestique comme le dernier outrage de l'empire. Les postes, les salaires des médecins de l'empire, et les frais des lanternes dans les lieux qu'on éclairait la nuit, étaient des objets d'un intérêt plus général; et les villes qui reprochèrent, avec raison, d'avoir usurpé les revenus des municipalités destinés à ces établissements utiles. Il se permettait des injustices, même envers des soldats; et tel était l'affaiblissement de l'esprit militaire, que ces injustices demeuraient impunies. Il leur refusa les cinq pièces d'or qu'on avait coutume de leur distribuer tous les cinq ans; il réduisit les vétérans à mendier leur pain, et laissa, dans les guerres de Perse et d'Italie, se dissiper ses armées trop mal payées.
2° Ses prédécesseurs avaient toujours abandonné, dans quelque circonstance heureuse de leur règne, ce que les contribuables redevaient au trésor public; ils avaient eu l'adresse de se faire un mérite d'une remise devenue nécessaire. Justinien, dans l'espace de trente-deux ans, n'a jamais accordé la même grâce et plusieurs de ses sujets ont abandonné des terres dont la valeur ne suffisait pas aux demandes du fisc. Anastase avait affranchi d'impôts, durant sept ans, les villes qui souffraient des incursions de l'ennemi; sous Justinien, des provinces entières ont été ravagées, par les Persans, les Arabes, les Huns et les Esclavons, et ses ridicules exemptions se sont bornées à une année de décharge accordée aux places occupées par l'ennemi. Tel est le langage de l'historien secret, qui, nie expressément que la Palestine ait obtenu aucun décharge après la révolte des Samaritains. C'est une odieuse fausseté, démentie par les actes authentiques qui attestent que par l'intercession de saint Sabas, il fut accordé à cette malheureuse province un secours de treize centenaires d'or.
3° Procope ne s'est pas arrêté à nous expliquer ce système d'impôt, qui produisit, si on l'en croit, l'effet d'une grêle qui dévaste la terre, d'une peste qui en dévore les habitants; mais nous deviendrions complices de ses malveillantes intentions, si nous imputions à Justinien seul le vieux principe rigoureux, il est vrai, que le canton doit dédommager l'Etat de la perte des hommes et de la propriété des individus. L'annona, ou la fourniture de blé pour la consommation de l'armée et de la capitale, était un tribut accablant et arbitraire, exigé dans une proportion peut-être décuple des facultés du fermier l'illégalité des poids et des mesures, et la fatigue et la dépense du transport de ces blés, qu'il fallait conduire au loin, aggravaient la misère des cultivateurs. Dans un temps de disette, la Thrace, la Bithynie et la Phrygie, provinces adjacentes, étaient sujettes à une réquisition extraordinaire; et les propriétaires, après un voyage fatigant et une navigation périlleuse, recevaient un si faible dédommagement, qu'ils auraient mieux aimé livrer les blés pour rien à la porte de leur grenier. Ces précautions sembleraient annoncer des soins attentifs pour le bonheur de la capitale Constantinople, toutefois, ne put échapper à l'avide tyrannie de Justinien. Jusqu'à lui, les détroits du Bosphore et de l'Hellespont avaient été ouverts au commerce; rien n'était défendu que l'exportation des armes chez les Barbares. A chaque porte de la ville fut établi un prêteur, ministre de la cupidité impériale; on exigea des droits considérables des navires et de leurs marchandises; on fit retomber cette exaction sur le malheureux consommateur : une disette produite par des manoeuvres et le prix exorbitant du marché accablèrent le pauvre; et un peuple accoutumé à vivre de la libéralité de son prince, eut quelquefois à se plaindre du manque d'eau et de pain. Le préfet du prétoire payait chaque année à l'empereur pour le tribut sur l'air, qui n'était établi par aucune loi, et qui n'avait pas un objet bien déterminé; et on abandonnait à la discrétion de ce puissant magistrat les moyens de recouvrer cette somme.
4° Cet impôt lui-même était moins insupportable que les monopoles qui arrêtaient l'industrie, et qui, pour l'appât d'un honteux et faible bénéfice, établissaient un impôt arbitraire sur les besoins et le luxe des sujets de Justinien. Dès que le trésor impérial se fut approprié la vente exclusive de la soie, un peuple entier, les manufacturiers de Tyr et de Béryte, fut réduit à la dernière misère; les uns moururent de faim, les autres se réfugièrent dans la Perse. Il est possible qu'une province ait souffert du déclin de ses manufactures, mais relativement à la soie, le partial Procope oublie entièrement l'inestimable et durable avantage que procura à l'empire la curiosité de Justinien. On doit aussi jugé, avec un esprit dépouillé de préventions, l'augmentation du septième qu'ajouta ce prince au prix ordinaire de la monnaie de cuivre. Cette altération, dont les motifs furent peut-être sages, paraît avoir été du moins innocente, puisqu'on ne changea pas le titre et qu'on n'augmenta pas la valeur de la monnaie d'or1, qui était la mesure légale des paiements publics et particuliers.
5° L'ample juridiction qu'obtinrent les fermiers du revenu pour remplir leurs engagements, se présente sous un jour plus odieux; il semblait qu'ils eussent acheté de l'empereur la fortune et la vie de leurs concitoyens. En même temps on trafiquait ouvertement au palais des emplois et des dignités, par la permission ou du moins avec la connivence de Justinien et de Théodora. On y dédaignait les droits du mérite et même ceux de la faveur; il y avait lieu de croire que l'audacieux intrigant qui faisait, de la magistrature une affaire de finances, trouvait dans l'exercice de ses fonctions, un moyen de se dédommager de son infamie, de ses travaux et des risques qu'il courait, enfin des dettes qu'il avait contractées et des intérêts considérables qu'il payait. Un sentiment de honte et les funestes effets d'un si détestable trafic réveillèrent enfin la vertu de Justinien; il essaya par la religion du serment, par des peines sévères, de ramener l'intégrité dans les affaires de son gouvernement2; mais après une année de parjures sans nombre, son édit fut suspendu; et la corruption, désormais sans frein, triompha insolemment de l'impuissance des lois.
6° Eulalius, comte des domestiques, nomma dans son testament l'empereur son seul héritier, à condition que le prince acquitterait les dettes et les legs; qu'il pourvoirait d'une manière honnête la subsistance des trois filles du testateur, et qu'à l'époque de leur mariage il leur donnerait à chacune une dot de dix livres d'or; mais un incendie consuma la brillante fortune d'Eulalius, et, à l'inventaire, ses biens se trouvèrent ne monter qu'à cinq cent soixante-quatre pièces d'or. Un trait de l'histoire grecque indigna à l'empereur les honorables obligations qu'il avait à remplir. Il réprima les murmures de ses insensibles trésoriers, applaudit à la confiance de son ami, paya les legs et les dettes, fit élever les trois filles sous les yeux de Théodora, et doubla la dot qu'avait demandée la tendresse de leur père. L'humanité du prince (car les princes ne peuvent être généreux) mérite quelques éloges; toutefois, dans cet acte de vertu on découvre cette funeste habitude de supplanter les héritiers nommés par la nature ou par la loi, que Procope impute au règne de Justinien. Il cite, à l'appui de son accusation, des noms illustres et des exemples scandaleux : on n'épargna ni les veuves ni les orphelins et les agents du palais pratiquaient d'une manière bien avantageuse pour eux l'art de solliciter, d'extorquer ou de supposer des testaments. Cette basse et dangereuse tyrannie viole la sûreté domestique : en pareille occasion un monarque avide sera disposé à hâter le moment de la succession, à regarder la fortune comme la preuve d'un crime, et à passer du droit de succéder au pouvoir de confisquer.
7° Parmi les différents moyens de rapines, il est permis à un philosophe d'indiquer la donation qu'on faisait aux orthodoxes des richesses des païens et des hérétiques; mais au temps de Justinien ce saint pillage n'était désapprouvé que par les victimes de son avide orthodoxie.

1. Après cette opération de Justinien, l'aureus ou la sixième partie d'une once d'or, qui avait valu jusqu'alors deux cent dix folles ou onces de cuivre, n'en valut plus que cent quatre-vingts. Les espèces de cuivre se trouvant au-dessous du prix du marché, auraient bientôt produit une disette de petite monnaie. Quant à la monnaie d'or de Justinien, voyez Evagrius, l. IV, c. 30.

2. Le serment était conçu dans les termes les plus effrayants (Novell., 8, tit. 3). On se dévouait a quicquid habent telorum armamentaria coli, à partager l'infamie de Judas, à subir la lèpre de Giezi, les terreurs de Caïn et de plus toutes les peines temporelles.

533

Jean de Cappadoce

La honte de ces désordres doit retomber, en dernière analyse, sur l'empereur lui-même; mais cependant le tort et le profit des mesures de ce genre appartient en général aux ministres de Justinien, qu'on ne choisissait guère pour leurs vertus; et qui ne devaient pas toujours leur élévation à leurs talents. Lorsque nous parlerons de la réforme des lois romaines, nous exalinerons le mérite du questeur Tribonien; mais c'est au préfet du prétoire qu'était soumise l'administration de l'empire d'Orient; et le tableau des vices reconnus de Jean de Cappadoce, qu'on trouve dans l'histoire publique de Procope, justifie ce qu'il en raconte dans ses Anecdotes. Il n'avait pas puisé ses lumières dans les écoles; et son style était à peine supportable; mais il avait une sagacité naturelle, qui suggérait les plus sages conseils, et qui trouvait des expédients dans les situations les plus désespérées. La corruption de son coeur égalait la vigueur de son esprit. Quoiqu'on le suppose secrètement attaché aux superstitions du paganisme et de la magie, il paraissait insensible à la crainte de Dieu ou aux reproches des humains : des milliers d'individus condamnés à la mort, des millions réduits à la pauvreté, des villes ruinées, des provinces désolées, tels étaient les fondements de la fortune qu'entassait son ambition. Depuis l'aurore jusqu'au moment du dîner, il travaillait sans relâche à augmenter aux dépens de l'empire, et cette fortune et celle de son maître. Il se livrait le reste du jour à des plaisirs sensuels et obscènes, et la crainte perpétuelle des assassins ou celle de la justice, venait le troubler au milieu du silence de la nuit. Ses talents, peut-être ses vices, lui méritèrent la constante amitié de son maître. Justinien céda malgré lui à la fureur de ses sujets. Le premier signal de la victoire fut le rétablissement de leur ennemi, dont l'administration tyrannique leur fit éprouver, durant plus de dix années, que le malheur avait excité à la vengeance plutôt qu'instruit à la modération. Les murmures du peuple ne servirent qu'à fortifier la résolution du prince; mais le préfet, enorgueilli par la faveur, excita la colère de Théodora; il dédaigna le pouvoir de l'impératrice, devant laquelle tout pliait, et essaya de semer la discorde entre Justinien et son épouse. Théodora fût réduite à dissimuler, à attendre une occasion favorable, et à mener une intrigue adroite, dans laquelle Jean de Cappadoce devait se perdre lui-même. Dans un moment où Bélisaire, s'il n'eût pas été un héros, eût pu se trouver poussé à devenir rebelle, sa femme Antonina, qui jouissait en secret de la confiance de l'impératrice, communiqua le mécontentement supposé de son mari à Euphémie, fille du préfet; cette jeune fille crédule en averti son père, et celui-ci, qui aurait dû connaître la valeur des serments et des promesses, se laissa persuader d'accepter, de la femme de Bélisaire, un rendez-vous de nuit dont on pouvait faire un crime de trahison. Des gardes et des eunuques placés en embuscade, par ordre de Théodora, se précipitèrent, le glaive à la main, sur le ministre coupable qu'ils voulaient arrêter ou punir de mort. La fidélité des gens de sa suite le délivra; mais au lieu d'en appeler à un souverain qui l'aimait et qui l'avait prévenu en particulier des dangers qu'il pouvait courir, il se réfugia lâchement dans une église. Le favori de Justinien fut sacrifié à la tendresse conjugale ou à la tranquillité domestique. Le préfet, obligé d'entrer dans les ordres, dut renoncer à ses ambitieuses espérances. Au reste, l'amitié de l'empereur allégea sa disgrâce; et dans son exil peu rigoureux à Cyzique, il conserva une grande portion de ses richesses. Une vengeance si imparfaite ne pouvait satisfaire la haine inflexible de Théodora. Elle l'accusa du meurtre de l'évêque de Cyzique, son ancien ennemi; et Jean de Cappadoce, qui avait mérité mille morts, fut condamné en cette occasion pour un crime dont il n'était pas coupable. Un ministre qu'on avait vu autrefois revêtu des dignités de consul et de patricien, fut ignominieusement battu de verges comme le dernier des malfaiteurs; il ne lui resta de toute sa fortune qu'un manteau déchiré; on le conduisit dans une barque à Antinopolis, lieu de son bannissement, dans la Haute-Egypte; et le préfet de l'Orient mendia son pain au milieu des villes que son nom seul avait jadis fait trembler. L'ingénieuse cruauté de Théodora prolongea et menaça sa vie durant un exil de sept années; et lorsque la mort de cette implacable ennemie permit à l'empereur de rappeler un serviteur qu'il avait abandonné malgré lui, l'ambition de Jean de Cappadoce fut forcée de se borner aux humbles fonctions de la prêtrise. Ses successeurs apprirent aux sujets de Justinien que l'art d'opprimer les peuples peut toujours trouver dans l'industrie et l'expérience des moyens de se perfectionner. Les supercheries d'un banquier syrien s'introduisirent dans l'administration des finances, et le questeur, le trésorier public et le trésorier privé, les gouverneurs des provinces et les principaux magistrats de l'empire d'Orient eurent soin d'imiter le préfet1.

1. La chronologie de Procope est inexacte et obscure; mais avec l'aide de Pagi, que Jean de Cappadoce fut nommé préfet du prétoire de l'Orient en 530; qu'il fut déposé au mois de janvier 533, qu'il rentra dans le ministère avant le mois de juin 533; qu'il fut banni en 541, et rappelé d'exil entre le mois de juin 548 et le mois d'avril 549. Aleman. (p. 96- 97) donne la liste de ses dix successeurs; succession rapide, et qu'on vit en quelques années d'un seul règne.

527-565

Les édifices

C'est avec le sang et les trésors du peuple que Justinien éleva tous les édifices dont parle Procope : cependant ces pompeux bâtiments semblaient annoncer la prospérité de l'empire, et déployaient l'habileté de leurs architectes. On cultivait, sous la protection des empereurs, la théorie et la pratique des arts qui dépendent de mathématiques et de la mécanique. Proclus et Anthemius rivalisaient de gloire avec Archimède, et si les miracles de leur génie nous avaient été racontés par des spectateurs plus intelligents, cette partie de l'histoire pourrait étendre les spéculations du philosophe, au lieu d'excités sa défiance. C'est une tradition reçue que les miroirs d'Archimède réduisirent en cendres la flotte romaine dans le port de Syracuse, et on assure que Proclus employa le même moyen pour détruire dans le port de Constantinople les vaisseaux des Goths, et protéger Anastase, son bienfaiteur, contre l'entreprise audacieuse de Vitalien. Il plaça sur les murs de la ville une machine composée d'un miroir hexagone d'airain poli, avec d'autres polygones mobiles et plus petits, qui recevaient et réfléchissaient les rayons du soleil à son passage au méridien; et une flamme dévorante s'élançait à une distance peut-être de deux cents pieds1. Le silence des historiens les plus authentiques laisse des doutes sur la vérité de ces deux faits extraordinaires, et l'usage des miroirs ardents n'a jamais été adopté dans l'attaque ou la défense des places; mais les expériences admirables d'un philosophe français, en ont fait voir la possibilité2. Une autre version dit que Proclus brûla les vaisseaux des Goths avec du soufre. Dans une imagination moderne, le nom de soufre mène tout de suite à l'idée de la poudre à canon, et les talents mystérieux d'Anthemius, disciple de Proclus, semblent fortifier ce soupçon. Un citoyen de Tralles, ville d'Asie, avait cinq fils qui se distinguèrent tous dans leurs professions respectives. Olympius se rendit fameux dans la connaissance et la pratique des lois romaines; Dioscorus et Alexandre devinrent d'habiles médecins; mais le premier employa ses talents en faveur de ses concitoyens : son frère, plus ambitieux, vint chercher à Rome la gloire et la fortune. La réputation du grammairien, Métrodore, et d'Anthemius, grand mathématicien et grand architecte, parvint aux oreilles de Justinien, qui les appela à Constantinople; et tandis que l'un enseignait l'éloquence aux jeunes gens de la capitale, l'autre remplissait la capitale et les provinces des monuments de son art. Celui-ci eut avec Zénon, son voisin, touchant les murs ou les fenêtres de leurs maisons qui étaient contiguës, une dispute de peu d'importance, où son adversaire le vainquit par le talent de la parole; mais le mécanicien trouva à son tour, dans son art, pour triompher de l'orateur, des moyens malicieux, mais inconnus, que l'on peut comprendre, malgré l'obscurité avec laquelle les raconte l'ignorant Agathias. Il disposa, au milieu d'une chambre basse, plusieurs vases d'eau dont il avait recouvert l'ouverture d'un large tube de cuir, qui allait en s'étrécissant et avait été adroitement conduit entre les solives et les poutres de la maison de son voisin. Il alluma ensuite du feu sous les vases, et la vapeur de l'eau bouillante monta dans les tubes; les efforts de l'air captif ébranlèrent la maison de Zénon : la famille de celui-ci, saisie d'épouvante, s'étonna sans doute que le reste de la ville n'eût pas senti un tremblement de terre qu'elle avait éprouvé. Un autre jour, Zénon donnant à dîner à ses amis, leurs yeux furent tout à coup éblouis d'un intolérable éclat de lumière réfléchi par les miroirs d'Anthemius. Il fit éclater en petites particules de matière sonore dont le bruit les remplit d'effroi; et l'orateur déclara au sénat, en style tragique, qu'un simple mortel devait céder à la puissance d'un adversaire qui ébranlait la terne avec le trident de Neptune et qui imitait les éclairs et la foudre de Jupiter. Justinien, dont le goût pour l'architecture était devenu une passion dispendieuse et funeste, excita et employa le génie d'Anthemius et celui d'Isidore de Milet, son collègue. Les deux architectes soumettaient à l'empereur leurs plans et les difficultés qu'ils y voyaient, et ils avouaient modestement que leurs pénibles méditations n'approchaient pas des lumières subites et de la céleste inspiration d'un prince qui tournait toutes ses vues vers le bonheur de ses sujets, la gloire de son règne et le salut de son âme.

1. Tzetzes décrit le mécanisme de ces miroirs ardents; ses connaissances venaient peut-être d'un traité mathématique d'Anthemius, qu'il avait lu avec des gens peu savants. Ce Traité ???? ????????? ???????????, a été dernièrement publié, traduit et éclairci par M. Dupuys, académicien érudit et versé dans les sciences mathématiques, Mem. de l'Acad. des Inscrip., t. XLII, p. 392-451.

2. L'immortel Buffon, sans connaître les écrits de Tzetzes ou d'Anthemius, a imaginé et exécuté un châssis de miroirs ardents, avec lesquels il enflammait des planches à deux cents pieds. (Supplem. à l'Hist. nat., t. I, p. 399-483, édit. in-4°) Quels miracles eût opérés son génie en faveur du service public, s'il eût eu, pour l'aider, l'or du souverain et le soleil ardent de Constantinople ou de Syracuse !

533-537

Reconstruction de Sainte-Sophie

Bagaudes
Reconstruction de Sainte-Sophie

Le feu avait détruit deux fois la principale église de Constantinople, dédiée par le fondateur de cette ville à sainte Sophie ou à l'éternelle sagesse. Le premier incendie arriva après l'exil de saint Jean Chrysostome, et le second durant la Nika ou l'émeute des Bleus et des Verts. Dès que la sédition fût apaisée, la population chrétienne déplora son audace sacrilège; mais elle se serait réjouie de ces malheurs, si elle eût prévu l'éclat du nouveau temple que fit commencer. Justinien quarante jours après et dont sa piété poursuivit les travaux avec ardeur. On en leva les ruines; on disposa un plan plus étendu; et comme il fallait acheter quelques terrains, le monarque, entraîné par son impatience et par les frayeurs de sa conscience, les paya un prix exorbitant. Anthemius en présenta les dessins, et pour les exécuter, on employa dix mille ouvriers, qui tous les soirs recevaient leur salaire en belle monnaie d'argent. L'empereur lui-même, revêtu d'une tunique de lin, surveillait chaque jour leurs travaux et excitait leur activité par sa familiarité, par son zèle et par ses récompenses. La nouvelle cathédrale de Sainte-Sophie fut consacrée par le patriarche, cinq ans onze mois et dix jours après qu'on en eut posé la première pierre; et au milieu de cette fête solennelle, Justinien s'écria avec une pieuse vanité : Gloire à Dieu qui m'a jugé digne d'achever un si grand ouvrage ! Ô Salomon je t'ai vaincu1. Mais vingt ans ne s'étaient pas écoulés, qu'un tremblement de terre, qui renversa la partie orientale de la coupole, humilia bientôt l'orgueil du Salomon romain. Sa persévérance répara ce désastre et la trente-sixième année de son règne, il fit pour la seconde fois, la dédicace d'un temple qui offre encore un monument imposant de sa gloire. L'architecture de Sainte-Sophie, devenue la principale mosquée de Constantinople, a été imitée par les sultans turcs, et cet édifice continue à exciter l'enthousiasme des Grecs et la curiosité plus raisonnable des voyageurs européens ou autres. L'oeil est blessé de l'aspect irrégulier de ses demi-dômes et de ses combles obliques; la façade occidentale, du côté de la principale avenue, manque de simplicité et de magnificence, et plusieurs cathédrales latines ont une beaucoup plus grande dimension; mais l'architecte qui éleva le premier une coupole dans les airs, mérite des éloges pour cette conception hardie et la manière savante dont il l'a exécutée. Le dôme, éclairé par vingt-quatre fenêtres, forme une si petite courbe, que sa profondeur n'excède pas un sixième de son diamètre : ce diamètre est de cent quinze pieds, et le point le plus élevé du centre, où le croissant a supplanté la croix, offre une limiteur perpendiculaire de cent quatre-vingts pieds au-dessus du pavé. Le cercle en maçonnerie, qui porte la coupole, repose légèrement sur quatre arceaux, soutenus par quatre gros pilastres qu'accompagnent au Nord et au Sud quatre colonnes de granit égyptien. L'édifice représente une croix grecque inscrite dans un rectangle; sa largeur exacte est de deux cent quarante-trois pieds, et on peut estimer à deux cent soixante-neuf sa plus grande longueur depuis le sanctuaire, placé à l'Orient, jusqu'aux neuf portes occidentales qui donnent dans le vestibule, et du vestibule dans le narthex ou portique extérieur. C'est sous ce portique que se tenaient avec humilité les pénitents. Les fidèles occupaient la nef ou le corps de l'église; mais on avait soin de séparer les deux sexes, et les galeries supérieures et inférieures offraient à la dévotion des femmes un asile moins exposé aux regards. Au-delà des pilastres du Nord et du Sud, une balustrade, terminée de l'un et de l'autre côté par le cône de l'empereur et par celui du patriarche séparait la nef du choeur; et le clergé et les chantres occupaient l'espace intermédiaire qui se trouvait ensuite jusqu'aux marches de l'autel. L'autel, nom auquel les oreilles chrétiennes se familiarisèrent peu à peu, était dans une niche qu'on voit à la partie orientale. Ce sanctuaire communiquait par plusieurs portes à la sacristie, au vestiaire, au baptistère, et au bâtiment contigu qui servait à la pompe du culte ou à l'usage particulier des ministres de l'église. Justinien, se souvenant des malheurs passés, voulut sagement que dans le nouvel édifice on n'employât pas de bois, si ce n'est pour les portes; on choisit avec soin les matériaux des différentes parties, selon qu'ils étaient destinés à leur donner de la force, de la légèreté ou de la splendeur. Les pilastres qui soutiennent la coupole furent composés de gros blocs de pierres de taille, coupées en formes carrées ou triangulaires, munies de cercles de fer et cimentées avec du plomb mêlé à de la chaux vive; mais on sut, par la légèreté des matériaux, diminuer le poids du dôme, bâti de pierre ponce qui flotte sur l'eau, ou de briques de l'île de Rhodes, cinq fois moins pesantes que l'espèce ordinaire. Le corps de l'édifice est en briques; mais une couverture de marbre cache ces matériaux grossiers, et l'intérieur la coupole, les deux grands demi-dômes et les six petits, les murs, les cent colonnes et le pavé, enchantent même les yeux des Barbares, par un riche assortiment de diverses couleurs. Un poète qui avait vu Sainte-Sophie dans tout son éclat2, indique les couleurs, les nuances et les veines de dix ou douze marbres, jaspes et porphyres, mêlés et contrastés comme ils eussent pu l'être par un habile peintre. Ce triomphe du Christ fut orné des dernières dépouilles du paganisme; mais la plus grande partie de ces matériaux précieux, venaient des carrières de l'Asie-Mineure, des îles et du continent de la Grèce, de l'Egypte, de l'Afrique et de la Gaule. La piété d'une matrone romaine offrit huit colonnes de porphyre, qu'Aurélien avait placées dans le temple du Soleil; huit autres de marbre vert furent fournies par le zèle ambitieux de magistrats d'Ephèse; toutes sont admirables pour la hauteur et les proportions, mais leurs chapiteaux fantastiques n'appartiennent à aucun ordre d'architecture. L'église fit remplie d'un grand nombre d'ornements et de figures en mosaïques finies avec soin, et on exposa imprudemment à la superstition des Grecs les images du Christ, de la Vierge, des saints et des anges. On distribua les métaux précieux en feuilles légères ou en masses solides, selon la sainteté de chaque objet. La balustrade du choeur, les chapiteaux des colonnes, les ornements des portes et des galeries, étaient de bronze doré. L'éclat resplendissant de la coupole éblouissait les yeux, le sanctuaire contenait quarante mille livres pesant d'argent, et les vases sacrés et les décorations de l'autel étaient de l'or le plus pur, enrichi de pierreries d'une valeur inestimable. L'église ne s'élevait pas encore de deux coudées au-dessus de terre, qu'on y avait déjà dépensé quarante-cinq mille deux cents livres pesant; et la dépense totale se monta à trois cent vingt mille livres. Le lecteur peut, selon son opinion, appliquer ce calcul à des livres d'or ou des livres d'argent. Un temple magnifique est un noble monument du goût et de la religion nationale; et l'enthousiaste qui arrivait sous le dôme de Sainte-Sophie, pouvait être tenté d'y voir la résidence ou l'ouvrage de la Divinité; mais combien cet ouvrage est grossier, que le travail en est de peu de valeur, si on le compare à la formation du plus vil des insectes qui se traînent sur la surface du temple !

1. Le temple de Salomon était environné de cours, de portiques, etc.; mais cette célèbre maison de Dieu n'avait que cinquante-cinq pieds de hauteur, trente-six deux pieds de largeur, cent dix de longueur (si nous supposons la coudée égyptienne ou hébraïque de vingt-deux pouces). Prideaux (Connection, vol. I, p., 144, in-fol.) observe avec raison qu'une petite église de paroisse est aussi grande.

2. Paul Silentiarius, décrit en style obscur et poétique les pierres et les marbres de toute espèce qu'on employa dans la construction de Sainte-Sophie (part. II, p. 129, 433, etc.). 1° Le marbre de Carystie, pâle avec des veines ferrugineuses; 2° le phrygien, de deux espèces, toutes deux de couleur de rose, l'une avec une teinte plus blanche, et l'autre pourpre avec des fleurs, d'argent; 3° le porphyre d'Egypte à petites étoiles; 4° le marbre vert de Laconie; 5° le carien, qu'on tirait du mont Iessis, et qui a des veines obliques, blanches et rouges; 6° le lydien, pâle à fleurs rouges; 7° l'africain ou le mauritanien, couleur d'or ou de safran; 8° le celtique, noir à veines blanches; 9° le bosphorique, blanc à bordures noires. Sans compter le marbre de Proconnèse qui formait le pavé, et des marbres de Thessalie et du pays des Molosses, etc., dont les couleurs sont moins distinctes.

527-565

Eglises et palais

Cette description si détaillée d'un édifice, que le temps a respecté, atteste sa réalité, et peut faire pardonner la relation de cette foule de travaux que Justinien a fait exécuter soit dans la capitale, soit dans les provinces, mais avec moins de solidité et sur de plus petites dimensions. Il dédia, dans la seule ville de Constantinople et ses faubourgs, vingt-cinq églises en l'honneur du Christ, de la Vierge et des saints; il orna de marbre et d'or la plupart de ces églises, et il eut soin de les placer dans des quartiers fréquentés, parmi de beaux arbres, au bord de la mer ou sur quelqu'une des hauteurs qui dominent les côtes de l'Europe et de l'Asie. L'église des Saints Apôtres, à Constantinople, et celle de Saint-Jean, à Ephèse paraissent avoir été bâties sur le même modèle : leurs dômes cherchaient à imiter les coupoles de Sainte-Sophie; mais l'autel se trouvait placé avec plus de goût au centre du dôme, au point de jonction de quatre beaux portiques qui dessinaient plus exactement la forme de la croix des Grecs. La Vierge de Jérusalem put se glorifier du magnifique temple que lui éleva la piété de l'empereur sur un terrain ingrat, qui n'offrait à l'architecture ni le sol ni les matériaux nécessaires. Il fallut, pour établir le niveau élever à la hauteur d'une montagne une partie assez considérable d'une profonde vallée. Les pierres furent taillées dans une carrière voisine; chaque bloc remplissait un chariot traîné par quarante des boeufs les plus forts, et il fallut élargir les chemins pour le transport de ces masses énormes. Le Liban fournit, pour la charpente de l'église, ses cèdres les plus élevés; un marbre rouge, qu'on découvrit à peu de distance, fournit de belles colonnes, et deux de ces colonnes, qui soutenaient le portique extérieur, passaient pour les plus grosses du monde entier. La pieuse munificence de l'empereur se répandit sur la Terre-Sainte; et si la raison condamne les monastères construits ou réparés par Justinien, la charité lui doit des éloges sur les puits qu'il fit creuser, et les hôpitaux qu'il fonda pour le soulagement des pélerins fatigués. Il accorda peu de faveur aux Egyptiens schismatiques; mais dans la Syrie et en Afrique, il répara quelques-uns des maux causés par les guerres et les tremblements de terre. Carthage et Antioche, renaissances de leurs ruines, durent révérer le nom de leur bienfaiteur. Presque tous les saints du calendrier obtinrent les honneurs d'une église; presque toutes les villes de l'empire furent utilement ornées de ponts, d'hôpitaux et d'aqueducs; mais, la sévère libéralité du prince ne voulut pas favoriser dans ses sujets le luxe des bains et des théâtres. Tandis que Justinien travaillait pour le public; il n'oubliait ni sa dignité ni sa commodité. Le palais de Byzance, endommagé par l'incendie, fut réparé avec une somptuosité nouvelle; et le vestibule ou la grande salle appelée Chalce au d'airain, à cause de ses portes ou à causé de son toit, peut donner une idée de l'édifice entier. De grosses colonnes soutenaient le dôme d'un rectangle spacieux, dont le pavé et les murs étaient revêtus de marbre de diverses couleurs : on y voyait le vert émeraude de la Laconie, le rouge de feu et la pierre blanche de Phrygie, coupés de veines d'un vert de mer: les mosaïques du dôme et des parois représentaient des triomphes sur les Africains et les peuples d'Italie. Durant l'été, Justinien, et surtout Théodora, habitaient sur la côte asiatique de la Propontide, et à peu de distance de Chalcédoine, le riche palais et les jardins d'Hérée. Les poètes du temps ont célébré, dans la description de ce palais, l'heureuse et rare alliance des beautés de la nature et de l'art; et le doux accord des nymphes, des bocages; mais la foule de ceux qui suivaient la cour se plaignaient de l'incommodité de leur logement; et les nymphes étaient trop souvent effrayées par le fameux Porphyrio, baleine de dix coudées de large et de trente de longueur, qui fut mise à l'embouchure du Sangarius, après avoir infesté plus d'un demi-siècle les mers de Constantinople.

527-565

Les fortifications

Justinien multiplia les fortifications d'Europe et d'Asie; mais la description de ces timides et vaines précautions découvre à un oeil philosophique la faiblesse de l'empire. De Belgrade à l'Euxin, et du confluent de la Save à l'embouchure du Danube, une chaîne de plus de quatre-vingts places fortes s'étendait le long des rives de ce grand fleuve. De simples corps de garde furent convertis en citadelles spacieuses; on remplit de colons et de soldats, des murailles que les ingénieurs resserraient ou étendaient selon la nature du terrain : une citadelle protégeait les ruines du pont de Trajan1, et plusieurs postes garnis de troupes affectaient de répandre au-delà du Danube l'orgueil du nom romain; mais ce nom n'était plus accompagné de la terreur. Les Barbares, dans leurs incursions annuelles, passaient et repassaient avec dédain devant ces inutiles boulevards; et les habitants de la frontière, au lieu de vivre sans inquiétude sous la protection des forces de l'Etat, se voyaient réduits à garder avec une continuelle vigilance leurs habitations particulières. Justinien repeupla les anciennes villes : on se hâta beaucoup trop peut-être de regarder comme imprenables, ou de célébrer comme populeuse celles qu'il venait de fonder, et le plus vain des monarques eut soin de marquer sa reconnaissante vénération pour le fortuné district où il avait reçu le jour. Il fit de l'obscur village de Tauresium la ville de Justiniana prima, résidence d'un archevêque, et d'un préfet qui étendait sa juridiction sur les sept belliqueuses provinces de l'Illyrie (les deux Dacies, la Mediterranea, et la Ripensis, sur la Dardanie, la Praevalitana, la seconde Moesie et la seconde Macédoine) et sous le nom corrompu de Giustendil, ville située environ, à vingt milles au Sud de Sophia. On éleva en peu de temps, pour l'usage des compatriotes de l'empereur, un palais, un aqueduc et une cathédrale; les édifices publics et particuliers répondirent à l'importance d'une ville royale; et la force des murs résista pendant la vie de Justinien aux attaques mal habiles des Huns et des Esclavons. Les innombrables châteaux qui semblaient couvrir toute la surface du pays, dans les provinces de la Dacie, de l'Epire, de la Thessalie, de la Macédoine et de la Thrace, retardèrent quelquefois leurs progrès ou trompèrent leurs espérances de butin. Six cents de ces forts furent construits ou réparés par Justinien; mais il y a lieu de croire que la plus grande partie n'était qu'une tour, de pierre ou de brique, placée au milieu d'une aire carrée ou circulaire, qu'environnaient un mur et un fossé, et qui, dans un moment de danger, offrait une sorte d'asile aux paysans et au bétail des villages voisins. Toutefois ces ouvrages, qui épuisaient le trésor public, ne pouvaient dissiper les justes craintes de l'empereur et de ses sujets d'Europe. On mit en sûreté les bains chauds d'Anchialus en Thrace, où des eaux salutaires attiraient un grand concours; mais la cavalerie des Scythes fourrageait les riches pâturages de Thessalonique. La délicieuse vallée de Tempé, à trois cents milles du Danube, était sans cesse épouvantée du son de la trompette2; et les lieux ouverts, quelques éloignés ou quelques isolés qu'ils fussent, ne pouvaient jouir en sûreté des douceurs de la paix. Justinien renforça avec soin le défilé des Thermopyles, qui, en paraissant protéger la liberté de la Grèce, l'avait si souvent livrée. Une forte muraille, qui commençait au bord de la mer, et se prolongea à travers les forêts et les vallées jusqu'au sommet des montagnes de Thessalie, en ferma toutes les entrées; ce rempart, qui n'avait pour défense qu'une troupe de paysans levés à la hâte, reçut une garnison de deux mille soldats : on y établit, pour leur usage, des magasins de blé et des réservoirs d'eau; et, par une précaution qui inspirait la lâcheté en paraissant la prévoir, on eut soin de préparer des forteresses pour les recevoir en cas de retraite. On répara les murs de Corinthe renversés par un tremblement de terre, ainsi que les boulevards d'Athènes et de Platée qui tombaient en ruines. L'aspect de tant de forteresses à emporter péniblement l'une après l'autre découragea les Barbares; et les fortifications de l'isthme de Corinthe couvrirent les villes ouvertes du Péloponnèse. A l'extrémité de l'Europe, une autre péninsule, la Chersonèse de Thrace, se projette dans la mer à trois journées de chemin; la pointe de cette péninsule et les côtes adjacentes de l'Asie forment, en se rapprochant, le détroit de l'Hellespont. Des bois élevés, de beaux pâturages et des terres propres à l'agriculture, remplissaient les intervalles qui se trouvaient entre onze villes populeuses, et l'isthme dans toute sa longueur de trente-sept stades avait été fortifié par un général spartiate, neuf siècles avant le règne de Justinien. Dans un temps de liberté et de valeur, la plus faible muraille empêchait une surprise; et Procope semble ne pas sentir cette supériorité des anciens, lorsqu'il donne des éloges à la solide construction et au double parapet d'un rempart dont les longs bras se prolongeaient des deux côtés dans la mer, mais qu'on aurait trouvé trop faible pour garder la Chersonèse, si chaque ville, et entre autres Sestos et Gallipoli, n'avait eu ses fortifications particulières. La longue muraille, ainsi qu'elle fut pompeusement appelée, était un ouvrage aussi honteux par son objet qu'important par son exécution. Les richesses d'une capitale se répandent sur les environs; et les voluptueux jardins et les belles maisons de campagne des sénateurs et des riches citoyens ornaient ce territoire de Constantinople, le véritable paradis terrestre; mais ces richesses ne servirent qu'à attirer les avides Barbares. Les plus nobles des Romains furent arrachés du sein de leur paisible indolence et menés en captivité chez les Scythes. Leur souverain put voir de son palais les flammes qu'un insolent ennemi répandait jusqu'aux portes de la ville impériale. Anastase fut contraint d'établir à quarante milles de Byzance sa dernière frontière. Cette longue muraille, conduite, durant un espace de soixante milles de la Propontide à l'Euxin, annonça l'impuissance de ses armes; et comme le danger devenait plus imminent, l'infatigable prudence de Justinien y ajouta de nouvelles fortifications.

1. Procope assure (l. IV, c. 6) que les ruines du Pont arrêtaient le cours du Danube. Si l'architecte Apollodore nous eût laissé une description de ses travaux, son ouvrage ferait disparaître les merveilles fabuleuses de Dion Cassius (l. XLVIII, p. 1129). Le pont de Trajan avait vingt ou vingt-deux piles en pierre, avec des arches en bois; la rivière n'est pas profonde en cet endroit, le courant, n'y est pas impétueux; l'intervalle d'un bord à l'autre n'est pas, selon Reimar (ad Dion, d'après Marsigli), de plus de quatre cent quarante-trois toises; et selon d'Anville (Géogr. anc., t. I, p. 305), de plus de cinq cent quinze.

2. La vallée de Tempé est située le long du Pénée, entre l'Ossa et l'Olympe. Elle n'a que cinq milles de longueur, et en quelques endroits sa largeur n'est pas de plus de cent vingt pieds. Pline décrit avec élégance sa belle verdure et ses charmes (Hist. nat., l. IV, 15); et Ælien en fait, une autre description plus diffuse (Hist. Varior., l. III, c. 1).

492-498

La conquête de l'Isaurie

L'Asie-Mineure, après la soumission des Isauriens, se trouva sans ennemis et sans fortifications. Ces Barbares audacieux qui avaient refusé de se soumettre à Gallien, conservaient depuis deux cent trente ans leur indépendance et leur goût pour le pillage. Les princes des plus heureux ne crurent pas pouvoir forcer les montagnes de l'Isaurie et craignirent le désespoir des habitants; quelquefois on calmait avec des présents leur valeur féroce; d'autres fois on la réprimait par la crainte; et trois légions, sous les ordres d'un comte militaire se trouvaient ignominieusement cantonnées au centre des provinces de l'empire; mais dès que la vigilance des empereurs se relâchait ou se tournait sur d'autres points, des escadrons armés à la légère descendaient des montagnes, et venaient s'emparer des richesses de l'Asie-Mineure. Quoique les Isauriens ne fussent remarquables ni par leur taille ni par leur bravoure, le besoin leur donnait de l'audace, et l'expérience les formait à une guerre de pillage. Ils fondaient rapidement et sans bruit sur les villages et les villes sans défense; quelques-unes de leurs hordes arrivaient jusqu'à l'Hellespont, à l'Euxin, aux portes de Tarse, d'Antioche, de Damas; et avant que les troupes romaines eussent reçu l'ordre de les repousser ou avant que la province envahie eût fait le calcul de ses pertes, le butin se trouvait en sûreté dans leurs montagnes inaccessibles. Leur rébellion et leur brigandage les privaient des droits que s'accordent entre elles les nations ennemies; et un édit du prince instruisit les magistrats que c'était un acte de justice et de piété de condamner ou de punir un Isaurien même le jour de Pâques. Si on les condamnait à la servitude domestique, ils soutenaient de leur épée ou de leur poignard la querelle particulière de leurs maîtres, et il fallut, pour la tranquillité publique, défendre le service de ces esclaves dangereux. Tracalissæus ou Zénon, leur compatriote, ayant obtenu la couronne, appela près de lui une troupe fidèle et redoutable d'Isauriens qui insultèrent la cour et la ville, et il leur paya un tribut annuel de cinq mille livres d'or. Entraînés par l'espoir de la fortune, ils abandonnèrent leurs montagnes; le luxe énerva leur âme et leur corps; et à mesure qu'ils se mêlèrent aux peuplades civilisées, ils se dégoûtèrent de leur liberté qu'accompagnaient la pauvreté et la solitude. Après la mort de Zénon, Anastase, son successeur révoqua leurs pensions; il les exposa à la vengeance du peuple, il les chassa de Constantinople, et se disposa à soutenir une guerre qui ne leur laissait d'autre alternative que celle de la victoire ou de la servitude. Un frère du dernier empereur ayant usurpé le titre d'Auguste, les armes, le trésor et les magasins rassemblés par Zénon furent employés pour défendre sa cause : les soldats nés dans l'Isaurie devaient former la moindre partie des cent cinquante mille Barbares qui combattirent sous sa bannière; et, ce qu'on n'avait pas vu jusqu'alors, un évêque se trouva au nombre de ces guerriers. La valeur et la discipline des Goths triomphèrent dans les plaines de la Phrygie, de cette troupe désordonnée; mais une guerre de six ans (492-498) épuisa presque le courage de l'empereur. Les Isauriens se réfugièrent dans leurs montagnes; ils virent successivement leurs forteresses assiégées et détruites; on intercepta leurs communications avec la mer : les plus braves d'entre leurs chefs tombèrent dans les combats; les autres, avant de périr par la main du bourreau, furent traînés chargés de chaînes à travers l'Hippodrome. Une colonie de jeunes Isauriens fut transplantée dans la Thrace, et le reste se soumit au gouvernement romain. Toutefois quelques générations s'écoulèrent avant que leur caractère pût se plier à l'esclavage. Leurs cavaliers et leurs archers remplissaient les grosses bourgades du mont Taunus; ils résistaient à l'imposition des tributs; mais ils recrutaient les armées de Justinien, qui autorisa à ses magistrats civils, le proconsul de Cappadoce, le comte d'Isaurie, les préteurs de Lycaonie et de Pisidie, à réprimer par la force la fréquence des viols et des assassinats.

527-565

L'Euxin jusqu'à la frontière de la Perse

Si nous portons nos regards du tropique à l'embouchure du Tanaïs; nous remarquerons d'un côté les précautions de Justinien pour contenir les peuples de l'Ethiopie, et de l'autre, les longues murailles qu'il éleva dans la Crimée, afin de protéger la colonie de trois mille Goths pasteurs ou guerriers qui l'habitaient1. De cette péninsule à Trébisonde, des forts, des alliances, et la même religion, mettaient en sûreté la côte orientale de l'Euxin; et la possession de la Lazica, la Colchide des anciens et la Mingrélie de la géographie moderne, ne tarda pas à devenir l'objet d'une guerre importante. Trébisonde, où des romanciers ont placé ensuite un empire imaginaire, dut à la libéralité de Justinien une église, un aqueduc, et un château dont les fossés sont taillés dans le roc. De cette ville maritime, on peut suivre une frontière de cinq cents milles jusqu'à la forteresse de Circesium, le dernier poste des romains sur l'Euphrate. Immédiatement au-dessus de Trébisonde, le pays offre au Sud, sur un espace de cinq journées de chemin, de sombres forêts et des montagnes escarpées, moins hautes, mais aussi sauvages que les Alpes et les Pyrénées. Dans ce climat rigoureux, où les neiges fondent rapidement, les fruits sont tardifs et sans saveur, le miel même y est un poison2. Le cultivateur le plus industrieux ne pouvait tirer parti que de quelques vallées, et la chair et le lait des troupeaux y fournissaient à quelques tribus de pasteurs une misérable subsistance. Les Chalybes, dont le nom et le caractère indiquent la qualité ferrugineuse du sol qu'ils habitaient, sous les noms divers, de Chaldéens et de Zaniens s'étaient, maintenus depuis le temps de Cyrus dans un état perpétuel de guerre et de brigandage. A l'époque du règne de Justinien, ils reconnurent le dieu et l'empereur des Romains; et, pour contenir l'ambition du monarque de Perse, on bâtit sept forteresses dans les parties de cette contrée les plus accessibles. Les montagnes des Chalybes renferment la principale source de l'Euphrate, qui semble couler vers l'occident et l'Euxin; le fleuve, tournant au Sud-Ouest, se rend sous les murs de Satala et de Mélitène, qui furent réparés par Justinien pour servir de boulevards à la Petite-Arménie; il s'approche insensiblement de la Méditerranée jusqu'à ce qu'enfin, repoussé par le mont Taurus, il replie au Sud-Est son cours long et tortueux jusqu'à son embouchure dans le golfe Persique. Parmi les villes romaines situées au-delà de l'Euphrate, on en distingue deux nouvelles qui tirèrent leur nom de Théodose et de quelques martyrs; et deux capitales, Amida et Edesse, célèbres à toutes les époques de l'histoire. Justinien proportionna leur force aux dangers de leur position. Un fossé et une palissade suffisaient souvent contre les invasions malhabiles de la cavalerie des Scythes; mais il fallait d'autres ouvrages pour soutenir un siège régulier contre les armes et les trésors du grand roi. Ses savants ingénieurs connaissaient l'art de diriger de profondes mines et d'élever une plate-forme à la hauteur des remparts; il renversait avec ses machines de guerre les plus robustes créneaux; et quelquefois faisait marcher à l'assaut une ligne de tours mobiles, portées sur des éléphants. Dans les grandes villes de l'Orient, le désavantage du terrain, peut-être de la position, était compensé par le zèle du peuple, qui aidait la garnison à défendre son pays et sa religion; et la promesse qu'Edesse ne serait jamais prise, attribuée faussement au Fils de Dieu, remplissait les citoyens d'une confiance valeureuse, et glaçait par l'incertitude et la crainte le courage des assiégeants. On fortifia avec soin les villes intérieures de l'Arménie et de la Mésopotamie; et tous les postes placés de manière à commander quelques passages soit sur terre, soit de rivière furent garnis de forts, solidement bâtis en pierre ou élevés plus à la hâte avec de la terre et de la brique. Justinien examinait toutes les positions, et ses dangereuses précautions purent attirer quelquefois la guerre dans quelques vallées écartées dont les paisibles habitants, unis entre eux par le commerce et l'alliance des familles, ignoraient la discorde et les querelles des deux Etats. A l'Ouest de l'Euphrate, un désert sablonneux se prolonge jusqu'à la mer Rouge dans un espace de plus de six cents milles. La nature avait opposé de chaque côté cette solitude aux ambitieuses entreprises de deux empires rivaux.

1. Procope, de Ædificiis, l. III, c. 7; Hist., l. VIII, c. 3, 4. Ces Goths, sans ambition, avaient refusé de suivre l'étendard de Théodoric. On trouvait encore des restes et le nom de cette peuplade au quinzième et au seizième siècle, entre Gaffa et le détroit d'Azof. (D'Anville, Mem. de l'Acad. des Inscript., t. XXX, p. 240). Ils méritaient bien la curiosité de la Busbec (p. 321-326); mais ils ne reparaissent pas dans la description plus récente des Missions du Levant (t. I), et dans les écrits de M. Tott et de M. de Peyssonel.

2. Tournefort décrit cette contrée (Voyage au Levant, t III, lettres 17, 18). Ce savant botaniste ne tarda pas découvrir la plante qui empoisonne le miel. (Voyez Pline, XXI, 44, 45). Il observe que les soldats de Lucullus durent en effet se plaindre du froid, puisque la neige tombe quelquefois au mois de juin, même dans la plaine d'Erzeroum, et qu'on n'y achève guère la récolte avant le mois de septembre. Les collines de l'Arménie ne sont pas au quarantième degré de latitude; mais on sait qu'en Suisse, quelques heures de marche portent le voyageur du climat de Languedoc à celui de la Norvège; et on a établi en principe général que sous la ligne une élévation de deux mille quatre cents toises équivaux au froid du cercle polaire. Ramond, Observations sur le voyage de Coxe dans la Suisse, t. II, p. 104.

488

Mort de Perozes, roi de Perse

Une trêve qui dura plus de quatre-vingts ans avait suspendu l'inimitié des deux nations, ou du moins les effets de cette inimitié. Un ambassadeur de Zénon accompagna le téméraire et infortuné Perozes dans son expédition contre les Nephtalites, ou les Huns blancs, qui avaient étendu leurs conquêtes de la mer Caspienne au centre de l'Inde, dont le roi s'asseyait sur un trône enrichi d'émeraudes1, et dont la cavalerie était soutenue par une ligne de deux mille éléphants2. Les Persans, par un stratagème militaire de leurs ennemis, furent surpris deux fois dans une position qui rendit leur valeur inutile et leur fuite impossible. Les Huns renvoyèrent le grand roi, après l'avoir contraint d'adorer la majesté d'un prince barbare; et la subtilité des mages, qui conseillèrent à Perozes de diriger son intention vers le soleil levant, diminua peu la honte de cette humiliation. Le successeur de Cyrus entraîné par la colère, oublia le danger et la reconnaissance; et ayant renouvelé l'attaque avec fureur, il y perdit la vie et son armée. La mort de Perozes livra la Perse à ses ennemis étrangers et domestiques, et douze années de troubles s'écoulèrent avant que Cabades ou Kobad, son fils, pût former des projets d'ambition ou de vengeance.

1. Ces émeraudes avaient été vendues par les marchands d'Adulis, qui faisaient le commerce de l'Inde. (Cosmas, Topograph. christ., l. XI, p. 339.) Dans l'évaluation des pierres précieuses, l'émeraude de Scythie était la première, celle de la Bactriane la seconde et celle d'Ethiopie la troisième. (Hilll's Theophrastus, p 61, etc., 92.) On ne peut dire précisément où se trouvent les mines d'émeraudes ni comment la nature les produit; et il n'est pas sûr que nous possédions aucune des douze espèces que connaissaient les anciens. (Goguet, Origine des Lois, etc., part. II, l. II, c. 2, art. 3.) Les Huns acquirent ou du moins Perozes perdit la plus belle perle du monde, sur laquelle Procope raconte une histoire ridicule.

2. Les Indo-Scythes régnèrent depuis le temps d'Auguste (Diogène, Perieget. 1088, avec le Commentaire d'Eustathe, dans Hudson, Géogr. minor, t. IV) jusqu'à celui de Justin l'aîné. (Cosmas, Topogr. Christ., l. XI, p. 338, 339.) Voyez sur leur origine et leurs conquêtes, d'Anville, sur l'Inde, p. 18, 45, 69, 85, 89.) Ils possédaient au deuxième siècle Larice ou Guzerafe.

502-505

Guerre de Perse

Perse

L'inhumaine parcimonie d'Anastase fut le motif ou le prétexte d'une guerre contre les Romains. Les Huns et les Arabes marchèrent sous l'étendard de la Perse; les fortifications des villes de l'Arménie et de la Mésopotamie étaient alors ou non achevées ou tombaient en ruines. L'empereur remercia le gouverneur et les habitants de Martyropolis, qui avaient rendu en peu de jours une ville qu'on ne pouvait défendre avec succès, et l'incendie de Théodosiopolis put justifié leur prudence. Amida soutint un siège long et meurtrier. Cabades, qui attaquait depuis trois mois, avait perdu cinquante mille soldats sans aucun espoir de réussir; et les mages semblaient tirer vainement un augure favorable de l'indécence des femmes, qui, du haut des remparts, exposaient aux yeux des assaillants leurs charmes les plus secrets. A la fin cependant, les Perses escaladèrent silencieusement, au milieu de la nuit, une tour qui n'était gardée que par quelques moines accablés de sommeil et des suites de l'intempérance qui avait suivi les offices d'un jour de fête. A la pointe du jour, on appliqua les échelles, la présence de Cabades, ses ordres absolus, et son épée, dont il menaçait les lâches, forcèrent les Persans à vaincre; et avant que son glaive fût rentré dans le fourreau, quatre-vingt mille personnes expièrent le sang que lui avait coûté cette entreprise. La guerre dura encore trois ans, et cette, malheureuse frontière éprouva tout ce qu'ont de plus affreux les calamités de la guerre. L'or fut rendu inutile par le nombre de ses généraux; le pays devint une solitude où les vivants et les morts étaient abandonnés aux bêtes farouches. La résistance d'Edesse et le défaut de butin disposèrent à la paix l'esprit de Cabades : il vendit ses conquêtes un prix exorbitant; et la même limite, marquée seulement par le carnage et la dévastation, continua à séparer les deux empires. Anastase, voulant prévenir le retour de ces malheurs, résolut de fonder une nouvelle colonie si forte, qu'elle fût en état de braver la puissance des Perses, et de la prolonger si loin vers l'Assyrie, que la garnison pût mettre la province à couvert, en faisant du pays ennemi le théâtre de la guerre. D'après ce dessein, il peupla et embellit la ville de Dara, située à quatorze milles de Nisibis et à quatre journées du Tibre. Justinien perfectionna les ouvrages élevés à la hâte sous le règne d'Anastase; et sans nous arrêter sur des places moins importantes, les fortifications de Dara peuvent nous donner une idée de l'architecture militaire de ce siècle. La place était environnée de deux murs, et les cinquante pas d'intervalle de l'un à l'autre offraient une retraite au bétail des assiégés. On admirait la force et la beauté du mur intérieur; il s'élevait à soixante pieds et les tours avaient cent pieds de hauteur. Les meurtrières, par où la garnison jetait les armes de trait sur l'ennemi, étaient petites, mais nombreuses; les soldats se trouvaient postés le long du rempart sous le couvert d'une double galerie, et l'on voyait au sommet des tours une troisième plate-forme spacieuse et sûre. Il parait que le mur extérieur avait moins d'élévation, mais plus de solidité; et chaque tour était protégée par un boulevard quadrangulaire. Le terrain dur et rocailleux résistait aux instruments des mineurs; et au Sud-Est, où il était plus facile à entamer, un nouvel ouvrage qui s'avançait en forme de demi-lune; retardait leur approche. Une rivière remplissait les douves et les triples fossés; et les plus ingénieux travaux avaient été employés pour donner de l'eau à la ville, l'ôter aux assiégeants, et prévenir le dégât d'un débordement naturel ou d'une inondation opérée à dessein. Durant plus de soixante années, Dara remplit l'objet que s'était proposé son fondateur et elle ne cessa d'exciter l'inquiétude des Perses, qui présentaient la construction de cette forteresse comme une infraction au traité de paix conclu entre les deux empires.

502-505

Les portes Caspiennes ou les portes d'Ibérie

Entre l'Euxin et la mer Caspienne, les branches du Caucase traversent dans toutes les directions la Colchide, l'Ibérie et l'Albanie; et la géographie des anciens et des modernes a souvent confondu les deux entrées ou portes principales qui ouvrent le pays du Nord au Sud. Le nom de portes Caspiennes où d'Albanie convient proprement à Derbend, qui occupe la croupe d'une étroite colline entre les montagnes et la mer. La ville, si nous en croyons une tradition du pays, a été fondée par les Grecs, et les rois de Perse fortifièrent ce passage dangereux pour l'ennemi, en y ajoutant un môle, de doubles murailles et des portes de fer. Les portes d'Ibérie se trouvent au milieu du Caucase; c'est un passage étroit de six milles de longueur, qui, du côté, septentrional de l'Ibérie ou de la Géorgie, débouche dans la plaine qui se prolonge jusqu'au Tanaïs et au Volga. Une forteresse, ouvrage d'Alexandre, ou d'un de ses successeurs, dominait ce passage important; elle avait passé, par droit de conquête ou de succession, à un prince des Huns qui proposa de la céder à l'empereur, et qui en demandait un prix modéré; mais, tandis qu'Anastase délibérait, tandis qu'il calculait les frais et la distance, un rival plus vigilant survint, et Cabades s'empara de ce défilé du Caucase. Les portes de l'Albanie et de l'Ibérie fermaient aux cavaliers scythes les chemins les plus courts et les moins difficiles; et le rempart de Gog et de Magog, ce long mur qui excita la curiosité d'un calife arabe et d'un conquérant russe1, couvrait entièrement le front des montagnes. D'après une description moderne, des pierres de sept pieds d'épaisseur, sur une longueur ou une hauteur de vingt et un, et réunies sans fer et sans ciment, forment un mur qui se prolonge à plus de trois cents milles des côtes de Derbend, par-dessus les collines et à travers les vallées du Daghestan et de la Géorgie. Sans supposer une vision, on peut croire que la politique de Cabades le porta à entreprendre ce grand ouvrage sans supposer un miracle, on peut imaginer qu'il fut achevé par son fils, si redoutable aux Romains sous le nom de Chosroês, et si cher aux Orientaux sous celui de Nushirwan. Le monarque persan tenait en ses mains les clefs de la paix et de la terre; mais il stipula, dans tous les traités, que Justinien contribuerait aux dépenses d'une barrière commune, qui mettrait les deux empires à l'abri des incursions des Scythes.

1. Voyez une savante Dissertation de Baier (de Muro Caucaseo, in. Comment. Acad. Petropol., ann. 1726, t. I, p. 425-463); mais on n'y trouve ni carte ni plan. Lorsque le czar Pierre Ier s'empara de Derbend en 1722, on mesura la muraille, et on trouva trois mille deux cent quatre-vingt-cinq orgygiæ ou brasses de Russie, chacune de sept pieds, en tout un peu plus de quatre milles.

527-565

Les écoles d'Athènes

L'École d'Athènes
L'Ecole d'Athènes

Justinien supprima les écoles d'Athènes et le consulat de Rome, qui avaient produit tant de sages et tant de héros. Ces deux institutions ne jouissaient plus de leur antique gloire cependant on peut, à juste titre, réprouver l'avarice et la méfiance du prince qui détruisit ces antiques et respectables ruines.

Lorsque les Athéniens eurent triomphé des Perses, ils adoptèrent la philosophie de l'Ionie et la rhétorique de la Sicile; et ces études devinrent le patrimoine d'une cité où le nombre des habitants mâles ne se montait qu'à trente mille, et qui a offert, dans l'espace d'une génération, le génie de plusieurs siècles et de plusieurs millions d'hommes. Le sentiment que nous avons de la dignité de la nature humaine s'exalte à ce simple souvenir, qu'Isocrate vivait dans la société de Platon et de Xénophon; qu'il assista peut-être avec l'historien Thucydide aux premières représentations de l'Odipe de Sophocle et de l'Iphigénie d'Euripide; qu'Eschine et Démosthènes, ses élèves se disputèrent la couronne du patriotisme devant Aristote, le maître de Théophraste, qui donnait des leçons dans Athènes en même temps que les fondateurs de la secte des stoïciens et de celle d'Epicure. Une si belle éducation prodiguée aux jeunes gens de l'Attique se communiquait sans jalousie aux cités rivales : Théophraste avait deux mille disciples; les écoles de rhétorique durent être encore plus nombreuses que celles de philosophie; et les élèves, se succédant avec rapidité, répandaient la gloire de leurs maîtres partout où l'on connaissait la langue et le nom des Grecs. Alexandre étendit leur réputation par ses victoires; les arts d'Athènes survécurent à sa liberté et à son empire; et les colons que les Macédoniens établirent en Egypte et en Asie, entreprirent souvent de longs pélerinages pour venir sur les bords de l'Ilissus adorer les muses dans leur temple favori. Les conquérants latins écoutaient avec docilité les leçons de leurs sujets et de leurs captifs; les noms de Cicéron et d'Horace se trouvaient sur la liste des écoles d'Athènes; et lorsque la domination romaine fut bien affermie, les naturels de l'Italie, de l'Afrique et de la Bretagne, s'entretenaient dans les bocages de l'Académie avec les Orientaux, leurs condisciples.

Les études de la philosophie et de l'éloquence conviennent à un état populaire, qui excite la liberté des recherches, et ne se soumet qu'à la force de la persuasion. Dans les républiques de la Grèce et de Rome, le patriotisme et l'ambition n'avaient pas de moyen plus puissant que l'art de la parole : les écoles de rhétorique étaient le séminaire des hommes d'Etat et des législateurs. A l'époque où l'on ne permit plus les discussions publiques, l'orateur pouvait, dans la noble profession d'avocat, plaider la cause de l'innocence et de la justice; il pouvait abuser de ses talents dans le commerce plus utile des panégyriques; et les mêmes règles dictaient encore les vaines déclamations du sophiste, et les beautés plus pures des compositions historiques. Les systèmes qui avaient la prétention de développer la nature de Dieu, celle de l'homme et de l'univers amusaient la curiosité de l'étudiant en philosophie; et selon la disposition de son esprit, il se livrait au doute avec les sceptiques, il tranchait les questions avec les stoïciens, il élevait ses idées avec Platon, ou il s'asservissait à la dialectique rigoureuse d'Aristote. L'orgueil de ces sectes rivales indiquait un point de bonheur et de perfection morale qu'il était impossible d'atteindre; mais les efforts pour y parvenir étaient glorieux et utiles : les disciples de Zénon et, même ceux d'Epicure savaient agir et supporter la douleur. La mort de Pétrone, ainsi que celle de Sénèque, servit à humilier un tyran, par la découverte de son impuissance. Les murs d'Athènes ne pouvaient emprisonner la lumière. Ses incomparables écrivains s'adressaient à tous les hommes; des maîtres allaient instruire l'Italie et l'Asie. Béryte, dans des temps postérieurs, se dévouait à l'étude des lois; on cultivait l'astronomie et la médecine dans le musée d'Alexandrie; mais depuis la guerre du Péloponnèse jusqu'au règne de Justinien, pour l'étude de la rhétorique et de la philosophie, les écoles d'Athènes conservèrent leur supériorité. Athènes, située sur un sol stérile, devait ses avantages à un air pur, à une libre navigation, et à la possession des chefs-d'oeuvre de l'antiquité. Le commerce ou les affaires de l'administration troublaient rarement cette retraite sacrée; et les derniers des Athéniens se faisaient remarquer par la vivacité de leur esprit, par la pureté de leur goût et de leur langage, par leurs moeurs sociales et par quelques restes, au moins dans leurs discours, de la magnanimité de leurs aïeux. L'académie des platoniciens, le lycée des péripatéticiens, le portique des stoïciens, et le jardin des disciples d'Epicure, situés dans les faubourgs de la ville, étaient plantés d'arbres et ornés de statues : les philosophes, au lieu d'être enfermés dans un cloître, faisaient entendre leurs leçons dans des promenades agréables et spacieuses, qui, selon les différentes heures du jour, étaient consacrées aux exercices du corps ou à ceux de l'esprit. Le génie des fondateurs respirait encore dans ces lieux sacrés. Le désir de succéder aux maîtres de la raison humaine excitait une généreuse émulation; et les libres suffrages d'un peuple éclairé fixaient à chaque mutation le mérite des candidats. Les professeurs athéniens étaient payés par leurs disciples; il paraît que le prix variait d'une mine à un talent, selon l'habileté du maître et la fortune de l'élève; et Isocrate lui-même, qui se moquait de la cupidité des sophistes. Le salaire de l'industrie est juste et noble; cependant ce même Isocrate versa des larmes lorsqu'il le reçut pour la première fois. Le stoïcien pouvait rougir de recevoir un salaire pour prêcher le mépris de l'argent: mais les lois avaient autorisé les écoles de philosophie d'Athènes à recevoir quelques donations et quelques legs de terres et de maisons. Epicure avait laissé à ses disciples les jardins qu'il avait achetés quatre-vingts mines; il leur transmit de plus un fonds qui suffisait à leur frugale nourriture et aux fêtes qu'ils célébraient tous les mois. Le patrimoine de Platon forma le fonds d'un revenu annuel qui, d'abord de trois pièces d'or, s'accroissant peu à peu, fut de mille au bout de huit siècles. Les plus sages et les plus vertueux des princes romains protégèrent les écoles d'Athènes. La bibliothèque que fonda Adrien (Hadrien) fut placée dans un portique orné de tableaux, de statues, d'un plafond d'albâtre, et soutenu par cent colonnes de marbre phrygien. La générosité des Antonins assigna des scalaires publics aux maîtres des sciences; et tous les professeurs de politique, de rhétorique, de philosophie platonicienne, péripatéticienne, stoïcienne et épicurienne, recevaient un traitement annuel de dix mille drachmes. Après la mort de Marc-Aurèle, on supprima et on rétablit, on diminua et on étendit ces libéralités, ainsi que les privilèges des professeurs : on retrouve sous les successeurs de Constantin quelque vestige de la magnificence impériale sur ce point; mais les choix arbitraires des empereurs purent, en tombant sur d'indignes sujets, faire regrettée aux philosophes d'Athènes les temps de leur indépendance et de leur pauvreté. Il faut remarquer que la faveur impartiale des Antonins se répandit également sur quatre sectes rivales, qu'ils regardaient comme aussi utiles, ou du moins comme aussi innocentes, les une que les autres. Socrate, la gloire d'Athènes, avait été pour elle, par sa mort, un sujet de blâme; et les premières leçons d'Epicure scandalisèrent tellement les pieuses oreilles des Athéniens; que par son exil et celui de ses adversaires, ils mirent fin aux vaines disputes sur la nature des dieux : mais ils révoquèrent leur décret l'année suivante; ils rétablirent la liberté des écoles, et l'expérience leur apprit par la suite que la diversité des systèmes théologiques n'affecte pas le caractère moral des philosophes1.

Les armes des Goths furent moins funestes aux écoles d'Athènes que l'établissement d'une nouvelle religion, dont les ministres tranchaient toutes les questions par un article de foi, et condamnaient l'infidèle ou le sceptique à des flammes éternelles. De nombreux et pénibles volumes de controverse prouvèrent la faiblesse, de l'esprit et la corruption du coeur; ils instituèrent la raison humaine dans la personne des sages de l'antiquité, et ils proscrivirent les recherches philosophiques, si peu convenables à la doctrine ou au caractère d'un humble croyant. La secte des platoniciens, que Platon aurait rougi de reconnaître, survécut seule à cette condamnation, et mêla à la sublime théorie de son maître des pratiques superstitieuses et l'usage de la magie; et, demeurés seuls au milieu du monde chrétien, les platoniciens se livraient à une secrète aversion pour le gouvernement soit civil, soit ecclésiastique, dont la rigueur menaçait toujours leurs têtes.

1. La naissance d'Epicure est fixée à l'année 342 avant J.-C. Il ouvrit ses écoles à Athènes, la troisième année de la cent dix-huitième olympiade, trois cent six ans avant l'ère du christianisme. La loi d'intolérance (Athénée, l. XIII, p. 610; Diogène Laërce, l. V, 38, p. 290; Julius Pollux, IX, 5), fut publiée la même année ou l'année suivante. (Sigonius Opp., t. V, p. 62 Menage, ad Diog. Laer., p. 204; Corsini, Fasti attici, t. IV, p. 67-68). Théophraste, chef des péripatéticiens et disciple d'Aristote, fut enveloppé dans ce même exil.

412-485

Proclus

Environ un siècle après la mort de Julien, on permit à Proclus de monter dans la chaire de l'Académie; et telle fut son activité, que souvent dans la même journée il prononçait cinq leçons et composait sept cents vers. Son esprit pénétrant analysa les questions les plus abstraites de la morale et de la métaphysique, et il osa proposer dix-huit arguments contre la doctrine des chrétiens sur la création du monde; mais, dans les intervalles de ses études, il conversait personnellement avec Pan, Esculape et Minerve, aux mystères desquels il était secrètement initié, et dont il adorait les statues renversées, persuadé qu'un philosophe, citoyen de l'univers, doit être lui-même le prêtre de ses dieux.

(Ses successeurs : 485-529) Sa mort lui fut annoncée par une éclipse de soleil, et sa vie, ainsi que celle d'Isidore, son élève, compilée par deux de leurs savants disciples, offre un tableau déplorable de la seconde enfance de la raison humaine; mais ce qu'on appelait avec complaisance la chaîne d'or de la succession platonique se prolongea encore l'espace de quarante-quatre ans, depuis la mort de Proclus jusqu'à l'édit de Justinien, qui imposa un silence éternel aux écoles d'Athènes, et remplit de douleur et d'indignation le petit nombre de ceux qui demeuraient attachés à la science et à la superstition des Grecs. Sept philosophes que réunissait l'amitié, Diogène et Hermias, Eulalius et Priscien, Damascius, Isidore et Simplicius, qui n'adoptaient pas la religion de leur souverain, prirent la résolution de chercher dans une terre étrangère la liberté qu'on leur ôtait dans leur patrie. Ils avaient ouï dire et ils avaient la simplicité de croire que la république de Platon, se trouvait sous le gouvernement despotique de la Perse, et qu'un roi patriote y régnait sur la plus fortunée et la plus vertueuse des nations. Ils ne tardèrent pas à voir que la Perse ressemblait à toutes les contrées du monde; que Chosroes, malgré la philosophie qu'il affectait, était vain, cruel et ambitieux; que le fanatisme et l'esprit d'intolérance dominaient parmi les mages; que les nobles étaient orgueilleux, les courtisans serviles, et les magistrats injustes; que le coupable échappait quelquefois, et qu'on opprimait souvent l'innocent. Ainsi désabusés, ils se montrèrent peu équitables sur les vertus réelles des Perses : la pluralité des femmes et des concubines; les mariages incestueux et la coutume d'exposer les morts aux chiens et aux vautours, au lieu de les cacher dans la terre ou de les consumer par le feu les scandalisèrent plus peut-être qu'il ne convenait à leur profession. Leur retour précipité annonça leur repentir, et ils déclarèrent hautement qu'ils aimaient mieux mourir sur la frontière de l'empire que de jouir de la fortune, des richesses à la cour d'un Barbare. Ce voyage cependant leur valût un bienfait qui honore beaucoup Chosroês. Il exigea que les sept sages qui étaient venus visiter sa cour fussent affranchis des lois pénales publiées par Justinien contre ses sujets païens; et ce puissant médiateur veilla avec soin, au maintien de ce privilège, qu'il avait expressément stipulé dans un traité de paix. Simplicius et ses compagnons finirent leur vie dans la paix et l'obscurité : ils ne laissèrent pas de disciples et ils terminèrent la longue liste des philosophes grecs, qu'on peut citer; malgré leurs défauts, comme les plus sages et les plus vertueux de leurs contemporains. Nous avons les écrits de Simplicius; ses Commentaires physiques et métaphysiques sur Aristote ont perdu de leur réputation; mais son Interprétation morale d'Epictète se conserve dans la bibliothèque des nations comme un livre classique, admirablement propre, par la juste confiance qu'il inspire dans la nature de Dieu et de l'homme; à diriger la volonté, à purifier le coeur et à affermir l'entendement.

541

Le consulat de Rome

C'est à peu près vers le temps où Pythagore imagina la dénomination de philosophe, que le premier Brutus fondait à Rome le consulat avec la liberté. Nous avons indiqué, selon que l'occasion s'en est présentée dans le cours de cette histoire, les révolutions de la dignité de consul, qui, après avoir donné de si grands pouvoirs, ne présenta plus que l'ombre de l'autorité et finit par n'être qu'un vain nom. Le peuple avait choisi les premiers magistrats de la république destinés à exercer au sénat et dans le camp, durant la paix ou durant la guerre, cette autorité transférée depuis aux empereurs. Le souvenir d'un si beau titre en imposa longtemps aux Romains et aux Barbares; et le consulat de Théodoric paraît à un historien goth, le comble de la gloire et de la grandeur. Le roi d'Italie félicite lui-même ces favoris annuels de la fortune qui jouissent de l'éclat du trône sans en avoir les soucis. Dix siècles s'étaient écoulés, depuis Brutus; et les souverains de Rome et de Constantinople créaient encore deux consuls, uniquement pour donner une date à l'année et une fête au peuple; mais les dépenses de cette fête, où l'opulence et la vanité des titulaires les portaient toujours à vouloir surpasser leurs prédécesseurs : les plus sages parmi les sénateurs refaisaient un honneur inutile, acheté de la ruine de leur famille; et il me semble qu'on peut expliquer ainsi les lacunes multipliées : qu'on trouve dans la dernière période des fastes consulaires. Les prédécesseurs de Justinien avaient aide du trésor public les candidats les moins opulents; ce prince avare aima mieux leur recommander l'économie et faire des règlements, sur les frais de l'inauguration. Son édit réduisit à sept les courses de chevaux et de chars, les combats d'athlètes et de bêtes sauvages, les concerts et les pantomimes du théâre; il eut soin de substituer de petites pièces d'argent aux médailles d'or, qui, répandues jusqu'alors avec profusion au milieu de la population, avaient toujours excité le tumulte et l'ivrognerie. Malgré ces précautions et l'exemple de l'empereur; la succession des consuls finit la seizième année du règne de Justinien, dont le caractère despotique dut voir avec plaisir la paisible extinction d'un titre qui avertissait les Romains de leur ancienne liberté. Mais le souvenir du consulat annuel vivait toujours dans l'esprit des peuples; ils se flattaient de le voir promptement rétabli; ils applaudirent à la condescendante populaire de plusieurs princes qui prirent successivement le nom de consul la première année de leur règne; et ce ne fut que trois siècles, après la mort de Justinien, que ce simulacre de dignité, supprimé par l'usage, put être aboli par la loi. On abandonna la méthode imparfaite de distinguer chaque année du nom d'un magistrat, et l'on établit une ère permanente : les Grecs comptèrent depuis la création du monde, selon la version des Septime1; et la naissance de Jésus-Christ fut, depuis le siècle de Charlemagne, l'ère adoptée par les Latins.

1. Selon, Julius Afrianus, etc., le monde fût créé le 1er septembre, cinq mille cinq cent huit ans, trois mois et vingt-cinq jours avant la naissance de Jésus-Christ (voyez Pezron, Antiquité des Temps défendue, p. 20-28); et les Grecs, les chrétiens de l'Orient et rhème les dusses; jusqu'au règne de Pierre ont adopté cette ère. Cette période, quoique arbitraire, est nette et commode. Des sept mille deux cent quatre-vingt-seize ans qu'elle suppose écoulés depuis la création, on trouve trois mille années d'ignorance et de ténèbres, deux mille fabuleuses ou incertaines, mille de l'histoire ancienne qui commencé à l'empire de Perse et aux républiques d'Athènes et de Rome; mille depuis la chute de l'empire romain en Occident jusqu'à la découverte de l'Amérique; et les deux cent quatre-vingt-seize autres offrent trois siècles de l'état moderne de l'Europe et du genre humain.

533

Justinien envahit l'Afrique

Lorsque Justinien monta sur le trône, environ cinquante années après la chute de l'empire d'Occident, la domination des Goths en Europe et des Vandales en Afrique était établie sur des fondements solides, et qu'on pouvait, ce semble, regarder comme légitimes. Les titres inscrits par les victoires de Rome se trouvaient effacés avec la même justice par le glaive des Barbares; et le temps, les traités, et des serments de fidélité déjà renouvelés par une seconde et troisième génération de sujets soumis, appuyaient d'une sanction plus respectable les droits de la conquête. L'expérience et le christianisme avaient assez démontré la vanité de ces espérances superstitieuses qui promettaient à Rome, d'après la volonté des dieux; qu'elle règnerait à jamais sur les nations de la terre, mais ses hommes d'Etat et ses jurisconsultes, dont les opinions se sont quelquefois ranimées et propagées dans les écoles, de jurisprudence moderne, soutenaient toujours ces orgueilleuses prétentions d'un empire éternel et indestructible, que ses soldats ne pouvaient plus appuyer. Du moment où Rome avait été dépouillée de la pourpre impériale, les princes de Constantinople avaient pris seuls le sceptre sacré de la monarchie; ils avaient demandé comme un héritage qui leur appartenait, les provinces subjuguées par les consuls ou possédées par les Césars, et ne s'étaient que faiblement occupés de garantir leurs fidèles sujets de l'Occident contre les progrès de l'hérésie et les invasions des Barbares. L'exécution de ce brillant projet était à quelques égards réservée à Justinien. Les cinq premières années de son règne, il soutint malgré lui une guerre dispendieuse et inutile contre les Perses; à la fin son ambition triompha de son orgueil. Sans crainte du côté de l'Orient, il put alors employer ses forces contre les Vandales, et l'état intérieur de l'Afrique offrait un prétexte honorable; et promettait de puissants secours aux armes romaines.

523-530

Hildéric

D'après l'ordre de succession établi par le testament du prince qui fonda le royaume d'Afrique, la couronne avait passé en ligne directe à Hilderic, l'aîné des princes vandales: fils d'un tyran, petit-fils d'un conquérant, il avait été porté par la douceur de son caractère à suivre des maximes de clémence et de paix, et son avènement avait été signalé par un édit salutaire qui rendait deux cents évêques à leurs Eglises, et qui permettait de professer librement le symbole de saint Athanase. Mais les catholiques reçurent avec une reconnaissance froide et passagère une grâce qui se trouvait bien au-dessous de leurs prétentions; et les vertus d'Hilderic blessèrent les préjugés de ses compatriotes. Les prêtres ariens osèrent faire entendre qu'il avait renoncé à sa foi, et les soldats lui reprochèrent plus hautement d'avoir dégénéré du courage de ses ancêtres. On soupçonnait ses ambassadeurs d'une secrète et honteuse négociation à la cour de Byzance; et son général, qu'on surnommait l'Achille des Vandales, perdit une bataille contre les Maures, à peine vêtus et mal disciplinés.

530-534

Gelimer

Gelimer
Gelimer

Le mécontentement public était enflammé par les intrigues de Gelimer, à qui son âge, sa naissance et sa réputation à la guerre, donnaient un droit apparent à la couronne : il prit, de l'aveu de la nation, les rênes du gouvernement et son malheureux souverain tomba sans résistance du trône dans une prison, où il fut étroitement gardé; ainsi qu'un de ses plus fidèles conseillers, et son neveu, l'Achille des Vandales, contre lequel s'était déclarée l'opinion publique. Cependant l'indulgence d'Hilderic pour ses sujets catholiques était pour lui une puissante recommandation auprès de Justinien, capable de reconnaître les avantages de la justice et de la tolérance religieuse, lorsqu'elles s'appliquaient à sa propre secte. Il avait eu des rapports avec lui à l'époque où il n'était que le neveu de Justin; des lettres et des présents avaient fortifié leur liaison, et l'empereur n'abandonna pas la cause de la royauté et de l'amitié. Deux ambassades se rendirent successivement auprès de Gelimer, pour l'engager à se repentir de sa trahison, à éviter du moins de provoquer par de nouvelles violences, le ressentiment de Dieu et celui des Romains, à respecter les lois de la parenté et de la succession, et à permettre qu'un vieillard infirme terminât en paix sa carrière sur le trône de Carthage ou dans le palais de Constantinople. Les passions ou peut-être même la prudence de Gelimer ne lui permettaient pas de se rendre à des remontrances faites du ton de la menace et de l'autorité pour justifier son ambition, il prit un langage qu'on ne parlait guère à la cour de Byzance; il allégua le droit qu'ont les peuples libres de déposer ou de punir le magistrat suprême qui remplit mal les fonctions de la royauté. A la suite de cet inutile tentative, le monarque captif fut traité avec plus de rigueur; on creva les yeux à son neveu; et le cruel Vandale, qui se reposait sur sa force et sur l'éloignement, se moqua des vaines menaces et des lents préparatifs de l'empereur. Justinien résolût de délivrer et de venger son ami : Gélimer résolut, de son côté, de garder le pouvoir qu'il usurpait et, selon l'usage des nations civilisées, avant de commencer la guerre, chacun des partis protesta solennellement qu'il désirait sincèrement la paix.

530-534

Les guerres d'Afrique

Le bruit d'une guerre d'Afrique, ne satisfit que l'oisive population de Constantinople que sa pauvreté exemptait des impôts, et dont la lâcheté se voyait rarement exposée aux dangers du service militaire; mais les citoyens sages, qui jugeaient de l'avenir par le passé, se souvenaient de l'immense perte d'hommes et d'argent qu'avait soufferte l'empire dans l'expédition de Basiliscus. Les troupes rappelées des frontières de Perse, après cinq campagnes laborieuses, craignaient la mer, le climat et les armes d'un ennemi inconnu. Les ministres des finances calculaient, autant qu'ils pouvaient calculer les frais d'une guerre d'Afrique, les taxes qu'ils pouvaient imaginer et percevoir pour satisfaire à des demandes sans bornes; et tremblaient de payer de leur vie, ou du moins par la perte d'un emploi lucratif, l'insuffisance des résultats de leurs mesures. Jean de Cappadoce, inspiré par ces motifs personnels (car on ne peut le soupçonner du moindre zèle pour le bien public), osa s'opposer, en plein conseil, aux penchants de son maître. Il avoua qu'on ne pouvait trop payer une victoire si importante; mais il fit sentir avec force les difficultés certaines de cette entreprise et l'incertitude de l'événement. Vous voulez assiéger Carthage, dit le préfet; par terre ce royaume est éloigné de cent quarante journées; par mer, une année entière doit s'écouler avant que vous puissiez recevoir des nouvelles de votre flotte. Quand l'Afrique serait soumise, pour la garder il faudrait conquérir la Sicile et l'Italie. Le succès vous imposerait de nouveaux travaux, et un seul revers attirerait les Barbares au sein de votre empire épuisé. Le prince sentit la justesse de cet avis; et, confondu de cette hardiesse inusitée d'un sujet si respectueux, il aurait peut-être renoncé à la guerre d'Afrique, si une voix qui fit taire les doutes de la profane raison, n'eût ranimé son courage. J'ai eu une vision, s'écria un évêque d'Orient, charlatan et fanatique : empereur, la volonté du ciel est que vous n'abandonniez pas votre sainte entreprise pour la délivrance de l'Eglise d'Afrique. Le Dieu des batailles marchera devant votre étendard, et dispersera vos ennemis, qui sont les ennemis de son Fils. Justinien put être tenté de croire à une révélation qui arrivait si à propos : ses ministres y furent obligés; mais la révolte que les partisans d'Hilderic ou de saint Athanase venaient d'exciter sur la frontière de la monarchie vandale, leur donna quelques motifs d'espérance un peu plus raisonnables. L'Africain Pudentius avait instruit en secret la cour de Constantinople de la fidélité qu'il gardait à son souverain; et quelques troupes qu'on lui envoya suffirent pour remettre la province de Tripoli sous la domination des Romains. Godas, Barbare valeureux, qui commandait en Sardaigne, suspendit le paiement du tribut, refusa d'obéir à l'usurpateur, et donna audience aux émissaires de Justinien, qui le trouvèrent maître de cette île fertile, environné d'une garde nombreuse, et orgueilleusement revêtu des ornements de la royauté. La discorde et la défiance diminuaient les forces des Vandales, tandis que les armées de l'empire étaient animées de l'esprit de Bélisaire, dont le nom héroïque est devenu familier à tous les siècles et à toutes les nations.

530-534

Bélisaire

Bélissaire
Bélisaire
basilique Saint-Vital de Ravenne

Le Scipion Africain de la nouvelle Rome reçût le jour et fut peut-être élevé parmi les paysans de la Thrace. Une naissance illustre, une éducation libérale, l'émulation qui naît de la liberté, avaient contribué à former les vertus des deux Scipion; tous ces avantages manquèrent à Bélisaire. Le silence de son verbeux secrétaire prouve sans doute, d'une manière suffisante que sa jeunesse ne pût offrir le sujet aucun éloge; il servit, et sûrement avec valeur et avec gloire, dans les gardes de Justinien; et lorsque son maître monta sur le trône, il fut élevé de ce poste domestique à un commandement militaire. Après une incursion hardie dans la Persarménie, où un collège partagea ses succès, et où l'ennemi arrêta ses progrès, Bélisaire se rendit au poste important de Dara, et c'est là qu'il admit à son service Procope, le fidèle compagnon et le soigneux historien de ses exploits. Le Mirranes de Perse, qui vint à la tête de quarante mille hommes d'élite raser les fortifications de Dara, fixant le jour et l'heure où les citoyens de la ville devaient lui préparer un bain pour se rafraîchir, disait-il, des fatigues de la victoire trouva un adversaire, son égal par le nouveau titre de général de l'Orient, son supérieur dans l'art de la guerre; mais son inférieur dans le nombre et la qualité de ses soldats, qui se bornaient, à vingt-cinq mille Romains ou étrangers relâchés dans leur discipline et humiliés par des défaites récentes. La plaine unie de Dara n'offrant aucun lieu couvert qui pût servir à un stratagème ou cacher une embuscade, Bélisaire plaça le front de ses troupes derrière une large tranchée qui se prolongeait d'abord en lignes perpendiculaires et ensuite en lignes parallèles, pour couvrir les ailes de la cavalerie qui dominaient les flancs et les derrières de l'ennemi. Une charge rapide et une évolution bien combinée de cette cavalerie, au moment où le centre des Romains était ébranlé, détermina la victoire. L'étendard de Perse tomba, les immortels prirent la fuite, l'infanterie jeta ses boucliers, et les vaincus laissèrent huit mille morts sur le champ de bataille. L'année suivante, l'ennemi pénétra en Syrie du côté du désert, et Bélisaire partit de Dara avec vingt mille hommes pour aller au secours de la province. Ses savantes dispositions rendirent vains, durant tout l'été, les projets des ennemis; il les harcela dans leur retraite. Chaque nuit il occupait le camp qu'ils avaient occupé la veille; et il se serait assuré la victoire sans effusion de sang, s'il avait pu contenir l'impatience de ses troupes. Cette valeur dont elles s'étaient vantées se montra peu le jour de la bataille : les Arabes chrétiens, par une lâche ou perfide défection découvrirent l'aile droite : les Huns, vieux corps de huit cents guerriers, furent accablés sous le nombre des assaillants; les Isauriens furent coupés dans leur fuite; mais l'infanterie romaine demeura inébranlable sur la gauche; et Bélisaire, descendant lui-même de cheval, fit voir à ses soldats qu'il ne leur restait d'autre ressource que l'intrépidité du désespoir. Ils tournèrent le dos à l'Euphrate et le visage à l'ennemi; des traits sans nombre vinrent frapper sans effet contre le rempart qu'offraient leurs boucliers serrés; ils opposèrent une ligne impénétrable de piques aux assauts multipliés de la cavalerie persane et après une très longue résistance, on mit habilement à profit les ombres de la nuit pour embarquer ce qui restait de troupes. Le général persan se retirant en désordre et avec ignominie, eut à rendre un compte sévère de la vie de tant de soldats qu'il avait sacrifiés à un succès inutile. Mais la gloire de Bélisaire ne fut pas ternie par une défaite, où seul il avait soustrait ses troupes aux suites de leur témérité. Les approches de la paix le délivrèrent de la garde de la frontière d'Orient, et la manière dont il se conduisit lors de la sédition de Constantinople, l'acquitta complètement envers l'empereur. Lorsque la guerre d'Afrique devint le sujet des entretiens populaires et des délibérations du conseil, chacun des généraux romains craignait plutôt qu'il n'ambitionnait le dangereux honneur de la diriger; mais lorsque, détériorer par la supériorité du mérite, Justinien eut nommé Bélisaire, leur jalousie fût promptement rallumée par l'applaudissement général qu'excita ce choix de l'empereur. Les habitudes de la cour de Byzance permettent de soupçonner que les droits du héros furent secrètement appuyés des intrigues de sa femme, la belle et adroite Antonina, qui tour à tour obtenait la confiance et encourait la haine de l'impératrice Théodora. Antonina était d'une naissance obscure; elle descendait d'une famille de conducteurs de char et son inconduite lui mérita les plus honteux reproches. Toutefois elle exerça longtemps un empire absolu sur son illustre époux; et si elle dédaigna le mérite de la fidélité conjugale, elle donna de grandes preuves d'une affection à l'époux, qu'elle eut le courage de suivre au milieu de toutes les fatigues et de tous les dangers de ses expéditions.

529-533

Ses services pendant la guerre de Perse

Rome allait lutter pour la dernière fois contre Carthage, et les préparatifs de la guerre d'Afrique ne furent pas indignes de cette grande querelle. Les gardes de Bélisaire, qui, selon le pernicieux usage toléré en ce temps-là, faisaient à leur chef un serment de fidélité particulier, composaient l'élite et faisaient l'orgueil de l'armée. Ils étaient tous remarquables par une force et une stature peu communes; la bonté de leurs chevaux et de leur armure, et une pratique assidue des exercices de la guerre, les mettaient en état d'effectuer tout ce que leur inspirait le courage; et leur courage était exalté par le sentiment de l'honneur de corps, auquel se joignaient leurs vues particulières d'ambition et de fortune. Quatre cents des plus braves d'entre les Hérules marchaient sous la bannière de l'actif et fidèle Pharas. Leur valeur intraitable se faisait payer plus chèrement que la servile soumission des Grecs et ces Syriens; et un renfort de six cents Massagètes ou Huns parût si important qu'on employa la fraude et la supercherie pour les engager dans une expédition navale. Cinq mille cavaliers et dix mille fantassins s'embarquèrent à Constantinople; mais la plupart des soldats d'infanterie levés dans la Thrace et l'Isaurie, le cédait aux cavaliers dont le service était plus général et plus estimé, et les armées de Rome se voyaient alors réduites à placer leur principale confiance dans l'arc des Scythes. Justement jaloux de soutenir la dignité des sujets dont il s'occupe, Procope répond aux critiques de mauvaise humeur, qui ne donnaient le nom de soldats qu'aux guerriers pesamment armés de l'antiquité, et qui observaient avec malice qu'Homère emploie le mot d'archer comme un terme de mépris. On a pu mépriser peut-être, dit-il, ces jeunes gens qui, désarmés, se montraient à pied dans les camps de Troie, et qui, cachés derrière un tombeau ou le bouclier d'un ami, tiraient vers leur poitrine la corde de l'arc, et lançaient d'une main faible un trait sans vigueur; mais nos archers montent des chevaux qu'ils gouvernent avec une adresse admirable; un casque et un bouclier défendent leur tête et leurs épaules, une armure de fer couvre leurs jambes, et leur corps est revêtu d'une cotte de mailles. Ils portent un carquois du côté droit, une épée du côté gauche, et lorsqu'ils se trouvent prè de l'ennemi, ils savent manier la lance et la javeline. Les arcs dont ils se servent ont de la force et de la pesanteur; ils les tirent dans toutes les directions possibles, au moment où ils se précipitent, au moment où ils se retirent, en avant, en arrière, en flanc et comme ils rapprochent la corde de l'arc, non pas de la poitrine mais de l'oreille droite, il n'y a qu'une armure bien ferme qui puisse résister à la rapidité et à la violence de leurs traits. Cinq cents navires, manoeuvrés par vingt mille matelots de l'Egypte, de la Cilicie et de l'Ionie étaient rassemblés dans le port de Constantinople. Le plus petit de ces bâtiments pouvait être environ du port de trente tonneaux; et le plus considérable de cinq cents. Le terme moyen donnera, sans enfler le calcul, un résultat de cent mille tonneaux; le transport était de trente-cinq mille soldats et matelots; cinq mille chevaux, des armes, des machines, et les munitions de guerre, et une provision d'eau et de vivres pour un voyage qui pouvait durer trois mois. On ne voyait plus dès longtemps ces fières galères qui, dans les premiers siècles, sillonnaient la Méditerranée de leurs milliers de rames; et quatre-vingt-douze brigantins légers, à couvert des armes de trait de l'ennemi et menés par deux mille hommes de la plus robuste et de la plus brave jeunesse de Constantinople, escortaient la flotte de Justinien. L'histoire, nomme vingt-deux généraux, dont la plupart se distinguèrent ensuite dans les guerres l'Afrique et d'Italie; mais Bélisaire seul commandait en chef par mer et par terre, avec un pouvoir aussi absolu que celui de l'empereur. La séparation du service de la marine et du service de terre est tout à la fois l'effet et la cause du progrès qu'ont fait les modernes dans l'art de la navigation et de la guerre maritime.

Juin 533

Départ de la flotte

Dans la septième année du règne de Justinien, et à peu près vers le solstice d'été, la flotte entière, composée de six cents vaisseaux, s'aligna avec une pompe guerrière devant les jardins du palais. Le patriarche donna la bénédiction, l'empereur ses derniers ordres, la trompette de Bélisaire annonça le départ, et chacun, selon ses espérances ou ses désirs, examina avec inquiétude les présages heureux ou défavorables. La flotte relâcha d'abord à Perinthus ou Héraclée, où le général attendit cinq Jours des chevaux de Thrace, don du souverain et présent digne d'un guerrier. Elle traversa ensuite la Propontide, et, au moment où elle s'efforçait de passer le détroit de l'Hellespont, un vent contraire la retint quatre jours à Abydos où Bélisaire donna un exemple remarquable de rigueur et de fermeté. Deux Huns, dans une querelle, suite de l'ivresse, venaient de tuer un de leurs camarades; ils expirèrent sur un gibet en présence de l'armée. Leurs compatriotes, qui se crurent outragés, récusèrent les serviles lois de l'empire et firent valoir les libres privilèges de la Scythie, où une légère amende expiait les fautes de l'ivrognerie et de la colère. Leurs plaintes étaient spécieuses, leurs clameurs bruyantes, et les Romains auraient souffert sans peine cet exemple du désordre et de l'impunité; mais l'autorité et l'éloquence de Bélisaire apaisèrent la sédition naissante; il fit sentir à ses troupes assemblées la nécessité de la justice, l'importance de la discipline, les récompenses de la piété et de la vertu, l'énormité du meurtre qu'on venait de commettre; et il ajouta que l'ivresse des coupables aggravait leur crime au lieu de l'excuser. Dans cette traversée de l'Hellespont aux côtes du Péloponnèse, que les Grecs, après le siège de Troie, avaient faite en quatre jours1, la flotte fut guidée par le vaisseau de tête, qu'on reconnaissait le jour à la couleur rouge de ses voiles, et la nuit aux torches qu'il portait au sommet de son grand mât : lorsqu'elle se trouva entre les îles, et qu'elle doubla les caps de Malée et de Ténare, on recommanda aux pilotes de s'appliquer à maintenir un ordre exact et des intervalles réguliers entre ce grand nombre de navires; le vent étant favorable et ayant peu de force, ils en vinrent à bout; et les troupes débarquèrent saines et sauves à Méthone, sur la côte de Messénie, où elles se reposèrent quelque temps des fatigues de la mer. Elles éprouvèrent jusqu'où la cupidité, revêtue du pouvoir, peut se jouer de la vie de plusieurs milliers d'hommes qui s'exposent courageusement pour le service de la patrie. D'après les règlements militaires, le pain ou le biscuit des Romains devait passer deux fois au four, et les troupes consentaient volontiers à une diminution du quart pour le déchet de la seconde cuisson. Pour tourner à son profit ce misérable bénéfice et épargner la dépense du bois, le préfet, Jean de Cappadoce, avait ordonné de cuire légèrement la farine au feu des bains de Constantinople; et lorsqu'on ouvrit les sacs; on distribua à l'armée une pâte molle et moisie. Une nourriture malsaine, jointe à la chaleur du climat et de la saison, produisit bientôt une maladie épidémique, et donna la mort à cinq cents soldats. Bélisaire rétablit la santé des malades avec du pain frais qu'il se procura à Méthone fit entendre avec courage et indignation les plaintes de la justice et de l'humanité l'empereur prêta l'oreille à ses remontrances, loua le général, mais sans punir le ministre. Du port de Méthone, avant d'entreprendre une route de cent lieues sur la mer Ionienne, entreprise qu'ils regardaient comme très périlleuse, les pilotes longèrent la côte occidentale du Péloponnèse jusqu'à l'île de Zacynthus ou de Zante. Comme il survint un calame, cette traversée employa seize jours; et sans l'ingénieuse précaution d'Antonina, qui avait conserver de l'eau dans des bouteilles de verre enterrées dans du sable, et placées dans un coin du vaisseau où ne pénétraient pas les rayons du soleil, Bélisaire lui-même eût été exposé à toutes les souffrances d'une soif cruelle. Les troupes trouvèrent enfin un asile hospitalier dans le port de Caucana (Caucana, près de Camarina, est au moins à cinquante milles (trois cent cinquante ou quatre cents stades) de Syracuse), sur la côte méridionale de Sicile. Les officiers goths, qui gouvernaient l'île au nom de la fille et du petit-fils de Théodoric, obéirent aux ordres imprudents qu'on leur avait donnés, de recevoir les soldats de Justinien comme des amis et des alliés : ils fournirent des provisions en abondance, ils remontèrent la cavalerie (il s'agit des pâturages de Grosphus, en Sicile. Les chevaux de Théron, dont Pindare a immortalisé les victoires, étaient nés dans ce pays); et Procope, envoyé à Syracuse ne tarda pas à rapporter des détails exacts sur la situation et les desseins des Vandales. Ses rapports déterminèrent Bélisaire à hâter ses opérations, et les vents secondèrent sa prudente impatience. La flotte perdit de vue la Sicile, passa devant l'île de Malte, découvrit les caps de l'Afrique, longea les côtes de cette partie du monde à la faveur d'un fort vent de Nord-Est; et enfin jeta l'ancre au promontoire, de Caput-Vada, à environ cinq journées de chemin au Sud de Carthage (le Caput-Vada de Procope, où Justinien fonda ensuite une ville est le promontoire d'Amon, de Strabon, le Brachodes de Ptolémée, le Capaudia des modernes, et forme une bande longue et étroite qui se prolonge dans la mer).

1. Les Grecs firent même ce voyage en trois jours; et ils jetèrent l'ancre le premier soir à l'île de Ténédos, voisine de Troie; ils arrivèrent à Lesbos le second jour; le troisième, au promontoire d'Eubée, et le quatrième à Argos (Homère, Odyssée, I, 130-183; Wood's Essay an Homer, p. 40-46.) Un corsaire qui avait appareillé de l'Hellespont, arriva au port de Sparte en trois jours. Xenophon., Hellen., l. II, c. 1.

Septembre
533

Bélisaire débarque sur la côte d'Afrique

Si Gelimer eût été instruit de l'approche de l'ennemi; il aurait différé la conquête de la Sardaigne pour s'occuper de la défense de sa personne et de son royaume. Un détachement de cinq mille soldats et de cent vingt galères aurait joint ce qui lui restait de forces en Afrique, et le descendant de Genseric aurait pu surprendre et accabler des vaisseaux de transport à qui la pesanteur de leur chargement ôtait les moyens de combattre, et de légers brigantins qui ne semblaient propres qu'à la fuite. Bélisaire sentit une terreur secrète lorsque, durant la traversée, il entendit ses soldats s'encourager l'un l'autre à manifester leurs craintes : ils se disaient qu'une fois sur la côte, ils espéraient maintenir leur honneur; mais ils ne rougissaient pas d'avouer que, si on les attaquait en mer, ils n'avaient pas assez de courage pour lutter à la fois contre les vents, les flots et les Barbares. Instruit de leurs dispositions, le général saisit la première occasion de les débarquer en Afrique, et il eut la sagesse de rejeter la proposition qu'on avait faite, dans le conseil de guerre, de conduire la flotte et l'armée dans le port de Carthage. Trois mois après le départ de Constantinople, les soldats, les chevaux, des armes et des munitions de guerre, se trouvèrent débarqués en sûreté sur la côte. On laissa cinq hommes à bord de chacun des navires qu'on rangea en demi-cercle : l'armée prit sur la côte un camp qu'on environna d'un fossé et d'un rempart, selon l'ancien usage; et la découverte d'une source d'eau douce, en venant soulagés la soif des soldats, leur inspira une confiance superstitieuse. Le lendemain, quelques-uns des jardins des environs ayant été pillés, Bélisaire, après avoir châtié les coupables, saisit cette occasion légère, mais décisive, pour pénétrer ses troupes des principes de l'équité, de la modération et de la bonne politique. Lorsque je me suis chargé, leur dit-il, du soin de subjuguer l'Afrique, j'ai moins compté sur le nombre ou même sur la bravoure de mes troupes; que sur la disposition amicale des naturels du pays, et la haine immortelle qu'ils portent aux Vandales. Vous pouvez seuls m'ôter ce moyen de succès, si vous continuez à enlever par force ce que vous obtiendriez avec un peu d'argent; de pareilles violences réconcilieront ces implacables ennemis, et ils formeront une juste et sainte ligue contre nous qui venons envahir leur contrée. Une discipline sévère, dont l'armée elle-même sentit bientôt et reconnut les heureux effets, ajouta une nouvelle force à ces exhortations. Les habitants, au lieu, d'abandonner leurs maisons, et de cacher leur blé fournirent en abondance aux Romains, et à un prix modéré, les provisions qui leur étaient nécessaires; les officiers civils de la province, laissés dans leurs fonctions, les exercèrent au nom de l'empereur d'Orient; et le clergé, comme le lui ordonnaient sa conscience et son intérêt, favorisa de tout son pouvoir la cause d'un prince catholique. La petite ville de Sullecte1, qui se trouvait à une journée du camp, eut l'honneur d'être la première à ouvrir ses portes et à repasser sous la domination de ses anciens souverains, Leptis et Adrumète, villes plus considérables, s'empressèrent, à l'approche de Bélisaire, d'imiter cet exemple de fidélité; et le général romain s'avança sans trouver de résistance jusqu'à Grasse, palais des rois vandales, situés à cinquante milles de Carthage. Les Romains fatigués jouirent du repos que leur présentaient de frais bocages, des eaux limpides et des fruits délicieux, et lorsque Procope préféra ces jardins à tous ceux qu'il avait vus dans l'Orient et l'Occident, cette préférence ne doit peut-être s'attribuer qu'au goût particulier de l'historien ou à la fatigue qu'il éprouvait alors. En trois générations, la prospérité et la chaleur du climat avaient énervé le robuste courage des Vandales, devenus peu à peu les plus voluptueux des hommes. Leurs maisons de plaisance et leurs jardins, dignes du nom persan de paradis; leur offraient les jouissances de la fraîcheur et tous les délices du repos. Chaque jour, en sortant du bain, ces Barbares s'asseyaient à une table où l'on servait avec profusion tous les mets recherchés que fournissaient la terre et la mer. Des broderies d'or couvraient leurs robes de soie flottantes comme celles des Mèdes; l'amour et la chasse étaient les occupations de leur vie; à des pantomimes, des courses de char, la musique et les danses de théâtre, amusaient leurs moments de loisir.

1. Sullecte est peut-être la Turris Annibalis, vieil édifice qui est encore aujourd'hui aussi grand que la tour de Londres. La marche de Bélisaire vers Leptis, Adrumetum, etc., tire beaucoup de jour de la campagne de César (Hirtius, de Bell. Afric., avec l'analyse de Guichardt), ainsi que des Voyages de Shaw (p. 105-113) dans cette même contrée.

Septembre
533

Défaite des Vandales

Vandales
Vandales

Durant une marche de dix ou douze jours Bélisaire ne cessa de porter son attention sur des ennemis embusqués, qui à chaque instant, pouvaient fondre sur lui. Un officier de confiance, habile militaire, Jean l'Arménien, conduisait l'avant-garde, composée de trois cents cavaliers, six cents Massagètes, couvraient l'aile gauche à quelque distance : la flotte entière longeait la côte, et perdait rarement de vue l'armée, qui faisait environ douze milles par jour, occupant chaque soir des camps fortifiés ou des villes amies. L'approche des Romains, qui s'avançaient vers Carthage, remplit de trouble et d'effroi l'esprit de Gelimer. Il voulait sagement prolonger la guerre, jusqu'à ce que son frère et ses vétérans fussent revenus de la conquête de la Sardaigne; il déplorait l'imprévoyante politique de ses ancêtres, qui, en détruisant les fortifications de l'Afrique, ne lui avait laissé que la ressource dangereuse de risquer une bataille aux environs de la capitale. Les cinquante mille Vandales qui avaient subjugué l'Afrique s'étaient multipliés de manière qu'à l'époque de l'invasion de Bélisaire, ils formaient cent soixante mille combattants, non compris les femmes et les enfants; et tant de guerriers braves et unis entre eux auraient pu écraser, au débarquement, une troupe peu nombreuse et harassée; mais les partisans du roi captif semblaient plus disposés à écouter les invitations qu'à contrarier les progrès de Bélisaire, et un grand nombre de ces orgueilleux Barbares cachaient leur aversion pour la guerre, sous le prétexte plus honorable de leur haine pour l'usurpateur. Toutefois l'autorité et les promesses de Gelimer rassemblèrent une armée nombreuse, et il concerta ses plans d'une manière assez habile. Il expédia à son frère Ammatas l'ordre de réunir toutes les forces de Carthage, et d'attaquer à dix milles de la ville l'avant-garde des Romains. Gibamond son neveu, qui commandait deux mille cavaliers, eut ordre de fondre sur leur aile gauche tandis que le monarque marchant secrètement de son côté, les prendrait par derrière dans une position qui les priverait du secours et même de la vue de leur flotte. Mais la témérité d'Ammatas lui devint funeste ainsi qu'à son pays : ayant devancé l'heure de l'attaque, il laissa dérrière lui ses compagnons trop lents, et reçut une blessure mortelle, après avoir tué de sa main douze des plus braves soldats ennemis. Sa troupe s'enfuit vers Carthage; le chemin était jonché de morts dans un espace de dix milles, et on avait peine à comprendre que trois cents Romains eussent massacré tant de monde. Les six cents Massagètes mirent en déroute, après un léger combat, le corps du neveu de Gelimer, trois fois plus considérable que le leur; chaque Scythe était animé par l'exemple de son chef, qui, usant du glorieux privilège de sa famille, s'était porté seul en avant pour décocher le premier trait contre l'ennemi. Sur ces entrefaites, Gelimer, ignorant son malheur et égaré au milieu des détours sinueux des collines, dépassa l'armée romaine sans le savoir, et, arriva sur le terrain où venait d'expirer l'imprudent Ammatas. Il pleurât la destinée de son frère et celle de Carthage, et chargea avec l'intrépidité du désespoir les escadrons qui s'avançaient à sa rencontre; il aurait pu pousser plus loin ses avantages et peut-être décider la victoire en sa faveur, s'il n'eût perdu un temps inestimable à rendre aux morts de pieux, mais vains devoirs. Au milieu de ces tristes soins qui abattaient son courage, la trompette de Bélisaire vint frapper ses oreilles. Le général romain, laissant Antonina et son infanterie dans son camp, s'avançait à la tête de ses gardes et du reste de sa cavalerie, pour rallier ses troupes en désordre et ramener la victoire sous ses drapeaux. Cette bataille irrégulière offrait peu de place aux talents d'un général, mais le roi s'enfuit devant le héros, et les Vandales, qui n'avaient jamais attaqué que des Maures, ne purent résister aux armes et à la discipline des Romains. Gelimer précipita sa fuite vers les déserts de la Numidie; il eût du moins la consolation d'apprendre bientôt qu'on avait obéi à ses ordres secrets pour l'exécution d'Hilderic et de ceux de ses partisans qu'il tenait en prison. Cet acte de fureur ne fût utile qu'à ses ennemis. La mort d'un prince légitime excita la compassion du peuple; sa vie aurait embarrassé les Romains victorieux; et un crime qui ne coûtait rien à la vertu du lieutenant de Justinien, le délivra de la cruelle alternative de perdre son honneur ou à abandonner sa conquête.

15 Septembre
533

Carthage

Dès que la tranquillité fut rétablie, les divers corps de l'armée romaine instruisirent mutuellement des pertes qu'ils avaient faites, et Bélisaire campa sur le champ de bataille, qu'on a appelé decimus, parce qu'on y trouvait la dixième borne milliaire depuis Carthage. Craignant avec raison les stratagèmes et les ressources de l'ennemi, il marcha le jour suivant en ordre de bataille, et s'arrêta le soir devant les portes de Carthage; il accorda à ses troupes une nuit de repos, afin qu'au milieu du désordre et des ténèbres la ville ne fût pas exposée à la licence des soldats, ou que ceux-ci ne tombassent pas dans les embuscades qui pouvaient y être cachées. Mais comme les craintes de Bélisaire n'étaient jamais que le résultat des calculs d'une raison froide et intrépide, il vit bientôt qu'il pouvait se fier sans danger aux apparences tranquilles et favorables que lui offrait l'aspect de la capitale : des torches innombrables, signes de la joie publique, y brillaient de toutes parts; on avait ôté la chaîne qui fermait l'entrée du port; les portes étaient ouvertes, et la reconnaissance du peuple saluait et appelait à grands cris ses libérateurs. On proclama la défaite des Vandales et la liberté de l'Afrique la veille de la fête de saint Cyprien, dans un temps où les églises étaient déjà ornées et illuminées, en l'honneur de ce martyr, dont trois siècles de superstition avaient presque fait la divinité du pays. Les ariens, sentant que leur règne était passé, abandonnèrent le temple aux catholiques, qui, aussitôt qu'ils eurent délivré leur saint des mains des profanes, commencèrent leurs cérémonies religieuses, et proclamèrent hautement le symbole de saint Athanase et la croyance de Justinien. Une heure, une heure terrible avait absolument changé la situation des deux partis. Les Vandales, qui, si peu de temps encore auparavant, se livraient à tous les vices des conquérants, suppliants alors, cherchaient un humble refuge dans le sanctuaire de l'église. Un geôlier épouvanté tirait d'un cachot du palais où ils étaient renfermés, des marchands sujets de l'empereur, et implorait la protection de ses captifs, en leur montrant, par une ouverture de la muraille, les voiles de la flotte romaine. Les navires, après s'être séparés de l'armée, avaient longé la côte avec précaution jusqu'au promontoire d'Hermé, où ils apprirent les premières nouvelles de la victoire de Bélisaire. Les capitaines, fidèles à ses instructions, allaient mouiller à environ vingt milles de Carthage, lorsque d'habiles marins les avertirent des dangers de la côte et des indices d'une tempête. Ignorant toujours la révolution, ils ne voulurent pas entreprendre de forcer la chaîne du port, ainsi qu'on le leur proposait; et le port et le faubourg de Mandracium furent seuls exposés à quelques insultes de la part d'un officier inférieur qui se sépara de ses chefs et agit contre leurs ordres. Le reste de la flotte profita d'un bon vent, et, après avoir atteint l'étroite ouverture de la Goulette1, jeta l'ancre dans le profond et vaste lac de Tunis, c'est-à-dire à environ cinq milles de la capitale. Aussitôt que Bélisaire fut instruit de son arrivée, il envoya l'ordre de faire descendre à terre sur-le-champ la plus grande partie des mariniers, afin qu'ils vinssent assister à son triomphe, et grossir le nombre des Romains. Avant de leur permettre de passer les portes de Carthage, il les exhorta, dans un discours digne de son caractère et de la circonstance, à ne pas souiller la gloire de leurs armes, à se souvenir que si les Vandales avaient été des tyrans, les Romains les libérateurs de l'Afrique, devaient respecter les naturels du pays comme les sujets volontaires et affectionnés de leur commun maître. Les vainqueurs traversèrent la ville les rangs serrés, et prêts à combattre si l'ennemi se montrait. La police sévère que maintint le général les pénétra du devoir de l'obéissance; et dans un siècle où l'usage et l'impunité autorisaient l'abus de la conquête, le génie d'un seul homme réprima les passions d'une armée victorieuse. On n'entendit pas la voix de la menace, ni celle de la plainte. Le commerce de la ville ne fut pas interrompu : tandis que l'Afrique changeait de maître et de gouvernement, les boutiques demeurèrent ouvertes et remplies d'acheteurs; et lorsqu'on eut placé des gardes nombreuses, les soldats se retirèrent tranquillement dans les maisons qui leur avaient été assignées. Bélisaire occupa le palais et s'assit sur le trône de Genseric. Il reçut et distribua le butin fait sur les Barbares; il fit grâce de la vie aux Vandales tremblants, et s'efforça de réparer les dommages que le faubourg de Mandracium avait soufferts dans la nuit précédente. Il donna à ses principaux officiers un souper, qui eut l'appareil et la magnificence d'un banquet royal. Les officiers du monarque servirent respectueusement le vainqueur; mais au milieu de ce festin, où les spectateurs équitables célébraient la fortune et le mérite de Bélisaire, ses envieux flatteurs empoisonnaient secrètement tout ce qui dans ses paroles et dans ses actions pouvait éveiller les soupçons d'un empereur méfiant. Ces spectacles fastueux, qu'on ne doit pas mépriser comme inutiles lorsqu'ils attirent le respect du peuple, employèrent une journée; mais l'esprit actif de Bélisaire, qui au milieu de l'orgueil du triomphe savait prévoir la possibilité d'une défaite, ne voulait pas que l'empire romain en Afrique dépendit de la fortune des armes ou de la faveur populaire. Les fortifications de Carthage avaient été seules épargnées par les rois des Vandales; mais durant les quatre-vingt-quinze années de leur domination, leur indolence et leur imprévoyance les avaient laissées tomber en ruines. Un conquérant plus sage répara, avec une incroyable activité, les murs et les fossés de cette ville. Sa libéralité encouragea les ouvriers : soldats, matelots et citoyens se livrèrent à l'envi à ces utiles travaux; et Gelimer, qui avait craint d'exposer sa personne dans une ville ouverte, y vit avec étonnement et avec désespoir, s'élever une forteresse imprenable.

1. La mer, la terre, les rivières, toutes les parties des environs de Carthage sont presque aussi changées que le peuvent être les travaux des hommes. On ne distingue plus aujourd'hui du continent l'isthme sur lequel était bâtie la ville; le havre est une plaine desséchée, et le lac ou stagnum n'offre plus qu'un marais coupé par un courant d'eau de six ou sept pieds de profondeur. Voyez d'Anville, Geogr. Anc., t. III, p. 82; Shaw's Travels, p. 7-84; Marmol, Description de l'Afrique, t. II, p. 465; et de Thou, LVIII, 12, t. III, p. 334.

Novembre
533

Défaite totale de Gelimer et des Vandales

Ce monarque infortuné, après la perte de sa capitale, s'attachait à rassembler les débris d'une armée plutôt dispersée que détruite par ses défaites précédentes, et l'espoir du pillage y attira quelques troupes de Maures. De son camp de Bulla, à quatre journées de Carthage, il insulta cette capitale, qu'il priva d'un aqueduc, promit une grande somme pour chaque tête de Romain qu'on lui apporterait, affecta d'épargner les personnes et les biens de ses sujets africains, et négocia en secret avec les sectaires ariens et avec les Huns, alliés des Romains. Dans cette cruelle position, la conquête de la Sardaigne ne servit qu'à augmenter ses douleurs; car cette expédition inutile lui avait coûté cinq mille de ses plus braves soldats, et il n'éprouva que de la honte et des chagrins en lisant les lettres triomphantes de son fidèle, Zano, qui ne doutait pas que le roi n'eût, à l'exemple de ses aïeux, puni les Romains de leur témérité : Hélas ! Mon frère, lui répondit Gelimer, le ciel s'est déclaré contre notre malheureuse nation. Tandis, que vous avez conquis la Sardaigne, nous avons perdu l'Afrique. A peine Bélisaire s'est montré, avec une poignée de soldats, que le courage et la prospérité ont abandonné les Vandales. Gibamond votre neveu, Ammatas votre frère, ont péri par la perfide lâcheté de leurs troupes. Nos chevaux, nos navires, Carthage elle-même, et toute l'Afrique, sont au pouvoir de l'ennemi. Cependant les Vandales continuent de préférer un repos ignominieux à l'intérêt de leurs femmes, de leurs enfants, de leurs richesses et de leur liberté. Il ne nous reste que les champs de Bulla et l'espoir de notre valeur. Abandonnez la Sardaigne, volez à notre secours, venez rétablir notre empire ou mourir avec nous. Zano fit part aux principaux des Vandales de ces douloureux événements; mais il eut soin de les cacher aux naturels de l'île. Les troupes, embarquées sur cent vingt galères dans le port de Cagliari, mouillèrent le troisième jour sur les confins de la Mauritanie, et se hâtèrent de joindre, dans le camp de Bulla, les étendards de leur roi. Une profonde tristesse présida à cette entrevue; les deux héros s'embrassèrent, versèrent des larmes, pleurèrent en silence : on ne fit pas de questions sur la victoire en Sardaigne. On ne parla pas des désastres de l'Afrique; ils voyaient toute l'étendue de leurs maux, et l'absence de leurs femmes et de leurs enfants prouvait assez que la mort ou la captivité avait été leur partage. Les instances du roi, l'exemple de Zano, et le danger qui menaçait la monarchie et la religion, réveillèrent enfin les indolents Vandales et réunirent tous les esprits. Tous les guerriers de la nation marchèrent au combat; et leur nombre augmenta avec une telle rapidité, qu'avant d'arriver à Tricameron, à environ vingt milles de Carthage, ils se vantaient, peut-être avec quelque exagération, de surpasser dix fois en nombre la petite armée des Romains : mais cette armée était commandée par Bélisaire. Certain de la valeur de ses troupes, il se laissa surprendre par les Barbares à une heure où il ne devait pas s'attendre au combat. Les Romains se trouvèrent sous les armes au premier signal; un ruisseau couvrait leur front; la cavalerie formait la première ligne que Bélisaire, placé au centre, soutenait à la tête de cinq cents de ses gardes : l'infanterie, postée à quelque distance, composait la seconde ligne; et l'habile lieutenant de Justinien, surveillant le poste séparé et la fidélité suspecte des Massagètes, qui réservaient en secret leurs secours aux vainqueurs. Procope a rapporté, et le lecteur suppléera aisément les harangues des deux généraux, qui, par les arguments les plus analogues à leur situation, cherchèrent à pénétrer leurs soldats de l'importance de la victoire et du mépris de la vie. Zano et les vainqueurs de la Sardaigne occupaient le centre de la ligne; et si la multitude des Vandales avait montré la même intrépidité, le trône de Genseric serait demeuré solidement affermi. Après avoir lancé leurs javelines et leurs armes de trait, ils tirèrent l'épée, et attendirent les Romains; la cavalerie de ceux-ci passa trois fois le ruisseau et fut repoussée trois fois. Le combat parut indécis jusqu'à l'instant où Zano reçoit un coup mortel, et où la bannière de Bélisaire fut déployée. Gelimer regagna son camp, les Huns se joignirent aux Romains dans la poursuite des vaincus, et les vainqueurs dépouillèrent les morts. On ne trouva sur le champ de bataille, que cinquante soldats de Bélisaire et huit cents Vandales; et ce fut ce combat, si peu sanglant, qui fit disparaître une nation et transféra à d'autres souverains l'empire de l'Afrique. Le soir, Bélisaire mena son infanterie à l'attaque du camp, et la fuite honteuse de Gelimer prouve la vanité de ces paroles qu'il avait prononcées peu de temps auparavant, que pour les vaincus la mort est un bonheur, la vie un fardeau, et l'infamie la seule chose à redouter. Son départ fut secret; mais aussitôt que les Vandales se furent aperçus que leur roi les abandonnait, ils se dispersèrent à la hâte, occupés seulement de leur sûreté personnelle, et oubliant tout ce qui peut être cher et précieux au coeur humain. Les Romains entrèrent sans résistance dans le camp des vaincus; les ténèbres et la confusion de la nuit prêtèrent leurs voiles aux désordres les plus effrénés. Ils égorgèrent sans pitié tout Vandale qui se présenta devant eux. Les veuves et les filles des vaincus subirent le pouvoir et la brutalité des soldats, dont leur beauté ou leur richesse enflammait la licencieuse cupidité. L'avarice elle-même fût presque rassasiée du pillage de tant de trésors en or et en argent accumulés par le despotisme et par l'économie durant une longue période de prospérité et de paix. Au milieu de cette licence, les troupes même personnellement attachées à Bélisaire oublièrent leur circonspection et leur respect accoutumés. Enivrés de débauche et de rapine, ses soldats parcouraient, seuls ou en petits détachements, les champs voisins, les bois, les rochers et les cavernes capables de recéler encore quelques richesses. Chargés de butin, ils quittaient leurs rangs et erraient sans guide sur le chemin de Carthage; et si l'ennemi eût osé revenir, il aurait à peine échappé un petit nombre des vainqueurs. Pénétré de la honte et du danger d'un pareil désordre, Bélisaire passa une nuit pénible sur le champ de bataille, théâtre de sa victoire. A la pointe du jour, il arbora son drapeau sur une colline; il rappela ses gardes et ses vétérans, et rétablit peu à peu dans son camp la soumission et la discipline. Il mettait un égal intérêt à vaincre ceux de ses ennemis qui se défendaient et à sauver ceux qui se montraient soumis. On ne trouva plus de Vandales que dans les églises ils s'étaient réfugiés en suppliants; il les protégea par son autorité; et les fit désarmer et renfermer séparément afin qu'ils ne pussent troubler la paix publique, ni devenir victimes de la vengeance populaire. Après avoir envoyé un léger détachement à la poursuite de Gelimer, le général se porta avec toute son armée à dix journées de là, jusqu'à Hippo-Regius, qui ne possédait plus les reliques de saint Augustin1. La saison et la nouvelle certaine que le prince vandale s'était réfugié dans l'inaccessible contrée des Maures, déterminèrent Bélisaire à abandonner une vaine poursuite, et à prendre ses quartiers d'hiver à Carthage, d'où il envoya son principal lieutenant informer l'empereur qu'en trois mois il avait achevé la conquête de l'Afrique.

1. Les évêques d'Afrique, lors de leur exil en Sardaigne (A. D. 500), avaient emporté les reliques de saint Augustin. On croyait au huitième siècle que Luitprand, roi des Lombards, avait transporté (A. D. 721) ces reliques de la Sardaigne à Pavie. En 1695, les augustins de Pavie trouvèrent un caveau en ruines, un tombeau de marbre, un coffre d'argent, un linceul de soie, des ossements, du sang, etc., et peut-être l'inscription portant le nom d'Agostino en lettres gothiques; mais la raison et l'envie ont contesté cette découverte. Baronius, Annal., A. D. 725, n° 2-9; Tillemont, Mem. eccles., t. XIII, p. 944; Montfaucon, Diar. italic., p. 26 30. Muratori (Antiq. Ital. Medii Ævi, t. V, Dissent. 58, p. 9), qui avait composé un traité sur cet objet avant le décret de l'éévêque de Pavie et du pape Benoît XIII.

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Conquête de l'Afrique

Bélisaire disait la vérité. Ce qui restait de Vandales abandonna sans résistance ses armes et sa liberté. Les environs de Carthage se soumirent aussitôt que Bélisaire parut, et le bruit de sa victoire subjugua successivement les provinces les plus éloignées. La ville de Tripoli se maintint dans la fidélité qu'elle avait volontairement montrée à l'empereur. La Sardaigne et la Corse se rendirent à un officier qui leur présenta, au lieu d'une épée, la tête du brave Zano; et les îles de Majorque, de Minorque et d'Ivica, consentirent humblement à demeurer des dépendances du royaume d'Afrique. Césarée, ville royale, qu'à moins d'une grande exactitude géographique, on pourrait confondre avec la ville actuelle d'Alger, était située à trente journées à l'Ouest de Carthage. Les Maures infestaient la route de terre, mais la mer était ouverte, et les Romains en étaient alors les maîtres. Un tribun actif et prudent fut chargé de remonter par mer jusqu'au détroit, et s'empara de Sépem ou Ceuta, située en face de Gibraltar, sur la côte d'Afrique. Justinien embellit et fortifia dans la suite ce poste éloigné, flatté à ce qu'il parait de la vaine gloire d'étendre son empire jusqu'aux colonnes d'Hercule. Ce fut au moment où il se disposait à publier les Pandectes des lois romaines, qu'il apprit la nouvelle des succès de Bélisaire; soit dévotion, soit jalousie, il glorifia la Providence, et n'avoua que par son silence le mérite de son heureux général. Empressé d'abolir la tyrannie spirituelle et temporelle des Vandales, il s'occupa sans délai de relever entièrement l'Eglise catholique; il rétablit et augmenta libéralement la juridiction, les richesses et les immunités, qui forment peut-être la partie la plus essentielle de la communion épiscopale; il supprima le culte des ariens, proscrivit les assemblées des donatistes; et le synode de Carthage composé de deux cent dix-sept évêques applaudit à la justice de ces saintes représailles. On présume bien que dans une pareille occasion, peu de prélats orthodoxes s'absentèrent; mais leur petit nombre, comparé au nombre deux ou trois fois plus considérable des évêques des anciens conciles, annonce clairement combien étaient déchus et l'Eglise et l'Etat. Tandis que Justinien se montrait le défenseur de la foi, il se flattait que son général victorieux étendrait bientôt sa domination sur toute la partie de l'Afrique qui dépendait de l'empire avant l'invasion des Maures et des Vandales, Bélisaire eut ordre d'établir cinq ducs ou commandants à Tripoli, à Leptis, à Cirta, à Césarée et en Sardaigne, et de calculer le nombre de troupes palatines, ou soldats de frontières, nécessaire pour la défense de l'Afrique. On jugea que le royaume des Vandales méritait la présence d'un préfet du prétoire; quatre consulaires et trois présidents administrèrent sous lui les sept provinces soumises à sa juridiction civile. On fixa minutieusement le nombre des officiers inférieurs, comme secrétaires, messagers ou assistants, on en attribua trois cent quatre-vingt-seize au préfet, et cinquante à chacun de ses subdélégués : on régla rigoureusement leurs salaires et leurs gratifications, fixation qui confirma leurs droits sans prévenir les abus. Ces magistrats purent être à charge au public, mais non pas inutiles, car sous le nouveau gouvernement, qui affectait de faire revivre la liberté et l'équité de la république romaine, les questions subtiles de droit et de possession se multiplièrent sans mesure. L'empereur, voulant au moment de la conquête, tirer de riches contributions des sujets d'Afrique, leur permit de réclamer, même au troisième degré et en ligne collatérale, les maisons et les terres dont les Vandales avaient injustement dépouillé leurs familles. Après le départ de Bélisaire, qui agissait en vertu d'une commission spéciale très étendue, il n'y eut pas de général ordinaire de l'Afrique; mais la charge de préfet du prétoire fut, donnée à un guerrier. Justinien, selon son usage, réunit les pouvoirs civils et militaires en la personne du principal administrateur, et en Afrique ainsi qu'en Italie représentant de l'empereur reçut bientôt le titre d'exarque.

printemps
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Misère et captivité de Gelimer

Toutefois la conquête de l'Afrique demeurait imparfaite jusqu'au moment où Gelimer serait livré mort ou vif aux Romains. Ce prince, inquiet du sort de ses armes, avait ordonné secrètement de conduire une partie de son trésor en Espagne, et il espérait trouver un sûr asile à la cour du roi des Visigoths; mais son projet fut renversé par le hasard, par la perfidie des siens et l'infatigable poursuite de ses ennemis, qui ne lui permirent pas de rembarquer, et qui chassèrent ce monarque infortuné, jusqu'à Papua, montagne inaccessible de l'intérieur de la Numidie, où il se retira avec un petit nombre de fidèles compagnons. Il y fut aussitôt assiégé par Pharas, dont la véracité et la tempérance ont obtenu d'autant plus d'éloges, que ces qualités se trouvaient plus rarement chez les Hérules, les plus corrompus des Barbares. Pharas, après avoir vainement essayé d'escalader la montagne, tentative qui lui coûta cent dix soldats, résolut de continuer le siège durant l'hiver, et d'attendre l'effet de la misère et de la faim sur l'esprit du roi vandale. De toutes les habitudes au plaisir, de toutes les jouissances que s'empressaient de fournir à ses désirs la richesse et l'industrie, ce prince avait passé à la pauvreté des Maures, supportable, seulement à des hommes qui ne connaissaient pas de condition plus heureuse. Ils couchaient pêle-mêle avec leurs femmes, leurs enfants, leur bétail, et dans des huttes faites de boue et de claies, qui emprisonnaient la fumée et ne recevaient pas de jour. De sales vêtements les couvraient à peine; ils ne connaissaient ni l'usage du gain ni celui du vin; des espèces de gâteaux composés d'avoine ou d'orge, et demi-cuits sous la cendre, formaient la nourriture que ces sauvages affamés dévoraient à peine préparée. C'était assez pour accabler les forces de Gelimer des rigueurs d'un genre de vie si étrange et si nouveau pour lui, mais ses souffrances étaient rendues plus grandes par le souvenir de sa grandeur passée, l'insolence journalière de ses protecteurs, et par les justes craintes qu'il ressentait que la légèreté des Maures et l'appât d'une récompense ne les engageassent à trahir les droits de l'hospitalité. Pharas qui connaissait sa situation, lui écrivit une lettre dictée par l'humanité et la bienveillance. Comme vous, lui mandait le chef des Hérules, je suis un Barbare sans lettres; mais je sais dire ce qu'inspirent le bon sens et un coeur honnête. Pourquoi voulez-vous persister dans une opiniâtreté désespérée? Pourquoi voulez-vous vous perdre, et perdre avec vous votre famille et votre nation ? Votre résistance est-elle fondée sur l'amour de la liberté et sur la haine de l'esclavage ? Hélas ! Mon cher Gelimer, n'êtes-vous pas le plus malheureux des esclaves, et l'esclave de la vile nation des Maures ? Ne vaudrait-il pas mieux vivre à Constantinople dans la pauvreté et la servitude, que de régner en monarque absolu sur la montagne de Papua ? Regardez-vous comme honteux d'être le sujet de Justinien ? Bélisaire est son sujet; et moi, dont la naissance n'est pas inférieure à la votre, je ne rougis pas d'obéir à l'empereur romain. Ce monarque généreux vous accordera de riches domaines, une place au sénat, et la dignité de patrice : telles sont ses favorables intentions, et vous pouvez compter en toute sûreté sur la parole de Bélisaire. Tant que le ciel nous condamne à souffrir, la patience est une vertu; mais c'est un aveugle et stupide désespoir que de rejeter la délivrance qui nous est offerte. - Je ne suis pas insensible, lui répondit le roi des Vandales, à la justesse et à la douceur de vos conseils; mais je ne puis me résoudre à devenir l'esclave d'un injuste ennemi qui a mérité mon implacable haine. Je ne l'avais jamais offensé par mes paroles ni par mes actions, et cependant il a envoyé contre moi, je ne sais d'où, un certain Bélisaire qui m'a précipité du trône dans cet abîme de misère. Justinien est homme, il est prince, ne craint-il pas un pareil revers de fortune ? Je ne puis en dire davantage, le chagrin me suffoque. Envoyez-moi, je vous supplie, envoyez-moi, mon cher Pharas une lyre, une éponge et un pain. Pharas apprit du messager de Gelimer le motif de ces trois singulières demandes : depuis longtemps le roi d'Afrique n'avait pas goûté de pain; ses yeux étaient incommodés d'une fluxion, suite de ses fatigues ou de ses larmes continuelles; et, pour adoucir ses tristes journées, il voulait chanter ses malheurs sur la lyre. Pharas fût ému de pitié, et il envoya les présents singuliers qui lui étaient demandés. Cependant son humanité même lui fit redoubler de vigilance afin de déterminer son prisonnier à adopter une résolution avantageuse aux Romains et salutaire à lui-même. La nécessité et la raison triomphèrent à la fin de l'opiniâtreté de Gelimer; un envoyé de Bélisaire lui confirma au nom de l'empereur, les promesses de sûreté personnelle et d'un traitement honorable. Le roi des Vandales descendit de sa montagne. La première entrevue publique eut lieu dans un des faubourgs de Carthage; et lorsque le prince captif aborda son vainqueur, il poussa un éclat de rire. La foule put croire que les chagrins avaient altéré la raison de Gelimer; mais les observateurs habiles jugèrent que, par une gaîté si déplacée dans sa triste situation, il voulait faire connaître, combien les scènes passagères des grandeurs humaines méritent peu de nous occuper sérieusement1.

1. Hérodote décrit heureusement les bizarres effets du chagrin dans un autre prince captif : Psammeticus d'Egypte, à qui de petits malheurs arrachèrent des larmes, tandis qu'il ne parut pas ému d'autres malheurs bien plus grands (l. III, c. 14). Bélisaire pouvait étudier son rôle dans l'entrevue de Paul-Emile et de Persée; mais il est probable qu'il n'avait jamais lu Tite-Live ou Plutarque, et sa générosité n'avait pas besoin de leçons.

Automne
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Retour et triomphe de Bélisaire

On put bientôt après justifier ce mépris par un exemple de cette autre vérité non moins commune, que la flatterie s'attache au pouvoir, et l'envie au mérite supérieur. Les chefs de l'armée romaine osèrent être jaloux d'un héros. Ils assuraient avec perfidie, dans leurs dépêches particulières, que le conquérant de l'Afrique, fier de sa réputation et de l'attachement public songeait à monter sur le trône des Vandales. Justinien prêta trop patiemment l'oreille à ces accusations, et le silence qu'il garda fut un effet de ses soupçons plutôt que de sa confiance. On laissa, il est vrai, au choix de Bélisaire, l'alternative honorable de demeurer en Afrique ou de revenir dans la capitale; mais, d'après des lettres interceptées et ce qu'il savait du caractère de l'empereur, il sentit qu'il devait renoncer à la vie, ou arborer l'étendard de la révolte, ou enfin confondre ses ennemis par sa présence et sa soumission. L'innocence et le courage déterminèrent son choix; il fit précipitamment embarquer ses gardes, ses captifs et ses trésors; et sa navigation fût si heureuse, qu'il arriva à Constantinople avant qu'on sût certainement qu'il avait quitté le port de Carthage. Une loyauté si franche dissipa les soupçons de Justinien; la reconnaissance publique fit taire et irrita l'envie, et un troisième vainqueur d'Afrique obtint les honneurs du triomphe, cérémonie que la ville de Constantin n'avait jamais vue, et que l'ancienne Rome, depuis le règne de Tibère, avait réservée aux heureuses armes des Césars. Le cortège triomphal sortit du palais de Bélisaire, traversa les principales rues et se rendit à l'Hippodrome. Cette mémorable journée sembla punir les offenses de Genseric, et expier la honte des Romains. On y déploya toute la richesse des nations, les trophées d'un luxe guerrier et celle de la mollesse, de riches armures, des trônes d'or, et les chars de parade qui avaient servi à la reine des Vandales; la vaisselle massive du banquet royal, des pierres précieuses sans nombre, des statues et des vases d'une forme élégante, un trésor plus solide en pièces d'or et les ornements sacrés du temple juif, qu'après de si longs voyages on déposa respectueusement dans l'église chrétienne de Jérusalem. Une longue file de nobles Vandales venait ensuite déployant à regret leur haute stature et leur contenance. Gelimer s'avançait à pas lents, revêtu d'une robe de pourpre, en gardant toujours la majesté d'un roi. Il ne laissât pas échapper une larme, ne fit pas entendre un soupir. Son orgueil et sa piété tirèrent quelque consolation de ces paroles de Salomon, qu'il répéta souvent : Vanité ! Vanité ! Tout est vanité. Au lieu de se montrer sur un char de triomphe traîné par quatre chevaux ou par quatre éléphants, le modeste vainqueur marchait à pied à la tête de ses braves compagnons : sa prudence l'avait peut-être engagé à refuser un honneur trop éclatant pour un sujet, et sa grande âme pouvait dédaigner un char si souvent souillé par les plus vils tyrans. Ce glorieux cortège entra dans l'Hippodrome, fut salué par les acclamations du sénat et du peuple, et s'arrêta devant le trône sur lequel Justinien et Théodora attendaient l'hommage du roi captif et du héros victorieux.

(Bélisaire est seul consul : 1er janvier 535) Bélisaire et Gelimer firent l'adoration accoutumée; en se prosternant ils touchèrent avec respect le piédestal d'un prince qui n'avait jamais tiré l'épée, et d'une prostituée qui avait dansé sur le théâtre. Il fallut une légère violence pour venir à bout de l'opiniâtre fierté du petit-fils de Genseric; et son vainqueur, quoique habitué à la servitude, put sentir son âme se révolter en secret. Il fut sur-le-champ déclaré consul pour l'année suivante, et le jour de son inauguration ressembla à un second triomphe : des captifs vandales portèrent sa chaise curule sur leurs épaules, et des coupes d'or, de riches ceintures, fruit des dépouilles de la guerre, furent jetées avec profusion au milieu de la population.

Automne
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Disparition de Gelimer et des Vandales

Mais la plus noble récompense de Bélisaire fut la fidélité avec laquelle on exécuta le traité sur lequel il avait engagé son honneur au roi des Vandales. Les scrupules religieux de Gelimer, attaché à l'hérésie d'Arius, se trouvant incompatibles avec la dignité de sénateur et de patricien, l'empereur lui donna un vaste domaine dans la province de Galatie où le monarque détrôné se retira avec sa famille et ses amis, et où il trouva la paix, l'abondance, et peut-être le contentement. On eut pour les filles d'Hilderic les égards et la tendresse qu'on devait à leur âge et à leur malheur; Justinien et Théodoric se chargèrent de l'honneur d'élever et d'enrichir les descendantes du grand Théodose. Les plus grands des jeunes Vandales formèrent cinq escadrons de cavalerie qui adoptèrent le nom de leur bienfaiteur, et qui, dans les guerres de Perse, soutinrent la gloire de leurs aïeux. Mais ces exceptions en petit nombre, et déterminées en faveur de la naissante et du courage, ne suffisent pas pour éclairer le sort d'une nation qui avant l'expédition si courte et si peu meurtrière de Bélisaire, comptait plus de six cent mille personnes. Il est vraisemblable qu'après l'exil de leur roi et de leur noblesse, les restes de la peuplade payèrent leur sûreté du sacrifice de leur caractère, de leur religion et de leur langue, et que leur postérité dégénérée se mêla insensiblement dans la foule obscure des sujets d'Afrique. Toutefois un voyageur de nos jours a trouvé au centre des peuplades maures le teint blanc et la longue chevelure d'un peuple du Nord; et l'on croyait jadis que les plus courageux ces Vandales, cherchant à se soustraire au pouvoir ou même à la connaissance des Romains, avaient trouvé une liberté solitaire sur les côtes de l'océan Atlantique. L'Afrique, où ils avaient régné, devint leur prison; ils ne pouvaient plus ni espérer ni désirer de retourner sur les bords de l'Elbe, où leurs compatriotes, moins entreprenants, erraient encore au milieu de leurs forêts. Il était impossible aux lâches d'affronter les mers inconnues et les Barbares qui se présentaient devant eux : ceux qui avaient du coeur ne pouvaient se résoudre à porter dans leur patrie leur misère et leur honte, à se mettre dans le cas de faire la description de ces royaumes qu'ils avaient perdus, et de réclamer une portion du modeste héritage auquel ils avaient renoncé presque tous dans des temps plus heureux. Les Vandales habitent aujourd'hui plusieurs bourgades populeuses de la Lusace entre l'Elbe et l'Oder; ils y conservent leur langage, et leurs coutumes. Le nom et la situation de cette peuplade malheureuse sembleraient annoncer qu'elle a la même origine que les conquérants de l'Afrique; mais son dialecte esclavon donne lieu de la regarder comme le dernier reste de colonies qui succédèrent aux Vandales originaires, déjà dispersés ou détruits au temps de Procope.

Si Bélisaire se fût laissé aller à quelque incertitude sur ce que lui prescrivait son devoir, il aurait pu alléguer, contre l'empereur lui-même, l'indispensable nécessité d'arracher l'Afrique à un ennemi plus barbare que les Vandales. Les Maures ignoraient l'usage de l'alphabet1. On ne peut fixer d'une manière précise les bornes de leur pays; une immense contrée était ouverte aux bergers de la Libye; les saisons et les pâturages réglaient leurs mouvements; et leurs cabanes grossières, le petit nombre de leurs meubles, ne leur coûtaient pas plus de peine à transporter que leurs armes, leurs familles, les moutons, les boeufs et les chameaux, qui composaient leurs richesses. Tant que la puissance romaine donna des lois en Afrique, ils se tinrent à une distance respectueuse de Carthage et de la côte de la mer; sous le faible règne des Vandales, ils s'emparèrent des villes de la Numidie; ils occupèrent les bords de la mer depuis Tanger jusqu'à Césarée, et ils s'établirent impunément au milieu de la fertile province de Byzacium. L'armée redoutable et la conduite adroite de Bélisaire assurèrent la neutralité des princes maures, dont la vanité aspirait à recevoir de l'empereur les insignes de la royauté. Ils furent étonnés de la rapidité de ses succès et tremblèrent devant leur vainqueur; mais l'approche de son départ fit cesser les craintes de ces peuples superstitieux et sauvages. La multitude de leurs femmes les rendit indifférents à la sûreté de ceux de leurs enfants que les Romains détenaient en otages; et lorsque Bélisaire quitta le port de Carthage, il entendit les cris des habitants de la province, et il vit presque les flammes des édifices que brûlaient les Maures. Toutefois il persista dans sa résolution; seulement il laissa une partie de ses gardes pour renforcer les garnisons trop faibles, et il donna le commandement de l'Afrique à l'eunuque Salomon, qui ne se montra pas indigne de remplacer Bélisaire. L'ennemi, lors de sa première invasion, surprit et coupa quelques détachements commandés par deux officiers de mérite; mais Salomon rassembla sur-le-champ ses troupes; il partit de Carthage, et, pénétrant dans l'intérieur du pays, livrât deux grandes batailles où il tua soixante mille Barbares. Les Maures comptaient sur leur nombre, sur leur agilité et sur leurs montagnes inaccessibles; on dit que l'aspect et l'odeur de leurs chameaux jetèrent quelque confusion dans la cavalerie romaine; mais lorsqu'on lui eut ordonné de mettre pied à terre; elle se moqua de ce vain obstacle; et dès que les escadrons eurent gravi les collines, l'armure éclatante et les évolutions régulières des Romains éblouirent la troupe désordonnée et presque nue des Maures, et la prédiction de leurs prophétesses, qui annonçait que les Maures seraient défaits par un ennemi sans barbe, fut accomplie à plusieurs reprises. L'eunuque victorieux se porta à treize journées de Carthage, afin d'assiéger le mont Aurasius, qu'on regardait comme la citadelle et en même temps le jardin de la Numidie. Cette chaîne de collines, qui est une branche de l'Atlas, offre, dans une circonférence de cent vingt milles, une rare variété de sol et de climats. Les vallées intermédiaires et les plaines élevées offrent de riches pâturages, des ruisseaux qui ne tarissent jamais, et des fruits d'un goût délicieux et d'une grosseur peu commune. Les ruines de Lambesa, cité romaine qui allait été le poste d'une légion et avait contenu dans ses murs quarante mille habitants, ornent cette belle solitude. Le temple ionique d'Esculape est environné de huttes des Maures, et on voit paître des troupeaux au milieu d'un amphithéâtre que dominent des colonnes d'ordre corinthien. Au-dessus du niveau de la montagne, s'élève à pic un rocher où les princes africains avaient retiré leurs femmes et leurs trésors; et c'est un proverbe familier chez les Arabes, qu'il faut être en état de manger du feu pour oser attaquer la cime escarpée et les farouches habitants du mont Aurasius. L'eunuque Salomon forma deux fois ce hardi projet; la première, il se retira avec quelque perte; la seconde, sa patience et ses munitions étant presque épuisées, il eût été forcé de se retirer encore, s'il n'eût cédé à la valeur impétueuse de ses troupes, qui, au grand étonnement des Maures, escaladèrent hardiment la montagne, le camp des ennemis, et arrivèrent au sommet du rocher Géminien. On éleva une citadelle pour garder cette conquête importante et rappeler aux Barbares leur défaite. Salomon, qui continua sa marche à l'occident, réunit à l'empire romain la province de la Mauritanie-Sitifi, qui s'en trouvait détachée dès- longtemps. La guerre des Maures dura plusieurs années, après le départ de Bélisaire; mais les lauriers qu'il laissa cueillir à son fidèle lieutenant doivent être regardés, comme une suite de sa victoire.

1. Salluste nous peint les Maures comme l'armée d'Hercule (de Bell. Jugurth., c. 18), et Procope (Vandal., l. II, c. 10) comme les descendants des Cananéens qui prirent la fuite devant le brigand Josué. Il cite deux colonnes avec une inscription phénicienne.

Automne
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Les Visigoths

Les Visigoths
Les Visigoths

Les fautes passées, qui corrigent quelquefois un individu parvenu à un âge mûr, sont rarement utiles aux générations qui se succèdent les unes aux autres. Les nations de l'antiquité, peu occupées de se secourir mutuellement, avaient été successivement vaincues et asservies par les Romains. Instruits par cette terrible leçon, les Barbares de l'Occident auraient dû se confédérer, et, par des plans calculés à propos, arrêter l'ambition sans bornes de Justinien. La même erreur se renouvela et produisit les mêmes conséquences; les Goths de l'Italie et ceux de l'Espagne, sans songer au danger dont ils étaient menacés, virent avec indifférence, ou plutôt avec joie, la rapide destruction de l'empire vandale. Après l'extinction de la famille royale, Theudès, chef brave et puissant, était monté sur le trône d'Espagne, qu'il avait gouverné d'abord au nom de Théodoric et du prince son petit-fils. Les Visigoths assiégèrent sous ses ordres la forteresse de Ceuta, sur la côte d'Afrique; mais tandis qu'ils passaient tranquillement dans la dévotion le jour du repos institué par l'Eglise, une sortie de la garnison vint troubler la pieuse sécurité de leur camp, et le roi lui-même ne se débarrassa qu'avec beaucoup de peines et de dangers des mains d'un ennemi sacrilège. Bientôt son orgueil et son ressentiment purent être satisfaits par une ambassade suppliante de l'infortune Gélimer, qui, dans sa détresse, implorait les secours du monarque espagnol; mais, au lieu de sacrifier ces indignes passions à la générosité et à la prudence, Theudès amusa les envoyés de Gelimer jusqu'au moment où il fut secrètement instruit de la perte de Carthage; et alors il les renvoya, leur conseillant, en termes équivoques et méprisants, d'aller s'informer au vrai, dans leur pays, de la situation des Vandales. La longue durée de la guerre d'Italie différa le châtiment des Visigoths, et Theudès mourut sans avoir goûté les fruits de sa fausse politique. Après sa mort, le sceptre d'Espagne donna lieu à une guerre civile. Le compétiteur le plus faible sollicita la protection de Justinien, et son ambition le détermina à souscrire un traité d'alliance funeste à l'indépendance et au bonheur de son pays. Il reçut dans plusieurs villes des côtes de l'Océan et de la Méditerranée des troupes romaines qui refusèrent ensuite d'évacuer les places qu'on leur avait remises, à ce qu'il paraîtrait, à titre de sûreté ou d'hypothèque; et comme elles tiraient des provisions d'Afrique, elles se maintinrent dans ces postes imprenables, d'où l'on pouvait fomenter les troubles civils et religieux qui s'élevaient parmi les Barbares. Soixante-dix ans s'écoulèrent avant qu'on put arracher cette cruelle épine du sein de la monarchie; et tant que l'empereur conserva quelques-unes de ces possessions inutiles autant qu'éloignées, sa vanité put compter l'Espagne au nombre de ses provinces, et le successeur d'Alaric au rang de ses vassaux.

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Les Ostrogoths de l'Italie

L'erreur des Goths qui régnaient en Italie, était encore moins excusable que celle des Goths de l'Espagne, et leur châtiment fut plus immédiat et plus terrible. Entraînés par la vengeance, ils fournirent à leur ennemi le plus dangereux le moyen de détruire le plus précieux de leurs alliés. Une soeur du grand Théodoric avait épousé Thrasimond, roi d'Afrique : les Vandales obtinrent, par ce mariage, la forteresse de Lilybée en Sicile1. Amalafrida se rendit auprès de Thrasimond, accompagnée de mille nobles, et de cinq mille soldats goths, qui signalèrent leur valeur dans les guerres des Maures. Ces auxiliaires mirent à trop haut prix leurs services, que les Vandales négligèrent peut-être; ils virent avec jalousie le pays où ils se trouvaient, et les conquérants leur inspirèrent du dédain. Les Vandales prévinrent, par un massacre, l'exécution d'une conspiration réelle ou prétendue : les Goths furent opprimés. Amalafrida fut réduite en captivité; et, sa mort secrète, arrivée bientôt après, excita de violents soupçons. On chargea la plume éloquente de Cassiodore de reprocher à la cour vandale cette infraction cruelle de toutes les lois de la société : mais tant que l'Afrique était défendue par la mer et que les Goths n'avaient pas de marine; on pouvait se rire impunément de la vengeance qu'il annonçait au nom de son souverain. Dans l'aveuglement de leur douleur et de leur indignation, les Goths se réjouirent de l'approche des Romains; ils approvisionnèrent la flotte de Bélisaire dans les ports de la Sicile; et bientôt, surpris d'un si prompt succès, ils apprirent avec satisfaction ou avec crainte que ce général les avait vengés au-delà de leur espoir, et peut-être de leurs désirs. L'empereur devait le royaume d'Afrique à leur amitié; et ils pouvaient se croire des titres pour rentrer en possession d'un stérile rocher, séparé depuis si peu de temps de leur empire, comme présent de mariage. Ils furent bientôt détrompés par l'impérieuse missive de Bélisaire, qui leur causa de tardifs, et inutiles regrets. La ville et le promontoire de Lilybée, disait le général romain, appartenaient aux Vandales, et je les réclame par droit de conquête. Votre soumission peut mériter les bonnes grâces de l'empereur. Votre obstination excitera son déplaisir, et allumera une guerre qui ne se terminera que par votre ruine. Si vous nous forcez à reprendre les armes; nous ne combattrons pas seulement pour reconquérir une ville, mais pour vous dépouiller de toutes les provinces que vous avez enlevées injustement à leur légitime souverain. Une nation de deux cent mille guerriers aurait du sourire de la vaine menace de Justinien et de son lieutenant; mais un esprit de discorde et de mécontentement régnait en Italie et les Goths ne supportaient qu'avec répugnance la honte d'être gouvernés par une femme.

1. Lilybée fût bâtie par les Carthaginois (quatre-vingt-quinzième olympiade, ann. 4), et dans la première guerre punique, la force de sa position, et son havre excellent la rendirent une place importante pour les deux nations belligérantes.

522-534

Le gouvernement d'Amalasonthe, reine d'Italie

La naissance d'Amalasonthe, régente et reine d'Italie, unissait les deux familles les plus illustres parmi les Barbares. Sa mère, soeur de Clovis, descendait des rois chevelus de la lignée mérovingienne1, et la race souveraine des Amali avait reçu, à la onzième génération, un nouvel éclat du père d'Amalasonthe, le grand Théodoric, dont le mérite aurait anobli une extraction plébéienne. Sa fille était, par son sexe, exclue du trône des Goths; mais la vigilante tendresse du monarque pour sa famille et pour son peuple découvrit le dernier héritier de la ligne royale, dont les ancêtres s'étaient réfugiés en Espagne; et l'heureux Eutharic se vit élevé tout à coup au rang de consul et de prince. Il jouit peu des charmes d'Amalasonthe et de l'espoir d'une si belle succession, et celle-ci se trouva, après la mort de son mari et de son père, tutrice de son fils Athalaric, et régente du royaume d'Italie. Elle était alors âgée de vingt-huit ans, et sa beauté, ainsi que son esprit, avaient acquis toute leur perfection. Ses charmes, que la jalouse Théodora croyait dignes de disputer la conquête d'un empereur, étaient relevés par une raison forte, de l'activité et du courage. L'éducation et l'expérience avaient perfectionné ses talents; ses études philosophiques ne lui avaient inspiré aucune vanité; et quoi qu'elle sût également s'exprimer avec facilité et avec élégance en grec, en latin et dans la langue des Goths, elle savait au milieu de ses conseils, garder un silence prudent et impénétrable. En imitant les vertus de Théodoric, elle ramena la prospérité de son règne, en même temps qu'elle s'efforçait, avec un soin pieux, d'expier les fautes et d'effacer le souvenir moins glorieux des dernières année de vie. Elle rendit aux enfants de Boèce et de Symmaque le patrimoine de leurs aïeux. Sa douceur fut telle, qu'elle ne consentit jamais à infliger aucune peine corporelle ou aucune amende aux Romains soumis aux lois de son empire : cette princesse méprisa généreusement les clameurs des Goths, qui, après quarante années, regardaient toujours les Italiens comme leurs esclaves ou comme leurs ennemis. Son heureuse administration fut dirigée par la sagesse de Cassiodore, et célébrée par son éloquence; elle rechercha, elle mérita l'amitié de l'empereur et les royaumes de l'Europe respectaient, dans la paix et dans la guerre, la majesté du trône des Goths; mais son bonheur à venir et celui de l'Italie dépendaient de l'éducation de son fils, destiné par sa naissance à remplir les fonctions diverses et presque incompatibles de chef d'un camp barbare, et de premier magistrat d'une nation civilisée. Dès l'âge de dix ans, Athalaric fut instruit avec soin dans les arts et les sciences de nécessité et d'agrément qui pouvaient convenir à un prince romain; et trois Goths recommandables par leur mérite furent chargés d'inspirer à leur jeune roi les sentiments de l'honneur et de la vertu : mais lorsqu'un élève ne sent pas le prix des leçons de ses maîtres, il prend en aversion les gênes qu'ils lui imposent; et la sollicitude d'Amalasonthe, que la tendresse rendait inquiète et sévère, aigrit le caractère indomptable de son fils et de ses sujets. Au milieu d'une fête solennelle, qui avait rassemblé les Goths dans le palais de Ravenne, le jeune prince se sauva de l'appartement de sa mère, en versant des larmes d'orgueil et de colère, et se plaignant d'un coup qu'il venait d'en recevoir comme châtiment de son opiniâtre désobéissance. Les Barbares s'indignèrent de l'affront fait à leur monarque; ils accusèrent la régente de conspirer contre sa vie et sa couronne, et demandèrent avec hauteur qu'on arrachât le petit-fils de Théodoric à la lâche discipline des femmes et des pédants, et qu'on l'élevât comme un brave Goth, dans la société de ses égaux, et la glorieuse ignorance de ses ancêtres. Ces bruyantes clameurs, qu'on représentait comme la voix de la nation, forcèrent Amalasonthe à renoncer à ses principes et à ses désirs les plus chers. Le roi d'Italie fut abandonné au vin, aux femmes et à des amusements grossiers; et le mépris que laissa éclater ce prince ingrat fit assez connaître les funestes desseins de ses favoris et des ennemis de sa mère. Amalasonthe, environnée d'ennemis domestiques, entama une négociation secrète avec l'empereur Justinien, qui lui promit de la recevoir dans sa cour d'une manière amicale; elle avait déjà déposé à Dyrrachium, en Epire, un trésor de quatre-vingt mille marcs d'or. Il eût été heureux, pour sa gloire et pour sa sûreté, qu'elle se fût tranquillement éloignée d'une faction de Barbares pour jouir à Constantinople de la paix et d'un asile honorable : mais elle se laissa enflammer par l'ambition et la vengeance; et tandis que ses vaisseaux mouillaient dans le port, elle attendait le succès d'un crime que ses passions lui présentaient comme un acte de justice. Sous le prétexte de donner un emploi de confiance à trois des mécontents les plus dangereux, elle les avait relégués séparément sur les frontières de l'Italie; ses émissaires secrets les assassinèrent : la mort de ces Goths d'extraction noble la rendit maîtresse absolue dans le palais de Ravenne, et justement odieuse à un peuple libre. Elle avait déploré les désordres de son fils, et elle pleura bientôt sa mort. L'intempérante d'Athalaric termina sa carrière à seize ans : sa mère se vit privée alors de soutien, et sans autorité légale. Au lieu de se soumettre aux lois de son pays, où l'on regardait comme une maxime fondamentale que la succession ne peut jamais tomber de lance en quenouille, la fille de Théodoric conçut l'impraticable dessein de partager avec un de ses cousins les marques de la royauté, en se réservant réellement toute l'autorité. Celui-ci reçut la proposition d'Amalasonthe avec un profond respect et une feinte reconnaissance, et l'éloquent Cassiodore annonça au sénat et à l'empereur, qu'Amalasonthe et Théodat étaient montés sur le trône d'Italie. Fils d'une soeur de Théodoric, Théodat n'avait par sa naissance qu'un titre imparfait. Un des motifs du choix d'Amalasonthe fût le mépris qu'il lui inspirait par son avarice et sa pusillanimité, qui lui avaient fait perdre l'amour des Italiens et l'estime des Barbares : mais Théodat s'indigna de ce mépris qu'il méritait; Amalasonthe avait réprimé et lui avait reproché les vexations qu'il exerçait contre les Toscans ses voisins; et les principaux d'entre les Goths, unis par des torts et un ressentiment communs contre la reine, tâchèrent d'aiguillonner son caractère timide.

(Son exil et sa mort, 30 avril 535) Les lettres de félicitation étaient à peine expédiées, qu'on emprisonna la reine d'Italie dans une petite île du lac Bolsena2, où, après une captivité de peu de durée, elle fut étranglée dans le bain par ordre ou de l'aveu du nouveau monarque, qui apprit à ses sujets factieux à verser le sang de leurs souverains.

1. Le mariage de Théodoric et d'Audeflède, soeur de Clovis, peut être placé à l'année 495, peu de temps après la conquête de l'Italie. (Du Buat, Hist. des Peuples, etc., t. IV, p. 213.) Les noces d'Eutharic et d'Amalasonthe furent célébrées en 515. Cassiodore, in Chron., p. 453.

2. Le lac nommé aujourd'hui Bolsena était alors appelé Vulsiniensis ou Tarquiniensis, du nom de deux villes de l'Etrurie qui se trouvaient dans ses environs. Il est environné de rochers blanchâtres; il est plein de poissons, et on voit sur ses bords un grand nombre d'oiseaux : Pline le jeune (épist. 2, 96) parle de deux îles boisées qui flottaient sur ses eaux. Si c'est une fable, que les anciens étaient crédules ! et si le fait est vrai, que les modernes sont négligents ! Au reste, depuis le temps de Pline, ces deux îles ont pu être fixées par de nouveaux atterrissements.

31 décembre
535

Bélisaire envahit la Sicile

Justinien voyait avec joie les dissensions des Goths; la médiation dont il se chargea en qualité d'allier cachait et favorisait les vues ambitieuses du conquérant. Ses ambassadeurs, dans leur audience publique, demandèrent la forteresse de Lilybée, dix Barbares fugitifs, et un dédommagement pour le pillage d'une petite ville sur la frontière d'Illyrie; mais ils négocièrent en secret avec Théodat pour l'engager à livrer la province de Toscane, et ils exhortaient Amalasonthe à se tirer de péril et d'embarras par une cession volontaire du royaume d'Italie. La reine captive se vit réduite à signer malgré elle une lettre servile et mensongère : mais l'aveu des sénateurs romains envoyés à Constantinople, fit connaître à l'empereur la situation déplorable où elle se trouvait; et Justinien, par l'organe d'un nouvel ambassadeur, intercéda puissamment pour sa vie et sa liberté. Toutefois des instructions secrètes ordonnaient à ce ministre de servir la cruelle jalousie de Théodora; qui craignait la présence et les charmes d'une rivale : il hâta, par des paroles artificieuses et équivoques, l'exécution d'un crime si utile aux Romains, donna, en apprenant la mort de la reine, tous les signes de la douleur et de l'indignation, et annonça au nom de son maître une guerre immortelle contre ses perfides assassins. En Italie aussi bien qu'en Afrique, le crime d'un usurpateur semblait justifier l'agression de Justinien; mais les troupes qu'il rassembla n'auraient pas suffi pour le renversement d'une puissante monarchie, si le nom, le courage et la conduite d'un héros, ne les eussent en quelque sorte multipliées. Une nombreuse troupe choisie de gardes à cheval, et armés de lances et de boucliers, était attachée à la personne de Bélisaire; deux cents Huns, trois cents Maures et quatre mille confédérés, formaient sa cavalerie, et, il n'avait en infanterie que trois mille Isauriens. Prenant la même route que dans sa première expédition, le consul jeta l'ancre devant Catane, ville de Sicile, afin d'examiner la force de l'île, et de décider s'il essaierait de la conquérir, ou s'il continuerait paisiblement son voyage vers la côte d'Afrique. Il y trouva une terre fertile et un peuple ami. Malgré la décadence de l'agriculture, la Sicile approvisionnait toujours les greniers de Rome : ses cultivateurs n'étaient pas assujettis aux quartiers militaires; et les Goths, qui avaient confié la défense de l'île à ses habitants, eurent quelque raison de les accuser d'infidélité et d'ingratitude. En effet les Siciliens, au lieu de solliciter et d'attendre les secours du roi d'Italie, obéirent avec joie à la première sommation de l'ennemi; et cette province, le premier fruit des guerres puniques, se trouva réunie à l'empire romain, après en avoir été séparée longtemps. Palerme, défendue par une garnison de Goths, opposa seule de la résistance; mais elle fut bientôt prise par un singulier moyen. Bélisaire introduisit ses vaisseaux dans la partie du havre la plus voisine de la ville. Ses chaloupes, hissées au sommet de ses mâts de hune, furent remplies d'archers qui, de cette position élevée, dominaient les remparts de la place. A la fin de cette heureuse campagne, qui avait coûté si peu de peine, il entra en triomphe dans Syracuse, à la tête de ses troupes, le dernier jour de son consulat, qu'il terminait ainsi d'une manière bien glorieuse, et il distribua au peuple des médailles d'or. Il passa l'hiver dans le palais des anciens rois, au milieu des ruines d'une cité grecque qui s'était étendue autrefois à une circonférence de vingt-deux milles : mais au printemps, vers les fêtes de Pâques, une révolte dangereuse en Afrique interrompit le cours de ses desseins. Carthage, où il débarqua tout à coup avec mille de ses gardes, fut sauvée par sa présence. Deux mille soldats d'une fidélité suspecte revinrent sous le drapeau de leur ancien général; et, se mettant en route au même instant, il fit plus de cinquante milles pour chercher un ennemi qu'il affectait de plaindre et de mépriser. Huit mille rebelles, tremblants à son approche, furent mis en déroute à la première charge par l'habileté de leur maître; et une ignoble victoire aurait rétabli la paix en Afrique, si Bélisaire n'eût pas été rappelé précipitamment en Sicile pour y apaiser une révolte qui s'était élevée dans son camp. Le désordre et la désobéissance étaient la maladie de cette époque; les talents du commandement et les vertus de l'obéissance n'existaient plus que dans le seul Bélisaire.

534-
août 536

Thédat, roi des Goths

Les Visigoths
Goths traversant une rivière
Evariste-Vital Luminais

Quoique Théodat descendît d'une dynastie de héros, il ignorait l'art de la guerre, et il craignait les dangers. Quoiqu'il eût étudié les écrits de Platon et de Cicéron, la philosophie n'avait pas eu le pouvoir de purifier son coeur des passions les plus basses, l'avarice et la peur. L'ingratitude et un assassinat l'avaient élevé sur le trône: à la première menace de l'ennemi, il avilit sa majesté et celle de sa nation, qui déjà dédaignait cet indigne souverain. Effrayé par l'exemple récent de Gelimer, il se voyait déjà chargé de chaînes et traîné au milieu de Constantinople : l'éloquence de Pierre, envoyé de l'empereur, accroissait la terreur qu'inspirait Bélisaire; et cet audacieux et adroit ambassadeur lui persuada de signer une convention trop ignominieuse pour devenir le fondement d'une paix durable. On stipula que, dans les acclamations du peuple romain, le nom de l'empereur précéderait toujours celui du roi des Goths, et que toutes les fois qu'on élèverait à Théodat une statue en bronze ou en marbre, la divine image de Justinien serait placée à sa droite. Le roi d'Italie, qui jusqu'alors avait nommé les sénateurs fut réduit à solliciter les honneurs du sénat; on déclarât que, sans l'aveu de l'empereur, il ne pourrait faire exécuter un arrêt de mort ou de confiscation contre un prêtre ou un sénateur. Le faible monarque renonça à la Sicile; il promit d'offrir chaque année, pour marque de sa dépendance, une couronne d'or du poids de trois cents livres; il promit, de plus, de fournir, à la réquisition de son souverain, trois mille auxiliaires au service de l'empire. Après un pareil succès, l'agent de Justinien, satisfait de ces extraordinaires concessions, s'empressa de retourner à Constantinople; mais à peine était-il arrivé sur le territoire d'Albe1, qu'il fut rappelé par l'inquiétude de Théodat, et le dialogue qui eût lieu entre le roi et l'ambassadeur mérite d'être conservé dans toute sa simplicité. Pensez-vous que l'empereur ratifie le traité ? - Peut-être. - S'il ne veut pas le ratifier, qu'en arrivera-t-il ? - La guerre. - Une pareille guerre serait-elle juste et raisonnable ? - Assurément, chacun agirait d'après son caractère. - Que voulez- vous dire ? - Vous êtes philosophe, et Justinien est empereur des Romains : il siérait mal à un disciple de Platon de verser le sang des hommes pour sa querelle particulière; le successeur d'Auguste soutiendrait ses droits et recouvrerait par les armes les anciennes provinces de son empire. Ce raisonnement pouvait ne pas convaincre, mais il suffisait pour alarmer et subjuguer la faiblesse de Théodat; et il ne tarda pas à déclarer que pour une misérable pension, il résignerait le royaume des Goths et des Italiens, et se livrerait, le reste de ses jours, aux innocents plaisirs de la philosophie et de l'agriculture. Il confia les deux traités à l'ambassadeur; après avoir pris la vaine précaution de lui faire promettre, sous serment, à ne montrer le second que lorsqu'on aurait rejeté le premier. Il est aise de prévoir, ce qui arriva. Justinien demanda et accepta l'abdication du roi des Goths. Son infatigable émissaire revint de Constantinople à Ravenne avec d'amples instructions. Une belle épître, qui louait la sagesse et la générosité du roi philosophe, accorda la pension : on promit tous les honneurs dont pourrait jouir un sujet et un catholique, et on renvoya sagement l'exécution définitive du traité au moment où il serait appuyé par la présence et l'autorité de Bélisaire. Mais sur ces entrefaites, deux généraux romains, qui étaient entrés dans la province de Dalmatie, furent battus et massacrés par les Goths. L'aveugle et lâche désespoir de Théodat fit place à une présomption qui lui devint funeste; il osa menacer et traiter avec mépris l'ambassadeur de Justinien, qui réclama les paroles données, demanda le serment des sujets, et soutint fièrement l'inviolable privilège de son caractère. La marche de Bélisaire dissipa cet accès et ces chimères de l'orgueil; et la réduction de la Sicile ayant employé la première campagne, Procope fixe l'invasion de l'Italie à la seconde année de la guerre des Goths.

1. L'ancienne ville d'Albe fut détruite dans les premiers temps de Rome. Sur son terrain, ou dans ses environs, on a vu successivement; 1° la maison de campagne de Pompée, etc.; 2° un camp des cohortes prétoriennes; 3° la ville moderne et épiscopale d'Albanum ou Albano. Procope, Goth., l. II c. 4; Cluvier, Ital. antiq., t. II, p. 914.

537

Bélisaire envahit l'Italie

Bélisaire, après avoir laissé des garnisons suffisantes à Palerme et à Syracuse, embarqua ses soldats à Messine, et les débarqua sans résistance à Reggio, sur le bord opposé. Un prince goth, qui avait épousé la fille de Théodat, gardait cette entrée de l'Italie, à la tête d'une armée; mais il imita sans scrupule un souverain qui manquait à ses engagements publics et particuliers. Le perfide Ebermor passa avec ses troupes dans le camp des Romains, et on l'envoya à Byzance jouir des serviles honneurs de la cour. La flotte et l'armée avancèrent jusqu'à Naples, sans se perdre presque jamais de vue pendant une route de près de trois cents milles sur le rivage de la mer. Les peuples du Bruttium, de la Lucanie et de la Campanie, qui abhorraient le nom et la religion des Goths, favorisèrent les Romains, sous prétexte que leurs murailles ruinées ne pouvaient se défendre; les soldats payaient exactement les abondantes provisions qui leur étaient fournies, et la curiosité seule interrompit les paisibles travaux du laboureur ou de l'artisan. Naples, qui est devenue une grande capitale très peuplée, avait gardé longtemps la langue et les moeurs d'une colonie grecque; et le choix de Virgile avait donné de la réputation à cette agréable retraite, où les amants du repos et de l'étude allaient respirer loin du bruit, de la fumée et de la pénible opulence de Rome. Aussitôt que la place fut investie par mer et par terre; Bélisaire reçut les députés du peuple, qui lui conseillèrent de ne pas s'occuper d'une conquête indigne de ses armes, d'attaquer le roi des Goths en bataille rangée,et après la victoire, de réclamer, comme souverain de Rome, la fidélité des villes qui en dépendaient : Lorsque je traite avec mes ennemis, répondit le général romain avec un sourire dédaigneux, je suis plus accoutumé à donner qu'à recevoir des conseils : au reste je tiens d'une main la ruine de Naples, et de l'autre, la paix et la liberté telles que je les ai accordées à la Sicile. La crainte des délais l'engagea à proposer les conditions les plus avantageuses. Son honneur en était le garant; mais deux factions divisaient Naples : l'esprit de la démocratie grecque y était encore exalté par les discours des orateurs, qui représentaient aux citoyens, avec beaucoup d'énergie et quelque vérité, que les Goths puniraient leur défection, et que Bélisaire lui-même estimerait leur loyauté et leur valeur. Leurs délibérations toutefois n'étaient pas complètement libres : huit cents Barbares, dont les femmes et les enfants étaient retenus à Ravenne, comme gages de leur fidélité, dominaient dans la ville; et les Juifs, riches et en grand nombre, résistaient avec le désespoir du fanatisme à la domination intolérante de Justinien. Naples, même à une époque beaucoup plus récente, n'offrait pas plus de deux mille trois cent soixante-trois pas de circonférence; des précipices et la mer défendaient les fortifications : lorsque l'ennemi était maître des aqueducs, des puits et des fontaines fournissaient de l'eau, et la place avait assez de provisions pour mettre à bout la patience des assiégeants. Un siège de vingt jours épuisa presque celle de Bélisaire; il s'accoutumait à l'idée mortifiante d'abandonner le siège, afin de pouvoir marcher, avant l'hiver, contre Rome et le roi des Goths; mais il fut tiré d'embarras par la curiosité audacieuse d'un Isaurien, qui, ayant reconnu le canal desséché d'un aqueduc, rapporta qu'on pouvait s'y frayer un passage et introduire dans le centre de la place une file de soldats armés. On travailla secrètement à l'ouverture; et lorsqu'elle fut achevée, le général, plein d'humanité, voulut, au risque de faire soupçonner son secret, avertir encore une fois les assiégés du danger qui les menaçait. Ses remontrances n'étant pas écoutées, quatre cents Romains pénétrèrent dans l'aqueduc au milieu des ténèbres de la nuit; à l'aide d'une corde attachée à un olivier, ils arrivèrent dans la maison ou le jardin d'une femme qui vivait seule; ils firent sonner leurs trompettes, surprirent les sentinelles, et firent entrer leurs camarades, qui escaladèrent les murs de tous les côtés et enfoncèrent les portes de la ville. Par une suite du droit de la guerre, on commit tous les crimes que punit la justice dans l'état ordinaire de la société; les Huns se distinguèrent par leurs cruautés et leurs sacrilèges; et Bélisaire fut le seul qui se montra dans les rues et les églises pour diminuer les malheurs dont il avait menacé les habitants. L'or et l'argent, s'écria-t-il, à diverses reprises, vous appartiennent à juste titre comme une récompense de votre valeur; mais épargnez les habitants; ils sont chrétiens, ils sont soumis, ils sont vos concitoyens. Rendez les enfants à leurs pères, les femmes à leurs maris, et que votre générosité leur apprenne de quels amis ils se sont obstinément privés. Les vertus et l'autorité du conquérant sauvèrent la ville1, et lorsque les Napolitains revinrent chez eux, ils éprouvèrent quelque consolation à retrouver les trésors qu'ils avaient cachés. Les Barbares qui composaient la garnison entrèrent au service de l'empereur. La Pouille et la Calabre, délivrées de l'odieuse présence des Goths, reconnurent son empire; et l'historien de Bélisaire a soin de décrire les dents du sanglier de Calydon; qu'on montrait encore à Bénévent2.

1. Bélisaire fut réprimandé par le pape Sylvestre à l'occasion du massacre. Il repeupla Naples, et établit des colonies de captifs africains dans la Sicile, la Calabre et la Pouille. Hist. Miscell., l. XVI, in Murat., t. I, p. 106, 107.

2. Bénévent fut bâti par Diomède, neveu de Méléagre. (Cluvier, t. II, p. 1195, 1196.) La chasse du sanglier de Calydon offre un tableau de la vie sauvage. (Ovide, Métamorphoses, l. VIII.) Trente ou quarante héros se liguaient contre un cochon; et ces brutes animaux (je ne parle pas du cochon) se querellaient avec une femme pour la hure.

Août
536
540

Vitigès, roi d'Italie

Les citoyens et la fidèle garnison de Naples avaient attendu vainement, leur délivrance d'un prince qui parut spectateur inactif et presque indifférent de leur ruine. Théodat se renferma dans les murs de Rome; sa cavalerie s'était portée quarante milles en avant se la voie Appienne, et campait au milieu des marais Pontins, qu'un canal de dix-neuf milles de longueur avait récemment desséchés et convertis en excellents pâturages; mais les principales forces des Goths se trouvaient répandues dans la Dalmatie, la Vénétie et la Gaule; et leur faible monarque fut consterné par un présage funeste qui semblait annoncer la chute de son empire. Les plus vils esclaves savent s'élever contre le crime ou la faiblesse d'un maître tombé dans l'infortune. Oisifs dans leur camp, des Barbares qui sentaient leurs privilèges et leur puissance, scrutèrent avec rigueur le caractère de Théodat; ils le déclarèrent indigne de sa lignée, de sa nation et de son trône; et Vitigès, leur général, qui avait signalé sa valeur dans les guerres d'Illyrie, fut proclamé sur le bouclier avec des applaudissements unanimes. A la première nouvelle de cette révolution, Théodat prit la fuite pour échapper à la justice de ses sujets; mais il était poursuivi par la vengeance d'un individu. Un Goth, qu'il avait outragé dans ses amours, l'atteignit sur la voie Flaminienne, et, sans égard pour les cris de son roi, le massacra au moment où le prince se prosternait, dit Procope, comme une victime au pied des autels. Le choix du peuple est le titre le meilleur et le plus pur qu'on puisse avoir pour le gouverner; mais telle est la prévention de tous les siècles, que Vitigès désirait vivement de retourner à Ravenne, afin d'obtenir, en forçait la fille d'Amalasonthe à l'épouser malgré elle, quelque faible apparence d'un droit héréditaire. On tint sur-le-champ un conseil national, et le nouveau monarque obtint du courage impatient de ses soldats de se soumettre à un parti humiliant, mais dont la mauvaise conduite de son prédécesseur faisait une indispensable mesure de prudence. Les Goths consentirent à se retirer devant un ennemi victorieux, à différer jusqu'au printemps les opérations d'une guerre offensive, à réunir leurs forces dispersées, à abandonner leurs possessions lointaines, et à livrer Rome elle-même à la fidélité de ses habitants. On y laissa quatre mille hommes commandés par Leuderis, guerrier avancé en âge. Une si faible garnison pouvait seconder le zèle des Romains; mais elle était hors d'état de résister à leur volonté. Saisis d'un accès de fanatisme religieux et patriotique, ils s'écrièrent avec fureur qu'on ne devait plus voir l'arianisme triomphant, ou même toléré auprès du trône apostolique; que les sauvages du Nord ne devaient pas fouler aux pieds le tombeau des Césars; et, sans songer que l'Italie allait devenir une province de l'empire de Constantinople, ils proclamèrent d'une voie enthousiaste le rétablissement d'un empereur romain, comme une nouvelle époque de liberté et de bonheur. Les députés du pape et du clergé, du sénat et du peuple, invitèrent le lieutenant de Justinien à venir recevoir leur serment volontaire de fidélité, et à entrer dans leur ville, dont les portes seraient ouvertes pour le recevoir. Bélisaire, après avoir fortifié ses nouvelles conquêtes, Naples et Cumes, s'avança d'environ vingt milles sur les bords du Vulturne : il contempla les restes de la grandeur de Capoue, et s'arrêta au point de jonction des voies Latine et Appienne. Apres neuf siècles d'un passage continuel, ce dernier chemin, ouvrage du censeur Appius, conservait encore sa première beauté; on n'eût pas découvert un défaut dans les grandes pierres polies et fermement unies qui assuraient la durée de cette route étroite, mais admirable par sa solidité. Bélisaire toutefois préféra la voie Latine, qui, plus éloignée de la mer et des marais, se prolongeait au pied des montagnes, sur un espace de cent vingt milles.

(Bélisaire entre dans Rome, 10 décembre 536) Ses ennemis avaient disparu au moment ou il entrait dans Rome par la porte Asinaire, la garnison s'éloignait, sans être inquiétée, par la voie Flaminienne; et, après soixante années de servitude, cette ville fût délivrée du joug des Barbares. Leuderis seul, soit orgueil, soit mécontentement, refusa de suivre les fuyards; et le général goth, trophée de la victoire, fut envoyé avec les clefs de Rome au pied du trône de l'empereur Justinien.

mars
537

Siège de Rome par les Goths

Les Visigoths

Les premiers jours, qui se trouvaient coïncider avec l'époque des anciennes Saturnales furent consacrés aux félicitations et à la joie publique, et les catholiques se disposèrent à célébrer sans rivaux la naissance de Jésus-Christ. Les Romains purent acquérir dans l'entretien d'un héros quelques notions des vertus que l'Histoire attribuait à leurs aïeux. Ils furent édifiés du respect qu'il montra pour le successeur de saint Pierre, et sa discipline sévère les fit jouir, au milieu de la guerre, de tous les bienfaits de la justice et de la tranquillité. Ils applaudirent au rapide succès de ses armes, qui subjuguèrent le pays des environs, jusqu'à Narni, Pérouse et Spolette; mais le sénat, le clergé et un peuple sans courage, furent saisis d'effroi en voyant toutes les forces de la monarchie des Goths disposées à les assiéger, et le général décidé à soutenir le siège. Vitigès avait fait ses préparatifs avec activité durant l'hiver. Les Goths, abandonnant leurs habitations rustiques et leurs garnisons éloignées, s'assemblèrent à Ravenne pour la défense de la patrie; et tel était leur nombre, qu'après avoir envoyé une armée au secours de la Dalmatie, cent cinquante mille combattants marchèrent encore sous l'étendard royal. Vitigès, selon les divers degrés du rang ou du mérite, distribua des armes et des chevaux, des présents et de grandes promesses. Il suivit la voie Flaminienne, ne voulant pas tenter l'inutile conquête de Pérouse et de Spolette, ni le siège de l'imprenable rocher de Narni, et il se trouva bientôt à deux milles de Rome, près du pont Milvius. Une tour le défendait, et Bélisaire avait calculé qu'il faudrait vingt jours pour construire un autre pont; mais l'épouvante des soldats de la tour, dont les uns prirent la fuite et les autres désertèrent, dérangea ses calculs, et l'exposa lui-même au danger le plus imminent. Il était sorti par la porte Flaminienne, escorté de mille cavaliers, pour marquer une position avantageuse, et reconnaître le camp des Barbares; il les croyait encore de l'autre côté du Tibre, lorsqu'il se vit tout à coup environné et assailli par leurs innombrables escadrons. Le sort de l'Italie dépendait de ses jours; et les déserteurs ayant indiqué un cheval bai à tête blanche, qu'il montait dans cette mémorable journée, on entendit retentir de tous côtés ce cri : Visez au cheval bai ! Tous les arcs furent tendus, toutes les javelines furent dirigées contre lui, et des milliers de soldats répétèrent et suivirent cet ordre, dont ils ignoraient le motif. Les plus hardis d'entre les Barbares chargèrent d'une manière plus glorieuse avec l'épée et la lance; et les éloges de l'ennemi ont honoré la mort de Visandus, le porte-étendard, qui se tint au premier rang jusqu'au moment où il fut percé de treize coups, peut-être par Bélisaire lui-même. Le général romain était rempli de force d'activité et d'adresse; il faisait tomber de tous côtés autour de lui des coups pesants et mortels; ses gardes fidèles imitaient sa valeur et défendaient sa personne; et les Goths, après avoir laissé mille morts sur le champ de bataille, prirent la fuite devant le héros. La Troupe de Bélisaire voulut imprudemment les poursuivre jusqu'à leur camp; mais, accablée par le nombre, elle recula d'abord peu à peu, et se retira ensuite à pas précipités sous les portes de la ville : ces portes étaient fermées, et le bruit que Bélisaire avait été tué augmentait la terreur publique. La sueur, la poussière et le sang, le rendaient méconnaissable; sa voix était rauque et sa force presque épuisée; mais il conservait sa valeur indomptable, il la communiqua à ses soldats découragés; et telle fut leur dernière charge, que les Barbares, prenant la fuite à leur tour, crurent qu'une nouvelle armée était sortie de la ville. La porte Flaminienne s'ouvrit pour un véritable triomphe; toutefois la femme et les amis de Bélisaire ne purent lui persuader de prendre de la nourriture ni du repos, que lorsqu'il eut visité tous les postes et pourvu à la sûreté publique. Aujourd'hui que l'art de la guerre a fait des progrès, on demande ou même on permet rarement au général de déployer la valeur d'un soldat; et il faut ajouter l'exemple de Bélisaire aux exemples peu communs de Henri IV, de Pyrrhus et d'Alexandre.

Après avoir éprouvé, pour la première fois et d'une manière si fâcheuse, à quels ennemis ils avaient affaire, les Goths passèrent le Tibre et formèrent le siège de Rome, qui dura plus d'une année. Quelque étendue que l'imagination ait pu donnée à la ville de Rome, sa circonférence, mesurée avec exactitude, était de douze milles trois cent quarante cinq pas; et si l'on excepte le côté du Vatican, où elle s'est étendue par la suite cette circonférence a toujours été là même depuis le triomphe d'Aurélien jusqu'au règne paisible, et obscur de ses derniers papes : mais aux jours de sa grandeur, tous les quartiers étaient pleins d'édifices et d'habitants; et les faubourgs populeux qui se prolongeaient sur les bords des chemins publics, formaient autant de rayons qui partaient d'un centre commun. L'adversité, avait alors fait disparaître les ornements accessoires, et avait laissé nue et déserte une grande partie des sept collines. Rome pouvait fournir trente mille combattants, et quoiqu'ils ne fussent ni disciplinés ni exercés, la plupart d'entre eux, endurcis aux maux de la pauvreté étaient en état de porter les armes pour la défense de leur pays et de leur religion. La prudence de Bélisaire ne négligea pas cette importante ressource : le zèle et l'activité du peuple soulageaient ses soldats; tandis qu'ils dormaient ou se reposaient, les habitants montaient la garde ou travaillaient : il accepta le service volontaire des plus braves et des plus indigents des jeunes Romains; et les compagnies bourgeoises remplirent souvent des postes d'où l'on avait tiré les soldats pour des services plus importants. Mais il comptait principalement sur les vétérans qui avaient combattu sous lui dans les guerres de Perse et d'Afrique; et quoique cette brave troupe fût réduite à cinq mille hommes, il résolut, avec des forces si peu considérables, de défendre un cercle de douze milles contre une armée de cent cinquante mille Barbares. Il construisit ou répara les murs de Rome, où l'on distingue encore les matériaux de l'ancienne architecture, et des fortifications environnèrent toute la ville, si l'on en excepte un espace qu'on distingue encore entre la porte Pincia et la porte Flaminia; et que les préjugés des Goths et des Romains laissèrent sous la garde de l'apôtre saint Pierre. Les créneaux ou les bastions présentaient des angles aigus; un fossé large et profond défendait le pied du rempart, et les archers qui garnissaient les créneaux tiraient des secours de plusieurs machinés de guerre, telles que la baliste, arc énorme qui lançait des corps très lourds, et des onagres, ou ânes sauvages, lesquels, à la manière de la fronde, jetaient des pierres et des boulets d'une grosseur prodigieuse. Une chaîne fermait le Tibre; les arceaux des aqueducs furent bouchés, et le môle ou sépulcre d'Adrien servit pour la première fois de citadelle. Ce respectable édifice, qui contenait la cendre des Antonins, offrait une tour ronde, élevée, sur une base quadrangulaire; il était couvert de marbre blanc de Paros, et orné de statues des dieux et des héros; et l'amateur des arts apprendra avec douleur que les chefs-d'oeuvre de Praxitèle ou de Lysippe furent arrachés de leurs piédestaux et jetés sur les assiégeants. Bélisaire donna à chacun de ses lieutenants la garde d'une porte, et prit la sage précaution de leur ordonner expressément quelle que fût l'alarme, de se tenir fermes à défendre leurs postes respectifs, et de se confier à leur général pour la sûreté de Rome. L'armée redoutable des Goths ne suffisait pas pour embrasser toute la circonférence de cette ville : ils n'investirent que sept des quatorze portes, depuis la porte de Préneste jusqu'à la voie Flaminienne, et Vitigès forma six camps, dont chacun était fortifié d'un fossé et d'un rempart. Il établit ensuite, du côté du Tibre qui est vers la Toscane un septième camp, au milieu du terrain ou du cirque du Vatican; il voulait avec celui-ci dominer le pont de Milvius et le cours du Tibre; mais il n'approcha qu'avec dévotion de l'église de Saint-Pierre, et tout le temps du siège de Rome, la résidence des saints apôtres fut respectée par un ennemi chrétien. Dans les siècles de victoire, toutes les fois que le sénat de Rome ordonnait la conquête d'un pays éloigné, le consul, pour annoncer la guerre, ouvrait solennellement les portes du temple de Janus. Les hostilités se passant sous les murs de la ville, un pareil avis devenait superflu; et cette cérémonie était tombée par l'établissement d'une nouvelle religion. Le temple d'airain de Janus était encore debout dans le Forum; son étendue était occupée tout entière par la statue du dieu représenté sous une figure humaine de cinq coudées de hauteur, ayant deux visages, l'un tourné vers l'Orient et l'autre vers l'Occident. Ses doubles portes étaient aussi d'airain, et par les vains efforts qui furent faits pour les mouvoir sur leurs gonds rouillés, on apprit avec scandale que quelques Romains demeuraient attachés à la superstition de leurs aïeux.

Les assiégeants employèrent dix-huit jours à se procurer toutes les machines d'attaque qu'avaient inventées les anciens. Ils préparèrent des fascines pour remplir les fossés, et des échelles pour monter sur les murs : les plus gros arbres de la forêt fournirent le bois de quatre béliers; leur tête était armée de fer; ils étaient suspendus par des cordes et cinquante hommes les faisaient agir. Des tours élevées marchaient sur des roues ou des cylindres, et formaient une plate-forme spacieuse, au niveau du rempart. Le matin du dix-neuvième jour les Goths firent une attaque générale, depuis la porte de Préneste jusqu'au Vatican; sept de leurs colonnes s'avancèrent à l'assaut, précédées de leurs machines; et les Romains qui garnissaient le rempart, entendirent avec trouble et avec inquiétude les joyeuses assurances de leur général. Dès que l'ennemi approcha à fossé, Bélisaire lança le premier trait; et telle était sa force et son adresse, qu'il perça d'outre en outre celui des chefs des Barbares qui se trouvait le plus en avant. Un cri d'applaudissement et de victoire retentit le long de la muraille. Il tira un second trait qui eut le même succès, et qui fût suivi des mêmes acclamations. Il ordonna ensuite aux archers de tirer sur les attelages de boeufs, qui à l'instant furent couverts de mortelles blessures : les tours qu'ils portaient devinrent immobiles, sans qu'on pût s'en servir; et un seul instant suffit pour déconcerter les laborieux projets du roi des Goths. Vitigès, toutefois, pour détourner l'attention de l'ennemi, continua ou feignit de continuer l'assaut du côté de la porte Salarienne, tandis que ses principales forces attaquaient, avec plus d'ardeur, la porte de Preneste et le sépulcre d'Adrien, placés à trois milles l'un de l'autre. Près de la porte de Preneste, le double mur du vivarium (le vivarium était une enceinte formée dans un angle du nouveau mur, pour y renfermer des bêtes sauvages) se trouvait peu élevé ou rompu, et les fortifications du môle d'Adrien étaient faiblement gardées : l'espoir de la victoire et du butin animait les Goths; et si un seul poste eût cédé, les Romains et Rome elle-même étaient perdus. Cette journée si périlleuse fut la plus glorieuse de la vie de Bélisaire. Au milieu du tumulte et de l'effroi général, il ne perdit pas un moment de vue le plan de l'attaque et de la défense, observa toutes les vicissitudes de l'assaut, calcula tous les avantages possibles, se porta dans tous les endroits où il y avait du péril, et ses ordres calmes et décisifs donnaient du courage à ses soldats. On se battit opiniâtrement depuis le matin jusqu'au soir : les Goths furent repoussés de toutes parts; et si le mérite du général n'eût pas contrebalancé la disproportion qui se trouvait entre le nombre des assaillants et celui des assiégés, chaque Romain eût pu se glorifier d'avoir vaincu trente barbares. Les chefs des Goths avouèrent que cette action meurtrière avait coûté la vie à trente mille de leurs soldats, et il y en eut un pareil nombre de blessés. Lorsqu'ils avaient commencé l'attaque, dans cette foule tumultueuse, aucun des traits des Romains n'avait pu tomber sans effet; et quand ils se retirèrent, la population de la ville se rejoignit aux vainqueurs et chargea sans danger le dos des fuyards. Bélisaire au même instant sorti des portes; ses soldats, en chantant son nom et sa victoire, réduisirent en cendres les machines de l'ennemi. La perte et la consternation des Goths furent telles, que depuis cette journée le siège de Rome dégénéra en un languissant et ennuyeux blocus : ils étaient harcelés sans cesse par le général romain, qui, dans ses fréquentes escarmouches, tua plus de cinq mille de leurs plus valeureux soldats. Leur cavalerie ne savait pas se servir de l'arc, leurs archers servaient à pied; et leurs forces ainsi divisées ne pouvaient lutter contre leurs adversaires, dont les lances et les traits étaient également formidables de près où de loin. L'habileté de Bélisaire profitait de toutes les occasions favorables; et comme il choisissait les positions et les moments, qu'il pressait la charge ou faisait sonner la retraite, les escadrons qu'il détachait manquaient rarement de succès. Ces petits avantages remplissaient d'une ardeur impatiente les soldats et le peuple, qui commençaient à sentir les maux d'un siège, et à ne plus craindre les périls d'une action générale. Chaque plébéien se croyait un héros; et l'infanterie, qu'on rejetait de la ligne de bataille depuis la décadence de la discipline, aspirait aux anciens honneurs de la légion romaine. Bélisaire loua la valeur de ses troupes désapprouva leur présomption, céda à leurs clameurs, et prépara les moyens, de réparer une défaite que lui seul avait le courage de regarder comme possible. Les Romains eurent le dessus dans le quartier du Vatican, et s'ils n'avaient perdu dans le pillage du camp des instants irréparables, ils se seraient emparés du pont Milvius, et auraient attaqué les derrières de l'armée des Goths. Bélisaire s'avançait de l'autre côté du Tibre, sortant des portes Pincienne et Salarienne; mais le petit nombre de ses troupes, qui peut-être n'excédait pas quatre mille hommes, se trouvait comme perdu dans une plaine spacieuse : elles furent environnées et accablées par des corps frais qui venaient relever sans cesse les rangs des Barbares qu'on mettait en déroute. Les braves chefs de son infanterie n'étaient pas encore formés à la victoire, ils surent mourir; la retraite, faite avec précipitation, fût couverte par la prudence du général, et les vainqueurs reculèrent d'effroi à la vue des guerriers qui garnissaient le rempart. Cette défaite ne nuisit pas à la réputation de Bélisaire, et la vaine confiance des Goths ne fut pas moins utile à ses desseins que le repentir et la modestie des troupes romaines.

mars
537

Détresse de la ville

Du moment, où Bélisaire avait résolu de soutenir un siège, il avait cherché, par des soins assidus, à garantir Rome de la famine, plus terrible que les armes des Goths. Il fit venir de la Sicile un secours extraordinaire de grains; il enleva, pour le service de la capitale, les récoltes de la Campanie et de la Toscane; et la puissante raison de la sûreté publique le força d'attenter à la propriété particulière. Il était facile de prévoir que l'ennemi s'emparerait des aqueducs : bientôt les moulins à eau furent arrêtés; mais on établit sur le courant de la rivière de gros navires auxquels on adapta des meules de moulin. Son lit fut ensuite embarrassé de troncs d'arbres et souillé de cadavres; toutefois les précautions de Bélisaire furent si heureuses, que les eaux du Tibre continuèrent à tenir les moulins en activité et à fournir une boisson aux habitants; les puits étaient une ressource pour les quartiers éloignés, et une ville assiégée pouvait souffrir sans impatience la privation des bains publics. Une partie considérable de Rome, celle qui s'étend depuis la porte de Preneste jusqu'à l'église de Saint-Paul, ne fut jamais investie par les Goths; l'activité des Maures réprima leurs excursions : la navigation du Tibre, la voie Latine, les voies Appienne et Ostienne demeuraient libres; on introduisit par là dans la place du bétail et des grains; et c'est par là que se retirèrent ceux des habitants qui cherchèrent à asile dans la Campanie ou la Sicile; Bélisaire, voulant se débarrasser d'une multitude qui ne servait qu'à affamer la place, fit sortir les femmes, les enfants et les esclaves; il ordonna à ses soldats de renvoyer toutes les personnes des deux sexes qui se trouvaient à leur suite, et déclara qu'on leur donnerait en nature la moitié de leur ration, et le reste en argent. Du moment où les Goths eurent occupé deux postes importants situés aux environs des murs, la détresse qui en fut la suite, justifia bien sa prévoyance. La perte du port, ou, comme on l'appelle maintenant, de la ville de Porto, le priva des ressources du pays qui était à la droite du Tibre, et lui enleva la meilleure communication qu'il eût avec la mer. Il vit avec douleur et avec colère que s'il eût pu se priver de trois cents hommes pour les y envoyer, une si faible troupe aurait suffi pour défendre les imprenables fortifications de cette place. A sept milles de la capitale, entre la voie Latine et la voie Appienne, deux aqueducs principaux qui se croisaient et se croisaient une seconde fois à quelque distance du premier point d'intersection, renfermaient un espace défendu par leurs arceaux solides et élevés, où Vitigès établit un camp de sept mille Goths, afin d'intercepter les convois de la Sicile et de la Campanie. Les magasins de Rome s'épuisèrent insensiblement; le pays d'alentour avait été dévasté par le feu et la flamme; et la quantité peu considérable de provisions qu'on obtenait par des courses faites à la hâte, servait de récompense à la valeur et était achetée par les riches; le fourrage ne manqua jamais aux chevaux; ni le pain aux soldats; mais, dans les derniers mois du siège, le peuple fut exposé à tous les maux de la disette; il eut à supporter une nourriture malsaine et des maladies contagieuses. Bélisaire eut pitié des souffrances des Romains, mais il avait prévu et il surveilla avec soin l'incertitude de leur fidélité et les progrès de leur mécontentement. L'adversité avait éveillé les Romains de leurs rêves de grandeur et de liberté, et leur avait fait sentir cette humiliante vérité, qu'il était à peu près indifférent à leur bonheur que le nom de leur maître vint de la langue des Goths ou de celle des Latins. Le lieutenant de Justinien écouta leurs justes plaintes, mais il rejeta avec dédain l'idée d'une fuite ou d'une capitulation; il réprima les clameurs qui lui demandaient une bataille; il les amusa, et leur annonça que bientôt ils recevraient des secours; et il eut soin de se prémunir contre les effets de leur désespoir ou de leur perfidie. Il changeait deux fois par mois les officiers à qui la garde des portes était confiée; il multiplia les patrouilles, les mots du guet, les fanaux et la musique, pour découvrir tout ce qui se passait, sur les rempart; il plaça au-delà du fossé des gardes avancées, et la vigilance d'un grand nombre de chiens suppléa à la fidélité plus douteuse des hémines. On intercepta une lettre où l'on assurait le roi des Goths qu'on ouvrirait secrètement à ses troupes la porte Asinaire, voisine de l'église de Saint-Jean-de-Latran. Plusieurs sénateurs, convaincus ou soupçonnés de trahison, furent bannis, et le pape Silvère eut ordre d'aller répondre au représentant de son souverain à son quartier général palais Pincius1.

(Exil du pape Silvère, 17 novembre 537) Les ecclésiastiques qui suivirent leur évêque furent retenus dans le premier ou le second appartement, et le pape seul fut admis à l'audience de Bélisaire. Le vainqueur de Rome et de Carthage était modestement assis aux pieds d'Antonina, couchée sur un lit magnifique : le général se tut; mais son impérieuse épouse chargea le pontife de reproches et de menaces. Accusé par des témoins dignes de foi et par sa propre signature, le successeur de saint Pierre fut dépouillé de ses ornements pontificaux, revêtu d'un habit de moine; on l'exila dans un coin de l'Orient, et on le fit partir tout de suite. Le clergé de Rome procéda, par l'ordre de l'empereur, au choix d'un nouvel évêque; et après qu'on eut invoqué solennellement le Saint-Esprit, on élut le diacre Vigile; qui avait payé le trône pontifical au prix de deux cents livres d'or. Le profit, et par conséquent le crime de cette simonie, fut imputé à Bélisaire; mais le héros obéissait aux volontés de sa femme; Antonina servait les passions de l'impératrice, et Théodora prodigua des trésors, dans la vaine espérance d'obtenir un pape opposé, ou indifférent au concile de Chalcédoine.

1. Le nom du palais, de la colline et de la porte adjacente, venait du sénateur Pincius. Des restes de temples et d'églises sont aujourd'hui dispersés dans le jardin des minimes de la Trinité du Mont. Nardini, l. IV, c. 7, p. 19; Eschinard, p. 209, 210 : voyez aussi le vieux plan de Buffalino et le grand plan de Nolli. Bélisaire avait établi son quartier entre la porte Pinciez et la porte Salaria. Procope, Goth., l. I, c. 15.

mars
537

Délivrance de Rome

Bélisaire instruisit l'empereur de ses victoires, de ses dangers et de sa résolution. Selon vos ordres, lui dit-il, nous sommes entrés dans le pays des Goths, et nous avons soumis à votre empire la Sicile, la Campanie et la ville de Rome; mais la perte de ces avantages serait plus déshonorante que leur acquisition n'a été glorieuse. Jusqu'ici nous avons triomphé de la multitude des Barbares; mais leur multitude peut à la fin l'emporter. La victoire est un bienfait du ciel; mais la réputation des rois et des généraux dépend du succès ou de la mauvaise réussite de leurs desseins. Permettez-moi de vous parler avec liberté : si vous voulez que nous vivions, envoyer-nous des subsistances; si vous voulez que nous soyons vainqueurs, envoyez-nous des armes, des chevaux et des hommes. Les Romains nous ont reçus comme des amis et des libérateurs; mais telle est notre détresse, que leur confiance les perdra, ou que nous serrons les victimes de leur perfidie et de leur haine. Quant à moi, ma vie est dévouée à votre service; c'est à vous de voir si dans cette position ma mort contribuera à la gloire, et à la prospérité de votre règne. Ce règne aurait peut-être joui de la même prospérité, quand le paisible souverain de l'Orient se fût abstenu de la conquête de l'Afrique et de l'Italie; mais comme Justinien aspirait à la renommée, il fit quelques faibles et languissants efforts pour secourir et sauver son général victorieux; celui-ci reçut un renfort de seize cents Esclavons et Huns, conduits par Martin et Valérien; ils s'étaient reposés durant tout l'hiver dans les havres de la Grèce, en sorte que les hommes ni les chevaux ne se ressentaient nullement de la fatigue d'un voyage maritime, et que ces troupes se distinguèrent par leur valeur dans la première sortie contre les assiégeants. Vers le solstice d'été, Euthalius débarqua à Terracine avec de grandes sommes d'argent destinées à la solde des troupes. Il s'avança avec précaution le long de la voie Appienne; et ce convoi entra à Rome par la porte Capène1, tandis que Bélisaire tournait d'un autre côté l'attention des Goths, par une escarmouche poussée avec vigueur et avec succès. Le général sut ménager habilement et ces secours arrivés si à propos et l'opinion que l'on pouvait en avoir, il ranima le courage ou du moins l'espoir des soldats et du peuple. L'historien Procope fût chargé de l'importante mission d'aller rassembler les troupes et les vivres que la Campanie pouvait fournir, ou qu'avait envoyés Constantinople : le secrétaire de Bélisaire fut bientôt suivi d'Antonina elle-même, qui traversa hardiment les postes : de Ve nemi, et revint bientôt ramenant à son époux et à la ville assiégée les secours arrivés de l'Orient. Des navires qui postaient trois mille Isauriens, mouillèrent dans la baie de Naples et ensuite à Ostie. Plus de deux mille chevaux, dont une partie était de Thrace, débarquèrent à Tarente; et après avoir joint cinq cents soldats de la Campanie, et un convoi de voitures chargées de vin et de farine, ils suivirent la voie Appienne, depuis Capoue, jusqu'aux environs de Rome. Les forces qui arrivaient par terre et par mer se réunirent à l'embouchure du Tibre. Antonina assembla un conseil de guerre; il y fut décidé qu'à force de voiles et de rames, on remonterait la rivière; les Goths ne voulurent pas les attaquer, de peur de troubler la négociation à laquelle Bélisaire s'était artificieusement prêté. Ils se laissèrent persuader que ce qu'ils voyaient était seulement l'avant-garde d'une grande flotte et d'une grande armée qui couvraient déjà la mer Ionienne et les plaines de la Campanie, et leur erreur se fortifia par la fierté du général romain au moment où il donna audience aux envoyés de Vitigès. Après un discours spécieux, dans lequel ils soutinrent la justice de leur cause, ils dirent que, par amour de la paix, ils étaient disposés à renoncer à la Sicile. L'empereur n'est pas moins généreux, leur répondit son lieutenant avec un sourire de dédain, en reconnaissance de ce que vous cédez une chose que vous ne possédez plus, il vous offre une ancienne province de l'empire; il abandonne aux Goths la souveraineté de l'île de la Bretagne. Bélisaire rejeta avec la même fermeté et le même dédain le tribut qu'on lui offrit; mais il permit aux ambassadeurs goths d'aller apprendre leur sort de la bouche de Justinien lui-même, et il consentit, avec une répugnance simulée, à une trêve de trois mois, depuis le solstice d'hiver jusqu'à l'équinoxe du printemps. Il y aurait eu de l'imprudence à trop compter sur les serments ou les otages des Barbares; mais la supériorité que se sentait Bélisaire se manifesta dans la manière dont il distribua ses troupes. Dès que la peur ou la faim eut déterminé les Goths à évacuer Alba, Porto et Centum-Cellæ, il y envoya tout de suite des garnisons : celles de Narni, de Spolette et de Pérouse, furent renforcées, et les sept camps de l'ennemi éprouvèrent bientôt toutes les misères d'un siège. Les prières et le pélerinage de Datius, évêque de Milan, ne furent pas sans effet, et il obtint mille Thraces ou Isauriens, qu'il envoya aux rebelles de la Ligurie, contre l'arien qui les tyrannisait. En même temps, Jean le Sanguinaire, neveu de Vitalien, fut détaché avec deux mille cavaliers d'élite, d'abord à Alba, sur le lac Fucin, et ensuite vers les frontières du Picentin, sur la mer Adriatique. C'est dans cette province, lui dit Bélisaire, que les Goths ont retiré leurs familles et leurs trésors; sans y mettre de garde et sans soupçonner le danger. Sans doute ils violeront la trêve; qu'ils sentent vos coups avant d'être instruits de vos mouvements. Epargnez les Italiens, ne laissez sur vos derrières aucune place fortifiée dont les dispositions nous soient défavorables; et réservez fidèlement le butin, afin qu'il soit partagé d'une manière égale. Il ne serait pas raisonnable, ajouta-t-il en riant, que tandis que nous nous fatiguons à détruire les frelons, nos camarades, plus heureux prissent tout le miel.

1. L'ancienne porte de Capène avait été reculée par Aurélien jusqu'à la porte moderne de Saint-Sébastien, ou près de là. (Voyez le plan de Nolli.) Ce remarquable emplacement avait été consacré par le bocage d'Egérie, le souvenir de Numa, des arcs de triomphe, les sépulcres des Scipions, des Metellus, etc.

mars
538

Les Goths lèvent le siège de Rome

Toute la nation des Ostrogoths, réunie pour le siège de Rome, s'y était presque entièrement consumée. S'il faut ajouter foi au rapport d'un témoignage éclairé, un tiers au moins de cette immense armée fut détruit dans les combats multipliés qui se donnèrent sous les murs de la place. Il paraît qu'alors le déclin de l'agriculture et de la population contribuait déjà à la mauvaise qualité de l'air durant l'été, et que la licence des Barbares et les dispositions peu amicales des naturels du pays aggravaient les maux de la famine et de la peste. Tandis que Vitigès luttait contre la fortune, tandis qu'il hésitait entre la honte et sa ruine totale, des alarmes personnelles vinrent hâter sa retraite. Des messagers tremblants vinrent lui apprendre que Jean le Sanguinaire répandait la dévastation, de l'Apennin à la mer Adriatique; que la riche dépouille et les innombrables captifs du Picentin avaient été renfermés dans l'enceinte des fortifications de Rimini, que ce redoutable chef avait battu son oncle, insulté sa capitale, et corrompu, à l'aide d'une correspondance secrète, la fidélité de sa femme, l'impérieuse fille d'Amalasonthe. Toutefois, avant de s'éloigner de Rome, Vitigès fit son dernier effort pour s'en emparer, soit d'assaut ou par surprise. Il découvrit un secret passage dans un des aqueducs; deux citoyens du Vatican, séduits par ses présents, promirent d'enivrer les gardes de la porte Aurélienne; il médita une attaque contre les murs situés au-delà du Tibre, dans un endroit qui n'était pas défendu par des tours; et les Barbares s'avancèrent avec des torches et des échelles vers la porte Pincienne. Mais ses projets furent déjoués par l'intrépide vigilance de Bélisaire et de ses braves vétérans, qui, dans les moments les plus périlleux, ne donnèrent pas un regret à l'absence de leurs compagnons; et les Goths, n'ayant plus ni vivres ni espoir, demandèrent à grands cris qu'on les laissât partir avant que la trêve fût expirée et que la cavalerie romaine fût réunie. Une année et neuf jours après le commencement du siège, cette armée des Goths, peu de temps auparavant nombreuse et triomphante, brûla ses tentes et repassa en désordre le pont Milvius. Cette retraite fut pour eux l'occasion d'un nouveau désastre. Attaqués et pressés dans cet étroit passage, ils furent en foule précipités dans le Tibre, soit par leur frayeur ou par les coups de l'ennemi; et le général romain, sortant par la porte Pincienne, rendit la fuite honteuse et meurtrière. Cette troupe de malades et de soldats abattus s'éloigna lentement en se traînant sur la voie Flaminienne, d'où elle fut forcée de s'écarter quelquefois de peur de tomber au milieu des garnisons qui défendaient le grand chemin de Rimini et de Ravenne. Au reste, cette armée en fuite était encore si redoutable, que Vitigès en détacha dix mille hommes pour la défense des villes qu'il avait le plus d'intérêt à conserver, et qu'il ordonna à Uraias, son neveu, d'aller avec le même nombre d'hommes châtier la ville rebelle de Milan; ensuite, à la tête du reste de ses troupes, il assiégea Rimini, qui n'était éloignée que de trente-trois milles de la capitale des Goths. Un faible rempart et un fossé peu profond, seules fortifications de cette place, furent défendus par l'habileté et la valeur de Jean le Sanguinaire, qui partagea le danger et la fatigue du dernier des soldats, et déploya, sur un théâtre moins éclatant, toutes les qualités militaires de son général. Il rendit inutiles les tours et les machines des Barbares; il repoussa leurs attaques; et le siège, converti en un blocus, réduisit la garnison aux dernières extrémités de la famine, mais il laissa aux forces romaines le temps de se réunir et d'arriver : une flotte qui avait surpris Ancône, longea la côte de l'Adriatique, et porta des secours à la ville assiégée. L'eunuque Narsès débarqua dans le Picentin avec deux mille Hérules et cinq mille hommes des plus braves troupes de l'Orient. On força les rochers de l'Apennin; dix mille vétérans tournèrent les montagnes, sous les ordres de Bélisaire en personne; et une nouvelle armée brillante dans son camp d'une multitude de feux, apparut tout à coup s'avançant le long de la voie Flaminienne.

(Ils se retorent à Ravenne) Les Goths, saisis d'étonnement et de désespoir, levèrent le siège de Rimini; ils abandonnèrent leurs tentes, leurs drapeaux et leurs chefs; et Vitigès, qui donna ou suivit l'exemple de la fuite, ne s'arrêta que lorsqu'il se crut en sûreté dans les murs et les marais de Ravenne.

538

L'Eunuque Narsès

Justinien empereur
Narsès
mosaïque de la basilique
Saint-Vital
Ravenne

(Jalousie des généraux romains) La monarchie des Goths était alors réduite à ces murs, et à quelques forteresses incapables de se soutenir mutuellement. Les provinces de l'Italie avaient embrassé le parti de l'empereur; et son armée, parvenue peu à peu au nombre de vingt mille hommes, aurait aisément et rapidement achevé ses conquêtes, si la mésintelligence des généraux n'eut affaibli ses forces invincibles. Avant la fin du siège de Rome, un ordre sanguinaire, imprudent et inexplicable, avait terni la noble réputation de Bélisaire. Presidius, Italien fidèle à l'empereur, fuyant de Ravenne à Rome, avait été brutalement arrêté par Constantin, gouverneur de Spolette, et dépouillé, dans une église où il s'était réfugié, de deux poignards enrichis d'or et de pierreries. Dès que les Goths eurent levé le siège, il se plaignit du vol et de l'insulte : on écouta sa plainte; le coupable reçut ordre de rendre les deux poignards, et désobéit par fierté ou par avarice. Presidius, aigri par ce délai, ne craignit pas d'arrêter le cheval de Bélisaire au moment où il traversait la place publique, et réclamait avec le courage d'un citoyen la protection des lois romaines.

(Mort de Constantin) L'honneur du général était engagée : il assembla un conseil de guerre; il y exposa la désobéissance d'un de ses officiers, et une réplique insolente de Constantin le détermina à appeler ses gardes. Celui-ci, les voyant entrer, jugea qu'il était perdu; il tira son épée et se précipita sur Bélisaire; qui par son agilité évita le coup, et fut ensuite protégé par ses amis : on désarma le forcené, on le traîna dans une chambre voisine où il fut exécuté, ou plutôt assassiné, d'après l'ordre arbitraire du général. Cette violence fit oublier le crime de Constantin : on imputât secrètement à la vengeance d'Antonina le désespoir et la mort de ce brave officier; et ses collègues, coupables des mêmes brigandages, commencèrent à redouter le même sort. L'épouvante causée par les Barbares, suspendit l'effet de leur jalousie et de leur mécontentement; mais, lorsqu'ils se virent sur le point de triompher des Goths, ils excitèrent un puissant rival, à s'opposer au conquérant de Rome et de l'Afrique.

L'eunuque Narsès, du service domestique du palais et de l'administration du revenu privé de l'empereur, était parvenu tout à coup au rang de général; et ses qualités héroïques, qui, pour le mérite et pour la gloire l'égalèrent ensuite à Bélisaire, ne firent alors qu'embarrasser les opérations de la guerre des Goths. Les chefs de la faction des mécontents attribuèrent à ses conseils le salut de Rimini, et l'exhortèrent à prendre un commandement séparé et indépendant. La lettre de Justinien lui enjoignait, il est vrai, d'obéir au général; mais elle ajoutait : Autant que cela pourra être avantageux au service public; et cette dangereuse restriction laissait quelque liberté de jugement au favori prudent qui venait de quitter Constantinople, la présence sacrée et la conversation familière de son souverain. D'après ce droit incertain, Narsès se montra constamment d'une opinion opposée à celle de Bélisaire; et, après avoir consenti avec répugnance au siège d'Urbin, il abandonna son collègue pendant la nuit, et alla conquérir la province Emilienne. Les farouches et redoutables Hérules lui étaient dévoués; il entraîna sous ses bannières dix mille Romains ou soldats des peuples confédérés; chaque mécontent saisit cette occasion de venger les offenses qu'il croyait avoir reçues, et les troupes qui restaient à Bélisaire se trouvaient dispersées depuis les garnisons de la Sicile jusqu'aux côtes de la mer Adriatique. Son habileté et sa constance triomphèrent de tous les obstacles; il prit Urbin, il entreprit et suivit avec vigueur les sièges de Fésule, d'Orviète et d'Auximum; et l'eunuque Narsès fut enfin rappelé aux fonctions domestiques du palais. Toutes les dissensions furent calmées, toutes les oppositions surmontées par la fermeté modérée d'un héros à qui ses ennemis ne pouvaient refuser leur estime, et Bélisaire pénétra son armée de cette salutaire vérité, que les forces de l'Etat doivent former un seul corps, et être animées d'un même esprit : mais ces moments de discorde laissèrent respirer les Goths; on perdit une saison précieuse; Milan fut détruit, et les Francs ravagèrent les provinces septentrionales de l'Italie.

538-539

L'invasion de l'Italie par les Francs

Lorsque Justinien avait formé le projet de la conquête de l'Italie, il avait envoyé des ambassadeurs aux rois des Francs, pour les sommer, au nom des traités et de leur commune religion, de se réunir à lui dans une sainte entreprise contre les ariens. Les Goths, plus pressés par le besoin de secours, voulurent employer des moyens de persuasion plus efficaces : ils essayèrent vainement, par des dons de terres et d'argent, de s'assurer l'amitié ou du moins la neutralité d'une nation légère et perfide; mais dès que les armes de Bélisaire et la révolte des Italiens eurent ébranlé la monarchie des Goths, Théodebert d'Austrasie, le plus puissant et le plus belliqueux des rois mérovingiens, consentit à les secourir indirectement dans leur détresse. Dix mille Bourguignons, qui depuis peu reconnaissaient ses lois, descendirent des Alpes, sans attendre l'aveu de leur souverain, et se joignirent aux troupes que Vitigès avait envoyées contre les rebelles de Milan. Après un siège opiniâtre, la capitale de la Ligurie fut réduite par la famine, et la retraite de la garnison romaine fut la seule capitulation qu'elle pût obtenir. Datius, évêque orthodoxe, qui avait entraîné ses compatriotes dans la rébellion et causé ainsi leur ruine, se sauva à la cour de Byzance, où il vécut dans le luxe et les honneurs; mais le clergé, peut-être arien, de la ville de Milan, fut massacré au pied de ses autels par les défenseurs de la foi catholique. On dit que trois cent mille hommes furent égorgés; les femmes et les effets les plus précieux furent abandonnés aux Bourguignons, et l'on rasa les maisons ou seulement les murs de Milan. Les Goths, dans les derniers moments de leur existence, se vengèrent du moins en détruisant une ville qui, par sa grandeur et sa richesse, la splendeur de ses édifices et le nombre de ses habitants, ne le cédait qu'à Rome même; et Bélisaire seul compatit à la destinée des amis fidèles qu'on l'avait forcé d'abandonner. Théodebert, enorgueilli par cette heureuse incursion, revint au printemps de l'année suivante, et fit une invasion dans les plaines de l'Italie, à la tête d'une armée de cent mille Francs. Ce prince et des soldats d'élite qui lui servaient d'escorte, étaient seuls à cheval, et armés de lances : l'infanterie, sans arcs et sans piques, n'avait qu'un bouclier, une épée et une hache de bataille à deux tranchants, qui, entre leurs mains, portait des coups sûrs et mortels. L'invasion des Francs fit trembler l'Italie; le prince goth et Bélisaire, qui ignoraient leurs desseins, recherchèrent, chacun de leur côté, l'amitié de ces alliés dangereux. Le petit-fils de Clovis dissimula ses intentions jusqu'au moment où il se fut assuré du passage du Pô, sur le pont de Pavie; et il les manifesta, en attaquant, presque le même jour, les camps ennemis des Romains et des Goths. Les Goths et les Romains, au lieu de se réunir, s'enfuirent avec une égale précipitation; la fertile Ligurie et la province Emilienne furent abandonnées à une horde de Barbares indisciplinés, qui, ne songeant ni à s'y établir ni à y faire des conquêtes, se livraient à toute leur fureur. Parmi les villes qu'ils ruinèrent, on cite Gênes, qui n'était pas encore bâtie en marbre; et il paraît que la mort de plusieurs milliers d'hommes qui périrent selon les lois de la guerre, excita moins d'horreur que le sacrifice de quelques femmes et de quelques enfants impunément, immolés aux dieux dans le camp du roi très chrétien. Si par une triste destinée les maux les plus cruels ne tombaient pas en ces occasions sur les innocents et les malheureux sans appui, on pourrait se réjouir de la détresse des vainqueurs, qui, au milieu des richesses du pays, manquèrent de pain et de vin, et furent réduits à boire l'eau du Pô, et à manger la chair des bêtes alors attaquées d'une maladie contagieuse. La dysenterie enleva un tiers de leur armée; et les clameurs des sujets de Théodebert, impatient de repasser les Alpes, le disposèrent à écouter avec déférence les conseils remplis d'humanité que lui adressa Bélisaire. Les médailles de la Gaule -perpétuèrent le souvenir de cette guerre si meurtrière et si peu glorieuse; et Justinien, sans avoir tiré l'épée, prit le titre de vainqueur des Francs. Le roi mérovingien fut blessé de la vanité de l'empereur; il montra de la pitié sur le malheur des Goths, et leur proposa insidieusement une confédération : la promesse ou la menace de descendre des Alpes à la tête de cinq cent mille hommes donnait du poids à ses propositions. Ses plans de conquête étaient sans bornes, et peut-être chimériques : le roi d'Austrasie menaçait de châtier Justinien, et de se rendre aux portes de Constantinople; il fut renversé et tué par un taureau sauvage, un jour qu'il chassait dans les forêts de la Belgique ou de la Germanie.

539

Bélisaire assiège Ravenne

Dès que Bélisaire fut délivré de ses ennemis étrangers et domestiques, il employa toutes ses forces à achever la réduction de l'Italie. Il aurait été percé d'un trait au siège d'Osimo, si un de ses gardes, qui perdit une main dans cette occasion, n'eût intercepté le coup mortel. Les quatre mille soldats goths qui défendaient Osimo, ceux de Fésule et des Alpes Cottiennes, furent des derniers qui soutinrent encore leur indépendance; et leur courageuse résistance mérita l'estime d'un vainqueur dont elle épuisa presque la patience. Il leur refusa prudemment le sauf-conduit qu'ils demandaient pour se rendre à Ravenne; mais une capitulation honorable leur laissa au moins la moitié de leurs richesses, avec l'alternative de se retirer paisiblement dans leurs domaines ou de passer au service de l'empereur dans ses guerres contre les Perses. La multitude qui obéissait encore à Vitigès, surpassait le nombre des guerriers romains mais ni prières, ni défis, ni le danger de ses plus fidèles sujets, ne purent déterminer le roi des Goths à sortir des fortifications de Ravenne. L'artifice ni la force ne pouvaient rien, à la vérité, contre ces fortifications; et lorsque Bélisaire eut investi cette capitale, il ne tarda pas à se convaincre que la famine était le seul moyen qui lui restât de dompter l'opiniâtreté des Barbares. Il fit garder soigneusement la mer, le côté de terre et les canaux du Pô; et sa moralité ne l'empêcha pas d'étendre les droits de la guerre jusqu'à celui d'empoisonner les eaux1 et de mettre secrètement le feu aux magasins d'une ville assiégée. Tandis qu'il pressait le blocus de Ravenne, il vit avec surprise deux ambassadeurs arriver de Constantinople apportant un traité de paix que Justinien avait imprudemment signé, sans daigner consulter le général à qui il devait ses victoires. Ce traité, par un arrangement honteux et précaire, partageait l'Italie et le trésor des Goths, et laissait au successeur de Théodoric, avec le titre de roi, les provinces situées au-delà du Pô. Les ambassadeurs se hâtèrent avec ardeur d'accomplir une mission si salutaire : Vitigès, presque captif, reçut avec transport l'offre inattendue d'une couronne : les Goths se montrèrent moins sensibles à l'honneur qu'à la faim; et des chefs romains, qui murmuraient de la durée de la guerre, exprimèrent la plus parfaite soumission aux ordres de l'empereur. Si Bélisaire n'avait eu que le courage d'un soldat, des conseils timides et jaloux auraient arraché le laurier de ses mains; mais, dans cet instant décisif, il résolut, avec la grandeur d'âme d'un véritable homme d'Etat, de courir seul le danger, et de recueillir seul la gloire d'une généreuse désobéissance. Ce fut après que chacun de ses officiers eut déclaré par écrit que le siège de Ravenne était impraticable, qu'il rejeta le traité de partage, et déclara sa résolution de conduire Vitigès, chargé de chaînes, aux pieds de Justinien. Les Goths se retirèrent pleins de trouble et de consternation : ce refus péremptoire les privait de la seule signature en laquelle ils pussent avoir quelque confiance, et leur fit craindre avec justice que leur habile ennemi n'eût découvert tous les embarras de leur déplorable situation. Ils comparèrent sa réputation et sa fortune avec la faiblesse de leur malheureux roi; et cette comparaison leur suggéra un expédient extraordinaire, auquel Vitigès fut obligé de se soumettre avec une apparence de résignation. Le partage signé par l'empereur détruisait la force des Goths, et l'exil flétrissait leur honneur; ils proposèrent d'abandonner leurs armes, leurs trésors et les fortifications de Ravenne, si Bélisaire voulait abjurer l'autorité de l'empereur, se rendre aux voeux de la nation, et accepter la couronne d'Italie qu'il avait si bien méritée. Quand l'éclat trompeur du diadème eût été capable de séduire la loyauté d'un sujet aussi fidèle, sa sagesse aurait prévu l'inconstance des Barbares, et son ambition raisonnable aurait préféré l'emploi sûr et glorieux qu'il exerçait au service de l'empereur. Il ne craignit même pas les malveillantes interprétations que l'on pouvait donner à la tranquillité et à l'apparente satisfaction avec laquelle il reçut la proposition de trahir son maître. Le lieutenant de Justinien se rendait témoignage de la droiture de ses intentions; la route obscure et tortueuse dans laquelle il se permit d'entrer, avait pour objet de conduire les Goths à se soumettre volontairement. Au moyen d'une politique adroite, sans s'obliger par aucun serment même par aucune promesse, à l'accomplissement d'un traité qu'il abhorrait en secret, il sut leur persuader qu'il était disposé à se rendre à leurs désirs. Les envoyés des Goths fixèrent le jour où ils devaient livrer Ravenne. Des navires chargés de provisions furent reçus avec joie dans l'intérieur du port : on ouvrit les portes au prétendu roi d'Italie; et Bélisaire, sans rencontrer un seul ennemi, traversa en triomphe les rues de cette ville imprenable.

(Il subjugue le royaume des Goths en Italie. Décembre 539) Les Romains furent étonnés de leurs succès : ces Goths si nombreux et si robustes, et d'une si haute stature, furent eux-mêmes surpris de leur faiblesse; leurs femmes, animées d'un courage viril, crachaient au visage de leurs enfants et de leurs maris, en leur reprochant avec amertume de livrer leur empire et leur liberté à ces soldats du Sud, méprisables par leur petit nombre et par l'exiguïté de leur taille. Avant que les Goths eussent pu revenir de leur première surprise et demander l'accomplissement de leurs douteuses espérances, Bélisaire avait déjà établi sa puissance dans Ravenne de manière à ne plus craindre leur repentir ou leur révolte.

(Captivité de Vitigès) Vitigès, qui peut être avait essayé de s'enfuir, fut gardé honorablement dans son palais2. On choisit pour le service de l'empereur la fleur des jeunes Goths; les autres furent renvoyés dans leurs paisibles habitations des provinces méridionales, et une colonie d'Italiens vint remplir la ville dépeuplée. Le reste des villes et des villages de l'Italie n'attendirent pas, pour imiter l'exemple de la capitale, les armes ni même la présence des Romains, les Goths indépendants qui restaient en armes à Pavie et à Vérone, n'aspiraient qu'à devenir les sujets de Bélisaire; mais son inflexible fidélité n'accepta de serments que ceux qu'on lui prêta comme au représentant de Justinien; et il ne fut pas offensé du discours de leurs députés, qui lui reprochèrent d'aimer mieux être esclave que roi.

1. Durant le siège d'Auximum il s'efforça d'abord de détruire un vieil aqueduc, et il jeta ensuite dans les eaux 1° des cadavres, 2° des herbes malfaisantes, et 3° de la chaux vive dit Procope (l. II, c. 29).

2. Vitigès fut arrêté par Jean le Sanguinaire; mais on lui fit dans la basilique de Julius le serment ou la promesse solennelle de respecter sa vie. (Hist. Miscell., l. XVII, in Muratori, t. I, p. 107.) Le récit d'Anastase est obscur, mais vraisemblable (in Vit. Pont., p. 40). Mascou (Hist. des Germains, XII, 21) parle, d'après Montfaucon, d'un bouclier votif qui représente la captivité de Vitigès.

540

Rappel et gloire de Bélisaire

Après la seconde victoire de Bélisaire, l'envie recommença à murmurer; Justinien lui prêta l'oreille, et le héros fut rappelé. Le reste de la guerre des Goths n'était plus digne de sa présence; un maître plein d'affection était impatient de récompenser ses services et de consulter sa sagesse; il était le seul capable de défendre l'Orient contre les innombrables armées de la Perse. Bélisaire devina et feignit de ne pas apercevoir les soupçons cachés sous ces prétextes dont on colorait son rappel : il embarqua à Ravenne ses trophées et le butin qu'il avait recueilli, et prouva, par une prompte obéissance, que ce brusque rappel était aussi injuste qu'il aurait pu devenir imprudent. Justinien reçut d'une manière honorable Vitigès et son illustre compagnon; et comme le roi des Goths consentit à se soumettre au symbole de saint Athanase, il obtint de riches terres en Asie, et le rang de sénateur et de patrice. On put admirer sans danger la force et la stature des jeunes Barbares; ceux-ci adorèrent la majesté du trône, et promirent de verser leur sang au service de leur bienfaiteur. On déposa dans le palais de Byzance les trésors de la monarchie des Goths; un sénat adulateur obtint quelquefois la permission de jouir de ce magnifique spectacle, mais il fut soigneusement dérobé aux regards du public; et le conquérant de l'Italie renonça sans murmures, et peut-être sans regrets, aux honneurs bien mérités d'un second triomphe. Sa gloire, il est vrai, se trouvait élevée au-dessus d'une vaine cérémonie; et au milieu même d'un siècle de servitude, le respect et l'admiration de son pays supplièrent aux faibles et perfides éloges de la cour. Quelque part qu'il se montrât, soit dans les rues où les lieux publics de Constantinople, Bélisaire attirait et charmait tous les regards. Sa taille élevée et sa physionomie majestueuse remplissaient l'idée qu'on s'était formée d'un héros. Ses manières douces et gracieuses enhardissaient le dernier de ses concitoyens, et la troupe de guerriers qui accompagnait ses pas ne le rendait pas inabordable comme dans un jour de bataille. Il avait à sa solde sept mille cavaliers, d'une beauté et d'une valeur incomparables. Leur bravoure se distinguait dans les combats singuliers ou dans les premiers rangs le jour d'une action; et les deux partis avouaient qu'au siège de Rome les gardes de Bélisaire avaient triomphé seuls de l'armée des Barbares. Les plus vaillants et les plus fidèles soldats de l'ennemi augmentaient sans cesse le nombre de sa troupe; et les Vandales, les Maures et les Goths qui devenaient ses heureux captifs, le disputaient à ses guerriers domestiques en attachement pour leur maître. Tout à la fois libéral et juste, il fut aimé des soldats sans perdre l'affection du peuple. Il fournissait de l'argent et les secours de la médecine aux malades et aux blessés, et ses visites affectueuses contribuaient encore à leur guérison d'une manière plus efficace. La perte d'une arme ou d'un cheval était à l'instant réparée par sa générosité : chaque action de valeur était récompensée par le riche et honorable don d'un bracelet ou d'un collier, rendu plus précieux par l'estime de Bélisaire, dont il était la preuve. Il jouissait de l'amour des cultivateurs, qui, à l'ombre de ses drapeaux, vivaient dans la tranquillité et l'abondance. La marche des armées romaines enrichissait un pays au lieu de l'appauvrir; et telle était la discipline rigoureuse de son camp; qu'on ne dérobait pas une pomme de dessus l'arbre, et qu'on n'aurait pu découvrir un sentier formé dans un champ de blé. Bélisaire était chaste et sobre; au milieu de la licence de la vie militaire, personne ne pouvait se vanter de l'avoir vu pris de vin : on lui offrit les plus belles captives des Goths ou de celle des Vandales; mais il détourna ses regards de leurs charmes, et on ne soupçonna jamais le mari d'Antonina d'avoir manqué à la foi conjugale. Le témoin et l'historien de ses exploits observe qu'au milieu des périls de la guerre, il avait de l'audace sans témérité, et de la lenteur ou de l'impétuosité, selon les besoins du moment; qu'au dernier terme de la détresse, il savait conserver ou feindre l'espérance, et que dans la fortune la plus prospère, on le voyait simple et modeste. Il égala ou surpassa les anciens maîtres de l'art militaire : la victoire suivit ses armes sur terre et sur mer. Il subjugua l'Afrique, l'Italie et les îles adjacentes; il conduisit captifs aux pieds de Justinien les successeurs de Genseric et de Théodoric; il remplit Constantinople des dépouilles de leurs palais, et recouvra en six années la moitié des provinces de l'empire d'Occident. Sa célébrité et son mérite, sa fortune et sa puissance, le rendirent incontestablement le premier des sujets de l'empire romain; l'envie seule put supposer sa grandeur dangereuse, et l'empereur dut s'applaudir de l'esprit de discernement qui lui avait fait découvrir et employer le génie de Bélisaire.

540

Antonina

Antonina
Antonina (au centre)
et sa fille Joannina (à gauche)

mosaïque de la basilique
Saint-Vital
Ravenne

Dans les triomphes des Romains, un esclave se plaçait derrière le vainqueur, pour le faire souvenir de l'instabilité de la fortune et des faiblesses de la nature humaine. Procope s'est chargé, dans ses Anecdotes, de cette basse et désagréable fonction. Le lecteur généreux peut être tenté de jeter le libelle; mais l'évidence des faits les fixe dans sa mémoire : il avoue à regret que la réputation et même la vertu de Bélisaire furent souillées par les débauches et la cruauté de sa femme. La mère d'Antonina était une prostituée de théâtre; et son père et son grand-père exerçaient, à Thessalonique et à Constantinople, la vile mais lucrative profession de conducteurs des chars. Elle fut tour à tour, selon les diverses situations de sa fortune, la compagne, l'ennemie, la complaisante et la favorite de l'impératrice Théodora. Les mêmes plaisirs avaient réuni ces deux femmes libertines et ambitieuses. La jalousie du vice les divisa, et enfin des crimes communs les réconcilièrent. Avant son union avec Bélisaire, Antonina avait eu déjà un mari et beaucoup d'amants : Photius, enfant de son premier mariage, se trouva assez âgé pour se distinguer au siège de Naples. Ce ne fut que dans l'automne de sa vie, et au déclin de sa beauté, qu'elle se livra à un attachement pour un jeune Thrace. Celui-ci, qu'on nommait Théodose, avait été élevé dans l'hérésie d'Eunomius : comme il fut le premier soldat qui s'embarqua pour l'Afrique, son baptême dans cette circonstance et son nom d'un augure favorable parurent en quelque sorte consacrer le voyage, et Bélisaire et Antonina, ses parents spirituels, adoptèrent et reçurent dans leur famille le nouveau prosélyte. Avant d'aborder à la côte d'Afrique, cette sainte alliance avait dégénéré en un amour sensuel; et Antonina ayant passé bientôt les bornes de la modestie et de la circonspection, le général romain fut le seul à ignorer son déshonneur. Durant son séjour à Carthage, il surprit les deux amants dans une chambre souterraine, seuls, animés et presque nus; la colère éclata dans ses regards. Je veux, lui dit l'effrontée Antonina, soustraire à la connaissance de l'empereur nos effets les plus précieux, et ce jeune homme m'aidait à les cacher ici. Théodose reprit ses vêtements, et le facile mari consentit à récuser le témoignage de ses propres yeux. Macédonia vint le tirer à Syracuse de cette illusion qu'il se plaisait peut-être à nourrir. Cette femme, qui était au service d'Antonina, après avoir exigé que Bélisaire promît par serment de la protéger, amena deux autres femmes d'Antonina, qui, comme elle, avaient été souvent témoins de ses adultères. Théodose, par sa fuite précipitée en Asie, échappa à la justice d'un mari offensé qui avait déjà donné à un de ses gardes l'ordre de faire périr le coupable; mais les larmes d'Antonina et ses séductions artificieuses trompèrent la crédulité du héros, et il la crut innocente. Au mépris de son serment, au mépris de sa propre raison, il eut la faiblesse d'abandonner les domestiques fidèles qui avaient osé accuser ou révoquer en doute la vertu de sa femme. La vengeance d'une femme coupable est inflexible et sanguinaire; le ministre de ses cruautés arrêta secrètement l'infortunée Macédonia et les deux autres témoins; on leur coupa la langue, leur corps fût haché en mille morceaux et jeté dans la mer de Syracuse. Constantin s'avisa de dire qu'il aurait puni une femme adultère plutôt que le jeune homme. Antonina n'oublia jamais ce mot imprudent autant que juste; et deux ans après, lorsque le désespoir eut armé cet officier contre son général, ce fut elle qui conseilla et hâta sa mort. Elle ne pardonna pas même à l'indignation de Photius son fils; elle prépara par l'exil de ce fils le rappel de son amant, et Théodose daigna se rendre aux humbles et pressantes invitations du vainqueur de l'Italie. Le jeune favori, gouvernant la maison de Bélisaire, et ayant obtenu des commissions importantes dans la paix et dans la guerre; et après son retour à Constantinople, la passion d'Antonina conserva la même vivacité. La crainte, la dévotion, peut-être la satiété, inspirèrent à Théodose des pensées plus sérieuses; il craignit les propos de la capitale, et l'indiscrète ardeur de la femme de Bélisaire : pour éviter ses caresses, il se retira à Ephèse, y fit couper sa chevelure, et embrassa la vie monastique. La nouvelle Ariane montra un désespoir que la mort de son mari aurait à peine justifié. Elle versa des larmes, elle s'arracha les cheveux, elle emplit le palais de ses cris; elle ne cessait de répéter qu'elle avait perdu le plus cher de ses amis, un ami tendre, fidèle, laborieux. Ses ardentes sollicitations, aidées des prières de Bélisaire, ne purent arracher le moine de sa solitude d'Ephèse. Ce ne fut qu'au départ de ce général pour la guerre de Perse, que Théodose se laissa persuader de revenir à Constantinople, et le court espace qui s'écoula jusqu'au départ d'Antonina pour suivre son mari, fut hardiment consacré à l'amour et au plaisir.

540

Photius, fils d'Antonina

Un philosophe peut regarder en pitié et pardonner dans une femme des faiblesses dont il ne reçoit aucun dommage réel; mais on doit mépriser le mari qui ressent les débauches de son épouse et qui les endure. Antonina avait pour son fils une haine implacable, et jusque dans le camp situé au-delà du Tigre, le brave Photius était exposé à des persécutions secrètes. Poussé à bout par ses injures personnelles et par le déshonneur de sa famille, il oublia à son tour les sentiments de la nature, et révéla à Bélisaire la turpitude d'une femme qui manquait à tous ses devoirs de mère et d'épouse. La surprise et l'indignation que témoigna le général romain semblent prouver qu'il avait été de bonne foi jusqu'alors : il embrassa les genoux du fils d'Antonina, il le conjura de se souvenir de ses devoirs plutôt que de sa naissance, et ils jurèrent sur les autels de se venger et de se soutenir mutuellement. L'absence ébranlait l'empire d'Antonina sur l'esprit de son époux, et lorsqu'elle se présenta devant lui à son retour des confins de la Perse, celui-ci dans les premiers mouvements d'une colère passagère, la fit arrêter et menaça sa vie. Photius était plus déterminé à punir, et naturellement moins prompt à pardonner : il se réfugia à Ephèse; il arracha d'un eunuque qui avait la confiance de sa mère l'aveu complet de ses débauches; il fit saisir Théodose, et ses richesses dans l'église de Saint-Jean l'apôtre, et, bien décidé à le faire mourir, il le relégua dans une forteresse isolée de la Cilicie. Un pareil attentat contre la justice publique ne pouvait demeurer impuni. La cause d'Antonina fut embrassée par l'impératrice, dont elle avait mérité la faveur en perdant un préfet, et en faisant exiler et assassiner un pape. Bélisaire fut rappelé à la fin de la campagne, et, selon son usage, il obéit à l'ordre de l'empereur. Son esprit n'était pas disposé à la rébellion; si son obéissance était contraire aux inspirations de l'honneur, elle se trouvait analogue au voeu de son coeur; et lorsqu'il embrassa sa femme par l'ordre et peut-être sous les yeux de l'impératrice, ce tendre époux ne voulait plus que pardonner ou obtenir son pardon. La bonté de Théodora réservait à son ancienne compagne une faveur encore plus précieuse. J'ai trouvé, lui dit-elle, ma chère patricienne, une perle d'un prix inestimable aucun mortel jusqu'ici ne l'a vue; mais je réserve à mon amie la vue et la possession de ce joyau précieux. Dès qu'elle eut excité la curiosité et l'impatience d'Antonina, la porte d'une chambre à coucher s'ouvrit, et la femme de Bélisaire y vit son amant, dont les soins des eunuques avaient découvert la prison. Muette d'abord de plaisir et d'étonnement, elle fit éclater ensuite par des exclamations passionnées, sa reconnaissance et sa joie; elle s'écria que Théodora était sa bienfaitrice et son sauveur. Le moine d'Ephèse goûta dans le palais toutes les délices du plaisir et de l'ambition; mais au lieu de prendre, comme on le lui avait promis, le commandement des armées, il expira dans les premières fatigues d'une entrevue amoureuse. Les douleurs d'Antonina ne purent être adoucies que par les souffrances de son fils. Un jeune homme d'un rang consulaire, et d'une constitution faible, fut puni sans être entendu, comme un malfaiteur et un esclave; mais telle fut son intrépidité, que, sous le fer des bourreaux et pendant la torture, il ne viola pas la foi qu'il avait jurée à Bélisaire. Après cette infructueuse cruauté, Photius fut traîné dans les prisons souterraines d'Antonina, où, tandis que sa mère se réjouissait avec l'impératrice, il était absolument privé de la clarté du jour. Il se sauva deux fois, et les deux églises les plus respectées de Constantinople, celles de Sainte-Sophie et de la Vierge, lui servirent d'asiles; mais ses tyrans étaient aussi insensibles à la religion qu'à la pitié, et l'infortuné jeune homme fut arraché deux fois du pied des autels, au milieu des cris du clergé et du peuple, et reconduit dans son cachot. Sa troisième tentative réussit mieux. Après trois ans de captivité, le prophète Zacharie, ou quelque protecteur terrestre, lui indiqua les moyens de se sauver : il échappa aux espions, et aux gardes de l'impératrice, atteignit le Saint-Sépulcre de Jérusalem, où il se fit moine; et après la mort de Justinien, l'abbé Photius fut employé à réconcilier et à régler les Eglises de l'Egypte. Le fils d'Antonina souffrit tout ce que peut inventer la haine d'un ennemi, et, son patient époux s'imposa à lui-même le tourment plus cruel encore de violer sa promesse et d'abandonner son ami.

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Disgrâce de Bélisaire

La campagne suivante, il fut encore chargé de la guerre contre les Perses. Il sauva l'Orient, mais il offensa Théodora, et peut-être l'empereur lui-même. La maladie de Justinien avait donné lieu au bruit de sa mort, et le général romain, croyant que l'empereur ne vivait plus, parla avec la liberté d'un citoyen et d'un soldat. Buzès, son collègue, qui partageait ses sentiments, perdit ses emplois, sa liberté et sa santé, par suite des persécutions de l'impératrice. Si la disgrâce de Bélisaire fut moins éclatante, il le dut au respect qu'il inspirait, et au crédit de sa femme, qui pouvait vouloir humilier son mari, mais non pas perdre entièrement le compagnon de sa fortune. On chercha même un prétexte à son rappel; on prétendait que dans l'état fâcheux où se trouvaient les affaires de l'Italie il suffisait, pour les rétablir, de la seule présence de son vainqueur; mais dès qu'il fut aux portes de Constantinople seul et sans défense, on dépêcha dans l'Orient des commissaires qui eurent ordre de saisir ses trésors; et de chercher les moyens de le montrer criminel. On distribua à différents chefs de l'armée les gardes et, les vétérans attachés à sa personne. Les eunuques eux-mêmes osèrent entrer en partage de ses guerriers. Lorsqu'il traversa les rues de la capitale avec une suite peu nombreuse et de peu d'apparence, cet état d'abandon excita l'étonnement et la compassion du peuple. Justinien et Théodora le reçurent avec une froide ingratitude, les serviles courtisans avec insolence et avec mépris; et le soir il regagna en tremblant son palais désert. Une indisposition feinte ou véritable retenait Antonina dans son appartement; elle se retira avec un dédaigneux silence sous le portique voisin de sa chambre, tandis que Bélisaire se jeta sur son lit, ou dans une agonie de douleur et de crainte, il attendit la mort qu'il avait si souvent bravée sous les murs de Rome. Longtemps après le coucher du soleil, on lui annonça un message de l'impératrice. Il ouvrit avec frayeur la lettre qui contenait son arrêt. Vous ne pouvez ignorer, lui écrivait Théodora, combien vous avez mérité mon déplaisir. Je suis sensible aux services que m'a rendus Antonina. C'est en considération de son mérite et de ses sollicitations que je vous accorde la vie, et que je vous permets de garder une partie de vos trésors, qu'il serait juste de confisquer au profit de l'Etat : témoignez de la reconnaissance à qui vous en devez, et qu'elle ne se montre pas par de vaines paroles, mais dans toute la conduite du reste de votre vie. On dit qu'il se prosterna devant sa femme, qu'il baisa les pieds de son sauveur, et Jura d'être à jamais l'esclave soumis et reconnaissant d'Antonina. On leva sur sa fortune une amende, et il accepta le commandement de la guerre d'Italie, avec le titre de comte ou de maître des écuries du prince. A son départ de Constantinople, ses amis et même le peuple furent persuadés qu'une fois en liberté il ferait éclater ses véritables sentiments, et qu'il sacrifierait à sa juste vengeance sa femme, Théodora, et peut-être l'empereur. On se trompait dans ces conjectures, et sa patience, sa loyauté infatigables, parurent toujours au-dessous ou au-dessus du caractère d'un homme.

527-565

Faiblesse de l'empire de Justinien

Notre évaluation du mérite personnel se calcule d'après les facultés ordinaires des hommes. Les plus ambitieux efforts du genre et de la vertu, soit dans la vie active ou dans la vie spéculative, se mesurent moins sur leur grandeur réelle que sur la hauteur ou ils parviennent au-dessus du niveau de leur siècle et de leur pays. Léonidas et ses trois cents guerriers se sacrifièrent aux Thermopyles; mais l'éducation de leur enfance, de leur adolescence et de leur virilité, avait préparé et presque assuré ce mémorable sacrifice; et chaque Spartiate dut approuver plutôt qu'admirer un acte de devoir dont huit mille de ses concitoyens et lui-même auraient été également capables. Le grand Pompée put inscrire sur ses trophées qu'il avait vaincu deux millions d'ennemis en bataille rangée, et réduit quinze cents villes, depuis le lac Méotis jusqu'à la mer Rouge; mais la fortune de Rome volait devant ses aigles, les nations étaient subjuguées par leur propre frayeur, et les invincibles légions qu'il commandait s'étaient formées par des conquêtes habituelles et par une discipline de plusieurs siècles. Sous ce rapport, on peut avec raison mettre Bélisaire au-dessus des héros des anciennes républiques. La contagion de son temps produisit ses imperfections; ses vertus lui appartenaient; il ne les dut qu'à la nature ou à la réflexion. Il s'éleva sans maîtres ou sans rivaux; et les forces qu'on lui confia avaient si peu de proportion avec les victoires qu'on lui demandait, que l'orgueil et la présomption de ses adversaires firent les seuls avantages de sa situation à leur égard. Sous ses ordres, les sujets de l'empereur méritèrent souvent le nom de Romains; toutefois les orgueilleux Goths, qui affectaient de rougir d'avoir à disputer le royaume d'Italie à une troupe de tragédiens, de pantomimes et de pirates, les appelaient des Grecs, terme de mépris qui annonçait des qualités peu guerrières. Il est vrai que le climat de l'Asie a toujours été moins favorable que celui de l'Europe à l'esprit militaire; le luxe, le despotisme et la superstition, énervaient les populeuses provinces de l'Orient, et les moines y coûtaient plus alors et y étaient en plus grand nombre que les soldats. Les forces régulières de l'empire s'étaient élevées autrefois jusqu'à six cent quarante-cinq mille hommes; sous le règne de Justinien, elles n'étaient plus que de cent cinquante mille; et ces troupes, quelque nombreuses qu'elles puissent paraître, se trouvaient clairsemées en Espagne, en Italie, en Afrique, en Egypte, sur les bords du Danube, sur la côte de l'Euxin et sur les frontières de la Perse. Les citoyens étaient épuisés, et cependant le soldat ne recevait pas sa solde; sa misère n'était adoucie que par de pernicieux privilèges de rapine et d'oisiveté; et la fraude de ces agents qui, sans courage et sans danger, usurpent les émoluments de la guerre, retenait ou interceptait son tardif paiement. Dans cette position, la misère publique et particulière fournissait des recrues aux troupes de l'Etat; mais en campagne, et surtout en présence de l'ennemi, leur nombre diminuait considérablement. Pour suppléer à ce qui manquait de courage national, on avait recours à la fidélité précaire et à la valeur indisciplinée des Barbares mercenaires. L'honneur militaire même, qui s'est maintenu souvent après la perte de la vertu et de la liberté, était presque anéanti. Les généraux, multipliés à tant point dont on n'avait pas eu d'exemple dans les anciens temps, ne travaillaient qu'à prévenir les succès ou à ternir la réputation de leurs collègues; et l'expérience leur avait appris que le mérite pouvait exciter la jalousie de l'empereur, et que l'erreur ou même le crime avait droit de compter sur sa bienveillante indulgence. Dans ce siècle avili, les triomphes de Bélisaire, et ensuite ceux de Narsès, brillent d'un éclat auquel on ne peut rien comparer; mais autour de ces triomphes, la honte et les calamités se présentent de toutes parts sous leurs plus sombres couleurs : Tandis que le lieutenant de Justinien subjuguait les royaumes des Goths et des Vandales, l'empereur, timide malgré son ambition, cherchait à balancer les forces des Barbares les unes par les autres : pour fomenter leur division, il mettait en usage la flatterie et la fausseté; et sa patience et sa libéralité les excitaient à de nouvelles offenses. On apportait à ses généraux les clefs de Carthage, de Rome et de Ravenne, au moment où les Perses, détruisaient Antioche, et où Justinien tremblait pour la sûreté de Constantinople.

527-565

Etat des Barbares

Les succès de Bélisaire contre les Goths nuisirent eux-mêmes à l'Etat, puisqu'ils renversèrent l'importante barrière du Haut-Danube, que Théodoric et sa fille avaient gardée si fidèlement. Pour défendre l'Italie, les Goths évacuèrent la Pannonie et la Norique, qu'ils laissèrent dans une situation paisible et florissante. L'empereur d'Orient réclamait la souveraineté de ces deux provinces; mais leur possession fut abandonnée à quiconque voudrait les envahir. Les rives opposées du Danube, les plaines de la Haute-Hongrie et les collines de la Transylvanie, étaient occupées, depuis la mort d'Attila par des tribus des Gébides, qui craignaient les armes des Goths et méprisaient, non pas, à la vérité, l'or des Romains, mais les secrets motifs auxquels ils devaient leurs subsides annuels.

(Les Gépides) Ces tribus s'emparèrent aussitôt des fortifications qui gardaient le fleuve et qui se trouvaient désertes depuis le départ des Goths; ils plantèrent leurs drapeaux sur les murs de Sirmium et de Belgrade; et le ton ironique de leur apologie aggravait cette insulte faite à la majesté de l'empire. Vos domaines sont si étendus, O César ! disaient-ils à l'empereur, vos villes sont en si grand nombres que vous cherchez continuellement des nations auxquelles vous puissiez, dans la paix ou dans la guerre, abandonner ces inutiles possessions. Les braves Gépides sont vos fidèles alliés; et s'ils ont anticipé vos dons, ils ont montré une juste confiance en vos bontés. Le moyen de vengeance qu'adopta Justinien justifia leur présomption. Au lieu de soutenir les droits du souverain chargé de protéger ses sujets, l'empereur engagea un peuple étranger à envahir les provinces romaines situées entre le Danube et les Alpes, et l'ambition des Gépides fut réprimée par les Lombards1, dont la puissance et la réputation augmentaient chaque jour.

(Les Lombards) La dénomination corrompue de Lombards a été propagée au treizième siècle par des marchands et des banquiers italiens issus de ces guerriers sauvages appelés dans l'origine Langobards, à cause de la longueur et de la forme particulière de leurs barbes. A peu près dans le temps d'Auguste et de Trajan, on aperçoit un rayon de lumière au milieu, des ténèbres de leur histoire, et on les trouve pour la première fois entre l'Elbe et l'Oder. Plus farouches encore que les Germains, ils se plaisaient à répandre l'effroi en laissant croire que leurs têtes avaient la forme de celles des chiens et qu'après une bataille ils buvaient le sang de leurs ennemis vaincus. Pour recruter leur faible population, ils adoptaient les plus vaillants d'entre leurs esclaves; et leur bravoure, sans secours étranger, maintenait leur indépendance au milieu de leurs puissants voisins. Parmi les tempêtes du Nord qui submergèrent tant de noms et tant de peuples, la petite barque des Lombards se tint à flot; ils descendirent peu à peu vers le Midi et vers le Danube; et quatre siècles après, on les voit reparaître avec leur ancienne valeur et leur ancienne célébrité. Leurs moeurs conservaient leur férocité première. Malgré les lois de l'hospitalité, un prince des Hérules fut égorgé sous les yeux et par l'ordre de la fille du roi, blessée de quelques paroles insultantes qu'il s'était permises contre-elle, et dont les espérances avaient été trompées par ses proportions peu héroïques. Le roi des Hérules, frère de ce malheureux prince, imposa un tribut aux Lombards pour venger cet assassinat. L'adversité ranima chez eux le sentiment de la modération et de la justice; et l'insolence avec laquelle les Hérules, établis dans le midi de la Pologne, usèrent de leur victoire, fut bientôt punie par leur défaite et leur dispersion. Les victoires des Lombards leur valurent l'amitié des empereurs; et, à la sollicitation de Justinien, ils passèrent le Danube, afin de réduire, suivant leur traité, les villes de la Norique et les forteresses de la Pannonie. Mais l'auteur du pillage les porta bientôt au-delà des vastes limites de ces provinces; ils errèrent sur la côte, de la- mer Adriatique jusqu'à Dyrrachium; et leur brutale familiarité alla jusqu'à entrer dans les villes et les maisons des Romains, leurs alliés, pour y saisir les captifs qui s'étaient échappés de leurs mains. La nation désavoua, et l'empereur excusa ces actes d'hostilité, qu'on voulut attribuer à la fougue de quelques aventuriers; mais les Lombards se trouvèrent bientôt engagés plus sérieusement dans une guerre de trente années, qui ne se termina que par l'anéantissement des Gépides. Ces deux peuples plaidèrent souvent la cause devant le trône de Constantinople; et l'artificieux Justinien, qui haïssait presque également tous les Barbares, prononçait une sentence partiale et équivoque, et, par des secours tardifs et inefficaces, prolongeait adroitement la guerre. Leurs forces étaient redoutables, puisque les Lombards, qui envoyaient au combat plusieurs myriades de soldats, se disaient les plus faibles, et réclamaient à ce titre la protection des Romains. Les Lombards et les Gépides montraient une égale intrépidité; mais telle est l'incertitude du courage, que les deux armées furent soudain saisies d'une terreur panique, qu'elles s'enfuirent l'une et l'autre, et que les princes rivaux demeurèrent avec leurs gardes au milieu de la plaine vide. On convint d'une trêve de peu de durée; mais bientôt la fureur se ranima des deux côtés, et le souvenir de leur honteuse fuite rendit le premier combat plus désespéré et plus meurtrier. Quarante mille Barbares périrent dans la bataillé décisive qui anéantit la puissance des Gépides, fit changer d'objet aux craintes et aux voeux de Justinien, et développa les talents d'Alboin, jeune prince des Lombards, qui devint ensuite vainqueur de l'Italie.

1. Gens Germana feritate ferocior, dit Velleius Paterculus, en parlant des Lombards (II, 106). Langobardos paucitas nobilitat, quod plurimis ac valentissimis nationibus cincti, non per obsequium, sed praeliis et periclitando tuti sunt. (Tacite, de Moribus German., c. 40. Voyez aussi Strabon, l. VII, p. 446. ) Les meilleurs géographes les placent au-delà de l'Elbe, dans l'évêché de Magdebourg et la moyenne Marche de Brandebourg; cette position s'accorde avec la remarque patriotique de M. le comte de Hertzberg, qui observe que la plupart des conqueacute;érants barbares sortirent des pays qui recrutent aujourd'hui les armées de la Prusse.

527-565

Les Esclavons

On peut réduire aux deux grandes familles des Bulgares1 et des Esclavons, les peuples établis ou errants au temps de Justinien dans les plaines de la Russie, de la Lithuanie et de la Pologne. Selon les écrivains grecs, les premiers, qui touchaient à l'Euxin et au lac Méotis, tiraient des Huns leur origine et leur nom2; et il serait inutile de répéter ici le tableau si simple et si connu des moeurs des Tartares, archers habiles et audacieux : ils buvaient le lait de leurs juments, et ils mangeaient la chair de leurs agiles et infatigables coursiers; leurs troupeaux suivaient ou plutôt dirigeaient les mouvements de leurs camps errants, le pays le plus éloigné ou le plus difficile n'était pas à l'abri de leurs incursions; et quoiqu'ils fussent étrangers à la crainte, ils avaient une grande habitude de l'art de la fuite. La nation était formée de deux tribus puissantes, qui se combattaient avec une haine fraternelle. Elles se disputaient avidement l'amitié ou plutôt les largesses de l'empereur Justinien; et on raconte qu'un ambassadeur porteur des instructions verbales de son ignorant souverain, les distinguait sous l'emblème du chien fidèle et du loup vorace. La richesse des Romains excitait également la cupidité des Bulgares de toutes les dénominations; ils s'arrogeaient un vague empire sur tout ce qui portait le nom d'Esclavons, et leur marche rapide ne put être arrêtée que par la mer Baltique ou bien par le grand froid et l'extrême pauvreté des pays du Nord; mais il paraît qu'un même peuple d'Esclavons est toujours demeurée en possession des mêmes pays. Leurs diverses peuplades, soit même qu'elles se trouvassent éloignées ou ennemies, parlaient la même langue, c'est-à-dire un idiome irrégulier et désagréable à l'oreille : on les reconnaissait à leur ressemblance; ils n'étaient pas basanés comme les Tartares, et pour la taille et le teint ils approchaient, quoique avec quelque différence, de la stature élevée des Germains. Ils habitaient quatre mille six cents villages répandus dans les provinces de la Russie et de la Pologne; leurs huttes étaient construites à la hâte de bois mal taillés, seuls matériaux dont ils pussent faire usage dans un pays manquant de pierres et de fer. Ce serait faire honneur peut-être à ces huttes élevées ou plutôt cachées au fond des bois, sur les bords des rivières et des marais, que de les comparer aux habitations du castor : elles leur ressemblaient par une double issue, dont l'une du côté de la terre, et l'autre du côté de l'eau; ces issues servaient également de sortie à un animal moins propre, moins actif et moins social que ce merveilleux quadrupède. La fertilité du sol plutôt que le travail des naturels, fournissait à la rustique opulence des Esclavons. Ils possédaient beaucoup de moutons et de bêtes à cornes d'une forte taille; et leurs champs, où ils semaient du millet et du panis3, leur donnaient une nourriture plus grossière et moins nourrissante que le pain : ils enfouissaient ce trésor pour le soustraire au pillage continuel de leurs voisins; mais dès qu'un étranger arrivait parmi eux, ils lui en donnaient volontiers une partie; et ce peuple, dont le caractère se présente d'ailleurs sous des couleurs peu favorables, était recommandable par sa chasteté, sa patience et son hospitalité. Ils adoraient comme leur divinité suprême un dieu maître invisible du tonnerre. Les rivières et les nymphes des eaux obtenaient un culte subordonné, et leur culte public se composait de voeux et de sacrifices. Ils ne voulaient reconnaître ni despote, ni prince, ni magistrat; mais leur peu d'expérience et la violence de leurs passions ne leur permettaient pas de se former un système de lois communes ou de défense générale. Ils montraient quelques égards volontaires à la vieillesse et à la valeur; mais chaque tribu chaque village, offrait une république séparée; et, comme on ne pouvait forcer personne, il fallait persuader tout le monde. Ils combattaient à pied, presque nus, et sans autre arme défensive qu'un lourd et incommode bouclier. Leurs armes offensives étaient l'arc, un carquois rempli de petites flèches empoisonnées, et une longue corde qu'ils jetaient de loin adroitement, et avec laquelle ils saisissaient leur ennemi par un noeud coulant. L'ardeur, l'agilité et la hardiesse des fantassins esclavons, les rendaient redoutables à la guerre : ils nageaient, ils plongeaient, ils demeuraient longtemps sous l'eau, en respirant à l'aide d'une canne creusée, et cachaient souvent dans une rivière ou dans un lac une embuscade qu'on était loin d'y soupçonner; mais c'étaient là des talents d'espions ou de maraudeurs. L'art militaire était étranger aux Esclavons; leur nom était obscur, et leurs conquêtes ont été sans gloire. Les Antes, tribus d'Esclavons qui fournirent à Justinien une occasion d'ajouter un nom de plus à la liste de ses conquêtes, occupaient les plaines de la Moldavie et de la Valachie. Ce fut contre les Antes qu'il éleva les fortifications du Danube; et l'empereur ne négligea rien pour s'assurer l'alliance d'un peuple établi sur la route directe des incursions des peuples septentrionaux, auxquels servait de canal cet intervalle qui s'étend, durant un espace de deux cents milles, entre les montagnes de la Transylvanie et le Pont-Euxin. Mais les Antes n'avaient ni le pouvoir ni la volonté de contenir ce torrent; et cent tribus d'Esclavons armés à la légère arrivaient sur les traces de la cavalerie des Bulgares, qu'ils égalaient presque en vitesse. Pour le prix d'une pièce d'or par soldat, ils se procuraient une retraite sûre et facile à travers le pays des Gépides, maîtres du passage du Haut-Danube. Les espérances ou les craintes des Barbares, leur union ou leur discorde intestine, un ruisseau qui gelait ou qui n'avait pas assez de profondeur pour s'opposer à leur passage, une récolte de blés ou de vins qui excitait leur convoitise, la prospérité ou l'embarras des Romains, telles furent les causes de ces incursions des Barbares qui se renouvelaient chaque année avec les mêmes ravages, et qu'il serait ennuyeux de raconter en détail4. L'année, et peut-être le mois où Ravenne ouvrit ses portes, fut marquée par une incursion si désastreuse des Huns et des Bulgares, qu'elle effaça presque le souvenir de leurs incursions antérieures. Ils se répandirent des faubourgs de Constantinople au golfe de l'Ionie; ils détruisirent trente-deux villes ou châteaux; ils rasèrent Potidée, que les Athéniens avaient bâtie, et que Philippe avait assiégée, et repassèrent le Danube, traînant à la queue de leurs chevaux cent vingt mille des sujets de Justinien. Dans une incursion postérieure, ils percèrent le mur de la Chersonèse de Thrace, ils démolirent les édifices et égorgèrent les habitants; ils traversèrent hardiment l'Hellespont, et retournèrent ensuite auprès de leurs camarades, chargés des dépouilles de l'Asie. Un autre détachement, qui parut aux Romains une horde effrayante, s'avança sans trouver d'obstacles du passage des Thermopyles à l'isthme de Corinthe, et l'histoire n'a pas daigné recueillir le détail de l'événement qui acheva la ruine de la Grèce. Les ouvrages que fit élever Justinien pour protéger ses sujets, mais à leurs dépens, ne servirent qu'à faire remarquer la faiblesse des parties qui demeurèrent négligées; et les garnisons abandonnaient ou les Barbares escaladaient les murs que la flatterie disait imprenables. Trois mille Esclavons, qui eurent l'insolence de se diviser en deux troupes, découvrirent la faiblesse et la misère de ce règne triomphant. Ils passèrent le Danube et l'Ebre; ils vainquirent les généraux romains qui osèrent s'opposer à leur marche, et ils pillèrent impunément les villes de la Thrace et de l'Illyrie, dont chacune avait un assez grand nombre d'armes et d'habitants pour accabler cette misérable troupe d'assaillants. Quelques éloges que puisse mériter cette audace des Esclavons, elle fut souillée par les cruautés qu'ils commirent de sang-froid contre leurs prisonniers. On dit que sans distinction de rang, d'âge et de sexe, ils empalaient leurs captifs ou les écorchaient vifs; qu'ils les suspendaient entre quatre poteaux où ils les faisaient mourir à coups de massue; qu'ils les enfermaient dans des bâtiments spacieux, et les y laissaient périr dans les flammes avec le butin et le bétail qui auraient retardé la marche de ces farouches vainqueurs. Il faut peut-être réduire le nombre de leurs atrocités; peut-être en a-t-on exagéré les horribles détails, et peut-être furent-ils excusés quelquefois par le terrible droit de représailles. Lorsque les Esclavons assiégèrent Topirus (Topirus était située près de Philippes, dans la Thrace ou la Macédoine, en face de l'île de Thasos, et à douze journées de Constantinople. Cellarius, t. I, p. 676, 840.), poussés à bout par la défense obstinée de cette place, ils y massacrèrent quinze mille hommes : toutefois ils épargnèrent les femmes et les enfants, et ils retenaient toujours les captifs les plus précieux pour les employer au travail, ou en tirer une rançon. La servitude de ces captifs n'était pas rigoureuse, et leur délivrance, qu'ils obtenaient bientôt, s'achetait à un prix modéré. Comme sujet et historien de Justinien, Procope a exhalé sa juste indignation sous la forme de la plainte ou du reproche; il ne craint pas d'assurer que, dans un règne de trente-deux ans, chacune des incursions annuelles des Barbares enleva deux cent mille hommes à l'empire romain. La population entière de la Turquie européenne, qu'embrasse à peu près les provinces de Justinien, n'offre peut-être pas les six millions d'habitants qui sont le résultat de cette incroyable évaluation.

1. La dénomination de Bulgares, d'après Ennodius (in Panegyr. Theodor. Opp. Sirmond., tom. I, p. 1598, 1599), d'après Jornandès (de Rebus getic., c. 5, p. 194, et de Reg. success., p. 242), d'après Théophane (p. 185), et les Chroniques de Cassiodore et de Marcellin. Le nom de Huns est trop vague. Les tribus des Cutturguriens et des Utturguriens forment de trop petites divisions, et offrent des noms trop désagréables à l'oreille.

2. Les Bulgares, qui, selon les auteurs byzantins, seraient une branche des Ougres (Thunmann, Histoire des Peuples de l'Est de l'Europe, p. 36), mais qui offrent bien plus de traits de ressemblance avec les Turcs (Engel, Hist. univers. Allem., XLIX, 252, 298), tiraient sans doute leur nom du fleuve sur lequel ils habitaient ordinairement. Leur premier pays, nu la Grande-Bulgarie, était arrosé par le Volga. On montre près de Kasan quelques restes de leur capitale. Ils demeurèrent ensuite sur le Kuban, et enfin sur le Danube, où ils subjuguèrent, vers l'an 500, les Slavons-Serviens établis sur le Bas-Danube. Soumis à leur tour par les Avares, ils s'affranchirent de ce joug en 635; leur empire comprit alors les Cutturgores, restes des Huns établis vers les Palus-Méotides. La Bulgarie danubienne, dénombrement de ce vaste Etat, se rendit longtemps redoutable à l'empire byzantin. Précis de la Géogr. univ., par M. Malte-Brun, t. I, p. 351.

3. Panicum, milium. (Voyez Columelle, l. II, c. 9, p. 430, édit. de Gesner; Pline, Hist. nat., XVIII, 24, 25.) Les Sarmates faisaient une espèce de bouillie avec du millet, mêlé à du lait ou à du sang de jument. Au milieu des richesses de la culture moderne, le millet sert à nourrir la volaille et non pas les héros. Voyez les Dictionnaires de Bomare et de Miller.

4. Procope dit qu'une incursion des Huns arriva en même temps qu'une comète : il s'agit peut-être de la comète de 531. (Persic., l. II, c. 4.) Agathias (l. V, p. 154, 155) emprunte de son prédécesseur quelques faits sur les premières incursions des Barbares.

545-558

Origine des Turcs et leur empire en Asie

Au milieu de ces obscures calamités, l'Europe sentit le choc d'une révolution qui fit connaître pour la première fois le nom et la nation des Turcs. Le fondateur de ce peuple guerrier, qui avait été, ainsi que Romulus, allaité par une louve, devint ensuite père d'une nombreuse postérité; et la représentation de cet animal sur les bannières des Turcs a conservé la mémoire ou plutôt donné l'idée d'une fable inventée par les bergers du Latium et ceux de la Scythie, sans que les uns et les autres se fussent concertés. On trouve à deux mille milles de la mer Caspienne, de la mer Glaciale, de la mer de la Chine et de celle du Bengale, une chaîne de montagnes remarquable, qui est le centre et peut-être le sommet de l'Asie, et que, dans les langues des diverses nations, on appelle Imaüs, Caf et Altaï, les montagnes d'or et la ceinture de la terre. Les flancs des collines produisent des minéraux, et les Turcs, la portion la plus méprisée des esclaves du grand khan des Geougens, y travaillaient le fer pour les usages de la guerre1. Dans leur servitude ne pouvait durer que jusqu'à l'époque ou un chef audacieux et éloquent persuaderait à ses compatriotes que ces armes, qu'ils forgeaient pour leurs maîtres, pouvaient devenir en leurs mains les instruments de la liberté et de la victoire. Ils sortirent en effet de leurs montagnes, et un sceptre fut la récompense de cet avis. Chaque année on chauffait un morceau de fer; le prince et les nobles maniaient successivement un marteau de forgeron, et cette cérémonie transmit d'âge en âge l'humble profession et l'orgueil raisonnable des premiers Turcs. Bertezena, qui les tira de l'esclavage, signala sa valeur et fit éclater la leur dans les combats livrés aux tribus voisines. Puis lorsqu'il osa demander en mariage la fille du khan, on rejeta avec dédain cette insolente proposition d'un esclave et d'un artisan. L'alliance beaucoup plus noble d'une princesse de la Chine, qu'il épousa ensuite, le consola de ce dédain; et la bataille qui anéantit presque totalement la nation des Geougens établit dans la Tartarie l'empire plus redoutable des Turcs. Ils régnèrent sur le Nord; mais leur attachement fidèle à la montagne de leurs aïeux, fut de leur part un aveu de la vanité des conquêtes. Le camp de leur roi s'éloignait rarement hors de la vue du mont Altaï, d'où l'Irtish descend pour arroser les riches pâturages des Kalmouks, qui nourrissent les moutons et les boeufs les plus gros du monde entier. Le sol en est fertile, et le climat doux et tempéré. Cet heureux pays ne connaissait ni les tremblements, de terre ni la peste; le trône de l'empereur était tourné vers l'Orient, et un loup d'or, élevé sur une pique, semblait garder l'entrée de sa tente. Un des successeurs de Bertezena fut tenté d'imiter le luxe et la superstition de la Chine; mais le simple bon sens d'un de ses conseillers barbares le fit renoncer au projet de bâtir des villes et des temples. Les Turcs, lui dit celui-ci, n'égalent pas en nombre la centième partie des habitants de la Chine : si nous balançons leur puissance et si nous échappons à leurs armes, c'est parce que, livrés à la guerre et à la chasse, nous errons sans demeures fixes. Sommes-nous en force, nous nous avançons et nous faisons des conquêtes; sommes-nous faibles, nous nous retirons et nous nous tenons cachés. Si les Turcs s'emprisonnaient dans les murs d'une ville; la perte d'une bataille détruirait leur empire. Les bonzes ne prêchent que la patience, l'humilité et la renonciation au monde. Ce n'est pas là, O roi ! La religion des héros. Ils adoptèrent avec moins de répugnance la doctrine de Zoroastre; mais la plus grande partie de la nation suivit sans examen les opinions ou plutôt les usages de ses ancêtres. Ils n'accordaient qu'à la Divinité suprême les honneurs du sacrifice; ils reconnaissaient dans leurs hymnes grossiers ce qu'ils devaient à l'air, au feu, à l'eau et à la terre; et les prêtres tiraient quelques profits de l'art de la divination. Leurs lois non écrites étaient sévères et impartiales : ils condamnaient le voleur à une restitution décuple; ils punissaient de mort l'adultère, la trahison, le meurtre; mais aucune peine ne leur paraissait trop sévère pour la lâcheté, crime impardonnable et rare parmi eux. Comme ils réunissaient sous leurs étendards les nations qu'ils avaient assujetties, ils comptaient orgueilleusement par millions les hommes et les chevaux dont se composait leur cavalerie; une de leurs armées contenait quatre cent mille soldats effectifs, et en moins de cinquante ans ils furent, dans la paix et dans la guerre, alliés des Romains, des Persans et des Chinois. Ce qu'on dit de la forme et de la situation du pays qui touchait à leurs limites septentrionales, d'un peuple de chasseurs et de pêcheurs, qui avaient des traîneaux menés par des chiens et des habitations enfoncées dans la terre, pouvait convenir au Kamtschatka. Ils ignoraient l'astronomie; mais une observation faite par des savants chinois, avec un gnomon de huit pieds, place le camp de leur roi au quarante-neuvième degré de latitude, et suppose qu'ils s'avancèrent jusqu'à trois ou au moins jusqu'à dix degrés du cercle polaire. La plus brillante de leurs conquêtes vers le midi, fut celle des Nephtalites ou des Huns blancs, nation guerrière et policée, qui possédait les villes commerçantes de Bochara et de Samarcande, qui avait vaincu le monarque de Perse, et porté ses armes victorieuses sur les rives et peut-être jusqu'à l'embouchure de l'Indus. Du côté de l'occident, la cavalerie turque s'avança jusqu'au lac Méotis; elle traversa ce lac sur la glace. Le khan qui habitait au pied du mont Altaï, ordonna d'assiéger Bosphorus, ville soumise volontairement à Rome, et dont les princes avaient été jadis alliés d'Athènes. A l'Orient, les Turcs attaquaient la Chine toutes les fois que la vigueur de ce gouvernement se relâchait. L'histoire nous apprend qu'ils abattaient leurs faibles ennemis, comme la faux fait tomber dans un champ le chanvre et les herbages, et que les mandarins applaudirent à la sagesse d'un empereur qui repoussa les Barbares avec des lances d'or. L'étendue de l'empire des Turcs détermina un de leurs souverains à établir sous lui trois principautés subordonnées, confiées à des princes de son sang, qui oublièrent bientôt ce qu'ils lui devaient de reconnaissance et de fidélité. Le luxe, fatal à tous les peuples, excepté à un peuple industrieux, avait énervé les conquérants; la Chine exhorta les nations vaincues à recouvrer leur indépendance, et le règne des Turcs ne dura que deux siècles. C'est à une époque bien postérieure que cette nation et son empire ont reparu dans les contrées méridionales de l'Asie.

1. La Sibérie fournit le fer le meilleur et le plus abondant du monde entier, et les Russes exploitent plus de soixante mines dans les parties méridionales de cette province. (Strahlenberg, Hist. de Sibérie, p. 342, 387; Voyage en Sibérie, par Chappe d'Auteroche, p. 603-608, ed. in-12, Amsterdam, 1770.) Les Turcs offraient de vendre du fer aux Romains; cependant les ambassadeurs romains, par une étrange obstination, persistèrent à croire que c'était un artifice, et que leur pays n'en produisait pas. Menander, in Excerpt. legat., p. 52.

545-558

Les Avares

Les Visigoths
Un cavalier Avare

(Les Avares fuient devant les Turcs et s'approchent de l'empire d'Orient) Les Turcs, dans leurs rapides conquêtes, attaquèrent et subjuguèrent la nation des Ougres et des Varchonites établis sur les bords du Til, qu'on surnommait le Noir, à cause de la couleur de ses eaux et de ses sombres forêts1. Le khan des Ougres fut tué avec trois cent mille de ses sujets, et leurs cadavres jonchèrent une étendue de quatre journées de chemin; ceux de leurs compatriotes qui échappèrent à ce massacre, se soumirent à la force et à la clémence des Turcs, et un petit corps d'environ vingt mille guerriers préféra l'exil à la servitude. Ils suivirent le Volga, dont les bords leur étaient bien connus. Ils entretinrent l'erreur des nations qui les confondaient avec les Avares, et ils répandirent la terreur sous ce nom redouté qui toutefois n'avait pas sauvé du joug des Turcs les véritables Avares. Après une longue marche ils arrivèrent au pied du Caucase, dans le pays des Alains et des Circassiens, on ils entendirent parler pour la première fois de la splendeur et de la faiblesse de l'empire romain. Ils prièrent humblement le roi des Alains, leurs confédérés, de les mener à cette source de richesses, et, avec la permission du gouverneur de la Lazique, leur ambassadeur fut conduit à Constantinople par le Pont-Euxin. Tous les habitants de la capitale se précipitèrent au devant d'eux, pour examiner avec curiosité et avec effroi l'étrange figure de ces Barbares. Des rubans nouaient avec grâce leur longue chevelure qui tombait en tresses sur leur dos; mais ils avaient d'ailleurs le costume des Huns.

(Leur ambassade à Constantinople. 558) Lorsqu'ils furent admis à l'audience de Justinien, Candish, le premier des ambassadeurs, adressa ces paroles à l'empereur : Vous voyez devant vous, O puissant prince! Les représentants de la plus forte et de la plus nombreuse des nations, des invincibles, des irrésistibles Avares. Nous voulons mourir à votre service, et nous sommes en état de vaincre et de détruire tous les ennemis qui troublent aujourd'hui votre repos; mais nous attendons pour prix de notre alliance, et pour récompense de notre valeur, des largesses précieuses, des subsides annuels et de fertiles domaines. Justinien régnait depuis plus de trente ans, et il en avait au moins soixante-quinze, lorsque cette ambassade se présenta devant lui. Son esprit et son corps étaient faibles et languissants; et le vainqueur de l'Afrique et de l'Italie, peu occupé d'assurer le bien-être futur de ses peuples, ne songeait qu'à finir sa carrière au sein de la paix, même de celle qui devait compromettre sa gloire. Il prononça au sénat un discours étudié : il y annonça la résolution de dissimuler l'insulte et d'acheter l'amitié des Avares; et le sénat applaudit, comme les mandarins de la Chine, à l'incomparable sagesse et à la rare prévoyance du souverain. On prépara pour ces Barbares des objets de luxe capables de les captiver : des vêtements de soie, des lits moelleux et brillants, des chaînes et des colliers incrustés d'or. Les ambassadeurs partirent de Constantinople satisfaits d'une si magnifique réception; et Valentin, un des gardes de l'empereur, fut envoyé à son tour comme ambassadeur dans leur camp situé au pied du Caucase. Comme leur destruction ou leur succès était également avantageux à l'empire, il les engagea à former une invasion dans les pays ennemis de Rome; on les excita sans peine par des dons et des promesses, à une entreprise analogue à leur passion dominante. Ces fuyards, que la terreur précipitait loin des armes turques, passèrent le Tanaïs et le Borysthène, et pénétrèrent dans le centre de la Pologne et de l'Allemagne, violant la loi des nations et abusant des droits de la victoire. En moins de dix ans, leurs camps se trouvèrent assis sur les rives du Danube et de l'Elbe; ils exterminèrent plusieurs tribus de Bulgares et d'Esclavons, et ce qui resta de ces deux nations devint tributaire et vassal sous le drapeau des Avares. Le chagan (c'est ainsi que se nommait leur roi) affectait toujours de cultiver l'amitié de l'empereur, et Justinien songeait à les établir dans la Pannonie, afin de balancer la force des Lombards; mais la vertu ou la perfidie d'un Avare annonça la secrète inimitié et les ambitieux desseins de ses compatriotes; et ils se plaignirent hautement de la politique timide et jalouse de la cour de Constantinople, qui retenait leur ambassadeur et leur refusait les armes qu'on leur avait permis d'acheter dans la capitale de l'empire.

1. Le Til ou Tula, selon M. de Guignes (t. I, part. 2, p. 58 et 352), est un petit mais précieux ruisseau du désert, qui tombe dans l'Orbon, Selinga, etc. Voyez Bell (Voyage de Pétersbourg à Pékin, vol. II, p., 124); toutefois sa description du Keat, sur lequel il s'embarqua jusqu'à l'Oby, offre le nom et les caractères de la rivière Noire (p. 139).

569-582

Ambassades des Turcs et des Romains

C'est peut-être à une ambassade des vainqueurs des Avares qu'il faut attribuer le changement qui se fit remarquer alors dans la disposition des empereurs. Le ressentiment des Turcs n'était pas ralenti par l'énorme distance qui mettait les Avares à l'abri de leurs armes. Leurs ambassadeurs suivirent les pas des vaincus à travers le Jaik, le Volga, le mont Caucase, la mer de l'Euxin, et jusqu'à Constantinople; ils arrivèrent enfin devant le successeur de Constantin, pour lui demander de ne pas embrasser la cause d'une troupe de rebelles fugitifs. Le commerce eut aussi quelque part à cette négociation; et les Sogdoïtes, alors tributaires des Turcs, profitèrent de l'occasion pour ouvrir, par le Nord de la mer Caspienne, une nouvelle route à l'exportation des soies de la Chine dans l'empire romain. Les Persans, préférant la navigation par l'île de Ceylan, avaient arrêté les caravanes de Bochara et de Samarcande; ils avaient brûlé avec dédain les soies qu'elles portaient. Des ambassadeurs turcs moururent en Perse; on crut qu'ils étaient morts empoisonnés, et le khan permit à Maniach, prince des Sogdoïtes, son fidèle vassal, de proposer à la cour de Byzance un traité d'alliance contre leur ennemi commun. Maniach et ses collègues se distinguaient des grossiers sauvages du Nord par la richesse de leurs présents et de leurs vêtements, fruit du luxe de l'Asie. Leurs lettres, écrites en caractères et en langue scythes, annonçaient un peuple instruit au moins des premiers rudiments de la science. Ils firent l'énumération des conquêtes des Turcs; ils offrirent leur amitié et leurs secours; et, pour montrer leur bonne foi, ils dévouèrent aux plus affreux malheurs eux et Disabul leur maître, s'ils manquaient à leur parole. Les ambassadeurs d'un monarque puissant et éloigné furent accueillis par l'empereur d'une manière hospitalière. La vue des vers à soie et des métiers qui travaillaient la matière précieuse que fournissent ces insectes, anéantit les espérances des Sogdoïtes; l'empereur renonça ou parut renoncer aux fugitifs Avares; il accepta l'alliance des Turcs et un de ses ministres porta au pied du mont Altaï la ratification du traité. Sous les successeurs de Justinien, l'amitié des deux nations s'accrut par des rapports fréquents et sincères; les vassaux du khan les plus favorisés eurent aussi la permission de traiter avec la cour de Byzance; et cent six Turcs qui étaient venus à Constantinople à différentes époques, en partirent en même temps pour retourner dans leur patrie. L'histoire n'indique pas le temps qu'il fallait pour se rendre de cette ville au mont Altaï; il eût été difficile de donner les détails de cette route qui traversait les déserts, les montagnes, les rivières et les marais sans nom de la Tartarie; mais il nous reste une description curieuse de la réception qu'on fit aux ambassadeurs romains dans le camp des Turcs. Lorsqu'on les eut purifiés avec du feu et de l'encens, d'après un usage qu'on observait encore sous les fils de Zingis on les admit à l'audience de Disabul. La tente de ce prince se trouvait au fond dune vallée de la montagne d'Or; il était assis dans un fauteuil monté sur des roulettes, auquel on pouvait au besoin atteler un cheval. Dès qu'ils eurent remis leurs présents aux officiers chargés de les recevoir, ils exposèrent, dans une harangue pompeuse, les voeux de l'empereur romain pour que la victoire accompagnât les armes des Turcs, pour que leur règne fût long et prospère et que, sans jalousie et sans tromperie, une alliance étroite se perpétuât à jamais entre les deux nations les plus puissantes de la terre. La réponse de Disabul ne fut pas moins amicale; et les ambassadeurs se placèrent, à côté de lui à un festin qui dura la plus grande partie de la journée. Des tapisseries de soie environnaient la tente; et on servit une liqueur tartare qui ressemblait du moins au vin par ses qualités enivrantes. Le repas de la journée suivante fut plus somptueux : les tapisseries de soie de la seconde tente représentaient en broderie diverses figures; la chaise du prince, les coupes et les vases, étaient d'or; des colonnes d'un bois doré soutenaient un troisième pavillon; un lit d'un or pur y reposait sur quatre paons du même métal; et devant la tente on voyait, sur des chariots, des plats, des statues et des bassins d'argent massif et d'un travail admirable, monument de la valeur des Turcs plutôt que de leur industrie. Lorsque Disabul marcha à la tête de ses armées vers la frontière de la Perse, les envoyés romains suivirent le camp des Turcs durant plusieurs jours, et on ne les renvoya qu'après leur avoir accordé la préséance sur un ambassadeur du grand roi, dont les clameurs immodérées interrompirent le silence du banquet royal. La puissance et l'ambition de Chosroês cimentèrent l'union des Turcs et des Romains, situés des deux côtés sur les confins de ses Etats; mais ces nations éloignées écoutèrent bientôt leurs intérêts particuliers sans se souvenir de leurs serments et de leurs traités. Tandis que le successeur de Disabul célébrait les obsèques de son père, il reçut les ambassadeurs de l'empereur Tibère, qui venaient lui proposer d'envahir la Perse, et soutinrent avec fermeté les reproches violents et peut-être justes de cet orgueilleux Barbare. Vous voyez mes dix doigts, leur dit le khan en les appliquant sur sa bouche, vous autres Romains, vous avez un aussi grand nombre de langues, mais ce sont des langues de tromperie et de parjure. Vous me tenez un langage, et vous en tenez un autre mes sujets; et chaque nation est trompée tour à tour par votre perfide éloquence. Vous précipitez vos alliés dans la guerre et dans les périls; vous jouissez de leurs travaux, et vous négligez vos bienfaiteurs. Retournez promptement chez vous, et dites à votre maître qu'un Turc est incapable de proférer et de pardonner un mensonge, et qu'il recevra bientôt le châtiment qu'il mérite. Tandis qu'il sollicite mon amitié par des paroles flatteuses et perfides, il s'est ligué avec mes fugitifs Varchonites. Si je daigne marcher contre ces misérables esclaves, le bruit de nos fouets les fera trembler. Mes innombrables cavaliers les écraseront comme des fourmis sous les pieds de leurs chevaux. Je sais la route qu'ils ont suivie pour envahir une partie de votre empire, et je ne serai point trompé par ce vain préjugé que le Caucase sert de barrière aux Romains, et que cette barrière est imprenable; je suis instruit du cours du Niester, du Danube et de l'Hèbre. Les nations les plus guerrières ont cédé aux Turcs; et tous les pays qu'éclaire le soleil, depuis son lever jusqu'à son coucher, forment mon héritage. Malgré cette menace, les Turcs et les Romains ne tardèrent pas à renouveler une alliance conseillée par leurs mutuels intérêts. Mais l'orgueil du khan dura plus que sa colère; et en annonçant à son ami l'empereur Maurice la nouvelle d'une conquête importante, il se qualifia de maître des sept peuples, et de souverain des sept climats de la terre.

500-530

Etat de la Perse

Le titre de roi du monde a produit souvent des disputes entre les souverains de l'Asie; et ces disputes mêmes prouvent qu'il n'appartenait à aucun des compétiteurs. Le royaume des Turcs était borné par l'Oxus ou le Gihon, et cette grande rivière séparait le Tourin de la monarchie rivale d'Iran ou de la Perse, moins étendue, mais contenant peut-être des forces et une population plus nombreuses. Les Perses, qui alternativement attaquèrent et repoussèrent les Turcs et les Romains, étaient toujours gouvernés par la maison de Sassan, monté sur le trône trois siècles avant le règne de Justinien. Kabades ou Kobad, son contemporain, avait fait la guerre avec succès contre l'empereur Anastase; mais des dissensions civiles et religieuses troublèrent le règne de ce prince. D'abord prisonnier de ses sujets, et exilé ensuite parmi les ennemis de la Perse, il recouvra sa liberté en prostituant sa femme, et il remonta sur le trône avec le secours dangereux et mercenaire des Barbares qui avaient tué son père. Les nobles sentirent que Kobad ne pardonnerait jamais à ceux qui l'avaient chassé, peut-être même à ceux qui l'avaient rétabli. Le peuple fut trompé et excité par le fanatisme de Mazdak, qui prêchait la communauté des femmes, et l'égalité de tous les hommes, tandis qu'il appropriait à l'usage de ses sectaires les domaines les plus fertiles et les femmes les plus belles. Ces désordres, que fomentèrent ses lois et son exemple1, remplirent d'amertume la vieillesse du monarque de Perse; et ses craintes étaient augmentées par le sentiment secret du projet qu'il avait formé de changer l'ordre de succession suivi jusqu'alors en faveur de son troisième fils, celui qu'il aimait le plus, et qui s'est rendu si célèbre sous les noms de Chosroès et de Nushirwan. Pour relever encore ce jeune homme dans l'esprit des peuples, il pria l'empereur Justin de l'adopter. L'espoir de la paix disposait la cour de Byzance à y consentir, et Chosroês allait se procurer un titre spécieux à l'héritage de son père adoptif; mais le questeur Proclus, fit sentir les maux qui pouvaient résulter de ce projet. On éleva une difficulté sur la question de savoir si l'adoption se ferait comme une cérémonie civile ou comme une cérémonie militaire. La négociation fut brusquement rompue; cette offense demeura profondément gravée dans l'esprit de Chosroès, qui avait pris la route de Constantinople, et qui se trouvait déjà sur les bords du Tigre. Le père de Chosroès ne survécut pas longtemps à l'événement qui avait trompé ses désirs. On lut le testament dans l'assemblée des nobles; et une faction puissante, préparée à le soutenir, éleva, sans égard aux droits de primogéniture, Chosroès sur le trône de la Perse. Il l'occupa pendant quarante-huit ans d'un règne prospère2, et les nations de l'Orient ont proclamé d'âge en âge la justice de Nushirwan.

1. Il offrit sa femme et sa soeur au prophète; mais les prières de Nushirwan sauvèrent sa mère; et le prince indigné, se souvenant toujours de l'humiliation ou sa piété filiale l'avait réduit : Pedes tuos deosculatus, dit-il ensuite à Mazdak, cujus fetor adhuc pares occupat. Pococke, Specimen Hist. Arab., p 71.

2. Pagi (tom. II, p. 543-626) a affirmé, d'après Procope et Agathias, que Chosroès Nushirwan monta sur le trône la cinquième année du règne de Justinien, A. D. 531, avril 1; A. D. 532; avril 1; mais Jean Malalas (t. II, p. 211) nous donne la véritable chronologie, qui est d'accord avec celle des Grecs et des Orientaux. Kabades ou Kobad, après un règne de quarante-trois ans et deux mois, tomba malade le 8, et mourut le 13 septembre A. D. 531), à l'âge de quatre-vingt-deux ans. Selon les Annales d'Eutychius, Nushirwan régna quarante-sept ans et six mois; et si cela est, il faut placer sa mort au mois de mars de l'année 579.

531-579

Règne de Nushirwan ou Chosroès

Les Visigoths
Nushirwan ou Chosroès

Mais dans l'opinion des sujets et dans celle des rois eux-mêmes; la justice d'un monarque ne l'oblige que rarement au sacrifice de ses passions et de ses intérêts. Les vertus de Chosroès furent celles d'un conquérant qui dans le choix de la paix et de la guerre, est excité par l'ambition et retenu par la prudence, qui confond ensemble la grandeur et le bonheur d'une nation, et qui immole tranquillement des milliers d'hommes à la réputation ou au plaisir d'un seul. On qualifierait aujourd'hui de tyrannie l'administration domestique du juste Nushirwan. Ses deux frères aînés avaient été privés de leurs droits à la couronne : placés depuis cette époque entre le rang suprême et la condition de sujets, ils craignaient pour leur vie et étaient redoutés de leur maître. La frayeur ainsi que la vengeance pouvait les porter à la rébellion : on les accusa d'une conspiration; l'auteur de leurs maux se contenta de la preuve la plus légère, et Chosroès assura son repos en ordonnant la mort de ces deux princes malheureux, de leurs familles et de leurs adhérents. Un vieux général, touché de compassion, sauva et renvoya un jeune innocent; et cet acte d'humanité, révélé par son fils, lui fit perdre le mérite d'avoir soumis douze nations à la Perse. Le zèle et la prudence de Mébodes avaient affermi le diadème sur la tête de Chosroês; mais ayant un jour tardé d'obéir aux ordres du roi jusqu'à ce qu'il eût achevé une revue dont il était occupé, on lui ordonna tout de suite de se rendre au trépied de fer placé devant la porte du palais : on était puni de mort lorsqu'on soulageait ou qu'on approchait la victime qui s'y trouvait. L'orgueil inflexible et la froide ingratitude du fils de Kobad se plurent à laisser languir plusieurs jours Mébodes avant de lui envoyer son arrêt; mais le peuple, et surtout celui de l'Orient, est disposé à pardonner et même à applaudir à la cruauté des princes qui frappent les têtes élevées, ces esclaves ambitieux que leur choix volontaire a dévoués à vivre des sourires et à mourir du coup d'oeil irrité d'un monarque capricieux. Nushirwan ou Chosroès mérita le surnom de Juste par la manière dont il exécuta les lois qu'il n'eût pas la tentation de violer, et dont il punit les crimes qui attaquaient sa dignité en même temps que le bonheur des individus. Son gouvernement fût ferme, sévère et impartial. Un des premiers soins de son règne fut de dissiper les dangereuses maximes de la communauté de l'égalité des biens; il restitua les terres et les femmes que les sectaires de Mazdak avaient usurpées; et les peines modérées qu'il infligea aux fanatiques ou aux imposteurs confirmèrent les droits domestiques de la société. Au lieu de donner toute sa confiance à un ministre favori; il établit quatre vizirs dans les quatre grandes provinces de son empire, l'Assyrie, la Médie, la Perse et la Bactriane. Lorsqu'il avait à choisir des préfets, des juges et des conseillers, il s'efforçait de faire tomber le masque qu'on porte toujours devant les rois; il désirait substituer les droits du talent aux distinctions accidentelles de la naissance et de la fortune. Il déclara, en termes propres à produire de l'effet, son intention de préférer les hommes qui portaient les pauvres dans leur sein, et de bannir la corruption des tribunaux, comme on excluait les chiens du temple des mages. On renouvela et on publia le code de lois d'Artaxerxés Ier : on ordonna aux magistrats de le suivre; mais la certitude d'être punis sur-le-champ fut le meilleur gage de leur vertu. Mille agents publics ou secrets du trône, surveillaient leur conduite et écoulaient leurs paroles; et les provinces de Perse, des frontières de l'Inde à celles de l'Arabie, furent souvent éclairées de la présence d'un prince qui affectait de vouloir, par la rapidité et l'utilité de sa course, imiter le soleil, son frère. Il jugea, que l'éducation et l'agriculture méritaient principalement ses soins. Dans toutes les villes de la Perse, on entretenait et on instruisait, aux dépens du public, les orphelins et les enfants des pauvres : on mariait les filles aux plus riches citoyens de leur classe; et selon les talents divers des garçons, on les employait aux arts mécaniques, ou ils étaient élevés à des emplois plus honorables. Il donna des secours aux villages abandonnés; il distribua du bétail, de la semence et des instruments de labourage aux paysans et aux fermiers qui se trouvaient hors d'état de cultiver leurs terres; sous son règne, le rare et inestimable tribut des eaux fût partagé avec économie et avec habileté sur l'aride terrain de la Perse1. La prospérité de ce royaume fut la suite et la preuve de ses vertes. Ses vices furent ceux du despotisme oriental, et, dans la longue rivalité entre Chosroès et Justinien, l'avantage du mérite et de la fortune fuit presque toujours du côté du Perse.

1. En Perse, le prince des eaux est un officier de l'Etat. Le nombre des puits et des canaux souterrains est aujourd'hui fort diminué, et la fertilité du sol a diminué dans la même proportion. Dans ces derniers temps, quatre cents puits se sont perdus près de Tauris, et on en comptait jadis quarante-deux mille dans la province de Khorasan. Chardin, t. III, p. 99, 100; Tavernier, t. I, p. 416.

531-579

Son amour pour les lettres

Nushirwan, célèbre par sa justice, l'est aussi par son savoir : on disait de toutes parts qu'un disciple de Platon occupait le trône de la Perse, et cette étrange nouvelle séduisit et trompa les sept philosophes grecs qui se rendirent à sa cour. Croyaient-ils donc qu'un prince occupé sans relâche des soins de la guerre et du gouvernement, discuterait avec une habileté égale à la leur les questions abstraites qui amusaient le loisir des écoles d'Athènes ? Pouvaient-ils espérer que la philosophie dirigeât la conduite et réprimât les passions d'un despote instruit des son enfance à regarder sa volonté absolue et capricieuse comme la seule règle du devoir moral? Les études de Chosroès s'étaient bornées à de vaines et superficielles connaissances; mais son exemple éveilla la curiosité d'un peuple ingénieux, et les lumières se répandirent dans la Perse. Il fonda une académie de médecine à Gondi-Sapor, située aux environs de la ville royale de Suze. Cette académie devint peu à peu une école de poésie, de philosophie et de rhétorique. On écrivit les Annales de la monarchie; et tandis que l'histoire récente et authentique donnait d'utiles leçons au prince et au peuple; on remplit l'histoire des premiers âges des géants, des dragons et des héros fabuleux des romans orientaux. Tout étranger doué de savoir ou de confiance était honoré de l'entretien du monarque et enrichi par ses libéralités : il récompensa noblement un médecin grec en lui accordant la délivrance de trois mille captifs; et Uranius, l'un des sophistes qui se disputaient la faveur du prince, irrita par sa richesse et son insolence ses rivaux moins heureux que lui. Nushirwan suivait ou du moins respectait la religion des mages, et l'on aperçoit, sous son règne, quelques traces de persécution. Il se permettait toutefois de comparer les dogmes des différentes sectes; et les disputes théologiques auxquelles il présida souvent, diminuèrent l'autorité des prêtres, et, éclairèrent l'esprit du peuple. Les plus célèbres écrivains de la Grèce et de l'Inde furent traduits par ses ordres en langue persane, idiome plein de douceur et d'élégance, quoique l'ignorance et la présomption d'Agathias le représentent comme un idiome sauvage et contraire à l'harmonie. Au reste, cet historien grec pouvait s'étonner avec raison qu'on eût traduit exactement et en entier les ouvrages de Platon et d'Aristote, dans un dialecte étranger, peu fait pour exprimer l'esprit de liberté et les subtilités des recherches philosophiques; et si la raison du philosophe de Stagyre a la même obscurité ou la même clarté dans toutes les langues, la manière dramatique et le mérite des dialogues du disciple de Socrate paraissent tenir essentiellement à la grâce et à la perfection de son style attique. Nushirwan, portant ses recherches sur tout ce qui pouvait augmenter les lumières; apprit que les fables morales et politiques de l'ancien brame Pilpay se conservaient avec un respect mystérieux parmi les trésors des rois de l'Inde. Il envoya secrètement le médecin Perozes sur les bords du Gange, et lui enjoignit de se procurer, à quelque prix que ce fut, la communication de cet ouvrage précieux. Perozes eut l'adresse d'en obtenir une copie qu'il traduisit avec soin, et ces fables furent lues et admirées dans une assemblée de Nushirwan et de ses nobles. L'original, écrit dans la langue de l'Inde, et la traduction en langue persane, ont disparu dès longtemps; mais la curiosité des califes arabes a conservé ce monument respectable; ils lui ont donné une nouvelle vie dans le dialecte moderne de la Perse, dans les idiomes de la Turquie, de la Syrie, du peuple hébreu et du peuple grec; et plusieurs versions l'ont successivement répandu dans les diverses langues modernes de l'Europe. Les fables de Pilpay, ainsi traduites n'offrent plus le caractère particulier, les moeurs ni la religion des Indous; et leur mérite réel est bien au-dessous de la concision élégante de Phèdre. L'auteur a développé, dans une suite d'apologies, quinze maximes de morale et de politique; mais leur composition est embarrassé; la narration est prolixe, et la moralité triviale et de peu d'utilité. Pilpay, a cependant, le mérite d'avoir inventé une fiction agréable, qui orne la vérité, et qui adoucit peut-être à l'oreille des rois la rudesse de l'instruction. Les Indiens, voulant, par cette même méthode, avertir les monarques qu'ils n'ont de forces que celles de leurs sujets, avaient imaginé le jeu des échecs, qui s'introduisit encore dans la Perse sous le règne de Nushirwan.

533-539

Paix et guerres avec les romains

Le fils de Kobad monta sur le trône au milieu d'une guerre avec l'empereur d'Orient, et les inquiétudes que lui donnait sa position domestique le déterminèrent à accorder une suspension d'armes que Justinien était impatient d'acheter. Chosroès vit les ambassadeurs romains à ses pieds; il accepta onze mille livres d'or pour prix d'une paix perpétuelle ou indéfinie1 : on régla des échanges réciproques; le roi de Perse se chargea de garder les postes du Caucase, et la démolition de Dara fut suspendue, à condition que le général de l'Orient ne résidérait jamais dans cette place. L'ambition de l'empereur eut soin de profiter de cet intervalle de repos qu'elle avait demandé. Ses conquêtes en Afrique furent le premier fruit de son traité; et l'avidité de Chosroès put être flattée par le don d'une portion considérable des dépouilles de Carthage, que ses ambassadeurs réclamèrent sur le ton de la plaisanterie, et comme un présent d'amitié; mais les trophées de Bélisaire troublaient le sommeil du grand roi, qui apprit avec étonnement, avec jalousie et avec frayeur, que la Sicile, l'Italie et Rome elle-même avaient été soumises à Justinien en trois campagnes. Peu formé dans l'art de violer les traités, il excita en secret son vassal, l'audacieux et rusé Almondar. Ce prince des Sarrasins, qui résidait à Hira, n'avait pas été compris dans la paix générale, et il entretenait toujours une guerre obscure contre Aréthas, son ennemi, chef de la tribu de Gassan, et allié de l'empire. Il s'agissait d'un vaste pâturage dans la partie du désert, située au Sud de Palmyre. Un tribut immémorial pour les moutons qu'on y envoyait semblait attester les droits d'Almondàr, et le Gassanite alléguait le nom latin de strata, chemin pavé, comme un témoignage incontestable de la souveraineté et des travaux des Romains. Les deux monarques appuyèrent la cause de leurs vassaux respectifs; et, sans attendre un lent et douteux arbitrage, l'Arabe, secondé par la Perse, enrichit son camp errant de dépouilles et des captifs de la Syrie. Justinien, au lieu de repousser Almondar, essaya de le corrompre, tandis qu'il appelait des extrémités de la terre les nations de l'Ethiopie et de la Scythie, pour les engager à envahir les domaines de son rival : mais le secours de pareils alliés était éloigné et précaire; et la découverte de cette correspondance justifia les plaintes des Goths et des Arméniens, qui implorèrent presque en même temps la protection de Chosroès. Les descendants d'Arsace, encore nombreux en Arménie, avaient été excités à défendre les restes de leur liberté nationale et de leurs droits héréditaires; et les ambassadeurs de Vitigès avaient traversé l'empire en secret, pour aller exposer le danger imminent et presque inévitable du royaume d'Italie. Ils se réunirent dans les mêmes plaintes; elles étaient bien fondées; et elles eurent du succès. Nous venons, dirent-ils, plaider devant votre trône vos intérêts ainsi que les nôtres. L'ambitieux et perfide Justinien veut être le seul maître de la terre. Depuis le moment où cette paix perpétuelle, qui compromet la liberté du genre humain, a été signée, ce prince, qui se dit votre allié et se conduit comme votre ennemi, a également insulté ceux qui lui sont attachés et ceux qui le haïssent, et il a rempli le monde de troubles et de sang. N'a-t-il pas attenté aux privilèges de l'Arménie, à l'indépendance de Colchos, et à la sauvage liberté des montagnes Tzaniennes ? N'a-t-il pas envahi avec la même avidité la ville de Bosphore sur les Méotides glacées, et la vallée des Palmiers sur les côtes de la mer Rouge ? Les Maures, les Vandales et les Goths, ont été opprimés tour à tour, et chaque nation a vu d'un oeil tranquille la ruine de ses voisins. Prince, saisissez le moment favorable : l'Orient n'est pas défendu, et les armées de Justinien se trouvent avec son célèbre général dans les régions éloignées de l'Occident. Si vous hésitez et si vous différez, Bélisaire et ses troupes victorieuses reviendront des bords du Tibre aux rivages du Tigre, et il ne restera plus à la Perse que la misérable consolation d'être dévorée la dernière. Ces raisons déterminèrent aisément Chosroês à suivre l'exemple qu'il désapprouvait; mais ce roi ambitieux de la gloire militaire, dédaigna d'imiter un rival qui, tranquille et en sûreté, donnait ses ordres sanglants du fond de son palais de Byzance.

1. La paix perpétuelle (Procope, Persic., l. I, c. 21) fut signée ou ratifiée la sixième année du règne de Justinien et sous son troisième consulat (A. D. 533), entre le 1er janvier et le 1er avril (Pagi, tome II, page 550 ). Marcellin, dans sa Chronique, prend le langage des Mèdes et des Persans.

540

Nushirwan envahit la Syrie

Quels que fussent les sujets de plainte de Chosroès, il abusa de la confiance des traités, et l'éclat de ses victoires put seul couvrir les reproches de dissimulation et de fausseté qu'on était en droit de lui faire. L'armée persane, assemblée dans les plaines de Babylone, évita sagement les villes fortifiées de la Mésopotamie : elle suivit la rive occidentale de l'Euphrate jusqu'au moment, où la ville de Dara, qui avait peu d'étendue mais une population nombreuse, osa arrêter la marche du grand roi. La trahison et la surprise ouvrirent, à l'ennemi les portes de cette ville; et dès que Chosroês eut souillé son cimeterre du sang des habitants, il renvoya l'ambassadeur de Justinien, en le chargeant de dire à son maître en quel lieu il avait laissé les Perses. Il voulait toujours passer pour humain et équitable; voyant une noble matrone violemment traînée à terre avec son enfant, il soupira, il pleura, et implora la justice divine contre l'auteur de ces calamités. Il y fit douze mille captifs, qu'il vendit quatre cents marcs d'or. L'évêque de Sergiopolis, ville des environs, garantit cette somme, et l'année suivante, l'insensible cupidité de Chosroès lui fit porter la peine de cet engagement généreusement contracté, mais impossible à remplir. Il s'avança vers le milieu de la Syrie; un faible corps de troupes qui disparut à son approche lui ôta les honneurs de la victoire; et comme il ne pouvait espérer de retenir ce pays sous sa domination, il y déploya toute la rapacité et toute la cruauté d'un brigand. Il assiègea successivement Hiérapolis, Borée ou Alep, Apamée et Chalcis. Chacune de ces villes paya une somme proportionnée à sa force et à son opulence, et leur nouveau maître les assujettit aux termes de la capitulation sans les observer lui-même. Elevé dans la religion des mages, il trafiqua sans remords au sacrilège, et après avoir enlevé l'or et les pierreries d'un morceau de la vraie croix, il abandonna le bois à la dévotion des chrétiens d'Apamée.

(Ruines d'Antioche) Quatorze années auparavant, un tremblement de terre avait fait d'Antioche un monceau de ruines. Justinien venait de rebâtir cette ruine de l'Orient sous le nom nouveau de Théopolis. Les bâtiments où s'élevaient de toutes parts dans son enceinte, sa population toujours croissante, avaient déjà presque effacé le souvenir de ce désastre. Antioche se trouvait défendue d'un côté par la montagne, et de l'autre par l'Oronte; mais une colline dominait la partie la plus accessible : la méprisable crainte de découvrir sa faiblesse à l'ennemi y fit négliger les précautions nécessaires; et Germanus, neveu de l'empereur, ne voulut pas hasarder sa personne et sa dignité dans les murs d'une ville assiégée. Les habitants conservaient l'esprit frivole et satirique de leurs ancêtres; un renfort de six mille soldats les enorgueillit; ils dédaignèrent une capitulation avantageuse qu'on leur offrait, et, du haut de leurs remparts, ils insultèrent par des clameurs immodérées la majesté du grand roi. Ses innombrables troupes escaladèrent les murs sous ses yeux; les mercenaires romains s'enfuirent par la porte opposée, dite de Daphné; et la noble résistance des jeunes citoyens d'Antioche ne servit qu'à aggraver les malheurs de leur patrie. Chosroès descendit de la montagne voisine avec les ambassadeurs de Justinien, qui ne l'avaient pas encore quitté : il affecta de déplorer d'une voix plaintive l'obstination et la ruine de cette peuplade malheureuse; mais le massacre continuait, et il ordonna de brûler la ville. S'il épargna la cathédrale, ce fut par avarice et non par esprit de piété : il sauva, par une exemption plus honorable, l'église de Saint-Julien et le quartier qu'habitaient les ambassadeurs, le vent qui changea préserva aussi quelques rues éloignées; et les murs qu'on laissa dans leur entier servirent encore d'asile aux habitants, et attirèrent bientôt, sur eux de nouveaux malheurs. Le fanatisme avait détruit les ornements du bosquet de Daphné; mais Chosroès, respira un air plus pur au milieu de ses ombrages et au bord de ses fontaines; et quelques idolâtres qu'il menait à sa suite, se permirent impunément des sacrifices aux nymphes de cette agréable retraite. L'Oronte tombe dans la Méditerranée, à dix-huit milles au-dessous d'Antioche. L'orgueilleux monarque alla contempler le terme de ses conquêtes; et, après s'être baigné seul dans la mer, il offrit un sacrifice d'actions de grâces au soleil, ou plutôt au créateur du soleil adoré par les mages. Si cet acte de superstition blessa les préjugés des Syriens, ils furent charmés de la complaisance et même de l'empressement avec lequel il assista aux jeux du cirque; et comme il avait ouï dire que Justinien protégeait la faction des Bleus, son ordre absolu assura la victoire aux Verts. Le peuple tira de la discipline de son camp un sujet de consolation plus réel; on lui demanda vainement la grâce d'un soldat qui avait trop fidèlement imité les rapines de Nushirwan le Juste. Fatigué enfin, quoique non rassasié de pillage, il s'avança vers l'Euphrate; il établit un pont volant aux environs de Barbalissus; et consacra trois jours au passage de sa nombreuse armée. A son retour, il fonda, à une journée du palais de Ctésiphon, une nouvelle ville qui perpétua les noms de Chosroès et d'Antioche. Les captifs syriens y retrouvèrent la forme et la position des maisons de leur pays; on éleva, pour leur usage, des bains et un cirque; et une colonie de musiciens et de conducteurs de chars établit en Assyrie tous les plaisirs d'une capitale grecque. Chosroès pourvut libéralement à l'entretien de ces heureux exilés, qui jouirent du singulier privilège de donner la liberté aux esclaves qu'ils reconnaîtraient pour leurs parents. La Palestine et les saintes richesses de Jérusalem attirèrent ensuite l'ambition ou plutôt l'avance de Chosroès. Constantinople et le palais des Césars ne lui semblaient plus imprenables ou éloignés; et, dans son imagination, ses troupes remplissaient déjà l'Asie-Mineure, et ses vaisseaux couvraient le Pont-Euxin.

541

Défense de l'Orient par Bélisaire

Ces espérances se seraient peut-être réalisées, si le vainqueur de l'Italie n'eût été rappelé pour défendre l'Orient. Tandis que Chosroès suivait ses desseins ambitieux sur la côte de l'Euxin, Bélisaire, avec une armée sans paye ni discipline, campait au-delà de l'Euphrate à six milles de Nisibis. Il forma le projet d'attirer les Perses hors de leur imprenable citadelle, et, profitant de ses avantages en rase campagne, d'intercepter leur retraite ou de pénétrer avec les fuyards dans la place. Il s'avança, l'espace d'une journée, sur le territoire de la Perse; il réduisit la forteresse de Sisaurane. Le gouverneur et huit cents cavaliers d'élite allèrent servir l'empereur dans ses guerres d'Italie. Arethas et ses Arabes, soutenus de douze cents Romains, eurent ordre de passer le Tigre et de ravager les moissons de l'Assyrie, province fertile, qui depuis longtemps n'avait pas éprouvé les calamités de la guerre : mais les plans de Bélisaire furent déconcertés par l'intraitable indocilité d'Arethas, qui ne revint pas au camp et n'envoya aucune nouvelle de ses opérations. Le général romain, attendant avec inquiétude, demeurait immobile dans les mêmes positions : le temps d'agir s'écoulait et le soleil brûlant de la Mésopotamie enflammait des ardeurs de la fièvre le sang de ses soldats européens. Cette diversion, toutefois, avait eu quelque succès, en forçant Chosroès à revenir précipitamment défendre ses Etats; et si le talent de Bélisaire eût été secondé par la discipline et la valeur, ses victoires auraient satisfait les désirs ambitieux du public, qui lui demandait la conquête de Ctésiphon et la délivrance des captifs d'Antioche. A la fin de la campagne, il fut rappelé par une cour ingrate; mais les dangers furent tels au printemps de l'année suivante, qu'il fallut le renvoyer à la tête des troupes. Le héros, presque seul, se rendit au camp avec une extrême célérité, pour arrêter, par son nom et sa présence, l'invasion de la Syrie. Il trouva les généraux romains, et entre autres un neveu de Justinien, emprisonnés par leur frayeur dans les murs de Hiérapolis. Au lieu d'écouter leurs timides avis, Bélisaire leur ordonna de le suivre à Europus, où il voulait rassembler ses forces et exécuter tout ce que la Providence lui inspirerait contre l'ennemi. La fermeté de son maintien sur les bords de l'Euphrate empêcha Chosroês de marcher vers la Palestine; et Bélisaire reçut avec adresse et avec dignité les ambassadeurs ou plutôt les espions du monarque de Perse. La plaine située entre Hiérapolis et la rivière était couverte d'escadrons de cavalerie, composés de six mille chasseurs grands et forts, s'occupant de leur chasse sans paraître craindre aucun ennemi. Les ambassadeurs aperçurent sur la rive opposée mille cavaliers arméniens qui semblaient garder le passage du fleuve. La tente de Bélisaire était de la toile la plus grossière; elle offrait le modeste équipage d'un guerrier qui dédaignait le luxe de l'Orient. Les diverses nations enrôlées sous ses drapeaux campaient autour de lui, et l'art avait disposé leur apparent désordre. Les Thraces et les Illyriens se présentaient au front; les Hérules et les Goths dans le centre; les Maures et les Vandales terminaient la perspective; et leurs tentes, placées à quelque distance l'une de l'autre, trompaient sur leur véritable nombre. Leur costume léger semblait annoncer l'activité; un soldat tenait un fouet, un second tenait une épée, un troisième avait un arc, un quatrième maniait sa hache de bataille; et l'ensemble du tableau montrait l'intrépidité des troupes et la vigilance du général. Chosroès fut en effet trompé par l'adresse et intimidé par le génie du lieutenant de Justinien. Ne sachant pas quelles étaient les forces d'un adversaire dont il connaissait le mérite, il craignit une bataille décisive dans un pays éloigné, d'où peut-être aucun de ses soldats n'aurait pu porter en Perse ces tristes nouvelles. Le grand roi se hâta de repasser l'Euphrate; et Bélisaire pressa sa retraite en affectant de s'opposer à cette mesure si salutaire à l'empire, et qu'une armée de cent mille hommes aurait eu de la peine à empêcher. L'ignorance et l'orgueil purent croire, sur le rapport de l'envie, qu'on avait laissé échapper les Perses; mais la conquête de l'Afrique et du royaume des Goths est moins glorieuse que cette victoire qui ne coûta pas de sang, et qui appartient en entier au général, puisque le hasard et la valeur des soldats n'y eurent aucune part.

(543) Lorsqu'on envoya, pour la seconde fois, Bélisaire de la guerre de Perse à la guerre d'Italie, on put connaître toute l'étendue de son mérite, qui avait suppléé au défaut de la discipline et du courage. Quinze généraux, sans accord et sans talents, conduisirent au milieu des montagnes de l'Arménie trente mille Romains qui n'obéissaient pas aux signaux, et qui ne gardaient ni leurs rangs ni leurs enseignes. Quatre mille Perses, retranchés au camp de Dubis, vainquirent, presque sans combat, cette multitude désordonnée; la route fut jonchée de leurs armes inutiles, et leurs chevaux succombèrent à la rapidité de leur fuite. Mais les Arabes qui combattaient en faveur des Romains eurent l'avantage sur leurs compatriotes du parti opposé. Les Arméniens reconnurent l'empereur pour leur maître; les villes de Dira et d'Edesse résistèrent à un assaut et à un siège régulier, et la peste suspendit les calamités de la guerre. Une convention tacite ou formelle entre les deux souverains protégea la tranquillité de la frontière de l'Orient; et les armes de Chosroês se bornèrent à la guerre de Colchos ou guerre Lazique, racontée beaucoup trop minutieusement par les historiens du temps.

541

La Colchide, la Lazique et la Mingrélie

La longueur de l'Euxin, de Constantinople à l'embouchure du Phase, est de neuf journées de navigation ou de sept cents milles. Le Phase a sa source dans le Caucase d'Ibérie, la chaîne de montagnes la plus élevée et la plus escarpée de toute l'Asie : il en descend si rapidement, que, dans un espace peu étendu, on a construit sur son cours plus de cent vingt ponts. Il ne devient paisible et navigable qu'à Sarapana, à cinq journées du Cyrus, qui vient des mêmes montagnes, mais qui suit une direction contraire et va se perdre dans la mer Caspienne. La proximité de ces deux rivières a donné lieu à une route pour les marchandises précieuses de l'Inde qu'on suivait autrefois, ou du moins dont les anciens nous ont laissé le plan. Les cargaisons descendaient l'Oxus, traversaient la mer Caspienne, remontaient le Cyrus, et le courant du Phase les portait dans l'Euxin et la Méditerranée. Comme le Phase reçoit successivement les eaux de la plaine de Colchos, sa vitesse diminue en même temps qu'il augmente de force : il a soixante brasses de profondeur à son embouchure, et sa largeur est d'une demi-lieue; mais une petite île couverte de bois se trouve au milieu du canal : son eau, après avoir déposé un sédiment terreux ou métallique, flotte sur la surface des vagues de la mer, et n'est plus susceptible de corruption. Dans un cours de cent milles, dont quarante sont navigables pour les plus gros navires, il partage la célèbre Colchide ou la Mingrélie, défendue de trois côtés par les montagnes de l'Ibérie et de l'Arménie, et dont la côte maritime se prolonge à deux cents milles, depuis les environs de Trébisonde jusqu'à Dioscurias et aux confins de la Circassie. Une humidité excessive relâche le sol et l'atmosphère; vingt-huit fleuves, outre le Phase et les rivières qu'il reçoit, y portent leurs eaux à la mer; et le bruit sourd qui se fait entendre lorsqu'on frappe la terre, semble indiquer les canaux souterrains entre l'Euxin et la mer Caspienne. Dans les lieux où l'on sème du blé ou de l'orge, le sol est trop mou pour soutenir l'action de la charrue; mais le gom, menu gain qui ressemble au millet et à la graine de coriandre, est la nourriture ordinaire du peuple, et il n'y a que le prince et les nobles qui mangent du pain. Cependant les vignobles y sont en plus grand nombre que les champs cultivés; et la grosseur des ceps ainsi que la qualité du vin, y annoncent une heureuse terre qui n'a pas besoin des secours du cultivateur. Cette vigueur de végétation tend continuellement à couvrir le pays d'épaisses forêts. Les bois des collines et le lin des plaines donnent en abondance les matériaux nécessaires à la construction des navires; les quadrupèdes sauvages et domestiques, le cheval, le boeuf et le cochon, y sont singulièrement prolifiques, et le nom du faisan annonce qu'il est venu des bords du Phase. Les mines d'or qu'on rencontre au Sud de Trébisonde, et qu'on exploite avec un assez grand bénéfice, occasionnèrent une dispute entre Justinien et Chosroès; et il y a lieu de croire qu'une veine de ce métal précieux doit se trouver également répandue dans le cercle des collines, quoique ces trésors secrets soient négligés par la paresse des Mingréliens ou cachés par leur prudence. Les eaux sont remplies de particules d'or, et on a soin de les passer dans des cribles de peaux de mouton; mais cet expédient, qui a peut-être produit une fable merveilleuse, présente une faible idée de la richesse que donnait une terre vierge à la puissance et à l'industrie des anciens rois. Nous ne pouvons croire à leurs palais d'argent et à leurs chambres d'or; mais on dit que le bruit de leur opulence excita la cupidité audacieuse des Argonautes. La tradition assure, avec quelque apparence de raison, que l'Egypte établit sur les bords du Phase une colonie instruite et civilisée, qui fabriquait des toiles, construisait des navires, et inventa les cartes géographiques. L'imagination des modernes a rempli de villes et de nations florissantes l'isthme situé entre l'Euxin et la mer Caspienne; et un écrivain ingénieux, d'après une ressemblance de climat et des rapports de commerce qu'il a cru y apercevoir, n'a pas craint de prononcer que la Colchide était la Hollande (Pays Bas) des anciens.

(Moeurs des naturels du pays) Mais ce n'est qu'au milieu de l'obscurité des conjectures ou des traditions, qu'on voit briller les richesses de la Colchide, et son histoire authentique n'offre qu'un tableau continu de misère et de grossièreté. Si on parlait cent trente langues dans le marché de Dioscurias, c'étaient les idiomes imparfaits d'autant de tribus ou de familles sauvages séparées l'une de l'autre dans les vallées du Caucase; et leur séparation, qui diminuait l'importance de leurs rustiques capitales, doit en avoir augmenté le nombre. Aujourd'hui un village de la Mingrélie n'est qu'un assemblage de huttes environnées d'une haie de bois; les forteresses sont situées au fond des forêts : la ville principale, qu'on nomme, Cyta ou Cotatis, est composée de deux cents maisons; mais il n'appartient qu'aux rois de s'élever jusqu'à l'excès de magnificence que suppose un bâtiment en pierre. Douze navires de Constantinople, et environ soixante barques chargées des produits de l'industrie du pays, mouillent chaque année sur la côte; et la liste des exportations de la Colchide a fort augmenté depuis l'époque où les naturels n'avaient que des esclaves et des peaux à échanger contre du blé et du sel que leur fournissaient les sujets de Justinien. On n'y aperçoit pas la moindre trace des arts, des sciences ni de la navigation de l'ancienne Colchide. Peu de Grecs, désirèrent ou osèrent suivre les pas des Argonautes; et, même en y regardant de près, on voit disparaître ce qu'on avait pris pour les traces de la colonie égyptienne. La Mingrélie proprement dite, qui n'est qu'une partie de l'ancienne Colchos, a exporté longtemps douze mille esclaves par année. Le nombre des prisonniers ou des criminels n'aurait pu suffire à une si grande consommation; mais le bas peuple y vit dans la servitude. La fraude et la violence demeurent impunies dans une communauté sans lois; et les marchés se trouvaient toujours remplis par un abus de l'autorité civile et de l'autorité paternelle. Un pareil trafic, qui réduit l'homme à la condition du bétail, peut encourager le mariage et la population, puisqu'une nombreuse progéniture y enrichit d'avides et barbares parents; mais cette source impure de richesses doit empoisonner les moeurs nationales, effacer le sentiment de l'honneur et de la vertu et presque anéantir l'instinct de la nature. Toutefois, au milieu de la plus grossière ignorance, les naturels du pays montrent de la sagacité et une grande adresse de corps : quoique le défaut d'union et de discipline les expose à l'invasion de leurs voisins plus puissants, les habitants de la Colchide ont toujours montré de l'audace et de l'intrépidité. Ils servaient à pied dans l'armée de Xerxès; ils portaient une dague et une javeline, un casque de bois, et un bouclier de peaux non préparées; mais leurs troupes sont presque toutes composées de cavalerie. Le dernier des paysans dédaigne de marcher à pied; les nobles ont communément deux cents chevaux, et le prince de la Mingrélie en possède plus de cinq mille. La Colchide a toujours été un royaume héréditaire, et l'autorité du souverain n'est contenue que par la turbulence de ses sujets. S'ils lui étaient soumis, il pourrait mettre en campagne une armée nombreuse; mais il est difficile de croire que la seule tribu des Suaniens fût composée de deux cent mille soldats.

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Révolution de la Colchide

Les habitants de la Colchide; se vantaient jadis d'avoir mis un terme aux conquêtes de Sésostris, et, la défaite de ce roi d'Egypte est moins incroyable que sa marche toujours heureuse jusqu'au pied du Caucase. Ils cédèrent sans aucun effort mémorable aux armes de Cyrus; ils suivirent, dans des guerres éloignées, le drapeau du grand roi, et ils lui offraient, tous les cinq ans, un tribut de cent jeunes garçons et d'autant de jeunes filles, le plus beau produit du pays. Cependant il recevait ce don comme l'or et l'ébène de l'Inde, l'encens des Arabes, et l'ivoire de l'Ethiopie.

(Sous les Perses, 500 av. J.C.) Les habitants de la Colchide n'étaient pas soumis à la domination d'un satrape, et ils continuèrent à se regarder comme indépendants et à l'être en effet. Après la chute de l'empire de Perse, Mithridate, roi de Pont, ajouta la Colchide à ses vastes domaines sur l'Euxin. Lorsque les naturels osèrent demander que son fils régnât sur eux, il fit charger de chaînes d'or ce jeune ambitieux, et un de ses serviteurs alla gouverner la Colchide à sa place.

(Voyage d'Arrien, 130) Les Romains, en poursuivant Mithridate, s'avancèrent jusqu'aux bords du Phase, et leurs galères remontèrent cette rivière jusqu'au moment où ils atteignirent le camp de Pompée et ses légions; mais le sénat et ensuite les empereurs dédaignèrent de réduire en province romaine ce pays éloigné et inutile. Dans l'intervalle qui s'écoula entre Marc-Antoine et le règne de Néron, on permit à la famille d'un rhéteur grec de régner dans la Colchide et dans les royaumes adjacents; et lorsqu'il n'y eut plus de rejetons de la lognée de Palémon, le Pont oriental, qui conserva son nom, ne s'étendait plus que jusqu'aux environs de Trébisonde. Des détachements de cavalerie et d'infanterie gardaient, par-delà les fortifications de Hyssus, d'Apsarus, du Phase, de Dioscurias ou Sébastopolis et de Pytius, et six princes de la Colchide reçurent leurs diadèmes des lieutenants de l'empereur. L'un de ces lieutenants, l'éloquent et philosophe Arrien, reconnut et décrivit la côte de l'Euxin, sous le règne d'Adrien (Hadien). La garnison qu'il passa en revue à l'embouchure du Phase, était composée de quatre cents légionnaires choisis : des murs et des tours de brique, un double fossé et les machines de guerre placées sur les remparts, rendaient cette place inaccessible aux Barbares; mais Arrien jugea que les faubourgs, construits par des marchands et des soldats retirés, avaient besoin de quelque défense extérieure. Lorsque la force de l'empire diminua, les Romains en station sur le Phase furent rappelés ou chassés. La tribu des Laziques1, dont la postérité parle un dialecte étranger et habite la côte maritime de Trébisonde, réduisit sous sa domination l'ancien royaume de Colchos, et lui donna son nom. Un voisin puissant, qui avait acquis par les armes et les traités la souveraineté de l'Ibérie, ne tarda pas à les subjuguer. Le roi de la Lazique devint tributaire, il reçut son sceptre des mains du monarque de Perse; et les successeurs de Constantin acquiescèrent à cette prétention injurieuse, qu'on faisait valoir comme un droit sur lequel on alléguait une prescription immémoriale.

(Conversion des Laziques, 522) Au commencement du sixième siècle, ils reprirent de l'influence par l'introduction du christianisme, que les Mingréliens professent encore aujourd'hui avec zèle, sans comprendre les dogmes ou sans observer les préceptes de leur religion. Après la mort de son père, Zathus obtint la dignité royale, par la faveur du grand roi; mais ce pieux jeune homme, abhorrant les cérémonies des mages, vint, chercher dans le papis de Constantinople le baptême des orthodoxes, une femme de noble lignée et l'alliance de l'empereur Justin. On lui donna le diadème en grande cérémonie; et son manteau et sa tunique de soie blanche bordée d'or, représentaient, dans une riche broderie, la figure de son nouveau protecteur. Justin dissipa les soupçons de la cour de Perse, et excusa la révolte de la Colchide, en faisant valoir l'honorable prétexte de l'hospitalité et de la religion. L'intérêt des deux empires imposait aux habitants de la Colchide l'obligation de garder les passages du Caucase.

1. Au temps de Pline, d'Arrien et de Ptolémée, les Laziques formaient une tribu particulière, et ils étaient limitrophes de la Colchide au Nord. (Cellarius, Geog. antiq., t. II, p. 22.) Sous le règne de Justinien, ils se répandirent, ou du moins ils dominèrent sur tout le pays. Ils se trouvent aujourd'hui dispersés le long de la côte, vers Trébisonde, et ils forment une peuplade grossière qui s'adonne à la pêche, et qui parle un idiome particulier : Chardin, p. 149; Peyssonel p. 64.

542-549

Révolte et repentir des habitants de la Colchide

Mais l'avarice et l'ambition des Romains dénaturèrent bientôt cette honorable alliance : dégradés du rang d'alliés, les Laziques sentirent le poids de la dépendance que leur rappelaient chaque jour les paroles et les actions de leurs nouveaux maîtres. Ils virent s'élever, à une journée au-delà de l'Apsarus, la forteresse de Pétra, qui dominait la côte maritime au Sud du Phase. La Colchide fut livrée à la licence des mercenaires étrangers qui devaient la protéger par leur valeur; un vil et tyrannique monopole anéantit le commerce; et Gubazes, le prince au pays, ne fut plus qu'un fantôme de roi, soumis aux officiers de Justinien. Trompés dans les espérances qu'ils avaient fondées sur les vertus des chrétiens, les Laziques indignés eurent quelque confiance dans la justice d'un mécréant. Après avoir obtenu l'assurance secrète que leurs ambassadeurs ne seraient pas livrés aux Romains, ils sollicitèrent publiquement l'amitié et les secours de Chosroês. L'habile monarque, apercevant tout de suite les avantages qu'il pouvait tirer de la Colchide, médita un plan de conquête, que reprit mille ans après Schah-Abbas, le plus sage et le plus puissant de ses successeurs. Son ambition était enflammée par l'espérance d'avoir une marine à l'embouchure du Phase, de dominer le commerce et la navigation de l'Euxin, de ravager la côte du Pont et de la Bithynie, de gêner et peut-être d'attaquer Constantinople, et d'engager les Barbares de l'Europe à seconder ses armes et ses vues contre l'ennemi commun du genre humain. Sous le prétexte d'une guerre avec les Scythes; il conduisit secrètement ses troupes sur les frontières de l'Ibérie; des habitants de la Colchide les attendaient pour les guider au milieu des bois et le long des précipices du Caucase; et, à force de travail, un sentier étroit devint un grand chemin spacieux pour la cavalerie et même les éléphants Gubazes mit sa personne et son sceptre aux pieds du roi de Perse : les habitants de la Colchide imitèrent la soumission de leur prince; et lorsque la garnison romaine vit les murs de Pétra ébranlés, elle prévint par une capitulation la fureur du dernier assaut. Mais les Laziques découvrirent bientôt que leur impatience les avait entraînés dans des maux plus insupportables que les calamités auxquelles ils cherchaient à se soustraire. S'ils s'affranchirent du monopole du sel et du blé, ce fait par la perte de ces deux articles précieux. L'autorité d'un législateur romain fut placé à l'orgueil d'un despote oriental, qui voyait avec le même dédain les esclaves qu'il avait élevés et les rois qu'il avait humiliés devant les marches de son trône. Le zèle des mages introduisit dans la Colchide l'adoration du feu; leur intolérance provoqua la ferveur d'un peuple chrétien; et les préjugés de la nature ou de l'éducation lui rendirent odieux l'usage d'exposer les morts au sommet d'une tour élevée pour en faire la pâture des corbeaux et des vautours. Instruit de cette haine qui s'accroissait chaque jour et qui retardait l'exécution de ses grands desseins, Nusshirwan le juste avait donné l'ordre secret d'assassiner le roi des Laziques; de transplanter ses sujets dans une terre éloignée, et d'établir sur les bords du Phase une colonie guerrière et affectionnée. Avertis par leur vigilante inquiétude, les habitants de la Colchide prévirent et prévinrent leur ruine. La prudence plutôt que la bonté de Justinien agréa leur repentir, et il ordonna à Dagisteus d'aller à la tête de sept mille Romains et de mille guerriers zaniens, chasser les Perses de la côte de l'Euxin.

549-551

Siège de Pétra

Les Visigoths

Le siège de Pétra, que le général romain entreprit immédiatement après, avec le secours des Laziques, est un des exploits les plus remarquables de ce siècle. La ville était située sur une roche escarpée, au bord de la mer, et communiquait avec la terre par un chemin très difficile et très étroit. La difficulté de l'approche rendait l'attaque presque impossible. Le roi de Perse avait ajouté de nouveaux ouvrages aux fortifications de Justinien, et des retranchements couvraient les endroits les plus accessibles. Le vigilant Chosroès avait déposé dans cette forteresse un magasin d'armes offensives et défensives, suffisant pour armer cinq fois plus de monde que n'en contenait la garnison, et que n'en offrait même l'armée des assiégeants. Elle contenait de la farine et des provisions salées pour cinq ans; elle manquait de vin, mais elle y suppléait par le vinaigre et par une liqueur forte qu'on tirait du grain; et un triple aqueduc avait échappé aux recherches de l'ennemi, qui ne soupçonna pas même son existence : mais la plus ferme défense du fort de Pétra consistait dans la valeur de quinze cents Perses, qui résistèrent aux assauts des Romains. Ceux-ci, ayant trouvé une partie du sol moins dure, y creusèrent une mine, et bientôt les murs de la forteresse, suspendus et vacillants, ne reposèrent plus que sur le faible appui des étais placés par les assiégeants. Dagisteus toutefois retardait la dernière attaque jusqu'à ce qu'il eût fait spécifier d'une manière assurée la récompense qu'il pouvait attendre; et la ville fut secourue avant le retour du messager envoyé à Constantinople. La garnison était réduite à quatre cents hommes; et on n'en comptait pas plus de cinquante qui fussent sans maladies ou sans blessures; mais leur inflexible constance avait caché leurs pertes à l'ennemi, et souffert sans murmurer la vue et l'odeur des cadavres de leurs onze cents compagnons. Après leur délivrance, ils bouchèrent à la hâte, avec des sacs de sable, les brèches faites par l'ennemi; ils remplirent de terre la mine, ils élevèrent un nouveau mur, soutenu par une forte charpente, et les trois mille hommes nouvellement arrivés se préparèrent à soutenir un second siège. L'attaque et la défense furent conduites avec habileté et avec obstination, et Iliaque parti tira d'utiles leçons du souvenir de ses fautes passées. On inventa un bélier d'une construction légère et de beaucoup d'effet : quarante soldats le transportaient et le faisaient agir; et à mesure que les coups multipliés de cette machine ébranlaient les pierres du rempart, les assiégeants les enlevaient avec de longs crochets de fer. Les assiégés faisaient tomber une grêle de dards sur la tête des assaillants; mais ce qui nuisit surtout à ceux-ci, fut une composition de soufre et de bitume que le peuple de la Colchide pouvait nommer avec quelque raison huile de Médée. Des six mille Romains qui montèrent à l'escalade, le premier fut Bessas, leur général, brave vétéran, âgé de soixante dix ans. Le courage de ce chef, sa chute et le péril imminent dans lequel il se trouvait, les animèrent d'une ardeur irrésistible; et la supériorité de leur nombre accabla la garnison persane, sans vaincre son intrépidité. Le sort de ces braves gens mérite quelques détails de plus. Sept cents avaient été tués durant le siège, et il n'en restait que deux mille trois cents pour défendre la brèche. Mille soixante-dix périrent par le fer et par le feu dans le dernier assaut; des sept cent trente qu'on fit prisonniers, on n'en trouva que dix-huit qui ne portassent pas les marques d'honorables blessures. Les cinq cents autres se réfugièrent dans la citadelle, qu'ils défendirent sans espérer d'être secourus; et ils aimèrent mieux expirer au milieu des flammes, que de souscrire à la plus honorable capitulation qu'on leur offrait, sous la condition de servir dans les troupes romaines. Ils moururent en obéissant aux ordres de leur prince; tant d'actions de bravoure et de fidélité durent exciter leurs compatriotes à montrer le même désespoir, et leur faire espérer de plus heureux succès. L'ordre qui fût donné sur-le-champ de démolir les ouvrages de Pétra, fit connaître la surprise et les appréhensions qui avait inspirées au vainqueur une semblable défense.

549-556

La guerre de Cholchos, ou la guerre Lazique

Un Spartiate aurait loué et contemplé avec attendrissement la vertu de ces héroïques esclaves; mais les ennuyeuses hostilités et les succès alternatif des Romains et des Persans ne peuvent retenir longtemps l'attention de la postérité au pied des montagnes du Caucase. Les soldats de Justinien obtenaient des avantages plus éclatants et plus multipliés, mais l'armée du grand roi recevait de continuels renforts; et enfin l'on y compta huit éléphants et soixante-dix mille hommes, en y comprenant douze mille Scythes alliés et plus de trois mille Dilémites, descendus volontairement des montagnes de l'Hyrcanie, et redoutables soit dans les combats à distance ou corps à corps. Cette armée leva avec quelque précipitation et quelque perte le siège d'Archéopolis, ville dont les Grecs avaient inventé ou altéré le nom, mais elle occupa les défilé de l'Ibérie : elle asservit la Colchide par ses forts et ses garnisons; elle dévora le peu de subsistances qui restait au peuple, et le prince des Laziques s'enfuit dans les montagnes. Les troupes romaines ne connaissaient ni foi ni discipline; leurs chefs indépendants les uns des autres revêtus d'un pouvoir égal, se disputaient la prééminence du vice et de la corruption. Les Persans suivaient sans murmurer les ordres d'un seul chef, qui obéissait implicitement aux instructions de son maître. Mermeroès, leur général, se distinguait entre les héros, de l'Orient, par sa sagesse dans les conseils et sa valeur dans les combats; sa vieillesse et l'infirmité qui le privait de l'usage de ses jambes, ne pouvaient diminuer l'activité de son esprit, ni même celle de son corps : porté dans une litière au front des lignes, il inspirait la terreur à l'ennemi et une juste confiance à ses troupes, toujours victorieuses sous ses drapeaux. Après sa mort, le commandement passa à Nacoragan, orgueilleux satrape, qui, dans une conférence avec les généraux de l'empereur, avait osé déclarer qu'il disposait de la victoire d'une manière aussi absolue que de l'anneau de son doigt. Une telle présomption annonçait et devait naturellement amener une honteuse défaite. Les Romains, repoussés peu à peu jusqu'au bord de la mer, campaient alors sur les ruines de la colonie grecque du Phase; et de forts retranchements, la rivière, l'Euxin et une flotte de galères les défendaient de tous côtés. Le désespoir réunit tous les esprits et anima tous les courages; ils résistèrent à l'assaut des Persans; et la fuite de Nacoragan fut précédée ou suivie du massacre de dix mille de ses plus braves soldats. Echappé à son vainqueur, il tomba dans les mains d'un maître inexorable, qui punit sévèrement l'erreur de son choix : l'infortuné général fût écorché vif; et sa peau rembourrée fut exposée sur une montagne; avertissement terrible pour ceux à qui on confierait par la suite la gloire et la fortune de la Perse. Toutefois le prudent Chosroès abandonna peu à peu la guerre de Colchos persuadé avec raison qu'il ne pouvait réduire ou du moins garder un pays éloigné, contre les voeux et les efforts de ses habitants. La fidélité de Gubazes eut à soutenir les plus rudes épreuves. Il souffrit patiemment toutes les rigueurs de la vie sauvage, et rejeta avec dédain les offres spécieuses de la cour de Perse. Le roi des Laziques avait été élevé dans la religion chrétienne; sa mère était la fille d'un sénateur : durant sa jeunesse il avait rempli dix ans les fonctions de silentiaire du palais de Byzance; on lui redevait une partie de son salaire, et ces arrérages qu'il avait à réclamer étaient pour lui un motif de fidélité en même temps que de plainte. Cependant la longue durée de ses maux, lui arracha l'aveu de la vérité; et la vérité était une accusation contre les lieutenants de Justinien, qui, au milieu des lenteurs d'une guerre ruineuse, avaient épargné ses ennemis et foulé aux pieds ses alliés. Leurs rapports mensongers persuadèrent à l'empereur que son infidèle vassal méditait une seconde défection; on surprit un ordre de l'envoyer prisonnier à Constantinople : on y inséra une clause perfide, qui autorisait à le tuer en cas de résistance; et Gubazes, sans armes et sans soupçonner le danger qui le menaçait, fut poignardé au milieu d'une entrevue qu'il croyait amicale. Dans les premiers moments de sa fureur et de son désespoir, le peuple de la Colchide aurait sacrifié au désir de sa vengeance l'intérêt de son pays et celui de sa religion; mais l'autorité et l'éloquence de quelques hommes sages obtinrent un délai salutaire. La victoire du Phase répandit de nouveau la terreur des armes romaines, et l'empereur eut soin de laver au moins son nom d'un meurtre si odieux. Un juge du rang de sénateur fut chargé de faire une enquête sur la conduite et sur la mort du roi des Laziques; il parût sur un tribunal élevé, environné des ministres et des exécuteurs de la justice. Cette cause extraordinaire se plaida en présence des deux nations, selon les formes de la jurisprudence civile, et un peuple offensé reçut quelque satisfaction par la condamnation et la mort des moindres coupables.

540-561

Négociations et traités entre Justinien et Chosroès

Durant la paix le roi de Perse cherchait toujours des prétextes de recommencer la guerre; mais dès qu'il avait pris les armes, il montrait le désir de signer un traité honorable et sûr pour lui. Les deux monarques entretenaient une négociation trompeuse au milieu des plus violentes hostilités; et telle était la supériorité de Chosroès, que tandis qu'il traitait les ministres romains avec insolence et avec mépris, il obtenait les honneurs les plus inouïs pour ses ambassadeurs à la cour impériale. Le successeur de Cyrus s'attribuait la majesté du soleil d'Orient, et suivant la même métaphore, il permettait à son jeune frère Justinien de régner sur l'Occident, avec l'éclat pâle et réfléchi de la lune. La pompe et l'éloquence d'Isdigune, un des chambellans du roi, répondaient à ce style gigantesque. Sa femme et ses filles l'accompagnaient avec une nombreuse suite d'eunuques et de chameaux. Deux satrapes portant des diadèmes d'or faisaient partie de son cortège; cinq cents cavaliers, les plus valeureux de la Perse, composaient sa garde; et le romain qui commandait à Dara eut la sagesse de ne pas admettre dans sa place plus de vingt personnes de cette caravane guerrière et ennemie. Isdigune, après avoir salué l'empereur et remis ses présents, passa dix mois à Constantinople sans discuter aucune affaire sérieuse. Au lieu de l'enfermer dans son palais et de l'y faire servir par des gens affidés, on lui laissa parcourir la capitale, sans mettre autour de lui ni espions ni soldats; et la liberté, de conversation et de commerce qu'on permit à ses domestiques blessa les préjugés d'un siècle qui observait à la rigueur le droit des gens, sans confiance et sans courtoisie. Par une faveur sans exemple, son interprète, qui était dans la classe des serviteurs auxquels un magistrat romain ne donnait aucune attention, s'assit à la table de Justinien à côté de son maître; et on assigna environ mille livres d'or pour la dépense du voyage et le séjour de cet ambassadeur à Constantinople. Cependant les efforts d'Isdigune, répétés à différentes reprises, ne purent établir qu'une trêve imparfaite, toujours payée et renouvelée au prix des trésors de la cour de Byzance. Des hostilités infructueuses désolèrent les sujets des deux nations durant plusieurs années; jusqu'à l'époque ou Justinien et Chosroès, fatigués de la guerre, l'un et l'autre, s'occupèrent du repos de leur vieillesse. Dans une conférence tenue sur la frontière, les deux partis firent valoir, sans espérer aucune confiance, la grandeur, la justice et les intentions pacifiques de leurs souverains respectifs; mais la nécessité et l'intérêt dictèrent un traité qui stipula une paix de cinquante ans il fut écrit en langue grecque et en langue persane, et douze interprètes attestèrent son exactitude. Un des articles fixait jusqu'où devait s'étendre la liberté du commerce et celle de la religion : les alliés de l'empereur, et ceux du grand roi furent également compris dans les avantages qu'il accordait et les devoirs qui en étaient la suite. On prit les précautions les plus scrupuleuses afin de prévenir et de terminer les disputes qui pouvaient s'élever sur les confins des deux empires. Après vingt ans d'une guerre désastreuse, quoique poussée avec peu de vigueur, les limites, demeurèrent les mêmes, et on persuada à Chosroès de renoncer à ses dangereuses prétentions sur la souveraineté de Colchos et les Etats qui en dépendaient. Riche des trésors accumulés de l'Orient; il arracha cependant aux Romains une somme annuelle de trente mille pièces d'or; et la petitesse de la somme ne permit pas d'y voir autre chose qu'un tribut sous la forme la plus honteuse. Dans un débat antérieur, un des ministres de Justinien, rappelant le char de Sésostris et la roue de la fortune, observa que la vanité et l'ambition du roi barbare avait été exaltée outre mesure par la réduction d'Antioche et de quelques villes de la Syrie. Vous vous trompez, répliqua le modeste Persan, le roi des rois, le maître du monde, regarde avec mépris de si misérables acquisitions; et des dix nations subjuguées par ses armées invincibles les Romains lui paraissent les moins formidables. Selon les Orientaux, l'empire de Nushirwan s'étendait de Ferganah dans la Transoxiane, au Yémen ou Arabie Heureuse. Il subjugua les rebelles de l'Hyrcanie, réduisit les provinces de Cabul et de Zablestan, situées sur les bords de l'Indus, détruisit la puissance des Euthalites, termina par un traité honorable la guerre contre les Turcs, et admit la fille du grand khan au nombre de ses épouses légitimes. Victorieux et respecté de tous les princes de l'Asie, il donna audience dans son palais de Madain ou Ctésiphon aux ambassadeurs du monde. Ils déposèrent humblement au pied de son trône, comme don ou comme tribut, des armes, de riches vêtements, des pierreries, des esclaves ou des aromates, et il daigna accepter du roi de l'Inde dix quintaux de bois d'aloès, une fille esclave haute de sept coudées, et un tapis plus doux que la soie, formée, dit-on, de la peau d'un serpent d'une espèce extraordinaire.

522

Conquête de l'Abyssinie

Abyssinie

On reprochait à Justinien son alliance avec les peuples de l'Ethiopie. Mais on doit distinguer les Axumites ou la peuplade de l'Abyssinien, amie de l'empire romain, des naturels de l'Afrique. Le christianisme avait envahit cette nation1; son commerce avec l'Egypte et les successeurs de Constantin avait introduit chez eux les éléments des arts et des sciences; ses navires allaient trafiquer à l'île de Ceylan; et sept royaumes obéissaient au Négus ou prince souverain de l'Abyssinie. Un conquérant éthiopien attenta pour la première fois à l'indépendance des Homérites, possesseurs de l'opulente et heureuse Arabie; il prétendait tirer ses droits héréditaires de la reine de Saba, et le zèle de la religion sanctifiait ses vues ambitieuses. Les Juifs, puissants et actifs dans leur exil, avaient séduit l'esprit de Dunaan, prince des Homérites. Ils l'avaient excité à venger sur les chrétiens la persécution exercée dans l'empire contre leurs malheureux frères : quelques négociants romains furent maltraités, et plusieurs chrétiens de Negra2 obtinrent la couronne du martyre3. Les Eglises d'Arabie implorèrent la protection du roi des Abyssins. Le Négus passa la mer Rouge avec une flotte et une armée; il ôta au prosélyte des Juifs son royaume et la vie, et anéantit une dynastie de princes qui avait gouverné plus de vingt siècles les climats reculés de la myrrhe et de l'encens. Le vainqueur proclama sur-le-champ le triomphe de l'Evangile, il demanda un patriarche orthodoxe, et montra un tel attachement pour l'empire romain, que Justinien se flatta de détourner au profit de l'empire le commerce de la soie par le canal de l'Abyssinie, et de pouvoir soulever les forces des Arabes contre le roi de Perse.

(Leur alliance avec Justinien, 533) Nonnosus, issu d'une famille d'ambassadeurs, fut chargé par l'empereur de cette commission importante. Il évita sagement le chemin plus court, mais plus dangereux, des déserts sablonneux de la Nubie; il remonta le Nil, s'embarqua sur la mer Rouge, et débarqua sain et sauf à Adulis, l'un des ports de l'Afrique. D'Adulis à la ville royale d'Axum il n'y a pas plus de cinquante lieues en ligne droite; mais les sinuosités des montagnes forcèrent l'ambassadeur d'employer quinze jours à ce voyage; et dans son passage au travers des forêts, il vit une multitude d'éléphants sauvages, qu'il évalua vaguement au nombre d'environ cinq mille. La capitale, selon sa relation, était grande et peuplée; et le village d'Axum est encore célèbre par le couronnement du prince, par les ruines d'un temple chrétien; et seize ou dix-sept obélisques avec des inscriptions grecques. Cependant le Négus le reçut en pleine campagne, assis sur un char élevé, traîné par quatre éléphants magnifiquement équipés, et environné de ses nobles et de ses musiciens. Il portait un habit de toile et un chapeau; il tenait dans sa main deux javelines et un bouclier léger; et bien que son vêtement ne couvrît pas entièrement sa nudité, il étalait toute la magnificence barbare dans ses chaînes d'or, ses colliers et ses bracelets garnis de perles et de pierreries. L'envoyé de Justinien fléchit les genoux; le Négus le releva, l'embrassa, baisa le sceau et lut la lettre de l'empereur, accepta l'alliance des Romains en brandissant ses armes, et déclara une guerre éternelle aux adorateurs du feu; mais il éluda ce qui regardait le commerce de la soie; et, malgré les assurances et peut-être les voeux des Abyssins, ces menaces d'hostilités s'exhalèrent sans aucun effet. Les Homérites ne voulaient pas abandonner leurs bocages parfumés pour se porter dans un désert de sable et braver toutes sortes de fatigues, afin de combattre une nation redoutable qui ne les avait pas offensés. Loin d'étendre ses conquêtes, le roi d'Ethiopie ne put garder ses possessions. Abrahah, esclave d'un négociant romain établi à Adulis, s'empara du sceptre des Homérites; les avantages du climat séduisirent les troupes d'Afrique, et Justinien sollicita l'amitié de l'usurpateur, qui reconnut, par un léger tribut, la suprématie du prince. Après une longue suite de prospérités, la puissance d'Abrahah fut renversée devant les portes de la Mecque; ses enfants furent dépouillés par le roi de Perse, et les Ethiopiens entièrement chassés du continent de l'Asie. Ces détails sur des évènements obscurs et éloignés ne sont pas étrangers à la décadence et à la chute de l'empire romain.

1. Les missionnaires portugais Alvarez (Ramusio, t. I, fol. 204, rect. 214, vers.) Bermudez (Purchas's Pilgrims, vol. 2, l. V, c. 7, p. 1149-1188), Lobo (Relation, etc., par M. Legrand, avec quinze Dissertations, Paris, 1728) et Tellez, (Relation de Thévenot, part. IV) ne pouvaient dire sur l'Abyssinie moderne que ce qu'ils avaient vu ou ce qu'ils avaient inventé. L'érudition de Ludolph en vingt-cinq langues (Hist. Ethiop., Francfort, 1681; Commentaires, 1691; Appendix, 1694) fournit peu de chose sur l'histoire ancienne de ce pays. Au reste, les chansons et les légendes nationales célèbrent la gloire de Caled ou Ellisthaeus, conquérant du Yémen.

2. La ville de Negra ou Nag'ran, dans le Yémen, est environnée de palmiers, et se trouve sur le grand chemin, entre Saana (la capitale) et la Mecque; elle est éloignée de la première de dix journées d'une caravane de chameaux, et de la seconde de vingt journées. Aboulféda, Descript. Arab., p. 52.

3. Le martyre de saint Arethas, prince de Negra, et de ses trois cent quarante compagnons, est embelli dans les légendes de Métaphraste et de Nicéphore Calliste, copiées par Baronius (A. D. 522, n° 22-26; A. D. 523, n° 16-29), et réfutées avec un soin qui ne les a pas tirées de l'obscurité par Basnage (Hist. des Juifs, t. XII, l. VIII, c. 2, p. 333-348), qui donne des détails sur la situation des Juifs en Arabie et en Ethiopie.

535-545

Troubles de l'Afrique

Ce que nous venons de dire des diverses nations établies dans la portion du globe qui se prolonge depuis le Danube jusqu'aux bords du Nil, a montré de toutes parts la faiblesse des Romains; et l'on peut s'étonner avec raison qu'ils prétendissent à étendre les limites d'un empire dont ils ne pouvaient plus défendre les anciennes frontières : mais les guerres, les conquêtes et les triomphes de Justinien sont les débiles et pernicieux efforts de la vieillesse qui épuise les restes de sa force, et hâte le terme de la vie. Ce prince se félicita d'avoir remis l'Afrique et l'Italie sous la domination de la république; mais les malheurs qui suivirent le départ de Bélisaire montrèrent l'impuissance du conquérant et achevèrent la ruine de ces malheureuses contrées.

Justinien avait jugé que ses nouvelles conquêtes devaient satisfaire aussi magnifiquement son avarice que son orgueil. Un avide ministre des finances suivait de près les pas de Bélisaire; et les Vandales ayant brûlé les anciens registres des tributs, son imagination se donnait carrière sur le calcul et la répartition arbitraire des richesses de l'Afrique. L'augmentation des impôts destinés à enrichir un souverain éloigné du pays, la restitution forcée de toutes les terres qui avaient appartenu à la couronne, ne tardèrent pas à dissiper l'ivresse de la joie publique; mais l'empereur se montra insensible aux plaintes modestes du peuple, jusqu'au moment où les clameurs des soldats mécontents vinrent le tirer de son sommeil et de sa sécurité. Un grand nombre d'entre eux avaient épousé des veuves et des filles de Vandales; ils réclamaient comme doublement à eux, à titre de conquête et de propriété, les domaines que Genseric avait assignés à ses troupes victorieuses. Ils n'écoutèrent qu'avec dédain les représentations froides et intéressées de leurs officiers, qui leur représentèrent vainement que la libéralité de Justinien les avait tirés de l'état sauvage ou d'une condition servile, qu'ils s'étaient enrichis des dépouilles de l'Afrique, des trésors, des esclaves et du mobilier des Barbares vaincus; et que d'ancien et légitime patrimoine des empereurs ne devait être employé qu'au maintien de ce gouvernement, duquel dépendaient, en dernière analyse, leur sûreté et leur récompense. La mutinerie avait pour instigateurs secrets mille soldats, la plupart Hérules, qui, ayant adopté la doctrine d'Arius, se trouvaient excités par le clergé de cette secte; et le fanatisme, par son pouvoir destructeur de tout principe, consacrait la cause du parjuré et de la rébellion. Les ariens déploraient la ruine de leur Eglise, triomphante en Afrique durant plus d'un siècle; et ils étaient justement indignés des lois du vainqueur, qui leur interdisait le baptême de leurs enfants et l'exercice de leur culte religieux. La plus grande partie des Vandales choisis par Bélisaire oublièrent, dans les honneurs du service de l'Orient, leur pays et leur religion; mais quatre cents d'entre eux, animés d'un généreux courage, obligèrent les officiers de la marine à changer de route à la vue de l'île de Lesbos; ils relâchèrent au Péloponnèse; et, après avoir échoué leur navire sur une côte déserte de l'Afrique, ils arborèrent sur le mont Aurasius l'étendard de l'indépendance et de la révolte. Tandis que les troupes de la province refusaient d'obéir aux ordres de leurs supérieurs, on conspirait à Carthage contre la vie de Salomon, qui y occupait avec honneur la place de Bélisaire; et les ariens avaient pieusement résolu de sacrifier le tyran au pied des autels, durant la fête de Pâques et l'imposante célébration des saints mystères. La crainte ou le remords arrêta le poignard des assassins, mais la patience de Salomon les enhardit; et dix jours après on vit éclater dans le cirque une sédition furieuse, qui désola ensuite l'Afrique pendant plus de dix années. Le pillage de la ville et le massacre de ses habitants sans distinction, ne furent suspendus que par la nuit, le sommeil et l'ivresse. Le gouverneur se sauva en Sicile avec sept personnes parmi lesquelles on comptait l'historien Procope. Les deux tiers de l'armée eurent part à cette rébellion; et huit mille insurgens, assemblés dans les champs de Balla, élurent pour leur chef un simple soldat, nominé Stoza, qui possédait à un degré supérieur les vertus d'un rebelle. Sous le masque de la liberté, son éloquence guidait ou du moins entraînait les passions de ses égaux. Il se mit au niveau de Bélisaire et du neveu de Justinien, en osant se mesurer avec eux sur le champ de bataille. Il fut défait; mais ces généraux avouèrent que Stoza était digne d'une meilleure cause et d'un commandement plus légitime. Vaincu dans les combats, il employa avec dextérité l'art de la négociation; il débaucha une armée romaine, et fit assassiner, dans une église de Numidie, les chefs qui avaient compté sur ses infidèles promesses. Lorsqu'il eut épuisé toutes les ressources de la force ou de la perfidie, il gagna, avec quelques Vandales désespérés, les déserts de la Mauritanie; il obtint la fille d'un prince barbare, et, en faisant répandre le bruit de sa mort, échappa à la poursuite de ses ennemis. L'autorité personnelle de Bélisaire, la dignité, le courage et la douceur de Germanus, neveu de l'empereur, la vigueur et le succès de l'administration de l'eunuque Salomon, rétablirent la soumission dans le camp, et maintinrent, durant quelque temps, la tranquillité de l'Afrique; mais les vices de la cour de Byzance faisaient sentir leur influence jusque dans cette province éloignée : les soldats se plaignaient de ne recevoir ni solde ni secours; et quand les désordres publics furent au point favorable à ses desseins, Stoza reparut vivant, en armes et aux portes de Carthage. Il fut tué dans un combat singulier; et, au milieu des angoisses de la mort, il sourit en apprenant que sa javeline avait percé le coeur de son adversaire. L'exemple de Stoza, et la persuasion que le premier roi fut un soldat heureux, échauffèrent l'ambition de Gontharis : celui-ci promit, dans un traité particulier, de partager l'Afrique avec les Maures, si, avec leur dangereux secours, il pouvait monter sur le trône de Carthage. Le faible, Aréobinde, incapable de gouverner, soit durant la paix, soit durant la guerre, était arrivé à l'emploi d'exarque par son mariage avec la nièce de Justinien. Une sédition des gardes le renversa tout à coup, et ses abjectes supplications provoquèrent le mépris de l'inexorable rebelle sans exciter sa pitié. Après un règne de trente jours, Gontharis fut poignardé à son tour par Artaban, au milieu d'un festin; et, ce qui est assez singulier, un prince arménien, de la famille royale des Arsacides rétablit à Carthage l'autorité de l'empire romain. Tous les détails de la conspiration qui arma la main de Brutus contre les jours de César, sont curieux et importants pour la postérité; mais le crime ou le mérite de ces assassins, révoltés ou fidèles à leur prince, ne pouvaient intéresser que les contemporains de Procope, que l'amitié ou le ressentiment, l'espérance ou la crainte, avaient personnellement engagés dans les révolutions de l'Afrique.

543-558

Rébellion des Maures

Ce pays retombait rapidement dans l'état de barbarie d'où l'avaient tiré les colonies phéniciennes et les lois de Rome; et chaque degré de la discorde intestine était marqué par quelque déplorable victoire de l'homme sauvage sur la société civilisée. Les Maures ne connaissaient pas les lois de la justice, mais ils ne pouvaient supporter l'oppression. Leur vie errante et leurs immenses déserts trompaient les armes ou éludaient les chaînes d'un conquérant, et l'expérience prouvait assez qu'on ne devait compter ni sur leurs serments ni sur leur reconnaissance. Effrayés par la victoire du mont Aurasius, ils s'étaient momentanément soumis; mais s'ils respectaient le caractère de Salomon, ils détestaient et méprisaient l'orgueil et l'incontinence de Cyrus et de Sergius, ses deux neveux, auxquels il avait imprudemment confié les gouvernements de Tripoli et de la Pentapole. Une tribu de Maures campait sous les murs de Leptis, afin de renouveler son alliance et de recevoir du gouverneur les présents accoutumés. Quatre-vingts de leurs députés furent introduits dans la ville comme alliés; mais sur un vague soupçon de conspiration on les égorgea à la table de Sergius, et le cri de guerre et de vengeance retentit dans toutes les vallées du mont Atlas, depuis les deux Syrtes jusqu'aux bords de l'océan Atlantique. Une offense personnelle, l'injuste exécution ou le meurtre de son frère, rendit Antalas ennemi des Romains. La défaite des Vandales avait autrefois signalé sa valeur; il montra en cette occasion des sentiments de justice et de prudence remarquables dans un Maure. Tandis qu'il réduisait Adrumète en cendres, il avertit l'empereur que le rappel de Salomon et de ses indignes neveux assurerait la paix de l'Afrique. L'exarque sortit de Carthage avec ses troupes; mais à six journées de cette ville, et aux environs de Tébeste1, il fut étonné de la supériorité du nombre et de la contenance farouche des Barbares. Il proposa un traité, sollicita une réconciliation, et offrit de se lier par les serments les plus solennels. Par quels serments peut-il se lier ? interrompirent les Barbares avec indignation; Jurera-t-il sur les Evangiles, livres que la religion chrétienne regarde comme divins ? C'est sur ces livres que Sergius, son neveu, avait engagé sa foi à quatre-vingts de nos innocents et malheureux frères. Avant que les Evangiles nous inspirent de la confiance une seconde fois, nous devons essayer quel sera leur pouvoir pour punir le parjure et venger leur honneur compromis. Leur honneur fut vengé dans les champs de Tébesie par la mort de Salomon et la perte totale de son armée. De nouvelles troupes et des généraux plus habiles réprimèrent bientôt l'insolence des Maures : dix-sept de leurs princes furent tués à la même bataille, et les bruyantes acclamations du peuple de Constantinople célébrèrent la soumission incertaine et passagère de leurs tribus. Des incursions successives avaient réduit les possessions romaines en Afrique à un tiers de l'étendue de l'Italie; toutefois les empereurs romains continuèrent à régner plus d'un siècle sur Carthage et la fertile côte de la Méditerranée : mais les victoires et les défaites de Justinien devenaient également funestes au genre humain; et telle était la dévastation de l'Afrique, qu'en plusieurs cantons un voyageur pouvait errer des jours entiers sans rencontrer une créature humaine, soit amie, soit ennemie. La nation des Vandales, qui avait compté un moment cent soixante mille guerriers, outre les femmes, les enfants et les esclaves, avait disparu; une guerre impitoyable avait anéanti un nombre de Maures encore plus grand et le climat, les divisions intestines et la rage des Barbares, vengeaient cette destruction sur les Romains et leurs alliés. Lorsque Procope débarqua en Afrique pour la première fois, il admira la population des villes et des campagnes, et l'activité du commerce et de l'agriculture. En moins de vingt ans, cette scène de mouvement s'était changée en une solitude silencieuse; les riches citoyens s'étaient réfugiés en Sicile et à Constantinople; et l'historien secret assure que les guerres et le gouvernement de Justinien coûtèrent cinq millions d'hommes à l'Afrique.

1. Aujourd'hui Tibesch, en Algérie. Elle est arrosée par une rivière, le Sujerass, qui tombe dans le Mejerda (Bagradas). Tibesch est encore remarquable par ses murs de grandes pierres semblables à ceux du Colisée de Rome, par une fontaine et un bosquet de châtaigniers. Le pays est fertile; et on trouve dans le voisinage les Bérébères, tribu guerrière. Il parait, d'après une inscription, que la route de Carthage à Tébeste fut construite sous le règne d'Adrien (Hadrien), par la troisième légion. Marmol, Description de l'Afrique, tome II, p. 442, 443; Shaw's Travels, p. 64, 65, 66.

540

Révolte des Goths

La jalousie de la cour de Byzance n'avait pas permis à Bélisaire d'achever la conquête de l'Italie; et son brusque départ ranima le courage des Goths, qui respectaient son génie, ses vertus, et même l'estimable motif qui avait forcé le sujet de Justinien à les tromper et à rejeter leurs voeux. Ils avaient perdu leur roi (perte toutefois peu considérable), leur capitale, leurs trésors, les provinces qui s'étendaient de la Sicile aux Alpes, et deux cent mille guerriers avec leurs cheveux et leurs riches équipages; mais tout n'était pas perdu, tant que Pavie était défendue par un millier de Goths qu'animaient l'honneur, l'amour de la liberté et le souvenir de leur ancienne grandeur. Le commandement en chef fut offert, d'une voix unanime, au brave Uraias; lui seul regarda les malheurs de son oncle Vitigès comme un motif d'exclusion. Sa voix fit tomber les suffrages sur Hildibald, qui a son mérite personnel joignait le titre de parent du roi d'Espagne Theudès, dont on espérait, avec peu de fondement, que les secours soutiendraient les intérêts communs de la nation des Goths. Le succès de ses armes dans la Ligurie et la Vénétie paraissait justifier ce choix; mais il montra bientôt qu'il était incapable de pardonner ou de commander à son bienfaiteur. Sa femme fut vivement blessée de la beauté, des richesses et de la fierté de l'épouse d'Uraias, et la mort de ce vertueux patriote excita l'indignation d'un peuple libre. La hardiesse d'un assassin exécuta la sentence portée par la nation, en coupant la tête à Hildibald au milieu d'un banquet. Les Rugiens, tribu étrangère, s'arrogèrent le droit de donner la couronne; et Totila, neveu du dernier roi, entraîné par la vengeance, fut prêt à se livrer aux Romains avec la garnison de Trevigo, mais on persuada facilement à ce jeune homme valeureux et accompli de préférer le trône des Goths au service de Justinien; et dès qu'on eut délivré le palais de Pavie de l'usurpateur nommé par les Rugiens, il rassembla cinq mille soldats et entreprit de rétablir le royaume d'Italie.

541-544

Victoires de Totila, roi d'Italie

Les onze généraux égaux en pouvoir, qui succédèrent à Bélisaire, négligèrent d'écraser les Goths faibles et désunis, jusqu'à ce qu'enfin les progrès de Totila et les reproches de Justinien les tirèrent de leur inaction. Les portes de Vérone furent secrètement ouvertes à Artabaze, qui y entra à la tête de cent soldats perses au service de l'empereur. Les Goths abandonnèrent la ville. Les généraux romains s'arrêtèrent à soixante stades pour régler le partage du butin. Tandis qu'ils disputaient sur cet article, l'ennemi, s'apercevant du petit nombre des vainqueurs, fondit sur les Perses qui furent accablés à l'instant; et ce fit en sautant du haut des remparts qu'Artabaze conserva une vie dont il fut privé, peu de jours après, par la lance d'un Barbare qui l'avait défié à un combat singulier. Vingt mille Romains se mesurèrent avec les forces de Totila près de Faenza, et sur les collines de Mugello, qui fait partie du territoire de Florence. Des hommes libres combattant pour reconquérir leur pays, voyaient devant eux des troupes mercenaires dont le courage languissant n'offrait pas même le mérite d'une servitude vigoureuse et bien disciplinée. Dès le premier choc, les Romains abandonnèrent leurs drapeaux, jetèrent leurs armes, et se dispersèrent de tous côtés avec une vitesse qui diminua leur perte, mais qui acheva de les couvrir de honte. Le roi des Goths, rougissant de la lâcheté de ses ennemis, suivit rapidement le chemin de l'honneur et de la victoire. Il passa le Pô, traversa l'Apennin, remit à un autre temps l'importante conquête de Ravenne, de Florence et de Rome; et, continuant sa route par le centre de l'Italie, il vint former le siège ou plutôt le blocus de Naples. Les chefs romains, emprisonnés chacun dans leurs villes et s'imputant l'un à l'autre ce revers, n'osaient troubler son entreprise; mais l'empereur, effrayé de la détresse et du danger où se trouvaient ses conquêtes d'Italie, envoya au secours de Naples une flotte de galères et un corps de soldats de la Thrace et de l'Arménie. Ces troupes débarquèrent dans la Sicile, qui les approvisionna de ses riches magasins; mais les délais du nouveau commandant, magistrat qui n'entendait rien à la guerre, prolongèrent les maux des assiégés; et les secours qu'enfin il laissa timidement s'échapper vers eux, furent successivement interceptés par les navires armés que Totila avait placés dans la baie de Naples. Le principal officier des Romains fût traîné au pied du rempart, la corde au cou, et la d'une voix tremblante, il exhorta les citoyens à implorer, comme lui, la merci du vainqueur. Les habitants demandèrent une trêve et promirent de rendre la place, si dans l'espace d'un mois ils ne voyaient arriver aucun secours. L'audacieux Barbare leur accorda trois mois au lieu d'un, persuadé avec raison, que la famine hâterait le terme de leur capitulation. Après la rédaction de Naples et de Cumes, la Lucanie, la Pouille et la Calabre, se soumirent au roi des Goths. Totila conduisit son armée aux portes de Rome; et, après avoir établi son camp à Tivoli, à vingt milles de la capitale, il engagea tranquillement le sénat et le peuple à comparer la tyrannie des Grecs avec le bonheur dont on jouissait sous la domination des Goths.

Les succès de Totila peuvent être en partie attribués à la révolution que trois années d'expérience avaient produite dans l'esprit des peuples de l'Italie. D'après l'ordre, ou du moins au nom d'un empereur catholique, le pape1, leur père spirituel, avait été arraché de l'Eglise de Rome, et on l'avait laissé mourir de faim ou assassiné dans une île déserte (Palmaria est une petite île en face de Terracine et de la côte des Volsques. Cluvier, Ital. antiq., l. III, c. 7, p. 1014). A la place du vertueux Bélisaire, douze chefs, également corrompus et différant seulement par la variété de leurs vices, accablaient Rome, Ravenne, Florence, Pérouse, Spolette, etc., du poids d'une autorité qu'ils n'employaient que pour satisfaire leur avarice ou leur incontinence. On avait chargé du soin d'augmenter le revenu du fisc, Alexandre, financier subtil, bien versé dans la fraude et les vexations des écoles de Byzance, et qui tirait son surnom de Psalliction (les ciseaux), de l'habileté avec laquelle il diminuait le poids des monnaies d'or sans en effacer l'empreinte. Au lieu d'attendre le retour de la paix et de l'industrie, il chargea les biens des citoyens d'impôts accablants; toutefois ses extorsions actuelles où celles qu'il donnait lien de craindre; inspiraient moins de haine que les recherches rigoureuses et arbitraires exercées sur les personnes et les propriétés de ceux qui, sous les rois goths avaient eu part à la recette et à la dépense du trésor public. Ceux des sujets de Justinien qui échappèrent à ces vexations partielles, ne purent se soustraire à la rapacité des soldats, qui, trompés et méprisés par Alexandre, cherchaient dans le maraudage une ressource contre l'indigence et la faim; et les habitants des campagnes n'eurent plus de sûreté à espérer que dans les vertus d'un Barbare. Totila était continent et frugal; ses amis ou ses ennemis ne furent jamais déçus dans l'espoir qu'ils fondèrent sur sa fidélité ou sur sa clémence. Les cultivateurs de l'Italie obéirent avec joie à une proclamation du roi des Goths qui leur enjoignait de suivre leurs importants travaux; et leur promettait que, sans payer au-delà des taxes ordinaires, ils se verraient, par la valeur et la discipline de ses troupes, entièrement à l'abri des maux de la guerre. Il attaqua successivement toutes les villes fortifiées; et quand il les avait soumises, il en démolissait les fortifications, afin d'épargner au peuple les maux d'un nouveau siège, de priver les Romains des ressources qu'ils pouvaient trouver dans l'art de défendre les places, et de terminer, en pleine campagne, d'une manière plus égale et plus noble, la longue querelle des deux nations. Les captifs et les déserteurs romains se laissèrent aisément persuader de passer sous les drapeaux d'un ennemi libéral et affable; il attira les esclaves par une inviolable promesse de ne les jamais livrer à leurs maîtres; et des mille guerriers de Pavie se forma bientôt, dans le camp de Totila, un nouveau peuple qui porta également le nom de peuple goth. Il remplit de bonne foi les articles de la capitulation, sans chercher et sans tirer aucun avantage des expressions équivoques ou des événements imprévus. Les troupes de la garnison de Naples avaient stipulé qu'elles seraient renvoyées par mer; les vents contraires ne le permirent pas, mais on leur fournit généreusement des chevaux, des vivres et un sauf-conduit jusqu'aux portes de Rome. Les femmes des sénateurs, saisies dans les maisons de campagne de la Campanie, furent renvoyées sans rançon à leurs maris; on punit de mort quiconque attentait à la pudeur des femmes; et, dans le régime salutaire qu'il imposa aux Napolitains affamés, le conquérant remplit les fonctions d'un médecin attentif et plein d'humanité. Les vertus de Totila méritent une égale estime; soit qu'elles lui aient été inspirées par les idées d'une saine politique, par des principes de religion, ou par l'instinct de l'humanité. Il harangua souvent ses troupes; il leur répétait sans cesse que la corruption d'un peuple entraîne sa ruine, que la victoire est le fruit des vertus morales ainsi que des vertus guerrières, et que le prince et même la nation sont coupables des crimes qu'ils négligent de punir.

1. Silvère, évêque de Rome, fut d'abord transporté à Patara, dans la Lycie, et mourut ensuite de faim (sub eorum custodia inedia confectus) dans l'île de Palmaria, A. D. 538, le 20 juin. (Liberat. In Breviar., c. 22; Anastase, in Silverio; Baronius, A. D. 540, n° 2, 3; Pagi, in Vit. Polit., tom. I, p. 285, 286.) Procope (Anecdotes, c. 1) n'impute cette mort qu'à l'impératrice et à Antonina.

544-548

Bélisaire commande en Italie pour la seconde fois

Après avoir réduit par la force ou par les traités les villes inférieures des provinces du centre de l'Italie, Totila se disposa, non à donner un assaut à l'ancienne capitale de l'empire, mais à l'environner et à l'affamer. Rome était défendue par la valeur, mais opprimée par l'avarice de Bessas, vieux général d'extraction gothique, qui avec trois mille soldats garnissait la vaste circonférence de ses antiques murailles. Il trafiquait de la misère du peuple, et se réjouissant en secret de la durée du siège. C'était pour augmenter sa fortune qu'on avait rempli les greniers. La charité du pape Vigile avait acheté en Sicile et fait embarquer une provision considérable de grains : les navires échappèrent aux Barbares, mais ils tombèrent entre les mains d'un gouverneur avide, qui donnait aux soldats une faible ration, et vendait le reste aux plus riches des habitants. Le médimne, ou la cinquième partie d'un quarter de froment, se vendait sept pièces d'or; un boeuf, butin rare et précieux enlevé aux ennemis, se paya jusqu'à cinquante : le progrès de la famine accrut encore cette valeur exorbitante, et engagea souvent l'avarice des mercenaires à se priver encore de la faible portion de vivres à peine suffisante pour soutenir leur existence. Une pâté insipide et malsaine, qui contenait trois fois plus de son que de farine, apaisait la faim des pauvres; ils se virent réduits peu à peu à se nourrir de chevaux, de chiens, de chats et de souris, à manger les herbes, et même les orties qui croissaient au milieu des ruines de la ville. Une foule de spectres pâles, exténués, accablés par la maladie, se rassembla autour du palais du gouverneur : ils lui remontrèrent vainement que le devoir d'un maître est de nourrir ses esclaves; ils le supplièrent humblement de pourvoir à leur subsistance, ou de leur permettre de sortir de la place, ou enfin de prononcer sur le champ l'arrêt de leur mort. Bessas répondit, avec la tranquillité d'un homme insensible, qu'il ne pouvait nourrir les sujets de l'empereur; qu'il compromettrait sa sûreté en les renvoyant, et que les lois ne lui permettaient pas de les faire mourir. Ils auraient pu cependant apprendre d'un de leurs concitoyens que la faculté de mourir est une de celles dont ne peut nous priver un tyran. Déchiré par les cris de cinq enfants qui lui demandaient du pain, il leur ordonna de le suivre; il se rendit tranquillement et en silence sur l'un des ponts du Tibre, et, après s'être couvert le visage, il se précipita dans la rivière, sous les yeux de sa famille et du peuple romain. Bessas vendait aux citoyens riches et pusillanimes la permission de sortir de la ville; mais la plupart de ces fugitifs expiraient sur les grands chemins, ou se trouvaient arrêtés par des détachements de Barbares. Sur ces entrefaites, l'artificieux gouverneur, pour calmer le mécontentement et ranimer l'espoir des Romains, faisait répandre que des flottes et des armées venaient à leur secours des extrémités de l'Orient. La nouvelle certaine du débarquement de Bélisaire dans le port du Tibre les tranquillisa davantage; et, sans examiner quelles étaient ses forces, ils comptèrent sur l'humanité, la bravoure et l'habileté de ce grand général.

548

Tentative de Bélisaire

Totila avait eu soin de préparer des obstacles dignes d'un tel adversaire. A quatre-vingt-dix stades au-dessous de la ville, et dans la partie la plus étroite du Tibre, il avait joint les deux bords par de fortes poutres qui formaient une espèce de pont sur lequel il plaça deux tours élevées, qu'il garnit des plus braves d'entre les Goths, et qu'il munit d'une grande provision d'armes de trait et de machines d'attaqué. Une grosse et forte chaîne de fer empêchait l'approche du pont et celle des tours, et ses deux extrémités, sur les deux bords de la rivière, étaient défendues par un nombreux détachement d'archers d'élite. L'entreprise que forma Bélisaire de forcer ces barrières et de secourir la capitale, offre un exemple remarquable de sa hardiesse et de son habileté. Sa cavalerie partit du port, et s'avança le long du chemin public, afin de contenir les mouvements et de distraire l'attention de l'ennemi : il plaça son infanterie et ses munitions sur deux cents gros bateaux : chacun de ces bateaux avait un rempart élevé, de grosses planches percées d'une grande quantité de petits trous qui devaient donner passage aux armes de trait. A son front deux grands navires, joints l'un à l'autre, soutenaient un château flottant qui dominait-les tours du pont, et était chargé de feux de soufre et de bitumer la flotte, conduite par le général en personne, remonta paisiblement le courant de la rivière. Son poids rompit la chaîne et les ennemis qui gardaient les bords furent massacrés ou dispersés. Dès qu'elle eut touché la principale barrière, le brûlot s'attacha au pont; les flammes consumèrent une des tours avec deux cents Goths. Les assaillants poussèrent des cris de victoire, et Rome était sauvée, si la sagesse de Bélisaire n'eût été rendue inutile par la mauvaise conduite de ses officiers. Il avait envoyé ordre à Bessas de seconder ses opérations par une sortie faite à propos, et il avait enjoint à Isaac, son lieutenant, de ne pas quitter le port. Mais l'avarice, rendit Bessas immobile tandis que l'ardeur du jeune Isaac le livra aux mains d'un ennemi supérieur en nombre. Bélisaire apprit bientôt cette défaite, dont on exagérait le malheur. Il s'arrêta, et dans ce seul instant, de sa vie il fit paraître quelques émotions de surprise et de trouble, et donna à regret l'ordre de la retraite pour sauver sa femme Antonina, ses trésors, et le seul port qu'il eût sur la côte de Toscane. Les angoisses de son esprit lui donnèrent une fièvre ardente et presque mortelle, et Rome fut abandonnée sans protecteur, à la merci ou au ressentiment de Totila. La longue durée de cette guerre avait aigri la haine nationale : le clergé arien fut ignominieusement chassé de Rome. L'archidiacre Pélage revint sans succès du camp des Goths, où il avait été en ambassade; et un évêque de Sicile, l'envoyé ou le nonce du pape, perdit les deux mains pour s'être permis des mensonges utiles au service de Rome et de l'Etat.

546

Rome prise par les Goths

La famine avait diminué la force et affaibli la discipline de la garnison de Rome. Elle ne pouvait tirer aucun service d'un peuple mourant et la cruelle avarice du marchand avait à la fin absorbé la vigilance du gouverneur. Quatre soldats d'Isaurie qui se trouvaient en sentinelle, descendant du haut des murs avec une corde, tandis que leurs camarades dormaient et que leurs officiers étaient absents, proposèrent en secret au roi des Goths d'introduire ses troupes dans la ville. On les reçut avec froideur et avec défiance : ils revinrent sains et saufs; ils retournèrent deux fois chez l'ennemi; la place fut examinée deux fois : la conspiration fut révélée, mais on ne voulut pas y faire attention; et dès que Totila fut d'accord avec les conjurés, ceux-ci ouvrirent la porte Asinaire et laissèrent entrer les Goths. Craignant quelque trahison ou quelque embuscade, ils demeurèrent en bataille jusqu'à la pointe du jour; mais Bessas et ses troupes avaient déjà pris la fuite; et lorsqu'on pressa le roi de harceler leur retraite, il répondit avec sagesse que rien n'était si agréable que la vue d'un ennemi en fuite. Les patriciens auxquels il restait encore des chevaux, Decius, Basilius, etc., accompagnèrent le gouverneur : les autres, parmi lesquels Procope nomme Olybrius, Oreste et Maxime, se réfugièrent dans l'église de Saint-Pierre; mais lorsqu'il assure qu'il ne resta que cinq cents personnes dans la place, on peut concevoir quelque doute sur la fidélité de l'historien ou sur celle du texte. Le jour vint éclairer la victoire complète des Goths, et leur monarque se rendit en dévotion au tombeau du prince des apôtres; mais tandis qu'il priait au pied de l'autel, vingt-cinq soldats et soixante citoyens furent égorgés sous le vestibule. L'archidiacre Pélage se présenta devant lui, les évangiles à la main, et dit : Seigneur, ayez pitié de votre serviteur. - Pélage, lui répondit Totila avec un sourire insultant, votre orgueil s'abaisse donc maintenant au langage de la prière ? - Je suis un suppliant, lui répliqua le prudent archidiacre; Dieu nous a soumis à votre pouvoir; et, en qualité de vos sujets, nous avons droit à votre clémence. Son humble prière sauva les Romains, et la pudeur des jeunes filles et des matrones romaines fut sauvée de la fureur des soldats; mais on leur permit de piller la ville après qu'on eut réservé pour le trésor royal les dépouilles les plus précieuses. Les maisons des sénateurs étaient remplies d'or et d'argent, et la honteuse et coupable avidité de Bessas se trouva n'avoir travaillé que pour le profit du vainqueur. Dans cette révolution, les fils des consuls éprouvèrent la misère qu'ils avaient rebutée ou qu'ils avaient soulagée; ils errèrent, couverts de haillons, au milieu des rues de la ville, et mendièrent leur pain, peut-être sans succès, à la porte des maisons de leurs pères. Rusticiana, fille de Symmaque et veuve de Boèce, avait généreusement sacrifié ses richesses pour soulager les maux de la famine; mais on l'accusa auprès des Barbares d'avoir excité le peuple à renverser les statues du grand Théodoric; et cette vénérable matrone eut payé de sa vie l'insulte faite à la mémoire du roi des Goths, sans le respect qu'inspirèrent à Totila sa naissance, ses vertus, et même le pieux motif de sa vengeance. Il prononça le lendemain deux discours, dont l'un contenait les éloges et les avertissements adressés à ses Goths victorieux; dans l'autre, il traita les sénateurs comme les plus vils des esclaves : il leur reprocha leur parjure, leur folie et leur ingratitude et il déclara, d'un ton sévère, que leurs biens et leurs dignités étaient à juste titre acquis à ses compagnons d'arme. Cependant il consentit à oublier leur révolte; et pour reconnaître sa clémence, les sénateurs adressèrent à leurs tenanciers et à leurs vassaux des lettres circulaires où ils leur enjoignaient expressément d'abandonner les enseignes des Grecs, de cultiver en paix leurs terres, et d'apprendre de leurs maîtres à obéir au roi des Goths. Il fut inexorable pour la ville qui avait arrêté si longtemps le cours de ses victoires; il fit démolir, en différents endroits, environ un tiers de ses murailles; il préparait des feux et des machines pour détruire ou renverser les plus beaux monuments de l'antiquité, et l'univers apprit avec effroi qu'un décret allait changer Rome en un pâturage pour les troupeaux. Les remontrances fermes et modérées de Bélisaire suspendirent l'exécution de cet arrêt. Il exhorta le prince barbare à ne pas souiller sa gloire par la destruction de ces monuments qui honoraient les morts et charmaient les vivants; et Totila, d'après les conseils d'un ennemi, se détermina à conserver Rome pour servir d'ornement à son empire, ou comme un précieux gage de paix et de réconciliation. Lorsqu'il eut déclaré aux envoyés de Bélisaire sa résolution d'épargner la ville, il plaça une armée à cent vingt stades des murs, fit d'observer les mouvements du général romain. Il s'avança avec le reste de ses forces dans la Lucanie et dans la Pouille, et occupa, au sommet du Garganus1, un des camps d'Annibal. Les sénateurs furent traînés à sa suite, et bientôt après resserrés dans les forteresses de la Campanie : les citoyens, leurs femmes, et leurs enfants, partirent pour le lieu de leur exil; et durant quarante jours, Rome n'offrit qu'une affreuse solitude.

1. Le mont Garganus, aujourd'hui le mont Saint-Angelo dans le royaume de Naples, se prolonge à trois cents stades dans la mer Adriatique. (Strabon, l. VI, 436.) Il avait été célèbre dans les siècles d'ignorance par les apparitions, les miracles et l'église de l'archange saint Michel. Horace, né dans la Pouille ou la Lucanie, avait vu les chênes et les ormes s'agiter en mugissant par la violence du vent de Nord qui soufflait sur cette côte élevée. Carmin. II, 9; épist. II, I, 201.

Février 547

Bélisaire reprend Rome

Rome fut bientôt reprise par une de ces actions que l'opinion publique qualifie quelquefois selon l'événement, de téméraires ou d'héroïques. Après le départ de Totila, Bélisaire sortit du port à la tête de mille cavaliers il tailla en pièces ceux des ennemis qui osèrent le combattre, et visita avec compassion et avec respect les ruines désertes de la ville éternelle. Résolu de garder un poste qui attirait les regards du monde entier il appela la plus grande partie de ses troupes auprès de l'étendard qu'il éleva sur le Capitole. L'amour de la patrie et l'espoir d'y trouver de la nourriture y ramena les anciens habitants, et les clefs de Rome furent envoyées une seconde fois à l'empereur Justinien. La partie des murs démolie par les Goths fut réparée avec des matériaux grossiers et mal assortis; on refit le fossé; on garnit les chemins d'une multitude de pointes de fer pour blesser les pieds des chevaux1; et comme on ne pouvait se procurer sur-le-champ de nouvelles portes, l'entrée fut gardée, à la manière des Spartiates, par un rempart des plus braves soldats. En vingt cinq jours, Totila arriva de la Pouille à marches forcées pour venger sa honte et son injure. Bélisaire l'attendit. Les Goths donnèrent trois fois un assaut général, et trois fois ils furent repoussés : ils perdirent la fleur de leurs troupes. L'étendard royal fût près de tomber entre les mains de l'ennemi, et la gloire de Totila tomba comme elle s'était élevée avec la fortune de ses armes. Tout ce que pouvaient faire le courage et l'habileté avait été accompli par le général romain; c'était maintenant à Justinien à terminer, par un effort vigoureux et fait à propos, la guerre entreprise par son ambition. L'indolence, peut-être l'impuissance d'un prince plein de mépris pour ses ennemis et de jalousie contre ses serviteurs, prolongeaient les malheurs de l'Italie. Après un long silence, il ordonna à Bélisaire de laisser à Rome une garnison insuffisante, et de se transporter dans la province de Lucanie, dont les habitants, enflammés par le zèle de la religion catholique, avaient secoué le joug des ariens, leurs vainqueurs. Ce héros, dont ne pouvait triompher la puissance des Barbares, fut vaincu dans cette ignoble guerre par les délais, la désobéissance et la lâcheté de ses officiers. Il se reposait dans ses quartiers d'hiver à Crotone, bien persuadé que sa cavalerie gardait les deux passages des collines de la Lucanie. Ces passages furent livrés ou mal défendus, et la célérité de la marche des Goths laissa à peine à Bélisaire le temps de se sauver sur la côte de Sicile. On rassembla enfin une flotte et une armée pour secourir Ruscianum on Rossano, forteresse située à soixante stades des ruines de Sybaris, et dans laquelle les nobles de la Lucanie avaient cherché un asile. A la première tentative, une tempête dispersa la flotte romaine. La seconde fois elle approcha du bord; mais elle vit les collines remplies d'archers, le lieu du débarquement défendu par une forêt de lances, et le roi des Goths impatient de livrer bataille. Le vainqueur de l'Italie se retira en soupirant, et continua de languir sans gloire et dans l'inaction jusqu'au moment où Antonina, qui était allée demander des secours à Constantinople, obtînt son rappel après la mort de l'impératrice.

1. Les tribuli (chausse-trapes, ou chevaux de frise) sont de petites machines de fer à quatre pointes, l'une fixée en terre, et les trois autres élevées verticalement, ou d'une manière oblique. (Procope, Gothic., liv. III, c. 24; Juste Lipse, Poliorcète, liv. V, chap. 3.) Ces machines ont pris le nom de tribuli de la chausse-trape ou chardon étoilé, plante qui porte, un fruit épineux, et qui est commune en Italie. Martin, ad. Virgil. Georg., I, 153, vol. II p. 33.

Septembre 548

Dernier rappel de Bélisaire

Les cinq dernières campagnes de Bélisaire durent affaiblir la jalousie de ses compétiteurs, qu'avait éblouis et irrités l'éclat de ses premiers exploits. Au lieu d'affranchir l'Italie de la domination des Goths, il avait erré, en fugitif le long de la côte, sans oser pénétrer dans l'intérieur du pays, ni accepter les défis réitérés de Totila. Toutefois, dans l'opinion du petit nombre de ceux qui savent distinguer les projets et les événements et comparer les moyens avec ce qu'il s'agit d'exécuter, il parut un plus grand capitaine qu'à l'époque de prospérité ou il mena deux rois captifs devant le trône de Justinien. Son âge ne ralentissait pas sa valeur. L'expérience avait mûri sa sagesse; mais il semble que son humanité et sa justice cédèrent à l'empire des circonstances. La parcimonie, ou la pauvreté de l'empereur le força à s'écarter de ces règles qui lui avaient mérité l'amour et la confiance des Italiens. Il ne se soutint, durant cette dernière guerre, qu'en opprimant Ravenne, la Sicile et tous les fidèles sujets de l'empire; et sa sévérité envers Hérodien, soit qu'elle fût injuste ou méritée, porta cet officier à livrer Spolette à l'ennemi. L'avarice d'Antonina, distraite autrefois par l'amour, la dominait alors tout entière. Bélisaire lui-même avait toujours pensé que, dans un siècle corrompu, les richesses soutiennent et embellissent le mérite personnel; et on ne peut imaginer qu'il souilla son honneur pour les intérêts publics sans s'approprier une partie des dépouilles. Il avait échappé au glaive des Barbares; mais le poignard des conjurés l'attendait à son retour. Après avoir châtié le tyran de l'Afrique, Artaban, comblé d'honneurs et de richesses, se plaignit de l'ingratitude des cours. Il aspira à la main de Praejecta, nièce de l'empereur, qui désirait récompenser son libérateur; mais son mariage antérieur était un obstacle que fit valoir la piété de Théodora. Les flatteurs irritaient en lui l'orgueil d'une extraction royale, et le service dont il se faisait un titre annonçait assez qu'il était capable d'actions audacieuses et sanguinaires. Il résolut la mort de Justinien; mais les conjurés, la différèrent jusqu'à l'instant où ils pourraient surprendre Bélisaire désarmé et sans escorte dans le palais de Constantinople. On n'espérait pas de vaincre sa fidélité si longtemps éprouvée; et on craignait avec raison la vengeance ou plutôt la justice de ce vieux général, qui pouvait assembler promptement une armée dans la Thrace, punir les assassins, et peut-être jouir du fruit de leurs crimes. Le délai donna lieu à des confidences indiscrètes et à des aveux qu'arracha le remords. Le sénat condamna Artaban et ses complices : la clémence de Justinien ne leur infligea d'autre peine que celle de les détenir prisonniers dans son palais, jusqu'au moment ou il pardonna cet attentat contre son trône et sa vie. Si l'empereur pardonnait ainsi à ses ennemis, il dut embrasser cordialement un ami dont on ne se rappelait alors que les victoires et que rendait plus cher à son prince le danger commun qui venait de les menacer. Bélisaire se reposa de ses travaux dans le rang élevé de général de l'Orient et de comte des domestiques; et des plus anciens des consuls ou des patriciens cédèrent respectueusement la préséance à l'incomparable mérite du premier des Romains. Le premier des Romains était toujours l'esclave de sa femme; mais cet esclavage de l'habitude et de l'affection devint moins avilissant lorsque la mort de Théodora en eut écarté le honteux sentiment de la crainte. Joannina, leur fille et la seule héritière de leur fortune, était fiancée à Anastase, petit-fils ou plutôt neveu de l'impératrice, dont l'indulgence avait favorisé leurs amours et hâté leurs plaisirs : Théodora eut à peine rendu le dernier soupir, qu'on oublia ses volontés; Bélisaire et Antonina ne voulurent plus consentir à ce mariage; et l'honneur, et peut-être le bonheur de Joannina furent sacrifiés, à la vengeance d'une mère insensible, qui rompit cette union que n'avaient pas sanctifiée les cérémonies de l'Eglise.

549

Rome prise de nouveau par les Goths

Lorsque Bélisaire quitta l'Italie, Pérouse était assiégée, et peu de villes résistaient aux armes des Goths. Ravenne, Ancône et Crotone, étaient au nombre de celles qui continuaient se défendre; et lorsque Totila demanda en mariage une des princesses de France, on lui répondit que le roi d'Italie ne mériterait ce titre qu'au moment où il serait reconnu par le peuple romain : ce reproche le piqua. Trois mille des plus braves soldats défendaient la capitale. Ils massacrèrent le gouverneur, soupçonné de monopole; et une députation du clergé annonça à Justinien que, si on ne pardonnait pas cette violence, et si on différait le paiement de la solde des troupes, elles souscriraient aux propositions séduisantes de Totila. Mais l'officier qui fut chargé ensuite du commandement de la place (il se nommait Diogènes), mérita leur estime et leur confiance; et les Goths, au lieu d'une conquête facile, trouvèrent une résistance vigoureuse de la part des soldats et du peuple, qui souffrirent patiemment la perte du port et de tous les secours qu'ils recevaient par mer. Le siège de Rome eût peut-être été levé; si la libéralité de Totila envers les Isauriens n'eût excité à la trahison quelques-uns de leurs avides compatriotes. Pendant une nuit obscure, ceux-ci ouvrirent en secret la porte de Saint-Paul, tandis que les trompettes des Goths se faisaient entendre d'un autre côté. Les Barbares se précipitèrent dans la ville, et la garnison qui s'enfuyait fut arrêtée avant qu'elle eût gagné la porte de Centumcellae. Un soldat élevé à l'école de Bélisaire, Paul de Cilicie, se retira avec quatre cents hommes dans le môle d'Adrien (Hadrien). Ces braves gens repoussèrent les Goths; mais ils étaient menacés de la famine, et leur aversion pour la chair de cheval les confirma dans la résolution désespérée de risquer une sortie décisive. Cependant leur courage céda insensiblement à l'offre d'une capitulation. Ils reçurent, en s'engageant au service de Totila, les arrérages de la solde que leur devait l'empereur, et conservèrent leurs armes et leurs chevaux. Leurs chefs, s'étant excusés sur une louable affection pour leurs familles, qu'ils avaient laissées dans l'Orient, furent renvoyés avec honneur, et la clémence du vainqueur épargna plus de quatre cents guerriers qui s'étaient réfugiés dans les églises. Le roi des Goths ne songeait plus à renverser les édifices de Rome, où il voulait établir le siège de son gouvernement; il rappela le sénat et le peuple; il leur fournit des vivres en abondance; et, revêtu d'un habit de paix, il donna des jeux équestres dans le cirque. Tandis qu'il amusait l'attention de la multitude, on préparait quatre cents navires pour l'embarquement de ses troupes. Après avoir réduit les villes de Reggio et de Tarente, il passa dans la Sicile, l'objet de son implacable ressentiment, et cette île fut dépouillée de ce qu'elle contenait d'or et d'argent, des fruits de la terre et d'un nombre infini de chevaux, de moutons et de boeufs. La Sardaigne et la Corse suivirent le sort de l'Italie, et une flotte de trois cents galères se porta sur les côtes de la Grèce. Les Goths débarquèrent à Corcyre et sur l'ancien territoire de l'Epire : ils s'avancèrent jusqu'à Nicopolis, monument de la gloire d'Auguste, et jusqu'à Dodone, fameuse autrefois par l'oracle de Jupiter. A chaque victoire, le sage Totila renouvelait à Justinien ses offres de paix; il applaudissait à la bonne intelligence qu'on avait vue régner entre la cour de Ravenne et celle de Constantinople, et offrait d'employer ses troupes au service de l'empire.

549-551

Préparatifs de Justinien pour la guerre contre les Goths

Justinien ne voulait pas entendre à la paix, et négligeait de soutenir la guerre; et l'indolence de son naturel trompait à quelques égards l'opiniâtreté de ses passions. Il fut tiré de ce salutaire repos par le pape Vigile et le patricien Cethegus : ils se présentèrent au pied de son trône, le conjurant, au nom de Dieu et au nom du peuple, de conquérir et de délivrer l'Italie. La sagesse et le caprice concoururent également au choix des généraux chargés de cette guerre. Une flotte et une armée allèrent, sous les ordres de Liberius, au secours de la Sicile : on ne tarda pas à reconnaître son trop d'âge et son peu d'expérience; et on lui ôta le commandement avant qu'il eût touché les côtes de l'île. Artaban, fut tiré de sa prison et mis à la place de Liberius, dans la confiante espérance que la reconnaissance animerait sa valeur et soutiendrait sa fidélité. Bélisaire se reposait à l'ombre de ses lauriers; on réservait le commandement de l'armée principale à Germanus, neveu de l'empereur; que dans une cour jalouse son rang et son mérite condamnaient depuis longtemps à l'obscurité. Théodora l'avait blessé dans ses droits de citoyen en ce qui concernait le mariage de ses enfants et le testament de son frère, et toute la pureté d'une conduite sans reproche ne pouvait le préserver de l'humeur qu'éprouvait Justinien en le voyant digne de la confiance des mécontents. Il donnait aux sujets de l'empereur l'exemple d'une parfaite obéissance; il avait noblement refusé de prostituer son nom et son caractère dans les factions du cirque; une innocente gaîté tempérait la gravité de ses moeurs, et ses richesses étaient employées à secourir sans intérêt le mérite ou le besoin. Sa valeur avait triomphé autrefois des Esclavons du Danube et des rebelles de l'Afrique. La première nouvelle de son élévation ranima l'espoir des Italiens, et il reçut en secret l'assurance qu'une foule de déserteurs romains abandonneraient, à son approche, le drapeau de Totila. Son second mariage avec Malasuinthe, petite-fille de Théodoric, le rendait cher aux Goths eux-mêmes; et ils marchèrent avec répugnance contre le père d'un enfant royal, dernier rejeton de la ligne des Amali. L'empereur lui assigna des honoraires considérables. Germanus ne craignit pas de sacrifier sa fortune particulière : ses deux fils étaient remplis d'activité et jouissaient de la faveur populaire; il forma son armée et ses recrues avec tant de célérité, qu'il surpassa les espérances publiques. On lui permit de choisir quelques escadrons parmi les cavaliers de la Thrace. Les vétérans, ainsi que les jeunes gens de Constantinople et des autres pays soumis à l'empereur servirent en qualité de volontaires; sa réputation ainsi que sa libéralité lui amenèrent des Barbares, même du centre de l'Allemagne. Les Romains s'avancèrent jusqu'à Sardica; une armée d'Esclavons prit la fuite devant eux; mais au bout de deux jours de marche, la maladie et la mort mirent un terme aux projets de Germanus. L'impulsion qu'il avait donnée à la guerre d'Italie, se fit toutefois sentir avec énergie et avec succès. Les villes maritimes d'Ancône, de Crotone et de Centumcellae, résistèrent aux assauts de Totila. Le zèle d'Artaban réduisit la Sicile, et la flotte des Goths fut battue près de la côte de l'Adriatique. Les deux escadres, composées, l'une de quarante-sept galères, l'autre de cinquante, se trouvaient presque égales en force; l'adresse et l'habileté des Grecs décidèrent la victoire. Les vaisseaux s'attachèrent si bien les uns aux autres, que les Goths n'en purent sauver que douze de cette malheureuse affaire. Ils affectèrent de déprécier les combats sur mer, dans lesquels ils se montraient malhabiles; mais leur expérience servit à confirmer cette vérité, que le maître de la mer le sera toujours de la terre.

552

Expédition de l'eunuque Narsès

Après la mort de Germanus, les peuples se permirent des railleries en apprenant qu'un eunuque venait d'obtenir le commandement des armées romaines; mais, l'eunuque Narsès est du nombre des hommes de cette classe infortunée qui ont échappé au mépris du genre humain. Sa petite stature, un corps grêle et faible, cachaient en lui l'âme d'un homme d'Etat et d'un guerrier. Il avait passé sa jeunesse à manier le fuseau ou à travailler au métier de tisserand, ou dans les soins d'un ménage et au service du luxe des femmes : toutefois, au milieu de ces travaux, il exerçait secrètement les facultés d'un esprit plein de vigueur et de pénétration. Etranger aux sciences et au métier de la guerre, il apprenait, dans l'intérieur du palais, à dissimuler, à flatter et à persuader; et lorsqu'il approchait de la personne de l'empereur, le prince prêtait l'oreille avec surprise et avec satisfaction aux mâles conseils de son chambellan et de son trésorier privé1. Plusieurs ambassades déployèrent et perfectionnèrent les talents de Narsès : il conduisit une armée en Italie; il acquit une connaissance pratique de la guerre et de ce pays, et il osa lutter contre le génie de Bélisaire. Douze ans après, on lui donna le soin d'achever la conquête que le premier des généraux romains avait laissée imparfaite. Loin de se laisser éblouir par la vanité ou par l'émulation, il déclara que si on ne lui accordait pas des forces suffisantes, il n'exposerait jamais sa gloire ni celle de son souverain. Justinien accorda au favori ce qu'il aurait peut-être refusé au héros. La guerre des Goths se ralluma de ses cendres, et les préparatifs ne furent pas indignes de l'ancienne majesté de l'empire. On mit entre les mains de Narsès la clef du trésor public, pour former des magasins, lever des soldats, acheter des armes et des chevaux, payer aux troupes les arrérages de leur solde, et tenter la fidélité des fugitifs et des déserteurs. Les troupes de Germanus n'avaient pas quitté leurs drapeaux; elles attendaient à Salone, un nouveau général; et la libéralité bien connue de Narsès lui créa des légions parmi les sujets et les alliés de l'empire. Le roi des Lombards remplit ou excéda les obligations de son traité, en prêtant deux mille deux cents de ses plus braves guerriers; dont la suite se composait de trois mille combattants. Trois mille Hérules servaient à cheval sous Philemuth, leur chef naturel; et le noble Aratus, qui avait adopté les moeurs et la discipline de Rome, commandait une troupe de vétérans de la même nation. Dagistheus fut tiré de sa prison pour devenir le chef des Huns; et Kobad, petit-fils et neveu du grand roi, se montrait avec un diadème royal, à la tête de ses fidèles Persans, qui s'étaient dévoués à la fortune de leur prince2. Absolu dans l'exercice de son autorité, plus absolu par l'affection de ses troupes, Narsès s'avança de Philippopolis à Salone avec une armée nombreuse et pleine de valeur; il longea ensuite la cote orientale de l'Adriatique jusqu'aux confins de l'Italie, où il se trouva arrêté dans sa marche. L'Orient ne pouvait fournir assez de navires pour transporter une multitude si considérable d'hommes et de chevaux. Les Francs, qui, au milieu de la confusion générale, avaient usurpé la plus grande partie de la province de Vénétie, refusèrent le passage aux amis des Lombards. Teias, avec la fleur de l'armée des Goths, occupait le poste de Vérone; cet habile chef avait couvert d'abattis et d'inondations tous les pays d'alentour3. Dans cet embarras, un officier expérimenté proposa un moyen d'autant plus sûr, qu'il paraissait plus téméraire; il conseilla de faire avancer l'armée de l'empereur avec précaution le long de la côte de la mer, tandis que la flotte, précédant sa marche, jetterait successivement des ponts de bateaux aux embouchures du Timave, de la Brenta, de l'Adige et du Pô, qui tombent dans l'Adriatique, au Nord de Mayenne. Le général romain s'arrêta neuf jours dans cette ville, et, après avoir rassemblé les débris de l'armée d'Italie, il marcha vers Rimini, pour répondre aux insultantes provocations de l'ennemi.

1. On ignore la patrie de Narsès; car il ne doit pas être confondu avec Narsès, l'Arménien Persan. Paul Warnefrid (l. II, c. 3, p. 776) lui donne le titre de chartularius; et Marcellin y ajoute celui de cubicularius. Une inscription du pont Salaria le qualifiait d'exconsul, expraepositus, cubiculi patricius. (Mascou, Hist. des Germains, l. XIII, c. 25.) La loi de Théodose contre les eunuques était tombée en désuétude ou abolie (Annotat. 20.) Mais la ridicule prophétie des Romains subsistait dans toute sa rigueur. Procope, liv. IV, chap. 21.

2. Si ce n'était pas un imposteur, c'était le fils de Zamès l'aveugle, sauvé par compassion et élevé dans la cour de Byzance, par différents motifs de politique, d'orgueil et de générosité. Procope, Persic., l. I, c. 23.

3. Sous le règne d'Auguste et dans le moyen âge, tout le territoire qui s'étend d'Aquilée à Ravenne, était couvert de bois, de lacs et de marais. L'homme a subjugué la nature; on a emprisonné les eaux, et l'on a cultivé le sol. Voyez les savantes recherches de Muratori. (Antiq. Itraliae medii oevi, t. I, dissert. XI, p. 253, 254), d'après Vitruve, Strabon, Hérodien, les anciennes chartes et les connaissances personnelles qu'il avait des localités.

552

Défaite et mort de Totila

La prudence exigeait que Narsès hâtât le moment d'une bataille décisive. Son armée était le dernier effort de l'empire. Les frais de chaque jour augmentaient l'embarras des finances; et ses troupes, peu faites à la fatigue ou à la discipline pouvaient tourner leurs armes les unes contre les autres, ou contre leur bienfaiteur. Ces considérations auraient dû réprimer au contraire l'ardeur de Totila. Mais il savait que le clergé et le peuple d'Italie désiraient une seconde révolution : apercevant ou soupçonnant les progrès rapides de l'esprit de trahison, il résolut de commettre le royaume des Goths au hasard d'une seule journée, durant laquelle l'excès du danger animerait les soldats valeureux, et contiendrait les malintentionnés par leur ignorance réciproque. De Ravenne, le général romain continua sa marche; il châtia en passant la garnison de Rimini, traversa en ligne droite les collines de l'Urbin, et reprit la voie Flaminienne, neuf milles au-delà du roc percé à jour de Terni, obstacle de la nature et de l'art, qui pouvait arrêter ou retarder sa marche1. Les Goths se trouvaient rassemblés aux environs de Rome; ils vinrent sans différer à la rencontre d'un ennemi supérieur en nombre; et les deux armées s'approchèrent à la distance de cent stades l'une de l'autre, entre Tagina2 et les sépulcres des Gaulois3. Narsès, dans un message hautain, offrit à ses ennemis non la paix, mais un pardon. Le roi des Goths répondit qu'il était décidé à vaincre ou mourir. Quel jour fixez-vous pour le combat ? lui dit le député de Narsès. - Le huitième jour, répliqua Totila. Mais le lendemain, dès le point du jour, il essaya de surprendre un ennemi qui, soupçonnant quelque supercherie, s'était de son côté préparé à la bataille. Dix mille Hérules ou Lombards d'une valeur éprouvée, et d'une fidélité suspecte, furent placés dans le centre de l'armée romaine. Chacune de ses ailes était composée de huit mille Romains : la cavalerie des Huns défendait la droite, et la gauche était couverte par quinze cents cavaliers d'élite, qui devaient, selon les circonstances, protéger la retraite de leurs camarades, ou investir le flanc de l'ennemi. Du poste qu'il avait choisi, à la tête de l'aile droite, l'eunuque parcourut les rangs à cheval, exprimant dans ses paroles et dans son maintien la certitude de la victoire, excitant ses soldats à punir les crimes et l'audace insensée d'une bande de voleurs, et leur montrant les chaînes d'or, les colliers et les bracelets qui allaient devenir la récompense de leur valeur. Le succès, d'une simple escarmouche devint pour eux un présage de la victoire, et ils virent avec plaisir le courage de cinquante archers, qui se maintinrent sur une petite éminence contre trois attaques successives de la cavalerie des Goths. Les armées, placées à deux portées de trait l'une de l'autre, passèrent la matinée dans la terrible attente du combat : les Romains prirent un peu de nourriture sans quitter leurs cuirasses et sans débrider leurs chevaux. Narsès voulait que les Goths commençassent la charge, et Totila voulait la différer jusqu'à l'arrivée d'un dernier renfort de deux mille hommes. Tandis qu'il gagnait du temps par des négociations inutiles, il donna aux deux armées, dans l'étroit espace qui les séparait, le spectacle de sa force et de son agilité : son armure était enrichie d'or, son drapeau de pourpre flottait au gré du vent; il jeta sa lance dans les airs, il la ressaisit de la main droite, il la quitta pour la reprendre de la gauche; il se renversa en arrière, et, après s'être remis sur ses étriers, il fit faire à son fougueux coursier tous les pas et toutes les évolutions d'un exercice de manège. Du moment où ses dernières troupes l'eurent joint, il se retira dans sa tente; il y prit l'habit et les armes d'un simple soldat, et donna le signal du combat. La première ligne de sa cavalerie s'avança avec plus de courage que de prudence; et laissa sur ses derrières l'infanterie de la seconde ligne. Elle eut bientôt à se défendre des cornes d'un croissant qu'avaient formé peu à peu les ailes de l'ennemi, et elle fut assaillie de chaque côté par les traits de quatre mille archers. Son ardeur et même sa détresse la précipitèrent sur les Romains, contre lesquels elle eut à soutenir un combat inégal, ne pouvant se servir que de la lance contre un ennemi qui maniait toutes les armes avec la même habileté. Une généreuse émulation enflammait les Romains et les Barbares, leurs alliés. Narsès, qui examinait et qui dirigeait tranquillement leurs efforts, ne sut à qui adjuger le prix de la bravoure. La cavalerie des Goths commença à s'étonner; pressée dans ce moment de désordre, elle fut bientôt entièrement rompue; leur infanterie, au lieu de présenter ses piques ou d'ouvrir ses rangs, fut écrasée sous les pieds des chevaux qui s'enfuyaient. Six mille Goths furent massacrés sans pitié dans le champ de Tagina. Asbad, de la dynastie des Gépides, atteignit leur roi, accompagné alors seulement de cinq personnes. Epargnez le roi d'Italie, s'écria l'un de ces sujets affectionnés; et aussitôt Asbad perça Totila de sa lance. Les fidèles Goths le vengèrent au même instant; ils transportèrent ensuite leur monarque à sept milles du théâtre de son malheur, et du moins la présence de l'ennemi n'ajouta pas à l'amertume de ses derniers moments. La compassion lui accorda une humble sépulture, mais les Romains ne furent satisfaits de leur victoire qu'après avoir retrouvé son corps; et les députéés que Narsès envoya à Constantinople pour annoncer son triomphe, offrirent à Justinien son chapeau garni de pierreries, et sa robe ensanglantée.

1. Voici l'étendue de la voie Flaminienne, telle que M. d'Anville (Anal. de l'Ital., p. 147-162) l'a fixée d'après les Itinéraires et les meilleures Cartes modernes : de Rome à Narni, cinquante et un milles romains; à Terni, cinquante-sept; à Spolette, soixante-quinze; à Foligno, quatre-vingt-huit; à Nocera, cent trois; à Cagli, cent quarante-deux; à Intercisa, cent cinquante-sept; à Fossombrone, cent soixante; à Fano, cent soixante-seize; à Pesaro, cent quatre-vingt-quatre; à Rimini, deux cent huit ce qui compose en tout environ cent quatre-vingt-neuf milles d'Angleterre. M. d'Anville ne parle pas de la mort de Totila; mais Wesseling (Itiner., p. 6,4), au lieu du champ de Taginas, indique un lieu auquel il donne la dénomination inconnue de Ptanias, à huit milles de Nocera.

2. Pline fait mention de Taginae, ou plutôt de Tadinae; mais l'évêché de cette ville obscure, située dans la plaine à un mille de Gualdo, a été réuni en 1007 à celui de Nocera. La dénomination actuelle de plusieurs lieux des environs retrace des souvenirs de l'antiquité : Fossato signifie un camp, Capraia vient de Caprea, et Bastia de Busta Gallorum. Voyez Cluvier, Italia antiqua, l. II, c. 6, p. 615, 616, 617; Lucas Holstenius, Annot. ad Cluvier, p. 85, 86; Guazzesi, Dissert., p. 177-217, destinée spécialement à cet objet, et les Cartes qu'ont publiées Lemaire et Magini sur l'Etat ecclésiastique de la Marche d'Ancône.

3. La bataille des Busta Gallorum se donna l'an de Rome 458; et le consul Decius, en sacrifiant sa vie, assura le triomphe de son pays et celui de son collègue. (Tite-Live, X, 28, 29.) Procope attribue à Camille la victoire, des Busta Gallorum; et Cluvier, qui relève cette erreur, le qualifie dédaigneusement de Grocorum nugamenta.

552

Narsés s'empare de Rome

Narsès, après avoir remercié Dieu et la sainte Vierge sa patronne, combla les Lombards d'éloges et de récompenses, et les renvoya. Ces valeureux guerriers avaient réduit les bourgades en cendres; ils avaient violé les matrones et les vierges sur les autels; et un gros détachement de troupes régulières surveilla leur retraite, afin qu'ils ne se livrassent pas à de pareils désordres. L'eunuque victorieux traversa la Toscane, reçût la soumission des Goths, entendit les acclamations et souvent les plaintes des Italiens, et investit Rome avec le reste de sa redoutable armée. Il marqua autour de sa vaste enceinte les divers postes que lui-même et ses lieutenants devaient inquiéter par des attaques réelles ou simulées, tandis qu'il observait en silence un endroit mal gardé et d'un accès facile, par où il comptait pénétrer. Ni les fortifications du môle d'Adrien (Hadrien), ni celles du port, ne purent arrêter longtemps le vainqueur; et Justinien reçut encore une fois les clefs de Rome; cinq fois prise et reprise sous son règne1. Mais cette délivrance de Rome mit le comble aux calamités du peuple romain. Les Barbares, alliés de Narsès, confondirent trop souvent les droits de la paix et ceux de la guerre; le désespoir des Goths mis en fuite trouva quelque consolation dans une vengeance sanguinaire. Le successeur de Totila égorgea inhumainement trois cents jeunes citoyens des plus nobles familles, envoyés au-delà du Pô en qualité d'otages. La destinée du sénat fait un mémorable exemple de la vicissitude des choses humaines. Le roi des Goths avait banni les sénateurs. Un officier de Bélisaire en avait délivré plusieurs, et les avait transportés de la Campanie en Sicile : les autres s'étaient trouvés trop coupables pour se fier à la clémence de Justinien, ou trop pauvres pour se procurer des chevaux et gagner la côte de la mer. Leurs frères languissaient depuis cinq ans dans la misère et dans l'exil. La victoire de Narsès leur rendit l'espérance, mais, trop impatients de regagner la métropole, ils furent arrêtés dans leur route par les Goths furieux, et le sang des patriciens souilla toutes les forteresses de la Campanie. Le sénat institué par Romulus fut alors anéanti, après avoir subsisté treize siècles; et si les nobles romains continuèrent à prendre le titre de sénateurs, on aperçoit peu de traces d'un conseil public ou d'un ordre constitutionnel. Remontez à six cents ans, et contemplez les rois de la terre sollicitant une audience en qualité d'esclaves et d'affranchis du sénat romain !

1. Rome fut prise en 536 par Bélisaire, en 546 par Totila, en 547 par Bélisaire, en 549 par Totila, et en 552 par Narsès. Maltret s'est trompé en traduisant sextum. Il a corrigé cette erreur lui-même par la suite; mais le mal était fait : Cousin, et, à sa suite, une foule d'écrivains français et latins avaient donné dans cette méprise.

mars 553

Défaite et mort de Teias, dernier roi des Goths

La guerre contre les Goths n'était pas finie. Les plus braves d'entre eux se retirèrent au-delà du Pô, et Teias fut choisi d'une voix unanime pour remplacer et venger Totila. Des ambassadeurs envoyés par le nouveau roi partirent aussitôt pour aller implorer ou plutôt acheter le secours des Francs; et Teias prodigua noblement, pour la sûreté publique, les richesses amassées dans le palais de Pavie. Le reste du trésor royal fut déposé sous la garde de son frère Aligern à Cumes, château de la Campanie soigneusement fortifié par Totila, mais qui fut bientôt assiégé par les troupes de Narsès. Le roi des Goths se rendit des Alpes au pied du mont Vésuve, par des marches rapides et sécrètes, afin de donner des secours à son frère; il éluda la vigilance des chefs romains, et établit son camp sur les bords du Sarnus on Draco, qui de Nocera vient tomber dans la baie de Naples. La rivière séparait les deux armées. Soixante jours se passèrent en combats livrés, de loin et sans aucun résultat; et Teias garda ce poste important, jusqu'au moment où il se vit abandonné par sa flotte, et prêt à manquer de vivres. Il gagna malgré lui le sommet du mont Lactaire, où les médecins de Rome, depuis le temps de Galien, envoyaient leurs malades respirer un air pur et se nourrir d'excellent laitage; mais les Goths formèrent bientôt le noble projet de descendre de la colline de renvoyer leurs chevaux, de mourir les armes à la main et libres encore. Teias se mit à leur tête; il portait dans sa main droite une lance, et à la gauche un large bouclier; de l'une il renversa les premiers assaillants, et para de l'autre les coups que chacun s'empressait de lui porter. Après un combat de plusieurs heures, il sentit son bras gauche fatigué du poids de douze javelines attachées à son bouclier : sans changer de place et sans interrompre ses coups, le héros ordonna à haute voix aux gens de sa suite de lui en apporter un autre; mais au moment où il se découvrit le flanc un dard le perça d'un coup mortel. Il tomba, et sa tête élevée sur une pique annonça aux nations que le royaume des Goths n'existait plus; mais l'exemple de sa mort ne servit qu'à animer ses compagnons, qui avaient juré de périr avec leur chef. Après avoir combattu jusqu'aux derniers rayons du jour; ils passèrent la nuît sous les armes. Le combat recommença au retour de la lumière, et se soutint jusqu'au soir avec la même vigueur. Les réflexions de la seconde nuit, le besoin d'eau et la perte de leurs plus braves guerriers, déterminèrent ce qui restait de Goths à souscrire à l'honorable capitulation que la prudence engageait Narsès à leur proposer. On leur permit de résider en Italie, comme sujets et soldats de Justinien, ou de se retirer dans un pays indépendant; avec une portion de leurs richesses. Il y en eut toutefois mille d'entre eux qui, refusant également de se soumettre à l'exil ou au serment de fidélité, s'éloignèrent avant la signature du traité, et firent courageusement leur retraite vers les murs de Pavie. Aligern, par son caractère et par sa situation, était plus disposé à imiter son frère qu'à le pleurer. Adroit et vigoureux archer, il perçait d'un seul coup l'armure et la poitrine de son antagoniste, et, habile dans l'art de la guerre, il sut défendre Cumes plus d'une année contre les forces des Romains. Ceux-ci étaient parvenus, en élargissant l'antre de la sibylle1, à en faire une mine d'une étendue prodigieuse; les poutres placées d'abord pour soutenir le terrain, firent consumées par les matériaux combustibles qu'ils y introduisirent : le mur et la porte de Cumes tombèrent dans cette caverne, qui se trouva former alors un précipice où l'on ne pouvait pénétrer. Aligern, abandonné sur un fragment de rocher, y demeura inébranlable jusqu'au moment où, après avoir considéré d'un oeil calme la situation désespérée de sa malheureuse patrie, il jugea qu'il serait plus honorable pour lui de devenir l'ami de Narsès que l'esclave des Francs. Après la mort de Teias, le général romain divisa ses troupes, afin de réduire les villes de l'Italie. Lucques soutint un siège long et vigoureux. Telle fut l'humanité ou la sagesse de Narsès, que la perfidie, souvent réitérée des habitants ne put le déterminer à punir de mort leurs otages; il les renvoya sans leur faire aucun mal, et leur zèle reconnaissant triompha à la fin de l'opiniâtreté de leurs compatriotes.

1. Agathias (l. I, c. 21) place l'antre de la sibylle sous les murs de Cumes. Il est en cela d'accord avec Servius (ad liv. VI Eneid.); et je ne sais pas pourquoi Heyne (tome II, pages 650, 651), l'excellent éditeur de Virgile, rejette leur opinion. In orbe media secreta religio ! Mais Cumes n'était pas encore bâtie, et les vers de Virgile (l. VI, 96, 97) sont ridicules, si Enée se trouvait alors dans une ville grecque.

Août 553

Invasion de l'Italie par les Francs et les Allemands

Lucques se défendait encore lorsque l'Italie fut inondée d'un nouveau déluge de Barbares. Théodebald, prince jeune et faible, petit- fils de Clovis, régnait sur les peuples de l'Austrasie ou sur les Francs orientaux. Ses tuteurs avaient écouté avec froideur et avec répugnance les magnifiques promesses des ambassadeurs des Goths; mais la valeur d'un peuple guerrier entraîna les timides conseils de la cour. Deux frères, Lothaire et Buccelin1, ducs des Allemands, prirent la conduite de la guerre d'Italie, et soixante-quinze mille Germains descendirent, en automne, des Alpes rhétiennes dans la plaine de Milan. L'avant-garde de l'armée romaine se trouvait près du Pô, sous les ordres de Fulcaris, Hérule plein de hardiesse, qui regardait la bravoure personnelle comme le seul devoir et le seul mérite d'un général. Comme il marchait sans ordre ou sans précaution le long de la voie Emilienne, des Francs embusqués sortirent tout à coup de l'amphithéâtre de Parme. Ses soldats furent surpris et mis en déroute; mais il refusa de s'enfuir, et déclara, à son dernier moment, que la mort était moins terrible à supporter que les regards irrités de Narsès. Sa mort et la retraite des chefs qui lui survécurent, décidèrent les Goths toujours inconstants et disposés à la rébellion; ils coururent en foule sous les drapeaux de leurs libérateurs, et les admirent dans les villes qui ne s'étaient pas encore rendues à Narsès. Le vainqueur de l'Italie ouvrit un libre passage à cet irrésistible torrent de Barbares. Ils passèrent sous les murs de Césène, et répondirent par des menaces et des reproches à Aligern, qui les avertissait que les Goths n'avaient plus de trésors pour payer les fatigues d'une invasion. Deux mille Francs furent victimes de l'habileté et de la valeur de Narsès, qui sortit de Rimini, à la tête de trois cents chevaux, pour réprimer leur brigandage. Sur les confins du pays des Samnites, les deux frères divisèrent leurs forces. Buccelin, à la tête de l'aile droite, alla ravager la Campanie, la Lucanie, et le Bruttium; et Lothaire, qui conduisit l'aile gauche, se chargea du pillage de la Pouille et de la Calabre. Ils suivirent les côtes de la Méditerranée et de l'Adriatique, jusqu'à Reggio et Otrante, et leur marche destructive ne s'arrêta qu'aux extrémités de l'Italie. Les francs chrétiens et catholiques se bornèrent au pillage des biens séculiers, et ne commirent le meurtre qu'entraînés par l'occasion mais les églises qu'avait épargnées leur piété, furent dépouillées par la main sacrilège des Allemands, qui offraient des têtes de chevaux aux divinités des bois et des rivières de leur patrie. Ceux-ci fondirent ou profanèrent les vases sacrés; et, après avoir renversé les autels et les tabernacles, les inondèrent du sang des fidèles. Buccelin était animé par l'ambition, et Lothaire par l'avarice. Le premier aspirait au rétablissement du royaume des Goths; et le second, après avoir promis à son frère de revenir promptement à son secours, retourna par le chemin qu'il avait parcouru, pour aller déposer ses trésors au-delà des Alpes. Le changement de climat et les maladies avaient déjà détruit une partie de leurs troupes : les Germains célébrèrent joyeusement les vendanges de l'Italie, et les funestes effets de leur intempérance vengèrent à un certain point les maux d'un peuple sans défense.

1. On, trouve au nombre des exploits fabuleux attribués à Buccelin, la défaite et la déroute de Bélisaire, et la conquête de l'Italie et de la Sicile, etc. Voyez dans les Historiens de France, saint Grégoire de Tours, tom. II, liv. III, c. 32, page 203; et Aimoin, tom. III, liv. II, de Gest. Franc., chap. 23, page 59.

554

Défaite des Francs et des Allemands par Narsès

Les troupes de l'empereur, en garnison dans les villes, se réunirent, dès les premiers jours du printemps, aux environs de Rome, ou elles formèrent une armée de dix-huit mille hommes. Elles n'avaient pas passé l'hiver dans l'oisiveté. Chaque jour, d'après l'ordre et l'exemple de Narsès, elles avaient fait l'exercice à pied et à cheval; elles s'étaient accoutumées à obéir au son de la trompette, et à exécuter les pas et les évolutions de la danse pyrrhique. Des bords du détroit de la Sicile, Buccelin s'avança lentement vers Capoue à la tête de trente mille Francs ou Allemands; il établit une tour de bois sur le pont de Cassilinum; il couvrit sa droite par le Vulturne, et fortifia le reste de son camp d'un rempart de pieux aigus et d'un cercle de chariots dont les roues étaient profondément enfoncées en terre. Il attendait avec impatience le retour de Lothaire. Hélas ! il ignorait que son frère ne pouvait plus revenir, et qu'une étrange maladie avait fait périr ce général et son armée sur les bords du lac Benacus, entre Trente et Vérone. Les bannières de Narsès s'approchèrent bientôt du Vulturne, et l'Italie en suspens attendit avec anxiété l'événement du combat qui devait décider de son sort. C'est peut-être dans ces opérations tranquilles qui précédèrent la bataille que les talents de Narsès se montrèrent avec le plus d'éclat. Ses habiles mouvements interceptèrent les subsistances du Barbare; il le priva de l'avantage que devaient lui donner le pont et la rivière, et il se rendit maître du choix du terrain et du moment de l'action. Le matin du jour de la bataille, lorsque les rangs étaient déjà formés, un des chefs des Hérules tua un de ses domestiques pour une légère faute. Narsès, excité par un sentiment de justice, ou entraîné par la colère, manda le coupable; et, sans écouter sa justification, le fit exécuter sur-le-champ devant lui. Quand cet Hérule aurait violé les lois de sa nation, cette exécution arbitraire n'en aurait pas moins été aussi injuste qu'elle paraissait imprudente. Les Hérules, remplis d'indignation, s'arrêtèrent. Le général romain, sans chercher à apaiser leur fureur ou sans attendre leur résolution, s'écria, au milieu du bruit des trompettes, que s'ils ne se hâtaient pas de gagner leur poste, ils perdraient les honneurs de la victoire. Ses troupes présentaient un front très prolongé. Sa cavalerie se trouvait aux ailes; l'infanterie, pesamment armée, au centre, et les archers avec les frondeurs sur les derrières. Les Germains s'avancèrent sous la forme d'un triangle, ou d'un coin. Ils percèrent le faible centre de Narsès, qui les reçut en souriant dans le piège fatal, et qui ordonna à sa cavalerie de tourner leurs flancs et de les investir. L'armée des Francs et des Allemands n'était composée que d'infanterie. Une épée et un bouclier pendaient à leurs côtés, et ils employaient comme armes offensives une petite hache fort lourde et une javeline crochue, dangereuses seulement dans un combat corps à corps ou à peu de distance. L'élite des archers romains à cheval et couverts d'une armure, escarmouchait sans beaucoup de risques autour de cette immobile phalange; ils suppléaient à leur nombre par la rapidité de leurs mouvements; et lançaient des traits sûrs au milieu d'une multitude de Barbares couverts, au lieu de casques et de cuirasses, d'un large vêtement de fourrure ou de toile. Ceux-ci s'arrêtèrent, la frayeur les saisit, leurs rangs se confondirent; et dans le moment décisif les Hérules, préférant la gloire à la vengeance, tombèrent rapidement et avec violence sur la tête de la colonne. Sindhal, leur chef, et Aligern, prince des Goths, firent des prodiges de valeur, et leur exemple excita les troupes victorieuses à achever avec la pique et la lance la destruction de l'ennemi. Buccelin et la plus grande partie de son armée périrent sur le champ de bataille, dans les eaux du Vulturne, ou de la main des paysans furieux; mais il parait inconcevable qu'une bataille dont il ne s'échappa que cinq Allemands, n'ait coûté aux Romains que la perte de quatre-vingts soldats. Sept mille Goths, les restes de leur armée, défendirent la forteresse de Campsa jusqu'au printemps de l'année suivante. Chaque envoyé de Narsès annonçait la réduction de quelques villes d'Italie, dont les noms ont été corrompus par l'ignorance ou la vanité des Grecs. Après la bataille de Cassilinum, Narsès entra dans Rome; il y étala les armes et les trésors des Goths, des Francs et des Allemands; ses soldats, des guirlandes dans leurs mains, célébrèrent la gloire du vainqueur, et Rome vit pour la dernière fois une apparence de triomphe.

554-568

L'Italie réduite en province de l'empire

Le trône, occupé soixante ans par les rois des Goths, fût désormais rempli par les exarques de Ravenne, représentants de l'empereur des Romains, soit dans la paix, soit dans la guerre. Leur juridiction fut bientôt bornée à une petite province; mais Narsès, le premier et le plus puissant des exarques, gouverna plus de quinze ans tout le royaume d'Italie. Autant que Bélisaire, il avait mérité l'honneur d'être envié, calomnié et disgracié; mais ou l'eunuque favori de Justinien posséda toujours sa confiance, ou bien l'ingratitude d'une cour faible fut intimidée et réprimée par le chef d'une armée victorieuse. Au reste, ce n'est pas par une indulgence pusillanime et funeste que Narsès captiva l'affection de ses troupes. Celles-ci, oubliant le passé et ne songeant pas à l'avenir, abusèrent de ce moment de prospérité et de paix. Les villes d'Italie retentirent de la joie bruyante de leurs danses et de leurs festins; on les vit consommer dans les plaisirs sensuels les richesses quelles devaient à la victoire; et il ne leur restait plus, dit Agathias, qu'à échanger leurs boucliers et leurs casques contre des luths voluptueux et des cruches au large ventre. L'eunuque leur adressa un discours qui n'eût pas été indigne, d'un censeur romain; il leur reprocha ces désordres qui souillaient leur réputation et compromettaient leur sûreté. Les soldats rougirent et obéirent : la discipline se raffermit; on répara les fortifications; on établit, pour la défense de chacune des villes principales, un duc qu'on y revêtit du commandement militaire; et le coup d'oeil de Narsès embrassa tout ce vaste pays qui s'étend de la Calabre, jusqu'au pied des Alpes. Les restes de la nation des Goths évacuèrent la contrée ou se mêlèrent parmi les habitants. Les Francs, au lieu de venger Buccelin, abandonnèrent sans combat leurs conquêtes d'Italie; le rebelle Sindbal, chef des Hérules, fut vaincu, fait prisonnier, et l'inflexible justice de Narsès le fit mourir, sur une potence élevée. Une pragmatique sanction que l'empereur publia à la prière du pape, établit d'une manière fixe, après les agitations d'une longue tempête, le gouvernement civil de l'Italie. Justinien établit dans les écoles et les tribunaux de l'Occident la jurisprudence qu'il avait donnée à ses peuples quelques années auparavant; il ratifia les actes de Théodoric et de ses successeurs immédiats; mais il annula et abolit tous les actes que, durant l'usurpation de Totila, la force avait arrachés et qu'avait souscrits la crainte. On s'efforça de concilier, par une théorie fondée sur des principes modérés, les droits de la propriété et la sûreté de la prescription, les privilèges de l'Etat et la pauvreté du peuple, le pardon des offenses et les intérêts de la vertu et du bon ordre de la société. Rome, sous les exarques de Ravenne, n'obtint plus que le second rang. Les sénateurs toutefois eurent la permission de visiter leurs domaines situés en Italie, et d'approcher sans obstacle du trône de Constantinople. On laissa au pape et au sénat le soin de régler les poids et les mesures; on assigna des traitements à des jurisconsultes, médecins, orateurs et grammairiens, chargés de nourrir ou de rallumer dans l'ancienne capitale le flambeau de la science. Mais en vain de bienfaisants édits émanaient de la puissance de Justinien; en vain, Narsès s'efforçait de seconder ses vues en rétablissant des villes et surtout en rebâtissant des églises; le pouvoir des rois est efficace pour détruire, et les vingt années de la guerre des Goths avaient mis le comble à la misère et à la dépopulation de l'Italie. Dès la quatrième campagne, et malgré la discipline qui régnait dans l'armée de Bélisaire, cinquante mille laboureurs étaient morts de faim, dans l'étroit espace du Picentin.

559

Invasion des Bulgares

Bélisaire se réjouit du triomphe de Narsès. Au reste, le sentiment de ses exploits devait lui permettre d'estimer sans jalousie le mérite d'un rival, et son repos fut encore illustré par une dernière victoire qui sauva l'empereur et sa capitale. Les Barbares qu'on voyait reparaître chaque année dans les provinces de l'empire, étaient moins découragés par des défaites passagères qu'excités par le double espoir du butin et des subsides. Le trente-deuxième hiver du règne de Justinien, le Danube gela à une grande profondeur. Zabergan se mit à la tête de la cavalerie des Bulgares, et les Esclavons de toutes les tribus vinrent se réunir sous ses drapeaux. Après avoir traversé sans opposition le fleuve et les montagnes, il répandit ses troupes dans la Macédoine et la Thrace, et se rendit avec sept mille cavaliers seulement au pied de cette longue muraille qu'on avait élevée pour défendre le territoire de Constantinople. Mais les ouvrages de l'homme sont impuissants contre les assauts de la nature : un tremblement de terre venait d'ébranler les fondements de la muraille; et les forces de l'empire se trouvaient occupées au loin sur les frontières de l'Italie, de l'Afrique et de la Perse. Le nombre des soldats des sept écoles ou compagnies des gardes, qu'on appelait gardes domestiques, s'était accru et formait alors cinq mille cinq cents hommes, cantonnés pour l'ordinaire dans les villes paisibles de l'Asie; mais les braves Arméniens chargés de ce service avaient été remplacés peu à peu par des citoyens paresseux, qui achetaient ainsi une exemption des devoirs de la vie civile, sans s'exposer aux dangers du service militaire. Parmi de tels soldats, on en comptait peu qui osassent se montrer hors des portes; et jamais ils ne tenaient la campagne que lorsqu'ils se trouvaient manquer que la force ou de l'agilité nécessaires pour échapper aux Bulgares. Le rapport des fugitifs exagérait encore le nombre et la férocité de ces Barbares, qui s'avançaient, disait-on, déshonorant les vierges dévouées au culte des autels, et abandonnant des enfants nouveau-nés à la voracité des chiens et des vautours : une foule d'habitants de la campagne accourut chercher un asile et de la subsistance dans la capitale, dont elle augmenta l'effroi; et Zabergan établit son camp à vingt milles de Constantinople, sur les bords d'une petite rivière qui environne Mélanthias, et qui se jette ensuite dans la Propontide. Justinien trembla, et ceux qui ne l'avaient vu que dans les dernières années de son règne se plurent à supposer qu'il avait perdu la vigueur et la vivacité de sa jeunesse. Il ordonna d'enlever les vases d'or et d'argent que renfermaient les églises situées dans les environs et même dans les faubourgs de Constantinople : les remparts étaient couverts de spectateurs épouvantés; des généraux et des tribuns inutiles se pressaient sous la porte d'or, et le sénat partageait les fatigues et les craintes de la population.

559-560

Dernière victoire de Bélisaire

Mais les yeux du prince et du peuple se portèrent sur un vétéran affaibli par les années, et que le danger public détermina à reprendre cette armure sous laquelle il avait subjugué Carthage, et défendu Rome. On rassembla à la hâte les chevaux des écuries du prince, ceux des particuliers et même ceux du cirque: jeunes gens et vieillards, tout s'anima au nom de Bélisaire; et il alla établir son premier camp en présence d'un ennemi victorieux. Les paysans travaillèrent avec zèle à l'entourer d'un rempart et d'un fossé, par lesquels il jugea prudent d'assurer le repos de la nuit: il fit allumer des feux sans nombre et augmenter les nuages de poussière, afin de tromper l'ennemi sur le petit nombre de ses soldats. Ceux-ci passèrent tout à coup du découragement à la présomption; dix mille voix demandèrent le combat, et Bélisaire se garda de laisser apercevoir que ses trois cents vétérans étaient les seuls sur lesquels il crût pouvoir compter au moment de l'action. Le lendemain, la cavalerie des Bulgares commença l'attaque. Ils furent reçus par d'épouvantables cris: ils furent frappés de l'éclat des armes et du bon ordre que présentait le front de l'armée romaine. Deux corps embusqués sortirent des bois et les prirent en flanc; les premiers de leurs guerriers qui osèrent s'approcher, éprouvèrent la force des coups du vieux héros et de ses gardes; et son armée les chargea et les suivit de si près, que la vitesse de leurs évolutions leur devint inutile. Les Bulgares soutinrent l'action si peu de temps, qu'ils ne perdirent que quatre cents chevaux; mais Constantinople fut sauvée. Zabergan, qui sentait la main d'un maître se retira à une distance respectueuse; mais il avait un grand nombre d'amis dans le conseil de l'empereur, et Bélisaire obéit avec répugnance aux ordres de l'envie et de Justinien, qui ne lui permirent pas d'achever la délivrance de son pays. Lorsqu'il rentra dans Constantinople, les habitants, encore pénétrés du danger qu'ils venaient de courir, le reçurent avec des acclamations de joie et de reconnaissance dont on lui fit un crime; mais lorsqu'il entra au palais, les courtisans se turent; et l'empereur, après l'avoir embrassé froidement et sans le remercier, le renvoya se confondre dans la foule des esclaves. Sa gloire avait cependant produit une telle impression, qu'on détermina Justinien, alors âgé de soixante-dix-sept ans, à se porter à près de quarante milles de la capitale pour inspecter en personne les réparations de la longue muraille. Les Bulgares perdirent l'été dans les plaines de la Thrace; mais le peu de succès de leurs téméraires entreprises sur la Grèce et la Chersonèse les disposa bientôt à la paix. Leur menace de tuer les prisonniers hâta le paiement des fortes rançons qu'ils en exigeaient. Le bruit répandu que l'on construisait sur le Danube des navires à deux prônes destinés à leur couper le passade, engagea Zabergran à presser le moment de son départ. Le péril fait bientôt oublié, et les oisifs de la ville s'amusèrent vainement à examiner si la conduite de leur souverain méritait le nom de sagesse ou celui de pusillanimité.

561

La mort de Bélisaire

Environ deux années après la dernière victoire de Bélisaire, l'empereur revint d'un voyage dans la Thrace, entrepris pour sa santé, pour des affaires ou des motifs de dévotion. Il se plaignit d'un mal de tête; et le soin avec lequel on écarta tout le monde fit répandre le bruit de sa mort. La troisième heure du jour n'était pas écoulée, qu'on avait enlevé tout le pain qui se trouvait chez tous les boulangers, que toutes les maisons étaient fermées, et que chaque citoyen, selon ses craintes ou ses espérances, se préparait aux désordres prêts à commencer. Les sénateurs, remplis eux-mêmes de frayeurs et de soupçons, s'assemblèrent à la neuvième heure; et le préfet reçut l'ordre de visiter tous les quartiers de la ville, et de commander une illumination générale, pour demander au ciel le rétablissement de la santé de Justinien. La fermentation se calma; mais la plus légère circonstance découvrait la faiblesse de l'administration et les dispositions factieuses des habitants de la capitale. Les gardes étaient prêts à se mutiner chaque fois qu'on changeait leurs quartiers ou qu'on retardait le paiement de leur solde. Les incendies et les tremblements de terre devenaient de fréquentes occasions de désordres; les disputes des Bleus et des Verts, des orthodoxes et des hérétiques, dégénéraient en combats sanglants, et le prince eut à rougir devant l'ambassadeur de Perse pour ses sujets et pour lui-même. Des pardons accordés par caprice et des châtiments infligés d'une manière arbitraire, aigrissaient le mécontentement et l'ennui d'un long règne; une conspiration se forma dans le palais; et si nous ne sommes pas abusés par les noms de Marcellus et de Sergius, ce complot réunit le plus vertueux et le plus vicieux des courtisans. Après avoir fixé l'époque de l'exécution, ils se rendirent au banquet royal, où leur dignité leur permettait de se trouver. Leurs esclaves éthiopiens, placés dans le vestibule et les portiques, devaient annoncer la mort du tyran, et exciter une sédition dans la capitale; mais l'indiscrétion d'un complice sauva les tristes restes de la vie de Justinien. On découvrit et on arrêta les conspirateurs; des poignards furent trouvés cachés sous leurs vêtements : Marcellus se donna la mort, et Sergius fut arraché du pied des autels où il s'était réfugié. Pressé par les remords, ou séduit par l'espoir de conserver ses jours, il accusa deux officiers de la maison de Bélisaire, et la torture les porta à déclarer qu'ils avaient agi d'après les secrètes instructions de leur maître. La postérité ne croira pas légèrement qu'un héros qui, dans la vigueur de l'âge, avait dédaigné les offres les plus propres à favoriser son ambition et sa vengeance, ait songé à conspirer le meurtre d'un prince auquel il ne pouvait longtemps survivre.

(5 décembre 563) Les gens de sa suite s'enfuirent à la hâte; mais quant à lui, il n'avait de moyen de fuite que la rébellion, et il avait assez vécu pour la nature et pour sa gloire. Il parut devant le conseil avec moins de frayeur que d'indignation. Après quarante années de service, il avait d'avance été jugé coupable, et cette injustice fut consacrée par la présence et l'autorité du patriarche. On eut la bonté de lui laisser la vie; mais on séquestra ses biens; et, du mois de décembre au mois de juillet, on le retint prisonnier dans son palais.

(19 juillet 564-13 mars 565) Son innocence fut enfin reconnue; on le remit en liberté, on lui rendit ses honneurs, et, huit mois après, la mort termina des jours probablement abrégés par la douleur et le ressentiment. Le nom de Bélisaire ne périra jamais; mais au lieu des funérailles, des monuments et des statues qu'on lui devait à si juste titre, l'empereur confisqua sur-le-champ ses trésors, dépouilles des Goths et des Vandales. On assura toutefois à sa femme une existence honorable, et Antonina, qui sentait probablement qu'elle avait beaucoup à expier, consacra à la fondation d'un couvent les restes de sa vie et de sa fortune. Tel est le récit simple et véritable de la disgrâce de Bélisaire et de l'ingratitude de Justinien. On nous l'a représenté privé des yeux et réduit à mendier son pain en ces mots : Donnez une obole au général Bélisaire. C'est une fiction des temps postérieurs, adoptée avec confiance ou plutôt avec intérêt, comme un étrange exemple des vicissitudes de la fortune1.

1. La villa Borghèse à Rome offre une statue qui représente un homme assis et tendant la main, et connu vulgairement sous le nom de Bélisaire. Une explication, plus noble et plus probable, donne lieu de croire qu'elle représente Auguste cherchant à se rendre Némésis favorable. (Winckelman, Hist. de l'Art., t. III, p. 266.) C'est aussi d'après un rêve, qu'à un certain jour de l'année, il demandait l'aumône au peuple en présentant le creux de sa main. Suétone, Auguste, c. 91; avec une excellente note de Casaubon.

4 novembre
565

La mort de Justinien

Si l'empereur fut capable de se féliciter de la mort de Bélisaire, il ne jouit de cette satisfaction que pendant huit mois, dernière période d'un règne de trente-huit ans et d'une vie de quatre-vingt-trois. Il serait difficile de tracer le caractère d'un prince qui n'est pas l'objet le plus remarquable de son temps; mais les aveux de Procope, son ennemi, peuvent être regardés comme le plus incontestable témoignage des vertus qu'il lui accorde. Il remarque malignement la ressemblance de ce prince avec le buste de Domitien, mais en lui accordant cependant une taille bien proportionnée, un teint vermeil et un maintien agréable. Justinien était d'un accès facile; il écoutait avec patience, il avait de l'affabilité et de la politesse dans ses discours, il savait contenir les passions furieuses qui s'agitent dans le coeur d'un despote avec une si funeste violence. Procope loue la modération du prince, afin de pouvoir l'accuser d'une cruauté calme et réfléchie; mais au milieu des conspirations qui attaquèrent son autorité et sa personne, un juge de meilleure foi approuvera la justice ou admirera la clémence de ce monarque. Il était d'une continence et d'une sobriété exemplaires; mais ses fidèles amours pour Théodora firent plus de mal à l'empire que n'en auraient pu faire des goûts plus variés, et son austère régime était réglé, non par la prudence d'un philosophe, mais par la superstition d'un moine. Ses repas étaient sobres et de peu de durée; les jours de grand jeûne l'eau formait sa boisson, et il ne mangeait que des végétaux : telle était la force de son tempérament et la ferveur de sa dévotion, qu'il passait souvent deux jours et deux nuits sans prendre aucune nourriture. Son repos n'était pas mesuré avec moins de sévérité. Après une heure de sommeil, l'activité de son âme éveillait son corps, et ses chambellans étonnés le voyaient se promener ou étudier jusqu'à la pointe du jour. Une application si soutenue doublait pour lui le temps; il l'employait tout entier à acquérir des connaissances, et à expédier des affaires; et l'on pouvait lui reprocher de troubler, par une exactitude minutieuse et déplacée, l'ordre général de son administration. Il prétendait aux talents de musicien et d'architecte, de poète et de philosophe, de jurisconsulte et de théologien; et s'il échoua dans l'entreprise de réconcilier les sectes chrétiennes, son travail sur la jurisprudence romaine est un noble monument de son zèle et de son habileté. Il fut moins sage ou moins heureux dans le gouvernement de l'empire : son règne fut remarquable par des calamités; le peuple fut opprimé et mécontent; Théodora abusa de son pouvoir; une suite de mauvais ministres fit tort au discernement de Justinien, qui ne fut ni aimé durant sa vie ni regretté après sa mort. Réellement épris de la gloire, il eut cependant la misérable ambition des titres, des honneurs et des éloges de ses contemporains; et, en s'efforçant de fixer l'admiration des Romains, il perdit leur affection et leur estime. Il conçut et exécuta avec hardiesse le plan des guerres d'Afrique et d'Italie. Sa pénétration découvrit dans les camps les talents de Bélisaire, et ceux de Narsès dans l'intérieur du palais; mais son nom est éclipsé par celui de ses généraux victorieux, et Bélisaire vit toujours pour accuser l'envie et l'ingratitude de son souverain. L'aveugle admiration du genre humain s'attache au génie d'un conquérant qui conduit lui-même ses sujets à la guerre; mais Philippe II et Justinien n'ont été remarqués que par cette froide ambition qui leur fit aimer la guerre et éviter le danger des batailles. Cependant une statue colossale de bronze représentait l'empereur à cheval, se préparant à marcher contre les Perses, avec l'habit et l'armure d'Achille. C'était au milieu de la grande place située devant l'église de Sainte-Sophie, que s'élevait cette statue sur une colonne d'airain que portait un piédestal de pierre composé de sept degrés, et c'était de ce lieu que l'avarice et la vanité de Justinien avaient fait enlever la colonne de Théodose, qui était d'argent et du poids de quatorze mille huit cents marcs. Ses successeurs ont été plus justes ou plus indulgents pour sa mémoire : Andronic le Vieux répara et orna, au commencement du quatorzième siècle, la statue équestre dont nous venons de parler; depuis la chute de l'empire grec, les Turcs vainqueurs en ont fait des canons.

530-539

Comètes

Au mois de septembre de la cinquième année de son règne; on vit, durant vingt jours, dans la partie occidentale du ciel, une comète qui jetait ses rayons vers le Nord. Huit années après, le soleil se trouvant au signe du capricorne, une autre comète se montra dans le sagittaire : son étendue augmenta, peu à peu, sa tête paraissait à l'Orient et sa queue à l'Occident, et elle fut visible plus de quarante jours. Les nations la contemplèrent avec étonnement : elles s'attendirent à des guerres et des calamités, et l'événement ne répondit que trop à ces funestes conjectures. Les astronomes dissimulaient leur ignorance sur la nature de ces corps brillants; ils les représentaient comme des météores flottants dans l'air, et peu d'entre eux adoptèrent l'idée si simple de Sénèque et des Chaldéens, que ce sont des planétes distinguées des autres par une plus longue révolution et un cours moins régulier (Sénèque (septième livre des Questions naturelles) développe la théorie des comètes avec un esprit très philosophique. Au reste, nous devons éviter ici l'excès de la bonne foi, et ne pas confondre une prédiction vague, un veniet tempus, etc., avec le mérite d'une découverte réelle...). Le temps et le progrès des sciences ont justifié les conjectures et les prédictions du philosophe romain. Le télescope a ouvert de nouveaux mondes aux regards des astronomes. Dans le peu de temps que nous offrent l'histoire et la fable, il est déjà prouvé que la même comète s'est montrée sept fois à la terre, après des révolutions égales de cinq cent soixante-quinze années chacune. Sa première apparition, antérieure à l'ère chrétienne de 177 ans, fut contemporaine d'Ogygès, le plus ancien personnage de l'antiquité grecque. Elle explique une tradition conservée par Varron, que sous le règne d'Ogygès la planète de Vénus changea de couleur, de taille, de figure et de route : prodige sans exemple jusqu'alors et qu'on n'a jamais revu depuis. La fable d'Electre, la septième des Pléiades, dont le nombre se trouve réduit à six depuis la guerre de Troie, indique d'une manière obscure la seconde apparition, laquelle eut lieu l'an 1195. Cette nymphe, femme de Dardanus, ne pouvant se consoler de la ruine de son pays, abandonna les danses que formaient ses soeurs, quitta le zodiaque, se réfugia vers le pôle du Nord, et sa chevelure en désordre lui fit donner le nom de comète. La troisième période finit à l'année 620, date qui se rapporte précisément à celle de la comète effrayante de la sibylle, peut- être celle de Pline, qui parut dans l'Occident deux générations avant le règne de Cyrus. La quatrième apparition, quarante-cinq ans avant la naissance de Jésus-Christ, est celle qui eut le plus d'éclat et qui est la plus importante. Après la mort de César, un corps céleste à longue chevelure se montra à Rome et aux nations durant les jeux que donnait le jeune Octave en l'honneur de Vénus et de son oncle. Le vulgaire crut qu'il portait au ciel l'âme du dictateur; et l'habile Octave eut soin d'entretenir et de consacrer cette opinion par sa piété, tandis que sa superstition secrète ne voyait dans cette comète qu'un présage de sa gloire future. La cinquième, dont nous avons déjà parlé, eut lieu la cinquième année du règne de Justinien, ou la cinq cent trentième année de l'ère chrétienne; et il faut remarquer que cette apparition, ainsi que l'apparition antérieure, fut suivie, mais à un plus long intervalle, d'un affaiblissement remarquable dans les rayons du soleil. Les chroniques de l'Europe et de la Chine rapportent la sixième à l'année 1105; et comme on éprouvait alors la première ferveur des croisades, les chrétiens et les musulmans purent imaginer, avec autant de raison les uns que les autres, qu'elle annonçait la destruction des infidèles. Ce fut en 1680, dans un âge éclairé, qu'eut lieu la septième apparition. Le philosophe Bayle dissipa ce préjugé récemment embelli par la muse de Milton, que la comète de son affreuse chevelure secoue la peste et la guerre. Flamstead et Cassini observèrent sa route dans les cieux avec une intelligence admirable; et Bernoulli, Newton et Halley cherchèrent les lois de ses révolutions. Lorsqu'en 2255 elle reparaîtra pour la huitième fois, leurs calculs seront peut-être vérifiés par les astronomes de quelque capitale élevée dans les déserts actuels de la Sibérie ou du Nouveau-Monde.

526-539

Tremblements de terre

Une comète qui s'approcherait beaucoup de notre globe pourrait l'endommager ou le détruire; mais les changements qu'éprouve sa surface ont jusqu'ici été produits par des volcans et des tremblements de terre. La nature du sol indique les pays les plus exposés à ces secousses, formidables, puisqu'elles sont causées par des feux souterrains, et que ces feux sont le produit de l'union et de l'effervescence du fer et du soufre; mais la connaissance des époques et des effets de ces mixtions ne parait pas à la portée de la curiosité des hommes; et le philosophe, jusqu'à ce qu'il ait pu compter le nombre des gouttes d'eau qui filtrent en silence et tombent sur le minéral inflammable, jusqu'à ce qu'il ait pu mesurer les cavernes qui par leur résistance augmentent l'explosion de l'air captif, s'abstiendra prudemment d'annoncer les tremblements de terre. L'historien, sans assigner la cause de ces événements désastreux, désigne les époques pendant lesquelles ils ont été rares ou fréquents, et observe que cette fièvre de notre globe l'agita sous le règne de Justinien avec une violence peu commune. Chacune des années de ce règne est marquée par des tremblements de terre d'une telle durée, que Constantinople fut ébranlée plus de quarante jours; et d'une telle étendue, que la surface entière du globe, ou du moins de l'empire romain, fut affectée de la commotion. On ressentit des mouvements, soit d'oscillation, soit de pulsation : on vit paraître d'énormes crevasses, des corps d'un grand volume et d'une grande pesanteur furent lancés dans les airs; la mer s'avança et se retira alternativement au-delà et en-deçà de ses limites ordinaires; une montagne arrachée du Liban (il s'agit ici d'une hauteur escarpée ou d'un cap perpendiculaire entre Aradus et Botrys) fut jetée au milieu des flots, où elle servit de môle au nouveau port de Botrys en Phénicie. Sans doute le coup qui ébranle une fourmilière doit écraser dans la poussière des myriades d'insectes; mais il faut avouer que l'homme lui-même a travaillé avec soin à sa destruction. L'établissement des grandes villes, qui enferment une nation dans l'enceinte d'une muraille, réalise presque le voeu de Caligula, qui désirait que le peuple romain n'eût qu'une seule tête.

(20 mai 526) On dit que deux cent cinquante mille personnes périrent lors du tremblement de terre d'Antioche (20 mai 526), qui arriva, dans un temps, où la fête de l'Ascension avait attiré un grand nombre d'étrangers.

(9 juillet 551) La perte de Béryte fut moins considérable, mais bien plus importante. L'école des lois civiles, qui menait à la fortune et aux dignités, rendait célèbre cette ville de la côte de Phénicie : ce que le siècle pouvait fournir de génies naissants, remplissait cette école; et le tremblement de terre y engloutit peut-être plus d'un jeune homme fait pour devenir le fléau ou le défenseur de son pays. Un patricien est écrasé sous ses riches marbres : les ruines des édifices publics et particuliers ensevelissent tout un peuple; et les feux sans nombre, nécessaires à la subsistance et à l'industrie d'une grande cité, commencent et propagent l'incendie. Au lieu de cette compassion mutuelle, qui devrait soulager et aider une si déplorable misère, les habitants se voient à la merci des vices et des passions qui ne redoutent plus le châtiment : l'intrépide cupidité saccage les maisons qui s'écroulent; la vengeance saisit l'occasion et fond sur sa victime, et la terre engloutit souvent l'assassin et le ravisseur au moment même de leur crime. La superstition ajoute au danger les frayeurs de la vie future; et si l'image de la mort rappelle quelquefois des individus à la vertu ou au repentir, un peuple épouvanté est bien plutôt porté alors à redouter la fin du monde ou à conjurer par des hommages serviles la colère d'une Divinité vengeresse.

526-539

Peste

On a considéré dans tous les siècles l'Egypte et l'Ethiopie comme les contrées où naît et d'où se répand la peste. L'air y est humide, chaud et stagnant; et cette fièvre de l'Afrique vient de la putréfaction des substances animales, et surtout des essaims de sauterelles, non moins destructives après leur mort que pendant leur vie. La funeste maladie qui dépeupla la terre sous le règne de Justinien et celui de ses successeurs, se montra d'abord dans le voisinage de Péluse, entre le marais Serbonien et la branche orientale du Nil; de là elle s'ouvrit deux routes différentes : elle se répandit en Orient sur la Syrie, la Perse et les Indes; et en Occident, le long de la côte d'Afrique et sur le continent de l'Europe. Constantinople en fut affligée deux ou trois mois au printemps de la seconde année; et Procope, qui observa sa marche et ses symptômes avec les yeux d'un médecin, égale presque l'habileté et le soin qu'a montrés Thucydide dans la description de la peste d'Athènes. Elle s'annonçait quelquefois par les visions d'un cerveau troublé : la malheureuse victime, frappée de la menace ou de l'atteinte d'un spectre invisible, désespérait alors de sa- vie; mais une légère fièvre surprenait le plus grand nombre dans leur lit, au milieu des rues ou de leurs occupations ordinaires. Cette fièvre était même si légère, que le pouls ou le teint du malade ne donnait aucun signe de danger le même jour, le lendemain ou le surlendemain, il se déclarait par une éraflure aux glandes, surtout à celles des aines, des aisselles et des oreilles; et lorsque ces bubons ou tumeurs s'ouvraient, on y trouvait un charbon ou une substance noire de la grosseur d'une lentille. Quand les bubons prenaient toute leur croissance et tombaient en suppuration, cette évacuation naturelle de l'humeur morbifique sauvait le malade; mais s'ils demeuraient durs et secs, la gangrène s'ensuivait promptement, et le cinquième jour était communément, le terme fatal de la maladie. La fièvre était souvent accompagnée de délire ou de léthargie : des pustules noires ou carboncles, symptômes d'une mort très prochaine, couvraient souvent le corps du malade. Dans les tempéraments trop faibles pour produire une éruption, un vomissement de sang était bientôt suivi de la gangrène dans les intestins. En général la peste était mortelle pour les obèses; toutefois un enfant fut tiré vivant du sein de sa mère qui avait succombé à la maladie, et trois femmes survécurent à la perte de leur foetus infecté de la peste. La jeunesse était l'époque de la vie la plus périlleuse. La contagion attaquait moins les femmes que les hommes; mais elle se précipitait indistinctement sur toutes les classes et toutes les professions; et plusieurs de ceux qui conservèrent la vie perdirent l'usage de la parole, sans pouvoir, se croire assurés d'être désormais à l'abri du même fléau1. Les médecins de Constantinople déployèrent dans cette occasion leur zèle et leur habileté; mais les symptômes variés et l'opiniâtreté de la maladie déconcertèrent leur savoir : les mêmes remèdes avaient des effets contraires, et l'événement trompa souvent les pronostics de mort ou de guérison. On confondit l'ordre des funérailles et le droit des sépultures ceux qui ne laissaient ni amis, ni serviteurs demeuraient sans sépulture au milieu des rues ou dans leurs maisons désertes. Un magistrat fut autorisé à recueillir sans distinction les monceaux de cadavres, à les transporter par terre ou par eau, et à les enterrer dans des fosses profondes hors de l'enceinte de la ville. Un danger si pressant et l'aspect de la désolation publique éveillèrent quelques remords dans les hommes les plus adonnés au vice : ils reprirent, lorsqu'ils se crurent en sûreté, leurs passions et leurs habitudes; mais la philosophie doit dédaigner cette observation de Procope, que la Fortune ou la Providence veillèrent d'une manière particulière au salut de ces misérables. Il oubliait, ou peut-être se rappelait-il intérieurement que la peste avait frappé Justinien lui-même, et il eut été plus raisonnable et plus honorable d'attribuer la guérison de l'empereur à ce régime frugal, qui, en pareille occasion, avait sauvé Socrate2. Durant la maladie du prince, l'habit des citoyens annonça la consternation publique; et leur oisiveté et leur découragement occasionnèrent une disette générale dans la capitale de l'Orient.

1. Thucydide (c. 51) assure qu'on ne prenait la peste qu'une fois; mais Evagrius, qui avait vu la peste dans sa famille, observe que plusieurs personnes qui avaient résisté à une première attaque, moururent d'une seconde et Fabius Paullinus confirme le retour de la peste. Les médecins sont divisés sur ce point, et la nature et la marche de la maladie peuvent n'être pas toujours les mêmes.

2. Socrate fut sauvé par sa tempérance lors de la peste d'Athènes. (Aulu-Gelle, Nuits Attiques, II, 1.) Le docteur Mead attribue la salubrité des maisons religieuses à ce qu'elles sont séparées des autres, et que le régime y est plus frugal (p. 18, 19).

542-594

Etendue et durée de la peste

La peste est toujours contagieuse : les personnes infectées répandent la maladie dans les poumons et l'estomac de ceux, qui les approchent. Tandis que les philosophes adoptent ce fait, qui les remplit de terreur, il est singulier que le peuple le plus porté aux frayeurs imaginaires ait nié l'existence d'un danger si réel. Les concitoyens de Procope étaient persuadés, d'après des expériences mal faites et en trop petit nombre, que l'entretien le plus rapproché avec un pestiféré ne pouvait communiquer la maladie; et cette confiance soutint peut être l'assiduité des amis ou des médecins auprès des malades, qu'une prudence inhumaine aurait condamnés à la solitude et au désespoir. Mais cette fatale sécurité, produisant sous un autre rapport le même effet que la prédestination des Turcs, favorisa les progrès de la contagion; et le gouvernement de Justinien ne connaissait pas les précautions salutaires auxquelles l'Europe doit sa sûreté. On ne gêna en aucune manière la communication des diverses provinces de l'empire; les guerres et les émigrations répandirent la peste depuis la Perse jusqu'à la France, et le commerce porta dans les régions les plus éloignées le germe fatal qu'une balle de coton révèle durant des années. Procope lui-même explique le mode de sa propagation par cette remarque; que la maladie allait toujours de la côte de la mer dans l'intérieur du pays; qu'elle visitait successivement les îles et les montagnes les plus écartées; que les lieux qui avaient échappé à la fureur de son premier passage se trouvaient seuls exposés à la contagion de l'année suivante. Les vents peuvent disperser ce venir, subtil; mais si l'atmosphère n'est pas disposée à le recevoir, la peste expirera bientôt dans les climats froids ou tempérés. Telle était, à l'époque de Justinien, la corruption universelle de l'air, que le changement des saisons n'arrêta ou ne diminua pas la peste qu'on vit éclater la quinzième année du règne de ce prince. Sa première malignité se calma après quelque intervalle : elle languit et se ranima tour à tour; mais ce ne fut qu'après une période désastreuse de cinquante-deux ans, que l'espèce humaine recouvra la santé, ou que l'atmosphère redevint pure et salubre. Il ne nous reste pas de faits qui puissent établir des calculs ou même des conjectures sur le nombre d'hommes enlevés dans cette extraordinaire période de mortalité. Durant trois mois, cinq mille et ensuite dix mille personnes mouraient chaque jour à Constantinople; que la plupart des villes de l'Orient perdirent tous leurs habitants; et qu'en plusieurs cantons de l'Italie les blés et les raisins furent laissés se pourrir sur le sol. Le triple fléau de la guerre, de la peste et de la famine, accabla les sujets de Justinien; son règne est marqué d'une manière funeste par une diminution très sensible de l'espèce humaine, et quelques-uns des plus beaux pays du monde n'ont jamais pu réparer ce malheur.

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