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  Justinien  

1er avril 527 - 14 novembre 565

Euric roi des Visigoths La victoire contre Syagrius ou la bataille de Soissons Conversion de Clovis Défaite et soumission des Allemands ou la bataille de Tolbiac La bataille de Vouillé Conquête définitive de la Bourgogne La descente des Saxons en Bretagne Clovis roi des Francs Les Visigoths d'Espagne



Sources historiques : Edward Gibbon




527-565

Justinien empereur

Justinien empereur
Justinien
mosaïque de la basilique
Saint-Vital
Ravenne

Le règne de Justinien depuis son élévation jusqu'à sa mort a été de trente-huit ans, sept mois et treize jours. Le secrétaire de Bélisaire, le rhéteur Procope, que ses talents élevèrent au rang de sénateur et de préfet de Constantinople, a raconté avec soin les événements de ce règne, qui par leur nombre, leur variété et leur importance, méritent toute notre attention. Procope, tour à tour, courageux ou servile, enivré de la faveur ou aigri par la disgrâce, composa successivement l'histoire, le panégyrique et la satire de son temps. Les huit livres qui concernent la guerre des Perses, des Goths et des Vandales1, auxquels servent de suite les cinq livres d'Agathias sont dignes d'estime, et ils offrent une imitation heureuse et soignée des écrivains attiques, ou du moins des écrivains asiatiques de l'ancienne Grèce. Il dit ce qu'il a vu et ce qu'il a entendu, et s'exprime sur les diverses matières qu'il traite avec le ton libre et sûr d'un soldat, d'un homme d'Etat et d'un voyageur. Son style cherche toujours et atteint souvent la force ou l'élégance : ses réflexions, trop nombreuses, surtout dans les harangues, offrent une riche moisson de connaissances en politique; et l'historien, excité par la noble ambition de charmer et d'instruire la postérité, semble dédaigner les préjugés du peuple et la flatterie des cours. Les contemporains de Procope lurent ses écrits, et leur donnèrent des éloges. Il les déposa respectueusement au pied du trône; mais l'orgueil de l'empereur dut être blessé d'y voir louer un héros qui éclipsait toujours la gloire de son oisif souverain. L'esprit et la crainte d'un esclave subjuguèrent la noble dignité d'un homme indépendant; et pour obtenir son pardon et mériter une récompense le secrétaire de Bélisaire publia les six livres des Edifices impériaux. Il avait eu l'habileté de choisir un sujet brillant, dans lequel il pouvait faire ressortir le génie, la magnificence et la piété d'un prince qui, en qualité de conquérant et de législateur, avait surpassé les vertus puériles de Thémistocle et de Cyrus. L'adulateur, trompé dans ses espérances, se laissa peut-être aller au plaisir d'une vengeance secrète, et un coup d'oeil de faveur put le déterminer à suspendre ou à supprimer un libelle, où le Cyrus romain est plus qu'un odieux et méprisable tyran; où Justinien et sa femme Théodora ont sérieusement représentés comme des démons qui ont pris une forme humaine pour détruire le genre humain2. Ces honteuses variations ternissent sans doute la réputation de Procope, et nuisent à la confiance qu'il pourrait inspirer; toutefois, lorsqu'on a mis à l'écart ce que lui dicte sa malignité, on trouve que le fond de ses anecdotes, et même les faits les plus honteux dont il avait laissé entrevoir quelques-uns dans son histoire publique, ont appuyés sur la vraisemblance ou sur les témoignages authentiques et contemporains.

1. Dans les sept premiers livres, deux, de la guerre des Perses, deux de la guerre des Vandales et trois de la guerre des Goths, Procope a tiré d'Appien la division des provinces et des guerres. Quoique le huitième livre ait pour titre de la Guerre des Goths, c'est un supplément général qui contient toutes sortes de matières jusqu'à l'année 553. Agathias prend l'histoire à cette époque, et raconte les faits jusqu'en 559. Pagi, Critica, A. D. 579, n° 5.

2. On y dit que Justinien était un âne; qu'il ressemblait en tout à Domitien (Anecdot., c. 8); que les amants de Théodora furent chassés de son lit par des démons leurs rivaux; qu'on avait prédit son mariage avec un grand démon; qu'un moine vit un jour sur le trône le prince des démons à la place de Justinien; que les domestiques qui veillaient dans son appartement y aperçurent un visage sans traits marqués, un corps sans tête, qui marchait, etc. Procope déclare qu'il croyait, ainsi que ses amis, à tous ces contes diaboliques (c. 12).

5 août 527 - 28 juin 548

L'Impératrice Thédora

Justinien une fois élevé sur le trône, le premier acte de son autorité fut de la partager avec la femme qu'il aimait, la fameuse Théodora, dont l'étrange fortune ne peut être regardée comme le triomphe de la vertu des femmes. Sous le règne d'Anastase, le soin des bêtes farouches qu'entretenait la faction des Verts à Constantinople, était confié à Acacius, originaire de l'île de Chypre, et qu'on surnomma le maître des ours après sa mort, cet honorable emploi sortit de sa famille malgré la vigilance de sa veuve, qui avait eu soin de se ménager un second mari à qui elle voulait procurer l'emploi du premier. Acacius laissa trois filles, Comito1, Théodora et Anastasie : l'aînée n'avait pas plus de sept ans. Leur mère imagina de faire paraître un jour de fête solennelle, ces jeunes orphelines en habit de suppliantes, au milieu de l'amphithéâtre. La faction des Verts les reçut avec mépris, celle des Bleus avec compassion; et cette insulte, qui blessa profondément le coeur de Théodora, influa beaucoup par la suite sur l'administration de l'empire. Les trois soeurs, lorsque l'âge eut développé leur beauté, furent successivement dévouées aux plaisirs publics et particuliers du peuple de Byzance, et Théodora, après avoir paru sur le théâtre à la suite de Comito, en habit d'esclave et portant sur sa tête un siège pliant, eut enfin la permission de travailler pour son propre compte. Elle ne dansait pas, elle ne chantait pas, elle ne jouait pas de la flûte; et ses talents se bornaient à l'art de la pantomime; elle excellait dans les rôles bouffons, et dès qu'elle enflait ses joues, et que, prenant un ton et des gestes comiques, elle se plaignait des coups qu'elle avait reçus des éclats de rire et des applaudissements remplissaient le théâtre de Constantinople. Sa beauté obtenait des éloges plus flatteurs et donnait des plaisirs plus vifs. Ses traits avaient de la délicatesse et de la régularité; son teint un peu pâle, était cependant aminé d'une légère nuance d'incarnat; la vivacité de ses yeux exprimait sur-le-champ toutes les sensations; ses mouvements aisés développaient les grâces d'une fille élégante, quoique peu élevée; et l'amour ou l'adulation pouvait défier le pinceau du peintre et celui du poète de rendre l'incomparable perfection de ses formes. Mais tous ces charmes étaient avilis par sa facilité à les exposer en plein théâtre, et à les prostituer indistinctement à la multitude des citoyens et des étrangers de tous les rangs et de toutes les professions. L'heureux soupirant à qui elle avait promis une nuit de délices, était souvent chassé de son lit par un favori plus robuste et plus riche; et lorsqu'elle paraissait dans les rues, ceux qui voulaient éviter le scandale ou la tentation, avaient soin de fuir sa rencontre. L'historien satirique n'a pas rougi de décrire les scènes de nudité qu'elle osa offrir en plein théâtre. Après avoir épuisé tout ce que l'art peut ajouter aux plaisirs sensuels2, elle murmurait encore de la parcimonie de la nature; mais il faut jeter, sur ses murmures, sur ses plaisirs et sur ses raffinements, le voile du langage réservé aux érudits. Au milieu de ces honteux et méprisables triomphes, elle quitta la capitale pour accompagner Ecebole, Tyrien, qui venait d'obtenir le gouvernement de la Pentapole d'Afrique. Cette union dura peu, Ecebole éloigna bientôt une concubine infidèle ou trop dispendieuse. Arrivée à Alexandrie, elle s'y trouva réduite à une extrême misère; et dans sa route laborieuse vers Constantinople, la belle Cypriote fit sur son passage jouir de ses attraits toutes les villes de l'Orient, auxquelles elle se montra digne d'avoir reçu le jour dans l'île favorite de Vénus. Le libertinage de Théodora et d'odieuses précautions la garantirent du danger qu'elle aurait pu craindre. Elle devint cependant mère une fois, mais une seule fois. L'enfant, sauvé par son père, et élevé sous ses yeux en Arabie, apprit de lui, à sa mort, qu'il était fils d'une impératrice. Plein d'ambitieuses espérances et ne soupçonnant aucun danger, le jeune homme se hâta d'arriver à la cour, et il fut admis en présence de sa mère. Comme on ne le revit plus, même après la mort de Théodora, ce fut avec justice que la femme de Justinien fut exposée à l'affreux soupçon d'avoir étouffé, par un crime un secret si contraire sa gloire impériale.

1. Comito épousa par la suite Sittas, duc d'Arménie. Il pourrait se faire que Sittas fût le père, ou du moins que Comito fut la mère de l'impératrice Sophie. Les deux neuveux de Théodora, dont parlent quelques auteurs, étaient peut-être fils d'Anastasie. Aleman., p 30, 31.

2. Théodora surpassait la Crispa d'Ausone (epigr. 71), qui imitait le capitalis luxus des femmes de Nole. (Voyez Quintilien, Instit., VIII, 6 et Torrentius, ad Horat. Sermon., l. I, sat. 2, v. 101.) Elle fit un fameux souper, où environnée de trente esclaves, elle accorda ses faveurs à dix jeunes gens. Sa charité était universelle.
Et lassata viris, necdum satiata recessit.

5 août 525

Thédora épouse Justinien

Justinien empereur
Thédora
mosaïque de la basilique
Saint-Vital
Ravenne

Ce fut dans cet état de profonde abjection que d'après un songe ou quelque rêve de son imagination, elle conçut l'idée flatteuse qu'elle deviendrait l'épouse d'un puissant monarque : occupée de sa grandeur prochaine, elle quitta la Paphlagonie et revint à Constantinople. Elle prit, en habile comédienne, le maintien de la décence; habile à filer la laine, elle vécut honnêtement de son travail; elle affecta de mener une vie chaste et retirée dans une petite maison, dont elle fit ensuite un magnifique temple. Sa beauté, aidée de l'artifice ou du hasard, attira et captiva Justinien, alors patrice, qui exerçait déjà un empire absolu sous le nom de son oncle. Elle parvint peut-être à le tromper sur le prix de ses faveurs, qu'elle avait prodiguées si souvent aux hommes des classes les plus viles; peut-être enflamma-t-elle, d'abord par de modestes refus et ensuite par des caresses voluptueuses, les désirs d'un amant que son tempérament ou sa dévotion avait habitué à de longues veilles et à la plus sévère tempérance. Lorsque les premiers transports de Justinien furent calmés, Théodora sut conserver, par son caractère et son esprit, l'ascendant qu'elle avait acquis par ses charmes. Il se plut à relever et à enrichir l'objet de ses amours; il répandit à ses pieds les trésors de l'Orient; et le neveu de Justin, déterminé peut-être par des scrupules religieux, résolut de donner à sa concubine le caractère sacré de son épouse. Mais les lois de Rome défendaient, expressément le mariage d'un sénateur avec une femme déshonorée, par une extraction servile ou par la profession du théâtre. L'impératrice Lupicina ou Euphemia, née d'une famille de Barbares, de moeurs grossières, mais d'une vertu sans tache, ne voulait pas d'une prostituée pour sa nièce; Vigilantia elle-même, la mère de Justinien, remplie de frayeurs superstitieuses quoiqu'elle convint de l'esprit et de la beauté de Théodora, craignait que la légèreté et l'arrogance de cette artificieuse maîtresse ne corrompissent la piété ou ne troublassent le bonheur de son fils. L'inébranlable constance de Justinien triompha de ces obstacles. Il attendit patiemment la mort de l'impératrice; il méprisa les larmes de se mère, qui ne tarda pas à en mourir de douleur; et on publia, au nom de l'empereur Justin, une loi qui abolissait la sévère jurisprudence de l'antiquité. On laissait la possibilité d'un glorieux repentir (ce sont les termes de l'édit) aux femmes infortunées qui avaient prostitué leurs personnes sur le théâtre; et on leur permettait de contracter une union légale avec les plus illustres des Romains1. Cet édit d'indulgence fut bientôt suivi du mariage solennel de Justinien et de Théodora, dont la dignité s'éleva dans la proportion de celle de son amant; et dès que Justin eut revêtu son neveu de la pourpre, le patriarche de Constantinople plaça le diadème sur les têtes de l'empereur et de l'impératrice de l'Orient. Les honneurs que la sévérité des moeurs romaines avait pu accorder aux femmes des princes ne suffisaient pas à l'ambition de Théodora, ni à la passion de son mari. Il la plaça sur le trône avec le rang d'un collègue son égal et indépendant de lui, et dans le serment de fidélité qu'on exigea des gouverneurs des provinces, le nom de Théodora fut uni à celui de Justinien. L'Orient se prosterna devant le génie et la fortune de la fille d'Acacius, et la prostituée qui, en présence d'une foule innombrable de spectateurs, avait souillé le théâtre de Constantinople, fut, dans cette même ville, adorée comme une reine par de graves magistrats, des évêques orthodoxes, des généraux victorieux et des monarques captifs.

1. L'ancienne loi se trouve dans le Code de Justinien, l. V, tit. 5, leg. 7, tit. 27, leg. 1, à la date des années 336 et 454. Dans le nouvel édit publié l'an 521 ou 522, on eut la maladresse d'abolir seulement la clause des mulieres scenicæ, libertinæ tabernariæ. Voyez les Novelles 89 et 117, et un Rescript grec de Justinien aux évêques. Aleman., p. 41.

5 août 527 - 28 juin 548

Sa tyrannie

Ceux qui croient que la perte de la chasteté déprave entièrement le caractère d'une femme, prêteront une oreille avide à toutes ces invectives de la jalousie des individus ou du ressentiment populaire, qui, dissimulant les vertus de Théodora, ont exagéré ses vices et jugé sans pitié les dérèglements dans lesquels le soin et peut-être le goût avaient jeté la jeune courtisane. Elle refusa souvent, par un sentiment de pudeur ou de mépris, le servile hommage de la multitude; elle s'éloignait du grand jour de la capitale qu'elle ne pouvait plus souffrir; et elle passait la plus grande partie de l'année dans des palais et des jardins agréablement situés sur la côte de la Propontide et du Bosphore. Elle dévouait ses heures de loisir aux soins de sa beauté, soins prudents autant qu'agréables, aux plaisirs du bain et de la table et au sommeil qui prenait le matin et le soir une grande partie de son temps. Des favorites et des eunuques, dont elle satisfaisait les passions aux dépens de la justice, occupaient l'intérieur de son appartement. Les plus illustres personnages de l'Etat se pressaient à sa porte dans une antichambre sombre et renfermée; et lorsque enfin, après une longue et ennuyeuse attente, ils étaient admis à baiser ses pieds, ils éprouvaient, selon qu'elle était plus ou moins mal disposée, l'arrogance silencieuse d'une impératrice ou la légèreté capricieuse d'une comédienne. Si son avarice accumula des trésors immenses, on peut l'en excuser par l'idée des dangers auxquels l'eût exposée la perte de son époux, qui ne laissait pas pour elle d'alternative entre le trône et la mort. La crainte et l'ambition l'irritèrent peut-être contre deux généraux qui, durant une maladie de l'empereur, déclarèrent indiscrètement qu'ils n'étaient pas disposés à se soumettre au choix de la capitale; mais le reproche de cruauté, qui au reste ne s'accorde pas avec les vices plus doux de ses premières années, a imprimé sur sa mémoire une tache ineffaçable. Ses nombreux espions observaient et rapportaient avec zèle toutes les actions, toutes les paroles et tous les regards contraires à sa dignité. Ceux qu'ils accusaient étaient jetés dans ses prisons particulières, inaccessibles à la justice; et l'on disait qu'insensible à la voix de la prière et sans être émue de compassion, elle assistait à la torture ou à la fustigation de ses victimes. Quelques-unes de ses victimes infortunées expièrent dans des cachots malsains; d'autres après avoir perdu leur raison, leur fortune ou l'usage de leurs membres, furent rendus à la lumière pour être un vivant témoignage de la vengeance de Théodora, qui s'étendait pour l'ordinaire sur les enfants de ceux qu'elle avait soupçonnés ou opprimés; et lorsqu'elle avait prononcé la mort ou l'exil d'un évêque ou d'un sénateur, elle les livrait à un satellite de confiance, dont l'activité à exécuter sa commission était aiguillonnée par ces mots qu'il entendait de la propre bouche de l'impératrice : Si vous n'exécutez pas mes ordres, je le jure par celui qui vit à jamais, vous serez écorché.

5 août 527 - 28 juin 548

Ses vertus

Si l'hérésie n'eut pas souillé la foi de Théodora, sa dévotion exemplaire aurait pu expier, dans l'esprit des contemporains, son orgueil, son avarice et sa cruauté; mais si elle employa son crédit à calmer la fureur intolérante de l'empereur, le siècle actuel lui tiendra compte de sa religion, et aura beaucoup d'indulgence pour ses erreurs théologiques. Le nom de Théodora se trouve dans tous les établissements de piété ou de charité que fit Justinien; et on peut attribuer l'institution la plus bienfaisante de son règne à la compassion de l'impératrice pour les compagnes de son premier état, que le libertinage ou la misère, avaient jetées dans la prostitution. Un palais de la côte asiatique du Bosphore devint un couvent spacieux et magnifique; et elle y pourvût d'une manière libérale à la subsistance de cinq cents femmes qu'elle tira des rues et des mauvais lieux de Constantinople. On les y renferma à perpétuité, et la reconnaissance de la plupart d'entre elles pour la généreuse bienfaitrice qui les avait arrachées à la misère et au péché, fit oublier le désespoir de quelques-unes qui se précipitèrent dans la mer. Justinien lui-même vantait la prudence de Théodora, et il attribuait ses lois aux sages conseils de sa respectable épouse, qu'il regardait comme un présent de la Divinité. Elle déploya son courage au milieu du tumulte du peuple et des terreurs de la cour. Sa chasteté après son mariage parait incontestable, car ses plus implacables ennemis ne lui adressent pas le moindre reproche sur cet objet; et quoique la fille d'Acacius pût être rassasiée d'amour, on doit cependant quelques éloges à la fermeté de caractère qui lui fit sacrifier ses plaisirs ou ses habitudes au sentiment plus fort de son devoir ou de son intérêt. Malgré ses voeux et ses prières, elle n'eut jamais de fils légitime; et elle vit mourir en bas âge sa fille, seul fruit de son union avec Justinien. Son empire, cependant, sur l'esprit de l'empereur fut toujours absolu; elle conserva par son habileté ou par son mérite toute l'affection de son époux; et leurs brouilleries apparentes devinrent funestes dans tous les temps aux courtisans, qui les crurent sincères. Les débauches de sa jeunesse avaient peut-être altéré son tempérament; mais sa santé fut toujours délicate, et ses médecins lui ordonnèrent les bains chauds de Pythie. Le préfet au prétoire, le grand trésorier, plusieurs comtes et patriciens, et un brillant cortège de quatre mille personnes, la suivirent dans ce voyage. On répara les grands chemins à son approche; on éleva un palais pour la recevoir. En traversant la Bithynie, elle distribua des aumônes considérables aux églises, aux monastères et aux hôpitaux, à condition qu'ils imploreraient le ciel pour le rétablissement de sa santé. Enfin elle mourut d'un cancer (28 juin 548), la vingt-quatrième année de son mariage et la vingt-deuxième de son règne; et Justinien, qui, à la place, d'une comédienne prostituée, aurait pu choisir la plus pure et la plus noble femme de l'Orient, pleura sa perte comme irréparable.

527-565

Les factions du cirque

Hippodrome de Constantinople
Hippodrome de Constantinople

On peut remarquer une différence essentielle dans les jeux de l'antiquité. Les plus qualifiés des Grecs y jouaient un rôle, et les Romains n'y paraissaient que comme spectateurs. Le stade olympique était ouvert à la fortune, au mérite et à l'ambition; et si les candidats comptaient assez sur leur habileté et sur leur savoir, ils pouvaient marcher sur les traces de Diomède et de Ménélas, et conduire eux-mêmes leurs chevaux dans la carrière. Dix, vingt, quarante chars s'élançaient au même instant; le vainqueur obtenait une couronne de laurier, et des vers lyriques, plus durables que les monuments de marbre et d'airain, célébraient sa gloire, celle de sa famille et de son pays. Mais à Rome, le sénateur ou même le citoyen qui se respectait, aurait rougi de montrer dans le cirque sa personne ou ses chevaux. Les jeux se donnaient aux frais de la république, des magistrats ou des empereurs; mais on abandonnait les rênes des coursiers à des mains serviles; et si les profits d'un conducteur de char, chéri du peuple, excédaient quelquefois ceux d'un avocat, on doit les regarder comme une suite de l'extravagance publique, et le riche salaire d'une profession déshonorée.

Le prix ne se disputa d'abord qu'entre deux chars; le conducteur du premier était vêtu de blanc, et le second de rouge. On y ajouta ensuite deux autres chars, dont les livrées étaient un vert clair et un bleu de ciel; et les courses se répétant vingt-cinq fois, cent chars contribuaient le même jour à la pompe du cirque. Les quatre factions ne tardèrent pas à obtenir la sanction de la loi, et on leur supposa une origine mystérieuse. On dit que les quatre couleurs, adoptées sans dessein, venaient des divers aspects qu'offre la nature dans les quatre saisons; qu'elles représentaient les feux de la canicule, les neiges de l'hiver, les teintes foncées de l'automne et l'agréable verdure du printemps1. D'autres les faisaient venir des éléments et non des saisons, ils voulaient que la lutte du vert et du bleu figurât la lutte de la terre et de l'océan; que leurs victoires respectives annonçassent une récolte abondante ou une navigation heureuse : et ainsi les mutuelles hostilités des cultivateurs et des marins étaient à quelques égards, moins absurdes que l'aveugle fureur du peuple de Rome, qui dévouait sa vie et sa fortune à la couleur qu'il adoptait. Les princes les plus sages dédaignèrent et favorisèrent cette folie; mais les noms de Caligula, de Néron, de Vitellius, de Verus, de Commode, de Caracalla et d'Elagabale, furent inscrits sur la liste, soit des Bleus, soit des Verts : ils fréquentaient les étables de leur faction, applaudissaient à ses favoris, châtiaient ses antagonistes, et méritèrent l'estime de la population par leur penchant ou leur affectation à adopter ses goûts et ses habitudes. Tant que durèrent les spectacles à Rome, des querelles sanguinaires et tumultueuses troublèrent les fêtes publiques, et Théodoric, entraîné par la justice ou par l'affection, interposa son autorité en faveur des Verts contre la violence d'un consul et d'un patrice dévoués aux Bleus.

Constantinople adopta les folies de l'ancienne Rome sans adopter ses vertus; et les factions qui avaient agité le cirque, troublèrent l'Hippodrome avec une nouvelle fureur sous le règne d'Anastase, le fanatisme de religion accrut cette frénésie populaire; et les Verts, qui avaient en trahison caché des pierres et des poignards dans des paniers de fruits, massacrèrent, au milieu d'une fête solennelle, trois mille personnes de la faction des Bleus2. La contagion se répandit de la capitale dans les provinces et les villes de l'Orient et deux couleurs adoptées pour l'amusement du public, donnèrent lieu à deux factions puissantes et irréconciliables, qui ébranlèrent les fondements d'un gouvernement affaibli. Les dissensions populaires, fondées sur les intérêts les plus sérieux, sur les prétextes les plus saints ont, rarement égalé l'obstination de cette discorde, qui bouleversa des familles; divisa les amis et les frères, et excita les femmes, quoiqu'on ne les vît guère dans le cirque, à épouser les inclinations de leurs amants, ou à contrarier les inclinaisons de leurs maris. On foula aux pieds toutes les lois divines et humaines; et tant que l'une des factions était victorieuse, ses aveugles partisans paraissaient ne pas s'embarrasser de la misère individuelle ou des malheurs publics. On vit à Antioche et à Constantinople la licence de la démocratie sans la liberté de cette forme de gouvernement et pour arriver aux dignités civiles ou ecclésiastiques, l'appui de l'une des deux factions devint nécessaire. On imputa aux Verts un attachement secret à la famille ou à la secte d'Anastase. Les Bleus soutenaient avec fanatisme la cause de l'orthodoxie et de Justinien; et l'empereur reconnaissant protégea près de cinq années les désordres d'une faction dont les émeutes, dirigées à propos, intimidaient le palais, le sénat et les villes de l'Orient. Ceux-ci, enorgueillis de la faveur du prince, affectèrent, pour inspirer la terreur, un vêtement particulier, et dans la forme de celui des Barbares; ils adoptèrent la longue chevelure, les larges habits et les manches serrées des Huns; une démarche fière et une voix bruyante. Le jour, ils cachaient leurs poignards à deux tranchants; mais on les trouvait, la nuit, armés, et en troupes nombreuses, prêtes à toute espèce de violence et de rapines. Ces brigands dépouillaient et souvent assassinaient les Verts, et même les citoyens paisibles; et il était dangereux de porter des boutons et des ceintures d'or, ou de se montrer, après le coucher du soleil, dans les rues de la paisible capitale de l'Orient. Leur audace, accrue par l'impunité, osa pénétrer dans les maisons des particuliers; ils devenaient incendiaires, pour faciliter leur attaque ou cacher leurs crimes, aucun lieu ne mettait à l'abri de leurs insultes; le sang innocent était versé sans scrupule pour satisfaire leur avarice ou leur vengeance; des meurtres atroces souillaient les églises et les autels, et les assassins se vantaient de leur adresse à donner la mort d'un seul coup de leur poignard. La jeunesse dissolue de Constantinople se rangea du parti auquel était permis le désordre. Les lois gardaient le silence, les liens de la société civile étaient relâchés : on forçait les créanciers à rendre leurs titres; les juges à révoquer leurs arrêts, les maîtres à affranchir leurs esclaves, les pères à fournir aux profusions de leurs enfants, et de nobles matrones à se prostituer à leurs domestiques : on enlevait des bras de leurs parents de jeunes garçons d'une figure agréable : on attentait à la pudeur des femmes sous les yeux de leurs maris, et quelques-unes se tuèrent pour échapper à l'infamie3. Les Verts, persécutés par leurs ennemis et abandonnés par les magistrats, se crurent permis de pourvoir eux-mêmes à leur propre défense, et peut-être d'user de représailles; mais ceux qui survécurent au combat furent traînés sur un échafaud; d'autres se réfugièrent dans les bois et les cavernes, d'où ils ne sortaient que pour vivre aux dépens de cette société qui, les avait chassés de son sein. Ceux des ministres de la justice qui se montrèrent assez courageux, pour punir les crimes et braver le ressentiment des Bleus furent les victimes de l'imprudence de leur zèle. Un préfet de Constantinople chercha un asile à Jérusalem; un comte de l'Orient fut ignominieusement battu de verges, et un gouverneur de Cilicie fut pendu, par ordre de Théodora, sur le tombeau de deux assassins qu'il avait condamnés pour le meurtre d'un de ses valets et un attentat contre sa propre vie. Un ambitieux peut se flatter de trouver, dans les désordres publics le fondement de son élévation; mais il est de l'intérêt autant que du devoir d'un souverain de maintenir l'autorité des lois. Le premier édit de Justinien, renouvelé souvent et exécuté quelquefois, annonce une ferme résolution de soutenir les innocents et de châtier les coupables sans aucune distinction de titres ou de couleurs; mais les affections secrètes, les habitudes et les craintes de l'empereur firent toujours pencher du côté des Bleus la balance de la justice. Après une apparence de combat, son équité se soumit sans répugnance à l'implacable ressentiment de Théodora, et l'impératrice n'oublia ou ne pardonna jamais les insultes qu'avait reçues la comédienne. Justin le jeune annonça, en montant sur le trône, qu'il rendrait à tous justice impartiale et rigoureuse; il condamna d'une manière indirecte la partialité du règne précédent. Bleus, disait-il, souvenez-vous que Justinien n'est plus; Verts, il existe toujours.

1. Les Albati, les Russati, les Prasini et les Veneti, représentent les quatre saisons, selon Cassiodore (Var., III, 51), qui emploie beaucoup d'esprit et d'éloquence pour expliquer ce prétendu mystère. Les trois premiers mots peuvent être rendus par les Blancs, les Rouges et les Verts. Celui de Venetus équivaut, dit-on, à Caeruleus, qui a des acceptions diverses et qui est vague. Il signifie proprement la couleur du ciel réfléchie dans la mer; mais la nécessité et l'usage obligent d'employer ici le mot de bleu comme un terme équivalent. Voyez Robert Etienne, sub voce, et Speince's Polymetis, p. 228.

2. Marcellin, in Chron., p 47. Au lieu du mot vulgaire veneta, il emploie les termes plus relevés de coculæ et de corealis. Baronius (A. D. 501, n° 4, 5, 6) croit que les Bleus étaient orthodoxes, tandis que Tillemont s'irrite contre cette supposition, et ne peut concevoir que des hommes tués dans un spectacle soient des martyrs. Hist. des Empereurs, t. IV, p. 554.

3. Une femme, dit Procope, qui fut enlevée et presque violée par un Bleu, se précipita dans le Bosphore. Les évêques de la seconde Syrie (Aleman., p. 26) racontent avec douleur un suicide du même genre, que l'on peut appeler, comme on voudra, la gloire ou le crime de la chasteté. Ils nomment l'héroïne.

Janvier 532

La sédition de Nika

Une sédition qui réduisit en cendres presque toute la ville de Constantinople, n'avait eu d'autre cause que la haine mutuelle et la réconciliation momentanée des deux factions. La cinquième année de son règne, Justinien célébra la fête des ides de janvier : les clameurs des Verts mécontents ne cessaient de troubler les jeux. L'empereur, jusqu'à la vingt-deuxième course, sut se contenir dans une silencieuse gravité. A la fin, n'étant plus maître de son impatience, il commença par quelques mots dits avec violence, et par l'organe d'un crieur, le plus singulier dialogue qui ait jamais eu lieu entre un prince et ses sujets. Les premiers cris furent irrespectueux et modestes : les chefs accusèrent d'oppression les ministres subalternes, et souhaitèrent à l'empereur une longue vie et des victoires. Insolents, s'écria Justinien, soyez patients et attentifs; juifs, samaritains et manichéens, gardez le silence. Les Verts essayèrent encore d'exciter sa compassion : Nous sommes pauvres, s'écrièrent-ils, nous sommes innocents, nous sommes opprimés, nous n'osons nous montrer dans les rues; une persécution générale accable notre parti et notre couleur; nous consentons à mourir, empereur, mais nous voulons mourir par vos ordres et à votre service. Mais les invectives violentes et partiales continuaient à sortir de la bouche de l'empereur, dégradant à leurs yeux la majesté de la pourpre, ils abjurèrent leur serment de fidélité envers un prince qui refusait la justice à son peuple, ils regrettèrent que le père de Justinien eût reçu le jour; ils chargèrent son fils des noms insultants d'homicide, d'âne, et de tyran perfide. Méprisez-vous la vie ? s'écria le monarque indigné. A ces mots, des Bleus se levèrent avec fureur; l'Hippodrome retentit de leurs voix menaçantes; et leurs adversaires, abandonnant une lutte inégale, remplirent les rues de Constantinople de terreur et de désespoir. Dans cet instant de crise, sept assassins des deux factions, condamnés par le préfet, étaient promenés dans les rues de la ville, pour être conduits ensuite dans le faubourg de Péra où on devait les exécuter. Quatre d'entre eux furent décapités sur-le-champ : on en pendit un cinquième; mais la corde qui attachait au gibet les deux autres, rompit, et ils tombèrent à terre. La population applaudit à leur délivrance; les moines de Saint-Conon sortirent d'un couvent voisin, et les plaçant dans un bateau, les conduisirent dans le sanctuaire de leur église. L'un de ces criminel appartenant aux Verts, et l'autre aux Bleus, la cruauté du tyran ou l'ingratitude du protecteur irrita également les deux factions, qui se réunirent momentanément pour mettre les deux victimes en sûreté et satisfaire leur vengeance. Le préfet voulut arrêter ce torrent séditieux; on réduisit son palais en cendres, on massacra ses officiers et ses gardes, on força les prisons et on rendit la liberté à des scélérats qui n'en pouvaient user que pour la ruine de la société. Des troupes envoyées au secours du magistrat civil eurent à combattre une multitude d'hommes armés dont le nombre et l'audace augmentaient d'un moment à l'autre; et les Hérules, les plus farouches des Barbares à la solde de l'empire, renversèrent les prêtres et les reliques qu'une imprudente piété avait fait intervenir pour séparer les combattants. Le peuple, irrité par ce sacrilège, se battit avec fureur pour la cause de Dieu : les femmes, placées aux fenêtres et sur les toits, lançaient des pierres sur la tête des soldats; ceux-ci jetaient contre les maisons des tisons enflammés, et l'incendie allumé, soit par les mains des citoyens, soit par celles des étrangers, s'étendit sans obstacle sur toute la ville. Le feu dévora la cathédrale appelée Sainte-Sophie, les bains de Zeuxippe, une partie du palais, depuis la première entrée jusqu'à l'autel de Mars, et le long portique, depuis le palais jusqu'au Forum de Constantin. Un grand hôpital fut réduit en cendres avec tous les malades; une multitude d'églises et de beaux édifices furent entièrement détruits, et une quantité considérable d'or et d'argent se trouva réduite en fusion ou devint la proie des voleurs. Les citoyens les plus riches et les plus prudents, fuyant cette scène d'horreur et de désolation, traversèrent le Bosphore et gagnèrent la côte d'Asie : durant cinq jours Constantinople fut abandonnée aux factions dont le mot de ralliement, Nika (sois vainqueur), est devenu le nom de cette mémorable sédition.

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Détresse de Justinien

Tant que la discorde avait régné parmi les factions, les Bleus triomphants et les Verts découragés avaient paru voir les désordres de l'Etat avec la même indifférence. Elles se réunirent pour censurer la mauvaise administration de la justice et des finances, et les deux ministres qui répondaient des opérations du gouvernement. L'artificieux Tribonien et l'avide Jean de Cappadoce, furent dénoncés hautement comme les auteurs de la misère publique. On aurait dédaigné les paisibles murmures du peuple; mais on les écouta avec attention au moment où les flammes consumèrent la ville. L'empereur renvoya sur-le-champ le questeur et le préfet, qui furent remplacés par deux sénateurs d'une intégrité sans reproche. Après ce sacrifice fait à l'opinion publique, Justinien se rendit à l'Hippodrome pour y avoués ses erreurs et recevoir des marques du repentir de ses sujets reconnaissants : mais voyant que ces serments, quoique prononcés sur les saints Evangiles, laissaient encore de la défiance, la frayeur le saisit, et il gagna précipitamment la citadelle du palais. Alors on attribua l'opiniâtreté de l'émeute à une conspiration secrète dirigée par des vues ambitieuses : on crut que les insurgeants, surtout les Verts, avaient reçu des armes et de l'argent d'Hypatius et de Pompée, qui ne pouvaient ni oublier avec honneur ni se souvenir sans crainte qu'ils étaient neveux de l'empereur Anastase. Le monarque, capricieux et inquiet, leur ayant montré de la confiance et les ayant ensuite disgraciés pour leur pardonner bientôt, ils s'étaient présentés en fidèles serviteurs au pied du trône; où ils furent détenus en otages durant les cinq jours de l'émeute. Les craintes de Justinien l'emportèrent à la fin sur sa prudence; et ne voyant plus Hypatius et Pompée que comme des espions et peut-être comme des assassins, il leur ordonna sévèrement de sortir du palais. Après lui avoir représenté vainement que l'obéissance pouvait les conduire à un crime involontaire, ils se retirèrent dans leurs maisons. Le matin du sixième jour, Hypatius se vit environné, et saisi par le peuple qui, sans égard pour sa vertueuse résistance et les larmes de sa femme, transporta son nouveau favori au Forum de Constantin, où, au défaut d'une couronne, on plaça sur sa tête un riche collier. Si l'usurpateur, qui se fit ensuite un mérite de ses délais, eût alors adopté l'avis du sénat et pressé la fureur de la multitude, l'irrésistible effort de ses partisans aurait détrôné Justinien. Le palais de Byzance jouissait d'une libre communication avec la mer : des navires attendaient au bas de l'escalier des jardins, et l'on avait résolu secrètement de conduire l'empereur, sa famille et ses trésors, dans un lieu sûr, à quelque distance de la capitale.

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Fermeté de Théodora

Justinien était perdu, si cette femme prostituée qu'il avait élevée du théâtre sur le trône, n'eût pas en ce moment oublié la timidité de son sexe comme elle en avait abjuré les vertus. Dans un conseil où assistait Bélisaire, la seule Théodora montra le courage d'un héros; seule, sans craindre de s'exposer par la suite à la haine de l'empereur, elle pouvait le sauver du danger imminent auquel l'exposaient ses indignes frayeurs. Quand il ne resterait, lui dit-elle, d'autre expédient que la fuite, je dédaignerais encore de fuir. Nous sommes tous, en naissant, condamnés à la mort; mais, ceux qui ont porté la couronne ne doivent jamais survivre à la perte de leur dignité, et de leur empire. Je prie le ciel qu'on ne me voie pas un seul jour sans mon diadème et sans la pourpre : que la lumière du jour cesse pour moi lorsqu'on cessera de me saluer du nom de reine. César, si vous êtes déterminé à prendre la fuite, vous possédez des trésors; voilà la mer, et vous avez des vaisseaux; mais craignez que l'amour de la vie ne vous expose à un exil misérable et à une mort ignominieuse. Pour moi j'adopte cette maxime de l'antiquité, que le trône est un glorieux sépulcre. La fermeté d'une femme rendit à Justinien et à son conseil le courage de délibérer et d'agir; et le courage découvre bientôt des ressources dans les situations les plus désespérées. On adopta un moyen aisé et décisif; on fit revivre l'animosité des factions : les Bleus, s'étonnèrent de la criminelle folie qui, sur une légère injure, les avait entraînés à conspirer avec leurs implacables ennemis, contre un bienfaiteur généreux et affectionné; ils proclamèrent de nouveau le nom de Justinien, et les Verts furent laissés seuls dans l'Hippodrome, avec leur nouvel empereur. La fidélité des gardes était incertaine; mais Justinien avait d'ailleurs trois mille vétérans formés, dans les guerres de la Perse et d'Illyrie, à la valeur et à la discipline. Ils se séparèrent en deux divisions, sous les ordres de Bélisaire et de Mundus, sortirent en silence du palais, se firent un chemin à travers des passages obscurs, au milieu des flammes mourantes et des édifices qui s'écroulaient, et parurent au même instant aux deux portes de l'Hippodrome. Dans cet espace resserré, une multitude effrayée et en désordre ne pouvait résister à une attaque régulière; les Bleus voulurent signaler leur repentir; ils ne firent ni distinction, ni quartier et on calcule que le massacre de cette journée s'éleva à plus de trente mille personnes. Hypatius, arraché de son trône, et son frère Pompée, furent conduits aux pieds de l'empereur : ils implorèrent sa clémence, mais leur crime était manifeste, leur innocence douteuse, et Justinien avait été trop effrayé pour pardonner. Le lendemain, les deux neveux d'Anastase, et dix-huit de leurs complices patriciens ou consulaires furent exécutés secrètement par les soldats; on jeta leurs corps dans la mer, leurs palais furent rasés et leurs bien confisqués. Un arrêt condamna, plusieurs années, l'Hippodrome à un lugubre silence; mais avec le rétablissement des jeux1, on vit recommencer les mêmes désordres; et les factions des Bleus et des Verts continuèrent à troubler le repos du souverain et la tranquillité de l'empire d'Orient.

1. Marcellin dit vaguement innumeris populis in circo trucidatis. Procope compte qu'on immola trente mille victimes. Théophane dit qu'on en égorgea trente-cinq mille; ce nombre a augmenté depuis jusqu'à quarante sous la plume de Zonare.

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Agriculture et manufactures

Rome était redevenue barbare; mais l'empire comprenait toujours les nations qu'elle avait conquises au-delà de la mer Adriatique jusqu'aux frontières de l'Ethiopie et de la Perse. Justinien donnait des lois à soixante-quatre provinces et à neuf cent trente-cinq villes; ses domaines jouissaient de tous les avantages du sol, de la situation et du climat, et les arts n'avaient cessé d'étendre leurs progrès le long des côtes de la Méditerranée et des bords du Nil de l'ancienne Troie à la Thèbes d'Egypte. L'abondance de l'Egypte avait fourni des secours à Abraham. Ce même pays, compris dans une étroite étendue de terrain fort peuplée, pouvait encore, sous le règne de Justinien, envoyer à Constantinople deux cent soixante mille quarters de blé; et la capitale de l'Orient était approvisionnée par les manufactures de Sidon, célébrées quinze siècles auparavant par Homère. Loin que deux mille récoltes eussent épuisé la force de la végétation, elle se renouvelait et acquérait une nouvelle vigueur par une savante culture, par de fertiles engrais et par des repos bien ménagés. La race des animaux domestiques était très nombreuse; les générations successives avaient accumulé les plantations, les édifices et tous ces ouvrages de luxe ou ces instruments de travail, dont la durée excède le terme de la vie humaine. La tradition conservait et l'expérience simplifiait la pratique des arts mécaniques; la division du travail et la facilité des échanges enrichissaient la société, et un millier de mains travaillaient pour le logement, les habits et la table de chaque Romain. On a pieusement attribué aux dieux l'invention du métier de tisserand et de la quenouille; mais dans tous ces siècles l'homme, pour se couvrir et se parer, a exercé son industrie sur des productions animales et végétales, sur les poils, sur les peaux, sur la laine, sur le lin, sur le coton et enfin sur la soie. On avait appris à les imprégner de couleurs durables, et d'habiles pinceaux ajoutaient un nouveau prix aux étoffes qui sortaient des mains du fabricant. On suivait la fantaisie et la mode dans le choix de ces couleurs qui imitent la beauté de la nature. Mais la pourpre foncée qu'on tirait d'un coquillage était réservée à la personne sacrée de l'empereur, à l'usage du palais1, et les sujets ambitieux qui osaient usurper cette prérogative du trône encouraient la peine du crime de lèse-majesté.

La soie sort en un long fil des intestins d'une chenille, qui en compose le tombeau doré d'où elle s'élance ensuite sous la forme d'un papillon. Jusqu'au règne de Justinien, on ne connu pas, hors de la Chine, les vers à soie qui se nourrissent des feuilles du mûrier blanc; les chenilles du pin, du chêne et du frêne étaient communes dans les forêts de l'Asie et de l'Europe; mais leur éducation étant plus difficile et la production de leur soie plus incertaine, on les négligeait partout, excepté dans la petite île de Céos, près de la côte de l'Attique. On y formait de leur fil une gaze légère; et ces gazes, inventées par une femme pour l'usage de son sexe, furent longtemps admirées dans l'Orient et à Rome. Quoique les vêtements des Mèdes et des Assyriens donnent lieu à des conjectures sur cet objet, Virgile est le premier qui ait indiqué expressément la douce laine qu'on tirait des arbres des Seres ou des Chinois; et la connaissance d'un insecte précieux, le premier ouvrier du luxe des nations, rectifia peu à peu cette erreur bien naturelle et moins étonnante que la vérité. Les plus graves d'entre les Romains se plaignaient, sous le règne de Tibère, de l'usage des étoffes de soie; et Pline a condamné, en style recherché, mais énergique, cette soif de l'or qui mène l'homme jusqu'aux extrémités de la terre pour exposer aux yeux du public des vêtements qui ne vêtissent pas et des matrones nues quoique habillées. Un vêtement qui laissait voir le contour des formes ou la couleur de la peau, satisfaisait la vanité ou excitait les désirs. Les Phéniciennes effilaient quelquefois le tissu serré des étoffes de la Chine; elles donnaient ensuite aux fils une contexture plus lâche; elles y mêlaient du lin et multipliaient ainsi les matières précieuses. Deux siècles après le temps de Pline, l'usage des étoffes composées ou mélangées de soie était encore réservé aux femmes; mais les riches citoyens de Rome et des provinces imitèrent peu à peu l'exemple d'Elagabale, le premier qui, par ces habits, avait la dignité impériale et la qualité d'homme. Aurélien se plaignait de ce qu'une livre de soie coûtait à Rome douze onces d'or; mais les fabriques s'accrurent avec les consommations, et l'augmentation des fabriques en diminua le prix. Si le hasard ou le monopole portèrent quelquefois la valeur des soies au-dessus du prix que nous venons d'indiquer, les manufacturiers de Tyr et de Béryte se virent aussi bien souvent obligés par les mêmes causes de se contenter du neuvième de ce prix extravagant. Il fallut qu'une loi prescrivit la différence qui devait se trouver entre l'habillement des comédiennes et celui des sénateurs; et les sujets de Justinien, consommaient la plus grande partie des soies qu'ils tiraient de la Chine : ils connaissaient mieux encore un coquillage de la Méditerranée, appelé la pinne marine. La belle laine ou les fils de soie qui attachent aux rochers le coquillage d'où se tire la perle, n'est guère employée aujourd'hui qu'à des ouvrages de curiosité; et un empereur romain donna aux satrapes d'Armènie une robe composée de cette singulière matière2.

1. La découverte de la cochenille, etc., a donné à nos couleurs une grande supériorité sur celle des anciens. Leur pourpre royale avait une odeur très forte et une teinte aussi foncée que le sang de boeuf. Obscuritas rubens, dit Cassiodore (Var. I, 2), nigredo sanguinea. Le président Goguet (Origine des Lois et des Arts, part II, l. II, c. 2, p. 184-215) procurera de l'amusement et de la satisfaction aux lecteurs.

2. On trouve la pinne marine près de Smyrne, en Sicile, en Corse et à Minorque. On fit présent au pape Benoît XIV d'une paire de gants fabriqués avec des fils de ce coquillage.

527-565

Importation des soies de Chine

Une marchandise qui renferme un grand prix dans un petit volume, supporte les frais d'un transport par terre, et les caravanes traversaient en deux cent quarante-trois jours toute l'Asie, de la mer de la Chine à la côte de Syrie. Les négociants de la Perse se rendaient aux foires d'Arménie et de Nisibis, et livraient la soie aux romains : mais ce commerce, que gênaient, en temps de paix, l'avarice et la jalousie, se trouvait absolument interrompu par les longues guerres que se livraient les monarchies rivales. Le grand roi comptait fièrement la Sogdiane et la Sérique parmi les provinces de son empire; mais l'Oxus était la borne de ses domaines, et les utiles échanges que faisaient ses sujets avec les Sogdoites dépendaient de la volonté de leurs vainqueurs, les Huns blancs et les Turcs, qui donnèrent successivement des lois à ce peuple industrieux. Cependant la domination de ces peuples conquérants ne put anéantir l'agriculture et le commerce dans un pays qui passe pour l'un des quatre jardins de l'Asie. Les villes de Samarcande et de Bochara sont bien situées pour le commerce de ces diverses productions, et leurs négociants achetaient des Chinois les soies écrues ou manufacturées, qu'ils conduisaient en Perse pour l'usage de l'empire romain. L'orgueilleuse capitale de la Chine recevait les caravanes des Sogdiens comme des ambassades de royaumes tributaires; et lorsque ces caravanes revenaient saines et sauves dans leur patrie, un bénéfice exorbitant les récompensait de ce hasardeux voyage; mais la route difficile et périlleuse de Samarcande à la première ville du Chensi, ne pouvait se faire en moins de soixante, quatre-vingts ou cent jours. Dès qu'elles avaient passé le Jaxartes, elles entraient dans le désert; et les hordes vagabondes qu'on y trouve, à moins qu'elles ne fussent contenues par des armées et des garnisons, ont toujours regardé comme un gain légitime le butin qu'elles faisaient sur les citoyens et les voyageurs. Afin d'échapper aux voleurs tartares et aux tyrans de la Perse, les marchands de soie se portaient plus au Sud; ils traversaient les montagnes du Tibet, descendaient le Gange ou l'Indus, et attendaient patiemment dans les ports du Guzerate et de la côte de Malabar, les vaisseaux que l'Occident y envoyait tous les ans1. Les dangers du désert paraissaient moins à craindre que la fatigue, la faim et la perte de temps qu'occasionnait cette route. On la prenait rarement : le seul Européen qui ait suivi ce chemin, peu fréquenté, s'applaudit de sa diligence, sur ce que neuf mois après son départ de Pékin, il arriva à l'embouchure de l'Indus. L'Océan offrait cependant une libre communication aux différents peuples de la terre : du grand fleuve au tropique du Cancer, les empereurs du Nord avaient subjugué et civilisé les provinces de la Chine. Au commencement de l'ère chrétienne, on y voyait une grande population, une foule de villes, et une multitude innombrable de mûriers et de vers à soie; et si les Chinois, avec leur connaissance de la boussole, avaient possédé le génie des Grecs et des Phéniciens, ils auraient étendu leurs découvertes sur tout l'hémisphère méridional. Les travaux et les succès de leurs ancêtres égalèrent peut-être ceux de la génération actuelle; et leur navigation a pu s'étendre des îles du Japon au détroit de Malacca, que l'on peut appeler les colonnes de l'Hercule oriental. Ils pouvaient, sans perdre de vue la terre, cingler le long de la côte jusqu'à l'extrémité du promontoire d'Achin, où abordent chaque année dix ou douze vaisseaux chargés des productions, des ouvrages et même des ouvriers de la Chine. L'île de Sumatra et la péninsule opposée sont légèrement indiquées par d'anciens auteurs comme les régions de l'or et de l'argent; et les villes commerçantes nommées dans la géographie de Ptolémée, font assez connaître que les mines seules ne composaient pas la richesse des peuples de l'Orient. La distance directe entre Sumatra et Ceylan est d'environ trois cents lieues. Les navigateurs chinois et indiens suivaient le vol des oiseaux et les vents périodiques; ils traversaient l'Océan sans danger sur des bâtiments carrés, dont les bordages étaient réunis, non pas avec du fer, mais avec de la grosse filasse de coco. Deux princes ennemis partageaient l'empire de Ceylan, qui a porté le nom de Serendib ou de Taprobane : l'un possédait les montagnes, les éléphants et les brillantes escarboucles; l'autre jouissait des richesses plus solides de l'industrie domestique, du commerce étranger, et du havre très étendu de Trinquemale, d'où partaient les flottes de l'Orient, et où abordaient celles de l'Occident. Les Indiens et les Chinois qui faisaient le commerce de la soie, et qui avaient recueilli dans leurs voyages l'aloès, les clous de girofle, la muscade et le bois de sandal, entretenaient dans cette île, située à une égale distance de leur patrie respective, un commerce avantageux avec les habitants du golfe Persique. Les peuples du grand roi exaltaient sans contradiction son pouvoir et sa magnificence; et le Romain qui confondit leur vanité en mettant à côté de leur misérable monnaie une belle médaille d'or de l'empereur Anastase, s'était rendu à Ceylan, en qualité de simple passager sur un navire éthiopien.

1. Les chemins qu'on suivait pour venir de la Chine dans la Perse et l'Indoustan, se trouvent dans les Relations de Hackluyt et de Thevenot (les ambassadeurs de Sharokh, Antoine Jenkinson, le père Greuber, etc.). Voyez aussi Hanway's Travels, vol. I, p 345-357. Le gouverneur de nos établissements dans le Bengale, a fait partir dernièrement des voyageurs qui ont cherché une communication par le Tibet.


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527-565

Les vers à soie s'introduisent dans la Grèce

Clovis tue Alaric II
Clovis tue Alaric II
Miniature du XVème siècle
Bibliothèque nationale de France, Paris

La soie étant devenue un objet de première nécessité, Justinien s'indigna de voir les Perses maîtres sur terre et sur mer du monopole de cet article important, et une nation idolâtre et ennemie s'enrichir aux dépens de son peuple. Sous un gouvernement actif, le commerce de l'Egypte et la navigation de la mer Rouge, tombés avec la prospérité de l'empire se seraient rétablis, et les navires romains seraient allés acheter de la soie dans les ports de Ceylan, de Malacca, et même de la Chine. L'empereur n'eut pas de si grandes idées, il demanda les secours de ses alliés chrétiens, les Ethiopiens de l'Abyssinie, qui avaient acquis depuis peu l'art de la navigation, l'esprit du commerce, et le port d'Adulis, où l'on apercevait encore les trophées d'un conquérant grec. En longeant la côte d'Afrique pour chercher de l'or, des émeraudes et des aromates, ils s'avancèrent jusqu'à l'équateur; mais ils eurent la sagesse d'éviter la concurrence inégale que leur proposait Justinien; ils sentirent que les Persans, plus voisins des marchés de l'Inde, avaient trop d'avantages, et l'empereur supportait patiemment cette contrariété, lorsqu'un événement inattendu vint combler ses voeux. On avait prêché l'Evangile aux Indiens; un évêque gouvernait déjà sur la côte de Malabar les chrétiens de saint Thomas; on trouvait aucune église à Ceylan, et les missionnaires suivaient les pas du commerce jusqu'à l'extrémité de l'Asie. Deux moines persans avaient fait un long séjour à la Chine, peut-être à Nankin, résidence d'un monarque livré aux superstitions étrangères, et qui recevait alors une ambassade de l'île de Ceylan. Au milieu de leurs pieux travaux, ils examinèrent d'un oeil curieux le vêtement ordinaire des Chinois, les manufactures de soie et les myriades de vers à soie, dont l'éducation, soit sur les arbres, soit dans les maisons, avait été confiée jadis aux soins des reines. Ils découvrirent bientôt qu'il était impossible de transporter un insecte d'une si courte vie, mais que ses oeufs pourraient en multiplier la race dans un climat éloigné. La religion ou l'intérêt fit plus d'impression sur les moisies persans que l'amour de leur patrie. Arrivés à Constantinople après un long voyage, ils communiquèrent leur projet à l'empereur, et les dons et les promesses de Justinien, les excitèrent à suivre leur entreprise. Les historiens de ce prince ont : mieux aimé raconter en détail une campagne au pied du mont Caucase, que les travaux de ces missionnaires du commerce qui retournèrent à la Chine, trompèrent un peuple jaloux, et après avoir caché dans une canne des oeufs de vers à soie, rapportèrent en triomphe ces dépouilles de l'Orient. Ils dirigèrent l'opération par laquelle, dans la saison convenable, on fit éclore les oeufs au moyen de la chaleur du fumier; on nourrit les vers avec des feuilles de mûrier; ils vécurent et travaillèrent sous un climat étranger : on conserva un assez grand nombre de chrysalides pour en propager la race; et on planta des arbres qui devaient fournir à la subsistance des nouvelles générations. L'expérience et la réflexion corrigèrent les erreurs qui avaient accompagné une première tentative; et les ambassadeurs, de la Sogdiane avouèrent, sous le règne suivant, que les Romains n'étaient pas inférieurs aux Chinois dans l'art d'élever les vers et de travailler les soies1; deux points sur lesquels l'industrie de l'Europe moderne a surpassé la Chine et Constantinople. Si au lieu de nous apporter au sixième siècle les vers à soie; on nous eût donné l'art de l'imprimerie, que les Chinois, connaissaient déjà à cette époque, on eût conservé les comédies de Ménandre, et les décades entières de Tite-Live. Des connaissances plus étendues sur les diverses parties du globe auraient du moins perfectionné la théorie des sciences; mais les chrétiens travaillaient à tirer des textes de l'Ecriture, leurs connaissances géographiques, et l'étude de la nature était regardée comme la preuve la plus certaine d'incrédulité : la foi des orthodoxes bornait le monde habitable, à l'une des zones tempérées, et représentait la terre comme une surface oblongue, dont la longueur occupait quatre cents jours de voyage, la largeur deux cents, et qui était environnée de la mer, et couverte de cristal solide du firmament2.

1. Procope (l. VIII, Goth., V, c. 17); Théophane, Byzant. apud Phot. (Cod. 84, p. 38); Zonare (tom. II, l. XIV, p. 69). Pagi (t. II, p. 602) dit que cette mémorable importation eut lieu l'an 552, Menander (in Excerpt. legat., page 107) parle de l'admiration des Sogdoites; et Théophylacte Simocatta (l. VII, c. 9) décrit, d'une manière confuse, les deux royaumes rivaux de la Chine où se faisait la soie.

2. Cosmas, surnommé Indicopleustes ou le Navigateur indien, fit son voyage vers l'an 522, et composa à Alexandrie, entre l'année 535 et l'année 547, sa Topographie chrétienne (Montfaucon, Profat., c. 1), où il réfute l'opinion impie de ceux qui pensaient que la terre est un globe. Photius avait lu cet ouvrage (Cod. 36, p. 9, 10), où l'on trouve les préjugés d'un moine et les lumières d'un marchand. Melchisedec Thevenot (Relations curieuses, part. I) a donné en français et en grec la partie la plus précieuse du voyage de Cosmas; et le père Montfaucon a publié depuis le voyage entier (Nova Collectio patrum, Paris, 1707, 2 vol. in-fol., t. II, p. 113-346); mais cet éditeur théologien a été sans doute un peu honteux de n'avoir pas aperçu que Cosmas était nestorien; ce qu'a découvert La Croze (Christianisme des Indes, t. I, p. 40-56).

527-565

L'Economie de l'Empire d'Orient

Le malheur des temps et la mauvaise administration de Justinien mécontentaient ses sujets. L'Europe était inondée de Barbares, et l'Asie de moines : la pauvreté de l'Occident décourageait le commerce et les manufactures de l'Orient. Les inutiles serviteurs de l'Eglise, de l'Etat et de l'armée, consumaient les fruits du travail sans rien ajouter à la richesse de la nation; et les capitaux, fixes ou circulants qui composent cette richesse, décrurent avec rapidité. L'économie d'Anastase avait soulagé la misère publique, et ce sage empereur avait accumulé un immense trésor dans le temps même où il affranchissait son peuple des taxes les plus odieuses et les plus oppressives. On le félicita de toutes parts sur l'abolition de l'or d'affliction, taxe personnelle levée sur l'industrie du pauvre, et qui parait cependant avoir été plus insupportable par sa forme que par sa nature, puisque dix mille ouvriers de la florissante ville d'Edesse ne payèrent, en quatre ans que cent quarante livres d'or; mais la générosité d'Anastase fut accompagnée d'une telle réserve dans les dépenses, que, durant un règne de vingt sept ans, il économisa sur ses revenus annuels trois cent vingt mille livres d'or. Le neveu de Justin négligea son exemple, et dissipa ce trésor. Des aumônes et des bâtiments, des guerres d'ambition et des traités ignominieux, absorbèrent tant de richesses. Bientôt ses dépenses furent au-dessus de ses revenus : il mit en usage toutes sortes de moyens pour arracher au peuple cet or qu'il répandait, d'une main prodigue, des frontières de la Perse aux confins de la France. Son règne offrit des vicissitudes ou plutôt un combat perpétuel de rapacité et d'avarice, de splendeur et de pauvreté, tant qu'il vécut, on pensa qu'il avait des trésors cachés; et il légua à son successeur le paiement de ses dettes. La voix du peuple et celle de la postérité se sont élevées justement contre un semblable caractère; mais le mécontentement public est crédule; la méchanceté, qui travaille dans l'ombre, est audacieuse, et l'amant de la vérité lira avec défiante les anecdotes, d'ailleurs instructives, de Procope. L'historien secret ne montre que les vices de Justinien et malignité de son pinceau en renforce encore la teinte. Il donne à des actions équivoques les motifs les plus odieux; il confond l'erreur et le crime, le hasard et le dessein prémédité, les lois et les abus; il présente avec adresse un moment d'injustice, comme la maxime générale d'un règne de trente-deux ans : il impute à l'empereur seul les fautes de ses officiers, les désordres de son siècle et la corruption de ses sujets; enfin il attribue jusqu'aux fléaux de nature, les pestes, les tremblements de terre et les inondations, au prince des démons, qui s'était méchamment revêtu de la figure de Justinien.

527-565

Les rapines de Justinien

1° Il était si prodigue, qu'il ne pouvait être libéral. Lorsqu'on admettait au service du palais les officiers civils et militaires, on leur accordait un rang peu élevé et une faible solde; ils arrivaient par droit d'ancienneté à des places tranquilles et lucratives. Justinien avait cependant supprimé les plus honorables pensions annuelles, et ses courtisans avides ou indigents déplorèrent cette économie domestique comme le dernier outrage de l'empire. Les postes, les salaires des médecins de l'empire, et les frais des lanternes dans les lieux qu'on éclairait la nuit, étaient des objets d'un intérêt plus général; et les villes qui reprochèrent, avec raison, d'avoir usurpé les revenus des municipalités destinés à ces établissements utiles. Il se permettait des injustices, même envers des soldats; et tel était l'affaiblissement de l'esprit militaire, que ces injustices demeuraient impunies. Il leur refusa les cinq pièces d'or qu'on avait coutume de leur distribuer tous les cinq ans; il réduisit les vétérans à mendier leur pain, et laissa, dans les guerres de Perse et d'Italie, se dissiper ses armées trop mal payées.
2° Ses prédécesseurs avaient toujours abandonné, dans quelque circonstance heureuse de leur règne, ce que les contribuables redevaient au trésor public; ils avaient eu l'adresse de se faire un mérite d'une remise devenue nécessaire. Justinien, dans l'espace de trente-deux ans, n'a jamais accordé la même grâce et plusieurs de ses sujets ont abandonné des terres dont la valeur ne suffisait pas aux demandes du fisc. Anastase avait affranchi d'impôts, durant sept ans, les villes qui souffraient des incursions de l'ennemi; sous Justinien, des provinces entières ont été ravagées, par les Persans, les Arabes, les Huns et les Esclavons, et ses ridicules exemptions se sont bornées à une année de décharge accordée aux places occupées par l'ennemi. Tel est le langage de l'historien secret, qui, nie expressément que la Palestine ait obtenu aucun décharge après la révolte des Samaritains. C'est une odieuse fausseté, démentie par les actes authentiques qui attestent que par l'intercession de saint Sabas, il fut accordé à cette malheureuse province un secours de treize centenaires d'or.
3° Procope ne s'est pas arrêté à nous expliquer ce système d'impôt, qui produisit, si on l'en croit, l'effet d'une grêle qui dévaste la terre, d'une peste qui en dévore les habitants; mais nous deviendrions complices de ses malveillantes intentions, si nous imputions à Justinien seul le vieux principe rigoureux, il est vrai, que le canton doit dédommager l'Etat de la perte des hommes et de la propriété des individus. L'annona, ou la fourniture de blé pour la consommation de l'armée et de la capitale, était un tribut accablant et arbitraire, exigé dans une proportion peut-être décuple des facultés du fermier l'illégalité des poids et des mesures, et la fatigue et la dépense du transport de ces blés, qu'il fallait conduire au loin, aggravaient la misère des cultivateurs. Dans un temps de disette, la Thrace, la Bithynie et la Phrygie, provinces adjacentes, étaient sujettes à une réquisition extraordinaire; et les propriétaires, après un voyage fatigant et une navigation périlleuse, recevaient un si faible dédommagement, qu'ils auraient mieux aimé livrer les blés pour rien à la porte de leur grenier. Ces précautions sembleraient annoncer des soins attentifs pour le bonheur de la capitale Constantinople, toutefois, ne put échapper à l'avide tyrannie de Justinien. Jusqu'à lui, les détroits du Bosphore et de l'Hellespont avaient été ouverts au commerce; rien n'était défendu que l'exportation des armes chez les Barbares. A chaque porte de la ville fut établi un prêteur, ministre de la cupidité impériale; on exigea des droits considérables des navires et de leurs marchandises; on fit retomber cette exaction sur le malheureux consommateur : une disette produite par des manoeuvres et le prix exorbitant du marché accablèrent le pauvre; et un peuple accoutumé à vivre de la libéralité de son prince, eut quelquefois à se plaindre du manque d'eau et de pain. Le préfet du prétoire payait chaque année à l'empereur pour le tribut sur l'air, qui n'était établi par aucune loi, et qui n'avait pas un objet bien déterminé; et on abandonnait à la discrétion de ce puissant magistrat les moyens de recouvrer cette somme.
4° Cet impôt lui-même était moins insupportable que les monopoles qui arrêtaient l'industrie, et qui, pour l'appât d'un honteux et faible bénéfice, établissaient un impôt arbitraire sur les besoins et le luxe des sujets de Justinien. Dès que le trésor impérial se fut approprié la vente exclusive de la soie, un peuple entier, les manufacturiers de Tyr et de Béryte, fut réduit à la dernière misère; les uns moururent de faim, les autres se réfugièrent dans la Perse. Il est possible qu'une province ait souffert du déclin de ses manufactures, mais relativement à la soie, le partial Procope oublie entièrement l'inestimable et durable avantage que procura à l'empire la curiosité de Justinien. On doit aussi jugé, avec un esprit dépouillé de préventions, l'augmentation du septième qu'ajouta ce prince au prix ordinaire de la monnaie de cuivre. Cette altération, dont les motifs furent peut-être sages, paraît avoir été du moins innocente, puisqu'on ne changea pas le titre et qu'on n'augmenta pas la valeur de la monnaie d'or1, qui était la mesure légale des paiements publics et particuliers.
5° L'ample juridiction qu'obtinrent les fermiers du revenu pour remplir leurs engagements, se présente sous un jour plus odieux; il semblait qu'ils eussent acheté de l'empereur la fortune et la vie de leurs concitoyens. En même temps on trafiquait ouvertement au palais des emplois et des dignités, par la permission ou du moins avec la connivence de Justinien et de Théodora. On y dédaignait les droits du mérite et même ceux de la faveur; il y avait lieu de croire que l'audacieux intrigant qui faisait, de la magistrature une affaire de finances, trouvait dans l'exercice de ses fonctions, un moyen de se dédommager de son infamie, de ses travaux et des risques qu'il courait, enfin des dettes qu'il avait contractées et des intérêts considérables qu'il payait. Un sentiment de honte et les funestes effets d'un si détestable trafic réveillèrent enfin la vertu de Justinien; il essaya par la religion du serment, par des peines sévères, de ramener l'intégrité dans les affaires de son gouvernement2; mais après une année de parjures sans nombre, son édit fut suspendu; et la corruption, désormais sans frein, triompha insolemment de l'impuissance des lois.
6° Eulalius, comte des domestiques, nomma dans son testament l'empereur son seul héritier, à condition que le prince acquitterait les dettes et les legs; qu'il pourvoirait d'une manière honnête la subsistance des trois filles du testateur, et qu'à l'époque de leur mariage il leur donnerait à chacune une dot de dix livres d'or; mais un incendie consuma la brillante fortune d'Eulalius, et, à l'inventaire, ses biens se trouvèrent ne monter qu'à cinq cent soixante-quatre pièces d'or. Un trait de l'histoire grecque indigna à l'empereur les honorables obligations qu'il avait à remplir. Il réprima les murmures de ses insensibles trésoriers, applaudit à la confiance de son ami, paya les legs et les dettes, fit élever les trois filles sous les yeux de Théodora, et doubla la dot qu'avait demandée la tendresse de leur père. L'humanité du prince (car les princes ne peuvent être généreux) mérite quelques éloges; toutefois, dans cet acte de vertu on découvre cette funeste habitude de supplanter les héritiers nommés par la nature ou par la loi, que Procope impute au règne de Justinien. Il cite, à l'appui de son accusation, des noms illustres et des exemples scandaleux : on n'épargna ni les veuves ni les orphelins et les agents du palais pratiquaient d'une manière bien avantageuse pour eux l'art de solliciter, d'extorquer ou de supposer des testaments. Cette basse et dangereuse tyrannie viole la sûreté domestique : en pareille occasion un monarque avide sera disposé à hâter le moment de la succession, à regarder la fortune comme la preuve d'un crime, et à passer du droit de succéder au pouvoir de confisquer.
7° Parmi les différents moyens de rapines, il est permis à un philosophe d'indiquer la donation qu'on faisait aux orthodoxes des richesses des païens et des hérétiques; mais au temps de Justinien ce saint pillage n'était désapprouvé que par les victimes de son avide orthodoxie.

1. Après cette opération de Justinien, l'aureus ou la sixième partie d'une once d'or, qui avait valu jusqu'alors deux cent dix folles ou onces de cuivre, n'en valut plus que cent quatre-vingts. Les espèces de cuivre se trouvant au-dessous du prix du marché, auraient bientôt produit une disette de petite monnaie. Quant à la monnaie d'or de Justinien, voyez Evagrius, l. IV, c. 30.

2. Le serment était conçu dans les termes les plus effrayants (Novell., 8, tit. 3). On se dévouait a quicquid habent telorum armamentaria coli, à partager l'infamie de Judas, à subir la lèpre de Giezi, les terreurs de Caïn et de plus toutes les peines temporelles.

533

Jean de Cappadoce

Bagaudes
Clovis recevant la fleur de lys
Bedford Book of Hours
XVe siècle

La honte de ces désordres doit retomber, en dernière analyse, sur l'empereur lui-même; mais cependant le tort et le profit des mesures de ce genre appartient en général aux ministres de Justinien, qu'on ne choisissait guère pour leurs vertus; et qui ne devaient pas toujours leur élévation à leurs talents. Lorsque nous parlerons de la réforme des lois romaines, nous exalinerons le mérite du questeur Tribonien; mais c'est au préfet du prétoire qu'était soumise l'administration de l'empire d'Orient; et le tableau des vices reconnus de Jean de Cappadoce, qu'on trouve dans l'histoire publique de Procope, justifie ce qu'il en raconte dans ses Anecdotes. Il n'avait pas puisé ses lumières dans les écoles; et son style était à peine supportable; mais il avait une sagacité naturelle, qui suggérait les plus sages conseils, et qui trouvait des expédients dans les situations les plus désespérées. La corruption de son coeur égalait la vigueur de son esprit. Quoiqu'on le suppose secrètement attaché aux superstitions du paganisme et de la magie, il paraissait insensible à la crainte de Dieu ou aux reproches des humains : des milliers d'individus condamnés à la mort, des millions réduits à la pauvreté, des villes ruinées, des provinces désolées, tels étaient les fondements de la fortune qu'entassait son ambition. Depuis l'aurore jusqu'au moment du dîner, il travaillait sans relâche à augmenter aux dépens de l'empire, et cette fortune et celle de son maître. Il se livrait le reste du jour à des plaisirs sensuels et obscènes, et la crainte perpétuelle des assassins ou celle de la justice, venait le troubler au milieu du silence de la nuit. Ses talents, peut-être ses vices, lui méritèrent la constante amitié de son maître. Justinien céda malgré lui à la fureur de ses sujets. Le premier signal de la victoire fut le rétablissement de leur ennemi, dont l'administration tyrannique leur fit éprouver, durant plus de dix années, que le malheur avait excité à la vengeance plutôt qu'instruit à la modération. Les murmures du peuple ne servirent qu'à fortifier la résolution du prince; mais le préfet, enorgueilli par la faveur, excita la colère de Théodora; il dédaigna le pouvoir de l'impératrice, devant laquelle tout pliait, et essaya de semer la discorde entre Justinien et son épouse. Théodora fût réduite à dissimuler, à attendre une occasion favorable, et à mener une intrigue adroite, dans laquelle Jean de Cappadoce devait se perdre lui-même. Dans un moment où Bélisaire, s'il n'eût pas été un héros, eût pu se trouver poussé à devenir rebelle, sa femme Antonina, qui jouissait en secret de la confiance de l'impératrice, communiqua le mécontentement supposé de son mari à Euphémie, fille du préfet; cette jeune fille crédule en averti son père, et celui-ci, qui aurait dû connaître la valeur des serments et des promesses, se laissa persuader d'accepter, de la femme de Bélisaire, un rendez-vous de nuit dont on pouvait faire un crime de trahison. Des gardes et des eunuques placés en embuscade, par ordre de Théodora, se précipitèrent, le glaive à la main, sur le ministre coupable qu'ils voulaient arrêter ou punir de mort. La fidélité des gens de sa suite le délivra; mais au lieu d'en appeler à un souverain qui l'aimait et qui l'avait prévenu en particulier des dangers qu'il pouvait courir, il se réfugia lâchement dans une église. Le favori de Justinien fut sacrifié à la tendresse conjugale ou à la tranquillité domestique. Le préfet, obligé d'entrer dans les ordres, dut renoncer à ses ambitieuses espérances. Au reste, l'amitié de l'empereur allégea sa disgrâce; et dans son exil peu rigoureux à Cyzique, il conserva une grande portion de ses richesses. Une vengeance si imparfaite ne pouvait satisfaire la haine inflexible de Théodora. Elle l'accusa du meurtre de l'évêque de Cyzique, son ancien ennemi; et Jean de Cappadoce, qui avait mérité mille morts, fut condamné en cette occasion pour un crime dont il n'était pas coupable. Un ministre qu'on avait vu autrefois revêtu des dignités de consul et de patricien, fut ignominieusement battu de verges comme le dernier des malfaiteurs; il ne lui resta de toute sa fortune qu'un manteau déchiré; on le conduisit dans une barque à Antinopolis, lieu de son bannissement, dans la Haute-Egypte; et le préfet de l'Orient mendia son pain au milieu des villes que son nom seul avait jadis fait trembler. L'ingénieuse cruauté de Théodora prolongea et menaça sa vie durant un exil de sept années; et lorsque la mort de cette implacable ennemie permit à l'empereur de rappeler un serviteur qu'il avait abandonné malgré lui, l'ambition de Jean de Cappadoce fut forcée de se borner aux humbles fonctions de la prêtrise. Ses successeurs apprirent aux sujets de Justinien que l'art d'opprimer les peuples peut toujours trouver dans l'industrie et l'expérience des moyens de se perfectionner. Les supercheries d'un banquier syrien s'introduisirent dans l'administration des finances, et le questeur, le trésorier public et le trésorier privé, les gouverneurs des provinces et les principaux magistrats de l'empire d'Orient eurent soin d'imiter le préfet1.

1. La chronologie de Procope est inexacte et obscure; mais avec l'aide de Pagi, que Jean de Cappadoce fut nommé préfet du prétoire de l'Orient en 530; qu'il fut déposé au mois de janvier 533, qu'il rentra dans le ministère avant le mois de juin 533; qu'il fut banni en 541, et rappelé d'exil entre le mois de juin 548 et le mois d'avril 549. Aleman. (p. 96- 97) donne la liste de ses dix successeurs; succession rapide, et qu'on vit en quelques années d'un seul règne.

527-565

Les édifices

C'est avec le sang et les trésors du peuple que Justinien éleva tous les édifices dont parle Procope : cependant ces pompeux bâtiments semblaient annoncer la prospérité de l'empire, et déployaient l'habileté de leurs architectes. On cultivait, sous la protection des empereurs, la théorie et la pratique des arts qui dépendent de mathématiques et de la mécanique. Proclus et Anthemius rivalisaient de gloire avec Archimède, et si les miracles de leur génie nous avaient été racontés par des spectateurs plus intelligents, cette partie de l'histoire pourrait étendre les spéculations du philosophe, au lieu d'excités sa défiance. C'est une tradition reçue que les miroirs d'Archimède réduisirent en cendres la flotte romaine dans le port de Syracuse, et on assure que Proclus employa le même moyen pour détruire dans le port de Constantinople les vaisseaux des Goths, et protéger Anastase, son bienfaiteur, contre l'entreprise audacieuse de Vitalien. Il plaça sur les murs de la ville une machine composée d'un miroir hexagone d'airain poli, avec d'autres polygones mobiles et plus petits, qui recevaient et réfléchissaient les rayons du soleil à son passage au méridien; et une flamme dévorante s'élançait à une distance peut-être de deux cents pieds1. Le silence des historiens les plus authentiques laisse des doutes sur la vérité de ces deux faits extraordinaires, et l'usage des miroirs ardents n'a jamais été adopté dans l'attaque ou la défense des places; mais les expériences admirables d'un philosophe français, en ont fait voir la possibilité2. Une autre version dit que Proclus brûla les vaisseaux des Goths avec du soufre. Dans une imagination moderne, le nom de soufre mène tout de suite à l'idée de la poudre à canon, et les talents mystérieux d'Anthemius, disciple de Proclus, semblent fortifier ce soupçon. Un citoyen de Tralles, ville d'Asie, avait cinq fils qui se distinguèrent tous dans leurs professions respectives. Olympius se rendit fameux dans la connaissance et la pratique des lois romaines; Dioscorus et Alexandre devinrent d'habiles médecins; mais le premier employa ses talents en faveur de ses concitoyens : son frère, plus ambitieux, vint chercher à Rome la gloire et la fortune. La réputation du grammairien, Métrodore, et d'Anthemius, grand mathématicien et grand architecte, parvint aux oreilles de Justinien, qui les appela à Constantinople; et tandis que l'un enseignait l'éloquence aux jeunes gens de la capitale, l'autre remplissait la capitale et les provinces des monuments de son art. Celui-ci eut avec Zénon, son voisin, touchant les murs ou les fenêtres de leurs maisons qui étaient contiguës, une dispute de peu d'importance, où son adversaire le vainquit par le talent de la parole; mais le mécanicien trouva à son tour, dans son art, pour triompher de l'orateur, des moyens malicieux, mais inconnus, que l'on peut comprendre, malgré l'obscurité avec laquelle les raconte l'ignorant Agathias. Il disposa, au milieu d'une chambre basse, plusieurs vases d'eau dont il avait recouvert l'ouverture d'un large tube de cuir, qui allait en s'étrécissant et avait été adroitement conduit entre les solives et les poutres de la maison de son voisin. Il alluma ensuite du feu sous les vases, et la vapeur de l'eau bouillante monta dans les tubes; les efforts de l'air captif ébranlèrent la maison de Zénon : la famille de celui-ci, saisie d'épouvante, s'étonna sans doute que le reste de la ville n'eût pas senti un tremblement de terre qu'elle avait éprouvé. Un autre jour, Zénon donnant à dîner à ses amis, leurs yeux furent tout à coup éblouis d'un intolérable éclat de lumière réfléchi par les miroirs d'Anthemius. Il fit éclater en petites particules de matière sonore dont le bruit les remplit d'effroi; et l'orateur déclara au sénat, en style tragique, qu'un simple mortel devait céder à la puissance d'un adversaire qui ébranlait la terne avec le trident de Neptune et qui imitait les éclairs et la foudre de Jupiter. Justinien, dont le goût pour l'architecture était devenu une passion dispendieuse et funeste, excita et employa le génie d'Anthemius et celui d'Isidore de Milet, son collègue. Les deux architectes soumettaient à l'empereur leurs plans et les difficultés qu'ils y voyaient, et ils avouaient modestement que leurs pénibles méditations n'approchaient pas des lumières subites et de la céleste inspiration d'un prince qui tournait toutes ses vues vers le bonheur de ses sujets, la gloire de son règne et le salut de son âme.

1. Tzetzes décrit le mécanisme de ces miroirs ardents; ses connaissances venaient peut-être d'un traité mathématique d'Anthemius, qu'il avait lu avec des gens peu savants. Ce Traité ???? ????????? ???????????, a été dernièrement publié, traduit et éclairci par M. Dupuys, académicien érudit et versé dans les sciences mathématiques, Mem. de l'Acad. des Inscrip., t. XLII, p. 392-451.

2. L'immortel Buffon, sans connaître les écrits de Tzetzes ou d'Anthemius, a imaginé et exécuté un châssis de miroirs ardents, avec lesquels il enflammait des planches à deux cents pieds. (Supplem. à l'Hist. nat., t. I, p. 399-483, édit. in-4°) Quels miracles eût opérés son génie en faveur du service public, s'il eût eu, pour l'aider, l'or du souverain et le soleil ardent de Constantinople ou de Syracuse !

533-537

Reconstruction de Sainte-Sophie

Le feu avait détruit deux fois la principale église de Constantinople, dédiée par le fondateur de cette ville à sainte Sophie ou à l'éternelle sagesse. Le premier incendie arriva après l'exil de saint Jean Chrysostome, et le second durant la Nika ou l'émeute des Bleus et des Verts. Dès que la sédition fût apaisée, la population chrétienne déplora son audace sacrilège; mais elle se serait réjouie de ces malheurs, si elle eût prévu l'éclat du nouveau temple que fit commencer. Justinien quarante jours après et dont sa piété poursuivit les travaux avec ardeur. On en leva les ruines; on disposa un plan plus étendu; et comme il fallait acheter quelques terrains, le monarque, entraîné par son impatience et par les frayeurs de sa conscience, les paya un prix exorbitant. Anthemius en présenta les dessins, et pour les exécuter, on employa dix mille ouvriers, qui tous les soirs recevaient leur salaire en belle monnaie d'argent. L'empereur lui-même, revêtu d'une tunique de lin, surveillait chaque jour leurs travaux et excitait leur activité par sa familiarité, par son zèle et par ses récompenses. La nouvelle cathédrale de Sainte-Sophie fut consacrée par le patriarche, cinq ans onze mois et dix jours après qu'on en eut posé la première pierre; et au milieu de cette fête solennelle, Justinien s'écria avec une pieuse vanité : Gloire à Dieu qui m'a jugé digne d'achever un si grand ouvrage ! Ô Salomon je t'ai vaincu1. Mais vingt ans ne s'étaient pas écoulés, qu'un tremblement de terre, qui renversa la partie orientale de la coupole, humilia bientôt l'orgueil du Salomon romain. Sa persévérance répara ce désastre et la trente-sixième année de son règne, il fit pour la seconde fois, la dédicace d'un temple qui offre encore un monument imposant de sa gloire. L'architecture de Sainte-Sophie, devenue la principale mosquée de Constantinople, a été imitée par les sultans turcs, et cet édifice continue à exciter l'enthousiasme des Grecs et la curiosité plus raisonnable des voyageurs européens ou autres. L'oeil est blessé de l'aspect irrégulier de ses demi-dômes et de ses combles obliques; la façade occidentale, du côté de la principale avenue, manque de simplicité et de magnificence, et plusieurs cathédrales latines ont une beaucoup plus grande dimension; mais l'architecte qui éleva le premier une coupole dans les airs, mérite des éloges pour cette conception hardie et la manière savante dont il l'a exécutée. Le dôme, éclairé par vingt-quatre fenêtres, forme une si petite courbe, que sa profondeur n'excède pas un sixième de son diamètre : ce diamètre est de cent quinze pieds, et le point le plus élevé du centre, où le croissant a supplanté la croix, offre une limiteur perpendiculaire de cent quatre-vingts pieds au-dessus du pavé. Le cercle en maçonnerie, qui porte la coupole, repose légèrement sur quatre arceaux, soutenus par quatre gros pilastres qu'accompagnent au Nord et au Sud quatre colonnes de granit égyptien. L'édifice représente une croix grecque inscrite dans un rectangle; sa largeur exacte est de deux cent quarante-trois pieds, et on peut estimer à deux cent soixante-neuf sa plus grande longueur depuis le sanctuaire, placé à l'Orient, jusqu'aux neuf portes occidentales qui donnent dans le vestibule, et du vestibule dans le narthex ou portique extérieur. C'est sous ce portique que se tenaient avec humilité les pénitents. Les fidèles occupaient la nef ou le corps de l'église; mais on avait soin de séparer les deux sexes, et les galeries supérieures et inférieures offraient à la dévotion des femmes un asile moins exposé aux regards. Au-delà des pilastres du Nord et du Sud, une balustrade, terminée de l'un et de l'autre côté par le cône de l'empereur et par celui du patriarche séparait la nef du choeur; et le clergé et les chantres occupaient l'espace intermédiaire qui se trouvait ensuite jusqu'aux marches de l'autel. L'autel, nom auquel les oreilles chrétiennes se familiarisèrent peu à peu, était dans une niche qu'on voit à la partie orientale. Ce sanctuaire communiquait par plusieurs portes à la sacristie, au vestiaire, au baptistère, et au bâtiment contigu qui servait à la pompe du culte ou à l'usage particulier des ministres de l'église. Justinien, se souvenant des malheurs passés, voulut sagement que dans le nouvel édifice on n'employât pas de bois, si ce n'est pour les portes; on choisit avec soin les matériaux des différentes parties, selon qu'ils étaient destinés à leur donner de la force, de la légèreté ou de la splendeur. Les pilastres qui soutiennent la coupole furent composés de gros blocs de pierres de taille, coupées en formes carrées ou triangulaires, munies de cercles de fer et cimentées avec du plomb mêlé à de la chaux vive; mais on sut, par la légèreté des matériaux, diminuer le poids du dôme, bâti de pierre ponce qui flotte sur l'eau, ou de briques de l'île de Rhodes, cinq fois moins pesantes que l'espèce ordinaire. Le corps de l'édifice est en briques; mais une couverture de marbre cache ces matériaux grossiers, et l'intérieur la coupole, les deux grands demi-dômes et les six petits, les murs, les cent colonnes et le pavé, enchantent même les yeux des Barbares, par un riche assortiment de diverses couleurs. Un poète qui avait vu Sainte-Sophie dans tout son éclat2, indique les couleurs, les nuances et les veines de dix ou douze marbres, jaspes et porphyres, mêlés et contrastés comme ils eussent pu l'être par un habile peintre. Ce triomphe du Christ fut orné des dernières dépouilles du paganisme; mais la plus grande partie de ces matériaux précieux, venaient des carrières de l'Asie-Mineure, des îles et du continent de la Grèce, de l'Egypte, de l'Afrique et de la Gaule. La piété d'une matrone romaine offrit huit colonnes de porphyre, qu'Aurélien avait placées dans le temple du Soleil; huit autres de marbre vert furent fournies par le zèle ambitieux de magistrats d'Ephèse; toutes sont admirables pour la hauteur et les proportions, mais leurs chapiteaux fantastiques n'appartiennent à aucun ordre d'architecture. L'église fit remplie d'un grand nombre d'ornements et de figures en mosaïques finies avec soin, et on exposa imprudemment à la superstition des Grecs les images du Christ, de la Vierge, des saints et des anges. On distribua les métaux précieux en feuilles légères ou en masses solides, selon la sainteté de chaque objet. La balustrade du choeur, les chapiteaux des colonnes, les ornements des portes et des galeries, étaient de bronze doré. L'éclat resplendissant de la coupole éblouissait les yeux, le sanctuaire contenait quarante mille livres pesant d'argent, et les vases sacrés et les décorations de l'autel étaient de l'or le plus pur, enrichi de pierreries d'une valeur inestimable. L'église ne s'élevait pas encore de deux coudées au-dessus de terre, qu'on y avait déjà dépensé quarante-cinq mille deux cents livres pesant; et la dépense totale se monta à trois cent vingt mille livres. Le lecteur peut, selon son opinion, appliquer ce calcul à des livres d'or ou des livres d'argent. Un temple magnifique est un noble monument du goût et de la religion nationale; et l'enthousiaste qui arrivait sous le dôme de Sainte-Sophie, pouvait être tenté d'y voir la résidence ou l'ouvrage de la Divinité; mais combien cet ouvrage est grossier, que le travail en est de peu de valeur, si on le compare à la formation du plus vil des insectes qui se traînent sur la surface du temple !

1. Le temple de Salomon était environné de cours, de portiques, etc.; mais cette célèbre maison de Dieu n'avait que cinquante-cinq pieds de hauteur, trente-six deux pieds de largeur, cent dix de longueur (si nous supposons la coudée égyptienne ou hébraïque de vingt-deux pouces). Prideaux (Connection, vol. I, p., 144, in-fol.) observe avec raison qu'une petite église de paroisse est aussi grande.

2. Paul Silentiarius, décrit en style obscur et poétique les pierres et les marbres de toute espèce qu'on employa dans la construction de Sainte-Sophie (part. II, p. 129, 433, etc.). 1° Le marbre de Carystie, pâle avec des veines ferrugineuses; 2° le phrygien, de deux espèces, toutes deux de couleur de rose, l'une avec une teinte plus blanche, et l'autre pourpre avec des fleurs, d'argent; 3° le porphyre d'Egypte à petites étoiles; 4° le marbre vert de Laconie; 5° le carien, qu'on tirait du mont Iessis, et qui a des veines obliques, blanches et rouges; 6° le lydien, pâle à fleurs rouges; 7° l'africain ou le mauritanien, couleur d'or ou de safran; 8° le celtique, noir à veines blanches; 9° le bosphorique, blanc à bordures noires. Sans compter le marbre de Proconnèse qui formait le pavé, et des marbres de Thessalie et du pays des Molosses, etc., dont les couleurs sont moins distinctes.

527-565

Eglises et palais

Cette description si détaillée d'un édifice, que le temps a respecté, atteste sa réalité, et peut faire pardonner la relation de cette foule de travaux que Justinien a fait exécuter soit dans la capitale, soit dans les provinces, mais avec moins de solidité et sur de plus petites dimensions. Il dédia, dans la seule ville de Constantinople et ses faubourgs, vingt-cinq églises en l'honneur du Christ, de la Vierge et des saints; il orna de marbre et d'or la plupart de ces églises, et il eut soin de les placer dans des quartiers fréquentés, parmi de beaux arbres, au bord de la mer ou sur quelqu'une des hauteurs qui dominent les côtes de l'Europe et de l'Asie. L'église des Saints Apôtres, à Constantinople, et celle de Saint-Jean, à Ephèse paraissent avoir été bâties sur le même modèle : leurs dômes cherchaient à imiter les coupoles de Sainte-Sophie; mais l'autel se trouvait placé avec plus de goût au centre du dôme, au point de jonction de quatre beaux portiques qui dessinaient plus exactement la forme de la croix des Grecs. La Vierge de Jérusalem put se glorifier du magnifique temple que lui éleva la piété de l'empereur sur un terrain ingrat, qui n'offrait à l'architecture ni le sol ni les matériaux nécessaires. Il fallut, pour établir le niveau élever à la hauteur d'une montagne une partie assez considérable d'une profonde vallée. Les pierres furent taillées dans une carrière voisine; chaque bloc remplissait un chariot traîné par quarante des boeufs les plus forts, et il fallut élargir les chemins pour le transport de ces masses énormes. Le Liban fournit, pour la charpente de l'église, ses cèdres les plus élevés; un marbre rouge, qu'on découvrit à peu de distance, fournit de belles colonnes, et deux de ces colonnes, qui soutenaient le portique extérieur, passaient pour les plus grosses du monde entier. La pieuse munificence de l'empereur se répandit sur la Terre-Sainte; et si la raison condamne les monastères construits ou réparés par Justinien, la charité lui doit des éloges sur les puits qu'il fit creuser, et les hôpitaux qu'il fonda pour le soulagement des pélerins fatigués. Il accorda peu de faveur aux Egyptiens schismatiques; mais dans la Syrie et en Afrique, il répara quelques-uns des maux causés par les guerres et les tremblements de terre. Carthage et Antioche, renaissances de leurs ruines, durent révérer le nom de leur bienfaiteur. Presque tous les saints du calendrier obtinrent les honneurs d'une église; presque toutes les villes de l'empire furent utilement ornées de ponts, d'hôpitaux et d'aqueducs; mais, la sévère libéralité du prince ne voulut pas favoriser dans ses sujets le luxe des bains et des théâtres. Tandis que Justinien travaillait pour le public; il n'oubliait ni sa dignité ni sa commodité. Le palais de Byzance, endommagé par l'incendie, fut réparé avec une somptuosité nouvelle; et le vestibule ou la grande salle appelée Chalce au d'airain, à cause de ses portes ou à causé de son toit, peut donner une idée de l'édifice entier. De grosses colonnes soutenaient le dôme d'un rectangle spacieux, dont le pavé et les murs étaient revêtus de marbre de diverses couleurs : on y voyait le vert émeraude de la Laconie, le rouge de feu et la pierre blanche de Phrygie, coupés de veines d'un vert de mer: les mosaïques du dôme et des parois représentaient des triomphes sur les Africains et les peuples d'Italie. Durant l'été, Justinien, et surtout Théodora, habitaient sur la côte asiatique de la Propontide, et à peu de distance de Chalcédoine, le riche palais et les jardins d'Hérée. Les poètes du temps ont célébré, dans la description de ce palais, l'heureuse et rare alliance des beautés de la nature et de l'art; et le doux accord des nymphes, des bocages; mais la foule de ceux qui suivaient la cour se plaignaient de l'incommodité de leur logement; et les nymphes étaient trop souvent effrayées par le fameux Porphyrio, baleine de dix coudées de large et de trente de longueur, qui fut mise à l'embouchure du Sangarius, après avoir infesté plus d'un demi-siècle les mers de Constantinople.

527-565

Les fortifications

Justinien multiplia les fortifications d'Europe et d'Asie; mais la description de ces timides et vaines précautions découvre à un oeil philosophique la faiblesse de l'empire. De Belgrade à l'Euxin, et du confluent de la Save à l'embouchure du Danube, une chaîne de plus de quatre-vingts places fortes s'étendait le long des rives de ce grand fleuve. De simples corps de garde furent convertis en citadelles spacieuses; on remplit de colons et de soldats, des murailles que les ingénieurs resserraient ou étendaient selon la nature du terrain : une citadelle protégeait les ruines du pont de Trajan1, et plusieurs postes garnis de troupes affectaient de répandre au-delà du Danube l'orgueil du nom romain; mais ce nom n'était plus accompagné de la terreur. Les Barbares, dans leurs incursions annuelles, passaient et repassaient avec dédain devant ces inutiles boulevards; et les habitants de la frontière, au lieu de vivre sans inquiétude sous la protection des forces de l'Etat, se voyaient réduits à garder avec une continuelle vigilance leurs habitations particulières. Justinien repeupla les anciennes villes : on se hâta beaucoup trop peut-être de regarder comme imprenables, ou de célébrer comme populeuse celles qu'il venait de fonder, et le plus vain des monarques eut soin de marquer sa reconnaissante vénération pour le fortuné district où il avait reçu le jour. Il fit de l'obscur village de Tauresium la ville de Justiniana prima, résidence d'un archevêque, et d'un préfet qui étendait sa juridiction sur les sept belliqueuses provinces de l'Illyrie (les deux Dacies, la Mediterranea, et la Ripensis, sur la Dardanie, la Praevalitana, la seconde Moesie et la seconde Macédoine) et sous le nom corrompu de Giustendil, ville située environ, à vingt milles au Sud de Sophia. On éleva en peu de temps, pour l'usage des compatriotes de l'empereur, un palais, un aqueduc et une cathédrale; les édifices publics et particuliers répondirent à l'importance d'une ville royale; et la force des murs résista pendant la vie de Justinien aux attaques mal habiles des Huns et des Esclavons. Les innombrables châteaux qui semblaient couvrir toute la surface du pays, dans les provinces de la Dacie, de l'Epire, de la Thessalie, de la Macédoine et de la Thrace, retardèrent quelquefois leurs progrès ou trompèrent leurs espérances de butin. Six cents de ces forts furent construits ou réparés par Justinien; mais il y a lieu de croire que la plus grande partie n'était qu'une tour, de pierre ou de brique, placée au milieu d'une aire carrée ou circulaire, qu'environnaient un mur et un fossé, et qui, dans un moment de danger, offrait une sorte d'asile aux paysans et au bétail des villages voisins. Toutefois ces ouvrages, qui épuisaient le trésor public, ne pouvaient dissiper les justes craintes de l'empereur et de ses sujets d'Europe. On mit en sûreté les bains chauds d'Anchialus en Thrace, où des eaux salutaires attiraient un grand concours; mais la cavalerie des Scythes fourrageait les riches pâturages de Thessalonique. La délicieuse vallée de Tempé, à trois cents milles du Danube, était sans cesse épouvantée du son de la trompette2; et les lieux ouverts, quelques éloignés ou quelques isolés qu'ils fussent, ne pouvaient jouir en sûreté des douceurs de la paix. Justinien renforça avec soin le défilé des Thermopyles, qui, en paraissant protéger la liberté de la Grèce, l'avait si souvent livrée. Une forte muraille, qui commençait au bord de la mer, et se prolongea à travers les forêts et les vallées jusqu'au sommet des montagnes de Thessalie, en ferma toutes les entrées; ce rempart, qui n'avait pour défense qu'une troupe de paysans levés à la hâte, reçut une garnison de deux mille soldats : on y établit, pour leur usage, des magasins de blé et des réservoirs d'eau; et, par une précaution qui inspirait la lâcheté en paraissant la prévoir, on eut soin de préparer des forteresses pour les recevoir en cas de retraite. On répara les murs de Corinthe renversés par un tremblement de terre, ainsi que les boulevards d'Athènes et de Platée qui tombaient en ruines. L'aspect de tant de forteresses à emporter péniblement l'une après l'autre découragea les Barbares; et les fortifications de l'isthme de Corinthe couvrirent les villes ouvertes du Péloponnèse. A l'extrémité de l'Europe, une autre péninsule, la Chersonèse de Thrace, se projette dans la mer à trois journées de chemin; la pointe de cette péninsule et les côtes adjacentes de l'Asie forment, en se rapprochant, le détroit de l'Hellespont. Des bois élevés, de beaux pâturages et des terres propres à l'agriculture, remplissaient les intervalles qui se trouvaient entre onze villes populeuses, et l'isthme dans toute sa longueur de trente-sept stades avait été fortifié par un général spartiate, neuf siècles avant le règne de Justinien. Dans un temps de liberté et de valeur, la plus faible muraille empêchait une surprise; et Procope semble ne pas sentir cette supériorité des anciens, lorsqu'il donne des éloges à la solide construction et au double parapet d'un rempart dont les longs bras se prolongeaient des deux côtés dans la mer, mais qu'on aurait trouvé trop faible pour garder la Chersonèse, si chaque ville, et entre autres Sestos et Gallipoli, n'avait eu ses fortifications particulières. La longue muraille, ainsi qu'elle fut pompeusement appelée, était un ouvrage aussi honteux par son objet qu'important par son exécution. Les richesses d'une capitale se répandent sur les environs; et les voluptueux jardins et les belles maisons de campagne des sénateurs et des riches citoyens ornaient ce territoire de Constantinople, le véritable paradis terrestre; mais ces richesses ne servirent qu'à attirer les avides Barbares. Les plus nobles des Romains furent arrachés du sein de leur paisible indolence et menés en captivité chez les Scythes. Leur souverain put voir de son palais les flammes qu'un insolent ennemi répandait jusqu'aux portes de la ville impériale. Anastase fut contraint d'établir à quarante milles de Byzance sa dernière frontière. Cette longue muraille, conduite, durant un espace de soixante milles de la Propontide à l'Euxin, annonça l'impuissance de ses armes; et comme le danger devenait plus imminent, l'infatigable prudence de Justinien y ajouta de nouvelles fortifications.

1. Procope assure (l. IV, c. 6) que les ruines du Pont arrêtaient le cours du Danube. Si l'architecte Apollodore nous eût laissé une description de ses travaux, son ouvrage ferait disparaître les merveilles fabuleuses de Dion Cassius (l. XLVIII, p. 1129). Le pont de Trajan avait vingt ou vingt-deux piles en pierre, avec des arches en bois; la rivière n'est pas profonde en cet endroit, le courant, n'y est pas impétueux; l'intervalle d'un bord à l'autre n'est pas, selon Reimar (ad Dion, d'après Marsigli), de plus de quatre cent quarante-trois toises; et selon d'Anville (Géogr. anc., t. I, p. 305), de plus de cinq cent quinze.

2. La vallée de Tempé est située le long du Pénée, entre l'Ossa et l'Olympe. Elle n'a que cinq milles de longueur, et en quelques endroits sa largeur n'est pas de plus de cent vingt pieds. Pline décrit avec élégance sa belle verdure et ses charmes (Hist. nat., l. IV, 15); et Ælien en fait, une autre description plus diffuse (Hist. Varior., l. III, c. 1).

492-498

La conquête de l'Isaurie

L'Asie-Mineure, après la soumission des Isauriens, se trouva sans ennemis et sans fortifications. Ces Barbares audacieux qui avaient refusé de se soumettre à Gallien, conservaient depuis deux cent trente ans leur indépendance et leur goût pour le pillage. Les princes des plus heureux ne crurent pas pouvoir forcer les montagnes de l'Isaurie et craignirent le désespoir des habitants; quelquefois on calmait avec des présents leur valeur féroce; d'autres fois on la réprimait par la crainte; et trois légions, sous les ordres d'un comte militaire se trouvaient ignominieusement cantonnées au centre des provinces de l'empire; mais dès que la vigilance des empereurs se relâchait ou se tournait sur d'autres points, des escadrons armés à la légère descendaient des montagnes, et venaient s'emparer des richesses de l'Asie-Mineure. Quoique les Isauriens ne fussent remarquables ni par leur taille ni par leur bravoure, le besoin leur donnait de l'audace, et l'expérience les formait à une guerre de pillage. Ils fondaient rapidement et sans bruit sur les villages et les villes sans défense; quelques-unes de leurs hordes arrivaient jusqu'à l'Hellespont, à l'Euxin, aux portes de Tarse, d'Antioche, de Damas; et avant que les troupes romaines eussent reçu l'ordre de les repousser ou avant que la province envahie eût fait le calcul de ses pertes, le butin se trouvait en sûreté dans leurs montagnes inaccessibles. Leur rébellion et leur brigandage les privaient des droits que s'accordent entre elles les nations ennemies; et un édit du prince instruisit les magistrats que c'était un acte de justice et de piété de condamner ou de punir un Isaurien même le jour de Pâques. Si on les condamnait à la servitude domestique, ils soutenaient de leur épée ou de leur poignard la querelle particulière de leurs maîtres, et il fallut, pour la tranquillité publique, défendre le service de ces esclaves dangereux. Tracalissæus ou Zénon, leur compatriote, ayant obtenu la couronne, appela près de lui une troupe fidèle et redoutable d'Isauriens qui insultèrent la cour et la ville, et il leur paya un tribut annuel de cinq mille livres d'or. Entraînés par l'espoir de la fortune, ils abandonnèrent leurs montagnes; le luxe énerva leur âme et leur corps; et à mesure qu'ils se mêlèrent aux peuplades civilisées, ils se dégoûtèrent de leur liberté qu'accompagnaient la pauvreté et la solitude. Après la mort de Zénon, Anastase, son successeur révoqua leurs pensions; il les exposa à la vengeance du peuple, il les chassa de Constantinople, et se disposa à soutenir une guerre qui ne leur laissait d'autre alternative que celle de la victoire ou de la servitude. Un frère du dernier empereur ayant usurpé le titre d'Auguste, les armes, le trésor et les magasins rassemblés par Zénon furent employés pour défendre sa cause : les soldats nés dans l'Isaurie devaient former la moindre partie des cent cinquante mille Barbares qui combattirent sous sa bannière; et, ce qu'on n'avait pas vu jusqu'alors, un évêque se trouva au nombre de ces guerriers. La valeur et la discipline des Goths triomphèrent dans les plaines de la Phrygie, de cette troupe désordonnée; mais une guerre de six ans (492-498) épuisa presque le courage de l'empereur. Les Isauriens se réfugièrent dans leurs montagnes; ils virent successivement leurs forteresses assiégées et détruites; on intercepta leurs communications avec la mer : les plus braves d'entre leurs chefs tombèrent dans les combats; les autres, avant de périr par la main du bourreau, furent traînés chargés de chaînes à travers l'Hippodrome. Une colonie de jeunes Isauriens fut transplantée dans la Thrace, et le reste se soumit au gouvernement romain. Toutefois quelques générations s'écoulèrent avant que leur caractère pût se plier à l'esclavage. Leurs cavaliers et leurs archers remplissaient les grosses bourgades du mont Taunus; ils résistaient à l'imposition des tributs; mais ils recrutaient les armées de Justinien, qui autorisa à ses magistrats civils, le proconsul de Cappadoce, le comte d'Isaurie, les préteurs de Lycaonie et de Pisidie, à réprimer par la force la fréquence des viols et des assassinats.

527-565

L'Euxin jusqu'à la frontière de la Perse

mérovingiens
Les Mérovingiens

Si nous portons nos regards du tropique à l'embouchure du Tanaïs; nous remarquerons d'un côté les précautions de Justinien pour contenir les peuples de l'Ethiopie, et de l'autre, les longues murailles qu'il éleva dans la Crimée, afin de protéger la colonie de trois mille Goths pasteurs ou guerriers qui l'habitaient1. De cette péninsule à Trébisonde, des forts, des alliances, et la même religion, mettaient en sûreté la côte orientale de l'Euxin; et la possession de la Lazica, la Colchide des anciens et la Mingrélie de la géographie moderne, ne tarda pas à devenir l'objet d'une guerre importante. Trébisonde, où des romanciers ont placé ensuite un empire imaginaire, dut à la libéralité de Justinien une église, un aqueduc, et un château dont les fossés sont taillés dans le roc. De cette ville maritime, on peut suivre une frontière de cinq cents milles jusqu'à la forteresse de Circesium, le dernier poste des romains sur l'Euphrate. Immédiatement au-dessus de Trébisonde, le pays offre au Sud, sur un espace de cinq journées de chemin, de sombres forêts et des montagnes escarpées, moins hautes, mais aussi sauvages que les Alpes et les Pyrénées. Dans ce climat rigoureux, où les neiges fondent rapidement, les fruits sont tardifs et sans saveur, le miel même y est un poison2. Le cultivateur le plus industrieux ne pouvait tirer parti que de quelques vallées, et la chair et le lait des troupeaux y fournissaient à quelques tribus de pasteurs une misérable subsistance. Les Chalybes, dont le nom et le caractère indiquent la qualité ferrugineuse du sol qu'ils habitaient, sous les noms divers, de Chaldéens et de Zaniens s'étaient, maintenus depuis le temps de Cyrus dans un état perpétuel de guerre et de brigandage. A l'époque du règne de Justinien, ils reconnurent le dieu et l'empereur des Romains; et, pour contenir l'ambition du monarque de Perse, on bâtit sept forteresses dans les parties de cette contrée les plus accessibles. Les montagnes des Chalybes renferment la principale source de l'Euphrate, qui semble couler vers l'occident et l'Euxin; le fleuve, tournant au Sud-Ouest, se rend sous les murs de Satala et de Mélitène, qui furent réparés par Justinien pour servir de boulevards à la Petite-Arménie; il s'approche insensiblement de la Méditerranée jusqu'à ce qu'enfin, repoussé par le mont Taurus, il replie au Sud-Est son cours long et tortueux jusqu'à son embouchure dans le golfe Persique. Parmi les villes romaines situées au-delà de l'Euphrate, on en distingue deux nouvelles qui tirèrent leur nom de Théodose et de quelques martyrs; et deux capitales, Amida et Edesse, célèbres à toutes les époques de l'histoire. Justinien proportionna leur force aux dangers de leur position. Un fossé et une palissade suffisaient souvent contre les invasions malhabiles de la cavalerie des Scythes; mais il fallait d'autres ouvrages pour soutenir un siège régulier contre les armes et les trésors du grand roi. Ses savants ingénieurs connaissaient l'art de diriger de profondes mines et d'élever une plate-forme à la hauteur des remparts; il renversait avec ses machines de guerre les plus robustes créneaux; et quelquefois faisait marcher à l'assaut une ligne de tours mobiles, portées sur des éléphants. Dans les grandes villes de l'Orient, le désavantage du terrain, peut-être de la position, était compensé par le zèle du peuple, qui aidait la garnison à défendre son pays et sa religion; et la promesse qu'Edesse ne serait jamais prise, attribuée faussement au Fils de Dieu, remplissait les citoyens d'une confiance valeureuse, et glaçait par l'incertitude et la crainte le courage des assiégeants. On fortifia avec soin les villes intérieures de l'Arménie et de la Mésopotamie; et tous les postes placés de manière à commander quelques passages soit sur terre, soit de rivière furent garnis de forts, solidement bâtis en pierre ou élevés plus à la hâte avec de la terre et de la brique. Justinien examinait toutes les positions, et ses dangereuses précautions purent attirer quelquefois la guerre dans quelques vallées écartées dont les paisibles habitants, unis entre eux par le commerce et l'alliance des familles, ignoraient la discorde et les querelles des deux Etats. A l'Ouest de l'Euphrate, un désert sablonneux se prolonge jusqu'à la mer Rouge dans un espace de plus de six cents milles. La nature avait opposé de chaque côté cette solitude aux ambitieuses entreprises de deux empires rivaux.

1. Procope, de Ædificiis, l. III, c. 7; Hist., l. VIII, c. 3, 4. Ces Goths, sans ambition, avaient refusé de suivre l'étendard de Théodoric. On trouvait encore des restes et le nom de cette peuplade au quinzième et au seizième siècle, entre Gaffa et le détroit d'Azof. (D'Anville, Mem. de l'Acad. des Inscript., t. XXX, p. 240). Ils méritaient bien la curiosité de la Busbec (p. 321-326); mais ils ne reparaissent pas dans la description plus récente des Missions du Levant (t. I), et dans les écrits de M. Tott et de M. de Peyssonel.

2. Tournefort décrit cette contrée (Voyage au Levant, t III, lettres 17, 18). Ce savant botaniste ne tarda pas découvrir la plante qui empoisonne le miel. (Voyez Pline, XXI, 44, 45). Il observe que les soldats de Lucullus durent en effet se plaindre du froid, puisque la neige tombe quelquefois au mois de juin, même dans la plaine d'Erzeroum, et qu'on n'y achève guère la récolte avant le mois de septembre. Les collines de l'Arménie ne sont pas au quarantième degré de latitude; mais on sait qu'en Suisse, quelques heures de marche portent le voyageur du climat de Languedoc à celui de la Norvège; et on a établi en principe général que sous la ligne une élévation de deux mille quatre cents toises équivaux au froid du cercle polaire. Ramond, Observations sur le voyage de Coxe dans la Suisse, t. II, p. 104.

488

Mort de Perozes, roi de Perse

Une trêve qui dura plus de quatre-vingts ans avait suspendu l'inimitié des deux nations, ou du moins les effets de cette inimitié. Un ambassadeur de Zénon accompagna le téméraire et infortuné Perozes dans son expédition contre les Nephtalites, ou les Huns blancs, qui avaient étendu leurs conquêtes de la mer Caspienne au centre de l'Inde, dont le roi s'asseyait sur un trône enrichi d'émeraudes1, et dont la cavalerie était soutenue par une ligne de deux mille éléphants2. Les Persans, par un stratagème militaire de leurs ennemis, furent surpris deux fois dans une position qui rendit leur valeur inutile et leur fuite impossible. Les Huns renvoyèrent le grand roi, après l'avoir contraint d'adorer la majesté d'un prince barbare; et la subtilité des mages, qui conseillèrent à Perozes de diriger son intention vers le soleil levant, diminua peu la honte de cette humiliation. Le successeur de Cyrus entraîné par la colère, oublia le danger et la reconnaissance; et ayant renouvelé l'attaque avec fureur, il y perdit la vie et son armée. La mort de Perozes livra la Perse à ses ennemis étrangers et domestiques, et douze années de troubles s'écoulèrent avant que Cabades ou Kobad, son fils, pût former des projets d'ambition ou de vengeance.

1. Ces émeraudes avaient été vendues par les marchands d'Adulis, qui faisaient le commerce de l'Inde. (Cosmas, Topograph. christ., l. XI, p. 339.) Dans l'évaluation des pierres précieuses, l'émeraude de Scythie était la première, celle de la Bactriane la seconde et celle d'Ethiopie la troisième. (Hilll's Theophrastus, p 61, etc., 92.) On ne peut dire précisément où se trouvent les mines d'émeraudes ni comment la nature les produit; et il n'est pas sûr que nous possédions aucune des douze espèces que connaissaient les anciens. (Goguet, Origine des Lois, etc., part. II, l. II, c. 2, art. 3.) Les Huns acquirent ou du moins Perozes perdit la plus belle perle du monde, sur laquelle Procope raconte une histoire ridicule.

2. Les Indo-Scythes régnèrent depuis le temps d'Auguste (Diogène, Perieget. 1088, avec le Commentaire d'Eustathe, dans Hudson, Géogr. minor, t. IV) jusqu'à celui de Justin l'aîné. (Cosmas, Topogr. Christ., l. XI, p. 338, 339.) Voyez sur leur origine et leurs conquêtes, d'Anville, sur l'Inde, p. 18, 45, 69, 85, 89.) Ils possédaient au deuxième siècle Larice ou Guzerafe.

502-505

Guerre de Perse

L'inhumaine parcimonie d'Anastase fut le motif ou le prétexte d'une guerre contre les Romains. Les Huns et les Arabes marchèrent sous l'étendard de la Perse; les fortifications des villes de l'Arménie et de la Mésopotamie étaient alors ou non achevées ou tombaient en ruines. L'empereur remercia le gouverneur et les habitants de Martyropolis, qui avaient rendu en peu de jours une ville qu'on ne pouvait défendre avec succès, et l'incendie de Théodosiopolis put justifié leur prudence. Amida soutint un siège long et meurtrier. Cabades, qui attaquait depuis trois mois, avait perdu cinquante mille soldats sans aucun espoir de réussir; et les mages semblaient tirer vainement un augure favorable de l'indécence des femmes, qui, du haut des remparts, exposaient aux yeux des assaillants leurs charmes les plus secrets. A la fin cependant, les Perses escaladèrent silencieusement, au milieu de la nuit, une tour qui n'était gardée que par quelques moines accablés de sommeil et des suites de l'intempérance qui avait suivi les offices d'un jour de fête. A la pointe du jour, on appliqua les échelles, la présence de Cabades, ses ordres absolus, et son épée, dont il menaçait les lâches, forcèrent les Persans à vaincre; et avant que son glaive fût rentré dans le fourreau, quatre-vingt mille personnes expièrent le sang que lui avait coûté cette entreprise. La guerre dura encore trois ans, et cette, malheureuse frontière éprouva tout ce qu'ont de plus affreux les calamités de la guerre. L'or fut rendu inutile par le nombre de ses généraux; le pays devint une solitude où les vivants et les morts étaient abandonnés aux bêtes farouches. La résistance d'Edesse et le défaut de butin disposèrent à la paix l'esprit de Cabades : il vendit ses conquêtes un prix exorbitant; et la même limite, marquée seulement par le carnage et la dévastation, continua à séparer les deux empires. Anastase, voulant prévenir le retour de ces malheurs, résolut de fonder une nouvelle colonie si forte, qu'elle fût en état de braver la puissance des Perses, et de la prolonger si loin vers l'Assyrie, que la garnison pût mettre la province à couvert, en faisant du pays ennemi le théâtre de la guerre. D'après ce dessein, il peupla et embellit la ville de Dara, située à quatorze milles de Nisibis et à quatre journées du Tibre. Justinien perfectionna les ouvrages élevés à la hâte sous le règne d'Anastase; et sans nous arrêter sur des places moins importantes, les fortifications de Dara peuvent nous donner une idée de l'architecture militaire de ce siècle. La place était environnée de deux murs, et les cinquante pas d'intervalle de l'un à l'autre offraient une retraite au bétail des assiégés. On admirait la force et la beauté du mur intérieur; il s'élevait à soixante pieds et les tours avaient cent pieds de hauteur. Les meurtrières, par où la garnison jetait les armes de trait sur l'ennemi, étaient petites, mais nombreuses; les soldats se trouvaient postés le long du rempart sous le couvert d'une double galerie, et l'on voyait au sommet des tours une troisième plate-forme spacieuse et sûre. Il parait que le mur extérieur avait moins d'élévation, mais plus de solidité; et chaque tour était protégée par un boulevard quadrangulaire. Le terrain dur et rocailleux résistait aux instruments des mineurs; et au Sud-Est, où il était plus facile à entamer, un nouvel ouvrage qui s'avançait en forme de demi-lune; retardait leur approche. Une rivière remplissait les douves et les triples fossés; et les plus ingénieux travaux avaient été employés pour donner de l'eau à la ville, l'ôter aux assiégeants, et prévenir le dégât d'un débordement naturel ou d'une inondation opérée à dessein. Durant plus de soixante années, Dara remplit l'objet que s'était proposé son fondateur et elle ne cessa d'exciter l'inquiétude des Perses, qui présentaient la construction de cette forteresse comme une infraction au traité de paix conclu entre les deux empires.

502-505

Les portes Caspiennes ou les portes d'Ibérie

Entre l'Euxin et la mer Caspienne, les branches du Caucase traversent dans toutes les directions la Colchide, l'Ibérie et l'Albanie; et la géographie des anciens et des modernes a souvent confondu les deux entrées ou portes principales qui ouvrent le pays du Nord au Sud. Le nom de portes Caspiennes où d'Albanie convient proprement à Derbend, qui occupe la croupe d'une étroite colline entre les montagnes et la mer. La ville, si nous en croyons une tradition du pays, a été fondée par les Grecs, et les rois de Perse fortifièrent ce passage dangereux pour l'ennemi, en y ajoutant un môle, de doubles murailles et des portes de fer. Les portes d'Ibérie se trouvent au milieu du Caucase; c'est un passage étroit de six milles de longueur, qui, du côté, septentrional de l'Ibérie ou de la Géorgie, débouche dans la plaine qui se prolonge jusqu'au Tanaïs et au Volga. Une forteresse, ouvrage d'Alexandre, ou d'un de ses successeurs, dominait ce passage important; elle avait passé, par droit de conquête ou de succession, à un prince des Huns qui proposa de la céder à l'empereur, et qui en demandait un prix modéré; mais, tandis qu'Anastase délibérait, tandis qu'il calculait les frais et la distance, un rival plus vigilant survint, et Cabades s'empara de ce défilé du Caucase. Les portes de l'Albanie et de l'Ibérie fermaient aux cavaliers scythes les chemins les plus courts et les moins difficiles; et le rempart de Gog et de Magog, ce long mur qui excita la curiosité d'un calife arabe et d'un conquérant russe1, couvrait entièrement le front des montagnes. D'après une description moderne, des pierres de sept pieds d'épaisseur, sur une longueur ou une hauteur de vingt et un, et réunies sans fer et sans ciment, forment un mur qui se prolonge à plus de trois cents milles des côtes de Derbend, par-dessus les collines et à travers les vallées du Daghestan et de la Géorgie. Sans supposer une vision, on peut croire que la politique de Cabades le porta à entreprendre ce grand ouvrage sans supposer un miracle, on peut imaginer qu'il fut achevé par son fils, si redoutable aux Romains sous le nom de Chosroês, et si cher aux Orientaux sous celui de Nushirwan. Le monarque persan tenait en ses mains les clefs de la paix et de la terre; mais il stipula, dans tous les traités, que Justinien contribuerait aux dépenses d'une barrière commune, qui mettrait les deux empires à l'abri des incursions des Scythes.

1. Voyez une savante Dissertation de Baier (de Muro Caucaseo, in. Comment. Acad. Petropol., ann. 1726, t. I, p. 425-463); mais on n'y trouve ni carte ni plan. Lorsque le czar Pierre Ier s'empara de Derbend en 1722, on mesura la muraille, et on trouva trois mille deux cent quatre-vingt-cinq orgygiæ ou brasses de Russie, chacune de sept pieds, en tout un peu plus de quatre milles.

527-565

Les écoles d'Athènes

Bagaudes

Justinien supprima les écoles d'Athènes et le consulat de Rome, qui avaient produit tant de sages et tant de héros. Ces deux institutions ne jouissaient plus de leur antique gloire cependant on peut, à juste titre, réprouver l'avarice et la méfiance du prince qui détruisit ces antiques et respectables ruines.

Lorsque les Athéniens eurent triomphé des Perses, ils adoptèrent la philosophie de l'Ionie et la rhétorique de la Sicile; et ces études devinrent le patrimoine d'une cité où le nombre des habitants mâles ne se montait qu'à trente mille, et qui a offert, dans l'espace d'une génération, le génie de plusieurs siècles et de plusieurs millions d'hommes. Le sentiment que nous avons de la dignité de la nature humaine s'exalte à ce simple souvenir, qu'Isocrate vivait dans la société de Platon et de Xénophon; qu'il assista peut-être avec l'historien Thucydide aux premières représentations de l'Odipe de Sophocle et de l'Iphigénie d'Euripide; qu'Eschine et Démosthènes, ses élèves se disputèrent la couronne du patriotisme devant Aristote, le maître de Théophraste, qui donnait des leçons dans Athènes en même temps que les fondateurs de la secte des stoïciens et de celle d'Epicure. Une si belle éducation prodiguée aux jeunes gens de l'Attique se communiquait sans jalousie aux cités rivales : Théophraste avait deux mille disciples; les écoles de rhétorique durent être encore plus nombreuses que celles de philosophie; et les élèves, se succédant avec rapidité, répandaient la gloire de leurs maîtres partout où l'on connaissait la langue et le nom des Grecs. Alexandre étendit leur réputation par ses victoires; les arts d'Athènes survécurent à sa liberté et à son empire; et les colons que les Macédoniens établirent en Egypte et en Asie, entreprirent souvent de longs pélerinages pour venir sur les bords de l'Ilissus adorer les muses dans leur temple favori. Les conquérants latins écoutaient avec docilité les leçons de leurs sujets et de leurs captifs; les noms de Cicéron et d'Horace se trouvaient sur la liste des écoles d'Athènes; et lorsque la domination romaine fut bien affermie, les naturels de l'Italie, de l'Afrique et de la Bretagne, s'entretenaient dans les bocages de l'Académie avec les Orientaux, leurs condisciples.

Les études de la philosophie et de l'éloquence conviennent à un état populaire, qui excite la liberté des recherches, et ne se soumet qu'à la force de la persuasion. Dans les républiques de la Grèce et de Rome, le patriotisme et l'ambition n'avaient pas de moyen plus puissant que l'art de la parole : les écoles de rhétorique étaient le séminaire des hommes d'Etat et des législateurs. A l'époque où l'on ne permit plus les discussions publiques, l'orateur pouvait, dans la noble profession d'avocat, plaider la cause de l'innocence et de la justice; il pouvait abuser de ses talents dans le commerce plus utile des panégyriques; et les mêmes règles dictaient encore les vaines déclamations du sophiste, et les beautés plus pures des compositions historiques. Les systèmes qui avaient la prétention de développer la nature de Dieu, celle de l'homme et de l'univers amusaient la curiosité de l'étudiant en philosophie; et selon la disposition de son esprit, il se livrait au doute avec les sceptiques, il tranchait les questions avec les stoïciens, il élevait ses idées avec Platon, ou il s'asservissait à la dialectique rigoureuse d'Aristote. L'orgueil de ces sectes rivales indiquait un point de bonheur et de perfection morale qu'il était impossible d'atteindre; mais les efforts pour y parvenir étaient glorieux et utiles : les disciples de Zénon et, même ceux d'Epicure savaient agir et supporter la douleur. La mort de Pétrone, ainsi que celle de Sénèque, servit à humilier un tyran, par la découverte de son impuissance. Les murs d'Athènes ne pouvaient emprisonner la lumière. Ses incomparables écrivains s'adressaient à tous les hommes; des maîtres allaient instruire l'Italie et l'Asie. Béryte, dans des temps postérieurs, se dévouait à l'étude des lois; on cultivait l'astronomie et la médecine dans le musée d'Alexandrie; mais depuis la guerre du Péloponnèse jusqu'au règne de Justinien, pour l'étude de la rhétorique et de la philosophie, les écoles d'Athènes conservèrent leur supériorité. Athènes, située sur un sol stérile, devait ses avantages à un air pur, à une libre navigation, et à la possession des chefs-d'oeuvre de l'antiquité. Le commerce ou les affaires de l'administration troublaient rarement cette retraite sacrée; et les derniers des Athéniens se faisaient remarquer par la vivacité de leur esprit, par la pureté de leur goût et de leur langage, par leurs moeurs sociales et par quelques restes, au moins dans leurs discours, de la magnanimité de leurs aïeux. L'académie des platoniciens, le lycée des péripatéticiens, le portique des stoïciens, et le jardin des disciples d'Epicure, situés dans les faubourgs de la ville, étaient plantés d'arbres et ornés de statues : les philosophes, au lieu d'être enfermés dans un cloître, faisaient entendre leurs leçons dans des promenades agréables et spacieuses, qui, selon les différentes heures du jour, étaient consacrées aux exercices du corps ou à ceux de l'esprit. Le génie des fondateurs respirait encore dans ces lieux sacrés. Le désir de succéder aux maîtres de la raison humaine excitait une généreuse émulation; et les libres suffrages d'un peuple éclairé fixaient à chaque mutation le mérite des candidats. Les professeurs athéniens étaient payés par leurs disciples; il paraît que le prix variait d'une mine à un talent, selon l'habileté du maître et la fortune de l'élève; et Isocrate lui-même, qui se moquait de la cupidité des sophistes. Le salaire de l'industrie est juste et noble; cependant ce même Isocrate versa des larmes lorsqu'il le reçut pour la première fois. Le stoïcien pouvait rougir de recevoir un salaire pour prêcher le mépris de l'argent: mais les lois avaient autorisé les écoles de philosophie d'Athènes à recevoir quelques donations et quelques legs de terres et de maisons. Epicure avait laissé à ses disciples les jardins qu'il avait achetés quatre-vingts mines; il leur transmit de plus un fonds qui suffisait à leur frugale nourriture et aux fêtes qu'ils célébraient tous les mois. Le patrimoine de Platon forma le fonds d'un revenu annuel qui, d'abord de trois pièces d'or, s'accroissant peu à peu, fut de mille au bout de huit siècles. Les plus sages et les plus vertueux des princes romains protégèrent les écoles d'Athènes. La bibliothèque que fonda Adrien (Hadrien) fut placée dans un portique orné de tableaux, de statues, d'un plafond d'albâtre, et soutenu par cent colonnes de marbre phrygien. La générosité des Antonins assigna des scalaires publics aux maîtres des sciences; et tous les professeurs de politique, de rhétorique, de philosophie platonicienne, péripatéticienne, stoïcienne et épicurienne, recevaient un traitement annuel de dix mille drachmes. Après la mort de Marc-Aurèle, on supprima et on rétablit, on diminua et on étendit ces libéralités, ainsi que les privilèges des professeurs : on retrouve sous les successeurs de Constantin quelque vestige de la magnificence impériale sur ce point; mais les choix arbitraires des empereurs purent, en tombant sur d'indignes sujets, faire regrettée aux philosophes d'Athènes les temps de leur indépendance et de leur pauvreté. Il faut remarquer que la faveur impartiale des Antonins se répandit également sur quatre sectes rivales, qu'ils regardaient comme aussi utiles, ou du moins comme aussi innocentes, les une que les autres. Socrate, la gloire d'Athènes, avait été pour elle, par sa mort, un sujet de blâme; et les premières leçons d'Epicure scandalisèrent tellement les pieuses oreilles des Athéniens; que par son exil et celui de ses adversaires, ils mirent fin aux vaines disputes sur la nature des dieux : mais ils révoquèrent leur décret l'année suivante; ils rétablirent la liberté des écoles, et l'expérience leur apprit par la suite que la diversité des systèmes théologiques n'affecte pas le caractère moral des philosophes1.

Les armes des Goths furent moins funestes aux écoles d'Athènes que l'établissement d'une nouvelle religion, dont les ministres tranchaient toutes les questions par un article de foi, et condamnaient l'infidèle ou le sceptique à des flammes éternelles. De nombreux et pénibles volumes de controverse prouvèrent la faiblesse, de l'esprit et la corruption du coeur; ils instituèrent la raison humaine dans la personne des sages de l'antiquité, et ils proscrivirent les recherches philosophiques, si peu convenables à la doctrine ou au caractère d'un humble croyant. La secte des platoniciens, que Platon aurait rougi de reconnaître, survécut seule à cette condamnation, et mêla à la sublime théorie de son maître des pratiques superstitieuses et l'usage de la magie; et, demeurés seuls au milieu du monde chrétien, les platoniciens se livraient à une secrète aversion pour le gouvernement soit civil, soit ecclésiastique, dont la rigueur menaçait toujours leurs têtes.

1. La naissance d'Epicure est fixée à l'année 342 avant J.-C. Il ouvrit ses écoles à Athènes, la troisième année de la cent dix-huitième olympiade, trois cent six ans avant l'ère du christianisme. La loi d'intolérance (Athénée, l. XIII, p. 610; Diogène Laërce, l. V, 38, p. 290; Julius Pollux, IX, 5), fut publiée la même année ou l'année suivante. (Sigonius Opp., t. V, p. 62 Menage, ad Diog. Laer., p. 204; Corsini, Fasti attici, t. IV, p. 67-68). Théophraste, chef des péripatéticiens et disciple d'Aristote, fut enveloppé dans ce même exil.

412-485

Proclus

Environ un siècle après la mort de Julien, on permit à Proclus de monter dans la chaire de l'Académie; et telle fut son activité, que souvent dans la même journée il prononçait cinq leçons et composait sept cents vers. Son esprit pénétrant analysa les questions les plus abstraites de la morale et de la métaphysique, et il osa proposer dix-huit arguments contre la doctrine des chrétiens sur la création du monde; mais, dans les intervalles de ses études, il conversait personnellement avec Pan, Esculape et Minerve, aux mystères desquels il était secrètement initié, et dont il adorait les statues renversées, persuadé qu'un philosophe, citoyen de l'univers, doit être lui-même le prêtre de ses dieux.

(Ses successeurs : 485-529) Sa mort lui fut annoncée par une éclipse de soleil, et sa vie, ainsi que celle d'Isidore, son élève, compilée par deux de leurs savants disciples, offre un tableau déplorable de la seconde enfance de la raison humaine; mais ce qu'on appelait avec complaisance la chaîne d'or de la succession platonique se prolongea encore l'espace de quarante-quatre ans, depuis la mort de Proclus jusqu'à l'édit de Justinien, qui imposa un silence éternel aux écoles d'Athènes, et remplit de douleur et d'indignation le petit nombre de ceux qui demeuraient attachés à la science et à la superstition des Grecs. Sept philosophes que réunissait l'amitié, Diogène et Hermias, Eulalius et Priscien, Damascius, Isidore et Simplicius, qui n'adoptaient pas la religion de leur souverain, prirent la résolution de chercher dans une terre étrangère la liberté qu'on leur ôtait dans leur patrie. Ils avaient ouï dire et ils avaient la simplicité de croire que la république de Platon, se trouvait sous le gouvernement despotique de la Perse, et qu'un roi patriote y régnait sur la plus fortunée et la plus vertueuse des nations. Ils ne tardèrent pas à voir que la Perse ressemblait à toutes les contrées du monde; que Chosroes, malgré la philosophie qu'il affectait, était vain, cruel et ambitieux; que le fanatisme et l'esprit d'intolérance dominaient parmi les mages; que les nobles étaient orgueilleux, les courtisans serviles, et les magistrats injustes; que le coupable échappait quelquefois, et qu'on opprimait souvent l'innocent. Ainsi désabusés, ils se montrèrent peu équitables sur les vertus réelles des Perses : la pluralité des femmes et des concubines; les mariages incestueux et la coutume d'exposer les morts aux chiens et aux vautours, au lieu de les cacher dans la terre ou de les consumer par le feu les scandalisèrent plus peut-être qu'il ne convenait à leur profession. Leur retour précipité annonça leur repentir, et ils déclarèrent hautement qu'ils aimaient mieux mourir sur la frontière de l'empire que de jouir de la fortune, des richesses à la cour d'un Barbare. Ce voyage cependant leur valût un bienfait qui honore beaucoup Chosroês. Il exigea que les sept sages qui étaient venus visiter sa cour fussent affranchis des lois pénales publiées par Justinien contre ses sujets païens; et ce puissant médiateur veilla avec soin, au maintien de ce privilège, qu'il avait expressément stipulé dans un traité de paix. Simplicius et ses compagnons finirent leur vie dans la paix et l'obscurité : ils ne laissèrent pas de disciples et ils terminèrent la longue liste des philosophes grecs, qu'on peut citer; malgré leurs défauts, comme les plus sages et les plus vertueux de leurs contemporains. Nous avons les écrits de Simplicius; ses Commentaires physiques et métaphysiques sur Aristote ont perdu de leur réputation; mais son Interprétation morale d'Epictète se conserve dans la bibliothèque des nations comme un livre classique, admirablement propre, par la juste confiance qu'il inspire dans la nature de Dieu et de l'homme; à diriger la volonté, à purifier le coeur et à affermir l'entendement.

541

Le consulat de Rome

Bagaudes
Wallia
roi des wisigoths
Alejo Vera

C'est à peu près vers le temps où Pythagore imagina la dénomination de philosophe, que le premier Brutus fondait à Rome le consulat avec la liberté. Nous avons indiqué, selon que l'occasion s'en est présentée dans le cours de cette histoire, les révolutions de la dignité de consul, qui, après avoir donné de si grands pouvoirs, ne présenta plus que l'ombre de l'autorité et finit par n'être qu'un vain nom. Le peuple avait choisi les premiers magistrats de la république destinés à exercer au sénat et dans le camp, durant la paix ou durant la guerre, cette autorité transférée depuis aux empereurs. Le souvenir d'un si beau titre en imposa longtemps aux Romains et aux Barbares; et le consulat de Théodoric paraît à un historien goth, le comble de la gloire et de la grandeur. Le roi d'Italie félicite lui-même ces favoris annuels de la fortune qui jouissent de l'éclat du trône sans en avoir les soucis. Dix siècles s'étaient écoulés, depuis Brutus; et les souverains de Rome et de Constantinople créaient encore deux consuls, uniquement pour donner une date à l'année et une fête au peuple; mais les dépenses de cette fête, où l'opulence et la vanité des titulaires les portaient toujours à vouloir surpasser leurs prédécesseurs : les plus sages parmi les sénateurs refaisaient un honneur inutile, acheté de la ruine de leur famille; et il me semble qu'on peut expliquer ainsi les lacunes multipliées : qu'on trouve dans la dernière période des fastes consulaires. Les prédécesseurs de Justinien avaient aide du trésor public les candidats les moins opulents; ce prince avare aima mieux leur recommander l'économie et faire des règlements, sur les frais de l'inauguration. Son édit réduisit à sept les courses de chevaux et de chars, les combats d'athlètes et de bêtes sauvages, les concerts et les pantomimes du théâre; il eut soin de substituer de petites pièces d'argent aux médailles d'or, qui, répandues jusqu'alors avec profusion au milieu de la population, avaient toujours excité le tumulte et l'ivrognerie. Malgré ces précautions et l'exemple de l'empereur; la succession des consuls finit la seizième année du règne de Justinien, dont le caractère despotique dut voir avec plaisir la paisible extinction d'un titre qui avertissait les Romains de leur ancienne liberté. Mais le souvenir du consulat annuel vivait toujours dans l'esprit des peuples; ils se flattaient de le voir promptement rétabli; ils applaudirent à la condescendante populaire de plusieurs princes qui prirent successivement le nom de consul la première année de leur règne; et ce ne fut que trois siècles, après la mort de Justinien, que ce simulacre de dignité, supprimé par l'usage, put être aboli par la loi. On abandonna la méthode imparfaite de distinguer chaque année du nom d'un magistrat, et l'on établit une ère permanente : les Grecs comptèrent depuis la création du monde, selon la version des Septime1; et la naissance de Jésus-Christ fut, depuis le siècle de Charlemagne, l'ère adoptée par les Latins.

1. Selon, Julius Afrianus, etc., le monde fût créé le 1er septembre, cinq mille cinq cent huit ans, trois mois et vingt-cinq jours avant la naissance de Jésus-Christ (voyez Pezron, Antiquité des Temps défendue, p. 20-28); et les Grecs, les chrétiens de l'Orient et rhème les dusses; jusqu'au règne de Pierre ont adopté cette ère. Cette période, quoique arbitraire, est nette et commode. Des sept mille deux cent quatre-vingt-seize ans qu'elle suppose écoulés depuis la création, on trouve trois mille années d'ignorance et de ténèbres, deux mille fabuleuses ou incertaines, mille de l'histoire ancienne qui commencé à l'empire de Perse et aux républiques d'Athènes et de Rome; mille depuis la chute de l'empire romain en Occident jusqu'à la découverte de l'Amérique; et les deux cent quatre-vingt-seize autres offrent trois siècles de l'état moderne de l'Europe et du genre humain.

533

Justinien envahit l'Afrique

Lorsque Justinien monta sur le trône, environ cinquante années après la chute de l'empire d'Occident, la domination des Goths en Europe et des Vandales en Afrique était établie sur des fondements solides, et qu'on pouvait, ce semble, regarder comme légitimes. Les titres inscrits par les victoires de Rome se trouvaient effacés avec la même justice par le glaive des Barbares; et le temps, les traités, et des serments de fidélité déjà renouvelés par une seconde et troisième génération de sujets soumis, appuyaient d'une sanction plus respectable les droits de la conquête. L'expérience et le christianisme avaient assez démontré la vanité de ces espérances superstitieuses qui promettaient à Rome, d'après la volonté des dieux; qu'elle règnerait à jamais sur les nations de la terre, mais ses hommes d'Etat et ses jurisconsultes, dont les opinions se sont quelquefois ranimées et propagées dans les écoles, de jurisprudence moderne, soutenaient toujours ces orgueilleuses prétentions d'un empire éternel et indestructible, que ses soldats ne pouvaient plus appuyer. Du moment où Rome avait été dépouillée de la pourpre impériale, les princes de Constantinople avaient pris seuls le sceptre sacré de la monarchie; ils avaient demandé comme un héritage qui leur appartenait, les provinces subjuguées par les consuls ou possédées par les Césars, et ne s'étaient que faiblement occupés de garantir leurs fidèles sujets de l'Occident contre les progrès de l'hérésie et les invasions des Barbares. L'exécution de ce brillant projet était à quelques égards réservée à Justinien. Les cinq premières années de son règne, il soutint malgré lui une guerre dispendieuse et inutile contre les Perses; à la fin son ambition triompha de son orgueil. Sans crainte du côté de l'Orient, il put alors employer ses forces contre les Vandales, et l'état intérieur de l'Afrique offrait un prétexte honorable; et promettait de puissants secours aux armes romaines.

523-530

Hildéric

D'après l'ordre de succession établi par le testament du prince qui fonda le royaume d'Afrique, la couronne avait passé en ligne directe à Hilderic, l'aîné des princes vandales: fils d'un tyran, petit-fils d'un conquérant, il avait été porté par la douceur de son caractère à suivre des maximes de clémence et de paix, et son avènement avait été signalé par un édit salutaire qui rendait deux cents évêques à leurs Eglises, et qui permettait de professer librement le symbole de saint Athanase. Mais les catholiques reçurent avec une reconnaissance froide et passagère une grâce qui se trouvait bien au-dessous de leurs prétentions; et les vertus d'Hilderic blessèrent les préjugés de ses compatriotes. Les prêtres ariens osèrent faire entendre qu'il avait renoncé à sa foi, et les soldats lui reprochèrent plus hautement d'avoir dégénéré du courage de ses ancêtres. On soupçonnait ses ambassadeurs d'une secrète et honteuse négociation à la cour de Byzance; et son général, qu'on surnommait l'Achille des Vandales, perdit une bataille contre les Maures, à peine vêtus et mal disciplinés.

530-534

Gelimer

Le mécontentement public était enflammé par les intrigues de Gelimer, à qui son âge, sa naissance et sa réputation à la guerre, donnaient un droit apparent à la couronne : il prit, de l'aveu de la nation, les rênes du gouvernement et son malheureux souverain tomba sans résistance du trône dans une prison, où il fut étroitement gardé; ainsi qu'un de ses plus fidèles conseillers, et son neveu, l'Achille des Vandales, contre lequel s'était déclarée l'opinion publique. Cependant l'indulgence d'Hilderic pour ses sujets catholiques était pour lui une puissante recommandation auprès de Justinien, capable de reconnaître les avantages de la justice et de la tolérance religieuse, lorsqu'elles s'appliquaient à sa propre secte. Il avait eu des rapports avec lui à l'époque où il n'était que le neveu de Justin; des lettres et des présents avaient fortifié leur liaison, et l'empereur n'abandonna pas la cause de la royauté et de l'amitié. Deux ambassades se rendirent successivement auprès de Gelimer, pour l'engager à se repentir de sa trahison, à éviter du moins de provoquer par de nouvelles violences, le ressentiment de Dieu et celui des Romains, à respecter les lois de la parenté et de la succession, et à permettre qu'un vieillard infirme terminât en paix sa carrière sur le trône de Carthage ou dans le palais de Constantinople. Les passions ou peut-être même la prudence de Gelimer ne lui permettaient pas de se rendre à des remontrances faites du ton de la menace et de l'autorité pour justifier son ambition, il prit un langage qu'on ne parlait guère à la cour de Byzance; il allégua le droit qu'ont les peuples libres de déposer ou de punir le magistrat suprême qui remplit mal les fonctions de la royauté. A la suite de cet inutile tentative, le monarque captif fut traité avec plus de rigueur; on creva les yeux à son neveu; et le cruel Vandale, qui se reposait sur sa force et sur l'éloignement, se moqua des vaines menaces et des lents préparatifs de l'empereur. Justinien résolût de délivrer et de venger son ami : Gélimer résolut, de son côté, de garder le pouvoir qu'il usurpait et, selon l'usage des nations civilisées, avant de commencer la guerre, chacun des partis protesta solennellement qu'il désirait sincèrement la paix.

530-534

Les guerres d'Afrique

Le bruit d'une guerre d'Afrique, ne satisfit que l'oisive population de Constantinople que sa pauvreté exemptait des impôts, et dont la lâcheté se voyait rarement exposée aux dangers du service militaire; mais les citoyens sages, qui jugeaient de l'avenir par le passé, se souvenaient de l'immense perte d'hommes et d'argent qu'avait soufferte l'empire dans l'expédition de Basiliscus. Les troupes rappelées des frontières de Perse, après cinq campagnes laborieuses, craignaient la mer, le climat et les armes d'un ennemi inconnu. Les ministres des finances calculaient, autant qu'ils pouvaient calculer les frais d'une guerre d'Afrique, les taxes qu'ils pouvaient imaginer et percevoir pour satisfaire à des demandes sans bornes; et tremblaient de payer de leur vie, ou du moins par la perte d'un emploi lucratif, l'insuffisance des résultats de leurs mesures. Jean de Cappadoce, inspiré par ces motifs personnels (car on ne peut le soupçonner du moindre zèle pour le bien public), osa s'opposer, en plein conseil, aux penchants de son maître. Il avoua qu'on ne pouvait trop payer une victoire si importante; mais il fit sentir avec force les difficultés certaines de cette entreprise et l'incertitude de l'événement. Vous voulez assiéger Carthage, dit le préfet; par terre ce royaume est éloigné de cent quarante journées; par mer, une année entière doit s'écouler avant que vous puissiez recevoir des nouvelles de votre flotte. Quand l'Afrique serait soumise, pour la garder il faudrait conquérir la Sicile et l'Italie. Le succès vous imposerait de nouveaux travaux, et un seul revers attirerait les Barbares au sein de votre empire épuisé. Le prince sentit la justesse de cet avis; et, confondu de cette hardiesse inusitée d'un sujet si respectueux, il aurait peut-être renoncé à la guerre d'Afrique, si une voix qui fit taire les doutes de la profane raison, n'eût ranimé son courage. J'ai eu une vision, s'écria un évêque d'Orient, charlatan et fanatique : empereur, la volonté du ciel est que vous n'abandonniez pas votre sainte entreprise pour la délivrance de l'Eglise d'Afrique. Le Dieu des batailles marchera devant votre étendard, et dispersera vos ennemis, qui sont les ennemis de son Fils. Justinien put être tenté de croire à une révélation qui arrivait si à propos : ses ministres y furent obligés; mais la révolte que les partisans d'Hilderic ou de saint Athanase venaient d'exciter sur la frontière de la monarchie vandale, leur donna quelques motifs d'espérance un peu plus raisonnables. L'Africain Pudentius avait instruit en secret la cour de Constantinople de la fidélité qu'il gardait à son souverain; et quelques troupes qu'on lui envoya suffirent pour remettre la province de Tripoli sous la domination des Romains. Godas, Barbare valeureux, qui commandait en Sardaigne, suspendit le paiement du tribut, refusa d'obéir à l'usurpateur, et donna audience aux émissaires de Justinien, qui le trouvèrent maître de cette île fertile, environné d'une garde nombreuse, et orgueilleusement revêtu des ornements de la royauté. La discorde et la défiance diminuaient les forces des Vandales, tandis que les armées de l'empire étaient animées de l'esprit de Bélisaire, dont le nom héroïque est devenu familier à tous les siècles et à toutes les nations.

530-534

Bélissaire

Le Scipion Africain de la nouvelle Rome reçût le jour et fut peut-être élevé parmi les paysans de la Thrace. Une naissance illustre, une éducation libérale, l'émulation qui naît de la liberté, avaient contribué à former les vertus des deux Scipion; tous ces avantages manquèrent à Bélisaire. Le silence de son verbeux secrétaire prouve sans doute, d'une manière suffisante que sa jeunesse ne pût offrir le sujet aucun éloge; il servit, et sûrement avec valeur et avec gloire, dans les gardes de Justinien; et lorsque son maître monta sur le trône, il fut élevé de ce poste domestique à un commandement militaire. Après une incursion hardie dans la Persarménie, où un collège partagea ses succès, et où l'ennemi arrêta ses progrès, Bélisaire se rendit au poste important de Dara, et c'est là qu'il admit à son service Procope, le fidèle compagnon et le soigneux historien de ses exploits. Le Mirranes de Perse, qui vint à la tête de quarante mille hommes d'élite raser les fortifications de Dara, fixant le jour et l'heure où les citoyens de la ville devaient lui préparer un bain pour se rafraîchir, disait-il, des fatigues de la victoire trouva un adversaire, son égal par le nouveau titre de général de l'Orient, son supérieur dans l'art de la guerre; mais son inférieur dans le nombre et la qualité de ses soldats, qui se bornaient, à vingt-cinq mille Romains ou étrangers relâchés dans leur discipline et humiliés par des défaites récentes. La plaine unie de Dara n'offrant aucun lieu couvert qui pût servir à un stratagème ou cacher une embuscade, Bélisaire plaça le front de ses troupes derrière une large tranchée qui se prolongeait d'abord en lignes perpendiculaires et ensuite en lignes parallèles, pour couvrir les ailes de la cavalerie qui dominaient les flancs et les derrières de l'ennemi. Une charge rapide et une évolution bien combinée de cette cavalerie, au moment où le centre des Romains était ébranlé, détermina la victoire. L'étendard de Perse tomba, les immortels prirent la fuite, l'infanterie jeta ses boucliers, et les vaincus laissèrent huit mille morts sur le champ de bataille. L'année suivante, l'ennemi pénétra en Syrie du côté du désert, et Bélisaire partit de Dara avec vingt mille hommes pour aller au secours de la province. Ses savantes dispositions rendirent vains, durant tout l'été, les projets des ennemis; il les harcela dans leur retraite. Chaque nuit il occupait le camp qu'ils avaient occupé la veille; et il se serait assuré la victoire sans effusion de sang, s'il avait pu contenir l'impatience de ses troupes. Cette valeur dont elles s'étaient vantées se montra peu le jour de la bataille : les Arabes chrétiens, par une lâche ou perfide défection découvrirent l'aile droite : les Huns, vieux corps de huit cents guerriers, furent accablés sous le nombre des assaillants; les Isauriens furent coupés dans leur fuite; mais l'infanterie romaine demeura inébranlable sur la gauche; et Bélisaire, descendant lui-même de cheval, fit voir à ses soldats qu'il ne leur restait d'autre ressource que l'intrépidité du désespoir. Ils tournèrent le dos à l'Euphrate et le visage à l'ennemi; des traits sans nombre vinrent frapper sans effet contre le rempart qu'offraient leurs boucliers serrés; ils opposèrent une ligne impénétrable de piques aux assauts multipliés de la cavalerie persane et après une très longue résistance, on mit habilement à profit les ombres de la nuit pour embarquer ce qui restait de troupes. Le général persan se retirant en désordre et avec ignominie, eut à rendre un compte sévère de la vie de tant de soldats qu'il avait sacrifiés à un succès inutile. Mais la gloire de Bélisaire ne fut pas ternie par une défaite, où seul il avait soustrait ses troupes aux suites de leur témérité. Les approches de la paix le délivrèrent de la garde de la frontière d'Orient, et la manière dont il se conduisit lors de la sédition de Constantinople, l'acquitta complètement envers l'empereur. Lorsque la guerre d'Afrique devint le sujet des entretiens populaires et des délibérations du conseil, chacun des généraux romains craignait plutôt qu'il n'ambitionnait le dangereux honneur de la diriger; mais lorsque, détériorer par la supériorité du mérite, Justinien eut nommé Bélisaire, leur jalousie fût promptement rallumée par l'applaudissement général qu'excita ce choix de l'empereur. Les habitudes de la cour de Byzance permettent de soupçonner que les droits du héros furent secrètement appuyés des intrigues de sa femme, la belle et adroite Antonina, qui tour à tour obtenait la confiance et encourait la haine de l'impératrice Théodora. Antonina était d'une naissance obscure; elle descendait d'une famille de conducteurs de char et son inconduite lui mérita les plus honteux reproches. Toutefois elle exerça longtemps un empire absolu sur son illustre époux; et si elle dédaigna le mérite de la fidélité conjugale, elle donna de grandes preuves d'une affection à l'époux, qu'elle eut le courage de suivre au milieu de toutes les fatigues et de tous les dangers de ses expéditions.

529-533

Ses services pendant la guerre de Perse

Rome allait lutter pour la dernière fois contre Carthage, et les préparatifs de la guerre d'Afrique ne furent pas indignes de cette grande querelle. Les gardes de Bélisaire, qui, selon le pernicieux usage toléré en ce temps-là, faisaient à leur chef un serment de fidélité particulier, composaient l'élite et faisaient l'orgueil de l'armée. Ils étaient tous remarquables par une force et une stature peu communes; la bonté de leurs chevaux et de leur armure, et une pratique assidue des exercices de la guerre, les mettaient en état d'effectuer tout ce que leur inspirait le courage; et leur courage était exalté par le sentiment de l'honneur de corps, auquel se joignaient leurs vues particulières d'ambition et de fortune. Quatre cents des plus braves d'entre les Hérules marchaient sous la bannière de l'actif et fidèle Pharas. Leur valeur intraitable se faisait payer plus chèrement que la servile soumission des Grecs et ces Syriens; et un renfort de six cents Massagètes ou Huns parût si important qu'on employa la fraude et la supercherie pour les engager dans une expédition navale. Cinq mille cavaliers et dix mille fantassins s'embarquèrent à Constantinople; mais la plupart des soldats d'infanterie levés dans la Thrace et l'Isaurie, le cédait aux cavaliers dont le service était plus général et plus estimé, et les armées de Rome se voyaient alors réduites à placer leur principale confiance dans l'arc des Scythes. Justement jaloux de soutenir la dignité des sujets dont il s'occupe, Procope répond aux critiques de mauvaise humeur, qui ne donnaient le nom de soldats qu'aux guerriers pesamment armés de l'antiquité, et qui observaient avec malice qu'Homère emploie le mot d'archer comme un terme de mépris. On a pu mépriser peut-être, dit-il, ces jeunes gens qui, désarmés, se montraient à pied dans les camps de Troie, et qui, cachés derrière un tombeau ou le bouclier d'un ami, tiraient vers leur poitrine la corde de l'arc, et lançaient d'une main faible un trait sans vigueur; mais nos archers montent des chevaux qu'ils gouvernent avec une adresse admirable; un casque et un bouclier défendent leur tête et leurs épaules, une armure de fer couvre leurs jambes, et leur corps est revêtu d'une cotte de mailles. Ils portent un carquois du côté droit, une épée du côté gauche, et lorsqu'ils se trouvent prè de l'ennemi, ils savent manier la lance et la javeline. Les arcs dont ils se servent ont de la force et de la pesanteur; ils les tirent dans toutes les directions possibles, au moment où ils se précipitent, au moment où ils se retirent, en avant, en arrière, en flanc et comme ils rapprochent la corde de l'arc, non pas de la poitrine mais de l'oreille droite, il n'y a qu'une armure bien ferme qui puisse résister à la rapidité et à la violence de leurs traits. Cinq cents navires, manoeuvrés par vingt mille matelots de l'Egypte, de la Cilicie et de l'Ionie étaient rassemblés dans le port de Constantinople. Le plus petit de ces bâtiments pouvait être environ du port de trente tonneaux; et le plus considérable de cinq cents. Le terme moyen donnera, sans enfler le calcul, un résultat de cent mille tonneaux; le transport était de trente-cinq mille soldats et matelots; cinq mille chevaux, des armes, des machines, et les munitions de guerre, et une provision d'eau et de vivres pour un voyage qui pouvait durer trois mois. On ne voyait plus dès longtemps ces fières galères qui, dans les premiers siècles, sillonnaient la Méditerranée de leurs milliers de rames; et quatre-vingt-douze brigantins légers, à couvert des armes de trait de l'ennemi et menés par deux mille hommes de la plus robuste et de la plus brave jeunesse de Constantinople, escortaient la flotte de Justinien. L'histoire, nomme vingt-deux généraux, dont la plupart se distinguèrent ensuite dans les guerres l'Afrique et d'Italie; mais Bélisaire seul commandait en chef par mer et par terre, avec un pouvoir aussi absolu que celui de l'empereur. La séparation du service de la marine et du service de terre est tout à la fois l'effet et la cause du progrès qu'ont fait les modernes dans l'art de la navigation et de la guerre maritime.

Juin 533

Départ de la flotte

Dans la septième année du règne de Justinien, et à peu près vers le solstice d'été, la flotte entière, composée de six cents vaisseaux, s'aligna avec une pompe guerrière devant les jardins du palais. Le patriarche donna la bénédiction, l'empereur ses derniers ordres, la trompette de Bélisaire annonça le départ, et chacun, selon ses espérances ou ses désirs, examina avec inquiétude les présages heureux ou défavorables. La flotte relâcha d'abord à Perinthus ou Héraclée, où le général attendit cinq Jours des chevaux de Thrace, don du souverain et présent digne d'un guerrier. Elle traversa ensuite la Propontide, et, au moment où elle s'efforçait de passer le détroit de l'Hellespont, un vent contraire la retint quatre jours à Abydos où Bélisaire donna un exemple remarquable de rigueur et de fermeté. Deux Huns, dans une querelle, suite de l'ivresse, venaient de tuer un de leurs camarades; ils expirèrent sur un gibet en présence de l'armée. Leurs compatriotes, qui se crurent outragés, récusèrent les serviles lois de l'empire et firent valoir les libres privilèges de la Scythie, où une légère amende expiait les fautes de l'ivrognerie et de la colère. Leurs plaintes étaient spécieuses, leurs clameurs bruyantes, et les Romains auraient souffert sans peine cet exemple du désordre et de l'impunité; mais l'autorité et l'éloquence de Bélisaire apaisèrent la sédition naissante; il fit sentir à ses troupes assemblées la nécessité de la justice, l'importance de la discipline, les récompenses de la piété et de la vertu, l'énormité du meurtre qu'on venait de commettre; et il ajouta que l'ivresse des coupables aggravait leur crime au lieu de l'excuser. Dans cette traversée de l'Hellespont aux côtes du Péloponnèse, que les Grecs, après le siège de Troie, avaient faite en quatre jours1, la flotte fut guidée par le vaisseau de tête, qu'on reconnaissait le jour à la couleur rouge de ses voiles, et la nuit aux torches qu'il portait au sommet de son grand mât : lorsqu'elle se trouva entre les îles, et qu'elle doubla les caps de Malée et de Ténare, on recommanda aux pilotes de s'appliquer à maintenir un ordre exact et des intervalles réguliers entre ce grand nombre de navires; le vent étant favorable et ayant peu de force, ils en vinrent à bout; et les troupes débarquèrent saines et sauves à Méthone, sur la côte de Messénie, où elles se reposèrent quelque temps des fatigues de la mer. Elles éprouvèrent jusqu'où la cupidité, revêtue du pouvoir, peut se jouer de la vie de plusieurs milliers d'hommes qui s'exposent courageusement pour le service de la patrie. D'après les règlements militaires, le pain ou le biscuit des Romains devait passer deux fois au four, et les troupes consentaient volontiers à une diminution du quart pour le déchet de la seconde cuisson. Pour tourner à son profit ce misérable bénéfice et épargner la dépense du bois, le préfet, Jean de Cappadoce, avait ordonné de cuire légèrement la farine au feu des bains de Constantinople; et lorsqu'on ouvrit les sacs; on distribua à l'armée une pâte molle et moisie. Une nourriture malsaine, jointe à la chaleur du climat et de la saison, produisit bientôt une maladie épidémique, et donna la mort à cinq cents soldats. Bélisaire rétablit la santé des malades avec du pain frais qu'il se procura à Méthone fit entendre avec courage et indignation les plaintes de la justice et de l'humanité l'empereur prêta l'oreille à ses remontrances, loua le général, mais sans punir le ministre. Du port de Méthone, avant d'entreprendre une route de cent lieues sur la mer Ionienne, entreprise qu'ils regardaient comme très périlleuse, les pilotes longèrent la côte occidentale du Péloponnèse jusqu'à l'île de Zacynthus ou de Zante. Comme il survint un calame, cette traversée employa seize jours; et sans l'ingénieuse précaution d'Antonina, qui avait conserver de l'eau dans des bouteilles de verre enterrées dans du sable, et placées dans un coin du vaisseau où ne pénétraient pas les rayons du soleil, Bélisaire lui-même eût été exposé à toutes les souffrances d'une soif cruelle. Les troupes trouvèrent enfin un asile hospitalier dans le port de Caucana (Caucana, près de Camarina, est au moins à cinquante milles (trois cent cinquante ou quatre cents stades) de Syracuse), sur la côte méridionale de Sicile. Les officiers goths, qui gouvernaient l'île au nom de la fille et du petit-fils de Théodoric, obéirent aux ordres imprudents qu'on leur avait donnés, de recevoir les soldats de Justinien comme des amis et des alliés : ils fournirent des provisions en abondance, ils remontèrent la cavalerie (il s'agit des pâturages de Grosphus, en Sicile. Les chevaux de Théron, dont Pindare a immortalisé les victoires, étaient nés dans ce pays); et Procope, envoyé à Syracuse ne tarda pas à rapporter des détails exacts sur la situation et les desseins des Vandales. Ses rapports déterminèrent Bélisaire à hâter ses opérations, et les vents secondèrent sa prudente impatience. La flotte perdit de vue la Sicile, passa devant l'île de Malte, découvrit les caps de l'Afrique, longea les côtes de cette partie du monde à la faveur d'un fort vent de Nord-Est; et enfin jeta l'ancre au promontoire, de Caput-Vada, à environ cinq journées de chemin au Sud de Carthage (le Caput-Vada de Procope, où Justinien fonda ensuite une ville est le promontoire d'Amon, de Strabon, le Brachodes de Ptolémée, le Capaudia des modernes, et forme une bande longue et étroite qui se prolonge dans la mer).

1. Les Grecs firent même ce voyage en trois jours; et ils jetèrent l'ancre le premier soir à l'île de Ténédos, voisine de Troie; ils arrivèrent à Lesbos le second jour; le troisième, au promontoire d'Eubée, et le quatrième à Argos (Homère, Odyssée, I, 130-183; Wood's Essay an Homer, p. 40-46.) Un corsaire qui avait appareillé de l'Hellespont, arriva au port de Sparte en trois jours. Xenophon., Hellen., l. II, c. 1.

Septembre
533

Bélissaire débarque sur la côte d'Afrique

Si Gelimer eût été instruit de l'approche de l'ennemi; il aurait différé la conquête de la Sardaigne pour s'occuper de la défense de sa personne et de son royaume. Un détachement de cinq mille soldats et de cent vingt galères aurait joint ce qui lui restait de forces en Afrique, et le descendant de Genseric aurait pu surprendre et accabler des vaisseaux de transport à qui la pesanteur de leur chargement ôtait les moyens de combattre, et de légers brigantins qui ne semblaient propres qu'à la fuite. Bélisaire sentit une terreur secrète lorsque, durant la traversée, il entendit ses soldats s'encourager l'un l'autre à manifester leurs craintes : ils se disaient qu'une fois sur la côte, ils espéraient maintenir leur honneur; mais ils ne rougissaient pas d'avouer que, si on les attaquait en mer, ils n'avaient pas assez de courage pour lutter à la fois contre les vents, les flots et les Barbares. Instruit de leurs dispositions, le général saisit la première occasion de les débarquer en Afrique, et il eut la sagesse de rejeter la proposition qu'on avait faite, dans le conseil de guerre, de conduire la flotte et l'armée dans le port de Carthage. Trois mois après le départ de Constantinople, les soldats, les chevaux, des armes et des munitions de guerre, se trouvèrent débarqués en sûreté sur la côte. On laissa cinq hommes à bord de chacun des navires qu'on rangea en demi-cercle : l'armée prit sur la côte un camp qu'on environna d'un fossé et d'un rempart, selon l'ancien usage; et la découverte d'une source d'eau douce, en venant soulagés la soif des soldats, leur inspira une confiance superstitieuse. Le lendemain, quelques-uns des jardins des environs ayant été pillés, Bélisaire, après avoir châtié les coupables, saisit cette occasion légère, mais décisive, pour pénétrer ses troupes des principes de l'équité, de la modération et de la bonne politique. Lorsque je me suis chargé, leur dit-il, du soin de subjuguer l'Afrique, j'ai moins compté sur le nombre ou même sur la bravoure de mes troupes; que sur la disposition amicale des naturels du pays, et la haine immortelle qu'ils portent aux Vandales. Vous pouvez seuls m'ôter ce moyen de succès, si vous continuez à enlever par force ce que vous obtiendriez avec un peu d'argent; de pareilles violences réconcilieront ces implacables ennemis, et ils formeront une juste et sainte ligue contre nous qui venons envahir leur contrée. Une discipline sévère, dont l'armée elle-même sentit bientôt et reconnut les heureux effets, ajouta une nouvelle force à ces exhortations. Les habitants, au lieu, d'abandonner leurs maisons, et de cacher leur blé fournirent en abondance aux Romains, et à un prix modéré, les provisions qui leur étaient nécessaires; les officiers civils de la province, laissés dans leurs fonctions, les exercèrent au nom de l'empereur d'Orient; et le clergé, comme le lui ordonnaient sa conscience et son intérêt, favorisa de tout son pouvoir la cause d'un prince catholique. La petite ville de Sullecte1, qui se trouvait à une journée du camp, eut l'honneur d'être la première à ouvrir ses portes et à repasser sous la domination de ses anciens souverains, Leptis et Adrumète, villes plus considérables, s'empressèrent, à l'approche de Bélisaire, d'imiter cet exemple de fidélité; et le général romain s'avança sans trouver de résistance jusqu'à Grasse, palais des rois vandales, situés à cinquante milles de Carthage. Les Romains fatigués jouirent du repos que leur présentaient de frais bocages, des eaux limpides et des fruits délicieux, et lorsque Procope préféra ces jardins à tous ceux qu'il avait vus dans l'Orient et l'Occident, cette préférence ne doit peut-être s'attribuer qu'au goût particulier de l'historien ou à la fatigue qu'il éprouvait alors. En trois générations, la prospérité et la chaleur du climat avaient énervé le robuste courage des Vandales, devenus peu à peu les plus voluptueux des hommes. Leurs maisons de plaisance et leurs jardins, dignes du nom persan de paradis; leur offraient les jouissances de la fraîcheur et tous les délices du repos. Chaque jour, en sortant du bain, ces Barbares s'asseyaient à une table où l'on servait avec profusion tous les mets recherchés que fournissaient la terre et la mer. Des broderies d'or couvraient leurs robes de soie flottantes comme celles des Mèdes; l'amour et la chasse étaient les occupations de leur vie; à des pantomimes, des courses de char, la musique et les danses de théâtre, amusaient leurs moments de loisir.

1. Sullecte est peut-être la Turris Annibalis, vieil édifice qui est encore aujourd'hui aussi grand que la tour de Londres. La marche de Bélisaire vers Leptis, Adrumetum, etc., tire beaucoup de jour de la campagne de César (Hirtius, de Bell. Afric., avec l'analyse de Guichardt), ainsi que des Voyages de Shaw (p. 105-113) dans cette même contrée.

Septembre
533

Défaite des Vandales

Durant une marche de dix ou douze jours Bélisaire ne cessa de porter son attention sur des ennemis embusqués, qui à chaque instant, pouvaient fondre sur lui. Un officier de confiance, habile militaire, Jean l'Arménien, conduisait l'avant-garde, composée de trois cents cavaliers, six cents Massagètes, couvraient l'aile gauche à quelque distance : la flotte entière longeait la côte, et perdait rarement de vue l'armée, qui faisait environ douze milles par jour, occupant chaque soir des camps fortifiés ou des villes amies. L'approche des Romains, qui s'avançaient vers Carthage, remplit de trouble et d'effroi l'esprit de Gelimer. Il voulait sagement prolonger la guerre, jusqu'à ce que son frère et ses vétérans fussent revenus de la conquête de la Sardaigne; il déplorait l'imprévoyante politique de ses ancêtres, qui, en détruisant les fortifications de l'Afrique, ne lui avait laissé que la ressource dangereuse de risquer une bataille aux environs de la capitale. Les cinquante mille Vandales qui avaient subjugué l'Afrique s'étaient multipliés de manière qu'à l'époque de l'invasion de Bélisaire, ils formaient cent soixante mille combattants, non compris les femmes et les enfants; et tant de guerriers braves et unis entre eux auraient pu écraser, au débarquement, une troupe peu nombreuse et harassée; mais les partisans du roi captif semblaient plus disposés à écouter les invitations qu'à contrarier les progrès de Bélisaire, et un grand nombre de ces orgueilleux Barbares cachaient leur aversion pour la guerre, sous le prétexte plus honorable de leur haine pour l'usurpateur. Toutefois l'autorité et les promesses de Gelimer rassemblèrent une armée nombreuse, et il concerta ses plans d'une manière assez habile. Il expédia à son frère Ammatas l'ordre de réunir toutes les forces de Carthage, et d'attaquer à dix milles de la ville l'avant-garde des Romains. Gibamond son neveu, qui commandait deux mille cavaliers, eut ordre de fondre sur leur aile gauche tandis que le monarque marchant secrètement de son côté, les prendrait par derrière dans une position qui les priverait du secours et même de la vue de leur flotte. Mais la témérité d'Ammatas lui devint funeste ainsi qu'à son pays : ayant devancé l'heure de l'attaque, il laissa dérrière lui ses compagnons trop lents, et reçut une blessure mortelle, après avoir tué de sa main douze des plus braves soldats ennemis. Sa troupe s'enfuit vers Carthage; le chemin était jonché de morts dans un espace de dix milles, et on avait peine à comprendre que trois cents Romains eussent massacré tant de monde. Les six cents Massagètes mirent en déroute, après un léger combat, le corps du neveu de Gelimer, trois fois plus considérable que le leur; chaque Scythe était animé par l'exemple de son chef, qui, usant du glorieux privilège de sa famille, s'était porté seul en avant pour décocher le premier trait contre l'ennemi. Sur ces entrefaites, Gelimer, ignorant son malheur et égaré au milieu des détours sinueux des collines, dépassa l'armée romaine sans le savoir, et, arriva sur le terrain où venait d'expirer l'imprudent Ammatas. Il pleurât la destinée de son frère et celle de Carthage, et chargea avec l'intrépidité du désespoir les escadrons qui s'avançaient à sa rencontre; il aurait pu pousser plus loin ses avantages et peut-être décider la victoire en sa faveur, s'il n'eût perdu un temps inestimable à rendre aux morts de pieux, mais vains devoirs. Au milieu de ces tristes soins qui abattaient son courage, la trompette de Bélisaire vint frapper ses oreilles. Le général romain, laissant Antonina et son infanterie dans son camp, s'avançait à la tête de ses gardes et du reste de sa cavalerie, pour rallier ses troupes en désordre et ramener la victoire sous ses drapeaux. Cette bataille irrégulière offrait peu de place aux talents d'un général, mais le roi s'enfuit devant le héros, et les Vandales, qui n'avaient jamais attaqué que des Maures, ne purent résister aux armes et à la discipline des Romains. Gelimer précipita sa fuite vers les déserts de la Numidie; il eût du moins la consolation d'apprendre bientôt qu'on avait obéi à ses ordres secrets pour l'exécution d'Hilderic et de ceux de ses partisans qu'il tenait en prison. Cet acte de fureur ne fût utile qu'à ses ennemis. La mort d'un prince légitime excita la compassion du peuple; sa vie aurait embarrassé les Romains victorieux; et un crime qui ne coûtait rien à la vertu du lieutenant de Justinien, le délivra de la cruelle alternative de perdre son honneur ou à abandonner sa conquête.

15 Septembre
533

Carthage

Dès que la tranquillité fut rétablie, les divers corps de l'armée romaine instruisirent mutuellement des pertes qu'ils avaient faites, et Bélisaire campa sur le champ de bataille, qu'on a appelé decimus, parce qu'on y trouvait la dixième borne milliaire depuis Carthage. Craignant avec raison les stratagèmes et les ressources de l'ennemi, il marcha le jour suivant en ordre de bataille, et s'arrêta le soir devant les portes de Carthage; il accorda à ses troupes une nuit de repos, afin qu'au milieu du désordre et des ténèbres la ville ne fût pas exposée à la licence des soldats, ou que ceux-ci ne tombassent pas dans les embuscades qui pouvaient y être cachées. Mais comme les craintes de Bélisaire n'étaient jamais que le résultat des calculs d'une raison froide et intrépide, il vit bientôt qu'il pouvait se fier sans danger aux apparences tranquilles et favorables que lui offrait l'aspect de la capitale : des torches innombrables, signes de la joie publique, y brillaient de toutes parts; on avait ôté la chaîne qui fermait l'entrée du port; les portes étaient ouvertes, et la reconnaissance du peuple saluait et appelait à grands cris ses libérateurs. On proclama la défaite des Vandales et la liberté de l'Afrique la veille de la fête de saint Cyprien, dans un temps où les églises étaient déjà ornées et illuminées, en l'honneur de ce martyr, dont trois siècles de superstition avaient presque fait la divinité du pays. Les ariens, sentant que leur règne était passé, abandonnèrent le temple aux catholiques, qui, aussitôt qu'ils eurent délivré leur saint des mains des profanes, commencèrent leurs cérémonies religieuses, et proclamèrent hautement le symbole de saint Athanase et la croyance de Justinien. Une heure, une heure terrible avait absolument changé la situation des deux partis. Les Vandales, qui, si peu de temps encore auparavant, se livraient à tous les vices des conquérants, suppliants alors, cherchaient un humble refuge dans le sanctuaire de l'église. Un geôlier épouvanté tirait d'un cachot du palais où ils étaient renfermés, des marchands sujets de l'empereur, et implorait la protection de ses captifs, en leur montrant, par une ouverture de la muraille, les voiles de la flotte romaine. Les navires, après s'être séparés de l'armée, avaient longé la côte avec précaution jusqu'au promontoire d'Hermé, où ils apprirent les premières nouvelles de la victoire de Bélisaire. Les capitaines, fidèles à ses instructions, allaient mouiller à environ vingt milles de Carthage, lorsque d'habiles marins les avertirent des dangers de la côte et des indices d'une tempête. Ignorant toujours la révolution, ils ne voulurent pas entreprendre de forcer la chaîne du port, ainsi qu'on le leur proposait; et le port et le faubourg de Mandracium furent seuls exposés à quelques insultes de la part d'un officier inférieur qui se sépara de ses chefs et agit contre leurs ordres. Le reste de la flotte profita d'un bon vent, et, après avoir atteint l'étroite ouverture de la Goulette1, jeta l'ancre dans le profond et vaste lac de Tunis, c'est-à-dire à environ cinq milles de la capitale. Aussitôt que Bélisaire fut instruit de son arrivée, il envoya l'ordre de faire descendre à terre sur-le-champ la plus grande partie des mariniers, afin qu'ils vinssent assister à son triomphe, et grossir le nombre des Romains. Avant de leur permettre de passer les portes de Carthage, il les exhorta, dans un discours digne de son caractère et de la circonstance, à ne pas souiller la gloire de leurs armes, à se souvenir que si les Vandales avaient été des tyrans, les Romains les libérateurs de l'Afrique, devaient respecter les naturels du pays comme les sujets volontaires et affectionnés de leur commun maître. Les vainqueurs traversèrent la ville les rangs serrés, et prêts à combattre si l'ennemi se montrait. La police sévère que maintint le général les pénétra du devoir de l'obéissance; et dans un siècle où l'usage et l'impunité autorisaient l'abus de la conquête, le génie d'un seul homme réprima les passions d'une armée victorieuse. On n'entendit pas la voix de la menace, ni celle de la plainte. Le commerce de la ville ne fut pas interrompu : tandis que l'Afrique changeait de maître et de gouvernement, les boutiques demeurèrent ouvertes et remplies d'acheteurs; et lorsqu'on eut placé des gardes nombreuses, les soldats se retirèrent tranquillement dans les maisons qui leur avaient été assignées. Bélisaire occupa le palais et s'assit sur le trône de Genseric. Il reçut et distribua le butin fait sur les Barbares; il fit grâce de la vie aux Vandales tremblants, et s'efforça de réparer les dommages que le faubourg de Mandracium avait soufferts dans la nuit précédente. Il donna à ses principaux officiers un souper, qui eut l'appareil et la magnificence d'un banquet royal. Les officiers du monarque servirent respectueusement le vainqueur; mais au milieu de ce festin, où les spectateurs équitables célébraient la fortune et le mérite de Bélisaire, ses envieux flatteurs empoisonnaient secrètement tout ce qui dans ses paroles et dans ses actions pouvait éveiller les soupçons d'un empereur méfiant. Ces spectacles fastueux, qu'on ne doit pas mépriser comme inutiles lorsqu'ils attirent le respect du peuple, employèrent une journée; mais l'esprit actif de Bélisaire, qui au milieu de l'orgueil du triomphe savait prévoir la possibilité d'une défaite, ne voulait pas que l'empire romain en Afrique dépendit de la fortune des armes ou de la faveur populaire. Les fortifications de Carthage avaient été seules épargnées par les rois des Vandales; mais durant les quatre-vingt-quinze années de leur domination, leur indolence et leur imprévoyance les avaient laissées tomber en ruines. Un conquérant plus sage répara, avec une incroyable activité, les murs et les fossés de cette ville. Sa libéralité encouragea les ouvriers : soldats, matelots et citoyens se livrèrent à l'envi à ces utiles travaux; et Gelimer, qui avait craint d'exposer sa personne dans une ville ouverte, y vit avec étonnement et avec désespoir, s'élever une forteresse imprenable.

1. La mer, la terre, les rivières, toutes les parties des environs de Carthage sont presque aussi changées que le peuvent être les travaux des hommes. On ne distingue plus aujourd'hui du continent l'isthme sur lequel était bâtie la ville; le havre est une plaine desséchée, et le lac ou stagnum n'offre plus qu'un marais coupé par un courant d'eau de six ou sept pieds de profondeur. Voyez d'Anville, Geogr. Anc., t. III, p. 82; Shaw's Travels, p. 7-84; Marmol, Description de l'Afrique, t. II, p. 465; et de Thou, LVIII, 12, t. III, p. 334.

Novembre
533

Défaite totale de Gelimer et des Vandales

Ce monarque infortuné, après la perte de sa capitale, s'attachait à rassembler les débris d'une armée plutôt dispersée que détruite par ses défaites précédentes, et l'espoir du pillage y attira quelques troupes de Maures. De son camp de Bulla, à quatre journées de Carthage, il insulta cette capitale, qu'il priva d'un aqueduc, promit une grande somme pour chaque tête de Romain qu'on lui apporterait, affecta d'épargner les personnes et les biens de ses sujets africains, et négocia en secret avec les sectaires ariens et avec les Huns, alliés des Romains. Dans cette cruelle position, la conquête de la Sardaigne ne servit qu'à augmenter ses douleurs; car cette expédition inutile lui avait coûté cinq mille de ses plus braves soldats, et il n'éprouva que de la honte et des chagrins en lisant les lettres triomphantes de son fidèle, Zano, qui ne doutait pas que le roi n'eût, à l'exemple de ses aïeux, puni les Romains de leur témérité : Hélas ! Mon frère, lui répondit Gelimer, le ciel s'est déclaré contre notre malheureuse nation. Tandis, que vous avez conquis la Sardaigne, nous avons perdu l'Afrique. A peine Bélisaire s'est montré, avec une poignée de soldats, que le courage et la prospérité ont abandonné les Vandales. Gibamond votre neveu, Ammatas votre frère, ont péri par la perfide lâcheté de leurs troupes. Nos chevaux, nos navires, Carthage elle-même, et toute l'Afrique, sont au pouvoir de l'ennemi. Cependant les Vandales continuent de préférer un repos ignominieux à l'intérêt de leurs femmes, de leurs enfants, de leurs richesses et de leur liberté. Il ne nous reste que les champs de Bulla et l'espoir de notre valeur. Abandonnez la Sardaigne, volez à notre secours, venez rétablir notre empire ou mourir avec nous. Zano fit part aux principaux des Vandales de ces douloureux événements; mais il eut soin de les cacher aux naturels de l'île. Les troupes, embarquées sur cent vingt galères dans le port de Cagliari, mouillèrent le troisième jour sur les confins de la Mauritanie, et se hâtèrent de joindre, dans le camp de Bulla, les étendards de leur roi. Une profonde tristesse présida à cette entrevue; les deux héros s'embrassèrent, versèrent des larmes, pleurèrent en silence : on ne fit pas de questions sur la victoire en Sardaigne. On ne parla pas des désastres de l'Afrique; ils voyaient toute l'étendue de leurs maux, et l'absence de leurs femmes et de leurs enfants prouvait assez que la mort ou la captivité avait été leur partage. Les instances du roi, l'exemple de Zano, et le danger qui menaçait la monarchie et la religion, réveillèrent enfin les indolents Vandales et réunirent tous les esprits. Tous les guerriers de la nation marchèrent au combat; et leur nombre augmenta avec une telle rapidité, qu'avant d'arriver à Tricameron, à environ vingt milles de Carthage, ils se vantaient, peut-être avec quelque exagération, de surpasser dix fois en nombre la petite armée des Romains : mais cette armée était commandée par Bélisaire. Certain de la valeur de ses troupes, il se laissa surprendre par les Barbares à une heure où il ne devait pas s'attendre au combat. Les Romains se trouvèrent sous les armes au premier signal; un ruisseau couvrait leur front; la cavalerie formait la première ligne que Bélisaire, placé au centre, soutenait à la tête de cinq cents de ses gardes : l'infanterie, postée à quelque distance, composait la seconde ligne; et l'habile lieutenant de Justinien, surveillant le poste séparé et la fidélité suspecte des Massagètes, qui réservaient en secret leurs secours aux vainqueurs. Procope a rapporté, et le lecteur suppléera aisément les harangues des deux généraux, qui, par les arguments les plus analogues à leur situation, cherchèrent à pénétrer leurs soldats de l'importance de la victoire et du mépris de la vie. Zano et les vainqueurs de la Sardaigne occupaient le centre de la ligne; et si la multitude des Vandales avait montré la même intrépidité, le trône de Genseric serait demeuré solidement affermi. Après avoir lancé leurs javelines et leurs armes de trait, ils tirèrent l'épée, et attendirent les Romains; la cavalerie de ceux-ci passa trois fois le ruisseau et fut repoussée trois fois. Le combat parut indécis jusqu'à l'instant où Zano reçoit un coup mortel, et où la bannière de Bélisaire fut déployée. Gelimer regagna son camp, les Huns se joignirent aux Romains dans la poursuite des vaincus, et les vainqueurs dépouillèrent les morts. On ne trouva sur le champ de bataille, que cinquante soldats de Bélisaire et huit cents Vandales; et ce fut ce combat, si peu sanglant, qui fit disparaître une nation et transféra à d'autres souverains l'empire de l'Afrique. Le soir, Bélisaire mena son infanterie à l'attaque du camp, et la fuite honteuse de Gelimer prouve la vanité de ces paroles qu'il avait prononcées peu de temps auparavant, que pour les vaincus la mort est un bonheur, la vie un fardeau, et l'infamie la seule chose à redouter. Son départ fut secret; mais aussitôt que les Vandales se furent aperçus que leur roi les abandonnait, ils se dispersèrent à la hâte, occupés seulement de leur sûreté personnelle, et oubliant tout ce qui peut être cher et précieux au coeur humain. Les Romains entrèrent sans résistance dans le camp des vaincus; les ténèbres et la confusion de la nuit prêtèrent leurs voiles aux désordres les plus effrénés. Ils égorgèrent sans pitié tout Vandale qui se présenta devant eux. Les veuves et les filles des vaincus subirent le pouvoir et la brutalité des soldats, dont leur beauté ou leur richesse enflammait la licencieuse cupidité. L'avarice elle-même fût presque rassasiée du pillage de tant de trésors en or et en argent accumulés par le despotisme et par l'économie durant une longue période de prospérité et de paix. Au milieu de cette licence, les troupes même personnellement attachées à Bélisaire oublièrent leur circonspection et leur respect accoutumés. Enivrés de débauche et de rapine, ses soldats parcouraient, seuls ou en petits détachements, les champs voisins, les bois, les rochers et les cavernes capables de recéler encore quelques richesses. Chargés de butin, ils quittaient leurs rangs et erraient sans guide sur le chemin de Carthage; et si l'ennemi eût osé revenir, il aurait à peine échappé un petit nombre des vainqueurs. Pénétré de la honte et du danger d'un pareil désordre, Bélisaire passa une nuit pénible sur le champ de bataille, théâtre de sa victoire. A la pointe du jour, il arbora son drapeau sur une colline; il rappela ses gardes et ses vétérans, et rétablit peu à peu dans son camp la soumission et la discipline. Il mettait un égal intérêt à vaincre ceux de ses ennemis qui se défendaient et à sauver ceux qui se montraient soumis. On ne trouva plus de Vandales que dans les églises ils s'étaient réfugiés en suppliants; il les protégea par son autorité; et les fit désarmer et renfermer séparément afin qu'ils ne pussent troubler la paix publique, ni devenir victimes de la vengeance populaire. Après avoir envoyé un léger détachement à la poursuite de Gelimer, le général se porta avec toute son armée à dix journées de là, jusqu'à Hippo-Regius, qui ne possédait plus les reliques de saint Augustin1. La saison et la nouvelle certaine que le prince vandale s'était réfugié dans l'inaccessible contrée des Maures, déterminèrent Bélisaire à abandonner une vaine poursuite, et à prendre ses quartiers d'hiver à Carthage, d'où il envoya son principal lieutenant informer l'empereur qu'en trois mois il avait achevé la conquête de l'Afrique.

1. Les évêques d'Afrique, lors de leur exil en Sardaigne (A. D. 500), avaient emporté les reliques de saint Augustin. On croyait au huitième siècle que Luitprand, roi des Lombards, avait transporté (A. D. 721) ces reliques de la Sardaigne à Pavie. En 1695, les augustins de Pavie trouvèrent un caveau en ruines, un tombeau de marbre, un coffre d'argent, un linceul de soie, des ossements, du sang, etc., et peut-être l'inscription portant le nom d'Agostino en lettres gothiques; mais la raison et l'envie ont contesté cette découverte. Baronius, Annal., A. D. 725, n° 2-9; Tillemont, Mem. eccles., t. XIII, p. 944; Montfaucon, Diar. italic., p. 26 30. Muratori (Antiq. Ital. Medii Ævi, t. V, Dissent. 58, p. 9), qui avait composé un traité sur cet objet avant le décret de l'éévêque de Pavie et du pape Benoît XIII.

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Conquête de l'Afrique

Bélisaire disait la vérité. Ce qui restait de Vandales abandonna sans résistance ses armes et sa liberté. Les environs de Carthage se soumirent aussitôt que Bélisaire parut, et le bruit de sa victoire subjugua successivement les provinces les plus éloignées. La ville de Tripoli se maintint dans la fidélité qu'elle avait volontairement montrée à l'empereur. La Sardaigne et la Corse se rendirent à un officier qui leur présenta, au lieu d'une épée, la tête du brave Zano; et les îles de Majorque, de Minorque et d'Ivica, consentirent humblement à demeurer des dépendances du royaume d'Afrique. Césarée, ville royale, qu'à moins d'une grande exactitude géographique, on pourrait confondre avec la ville actuelle d'Alger, était située à trente journées à l'Ouest de Carthage. Les Maures infestaient la route de terre, mais la mer était ouverte, et les Romains en étaient alors les maîtres. Un tribun actif et prudent fut chargé de remonter par mer jusqu'au détroit, et s'empara de Sépem ou Ceuta, située en face de Gibraltar, sur la côte d'Afrique. Justinien embellit et fortifia dans la suite ce poste éloigné, flatté à ce qu'il parait de la vaine gloire d'étendre son empire jusqu'aux colonnes d'Hercule. Ce fut au moment où il se disposait à publier les Pandectes des lois romaines, qu'il apprit la nouvelle des succès de Bélisaire; soit dévotion, soit jalousie, il glorifia la Providence, et n'avoua que par son silence le mérite de son heureux général. Empressé d'abolir la tyrannie spirituelle et temporelle des Vandales, il s'occupa sans délai de relever entièrement l'Eglise catholique; il rétablit et augmenta libéralement la juridiction, les richesses et les immunités, qui forment peut-être la partie la plus essentielle de la communion épiscopale; il supprima le culte des ariens, proscrivit les assemblées des donatistes; et le synode de Carthage composé de deux cent dix-sept évêques applaudit à la justice de ces saintes représailles. On présume bien que dans une pareille occasion, peu de prélats orthodoxes s'absentèrent; mais leur petit nombre, comparé au nombre deux ou trois fois plus considérable des évêques des anciens conciles, annonce clairement combien étaient déchus et l'Eglise et l'Etat. Tandis que Justinien se montrait le défenseur de la foi, il se flattait que son général victorieux étendrait bientôt sa domination sur toute la partie de l'Afrique qui dépendait de l'empire avant l'invasion des Maures et des Vandales, Bélisaire eut ordre d'établir cinq ducs ou commandants à Tripoli, à Leptis, à Cirta, à Césarée et en Sardaigne, et de calculer le nombre de troupes palatines, ou soldats de frontières, nécessaire pour la défense de l'Afrique. On jugea que le royaume des Vandales méritait la présence d'un préfet du prétoire; quatre consulaires et trois présidents administrèrent sous lui les sept provinces soumises à sa juridiction civile. On fixa minutieusement le nombre des officiers inférieurs, comme secrétaires, messagers ou assistants, on en attribua trois cent quatre-vingt-seize au préfet, et cinquante à chacun de ses subdélégués : on régla rigoureusement leurs salaires et leurs gratifications, fixation qui confirma leurs droits sans prévenir les abus. Ces magistrats purent être à charge au public, mais non pas inutiles, car sous le nouveau gouvernement, qui affectait de faire revivre la liberté et l'équité de la république romaine, les questions subtiles de droit et de possession se multiplièrent sans mesure. L'empereur, voulant au moment de la conquête, tirer de riches contributions des sujets d'Afrique, leur permit de réclamer, même au troisième degré et en ligne collatérale, les maisons et les terres dont les Vandales avaient injustement dépouillé leurs familles. Après le départ de Bélisaire, qui agissait en vertu d'une commission spéciale très étendue, il n'y eut pas de général ordinaire de l'Afrique; mais la charge de préfet du prétoire fut, donnée à un guerrier. Justinien, selon son usage, réunit les pouvoirs civils et militaires en la personne du principal administrateur, et en Afrique ainsi qu'en Italie représentant de l'empereur reçut bientôt le titre d'exarque.

printemps
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Misère et captivité de Gelimer

Toutefois la conquête de l'Afrique demeurait imparfaite jusqu'au moment où Gelimer serait livré mort ou vif aux Romains. Ce prince, inquiet du sort de ses armes, avait ordonné secrètement de conduire une partie de son trésor en Espagne, et il espérait trouver un sûr asile à la cour du roi des Visigoths; mais son projet fut renversé par le hasard, par la perfidie des siens et l'infatigable poursuite de ses ennemis, qui ne lui permirent pas de rembarquer, et qui chassèrent ce monarque infortuné, jusqu'à Papua, montagne inaccessible de l'intérieur de la Numidie, où il se retira avec un petit nombre de fidèles compagnons. Il y fut aussitôt assiégé par Pharas, dont la véracité et la tempérance ont obtenu d'autant plus d'éloges, que ces qualités se trouvaient plus rarement chez les Hérules, les plus corrompus des Barbares. Pharas, après avoir vainement essayé d'escalader la montagne, tentative qui lui coûta cent dix soldats, résolut de continuer le siège durant l'hiver, et d'attendre l'effet de la misère et de la faim sur l'esprit du roi vandale. De toutes les habitudes au plaisir, de toutes les jouissances que s'empressaient de fournir à ses désirs la richesse et l'industrie, ce prince avait passé à la pauvreté des Maures, supportable, seulement à des hommes qui ne connaissaient pas de condition plus heureuse. Ils couchaient pêle-mêle avec leurs femmes, leurs enfants, leur bétail, et dans des huttes faites de boue et de claies, qui emprisonnaient la fumée et ne recevaient pas de jour. De sales vêtements les couvraient à peine; ils ne connaissaient ni l'usage du gain ni celui du vin; des espèces de gâteaux composés d'avoine ou d'orge, et demi-cuits sous la cendre, formaient la nourriture que ces sauvages affamés dévoraient à peine préparée. C'était assez pour accabler les forces de Gelimer des rigueurs d'un genre de vie si étrange et si nouveau pour lui, mais ses souffrances étaient rendues plus grandes par le souvenir de sa grandeur passée, l'insolence journalière de ses protecteurs, et par les justes craintes qu'il ressentait que la légèreté des Maures et l'appât d'une récompense ne les engageassent à trahir les droits de l'hospitalité. Pharas qui connaissait sa situation, lui écrivit une lettre dictée par l'humanité et la bienveillance. Comme vous, lui mandait le chef des Hérules, je suis un Barbare sans lettres; mais je sais dire ce qu'inspirent le bon sens et un coeur honnête. Pourquoi voulez-vous persister dans une opiniâtreté désespérée? Pourquoi voulez-vous vous perdre, et perdre avec vous votre famille et votre nation ? Votre résistance est-elle fondée sur l'amour de la liberté et sur la haine de l'esclavage ? Hélas ! Mon cher Gelimer, n'êtes-vous pas le plus malheureux des esclaves, et l'esclave de la vile nation des Maures ? Ne vaudrait-il pas mieux vivre à Constantinople dans la pauvreté et la servitude, que de régner en monarque absolu sur la montagne de Papua ? Regardez-vous comme honteux d'être le sujet de Justinien ? Bélisaire est son sujet; et moi, dont la naissance n'est pas inférieure à la votre, je ne rougis pas d'obéir à l'empereur romain. Ce monarque généreux vous accordera de riches domaines, une place au sénat, et la dignité de patrice : telles sont ses favorables intentions, et vous pouvez compter en toute sûreté sur la parole de Bélisaire. Tant que le ciel nous condamne à souffrir, la patience est une vertu; mais c'est un aveugle et stupide désespoir que de rejeter la délivrance qui nous est offerte. - Je ne suis pas insensible, lui répondit le roi des Vandales, à la justesse et à la douceur de vos conseils; mais je ne puis me résoudre à devenir l'esclave d'un injuste ennemi qui a mérité mon implacable haine. Je ne l'avais jamais offensé par mes paroles ni par mes actions, et cependant il a envoyé contre moi, je ne sais d'où, un certain Bélisaire qui m'a précipité du trône dans cet abîme de misère. Justinien est homme, il est prince, ne craint-il pas un pareil revers de fortune ? Je ne puis en dire davantage, le chagrin me suffoque. Envoyez-moi, je vous supplie, envoyez-moi, mon cher Pharas une lyre, une éponge et un pain. Pharas apprit du messager de Gelimer le motif de ces trois singulières demandes : depuis longtemps le roi d'Afrique n'avait pas goûté de pain; ses yeux étaient incommodés d'une fluxion, suite de ses fatigues ou de ses larmes continuelles; et, pour adoucir ses tristes journées, il voulait chanter ses malheurs sur la lyre. Pharas fût ému de pitié, et il envoya les présents singuliers qui lui étaient demandés. Cependant son humanité même lui fit redoubler de vigilance afin de déterminer son prisonnier à adopter une résolution avantageuse aux Romains et salutaire à lui-même. La nécessité et la raison triomphèrent à la fin de l'opiniâtreté de Gelimer; un envoyé de Bélisaire lui confirma au nom de l'empereur, les promesses de sûreté personnelle et d'un traitement honorable. Le roi des Vandales descendit de sa montagne. La première entrevue publique eut lieu dans un des faubourgs de Carthage; et lorsque le prince captif aborda son vainqueur, il poussa un éclat de rire. La foule put croire que les chagrins avaient altéré la raison de Gelimer; mais les observateurs habiles jugèrent que, par une gaîté si déplacée dans sa triste situation, il voulait faire connaître, combien les scènes passagères des grandeurs humaines méritent peu de nous occuper sérieusement1.

1. Hérodote décrit heureusement les bizarres effets du chagrin dans un autre prince captif : Psammeticus d'Egypte, à qui de petits malheurs arrachèrent des larmes, tandis qu'il ne parut pas ému d'autres malheurs bien plus grands (l. III, c. 14). Bélisaire pouvait étudier son rôle dans l'entrevue de Paul-Emile et de Persée; mais il est probable qu'il n'avait jamais lu Tite-Live ou Plutarque, et sa générosité n'avait pas besoin de leçons.

Automne
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Retour et triomphe de Bélissaire

On put bientôt après justifier ce mépris par un exemple de cette autre vérité non moins commune, que la flatterie s'attache au pouvoir, et l'envie au mérite supérieur. Les chefs de l'armée romaine osèrent être jaloux d'un héros. Ils assuraient avec perfidie, dans leurs dépêches particulières, que le conquérant de l'Afrique, fier de sa réputation et de l'attachement public songeait à monter sur le trône des Vandales. Justinien prêta trop patiemment l'oreille à ces accusations, et le silence qu'il garda fut un effet de ses soupçons plutôt que de sa confiance. On laissa, il est vrai, au choix de Bélisaire, l'alternative honorable de demeurer en Afrique ou de revenir dans la capitale; mais, d'après des lettres interceptées et ce qu'il savait du caractère de l'empereur, il sentit qu'il devait renoncer à la vie, ou arborer l'étendard de la révolte, ou enfin confondre ses ennemis par sa présence et sa soumission. L'innocence et le courage déterminèrent son choix; il fit précipitamment embarquer ses gardes, ses captifs et ses trésors; et sa navigation fût si heureuse, qu'il arriva à Constantinople avant qu'on sût certainement qu'il avait quitté le port de Carthage. Une loyauté si franche dissipa les soupçons de Justinien; la reconnaissance publique fit taire et irrita l'envie, et un troisième vainqueur d'Afrique obtint les honneurs du triomphe, cérémonie que la ville de Constantin n'avait jamais vue, et que l'ancienne Rome, depuis le règne de Tibère, avait réservée aux heureuses armes des Césars. Le cortège triomphal sortit du palais de Bélisaire, traversa les principales rues et se rendit à l'Hippodrome. Cette mémorable journée sembla punir les offenses de Genseric, et expier la honte des Romains. On y déploya toute la richesse des nations, les trophées d'un luxe guerrier et celle de la mollesse, de riches armures, des trônes d'or, et les chars de parade qui avaient servi à la reine des Vandales; la vaisselle massive du banquet royal, des pierres précieuses sans nombre, des statues et des vases d'une forme élégante, un trésor plus solide en pièces d'or et les ornements sacrés du temple juif, qu'après de si longs voyages on déposa respectueusement dans l'église chrétienne de Jérusalem. Une longue file de nobles Vandales venait ensuite déployant à regret leur haute stature et leur contenance. Gelimer s'avançait à pas lents, revêtu d'une robe de pourpre, en gardant toujours la majesté d'un roi. Il ne laissât pas échapper une larme, ne fit pas entendre un soupir. Son orgueil et sa piété tirèrent quelque consolation de ces paroles de Salomon, qu'il répéta souvent : Vanité ! vanité ! Tout est vanité. Au lieu de se montrer sur un char de triomphe traîné par quatre chevaux ou par quatre éléphants, le modeste vainqueur marchait à pied à la tête de ses braves compagnons : sa prudence l'avait peut-être engagé à refuser un honneur trop éclatant pour un sujet, et sa grande âme pouvait dédaigner un char si souvent souillé par les plus vils tyrans. Ce glorieux cortège entra dans l'Hippodrome, fut salué par les acclamations du sénat et du peuple, et s'arrêta devant le trône sur lequel Justinien et Théodora attendaient l'hommage du roi captif et du héros victorieux.

(Bélissaire est seul consul : 1er janvier 535) Bélisaire et Gelimer firent l'adoration accoutumée; en se prosternant ils touchèrent avec respect le piédestal d'un prince qui n'avait jamais tiré l'épée, et d'une prostituée qui avait dansé sur le théâtre. Il fallut une légère violence pour venir à bout de l'opiniâtre fierté du petit-fils de Genseric; et son vainqueur, quoique habitué à la servitude, put sentir son âme se révolter en secret. Il fut sur-le-champ déclaré consul pour l'année suivante, et le jour de son inauguration ressembla à un second triomphe : des captifs vandales portèrent sa chaise curule sur leurs épaules, et des coupes d'or, de riches ceintures, fruit des dépouilles de la guerre, furent jetées avec profusion au milieu de la population.

Automne
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Disparition de Gelimer et des Vandales

Mais la plus noble récompense de Bélisaire fut la fidélité avec laquelle on exécuta le traité sur lequel il avait engagé son honneur au roi des Vandales. Les scrupules religieux de Gelimer, attaché à l'hérésie d'Arius, se trouvant incompatibles avec la dignité de sénateur et de patricien, l'empereur lui donna un vaste domaine dans la province de Galatie où le monarque détrôné se retira avec sa famille et ses amis, et où il trouva la paix, l'abondance, et peut-être le contentement. On eut pour les filles d'Hilderic les égards et la tendresse qu'on devait à leur âge et à leur malheur; Justinien et Théodoric se chargèrent de l'honneur d'élever et d'enrichir les descendantes du grand Théodose. Les plus grands des jeunes Vandales formèrent cinq escadrons de cavalerie qui adoptèrent le nom de leur bienfaiteur, et qui, dans les guerres de Perse, soutinrent la gloire de leurs aïeux. Mais ces exceptions en petit nombre, et déterminées en faveur de la naissante et du courage, ne suffisent pas pour éclairer le sort d'une nation qui avant l'expédition si courte et si peu meurtrière de Bélisaire, comptait plus de six cent mille personnes. Il est vraisemblable qu'après l'exil de leur roi et de leur noblesse, les restes de la peuplade payèrent leur sûreté du sacrifice de leur caractère, de leur religion et de leur langue, et que leur postérité dégénérée se mêla insensiblement dans la foule obscure des sujets d'Afrique. Toutefois un voyageur de nos jours a trouvé au centre des peuplades maures le teint blanc et la longue chevelure d'un peuple du Nord; et l'on croyait jadis que les plus courageux ces Vandales, cherchant à se soustraire au pouvoir ou même à la connaissance des Romains, avaient trouvé une liberté solitaire sur les côtes de l'océan Atlantique. L'Afrique, où ils avaient régné, devint leur prison; ils ne pouvaient plus ni espérer ni désirer de retourner sur les bords de l'Elbe, où leurs compatriotes, moins entreprenants, erraient encore au milieu de leurs forêts. Il était impossible aux lâches d'affronter les mers inconnues et les Barbares qui se présentaient devant eux : ceux qui avaient du coeur ne pouvaient se résoudre à porter dans leur patrie leur misère et leur honte, à se mettre dans le cas de faire la description de ces royaumes qu'ils avaient perdus, et de réclamer une portion du modeste héritage auquel ils avaient renoncé presque tous dans des temps plus heureux. Les Vandales habitent aujourd'hui plusieurs bourgades populeuses de la Lusace entre l'Elbe et l'Oder; ils y conservent leur langage, et leurs coutumes. Le nom et la situation de cette peuplade malheureuse sembleraient annoncer qu'elle a la même origine que les conquérants de l'Afrique; mais son dialecte esclavon donne lieu de la regarder comme le dernier reste de colonies qui succédèrent aux Vandales originaires, déjà dispersés ou détruits au temps de Procope[39].

Si Bélisaire se fût laissé aller à quelque incertitude sur ce que lui prescrivait son devoir, il aurait pu alléguer, contre l'empereur lui-même, l'indispensable nécessité d'arracher l'Afrique à un ennemi plus barbare que les Vandales. Les Maures ignoraient l'usage de l'alphabet1. On ne peut fixer d'une manière précise les bornes de leur pays; une immense contrée était ouverte aux bergers de la Libye; les saisons et les pâturages réglaient leurs mouvements; et leurs cabanes grossières, le petit nombre de leurs meubles, ne leur coûtaient pas plus de peine à transporter que leurs armes, leurs familles, les moutons, les boeufs et les chameaux, qui composaient leurs richesses. Tant que la puissance romaine donna des lois en Afrique, ils se tinrent à une distance respectueuse de Carthage et de la côte de la mer; sous le faible règne des Vandales, ils s'emparèrent des villes de la Numidie; ils occupèrent les bords de la mer depuis Tanger jusqu'à Césarée, et ils s'établirent impunément au milieu de la fertile province de Byzacium. L'armée redoutable et la conduite adroite de Bélisaire assurèrent la neutralité des princes maures, dont la vanité aspirait à recevoir de l'empereur les insignes de la royauté. Ils furent étonnés de la rapidité de ses succès et tremblèrent devant leur vainqueur; mais l'approche de son départ fit cesser les craintes de ces peuples superstitieux et sauvages. La multitude de leurs femmes les rendit indifférents à la sûreté de ceux de leurs enfants que les Romains détenaient en otages; et lorsque Bélisaire quitta le port de Carthage, il entendit les cris des habitants de la province, et il vit presque les flammes des édifices que brûlaient les Maures. Toutefois il persista dans sa résolution; seulement il laissa une partie de ses gardes pour renforcer les garnisons trop faibles, et il donna le commandement de l'Afrique à l'eunuque Salomon, qui ne se montra pas indigne de remplacer Bélisaire. L'ennemi, lors de sa première invasion, surprit et coupa quelques détachements commandés par deux officiers de mérite; mais Salomon rassembla sur-le-champ ses troupes; il partit de Carthage, et, pénétrant dans l'intérieur du pays, livrât deux grandes batailles où il tua soixante mille Barbares. Les Maures comptaient sur leur nombre, sur leur agilité et sur leurs montagnes inaccessibles; on dit que l'aspect et l'odeur de leurs chameaux jetèrent quelque confusion dans la cavalerie romaine; mais lorsqu'on lui eut ordonné de mettre pied à terre; elle se moqua de ce vain obstacle; et dès que les escadrons eurent gravi les collines, l'armure éclatante et les évolutions régulières des Romains éblouirent la troupe désordonnée et presque nue des Maures, et la prédiction de leurs prophétesses, qui annonçait que les Maures seraient défaits par un ennemi sans barbe, fut accomplie à plusieurs reprises. L'eunuque victorieux se porta à treize journées de Carthage, afin d'assiéger le mont Aurasius, qu'on regardait comme la citadelle et en même temps le jardin de la Numidie. Cette chaîne de collines, qui est une branche de l'Atlas, offre, dans une circonférence de cent vingt milles, une rare variété de sol et de climats. Les vallées intermédiaires et les plaines élevées offrent de riches pâturages, des ruisseaux qui ne tarissent jamais, et des fruits d'un goût délicieux et d'une grosseur peu commune. Les ruines de Lambesa, cité romaine qui allait été le poste d'une légion et avait contenu dans ses murs quarante mille habitants, ornent cette belle solitude. Le temple ionique d'Esculape est environné de huttes des Maures, et on voit paître des troupeaux au milieu d'un amphithéâtre que dominent des colonnes d'ordre corinthien. Au-dessus du niveau de la montagne, s'élève à pic un rocher où les princes africains avaient retiré leurs femmes et leurs trésors; et c'est un proverbe familier chez les Arabes, qu'il faut être en état de manger du feu pour oser attaquer la cime escarpée et les farouches habitants du mont Aurasius. L'eunuque Salomon forma deux fois ce hardi projet; la première, il se retira avec quelque perte; la seconde, sa patience et ses munitions étant presque épuisées, il eût été forcé de se retirer encore, s'il n'eût cédé à la valeur impétueuse de ses troupes, qui, au grand étonnement des Maures, escaladèrent hardiment la montagne, le camp des ennemis, et arrivèrent au sommet du rocher Géminien. On éleva une citadelle pour garder cette conquête importante et rappeler aux Barbares leur défaite. Salomon, qui continua sa marche à l'occident, réunit à l'empire romain la province de la Mauritanie-Sitifi, qui s'en trouvait détachée dès- longtemps. La guerre des Maures dura plusieurs années, après le départ de Bélisaire; mais les lauriers qu'il laissa cueillir à son fidèle lieutenant doivent être regardés, comme une suite de sa victoire.

1. Salluste nous peint les Maures comme l'armée d'Hercule (de Bell. Jugurth., c. 18), et Procope (Vandal., l. II, c. 10) comme les descendants des Cananéens qui prirent la fuite devant le brigand Josué. Il cite deux colonnes avec une inscription phénicienne.

Automne
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Les Visigoths

Les fautes passées, qui corrigent quelquefois un individu parvenu à un âge mûr, sont rarement utiles aux générations qui se succèdent les unes aux autres. Les nations de l'antiquité, peu occupées de se secourir mutuellement, avaient été successivement vaincues et asservies par les Romains. Instruits par cette terrible leçon, les Barbares de l'Occident auraient dû se confédérer, et, par des plans calculés à propos, arrêter l'ambition sans bornes de Justinien. La même erreur se renouvela et produisit les mêmes conséquences; les Goths de l'Italie et ceux de l'Espagne, sans songer au danger dont ils étaient menacés, virent avec indifférence, ou plutôt avec joie, la rapide destruction de l'empire vandale. Après l'extinction de la famille royale, Theudès, chef brave et puissant, était monté sur le trône d'Espagne, qu'il avait gouverné d'abord au nom de Théodoric et du prince son petit-fils. Les Visigoths assiégèrent sous ses ordres la forteresse de Ceuta, sur la côte d'Afrique; mais tandis qu'ils passaient tranquillement dans la dévotion le jour du repos institué par l'Eglise, une sortie de la garnison vint troubler la pieuse sécurité de leur camp, et le roi lui-même ne se débarrassa qu'avec beaucoup de peines et de dangers des mains d'un ennemi sacrilège. Bientôt son orgueil et son ressentiment purent être satisfaits par une ambassade suppliante de l'infortune Gélimer, qui, dans sa détresse, implorait les secours du monarque espagnol; mais, au lieu de sacrifier ces indignes passions à la générosité et à la prudence, Theudès amusa les envoyés de Gelimer jusqu'au moment où il fut secrètement instruit de la perte de Carthage; et alors il les renvoya, leur conseillant, en termes équivoques et méprisants, d'aller s'informer au vrai, dans leur pays, de la situation des Vandales. La longue durée de la guerre d'Italie différa le châtiment des Visigoths, et Theudès mourut sans avoir goûté les fruits de sa fausse politique. Après sa mort, le sceptre d'Espagne donna lieu à une guerre civile. Le compétiteur le plus faible sollicita la protection de Justinien, et son ambition le détermina à souscrire un traité d'alliance funeste à l'indépendance et au bonheur de son pays. Il reçut dans plusieurs villes des côtes de l'Océan et de la Méditerranée des troupes romaines qui refusèrent ensuite d'évacuer les places qu'on leur avait remises, à ce qu'il paraîtrait, &agarve; titre de sûreté ou d'hypothèque; et comme elles tiraient des provisions d'Afrique, elles se maintinrent dans ces postes imprenables, d'où l'on pouvait fomenter les troubles civils et religieux qui s'élevaient parmi les Barbares. Soixante-dix ans s'écoulèrent avant qu'on put arracher cette cruelle épine du sein de la monarchie ; et tant que l'empereur conserva quelques-unes de ces possessions inutiles autant qu'éloignées, sa vanité put compter l'Espagne au nombre de ses provinces, et le successeur d'Alaric au rang de ses vassaux[48].

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