Claude II le Gothique  

septembre 268 - août 270

Claude empereur Mort d'Auréole Les Goths envahissent l'empire Victoire de Claude sur les Goths Mort de Claude




septembre 268

Claude empereur

Gallien
Claude II le Gothique

Malgré les fables inventées par la flatterie1, pour illustrer l'origine de Claude, l'obscurité qui la couvrait en prouve suffisamment la bassesse. Il paraît seulement qu'il avait pris naissance dans une des provinces du Danube, qu'il passa sa jeunesse au milieu des armes, et que son courage modeste lui attira la faveur et la confiance de l'empereur Dèce. Le sénat et le peuple le jugeaient dès lors capable de remplir les emplois les plus importants, et reprochaient à Valérien la négligence avec laquelle il le laissait dans le poste subalterne de tribun. L'empereur ne tarda pas à distinguer le mérite de Claude, qui fut nommé général en chef de la frontière d'Illyrie, avec le commandement de toutes les troupes de la Thrace, de la Moesie, de la Dacie, de la Pannonie et de la Dalmatie. Valérien lui donna en même temps les appointements de préfet d'Egypte, lui accorda le rang et les honneurs dont jouissait le proconsul d'Afrique, et lui promit le consulat. Par ses victoires sur les Goths, Claude obtint du sénat l'honneur d'une statue, et il excita la jalousie de Gallien qu'il méprisait. Comment un soldat aurait-il estimé un souverain si dissolu ? Il est peut-être bien difficile de déguiser un juste mépris. Quelques expressions indiscrètes de Claude furent officieusement rapportées à l'empereur. La réponse de Gallien a un officier de confiance peint le caractère de ce prince, et l'esprit du temps. Vous me parlez, dans votre dernière dépêche (Notoria, dépêche que les empereurs recevaient, à certains temps marqués, des frumentarii, ou agents dispersés dans les provinces), de quelques suggestions malignes qui ont indisposé contre nous Claude; notre parent et notre ami; rien ne pouvait me toucher plus sérieusement que ce que vous me marquez, à ce sujet. Au nom de la fidélité que vous me devez, employez toutes sortes de moyens pour apaiser le ressentiment de Claude; mais conduisez votre négociation avec secret : qu'elle ne parvienne pas à la connaissance des troupes de Dacie. Elles sont déjà fort irritées, et leur fureur pourrait s'augmenter. J'ai envoyé moi-même à leur chef quelques présents, n'épargnez rien pour les lui rendre agréables. Surtout qu'il ne soupçonne pas que son imprudence m'est connue : la crainte de ma colère, le porterait à des conseils désespérés (Hist. Auguste, p. 208. Gallien décrit la vaisselle, les habits, etc., en homme qui aimait ces objets de luxe, et qui s'y connaissait).

Cette lettre si humble, dans laquelle il sollicitait sa réconciliation avec un sujet mécontent, était accompagnée de présents consistant en une somme considérable, en habits magnifiques et en vaisselle d'or et d'argent. C'est ainsi que Gallien sut apaiser l'indignation et dissiper les craintes de son général d'Illyrie; et durant le reste de son règne la formidable épée de Claude ne fut jamais tirée que pour défendre un maître qu'il ne pouvait estimer. A la fin, il est vrai, il accepta la pourpre teinte du sang de Gallien; mais, éloigné du camp des conjurés il n'avait pas trempé dans leurs complots, et, quoique peut-être il applaudit à la chute du tyran, nous osons présumer qu'il n'y eut aucune part. Claude avait environ cinquante-quatre ans lorsqu'il monta sur le trône.

1. Quelques-uns ont voulu assez ridiculement le supposer bâtard du jeune Gordien. La province de Dardanie a donné lieu à d'autres de prétendre qu'il tirait son origine de Dardanus et des anciens rois de Troie.



268

Mort d'Auréole

Aureole
Auréole

Le siège de Milan continuait toujours; Auréole découvrit bientôt que ses artifices avaient servi seulement à élever contre lui un adversaire plus redoutable. Il essaya de proposer à Claude un traité d'alliance et de partage: Dites-lui, répliqua l'intrépide empereur, que de pareilles offres pouvaient être faites à Gallien; Gallien les aurait peut-être écoutées patiemment; il aurait pu accepter un collègue aussi méprisable que lui (Hist. Auguste, p. 203. Il se trouve dans les divers historiens quelques légères variations concernant les circonstances de la dernière défaite et de la mort d'Auréole). Ce dur refus intimida les assiégés. Le mauvais succès d'une dernière tentative leur ôta toute espérance : Auréole rendit la ville, et fut forcé de se livrer à la discrétion du vainqueur. L'armée le déclara digne de mort; après une faible résistance, Claude consentit à l'exécution de la sentence. Les sénateurs ne montrèrent pas moins de zèle pour leur nouveau souverain. Ils ratifièrent peut-être avec des transports sincères, l'élection de Claude; et, comme son prédécesseur avait été leur ennemi personnel, ils exercèrent, sous le voile de la justice, une vengeance sévère contre ses amis et contre sa famille. Triste interprète des lois, le sénat eut la permission d'ordonner le châtiment des coupables; le prince se réserva le plaisir et le mérite d'obtenir par son intercession une amnistie générale1.

1. Aurelius-Victor, in Gallien. Le peuple demanda hautement aux dieux que Gallien fût livré aux supplices de l'enfer. Le sénat condamna, par un décret, ses amis et ses parents à être précipités du Capitole. Un officier du revenu public, accusé de malversation, eut les yeux arrachés, tandis que l'on instruisait son procès.

268

Justice et clémence de Claude

De pareils actes de clémence pourraient paraître l'effet de l'ostentation, et font moins connaître le véritable caractère de Claude, qu'une circonstance peu importante en elle-même, ou ce prince sembla suivre les mouvements de son propre coeur. Les fréquentes rébellions des provinces avaient rendu presque tous les habitants coupables de lèse-majesté; presque toutes les propriétés avaient encouru la confiscation, et souvent Gallien avait déployé sa libéralité en distribuant à ses officiers les dépouilles de ses sujets. A l'avènement de Claude, une vieille femme se jeta à ses pieds, lui demandant justice d'un général qui sous le dernier empereur, avait obtenu une concession arbitraire de son patrimoine. Le général était Claude lui-même, dont la vertu n'avait pas entièrement échappé à la contagion des temps. Le reproche fit rougir le prince; mais il méritait la confiance que cette infortunée mettait dans son équité : l'aveu de sa faute fut accompagné d'une prompte restitution et de dédommagements considérables (Zonare, XII).

268

La réforme de l'armée

Claude voulait rendre à l'empire son ancienne splendeur. Pour exécuter une entreprise si difficile, il fallait d'abord réveiller dans ses soldats un sentiment d'ordre et d'obéissance. Il leur représenta, avec l'autorité d'un ancien général, que le relâchement de la discipline avait introduit une foule de désordres dont les troupes elles-mêmes commençaient enfin à sentir les pernicieux effets; qu'un peuple ruiné par l'oppression et devenu indolent par désespoir, ne pouvait plus fournir à de nombreuses armées les moyens de se livrer à la débauche, ni même ceux de subsister; que le danger de chaque individu augmentait avec le despotisme de l'ordre militaire. En effet, ajoutait-il, des princes qui tremblent sur le trône, sont sans cesse portés à sacrifier la vie de tout sujet suspect. L'empereur s'étendit, en outre, sur les suites funestes d'un caprice violent, dont les soldats étaient les premières victimes, puisque leurs élections séditieuses avaient été si souvent suivies de guerres civiles qui détruisaient la fleur des légions, moissonnée dans les combats; ou par l'abus cruel de la victoire. Il peignit des plus vives couleurs l'épuisement des finances, la désolation des provinces, la honte du nom romain, et le triomphe insolent des Barbares avides. C'est contre ces Barbares, s'écriait-il, que je prétends diriger les premiers efforts de vos armes. Que Tetricus règne pendant quelque temps dans les provinces occidentales; que Zénobie même conserve la domination de l'Orient (Zonare fait ici mention de Posthume; mais les registres du sénat (Hist. Auguste, p. 203. prouvent que Tetricus était déjà empereur des provinces occidentales). Ces usurpateurs sont mes ennemis personnels; je ne songerai jamais à venger des injures particulières qu'après avoir sauvé un empire prêt à s'écrouler, et dont la ruine, si nous ne nous hâtons de la prévenir, écrasera l'armée et le peuple.

269

Les Goths envahissent l'empire

Les diverses tribus de la Germanie et de la Sarmatie, qui combattaient sous les étendards des Goths, avaient déjà rassemblé un armement plus formidable qu'aucun de ceux que l'on eût vus jusque là sortir du Pont-Euxin. Sur les rives du Niester, un des grands fleuves qui se jettent dans cette mer, ces Barbares construisirent une flotte de deux mille ou même de six mille voiles. Ce nombre, tout incroyable qu'il paraît, n'aurait pu suffire pour transporter leur prétendue armée de trois cent vingt mille hommes. Quelle qu'ait été la force réelle des Goths, la vigueur de leurs efforts et le succès de leur expédition ne répondirent pas à la grandeur de leurs préparatifs. En traversant le Bosphore, leurs pilotes, sans expérience, furent emportés par la rapidité du courant; et l'entassement de cette multitude de vaisseaux dans un canal étroit, causa la perte d'un assez grand nombre qui se brisèrent l'un contre l'autre, ou échouèrent sur le rivage. Les Barbares firent des descentes sur différentes côtes de l'Europe et de l'Asie, mais le pays ouvert avait déjà été dévasté; et, lorsqu'ils se présentèrent devant les villes fortifiées, ils furent repoussés honteusement et avec perte. Un esprit de découragement et de division s'éleva dans la flotte. Quelques chefs dirigèrent leur course vers les îles de Crète et de Chypre; mais les principaux, suivant une route plus directe, débarquèrent enfin près du mont Athos, et assaillirent l'opulente ville de Thessalonique, capitale de toutes les provinces de Macédoine. Leurs attaques, dirigées sans art, mais avec toute la force d'un courage intrépide, furent bientôt interrompues par l'approche de Claude, qui se hâtait d'accourir sur un théâtre digne d'un prince belliqueux, à la tête de tout ce qui restait encore des anciennes forces de l'empire romain. Impatients d'en venir aux mains, les Goths lèvent leur camp, abandonnent le siège de Thessalonique, laissent leurs vaisseaux au pied du mont Athos, traversent les hauteurs de la Macédoine, et courent à un combat dont le succès leur ouvrait l'entrée de l'Italie.

Il existe encore une lettre originale de Claude, adressée au sénat et au peuple dans cette occasion mémorable. Pères conscrits, dit l'empereur, sachez que trois cent vingt mille Goths ont envahi le territoire romain. Si je les défais, votre gratitude sera la récompense de mes services. Si je succombe, n'oubliez pas que je suis le successeur de Gallien. La république est de toutes parts fatiguée et épuisée. Nous avons à combattre, après Valérien, après Ingenuus, Regillianus, Celsus, Lollianus, Posthume, et mille autres, qu'un juste mépris pour Gallien a forcés de se révolter. Nous manquons de dards, de pique et de boucliers. Les provinces les plus belliqueuses de l'empire, la Gaule et l'Espagne, sont entre les mains de Tetricus; et nous rougissons d'avouer que les archers d'Orient obéissent à Zénobie. Quelque chose que nous exécutions, ce sera toujours, suffisamment grand (Trebellius-Pollion, dans l'Histoire Auguste, p. 204.). Le style ferme et mélancolique de cette lettre annonce un héros peu inquiet de sa destinée, connaissant tout le danger de sa situation, mais qui trouvait des espérances bien fondées dans les ressources de son propre génie.

269

Victoire de Claude sur les Goths

L'événement surpassa son attente et celle de l'univers. Par les victoires les plus signalées il arracha l'empire aux Barbares qui le déchiraient, et il mérita de la postérité le surnom glorieux de Claude le Gothique. Les relations imparfaites d'une guerre irrégulière nous empêchent de décrire l'ordre et les circonstances de ses exploits; cependant, s'il nous était permis de nous servir d'une pareille expression, nous pourrions distribuer en trois actes cette fameuse tragédie.

1° La bataille décisive fut livrée près de Naissus, ville de Dardanie (aujourd'hui Nissa). Les légions plièrent d'abord, accablées par le nombre et glacées d'effroi par de premiers malheurs; leur ruine paraissait inévitable, si la conduite habile de l'empereur ne leur eût ménagé un prompt secours. Un fort détachement sortant tout à coup des passages secrets et difficiles des montagnes, dont il s'était emparé par son ordre, attaqua subitement les derrières des Goths victorieux. L'activité de Claude mit à profit cet instant favorable. Il ranima le courage de ses troupes, rétablit leurs rangs et pressa l'ennemi de toutes parts. On prétend que dans cette bataille, cinquante mille hommes restèrent sur la place. De nombreux corps de Barbares, retranchés derrière leurs chariots, se retirèrent, ou plutôt s'échappèrent à l'abri de cette fortification mobile.

2° Nous pouvons présumer qu'un obstacle, insurmontable peut-être à la fatigue ou la désobéissance des vainqueurs, empêcha Claude d'achever en un jour la destruction des Goths. La guerre se répandit dans les provinces de Moesie, de Thrace et de Macédoine et les opérations de la campagne, tant sur mer que sur terre, se bornèrent à des marches, des surprises et des engagements fortuits qui ne présentent que des mêlées sans aucune action régulière. Lorsque les Romains souffraient quelque échec, leur lâcheté ou leur imprudence en était le plus souvent la cause; mais les talents supérieurs de leur souverain, la parfaite connaissance qu'il avait du pays, ses sages mesures, et son discernement dans le choix de ses officiers, assurèrent presque toujours le succès de ses armes. Tant de victoires lui procurèrent un butin immense, qui consistait principalement en troupeaux et en prisonniers. Une troupe choisie de jeunes Barbares fut incorporée dans les légions; les autres prisonniers furent vendus comme esclaves; et le nombre des femmes captives était si considérable, que chaque soldat en eut deux ou trois pour sa part : d'où nous pouvons juger que des Goths n'avaient pas envahi l'empire seulement pour le dévaster, mais qu'ils avaient aussi formé quelque projet d'établissement, puisqu'ils avaient mené leurs familles même dans une expédition navale.

3° Leur flotte fut prise ou coulée à fond : perte irréparable qui intercepta leur retraite. Les Romains formèrent une vaste enceinte de postes distribués avec art, courageusement soutenus, et qui se resserrant par degrés, vers un centre commun, forcèrent les Barbares de se réfugier dans les parties les plus inaccessibles du mont Hémus, où ils trouvèrent un asile assuré, mais où ils eurent à peine de quoi subsister. Dans le cours d'un hiver rigoureux, durant lequel ils furent assiégés par les troupes de l'empereur, la famine, la peste, le fer et la désertion, diminuèrent continuellement toute cette multitude. Au retour du printemps on ne vit paraître sous les armes qu'une petite bande de guerriers hardis et désespérés, reste de cette puissante armée qui s'était embarquée à l'embouchure du Niester.

août 270

Mort de Claude

La peste, qui avait emporté tant de Barbares, devint fatale à leur vainqueur (août). Après deux ans d'un règne court, mais glorieux, Claude rendit les derniers soupirs à Sirmium, au milieu des pleurs et des acclamations de ses sujets. Prêt à expirer, il assembla ses principaux officiers, et leur recommanda Aurélien, un de ses généraux, comme le plus digne du trône, et comme le plus capable d'exécuter le grand projet qu'il avait à peine eu le temps d'entreprendre. Les vertus de Claude, sa valeur, son affabilité (selon Zonare, Claude, avant sa mort le revêtit de la pourpre; mais ce fait singulier n'est pas confirmé par les autres historiens, qui paraissent plutôt le contredire), sa justice et sa tempérance, son amour pour la gloire et pour la patrie, le placent au rang de ce petit nombre de princes qui honorèrent la pourpre romaine. Ses vertus cependant doivent une partie de leur célébrité au zèle particulier et à la complaisance des écrivains courtisans du siècle de Constantin, arrière petit-fils de Crispus, le frère aîné de Claude. La voix de la flatterie apprit bientôt à répéter que les dieux, après avoir enlevé Claude avec tant de précipitation, récompensaient son mérite et sa piété en perpétuant à jamais l'empire dans sa famille1.

1. Voyez la Vie de Claude par Pollion, et les discours de Mamertin, d'Eumène et de Julien. Voyez aussi les Césars de Julien, p. 313. Ce n'est pas l'adulation qui fait parler ainsi Julien, mais la superstition et la vanité.

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