Gallien     

octobre 253 - septembre 268

260-268

Gallien

Gallien
Gallien

Depuis longtemps Gallien supportait avec peine la censure sévère d'un père et d'un collègue : il reçut la nouvelle de ses malheurs avec un plaisir secret, et avec une indifférence marquée. Je savais, dit-il, que mon père était homme; et puisqu'il s'est conduit avec courage, je suis satisfait. Tandis que Rome consternée déplorait le sort de son souverain, de vils courtisans applaudissaient à la dure insensibilité du fils de ce malheureux prince, et le louaient d'être parvenu à la fermeté parfaite d'un héros et d'un philosophe. Il serait difficile de saisir les traits du caractère léger, variable et inconstant, que développât Gallien dès que devenu seul maître de l'empire, il ne fut plus retenu par aucune contrainte. La vivacité de son esprit le rendait propre à réussir dans tout ce qu'il entreprenait; et, comme il manquait de jugement, il embrassa tous les arts excepté les seuls dignes d'un souverain, ceux de la guerre et du gouvernement. Il possédait plusieurs sciences curieuses, mais inutiles : orateur facile, poète élégant1, habile jardinier, excellent cuisinier, il était le plus méprisable de tous les princes. Tandis que les affaires les plus importantes de l'Etat exigeaient ses soins et sa présence, il s'occupait à converser avec le philosophe Plotin2, ou, plus souvent encore, il passait son temps dans la débauche ou dans des amusements frivoles, tantôt il se préparait à être initié aux mystères de la Grèce, tantôt il sollicitait une place à l'aréopage d'Athènes. Sa magnificence prodigue insultait à la misère générale, et la pompe ridicule de ses triomphes aggravait le poids des calamités publiques3. On venait perpétuellement lui annoncer des invasions, des défaites et des révoltes; ces tristes nouvelles n'excitaient en lui qu'un sourire d'indifférence. Choisissant, avec un mépris affecté, quelque production particulière d'une province perdue, il demandait froidement si Rome ne pouvait subsister sans le lin d'Egypte ou sans les étoffes d'Arras. La vie de Gallien présente cependant de courts intervalles où ce prince, irrité par quelque injure récente, déploya tout à coup l'intrépidité d'un soldat et la cruauté d'un tyran; mais bientôt, rassasié de sang ou fatigué de la résistance, il reprenait insensiblement la mollesse naturelle et l'indolence de son caractère4.

1. Il existe encore un très joli épithalame composé par Gallien pour le mariage de ses neveux :
Ite ait, o juvenes, pariter sudate medillis
Omnibus inter vos ; non murmura vestra columbo
Brachia, non hederæ, nota vincant oscula concho.

2. Il était sur le point de donner à Plotin une ville ruinée de la Campanie, pour essayer d'y réaliser la république de Platon. Voyez la vie de Plotin, par Porphyre, dans la Bibliothèque grecque de Fabricius, IV.

3. Une médaille, qui porte la tête de Gallien, a fort embarrassé les antiquaires, par les mots de la légende, Gallieno Augustæ, et par ceux qu'on voit sur le revers, Ubique pax. M. Spanheim suppose que cette médaille fut frappée par quelques ennemis de Gallien, et que c'était une satire sévère de la conduite de ce prince. Mais comme l'ironie paraît indigne de la gravité de la monnaie romaine, M. de Vallemont a tiré d'un passage de Trebellius Pollion (Hist. Auguste, p. 198) une explication ingénieuse et naturelle. Galliena était la cousine germaine de l'empereur; en délivrant l'Afrique de l'usurpateur Celsus, elle mérita le titre d'Augusta. On voit sur une médaille de la collection du cabinet du roi, une pareille inscription de Faustina Augusta autour de la tête de Marc-Aurèle. Pour les mots ubique pax, il est facile de les expliquer par la vanité de Gallien, qui aura peut-être saisi quelque calme momentané. Voyez Nouvelles de la république des lettres, janvier 1700, p. 21-34.

4. Je crois que ce caractère singulier nous a été fidèlement transmis. Le règne de son successeur immédiat fut court et agité; et les historiens, qui écrivirent avant l'élévation de la famille de Constantin, ne pouvaient avoir aucune espèce d'intérêt à représenter sous de fausses couleurs le caractère de Gallien.

253-270

Les trente tyrans

Tandis que les rênes de l'Etat flottaient en de si faibles mains, il n'est pas étonnant que toutes les provinces de l'empire aient vu s'élever contre le fils de Valérien une foule d'usurpateurs. Les écrivains de l'Histoire Auguste ont cru jeter plus d'intérêt dans leur récit en comparant les trente tyrans de Rome avec les trente tyrans d'Athènes : cette idée est probablement ce qui les a engagés à choisir ce nombre célèbre et connu (Pollion paraît singulièrement embarrassé pour compléter le nombre). Dans tous les points, le parallèle est imparfait et ridicule. Quelle ressemblance pouvons-nous apercevoir entre un conseil de trente personnes réunies pour opprimer une seule ville, et une liste incertaine de rivaux indépendants, dont l'élévation et la chute se succédaient sans aucun ordre dans l'étendue d'une vaste monarchie ? Le nombre même de trente ne peut être complet qu'en comprenant parmi ces tyrans les enfants et les femmes qui furent honorés du titre impérial.

Le règne de Gallien, au milieu des troubles qui le déchirèrent ne produisit que dix-neuf prétendants au trône : Cyriades, Macrien, Baliste, Odenat et Zénobie en Orient; dans la Gaule et dans les provinces occidentales, Posthume, Lolien, Victorin et sa mère Victoria, Marius et Tetricus; en Illyrie et sur les confins du Danube, lngenuus, Régilien et Auréole; dans le Pont, Saturnin1; Trébellien, en Isaurie; dans la Thessalie, Pison; Valens en Achaïe; Emilien en Egypte, et Celsus en Afrique. Les monuments de la vie et de la mort de tous ses prétendants sont ensevelis dans l'obscurité. Bornons-nous à quelques traits généraux qui marquent fortement la condition des temps et les caractères de ces usurpateurs, et qui fassent connaître leurs prétentions, leurs motifs, leurs destinées et les suites funestes de leur rébellion.

On sait que les anciens employaient souvent le nom de tyran pour désigner ceux qui s'emparaient de l'autorité suprême par des voies illégitimes. Cette dénomination odieuse n'avait alors aucun rapport avec l'abus du pouvoir. Plusieurs des prétendants qui levèrent l'étendard de la révolte contre l'empereur Gallien, étaient de brillants modèles de vertu; ils possédaient presque tous beaucoup de talents et de fermeté. Leur mérite leur avait attiré la faveur de Valérien, et les avait insensiblement élevés aux premières dignités de l'Etat. Les généraux, qui prirent le titre d'Auguste, s'étaient concilié le respect de leur armée, par leur habileté à maintenir la discipline, ou son admiration par leur bravoure et leurs exploits, ou son affection par leur générosité et leur franchise : ils furent souvent proclamés sur le champ de la victoire. L'armurier Marius lui-même, le moins illustre de ces candidats, se distingua par l'intrépidité de son courage, par une force de corps extraordinaire et par l'honnêteté de ses moeurs grossières (voyez le discours de Marius, dans l'Histoire Auguste, p. 197). La médiocrité de la profession qu'il venait d'exercer jette, il est vrai, un air de ridicule sur son élévation soudaine; mais sa naissance ne pouvait pas être plus obscure que celle de la plupart de ses rivaux, qui nés de paysans, étaient d'abord entrés au service comme simples soldats2. Dans les siècles de confusion, un génie actif trouve la place qui lui a été assignée par la nature : au milieu des troubles qu'enfante la guerre, le mérite militaire et la route qui mène à la gloire et à la grandeur.

Parmi les dix-neuf tyrans, on ne voyait de sénateur que Tetricus; Pison seul était noble. Le sang de Numa coulait, après vingt-huit générations successives dans les veines de Calphurnius Pison (Vos o Pompilius sanguis ! C'est ainsi que s'exprime Horace en s'adressant aux Pisons. Voyez l'Art poétique, v. 292, avec les notes de Dacier et de Sanadon), qui, lié par les femmes aux plus illustres citoyens, avait le droit de décorer sa maison des images de Crassus et du grand Pompée3. Ses ancêtres avaient été constamment revêtus de tous les honneurs que pouvait accorder la république; et les Calphurniens, seuls des anciennes familles de Rome, avaient échappé à la tyrannie cruelle des Césars. Les qualités personnelles de Pison ajoutaient un nouveau lustre à sa lignée. L'usurpateur Valens, qui le fit périr, avouait, avec de profonds remords, qu'un ennemi même aurait dû respecter en Pison la sainte image de la vertu. Quoique Pison eût perdu la vie en portant les armes contre Gallien, le sénat, avec la généreuse permission de l'empereur, décerna les ornements du triomphe à la mémoire d'un si vertueux rebelle.

1. L'histoire n'a pas désigné d'une manière précise le pays où Saturnin prit la pourpre; mais il y avait un tyran dans le Pont, et l'on connaît les provinces qui furent le théâtre de la rébellion de tous les autres.

2. Marius fut tué par un soldat qui lui avait jadis servi d'ouvrier dans sa boutique, et qui lui dit en le frappant : Voilà le glaive que tu as forgé toi-même. Treb. in ejus vita.

3. Tacite, Ann., XV, 48, Hist., I, 15. Dans le premier de ces passages, on peut hasarder de changer paterna en materna. Depuis Auguste jusqu'au règne d'Alexandre-Sévère, chaque génération a vu un ou plusieurs Pisons revêtus du consulat. Un Pison fut jugé digne du trône par Auguste (Tacite, Annal., I, 13). Un autre fut le chef d'une conspiration formidable contre Néron. Un troisième fut adopté et déclaré César par Galba.

253-270

Cause de leur rébellion

Les lieutenants de Valérien, sincèrement attachés à un prince qu'ils estimaient, ne pouvaient se résoudre à servir la molle indolence de son indigne fils. Le trône de l'univers romain n'était soutenu par aucun principe de fidélité, et la trahison paraissait, en quelque sorte, justifiée par le patriotisme. Cependant, si nous examinons attentivement la conduite de ces usurpateurs, nous verrons que la crainte a été plus souvent que l'ambition le motif qui les a poussés à la révolte. Ils redoutaient les soupçons cruels de Gallien; la capricieuse violence de leurs troupes ne leur causait pas moins d'alarmes. Si la faveur dangereuse de l'armée les déclarait dignes de la pourpre, c'étaient autant de victimes condamnées à une mort certaine. La prudence même leur aurait conseillé de s'assurer pendant quelques instants la jouissance de l'empire, et de tenter la fortune des armes, plutôt que d'attendre la main d'un bourreau. Lorsque les clameurs des soldats forçaient un chef à prendre les marques de l'autorité souveraine, il déplorait quelquefois sa malheureuse destinée. Vous avez perdu, dit Saturnin à ses troupes le jour de son élévation, vous avez perdu un commandant utile, et vous avez fait un bien malheureux empereur (Hist. Aug., p. 196).

253-270

Leur mort violente

Les révolutions sans nombre dont il avait été témoin, justifiaient ses appréhensions. Des dix-neuf tyrans qui prirent les armes sous le règne de Gallien, il n'y en a aucun dont la vie ait été tranquille, ou la mort naturelle. Dès qu'ils avaient été revêtus de la pourpre ensanglantée, ils inspiraient à leurs partisans les mêmes craintes ou la même ambition qu'avait occasionné leur révolte. Environnés de conspirations domestiques, de séditions militaires et de guerres civiles, ils tremblaient sur le bord de l'abîme dans lequel, après les anxiétés les plus cruelles, ils se voyaient tôt ou tard précipités. Ces monarques précaires recevaient cependant les honneurs dont pouvait disposer la flatterie des armées et des provinces qui leur obéissaient; mais leurs droits, fondés sur la rébellion, n'ont jamais pu obtenir la sanction de la loi, ni être consignés dans l'histoire. L'Italie, Rome et le sénat embrassèrent constamment la cause de Gallien, qui, seul fut regardé comme le souverain de l'empire. A la vérité ce prince ne dédaigna pas de reconnaître les armes victorieuses d'Odenat, qui méritait cette honorable distinction, par sa conduite respectueuse envers le fils de Valérien. Le sénat, avec l'approbation générale des Romains, et du consentement de l'empereur, conféra le titre d'Auguste au brave Palmyrénien et le gouvernement de l'Orient, qu'il possédait déjà, semble lui avoir été confié d'une manière si indépendante, qu'il le laissa comme une succession particulière à son illustre veuve Zénobie.

L'élévation de tant d'empereurs, leur puissance, leur mort, devinrent également funestes à leurs sujets et à leurs partisans. Le peuple, écrasé par d'horribles exactions, leur fournissait les largesses immenses qu'ils distribuaient aux troupes pour prix de leur fatale grandeur. Quelque vertueux que fût leur caractère, quelle que pût être la pureté de leurs intentions, ils se trouvèrent obligés de soutenir leur usurpation par des actes fréquents de rapines et d'inhumanité. Lorsqu'ils tombaient, ils enveloppaient des armées et des provinces dans leur chute : il existe encore un ordre affreux de Gallien à l'un de ses ministres après la perte d'Ingenuus, qui avait pris la pourpre en Illyrie. On ne peut lire sans frémir d'horreur la lettre de ce prince, qui joignait à la mollesse la férocité d'un tyran cruel. Il ne suffit pas, dit-il, d'exterminer ceux qui ont porté les armes; le hasard de la guerre aurait pu m'être aussi utile. Que tous les mâles, sans respect pour l'âge, périssent; pourvu que dans l'exécution des enfants et des vieillards vous trouviez le moyen de sauver notre réputation. Faites mourir quiconque a laissé échapper une expression, s'est permis une pensée contre moi; contre moi, le fils de Valérien, le frère et le père de tant de princes1. Songez qu'Ingenuus fut empereur. Déchirez, tuez, mettez en pièces. Je vous écris de ma propre main : je voudrais vous inspirer mes propres sentiments (H. Aug., p.188). Tandis que les forces de l'Etat se dissipaient en querelles particulières, les provinces sans défense restaient exposées aux attaques de quiconque voulait les envahir. Les plus courageux d'entre les usurpateurs, luttant sans cesse contre les dangers de leur situation, se trouvaient obligés de conclure avec l'ennemi commun des traités ignominieux, de payer aux Barbares des tributs oppressifs pour acheter leur neutralité ou leurs services, et d'introduire des nations guerrières et indépendantes jusque dans le centre de la monarchie romaine (Régilien avait quelques bandes de Roxolans à son service; Posthume, un corps de Francs. Ce fut peut-être en qualité d'auxiliaires que ces derniers pénétrèrent en Espagne).

Tels étaient les Barbares; tels les tyrans qui, sous les règnes de Valérien et de Gallien, démembrèrent les provinces, et réduisirent l'empire à un état d'abaissement et de désolation d'où il semblait ne pouvoir jamais se relever.

1. Gallien avait donné le titre de César et d'Auguste à son fils Salonin; tué dans la ville de Cologne par l'usurpateur Posthume. Un second fils de Gallien prit le nom et le rang de son frère aîné. Valérien, frère de Gallien, fut aussi associé à l'empire. D'autres frères, des soeurs, des neveux et des nièces de l'empereur formaient une famille royale très nombreuse. Voyez Tillemont, tome III et M. de Brequigny, dans les Mém. de l'Académie, tome XXXII, p. 262.

261-262?

Désordres de la Sicile

Toutes les fois que de nombreuses troupes de brigands, multipliées par le succès et par l'impunité, osent braver publiquement les lois de leur pays, au lieu de chercher à s'y soustraire, c'est une preuve certaine que la dernière classe de la société s'aperçoit et abuse de la faiblesse du gouvernement. La situation de la Sicile la mettait à l'abri des Barbares, et la province désarmée ne pouvait soutenir un usurpateur; elle fut déchirée par de plus viles mains. Après avoir pillé cette île, autrefois florissante et toujours fertile, une troupe séditieuse de paysans et d'esclaves y régna pendant quelque temps, et rappela le souvenir de ces guerres honteuses que Rome avait eu à soutenir dans ses plus beaux jours. Les dévastations dont le laboureur était victime ou complice, ruinaient l'agriculture en Sicile; et comme les principales terres appartenaient à de riches sénateurs, dont une des fermes comprenait souvent tout le territoire d'une ancienne république, ces troubles affectèrent peut-être la capitale de l'empire plus vivement que toutes les conquêtes des Goths et des Perses.

251-265?

Tumulte d'Alexandrie

La fondation d'Alexandrie, projet noble, conçu et exécuté par le fils de Philippe (Alexandre le Grand), était un monument de son génie. Bâtie sur un plan magnifique et régulier, cette grande ville, qui ne le cédait qu'à Rome elle-même, avait quinze milles de circonférence (Pline, H. N., 10). On y comptait trois cent mille habitants libres, outre un nombre au moins égal d'esclaves (Diod. Sic., XVII). Son port servait d'entrepôt aux riches marchandises de l'Arabie et de l'Inde, qui affluaient dans la capitale et dans les provinces de l'empire. L'oisiveté y était inconnue; les différentes manufactures de verre, de lin et de papyrus, employaient une quantité prodigieuse de bras. Hommes, femmes, vieillards enfants, tous subsistaient par leur industrie; le boiteux même ou l'aveugle ne manquait pas d'occupations convenables à son état. Mais le peuple d'Alexandrie, composé de plusieurs nations, réunissait à la vanité et à l'inconstance des Grecs, l'opiniâtreté et la superstition des Egyptiens. Le plus léger motif, une disette momentanée de poisson ou de lentilles, l'oubli d'un salut accoutumé, une méprise pour quelque préséance dans les bains publics, quelquefois même une dispute de religion (tel que le meurtre d'un chat sacré), suffisait, en tout temps, pour exciter des orages au milieu de cette grande multitude, et y élever des ressentiments furieux et implacables (cette longue et terrible sédition fut occasionnée par une dispute qui s'éleva entre un soldat et un bourgeois, au sujet de souliers). Lorsque la captivité de Valérien et l'indolence de son fils eurent relâché l'autorité des lois, les Alexandrins s'abandonnèrent à la rage effrénée de leurs passions; leur malheureuse patrie devint le théâtre d'une guerre civile qui, pendant près de douze ans, fut à peine suspendue par un petit nombre de trêves courtes, et mal observées. On avait coupé toute communication entre les différents quartiers de la ville; toutes les rues étaient teintes de sang; tous les édifices considérables avaient été convertis en autant de citadelles; enfin, le tumulte ne s'apaisa que lorsqu'une grande partie d'Alexandrie eut été entièrement détruite. Cent ans après, la vaste et magnifique enceinte du Bruchion1, avec ses palais et son museum, résidence des rois et des philosophes, présentait déjà une affreuse solitude.

1. Le Bruchion était un quartier d'Alexandrie qui s'étendait sur le plus grand des deux ports, et qui renfermait plusieurs palais qu'habitèrent les Ptolémées. D'Anville, Géogr. anc., tome III, p. 10.

260-268

Rébellion des Isauriens

Gallien
Trebellianus
Guillaume Rouillé

La rébellion obscure de Trebellianus, proclamé en Isaurie, petite province de l'Asie-Mineure, eut des suites singulières et mémorables. Un officier de Gallien détruisit bientôt ce fantôme de roi; mais ses partisans, désespérant d'obtenir leur pardon, résolurent de se soustraire à l'obéissance non seulement de l'empereur, mais encore de l'empire; et ils reprirent tout à coup leurs moeurs sauvages, dont les traits primitifs n'avaient jamais été entièrement effacés. Ils trouvèrent une retraite inaccessible dans leurs rochers escarpés, branche de cette grande chaîne de montagnes connue sous le nom de mont Taurus. La culture de quelques vallées fertiles (Strabon, XII) leur procura les nécessités de la vie, et leur brigandage les objets de luxe. Situés au centre de la monarchie romaine, ils restèrent longtemps dans la barbarie. Les successeurs de Gallien, incapables de les soumettre par la force ou par la politique, élevèrent des forteresses autour de leur pays (H. Aug., p. 197). Ces précautions, qui décelaient la faiblesse de l'Etat, ne furent pas toujours suffisantes pour réprimer les incursions de ces ennemis domestiques : les Isauriens, étendant par degrés leur territoire jusqu'au rivage de la mer, s'emparèrent de l'Occident de la Cilicie, pays montagneux, autrefois la retraite de ces hardis pirates contre lesquels la république avait été obligée d'employer toutes ses forces sous la conduite du grand Pompée.

250-265

Famine et peste

Nos préjugés lient si étroitement l'ordre de l'univers avec le destin de l'homme, que cette sombre période de l'histoire a été ornée d'inondations, de tremblements de terre, de météores, de ténèbres surnaturelles et d'une foule de prodiges faux ou de faits exagéré (H. Aug., p. 177). Une famine longue et générale offrit une calamité d'un genre plus sérieux. Celle qui se fit sentir alors était une suite inévitable de la tyrannie et de l'oppression qui, en détruisant les moissons, enlevaient les productions présentes et l'espoir d'une nouvelle récolte. La famine est presque toujours accompagnée de maladies épidémiques, effet ordinaire d'une nourriture peu abondante et malsaine. D'autres causes doivent cependant avoir contribué à cette peste cruelle, qui, depuis 250 jusqu'en 265, ravagea sans interruption toutes les provinces, toutes les villes et presque toutes les familles de l'empire romain. Pendant quelque temps on vit mourir, à Rome cinq mille personnes par jour, et plusieurs villes qui avaient échappé aux mains des Barbares furent entièrement dépeuplées.

Il nous est parvenu une circonstance très curieuse, qui n'est peut-être pas inutile à remarquer dans le triste calcul des calamités humaines. On conservait dans la ville d'Alexandrie un registre exact des citoyens qui avaient droit à une distribution de blé. On trouva que, sous le règne de Gallien, le nombre des individus de quatorze à quatre-vingts ans qui avaient part à cette rétribution, ne s'éleva pas au-dessus de celui des hommes de quarante à soixante-dix ans, qui la recevaient dans des temps antérieurs1. Ce fait authentique, en y appliquant les meilleures tables de mortalité, prouve évidemment qu'Alexandrie avait perdu plus de la moitié de ses habitants. Si nous osions étendre l'analogie aux autres provinces, nous pourrions soupçonner que la guerre, la peste et la famine avaient emporté en peu d'années la moitié de l'espèce humaine2.

1. Eusèbe, Hist. Ecclés., VII, 21. Le fait est tiré des lettres de Denis, qui, dans le temps de ces troubles, était évêque d'Alexandrie.

2. Dans un grand nombre de paroisses, onze mille personnes ont été trouvées entre les âges de quatorze et de quatre-vingts; cinq mille trois cent soixante-cinq entre ceux de quarante et de soixante-dix. Voyez M de Buffon, Hist. nat., tome II, p. 590.

268

Auréole envahie l'Italie

Un tyran fit place à une succession de héros. Le peuple indigné contre Gallien lui imputait tous ses malheurs; et réellement ils tiraient, pour la plupart, leur source des moeurs dissolues et de l'administration indolente de ce prince. Il n'avait même pas ces sentiments d'honneur qui suppléent si souvent au manque de vertu publique, et tant que la possession de l'Italie ne lui fut pas disputée, une victoire remportée par les Barbares, la perte d'une province, ou la rébellion d'un général, troubla rarement le cours paisible de sa vie voluptueuse. Enfin une armée considérable (an 268), campée sur le Haut Danube, donna la pourpre impériale à son chef Auréole, qui, dédaignant les montagnes de la Rhétie, province stérile et resserrée, passa les Alpes, s'empara de Milan, menaça Rome et somma Gallien de venir sur le champ de bataille disputer la souveraineté de l'Italie. L'empereur, irrité de l'insulte et alarmé à la vue d'un danger si pressant, développa tout à coup, cette vigueur cachée qui perçait quelquefois à travers l'indolence de son caractère; et, s'arrachant au luxe du palais; il parût en armes à la tête des légions, traversa le Pô, et marcha au devant de son compétiteur. Le nom défiguré de Pontirole1 rappelle encore le souvenir d'un pont sur l'Adda, qui, durant l'action, dut être un de la plus grande importance pour les deux armées. L'usurpateur fut entièrement défait, et reçut même une blessure dangereuse. Il se sauva dans Milan, qui fut aussitôt assiégé. Le vainqueur fit dresser contre les murailles toutes les machines de guerre connues des anciens. Auréole, incapable de résister à des forces supérieures, et sans espérance d'aucun secours étranger, se représentait déjà les suites funestes d'une rébellion malheureuse.

Sa dernière ressource était de séduire la fidélité des assiégeants. Il répandit dans leur camp des libelles, pour exhorter les soldats à se séparer d'un prince indigne, qui sacrifiait le bonheur public à son luxe, et la vie de ses meilleurs sujets aux plus légers soupçons. Les artifices d'Auréole inspirèrent une crainte et le mécontentement aux principaux officiers de son rival. Il se forma une conspiration dans laquelle entrèrent Héraclien, préfet du prétoire; Marcien, général habile et renommé; Cécrops qui commandait un nombreux corps de gardes dalmates. La mort de Gallien fut résolue. Les conjurés voulaient terminer d'abord le siège de Milan; mais la vue du danger qui redoublait à chaque instant de délai, les força de hâter l'exécution de leur audacieuse entreprise. La nuit était fort avancée, et l'empereur avait prolongé les plaisirs de la table. Tout à coup on vient lui annoncer qu'Auréole, à la tête de toutes ses troupes, a fait une sortie vigoureuse. Gallien, qui ne manqua jamais de courage personnel, quitte avec précipitation le lit magnifique sur lequel il était couché, et, sans se donner le temps de prendre ses armes ou d'assembler ses gardes, il monte à cheval et court à toute bride vers le lieu supposé de l'attaque. Il se trouve bientôt environné d'ennemis déclarés ou couverts : un dard lancé au milieu de l'obscurité par une main inconnue lui fait une blessure mortelle (20 mars 263).

1. Pons Aureoli, à treize milles de Bergame, et à trente-deux de Milan. Voyez Cluvier, Ital. ant., tome I, p. 245. Ce fut près de cette place que se livra la bataille de Cassano, où les Français et les Autrichiens combattirent, en 1703, avec tant d'opiniâtreté. L'excellente relation du chevalier de Folard, qui était présent, donne une idée très distincte du terrain. Voyez le Polybe de Folard, tome III, p. 223-248.

septembre 268

Mort de Gallien

Des sentiments patriotiques qui s'élevèrent dans l'âme de Gallien quelques moments avant sa mort, l'engagèrent à nommer pour son successeur un prince digne de régner. Sa dernière volonté fut que l'on donnât les ornements impériaux à Claude, qui commandait alors un détachement dans le voisinage de Pavie. Au moins ce bruit ne tarda-t-il pas à se répandre; et les conjurés, qui étaient déjà convenus de placer Claude sur le trône, s'empressèrent d'obéir aux ordres de leur maître. La mort de Gallien parut d'abord suspecte aux troupes; elles commençaient à manifester leur ressentiment. Un présent de vingt pièces d'or distribué à chaque soldat détruisit leurs soupçons et apaisa leur colère. L'armée ratifia l'élection et reconnut le mérite du nouveau souverain1.

1. Sur la mort de Gallien, voyez Trebellius-Pollion, dans l'Histoire Auguste, p. 181; Zozime, I, p. 37; Zonare, XII, p. 634; Eutrope, IX, 11; Aurelius-Victor, in Epit. Victor, in Cesar.

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