Maximin Ier le Thrace   

20 mars 235 - avril 238

235-238

Tyrannie de Maximin

Maximin
Maximin

Les premiers tyrans de Rome, Caligula, Néron, Commode, Caracalla étaient tous de jeunes princes sans mœurs et sans expérience (Caligula, le plus âgé des quatre, n’avait que vingt-cinq ans lorsqu’il monta sur le trône; Caracalla en avait vingt-trois, Commode dix-neuf, et Néron seulement dix-sept), élevés dans la pourpre et corrompus par l’orgueil du pouvoir, par le luxe de Rome et par la voix perfide de la flatterie. La cruauté de Maximin tenait à un principe différent, la crainte du mépris. Quoiqu’il comptât sur l’attachement des soldats, qui retrouvaient en lui les vertus dont ils faisaient profession, il ne pouvait se dissimuler que son origine obscure et barbare, que son air sauvage et que son ignorance totale des arts et des institutions de la vie sociale (il paraît qu’il ignorait entièrement le grec, dont un usage habituel, soit dans les lettres, soit dans la conversation, avait fait une partie essentielle de toute bonne éducation), formaient un contraste défavorable avec le caractère aimable de l’infortuné Alexandre. Il n’avait pas oublié que, dans un état plus humble, il avait attendu plus d’une fois à la porte des nobles de Rome, et que souvent l’insolence des esclaves l’avait empêché de paraître devant ces fiers patriciens. Il se rappelait aussi l’amitié d’un petit nombre qui l’avaient secouru dans sa pauvreté et qui avaient aidé ses premiers pas dans la carrière des honneurs. Mais ceux qui avaient dédaigné le paysan de la Thrace, et ceux qui l’avaient protégé, étaient coupables du même crime; ils avaient tous été témoins de son obscurité. Plusieurs furent punis de mort; et en livrant aux supplices la plupart de ses bienfaiteurs, Maximin publia en caractères de sang l’histoire ineffaçable de sa bassesse et de son ingratitude (Hist. Auguste, p. 141; Hérodien, VII, p. 237. C’est avec une grande injustice que l’on accuse ce dernier historien d’avoir épargné les vices de Maximin).

L’âme noire et féroce du tyran recevait avidement toutes sortes d’impressions sinistres contre les citoyens les plus distingués par leur naissance et par leur mérite. Dès que le mot de trahison venait l’effrayer, sa cruauté n’avait plus de bornes, et devenait inexorable. On avait découvert ou imaginé une conspiration contre sa vie; Magnus, sénateur consulaire, était nommé comme le principal auteur du complot; et, sans qu’on entendit un seul témoin, sans jugement, sans avoir la permission de se défendre, il fut mis à mort avec quatre mille de ses prétendus complices. Une foule innombrable d’espions et de délateurs infestaient l’Italie et les provinces : sur la plus légère accusation, les premiers citoyens de l’Etat qui avaient gouverné des provinces, commandé des armées, possédé le consulat et porté les ornements du triomphe, étaient chargés de chaînes, conduits ignominieusement sur des chariots publics et en présence de l’empereur. La confiscation, l’exil, ou une mort simple, passaient pour des exemples extraordinaires de sa douceur. Il fit enfermer dans des peaux de bêtes nouvellement égorgées plusieurs des malheureux qu’il destinait à la mort; d’autres furent déchirés, par des animaux, et quelques-uns expirèrent sous des coups de massue. Pendant les trois années de son règne, il dédaigna de visiter Rome ou l’Italie. Des circonstances particulières l’avaient obligé de transporter son armée des rives du Rhin aux bords du Danube. Son camp était le siège de cet affreux despotisme qui, ouvertement soutenu par la puissance terrible de l’épée, foulait aux pieds les lois et l’équité1. Il ne souffrait auprès de lui aucun homme d’une naissance illustre, ou qui fut connu par des qualités éminentes ou par des talents pour l’administration. La cour d’un empereur romain retraçait l’image de ces anciens chefs d’esclaves ou de gladiateurs, dont le souvenir inspirait encore la terreur, et dont on ne se rappelait qu’en frémissant la puissance formidable.

Tant que la cruauté Maximin ne frappa que des sénateurs illustres, ou même ces hardis aventuriers qui s’exposaient, à la cour ou à l’armée, aux caprices de la fortune, le peuple contempla ces scènes sanglantes, avec indifférence, et peut-être avec plaisir. Mais l’avarice du tyran, irritée par les désirs insatiables des soldats, attaqua enfin les propriétés publiques. Chaque ville possédait un revenu indépendant, destiné à des achats de blé pour la multitude, et aux dépenses qu’exigeaient les jeux et les spectacles : un seul acte d’autorité confisqua en un moment toutes ces richesses au profit de l’empereur. Les temples furent dépouillés des offrandes en or et en argent, que la superstition y avait consacrées depuis tant de siècles; et les statues élevées en l’honneur des dieux, des héros et des souverains, servirent à frapper de nouvelles espèces. Ces ordres impies ne pouvaient être exécutés, sans donner lieu à des soulèvements et à des massacres. En plusieurs endroits, le peuple aima mieux mourir pour ses autels, que de voir, dans le sein de la paix, ses villes exposées aux déprédations et à toutes les horreurs de la guerre. Les soldats eux-mêmes, qui partageaient ces dépouilles sacrées, rougissaient de les recevoir. Quoique endurcis à la violence, ils redoutaient les justes reproches de leurs parents et de leurs amis. Il s’éleva dans tout l’univers romain un cri général d’indignation, qui appelait la vengeance sur la tête de l’ennemi commun du genre humain; enfin, un acte particulier d’oppression souleva contre lui les habitants d’une province jusqu’alors tranquille et désarmée.

1. On le comparait à Spartacus et à Athénion (Hist. Auguste, p. 141). Quelquefois cependant la femme de Maximin savait, par de sages conseils qu’elle donnait, ramener le tyran dans la voie de la vérité et de l’humanité. (Voyez Ammien Marcellin, XIV, c. 1, où il fait allusion a un fait qu’il a rapporté plus au long sous le règne de Gordien.) On peut voir par les médailles, que Paulina était le nom de cette impératrice bienfaisante : le titre de diva nous apprend qu’elle mourut avant Maximin. Valois, ad loc. citat. Amm.; Spanheim, de U. et P. N. t. II, p. 360. Si l’on en croit Syncelle et Zonare, ce fut Maximin lui-même qui la fit mourir.



238

Révolte en Afrique

L’intendant de l’Afrique était le digne ministre d’un maître qui regardait les amendes et les confiscations comme une des branches les plus considérables du revenu impérial. Une sentence inique avait été portée contre quelques-uns des jeunes gens les plus riches de la contrée; son exécution les aurait dépouillés de la plus grande partie de leur patrimoine. Dans cette extrémité, le désespoir leur inspire une résolution qui devait compléter ou prévenir leur ruine. Après avoir obtenu trois jours avec beaucoup de difficultés, ils profitent de ce délai pour faire venir de leurs terres et rassembler autour d’eux, un grand nombre d’esclaves et de paysans armés de haches et de massues et entièrement dévoués aux ordres de leurs seigneurs. Les chefs de la conspiration ayant été admis à l’audience de l’intendant, le frappent de leurs poignards, qu’ils avaient cachés sous leurs robes. Suivis aussitôt d’une troupe tumultueuse, ils s’emparent de la petite ville de Thysdrus1, et arborent l’étendard de la rébellion contre le maître de l’empire romain. Ils fondaient leurs espérances sur la haine générale qu’avait inspirée Maximin, et ils prirent sagement le parti d’opposer à ce tyran détesté un empereur qui, par des vertus douces, se fût déjà concilié l’amour des peuples, et dont l’autorité sur la province donnât du poids à leur entreprise. Gordien leur proconsul, qu’ils avaient choisi, refusa de bonne foi ce dangereux honneur. Il les conjura, les larmes aux yeux, de lui laisser terminer en paix une vie innocente, et de ne pas le forcer à tremper ses mains, déjà affaiblies par l’âge, dans le sang de ses concitoyens. Leurs menaces le contraignirent d’accepter la pourpre impériale, seul rempart qui lui restât désormais contre la fureur de Maximin; puisque, selon la maxime d’un tyran, on mérite la mort dès qu’on a été jugé digne du trône et que délibérer, c’est déjà se rendre coupable de rébellion.

1. Dans le fertile territoire de Bysacium, à cent cinquante milles au sud de Carthage. Ce furent probablement les Gordiens qui donnèrent le titre de colonie à cette ville, et qui y firent bâtir un bel amphithéâtre que le temps a respecté. Voyez Itineraria, Wesseling, page 59, et les Voyages de Shaw, p. 117.

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