Gordien Ier et Gordien II   

janvier - 12 avril 238

janvier 238

Gordien Ier empereur

Gordien
Gordien Ier
British Museum

La famille de Gordien était une des plus illustres du sénat de Rome. Il descendait des Gracques par son père, et par sa mère, de l’empereur Trajan. Une fortune considérable le mettait en état de soutenir la dignité de sa naissance, et dans l’usage qu’il en faisait, il déployait l’élégance de son goût et toute la bienfaisance de son âme. Le palais que le grand Pompée avait autrefois occupé à Rome appartenait depuis plusieurs générations à la famille des Gordiens1. Il était décoré d’anciens trophées de victoires navales, et orné des ouvrages de la peinture moderne. La maison de campagne de Gordien, située sur le chemin qui menait à Préneste, était fameuse par des bains d’une beauté et d’une grandeur singulières, par trois galeries magnifiques, longues de cent pieds, et par un superbe portique élevé sur deux cents colonnes des quatre espèces de marbre les plus rares et les plus chères2. Les jeux publics dont il avait fait la dépense semblent être au-dessus de la fortune d’un sujet. L’amphithéâtre était rempli de plusieurs centaines de bêtes sauvages et de gladiateurs3. Bien différent des autres magistrats qui célébraient dans Rome seulement un petit nombre de fêtes solennelles, Gordien, lorsqu’il fut édile, donna des spectacles tous les mois; et, pendant son consulat, les principales villes d’Italie éprouvèrent sa magnificence. Il fut élevé deux fois à cette dernière dignité par Caracalla et par Alexandre; car il possédait le rare talent de mériter l’estime des princes vertueux, sans alarmer la jalousie des tyrans. Sa longue carrière fut partagée entre l’étude des lettres et les paisibles honneurs de Rome. Il refusa prudemment le commandement des armées et le gouvernement des provinces, jusqu’à ce qu’il eût été nommé proconsul d’Afrique par le sénat, et avec le consentement d’Alexandre4. Tant que ce prince vécut, l’Afrique fut heureuse sous l’administration de son digne représentant. Après l’usurpation du barbare Maximin, Gordien adoucit les maux qu’il ne pouvait prévenir. Lorsqu’il accepta, malgré lui, la pourpre impériale, il était âgé de plus de quatre-vingts ans. On se plaisait à contempler dans ce vieillard respectable, les restes uniques et précieux du siècle fortuné des Antonins, dont il retraçait les vertus par sa conduite, et qu’il avait célébrées dans un poème élégant de trente livres.

1. Hist. Auguste, p. 152. Marc-Antoine s’empara de la belle maison de Pompée, in Carinis : après la mort du triumvir, elle fit partie du domaine impérial. Trajan permit aux sénateurs opulents d’acheter ces palais magnifiques et devenus inutiles au prince; ils y furent même encouragés par lui (Pline, Panégyrique, c. 50). Ce fut probablement alors que le bisaïeul de Gordien, fit l’acquisition de la maison de Pompée.

2. Ces quatre espèces de marbre étaient le claudien, le numidien, le carystien et le synnadien. Leurs couleurs n’ont pas été assez bien décrites pour pouvoir être parfaitement distinguées; il paraît cependant que le carystien était un vert de mer, et que le synnadien était blanc, mêlé de taches de pourpre ovales. Voyez Saumaise, ad Hist. Auguste, p. 164.

3. Hist. Auguste, p. 151-152. Il faisait paraître quelquefois sur l’arène cinq cents couples de gladiateurs, jamais moins de cent cinquante. Il donna une fois au cirque cent chevaux siciliens et autant de la Cappadoce. Les animaux destinés pour le plaisir de la chasse étaient principalement l’ours, le sanglier, le taureau, le cerf, l’élan, l’âne sauvage, etc. Le lion, et l’éléphant semblent avoir été réservés pour les empereurs.

4. Voyez dans l’Histoire Auguste, p. 152, la lettre originale, qui montre à la fois le respect d’Alexandre pour l’autorité, du sénat, et son estime pour le proconsul que cette compagnie avait désigné.

janvier 238

Gordien II co-empereur

Le fils de ce vénérable proconsul (Gordien Ier) l’avait accompagné en Afrique en qualité de lieutenant : il fut pareillement proclamé empereur par les habitants de la province. Le jeune Gordien avait des mœurs moins pures que celles de son père; mais son caractère était aussi aimable. Vingt-deux concubines reconnues, et une bibliothèque de soixante-deux mille volumes, attestent la diversité de ses goûts; et, d’après ce qui resta de lui, il parait que les femmes et les livres étaient plutôt destinés à son usage qu’à une vaine ostentation (le jeune Gordien eut trois ou quatre enfants de chaque concubine. Ses productions littéraires, quoique moins nombreuses, n’étaient pas à mépriser). Le peuple romain retrouvait dans ses traits l’image chérie de Scipion l’Africain; et se rappelant que sa mère était petite-fille d’Antonin le Pieux, il se flattait que les vertus du jeune Gordien, cachées jusqu’alors dans le luxe indolent d’une vie privée, allaient bientôt se développer sur un plus grand théâtre.

janvier 238

Ils sollicitent la confirmation du sénat

Dès que les Gordiens eurent apaisé les premiers tumultes d’une élection populaire, ils se rendirent à Carthage. Ils furent reçus avec transport par les Africains, qui honoraient leurs vertus, et qui, depuis le successeur de Trajan, n’avaient jamais contemplé la majesté d’un empereur romain. Mais ces vaines démonstrations ne pouvaient ni confirmer ni fortifier le titre des deux princes; ils se déterminèrent, par principe autant que par intérêt, à se munir de l’approbation du sénat. Une députation, composée des plus nobles de la province, se rendit immédiatement dans Rome, pour exposer et justifier la conduite de leurs compatriotes, qui, après avoir souffert si longtemps avec patience, étaient maintenant résolus d’agir avec vigueur. Les lettres des nouveaux empereurs étaient modestes et respectueuses; ils s’excusaient sur la nécessité qui les avait forcés d’accepter le titre impérial, et ils soumettaient leur destin à la décision suprême du sénat.

Cette assemblée ne balança pas sur une réponse favorable, et les sentiments ne furent pas partagés. La naissance et les nobles alliances des Gordiens les liaient intimement avec les plus illustres maisons de Rome. Leur grande fortune leur avait procuré beaucoup de partisans dans le sénat, et leur mérite un grand nombre d’amis. Leur douce administration faisait entrevoir dans un avenir brillant non seulement la fin des calamités qui déchiraient l’Etat, mais encore le rétablissement de la république. La terreur inspirée par la violence militaire, qui d’abord avait forcé les sénateurs à fermer les yeux sur le meurtre du vertueux Alexandre, et à ratifier l’élection d’un paysan barbare, produisit alors l’effet contraire, et les excita à soutenir les droits violés de la liberté et de l’humanité. On connaissait la haine implacable de Maximin contre le sénat. Les soumissions les plus respectueuses ne pouvaient le fléchir; l’innocence la plus réservée n’aurait pas été à l’abri de ses cruels soupçons. Les sénateurs, déterminés par de pareils motifs et par le soin de leur propre sûreté, résolurent de courir le hasard d’une entreprise dont ils étaient bien sûrs d’être les premières victimes, si elle ne réussissait pas.

Ces considérations, et d’autres peut-être d’une nature plus particulière, avaient d’abord été discutées dans une conférence entre les consuls et les magistrats. Dès qu’ils eurent pris leur résolution, ils convoquèrent tous les sénateurs dans le temple de Castor, selon l’ancienne forme du secret1, instituée pour réveiller leur attention et pour cacher leurs décrets. Pères conscrits, dit le consul Syllanus, les Gordiens, revêtus tous les deux d’une dignité consulaire, l’un votre proconsul, l’autre votre lieutenant en Afrique, viennent d’être déclarés empereurs avec le consentement général de cette province. Rendons des actions de grâces, continua-t-il courageusement, à la jeunesse de Thysdrus; rendons des actions de grâces à nos généreux défenseurs les fidèles habitants de Carthage, qui nous délivrent d’un monstre horrible. Pourquoi m’écoutez-vous ainsi froidement, hommes timides ? Pourquoi jetez-vous l’un sur l’autre des regards inquiets ? Pourquoi hésitez-vous ? Maximin est l’ennemi de l’Etat : puisse son inimitié expirer bientôt avec lui ! Puissions-nous recueillir longtemps les fruits de la sagesse et de la fortune de Gordien le père, de la valeur et de la constance de Gordien, le fils ! (ce courageux discours paraît avoir été tiré des registres du sénat : il est inséré dans l’Histoire Auguste, p. 156). La noble ardeur du consul ranima l’esprit languissant du sénat. Un décret unanime ratifia l’élection des Gordiens, déclara Maximin, son fils, et tous leurs partisans traîtres à la patrie, et offrit de grandes récompenses à ceux qui auraient le courage ou le bonheur d’en délivrer l’Etat.

1. Les greffiers et autres officiers du sénat étaient exclus, et les sénateurs en remplissaient alors eux-mêmes les fonctions. Nous sommes redevables à l’Histoire Auguste, p. 157, de cet exemple curieux de l’ancien usage observé sous la république.

janvier 238

Le sénat prend le commandement de Rome et de l'Italie

Dans l’absence de l’empereur, un détachement des gardes prétoriennes était resté à Rome pour défendre ou plutôt pour gouverner la capitale. Le préfet Vitalien avait signalé sa fidélité envers Maximin, par l’ardeur avec laquelle il avait exécuté et même prévenu ses ordres cruels. Sa mort seule pouvait assurer l’autorité chancelante des sénateurs, et mettre leurs personnes à l’abri de tout danger. Avant que leur décision eût transpiré, un questeur et quelques tribuns furent chargés d’ôter la vie au préfet. Ils remplirent leur commission avec un succès égal à la hardiesse de l’entreprise; et, tenant à la main le poignard ensanglanté, ils coururent dans toutes les rues de la ville, en annonçant au peuple et aux soldats la nouvelle de l’heureuse révolution. L’enthousiasme de la liberté fut secondé par des promesses de récompenses considérables en argent et en. terres. On renversa les statues de Maximin, et la capitale reconnut avec transport l’autorité des deux empereurs et celle du sénat. Le reste de l’Italie suivit l’exemple de Rome.

Un nouvel esprit animait cette assemblée subjuguée depuis si longtemps par la licence militaire et par un despotisme farouche. Le sénat se saisit des rênes du gouvernement, et prit les mesures les plus sages pour venger, les armes à la main, la cause de la liberté. Dans cette foule de sénateurs consulaires, qui, par leur mérite et par leurs services, avaient obtenu les faveurs d’Alexandre, il fut aisé d’en trouver vingt capables de commander des armées et de conduire une guerre. Ce fut à eux que l’on confia la défense de l’Italie : on leur assigna chacun différents départements. Ils avaient ordre de faire de nouvelles levées de discipliner la jeunesse italienne, et surtout de fortifier les ports et les grands chemins, dans la crainte d’une invasion. On envoya en même temps aux gouverneurs de quelques provinces plusieurs députés choisis parmi les plus distingués du sénat et de l’ordre équestre, pour les conjurer de voler au secours de la patrie, et de rappeler aux nations les nœuds de leur ancienne amitié avec le peuple romain. Le respect que l’on eut généralement pour ces députés, et l’empressement de l’Italie et des provinces à prendre le parti du sénat, prouve suffisamment que les sujets de Maximin étaient réduits à cet étrange état de malheur, dans lequel un peuple a plus à craindre de l’oppression que de la résistance. Le sentiment intime de cette triste vérité inspire un degré de fureur opiniâtre, qui caractérise rarement ces guerres civiles soutenues par les artifices de quelques chefs factieux et entreprenants.

janvier-avril 238

Défaite et mort des deux Gordiens

Mais tandis que l’on embrassait la cause des Gordiens avec tant d’ardeur, les Gordiens eux-mêmes n’étaient plus. La faible cour de Carthage avait pris l’alarme à la nouvelle de la marche rapide de Capellianus, gouverneur de la Mauritanie, qui, suivi d’une petite bande de vétérans et d’une troupe formidable de Barbares, fondit sur une province fidèle à son nouveau souverain, mais incapable de le défendre. Le jeune Gordien s’avança au devant de l’ennemi, à la tête d’un petit nombre de gardes, et d’une multitude indisciplinée, élevée dans le luxe et l’oisiveté de Carthage. Sa valeur inutile ne servit qu’à lui procurer une mort glorieuse sur le champ de bataille (12 avril 238). Son père, qui n’avait régné que trente-six jours, mît fin à sa vie dès qu’il apprit cette défaite. Carthage, sans défense, ouvrit ses portes au vainqueur, et l’Afrique se trouva exposée à l’avidité cruelle d’un esclave qui, pour plaire à son maître, était obligé de paraître devant lui avec d’immenses trésors, et les mains teintes du sang d’un grand nombre de citoyens1.

1. Hérodien, VII, p. 254; Hist. Auguste, p. 150-160. Au lieu d’un an et six mois pour le règne de Gordien, ce qui est absurde, il faut lire, d’après Casaubon et Panvinius, un mois et six jours. Voyez Comment., p. 193. Zozime rapporte (I, p. 17) que les deux Gordiens périrent par une tempête au milieu de leur navigation : étrange ignorance de l’histoire, ou étrange abus des métaphores !

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