Antoine et Octave   
44-30 av. J.C.

L'assassinat de César La bataille de Modène Le second Triumvirat La mort de Cicéron La bataille de Philippes La guerre de Pérouse Le traité de Brindes Le traité de Misène La défaite de Sextus La guerre contre les Parthes La bataille d'Actium La mort d'Antoine La mort de Cléopâtre La fin de la République

mars 44 av. J.C.

Les funérailles de César

Le forum de césar
Marc Antoine
Louperivois

"Dans les moments d'étonnement qui suivent une action inopinée, il est facile de faire tout ce qu'on peut oser"1. "Mais les conjurés", dit Cicéron, "hommes par le coeur, sont des enfants par la tête". Ils n'avaient formé de plan que pour la conjuration et n'en avaient pas fait pour la soutenir. D'ailleurs en eussent-ils fait, que le cours des événements n'en aurait pas été changé. Les crimes politiques perdent les causes qu'ils prétendent servir : Brutus et ses amis venaient d'assassiner la république ou du moins ce qui en restait.

Quand l'oeuvre de délivrance accomplie, les meurtriers veulent haranguer le sénat, les sénateurs, frappés d'effroi, avaient disparu. Eux-mêmes, au lieu des cris de victoire et de liberté, ils restent mornes, incertains, et comme étonnés du coup qu'ils ont frappé. Ils sont seuls dans la curie avec leur victime immolée, et ils se serrent les uns contre les autres, comme des coupables. Personne ne les menace, et ils s'apprêtent à se défendre; ils enroulent leur toge autour du bras gauche et ils tiennent leurs poignards serrés contre la poitrine. Ils sortent enfin : ils traversent le Forum en faisant porter devant eux un bonnet d'affranchi2, ils montrent leurs épées sanglantes, ils crient que le tyran est mort, et la foule reste muette. Les libérateurs de Rome, repoussés par l'indifférence du peuple, sont contraints de chercher un asile, ils courent au Capitole, que Decimus Brutus a fait occuper par ses gladiateurs. Mais, sur le parvis du temple, ils peuvent reconnaître la place où Tiberius Gracchus était tombé sous la main de leurs pères. Lui aussi il avait convié le peuple à la liberté, et le peuple déjà ne le comprenait plus. Répondrait-il mieux aujourd'hui à l'appel de quelques nobles qui, dans l'intérêt d'une caste condamnée, viennent de commettre un parricide ?

Antoine, Lépide et les amis de César, croyant aux conjurés des forces considérables et prêtes, s'étaient enfuis et cachés. Cette frayeur des césariens enhardit quelques sénateurs : Cinna, Lentulus Spinther, Favonius, montent au Capitole. Sur le soir, Cicéron y vient en se plaignant qu'on ne peut pas inviter au joyeux festin des ides3. La mort de César fait renaître ses illusions; il se reprend à l'espérance, et il montre une activité, une décision, qu'on ne lui croyait plus. Il veut qu'on assemble aussitôt le sénat au Capitole : Brutus et Cassius, étant préteurs, peuvent légalement le convoquer. Il pense qu'en agissant avec énergie et promptitude, au milieu des deux partis tremblants, les sénateurs se rendraient maîtres de la situation. Brutus hésite : il veut encore une fois essayer d'entraîner le peuple, et le lendemain (16 mars) il descend au Forum. Son discours, grave et modéré, est paisiblement écouté mais le préteur Cornelius Cinna, un parent du dictateur, ayant, après lui, pris la parole et attaqué César, la foule éclate en cris, en menaces, et les conjurés, intimidés, regagnent en toute hâte la forteresse, que défendent leurs gladiateurs et des gens du peuple qu'ils avaient gagés.

Pendant ces indécisions, les amis de César mettent le temps à profit. Lépide, son maître de la cavalerie, avait soulevé les vétérans campés dans l'île du Tibre et les avait introduits dans la ville. Antoine se fait livrer par Calpurnie les papiers et l'épargne de César, 4000 talents; il avait aussi mis la main sur le trésor public, 700 millions de sesterces, qu'il fait transporter dans sa demeure. Le péril commun rapprochant ces deux chefs, ils s'unissent, moins pour venger leur maître mort que pour tirer parti des circonstances. Antoine marie sa fille au fils de Lépide, et promet à celui-ci le grand pontificat de César avec la conservation de ses deux provinces, la Narbonnaise et l'Espagne citérieure.

Les conjurés ont avec eux un consul désigné, Dolabella, qui propose que les ides de mars soient à l'avenir célébrées comme le jour de renaissance de la république, de grands personnages passent de leur côté, et Decimus Brutus commande des troupes nombreuses dans son gouvernement de Cisalpine d'où il peut les appeler. Les césariens n'ont que la légion de Lépide, plus quelques vétérans, et l'on ne peut faire fond sur la foule de Rome. Cette situation demande de la prudence. Antoine, qu'on n'avait connu que comme un soldat emporté, montre une habileté supérieure : il joue tout le monde. Malgré Cicéron, les meurtriers sont entrés en négociations avec lui. Il est convenu que, en vertu de sa charge de consul, il réunirait le sénat le jour suivant, 17 mars. Il le convoque, mais loin du Capitole, dans le temple de Tellus, et il remplit le Forum de soldats. Les meurtriers n'osent pas venir à cette séance : le peuple y court, criant à Antoine de bien se garder : il soulève sa toge et montre une cuirasse. La discussion est orageuse. Le sénat veut déclarer César tyran et faire jeter au Tibre son cadavre. Antoine représente que ce serait abolir ses actes et comme toutes les nominations avaient été faites pour cinq ans, magistratures de Rome, gouvernements des provinces, commandements des armées, trop de gens, à commencer par les meurtriers, sont intéressés au maintien des choix déclarés, pour que la proposition ne soit pas rejetée4. Cicéron, afin de contenter tout le monde, demande la consécration des droits acquis, l'oubli du passé et une amnistie. Le sénatus-consulte suivant est adopté : "Il ne sera point intenté d'action criminelle au sujet de la mort de César, et tous les actes de son administration sont ratifiés, pour le bien de la république". Les meurtriers avaient insisté pour que la dernière phrase soit ajoutée au décret. Le bien de la république est le mot de passe qui sert à justifier la conservation par les assassins des bienfaits de la victime. Les citoyens qui avaient obtenu de César des assignations de terres, réclament à leur tour la consécration de leurs droits; un second sénatus-consulte leur donne satisfaction. Etrange spectacle ! On avait tué le tyran, et tout le monde s'entend pour conserver les actes de la tyrannie, dans l'intérêt de la république. L'amnistie est une conséquence naturelle de ce touchant accord : elle est proclamée, et personne ne songe aux suites qu'avait eues celle de César. Le lendemain on réunit le peuple au Forum. Cicéron parle encore de paix et d'union. Sa voix, qui avait retrouvé sa puissance, semble gagner tous les coeurs. Le peuple invite les conjurés à descendre du Capitole. Lépide et Antoine y envoient leurs enfants comme otages, et quand les deux chefs de la conspiration arrivent au Forum, il éclate des applaudissements. Les deux consuls s'embrassent5. Cassius va dîner chez Antoine, Brutus chez Lépide. L'entraînement est général, et Cicéron triomphe.

Tout en effet n'était pas dit, et sous les dehors d'une amitié officielle, chacun faisait ses calculs et gardait ses passions farouches. Puisque César n'était pas un tyran, puisqu'on maintient ses actes, on ne peut pas confisquer sa fortune, son testament reste valable, et il faut lui faire de publiques funérailles. Lucius Pison, son beau-père, lit au peuple ses dernières volontés. Il adopte pour fils son petit neveu Octave, et laisse la meilleure part de son héritage à Decimus Brutus, un des chefs de la conjuration. Dans le cas où Calpurnie lui aurait donné un fils, il nomme pour ses tuteurs plusieurs des meurtriers, à d'autres, il fait des legs considérables. Ces dons de la victime aux assassins réveillent la colère dans la foule. Lorsque Pison ajoute que le dictateur laisse au peuple son palais et ses jardins au-delà du Tibre, et à chaque citoyen 500 sesterces, il eut à la fois comme une explosion de reconnaissance et de menaces6.

Une autre scène, ménagée avec art, achève de livrer la ville entière à Antoine. Un bûcher avait été dressé sur le Champ de Mars. Mais c'est au Forum que doit être prononcé l'éloge funèbre. On y porte le corps en grand appareil, sur un lit d'ivoire, qui fut déposé devant les Rostres, et Antoine se plaça à côté du mort. "Il n'est pas juste", dit-il, "qu'un si grand homme soit loué par moi seul. Ecoutez la voix de la patrie elle-même". Et il lit lentement les décrets du sénat qui accordent à César des honneurs divins, qui le déclarent saint, inviolable, père de la patrie. Comme il prononçait ces derniers mots, il ajouta, en se tournant vers le lit funèbre : "Et voici la preuve de leur clémence ! Auprès de lui, tous avaient trouvé un sûr asile, et lui-même n'a pu se sauver : ils l'ont assassiné. Ils avaient juré cependant de le défendre, ils avaient voué aux dieux quiconque ne le couvrirait pas de son corps !". Tendant alors les mains vers le Capitole : "O toi, Jupiter, gardien de cette ville, et vous tous, dieux du ciel, je vous atteste; je suis prêt à tenir mon serment, je suis prêt à le venger". Alors il s'approche du corps, entonne un hymne, comme en l'honneur d'un dieu, puis, d'une voix rapide et enflammée, il rappelle ses guerres, ses combats, ses conquêtes : " O toi, héros invincible, tu n'as échappé à tant de batailles que pour venir tomber au milieu de nous !" Et à ces mots, il arrache la toge qui couvrait le cadavre, il montre le sang qui la tâche, les coups dont elle est percée. Les sanglots de la foule éclatent et se mêlent aux siens, mais ce n'est pas assez. Le corps de César renversé sur le lit était caché aux yeux. Tout à coup on voit se dresser le cadavre, avec les vingt-trois blessures à la poitrine et au visage7, et en même temps le choeur funéraire chante : "Je ne les ai donc sauvés que pour mourir par eux"

Le peuple croit que César lui-même se lève de sa couche funèbre pour lui demander vengeance. Ils courent à la curie où il a été frappé, et l'incendient. Ils cherchent les meurtriers, et, trompés par le nom, ils mettent en pièces un tribun qu'ils prennent pour Cinna, le préteur. Des ruines embrasées de la curie, ils saisissent des brandons qu'ils lancent contre les maisons des conjurés puis ils reviennent au corps, le prennent et veulent le brûler dans le temple même de Jupiter. Sur l'opposition des prêtres, ils le rapportent au Forum, au lieu où s'élève le palais des rois. Pour lui faire un bûcher, on brise les tribunaux et les bancs; les soldats y jettent leurs javelots, les vétérans leurs couronnes, leurs armes d'honneur, leurs dons militaires, les femmes leurs parures. On croit voir les Dioscures, Castor et Pollux, apporter eux-mêmes la première torche enflammée. Le peuple passe la nuit entière autour du bûcher. Une comète, qui vers ce temps-là se montra au ciel, parut justifier l'apothéose. On s'écria que César était reçu parmi les dieux, et, pour la multitude, ce fut un acte de foi8. Afin de consacrer cette croyance populaire et de la rendre plus durable par une image sensible, Octave dressa, dans le temple de Vénus, une statue d'airain de son père adoptif avec une étoile d'or sur la tête, des médailles représentent ainsi le nouveau dieu.

A ce deuil du peuple répondent au loin les gémissements des nations. Comme Alexandre, César est pleuré de tous ceux qu'il avait vaincus, et les représentants à Rome des provinces se signalent par la vivacité de leur douleur. "Chaque nation", dit Suétone, "vint à son tour faire retentir le Forum de ses lamentations, et pleurer à sa manière le protecteur qu'elles avaient perdu; les Juifs surtout montrèrent d'intarissables regrets9 : pendant plusieurs nuits ils restèrent auprès du bûcher". On s'est demandé s'il n'y avait pas une secrète communauté de pensées entre le peuple d'où allait sortir l'unité religieuse et l'homme qui avait voulu fonder l'unité politique ? Les Juifs ne font que payer leur dette envers celui qui, après les avoir vengés du profanateur de leur temple, leur avait permis d'établir à Rome une synagogue et de ne pas payer le tribut pendant l'année sabbatique10.

1. Montesquieu, Grandeur et décadence des Romains, chap. XII.

2. Appien, Bell, civ., II, 118. Une monnaie de Brutus porte ces mots : Lib. P. R. restitu., avec un pileus ou bonnet d'affranchi entre deux poignards. (Eckhel, Doctr. num., VI, 20 et24.) Sur une monnaie de Cassius on lit la même légende, et le césarien Vibius Pansa la mettait sur les siennes.

3. C'est du moins ce qu'il écrivait plus tard à Trebonius .... quam vellent ad illas pulcherrimas epulas me Idibus Martiis invitasses ! reliquiarum nihil haberemus (ad Fam., X, 28; XII, 4). Mais il l'aurait voulu plus complet : Quemquam (Antonium) praeterea oportuisse tangi (ad Att., XV, 11). Cf. de Off., II, 8, 27 ; III, 6 et 21. Par ce qu'un modéré comme Cicéron osait dire, jugeons de ce que les autres pouvaient faire et auraient fait, s'ils n'avaient, dès le premier jour, rencontré la résistance des césariens et du peuple.

4. Un des plus animés pour le rejet fut Dolabella qui, malgré ses vingt-six ans, était consul désigné et qui aurait dû attendre quinze ans pour recouvrer cette charge, si la proposition avait passé. Beaucoup avaient des raisons analogues. (Appien, Bell. civ., II, 120.) La phrase de Caelius à Cicéron (ad Fam., VIII, 13), au sujet de ce personnage en l'année 50, ne peut s'appliquer à un jeune homme de vingt ans; il avait été tribun à vingt-deux, autre difficulté, etc.

5. Dolabella, consul désigné, avait pris la place de César, comme collègue d'Antoine.

6. Dans ce testament où tant de gens avaient été nommés, il n'était question ni de Cléopâtre ni de Césarion, qu'elle faisait passer pour le fils du dictateur et qui, très probablement, l'était. Cette omission montre la fausseté des bruits qu'on avait fait courir touchant le crédit de la reine auprès de César et sur les projets prêtés sottement au dictateur de transporter le siège de l'empire à Alexandrie. On a donné au grand homme la folie d'Antoine, il faut ramener ces amours royales aux proportions d'une liaison vulgaire, sans influence sur les affaires publiques.

7. C'était l'image de cire dont parle Polybe, faite à la ressemblance du mort et qui, dans les cérémonies funèbres, le représentait. Antoine l'avait fait disposer de manière qu'on pût la mettre debout et la tourner vers tous les points du Forum, pour que de partout on vit les blessures béantes.

8. In deorum numeruna relatus est, non ore modo decernentium, sed et persuasione volgi (Suétone, César, 88). La comète qui parut alors est celle de Halley. Voyez dans Virgile le magnifique tableau qui termine le premier livre des Géorgiques. Hac de causa, dit Suétone (César, 88), simulacro ejus in vertice additur stella. Le mois Quintilius prit le nom de César, Julius, et le garde encore : Juillet.

9. Suétone, César, 84. On a vu les motifs de l'amitié de César pour les Juifs. Ceux-ci étaient déjà nombreux à Rome. Voyez le pro Flacco, où Cicéron montre qu'ils faisaient cause commune avec le parti populaire.

10. Josèphe, Ant. Jud., XIV, 3, 5. Ils avaient une colonie à Rome dès l'an 359.

mars 44 av. J.C.

Antoine, maître de Rome

Antoine avait réussi, les meurtriers fuyaient mais le sénat est profondément irrité qu'on ait ainsi traité l'amnistie votée la veille. Le consul, qui tient à paraître rester dans la légalité, à un moment où tout le monde parle de la constitution vengée, a besoin de ce corps pour se mettre en état de le dominer. D'abord il le ramène à lui en provoquant le rappel de Sextus Pompée et l'abolition de la dictature, plus sûrement encore, en arrêtant le mouvement populaire qu'un certain Amatius veut prolonger à son profit. Cet homme, se disant parent de Marius et de César, avait élevé, sur la place même du bûcher, un autel avec cette inscription : Au père de la patrie, et tous les jours on venait y faire des sacrifices et des libations; on y terminait des procès comme dans les temples. Antoine laisse son collègue, Dolabella, renverser l'autel et faire exécuter le démagogue ainsi que quelques-uns des siens.

Il consent même à avoir une entrevue hors de Rome avec Brutus et Cassius, qui, devant l'irritation populaire, s'étaient retirés à Lanuvium. Il leur garantit toute sûreté, et, comme ils n'osent se risquer dans la ville, où, en vertu de leur charge, ils doivent résider, il les fait investir du soin des vivres pour légaliser leur absence1. Les autres conjurés se disposent à aller prendre possession de leurs gouvernements, il laisse partir Decimus Brutus pour la Cisalpine, Cimber pour la Bithynie, Trebonius pour l'Asie. Enfin, il ne s'oppose pas à ce qu'on rende à Sextus Pompée ses biens non encore vendus, avec une indemnité, de 50 millions de drachmes pour ceux qui l'avaient été, et le proconsulat des mers2. Jamais le sénat n'avait trouvé un consul plus docile. Aussi, lorsque Antoine, se plaignant d'être poursuivi, comme un traître, par la haine du peuple, demande une garde pour sa sûreté personnelle, le sénat ne se refuse pas à la lui accorder. Il la porte bientôt à six mille hommes. C'est une armée qui lui permet de jeter le masque.

Le sénat avait confirmé les actes de César : Antoine étend cette sanction aux actes projetés du dictateur, comme il possède tous ses livres et qu'il avait gagné son secrétaire Faberius, il lit dans ces documents, ou il y fait écrire, tout ce qu'il a intérêt à y trouver. La république, le trésor, les charges, seront ainsi à sa discrétion, et César mort est plus puissant qu'il ne l'avait été vivant, car ce qu'il n'eût osé faire, Antoine le fait en son nom : il vend les places, les honneurs, même les provinces, comme la petite Arménie, que lui achète Dejotarus, comme la Crète, qui paie argent comptant son indépendance, mais perd son argent. Ces trafics scandaleux relèvent sa fortune, aux ides de mars, il devait 8 millions, avant les calendes d'avril, il avait tout payé et capitalisé 135 millions, qui lui servent à acheter des soldats, des sénateurs, et son collègue Dolabella, dès lors un des plus dangereux adversaires du parti qu'il avait d'abord servi. Pour gagner les Siciliens, Antoine leur donne le droit de cité : peut-être était-ce réellement une pensée du dictateur. Mais il ne se fait pas scrupule de renverser, au besoin, ses lois les plus importantes. Il rétablit la troisième décurie de juges, en la composant de centurions et des manipulaires de la légion gauloise de l'Alouette. Il abolit la disposition sur l'appel au peuple et sur le gouvernement des provinces consulaires, dont il autorise la prorogation jusqu'à six années, afin de se ménager, après son consulat, une retraite d'où il peut braver longtemps ses ennemis. Lorsque, par toutes ces mesures, Antoine croit s'être rendu suffisamment fort, il rompt à demi la trêve conclue avec les meurtriers, en faisant dépouiller Brutus et Cassius de leurs riches gouvernements de Syrie et de Macédoine pour recevoir en échange les deux plus pauvres, ceux de la Crète et de Cyrène, Dolabella, son collègue, s'adjuge le premier, il prend pour lui le second, où étaient cantonnées des forces considérables. "Le tyran est mort", s'écrie douloureusement Cicéron," mais la tyrannie vit toujours !".

1. Appien, Bell., civ., III, 2. Cet écrivain dit que Brutus et Cassius, pour gagner les vétérans, avaient provoqué l'abolition d'une des meilleures lois de César, celle qui interdisait aux soldats de vendre leur lot de terre avant vingt ans.

2. Après la mort de César, Sextus, réfugié dans les Pyrénées, avait commencé la guerre contre le gouverneur de l'Espagne ultérieure, Asinius Pollion, et avait recouvré les deux provinces où il avait levé six légions. Quand il eut reçu le décret dont il est ici parlé, qui lui accordait une indemnité, dont il ne toucha rien, et, ce qui lui rapporta davantage, le commandement de la mer tel que Pompée l'avait eu (Appien, ibid., III, 4), il se rendit à Marseille, où il réunit des vaisseaux. (Dion, XLV, 9 ; XLVI, 40; Appien, ibid., IV, 84, 90.).



avril 44 av. J.C.

Octave et Antoine

Sur ces entrefaites arrive à Rome un jeune homme jusqu'alors peu remarqué, Octave, petit-neveu de César par sa mère Atia, fille d'une soeur du dictateur. A quatre ans, il avait perdu son père, riche chevalier romain d'une famille plébéienne originaire de Velletri. César, n'ayant pas d'enfants, s'était chargé de l'élever. A quinze ans, il reçut pour robe virile le laticlave, insigne de la dignité sénatoriale, plus tard, un pontificat et, après la guerre d'Afrique, des récompenses militaires, bien qu'il n'eût pas fait partie de l'expédition. Une maladie l'empêcha d'arriver assez tôt en Espagne pour assister à la bataille de Munda, mais César voulait l'emmener avec lui contre les Parthes, et il l'avait envoyé à Apollonie, au milieu des légions qui s'y réunissaient1. Les escadrons de l'armée de Macédoine vinrent tour à tour manoeuvrer sous les yeux du jeune homme, qui, par l'ordre de son oncle, prenait part à leurs exercices.

Cette précaution sauva la fortune d'Octave, car, avec la merveilleuse adresse dont il donnera bientôt tant de preuves, il s'attacha les soldats, et quand on apprit la mort du dictateur, les tribuns l'invitèrent à se mettre sous la sauvegarde de ces légions dévouées. Ses amis, Salvidienus et Agrippa lui conseillaient d'accepter2. C'eût été comme une déclaration de guerre au sénat et aux meurtriers. Octave, esprit réservé, qui donne à la prudence autant que César à l'audace, rejeta ce projet, mais, hardi à sa manière, il se résolut, malgré les avis menaçants de ses proches, à venir seul à Rome réclamer son dangereux héritage. Il comprend bien qu'il ne peut pas échapper à la proscription qu'en se rendant redoutable et qu'il n'y a pas pour sa destinée d'autre alternative que le sort ou la fortune de César.

Incertain des dispositions de la garnison de Brindes, il débarque au petit port de Lupia, où l'on connaissait déjà la scène des funérailles, et les décrets du sénat qui confirmaient les actes du dictateur. Dès ce moment il prend le nom de César, que les premiers soldats qu'il rencontre saluent de leurs acclamations. Au-devant de lui accourent les affranchis, les amis de son père adoptif et les vétérans des colonies qui viennent lui offrir leur épée, s'il veut venger sa mort. Mais lui, n'affichant d'autre prétention que celle d'accomplir les dernières volontés de l'illustre victime, il voyage sans bruit, sans faste. Près de Cumes, il apprend que Cicéron est dans le voisinage; il va lui faire visite, et charme le vieillard par ses caresses et son feint abandon. A la fin d'avril de 44 av. J.C., il entre dans Rome3. Antoine est absent : il parcourt l'Italie pour y recruter des amis, surtout pour s'assurer des vétérans.

Octave a alors dix-neuf ans à peine, en vain ses amis renouvèlent leurs instances pour lui faire quitter le nom de César. Le second jour de son arrivée, il se présente devant le préteur et déclare qu'il accepte l'héritage et l'adoption, puis il monte à la tribune et promet au peuple assemblé qu'il accomplirait tous les legs de la succession. Antoine ne revient qu'au milieu de mai. Octave lui demande une entrevue, elle a lieu dans les jardins de Pompée. Après des protestations de reconnaissance et de dévouement, Octave lui reproche l'amnistie accordée aux meurtriers et l'oubli qu'il faisait de la vengeance due aux mânes de César. Il finit en réclamant l'argent laissé par le dictateur, afin de pouvoir acquitter ce qu'il doit au peuple. Antoine est bien décidé à ne rien restituer et compte renvoyer aisément le nouveau venu à l'école.

Il répond que, consul du peuple romain, il n'a pas de comptes à rendre à un jeune homme, qu'on doit savoir que, sans ses efforts, César aurait été déclaré tyran et, par conséquent, le testament annulé, que, pour l'argent, le peu que César avait laissé avait servi à faire passer ces décrets qui sauvaient sa mémoire, qu'au reste Octave s'engage dans une route mauvaise, en voulant flatter le peuple, foule mobile et moins sûre dans son inconstance que le flot qui va battre incessamment de nouveaux rivages. Il devait avoir appris ces choses-là dans l'école d'où il sort.

Octave s'éloigne profondément blessé de ces ironies amères. Ainsi tout lui manque : ses parents, ses conseillers, le pressent de rester dans l'ombre, et Antoine veut l'y tenir. Un autre aurait cédé, mais, derrière sa famille et ses amis tremblants, il a vu le peuple et les soldats l'applaudir et l'encourager et, avec une audace qui vaut bien celle du plus brave sur le champ de bataille, il persiste. On lui refuse les trésors de son père, il met en vente les terres, les villas du dictateur et comme ces domaines ne suffisent pas, il vend ses propres biens, il emprunte à ses amis, commençant, à l'exemple de César, par se ruiner, et, comme lui, engageant le présent au profit de l'avenir. Antoine, après s'être moqué du prétendant, finit par surveiller sérieusement sa conduite. Il multiplie devant lui les obstacles : il empêche qu'une loi curiate ratifie l'adoption, il lui suscite mille procès avec des gens qui élèvent des prétentions sur l'héritage, ou qui réclament des créances. Un jour que le jeune César harangue le peuple, il le fait arracher de la tribune par ses licteurs. Mais cette guerre déloyale, ces violences, profitent à son adversaire, dont la popularité s'accroit de tout le crédit que perd Antoine.

Cependant il s'aperçoit de cette désaffection et s'arrête. D'ailleurs il a besoin du peuple pour un nouveau changement. Sa province de Macédoine lui semble trop loin de Rome, il veut se faire donner la Cisalpine, puis y appeler les six légions de vétérans que César destinait à la guerre d'Orient, leur faire traverser l'Italie, et peut-être s'en servir contre ses adversaires. Par des raisons différentes, le jeune César approuve ce plan : Decimus Brutus commande dans la Cisalpine; Octave a intérêt à ne pas laisser un des conjurés dans cette forteresse, qui domine l'Italie et Rome. Il compte dans l'armée de Dalmatie beaucoup d'amis, si elle débarque, Antoine en serait peut-être moins maître qu'il ne croyait. Les deux chefs des césariens se trouvent donc pour un instant rapprochés. Ils se réconcilient, et Octave emploie son influence à faire passer la loi, que le sénat combat et que les tribus acceptent (juin ou juillet 44).

Octave espère qu'Antoine lui rendrait service pour service. Le peuple veut lui donner le tribunat, quoique son adoption dans la famille patricienne des Jules crée pour lui une incapacité à cette charge. Antoine fait échouer sa demande, en promulguant un édit qui menace de la puissance consulaire quiconque briguerait contre les lois. Evidemment Octave n'a pas l'âge. Comme le peuple menace de passer outre, le consul rompt l'assemblée4.

Malgré cet échec, le jeune César avait, en quelques semaines, fait de grands progrès. Le peuple est à lui, mais la force ne se trouve plus au Forum, il la cherche où elle est passée, ses émissaires parcourent secrètement les colonies de vétérans, tandis que d'autres vont au-devant des légions qui arrivent de Macédoine. Ces pratiques réussissent. Un jour Antoine voit entrer chez lui des tribuns militaires qui lui rappellent qu'il n'y a qu'un seul intérêt commun à tous les amis de César, la vengeance de sa mort et le maintien de ses établissements, que ce but ne serait atteint qu'autant qu'ils ne diviseront pas leurs forces, qu'il doit donc se réconcilier au plus tôt avec le fils adoptif du dictateur. Ces prières valent un ordre : les deux chefs se laissent emmener, par les tribuns, au Capitole, pour s'y jurer une éternelle amitié. Quelques jours après, le consul reproche publiquement au jeune César d'avoir soudoyé contre lui des assassins, et Octave lui renvoie la même accusation. Octave ne peut songer à ce moyen extrême, car il a besoin du plus habile des généraux de son père, et il ne veut que l'obliger d'abord à partager avec lui.

1. Suétone, Octave, 9, Dion, XLV, 9, Nicolas de Damas, 4, Velleius Paterculus, II, 59. Appien (Bell. civ., III, 9) dit même qu'il lui donna durant une année le titre de maître de la cavalerie.

2. Velleius Paterculus, II, 59. Ce Salvidienus était le fils d'un pauvre paysan, et avait été lui-même pâtre dans sa jeunesse. Il s'était élevé de grade en grade sous César, et avait pris place parmi ses premiers officiers. (Appien, ibid., V, 66.) Les Apolloniates offrirent à Octave tous leurs biens; il les en récompensa plus tard, en déclarant leur cité libre et exempte d'impôt.

3. Dans les fragments de Nicolas de Damas, retrouvés à l'Escurial, les choses se passent différemment. Octave, qui a fait prendre tout l'argent envoyé en Grèce pour la double expédition de César, arrive en Campanie avec de grosses sommes, il parcourt les colonies établies par le dictateur, harangue dans les villes les soldats et le peuple, distribue de l'argent et décide deux légions à le suivre à Rome. Ce récit est plus vraisemblable.

4. Appien, Bell. civ., III, 25-37; Dion, XLV, 9. Plusieurs sénateurs avaient dit qu'ils aimeraient mieux rendre aux Gaulois leur indépendance, plutôt que de livrer cette province à Antoine. D'autres avaient proposé de réunir la Cisalpine à l'Italie, ce qui eût supprimé le gouvernement, le proconsul et l'armée qu'on y entretenait.

août 44 av. J.C.

Cicéron, les Philippiques

Cependant, à Rome, il se forme contre Antoine une vive opposition : les mécontents sont encouragés par la division qui s'était mise au camp des césariens, par les progrès de Sextus Pompée qui rassemble une flotte, par les nouvelles, arrivées d'Orient, que Trebonius s'était saisi de l'Asie Mineure et que les légions de Syrie appellent Cassius. Brutus avait laissé partir son collègue, et, hésitant sur la conduite à tenir, il était resté à l'ancre dans le golfe de Pouzzoles, d'où il avait fait célébrer, avec une rare magnificence, les jeux qu'il devait au peuple de Rome pour sa préture, sans oser, toutefois, y paraître. Cicéron le conjure de ne pas quitter l'Italie, pour être en mesure de profiter de la mésintelligence d'Antoine et d'Octave. Mais les menaces des uns et la faiblesse des autres, les légions de Brindes, les vétérans des colonies, le sénat même qui ne soutient pas Pison rompant avec le consul par un discours énergique, tout l'effraie : il part. Ses craintes gagnent Cicéron, qui s'embarque pour la Grèce, dans l'intention d'y attendre la fin du consulat d'Antoine. Il va jusqu'à Syracuse, là ses indécisions le ressaisissent, et le souvenir de sa première fuite d'Italie l'arrête. A soixante-trois ans, recommencer à vivre sous la tente, il est trop tard, mieux vaut rester sur le champ de bataille, y combattre et, s'il le faut, y mourir. Il retourne à Rome (31 août).

Antoine convoque le sénat pour le 1er septembre. Cicéron évite de s'y rendre en s'excusant sur la fatigue et son état de santé. Le consul prend cette absence pour un reproche tacite, et, s'emportant en violentes invectives, il va jusqu'à dire qu'il enverrait des soldats pour l'amener de force ou pour brûler sa maison, s'il ne vient pas. Le lendemain il y a encore séance : Antoine n'y parait pas et laisse présider l'assemblée par son collègue Dolabella, gendre de Cicéron. Celui-ci, enhardi par les circonstances, vient siéger et lance la première de ces harangues que, par un souvenir de Démosthène, il appelle des Philippiques. Tout en gardant quelques ménagements pour l'homme, il attaque vivement ses actes. Antoine, furieux, passe quinze jours hors de Rome à composer sa réponse, et, le 19 septembre, convoque le sénat pour l'entendre. Naturellement, dans cet acte d'accusation, Cicéron est coupable d'une foule de crimes : de l'exécution illégale des complices de Catilina, du meurtre de Clodius, de la rupture entre Pompée et César et de l'assassinat du dictateur. Antoine aurait voulu réunir contre lui tous les partis, en prouvant que chacun d'eux avait une faute ou un crime à lui reprocher, surtout il veut le montrer aux vétérans comme la victime expiatoire que demandent les mânes de César (Cicéron, ad Atticum, XIV, 43, ad Familiares, XII, 2). Cicéron affirme qu'il est décidé à se rendre à cette séance et qu'il en fut empêché par ses amis (Philippiques, V, 7, ad Familiares, XII, 25). Il y eût certainement couru quelque danger, car le consul avait fait garder par des soldats les approches de la curie. Mais il n'ose même plus rester à Rome, et se retire dans une de ses villas, près de Naples, où il compose la seconde Philippique, oeuvre divine, dit Juvénal1, qui ne fut pas prononcée et que prudemment il ne publia qu'après le départ d'Antoine pour la Cisalpine.

Durant cette guerre de paroles et ces emportements d'éloquence, Octave, avec beaucoup moins de bruit, mine plus sérieusement la puissance du consul : il lui débauche ses soldats. Antoine apprend que les légions débarquées à Brindes étaient sourdement travaillées par de mystérieux agents, et il part en toute hâte (3 octobre) pour arrêter la défection. Celui qui était déjà son rival quitte aussi la ville, fait une tournée parmi les colons de son père, dans la Campanie, dans l'Ombrie, et ramène dix mille hommes, en promettant à chaque vétéran qui le suivrait 2000 sesterces. Il tâche aussi de gagner Cicéron, et par lui le sénat, afin d'obtenir de cette assemblée un titre qui parait lui conférer une autorité légale. Tous les jours il écrit au vieux consulaire, le pressant de revenir à Rome se mettre à la tête des affaires, combattre leur ennemi commun et sauver une seconde fois la république. Il lui promet confiance, docilité, il l'appelle son père : Cicéron est séduit.

A Brindes, Antoine oubliant que les soldats ne connaissent pas la discipline quand les chefs ne connaissent plus les lois, reproche durement aux légionnaires leur affection pour un enfant téméraire. Ils ne lui avaient pas, disait-il, dénoncé les agents de discorde qui s'étaient introduits dans leur camp. Mais il saurait les trouver et les punir, pour eux, il leur promet une gratification de 400 sesterces. Ces menaces et cette parcimonie, deux choses auxquelles les soldats ne sont plus habitués, sont accueillies par des rires ironiques. Il y répond cruellement en les faisant décimer, des centurions sont égorgés dans sa maison même, aux pieds de Fulvie sa femme, qui fut couverte de leur sang2. Quelques jours après, il se débarrasse encore de plusieurs suspects qu'il avait d'abord oubliés, puis il dirige ses troupes le long de l'Adriatique sur Ariminum, tandis que lui-même, avec une escorte choisie, se rend à Rome (octobre 44).

Il convoque aussitôt le sénat dans l'intention d'y accuser Octave de haute trahison pour avoir levé des troupes sans mission officielle. Mais il apprend que deux des légions de Brindes viennent de passer à son rival, et le sénat lui est hostile. Il sent qu'à Rome il serait battu, qu'il doit, comme Sylla, comme César, chercher dans les camps les moyens de rentrer en maître dans la ville, et il part pour Ariminum. Decimus Brutus ne s'était pas soumis au plébiscite qui le dépouillait de la Cisalpine, et invoque, pour légitimer son refus, la ratification faite par le sénat des actes de César. Antoine va le chasser de cette province, puis il resserrerait son alliance avec Lépide, gouverneur de la Narbonnaise et de l'Espagne citérieure, avec Plancus, qui commande trois légions dans la Gaule transalpine; maître alors, par lui-même ou par ses deux amis, des provinces qu'avait eues son ancien général, il repasserait le Rubicon et recommencerait l'histoire du dictateur, avec un autre dénouement, en renonçant à la clémence qui avait perdu César (novembre).

1. Divina Philippica (X, 125). Cicéron l'envoya vers la fin d'octobre à Atticus en lui demandant s'il devait la publier. (Ad Att., XV, 13).

2. C'est le récit sans doute exagéré de Cicéron (Philipp., III, 4, et XII, 6), qui parle de trois cents exécutions. D'après Appien, il n'y aurait eu que quelques soldats mis à mort.

janvier 43 av. J.C.

Octave, Général du sénat

Cicéron revient presque aussitôt à Rome (9 décembre 44). La situation semble meilleure, les chefs des deux partis avaient abandonné la ville, les meurtriers, ou la faction des grands, sont dans l'Orient. Antoine et Lépide, les représentants de la soldatesque, dans les deux Gaules. Il est donc permis de penser que les honnêtes gens, restés maîtres de Rome et du gouvernement, pourraient, avec de l'habileté et de l'énergie, ressaisir l'influence. Cicéron se met résolument à leur tête et rêve le retour des beaux temps de son consulat. Cependant il comprend que le glaive, non l'éloquence, déciderait de la victoire et le sénat est sans armée !

Mais ce jeune homme qui vient de chasser Antoine en avait une. Serait-il difficile de le gagner à la bonne cause ? Il n'est encore qu'un nom, un drapeau, qui sert aux vétérans de point de ralliement. Eh bien, ce drapeau, ne peut-on s'en saisir ? Animé d'un pieux zèle, le jeune Octave n'a d'autre ambition que d'accomplir les dernières volontés de son père. Quand il se sera ruiné à le faire, il retombera dans l'obscurité. Quelques éloges, des honneurs, suffiront à cette vanité de vingt ans ? Son âge répond de sa docilité. Octave donnera donc aux sénateurs cette armée qu'ils n'ont pas, et, après la victoire, on brisera l'instrument. Ne serait-ce pas un curieux spectacle et une légitime expiation que de faire servir les vétérans de César à consolider la liberté ? Telles sont les espérances dont se berce le vieux consulaire, malgré les avis de ceux qui lui représentent que ce jeune homme avait déjà montré une prudence, une audace au-dessus de son âge. Dix jours seulement après son retour, Cicéron fait au sénat et devant le peuple1 l'éloge d'Octave, il félicite les légions qui avaient déserté pour lui les drapeaux du consul, et le gouverneur de la Cisalpine qui résiste courageusement à l'injuste attaque de celui que son titre fait cependant le chef légal de la république.

1. IIIe et IVe Philippiques. Voyez, à ce sujet, les sévères paroles de Brutus, dans les épîtres 46 et 47 du livre des lettres de Brutus et de Cicéron.

janvier 43 av. J.C.

Antoine, ennemi de l'Etat

Antoine, en effet, assiégeait déjà Decimus Brutus dans Modène. Cicéron, recommençant l'inutile campagne de Marcellus contre César, veut que le consul soit sommé de mettre bas les armes, de quitter sa province et d'attendre les décisions du sénat, sinon, il sera déclaré ennemi public. Et il demande des levées, la suspension des affaires civiles, la prise de l'habit de guerre, la déclaration qu'il y a tumulte. Mais il demande aussi : pour Lépide, qu'il espère détacher d'Antoine par une puérile satisfaction de vanité, une statue équestre et dorée qui lui serait dressée dans le Forum, pour Octave, la dispense des lois Annales, un siège au sénat et le titre de propréteur. Afin qu'on n'objecte pas sa jeunesse, il cite les commandements prématurés des vainqueurs de Zama et de Cynoscéphales, il rappelle qu'Alexandre avait conquis l'Asie dix années avant d'avoir l'âge requis à Rome pour briguer les faisceaux consulaires, et il se rend garant du patriotisme du jeune César, il connaissait, disait-il, jusqu'à ses plus secrètes pensées. Il engage sa parole qu'Octave ne cesserait jamais d'être ce qu'il est alors, c'est-à-dire tel qu'on souhaite qu'il soit toujours. Le sénat, plus timide que l'ardent vieillard, qui en recouvrant la parole redevient si vaillant, accorde ce qui lui est demandé pour l'héritier du dictateur, en y ajoutant l'élection d'une statue équestre1, un siège au sénat parmi les consulaires et la ratification de ses promesses aux soldats : le trésor public est chargé d'acquitter sa dette.

Cependant les deux nouveaux consuls, Hirtius et Pansa2, anciens amis de César, obtiennent qu'une tentative serait encore faite pour conserver la paix. Les députés envoyés à Antoine reviennent à la fin de janvier avec une réponse inacceptable : il veut, pour Brutus et Cassius, le consulat, afin de faire sa paix avec eux, pour ses légionnaires, de l'argent et des terres : c'est, depuis Sylla, la première condition de tout traité de paix; pour lui-même, le commandement de la Gaule transalpine pendant cinq ans, avec six légions, et le maintien de tous ses actes, comme de ceux de César. Cicéron ne peut cependant arracher encore une déclaration de guerre : le décret qui charge les deux consuls et Octave de débloquer Modène ne parle que d'un tumulte à apaiser3. Octave reçoit pour cette campagne le titre de propréteur, avec l'imperium et un pouvoir égal à celui des consuls en charge. Un autre sénatus-consulte interdit de l'appeler un enfant.

Antoine a à Rome des amis nombreux4 qui font décider l'envoi d'une seconde ambassade, pour se débarrasser de Cicéron. Il s'aperçoit à temps du piège, et, par sa douzième Philippique, il fait revenir sur une décision qui aurait laissé à Antoine le temps de prendre Modène. Les lettres de Sextus Pompée, qui réunissait une armée à Marseille et offre ses services, les nouvelles d'orient, où Brutus et Cassius s'étaient mis en possession de leurs gouvernements de Syrie et de Macédoine, secondent son éloquence et entraînent le sénat.

Dans le courant de mars 43, Hirtius et Octave entrent en campagne et sont rejoints, à la fin du mois, par Vibius Pansa avec de nouvelles levées. Antoine tâche de les décider à se joindre à lui, en leur rappelant qu'ils étaient, eux aussi, des césariens, que l'homme qu'il assiége avait été un des meurtriers, et qu'ils seront les premières victimes du parti dont ils servent les passions. Le consul Hirtius renvoie la lettre à Cicéron, qui en donne lecture au sénat avec un éloquent commentaire.

Ces derniers jours du grand orateur sont beaux; il porte maintenant, dans les affaires publiques, l'activité qu'après Pharsale, il avait mis dans ses travaux littéraires et qui avait fait éclore tant de chefs-d'oeuvre5. Cette tribune restée muette depuis quinze ans, il vient de s'en saisir pour lui rendre sa puissance et son éclat. Un vieillard qu'on aurait cru brisé par l'âge et par les vicissitudes d'une fortune agitée devient à lui seul le gouvernement tout entier. Dans le sénat, il rend la confiance aux timides et le courage aux lâches, dans la ville, revêtu de l'habit de guerre, afin de montrer à tous l'imminence du péril, il provoque les dons volontaires pour suppléer au trésor épuisé, et il excite le dévouement des pauvres qui travaillent sans salaire pour remplir les arsenaux dépourvus. Dans les provinces, ses lettres vont soutenir la constance des assiégés de Modène, retenir Plancus et Lépide, confirmer le jeune Pompée dans ses dispositions favorables, et appeler au secours du sénat, Pollion, de l'Espagne, Brutus, de la Macédoine, Cassius, de la Syrie. Celui-ci lui écrit : "Je m'étonne que vous ayez pu vous surpasser, le consulaire est plus grand que le consul et votre toge a fait plus que nos armes".

1. Velleius Paterculus (II, 61) remarque que Sylla et Pompée avaient seuls jusqu'alors obtenu une statue équestre. Pour qu'on accordât le même honneur à un jeune homme de dix-neuf ans, il fallait qu'il y eût dans le sénat bien des partisans de César.

2. Vibius Pansa était fils d'un proscrit de Sylla (Dion, XLV, 17). Avant même de rendre leurs droits à tous les fils des proscrits, César avait fait arriver Pansa au tribunat en 51 (Cicéron, ad Fam., VIII, 8, 6 et 7).

3. Le mot tumultus avait deux sens : il désignait une guerre redoutable qui exigeait les efforts de tous les citoyens ou un désordre qui ne méritait pas le nom de guerre. Cicéron l'avait pris dans le premier sens, le sénat dans le second, cependant tous les citoyens revêtirent le sagum des soldats. Les citoyens furent taxés à 5 pour 100 sur leurs biens, les sénateurs donnèrent en outre 4 oboles pour chacune des tuiles de leur maison, comme nous payons pour nos portes et fenêtres. (Dion, XLVI, 31.)

4. Dion (XLVI, 1-28) met dans la bouche de l'un d'eux, Calenus, un violent discours contre Cicéron, qui reproduit les accusations et les calomnies de ses adversaires. Le fameux consulat de 65 y est fort malmené.

5. Plura brevi tempore eversa, quam multis annis stante republiea scripsimus (de Off., III, 1) : les Partitions oratoires, le Brutus, les Paradoxes, l'Orateur, les Académiques, Des vrais biens et des vrais maux, les Tusculanes, les traités de la Vieillesse, de l'Amitié, du Destin, de la Gloire, des Devoirs et les Topiques.

avril 43 av. J.C.

La bataille de Modène

Mais Lépide ne daigne pas répondre à ses avances, il presse le sénat de traiter avec Antoine et il entraîne Plancus et Pollion dans sa politique cauteleuse, ou du moins fort peu sénatoriale. Le fils du proscrit de 78 et l'ancien maître de la cavalerie de César a des intérêts que la rhétorique de Cicéron ne peut lui faire oublier. Quant aux tyrannicides, ils sont bien loin et hors d'état d'intervenir dans le conflit qui doit se décider si près de Rome. Déjà l'un d'eux, Trebonius, avait payé la dette du sang : Dolabella l'avait surpris dans Smyrne et mis à mort. Plus tard on raconte que de menaçants présages avaient annoncé les malheurs publics : la Mère des dieux, dont la statue s'élevait sur le Palatin, regardait le levant, elle tourna subitement son visage au couchant, comme si elle ne voulait plus voir les lieux occupés par les meurtriers; celle de Minerve, à Modène, versa du sang. Les dieux se font césariens, du moins la foule à qui l'on conte ces miracles le pense.

Un léger avantage remporté par les troupes d'Antoine, avant la jonction des trois généraux du sénat, jette l'inquiétude dans la ville. Le 15 avril 43, Pansa arrive près de Bologne où se trouvent ses collègues, et les deux jours suivants on se bat avec acharnement en trois lieux à la fois. Déjà Pansa est mortellement blessé, et ses troupes reculent en désordre, sur Forum Gallorum (Castel-Franco), quand Hirtius, débouchant à la tête de vingt cohortes, ressaisit la victoire. Durant cette double action, Octave avait défendu le camp contre le frère d'Antoine. Celui-ci prétendit que le jeune César, épouvanté dès les premiers coups, avait fui, sans insignes, et que pendant deux jours on ne l'avait pas revu. D'autres récits vantent, au contraire, son courage, il avait, disait-on, saisi une enseigne qu'il avait longtemps portée au plus fort de la mêlée1. Les soldats décernèrent à leurs trois chefs le titre d'imperator.

Les deux armées rentrent dans leurs lignes, cependant il faut se hâter de délivrer la place, si l'on ne veut pas que la famine en ouvre les portes. Antoine la serre étroitement, rien ne peut en sortir ou y entrer : des filets jetés dans la Secchia et le Panaro interceptent les communications que de hardis nageurs avaient d'abord établies. Mais, dit Pline, Antoine n'est pas maître de l'air, des pigeons voyageurs portent les messages de Decimus Brutus dans le camp des consuls. Hirtius et Octave, pressés par lui de jeter un secours dans la ville, attaquent les lignes ennemies qui seront forcées (27 avril). Hirtius y périt, son collègue, Pansa, meurt le lendemain des blessures qu'il avait reçues dans la première action2.

1. Appien, Bell. civ., III, 67. Cet écrivain montre une singulière partialité pour Antoine. Cf. Dion, XLVI, 37; Suétone, Octave, 10, Cicéron, Philipp., XIV; ad Fam., X, 11, 30, 33.

2. La mort des deux consuls était un événement trop favorable à Octave pour qu'on ne l'accusât pas de l'avoir causée. Il avait, dit-on, frappé lui-même Hirtius dans la mêlée, et fait répandre du poison sur les plaies de Pansa. (Suétone, Octave, 11, Tacite, Annales, I, 10.)

avril 43 av. J.C.

Antoine est battu

Avant le combat de Castel-Franco, le bruit s'était répandu à Rome qu'un des consuls avait été battu, et quelques amis d'Antoine, pour préparer un mouvement contre Cicéron, disent que, le 22 avril, l'ancien consulaire se ferait élire dictateur. Ce jour même arrive la nouvelle de la première bataille : Cicéron fait aussitôt voter des actions de grâces aux dieux, des récompenses pour les troupes et un monument pour consacrer le souvenir de ceux qui étaient tombés en défendant la patrie (c'est la quatorzième et dernière Philippique). Quand on connut le résultat de la seconde bataille, le peuple court à sa maison et le mène au Capitole avec de grandes acclamations. On aurait dit que le vainqueur véritable est l'éloquent vieillard, qui avait forcé le sénat à combattre et à triompher. Ce jour, écrit-il à Brutus, m'a payé de toutes mes peines. La guerre, en effet, semble terminée, Antoine fuit vers les Alpes en ouvrant les prisons sur son passage, pour recruter son armée de tous les misérables. Mais Decimus, délivré, le suit plein d'ardeur, Plancus, ramené au sénat, et qui vient par son ordre de fonder la ville de Lyon, en descendait avec une armée pour lui fermer la Gaule, et Lépide avait renouvelé ses protestations de fidélité. On croit n'avoir plus de ménagements à garder, et dix sénateurs, sous la présidence de Cicéron, sont chargés de rechercher les actes d'Antoine : c'est un premier pas vers l'abolition des actes mêmes de César. Les amis du proconsul fugitif sont inquiétés; on demande compte à sa femme Fulvie de ses richesses mal acquises, le prudent Atticus se hâte de lui offrir ses services.

43 av. J.C.

Octave passe le rubicon

Octave ou Auguste jeune
Octave ou Auguste jeune
Department of Greek, Etruscan
and Roman Antiquities, Denon

Dans cette joie, dans ces fêtes, Octave est presque oublié. C'est au nom de Decimus Brutus qu'on décrète les cinquante jours de supplications, on ôte même à Octave la conduite de la guerre, pour la confier au général qu'il vient de sauver, bien que Brutus n'eût, comme il le dit lui-même, que des ombres, des fantômes, plutôt que des soldats. Les succès de Cassius en Asie, les progrès de Brutus en Macédoine, ceux de Sextus Pompée sur mer, augmentent encore la confiance, puis deux légions vont arriver d'Afrique : qu'a-t-on besoin de cet enfant ?

Avant d'expirer, le consul Pansa avait, dit-on, appelé Octave à son lit de mort, et, après lui avoir parlé de sa reconnaissance pour César, du désir qu'il avait gardé au fond du coeur de le venger un jour, il avait ajouté que l'héritier du dictateur, haï du sénat, n'avait qu'une voie de salut, un rapprochement avec Antoine. Ces avertissements ne sont pas nécessaires au jeune ambitieux. Quand Brutus vient le remercier du salut qu'il lui doit : "Ce n'est pas pour vous", répond t-il, "que j'ai pris les armes, le meurtre de mon père est un exécrable forfait, je n'ai combattu que pour humilier l'orgueil et l'ambition d'Antoine". De ce jour, Decimus écrit à Cicéron de se défier de ce fils si zélé. Octave, en effet, content d'avoir prouvé à tout le monde qu'il faut compter avec lui, ne veut pas accabler l'ancien lieutenant de César. Il laisse Ventidius lui amener, à travers l'Apennin, deux légions levées dans la basse Italie, et Antoine, mollement poursuivi, gagne sans obstacle la ville de Fréjus, où il met un terme aux indécisions de Lépide, en entraînant ses troupes (29 mai). Un zélé républicain, ami de ce général, Juventus Laterensis, l'avait jusqu'alors détourné de cette alliance, quand il voit les deux chefs s'embrasser, il se perce de son épée. Decimus Brutus est trop faible pour tenir tête, avec ses recrues, à ces forces imposantes, qui s'accroissent encore, quelque temps après, par la défection d'Asinius Pollion, le gouverneur d'Espagne, par celle de Plancus, le gouverneur de la Gaule chevelue et Antoine se retrouve ainsi à la tête de vingt-trois légions.

Alors il faut bien se souvenir d'Octave. Pour le retenir jusqu'à l'arrivée de Cassius et de Brutus, dont un décret du sénat presse le retour, Cicéron veut qu'on le comble, qu'on l'accable d'honneurs1. Il lui fait décerner l'ovation : c'est un moyen de le séparer de ses légions, car il est d'usage que, après le triomphe, le général congédie ses troupes. On tente aussi d'agir sur les soldats : on leur offre des terres, de l'argent, surtout des congés, et l'on cherche à semer dans leurs rangs la discorde, en donnant aux uns, en refusant aux autres. Enfin Octave s'étant, pour quelques jours, éloigné de son camp, des députés du sénat s'y présentent. Les soldats refusent de les entendre, mais envoient eux-mêmes à Rome une députation de quatre cents vétérans qui déclarent dans la curie que leur chef, dispensé par un sénatus-consulte de l'observation de la loi Annale, désire venir briguer le consulat. On refuse l'autorisation : "Si vous ne la lui accordez pas", dit l'un d'eux en frappant sur son épée, "ceci la lui donnera"2 et ils retournent vers Octave, qui passe aussitôt le Rubicon avec huit légions.

Le sénat tâche de l'arrêter par une humble ambassade qui accorde tout, même une largesse de 2500 drachmes aux soldats, récompense de leur insolente bravade. Ces humiliantes concessions restant sans effet, on reprend le grand courage des anciens jours, on revête l'habit de guerre, on arme tous les citoyens et l'on remue quelque peu de terre sur le Janicule, pour y élever des fortifications. Le prêteur Cornutus, zélé républicain, montre une belliqueuse ardeur : il compte sur les deux légions débarquées d'Afrique, dès que le jeune César parait, elles passent à lui. Le même jour, il entre dans la ville aux applaudissements du peuple, et les sénateurs s'empressent de venir lui faire leur cour. Cicéron arrive tard: "Eh quoi !" lui dit ironiquement Octave, "tu te montres le dernier parmi mes amis !" Il s'enfuit la nuit suivante, tandis que Cornutus se tue.

1. Cæsarem Laudandum et tollendum. Le dernier mot a un double sens dont l'un est sinistre. (Velleius Paterculus, Il, 62; Suétone, Octave, 12.)

2. C'est le mot déjà prêté à un centurion de César et qui n'est peut-être pas plus authentique que l'autre.

septembre 43 av. J.C.

Octave consul

Une assemblée populaire proclame Octave consul, en lui donnant le collègue qu'il avait lui-même désigné, son parent Pedius (22 sept. 43), avec le droit de choisir le préfet de la ville et il n'a pas encore accompli ses vingt ans ! Il fait aussitôt ratifier son adoption, lever la proscription prononcée contre Dolabella, et distribuer à ses troupes, aux dépens du trésor public, les récompenses promises. Pedius, de son côté, propose une enquête sur le meurtre de César. Pour atteindre Sextus Pompée, il enveloppe dans l'accusation les meurtriers et leurs complices, ceux mêmes qui étaient absents de Rome au moment de l'exécution. Le procès aussitôt commence : Decimus Brutus est accusé par Cornificius, Cassius, par Agrippa, etc. On les condamne au bannissement et à la perte de leurs biens. De tous les sénateurs, un seul avait osé les défendre : quelques mois plus tard, il paiera de sa tête cette audace (Cicéron).

Maintenant, Octave peut traiter avec Antoine, sans craindre d'être éclipsé par lui. Il est consul, il a une armée, il est maître de Rome, et autour de lui se sont ralliés tous ceux des césariens qu'avaient éloignés les violences et la versatilité d'Antoine. Son intérêt lui commande cette alliance, car, seul, il ne peut pas lutter contre les vingt légions que Brutus et Cassius ont déjà réunies en Orient. Pedius commence les avances : il fait lever la mise hors la loi prononcée contre Lépide et Antoine. C'était cette nouvelle qui avait décidé la défection de Plancus. Decimus, abandonné par lui, et bientôt par tous ses soldats, essaie de gagner la Macédoine sous un déguisement. Reconnu et saisi près d'Aquilée par un chef gaulois, il sollicite une entrevue avec son ancien compagnon d'armes. Antoine répond en donnant l'ordre qu'on lui envoie la tête du fugitif, puis il annonce à Octave qu'il vient d'immoler cette victime aux mânes de César : c'est la seconde qui tombe1. Après cet échange de bons procédés, Lépide a peu de peine à ménager un accommodement que de secrets émissaires préparent sans doute depuis la bataille de Modène.

1. Trebonius avait été la première. Un troisième tyrannicide, Basilus, fut, vers ce temps-là, tué par ses esclaves, qu'il traitait cruellement. (Appien, ibid., 98.) Un quatrième, Aquila, avait péri devant Modène.

octobre 43 av. J.C.

Le second Triumvirat

A la fin d'octobre de 43 av. J.C., Octave, Antoine et Lépide se réunissent près de Bologne, dans une île du Reno, dont cinq légions, de chaque côté, bordent les rives. De minutieuses précautions sont prises : Lépide visite l'île, Octave et Antoine se fouillent en s'abordant. Ils passent trois jours à former le plan du second triumvirat et à régler entre eux le partage du monde romain. Octave doit abdiquer le consulat, et être remplacé dans cette charge, pour le reste de l'année, par Ventidius, le lieutenant d'Antoine. Une magistrature nouvelle est créée, sous le titre de triumviri rei publicae constituendae. Lépide, Antoine et Octave s'attribuent la puissance consulaire pour cinq ans, avec le droit de disposer, pour le même temps, de toutes les charges; leurs décrets doivent avoir force de loi, sans avoir besoin de la confirmation du sénat ni du peuple. Enfin ils se réservent chacun deux provinces autour de l'Italie : Lépide, la Narbonnaise et l'Espagne citérieure; Antoine, les deux Gaules; Octave, l'Afrique, la Sicile et la Sardaigne. L'Orient, occupé par Brutus et Cassius, reste indivis, comme l'Italie mais Octave et Antoine doivent aller combattre les meurtriers, tandis que Lépide, demeuré à Rome, veillerait aux intérêts de l'association. Les triumvirs ont quarante-trois légions; pour s'assurer la fidélité des soldats, ils s'engagent à leur donner, après la guerre, 5000 drachmes par tête, et les terres de dix-huit des plus belles villes d'Italie, entre autres Rhegium, Bénévent, Venouse, Nucérie, Capoue, Ariminum et Vibona. Quand ces conditions eurent été écrites et que chacun en eut juré l'observation, Octave lit aux troupes les conditions du traité : pour cimenter l'alliance, celles-ci exigent qu'il épouse une fille de Fulvie. L'armée hérite en effet de la souveraineté du peuple : elle délibère, approuve ou rejette; les camps remplacent le forum, au grand péril de la discipline et de l'ordre.

novembre 43 av. J.C.

Les proscriptions

Le parti sénatorial va subir la loi qu'il avait faite au parti contraire. Les proscriptions et les confiscations de Sylla vont recommencer mais c'est la noblesse qui paiera de sa tête et de sa fortune le crime des ides de mars et le souvenir des flots de sang dont, quarante années auparavant, l'oligarchie avait inondé Rome et l'Italie. Plus tard on conta que beaucoup de prodiges avaient annoncé les fureurs triumvirales. Un seul aurait mérité d'être vrai : des vautours, disait-on, étaient venus se poser sur le temple consacré au Génie du peuple romain : c'étaient bien des bêtes de proie qui accouraient, avides de carnage.

Les triumvirs se font précéder à Rome par l'ordre envoyé au consul Pedius de mettre à mort dix-sept des plus considérables personnages de l'Etat : Cicéron est de ce nombre. Puis ils arrivent l'un après l'autre. Octave entre le premier, le jour suivant parait Antoine, Lépide ne vient que le troisième. Ils sont, chacun, entourés d'une légion et de leur cohorte prétorienne. Les habitants voient avec effroi ces soldats silencieux, qui vont successivement prendre position sur tous les points d'où l'on pouvait commander la ville. Rome semble une cité conquise et placée sous le glaive. Un jour encore se passe dans une cruelle anxiété; quelques hommes, réunis sur le Forum par un tribun, rendent un plébiscite qui confirme l'usurpation en légalisant le triumvirat (27 nov.).

Enfin, dans la nuit, l'édit suivant est affiché dans tous les carrefours : Lépide, Marc Antoine et Octave, élus triumvirs pour reconstituer la république, parlent ainsi : "Si la perfidie des méchants n'avait pas répondu par la haine aux bienfaits, si ceux que César, dans sa clémence, avait sauvés, enrichis et comblés d'honneurs après leur défaite, n'étaient pas devenus ses meurtriers, nous aussi nous oublierions ceux qui nous ont fait déclarer ennemis publics. Eclairés par l'exemple de César, nous préviendrons nos ennemis avant qu'ils nous surprennent... Quelques-uns déjà ont été punis, avec l'aide des dieux, nous atteindrons les autres. Prêts à entreprendre, au delà des mers, une expédition contre les parricides, il nous a semblé et il vous paraîtra nécessaire que nous ne laissions point d'ennemis derrière nous. Il n'y a point à hésiter, il faut les enlever, d'un coup, du milieu de vous. Toutefois, nous serons plus cléments qu'un autre imperator qui releva, lui aussi, la république ruinée et que vous avez salué du nom d'Heureux. Tous les riches, tous ceux qui ont eu des charges, ne périront pas, mais seulement les pervers. C'est pourquoi nous avons préféré dresser une liste de proscrits qu'ordonner une exécution, où les soldats égarés par la colère, auraient pu frapper des innocents. Que la fortune donc vous soit favorable ! Voici ce qui est ordonné : que personne ne cache aucun de ceux dont les noms suivent : celui qui aidera à l'évasion d'un proscrit sera proscrit lui-même. Que les têtes nous soient apportées. En récompense, l'homme de condition libre recevra 25000 drachmes attiques, l'esclave 10000, plus la liberté avec le titre de citoyen. Les noms des meurtriers et des révélateurs seront tenus secrets".

Suit une liste de cent trente noms; une seconde de cent cinquante parait presque aussitôt; à celle-là, d'autres encore succèdent ! Les sénateurs ont l'honneur d'une liste particulière : leurs noms ne seront pas, comme au temps de Sylla, confondus avec ceux des proscrits vulgaires, et il n'est pas sûr que quelques-uns n'aient pas tenu à cette distinction dans la mort.

Avant le jour, des gardes avaient été placés aux portes et dans les lieux qui peuvent servir de retraite. Pour ôter aux condamnés tout espoir de pardon, en tête de la première liste on lit les noms du frère de Lépide, de Lucius César, oncle d'Antoine1, d'un frère de Plancus, du beau-père de Pollion et de C. Toranius, un des tuteurs d'Octave. Chacun des chefs avait livré un des siens pour avoir le droit de n'être pas gêné dans ses vengeances. Ils tiennent leur compte avec une scrupuleuse exactitude : telle tête réclamée par l'un paraissait aux autres en valoir deux ou trois; on discute, on se met d'accord. Comme aux jours néfastes de Marius et de Sylla, la tribune a ses hideux trophées, c'est là qu'il faut apporter les têtes pour recevoir le prix du sang. La haine, l'envie, l'avidité, toutes les mauvaises passions se déchaînent, et il est aisé de faire mettre un nom sur la liste funèbre, ou de cacher parmi les cadavres des proscrits celui d'un ennemi assassiné. On donne à des enfants la robe virile pour dégager d'avance leurs biens de tutelle, puis on les fait condamner. On présente une tête à Antoine : "Je ne la connais pas", répondit-il, "qu'on la porte à ma femme".

C'est celle d'un riche particulier qui avait refusé de vendre à Fulvie une de ses villas. Une femme, pour épouser un ami d'Antoine, fait proscrire son mari et le livre elle-même. Un fils découvre aux meurtriers la retraite de son père, préteur en charge, et sera récompensé par l'édilité. C. Toranius demande aux assassins un sursis de quelques instants pour envoyer son fils implorer Antoine : "Mais c'est ton fils", lui répond-t-on, "qui a demandé ta mort". Le tribun Salvius fut égorgé à table, et les meurtriers forcèrent les convives à continuer le festin2. Verrès périt alors : Antoine avait envie de ses bronzes corinthiens. Plancus s'était caché près de Salerne, mais il ne peut renoncer aux délicatesses de la vie, aux parfums qui décèlent sa retraite. Pour sauver ses esclaves mis à la torture, il se livre lui-même.

1. Ce Lépide et L. César, cousin du dictateur, avaient été des premiers à voter le sénatus-consulte qui déclarait ennemis publics le frère de l'un et le neveu de l'autre. (Appien, Bell. civ., IV, 11.).

2. Dion, XLVII, 5, 6; Appien, Bell. civ., IV, 12-51. Il parle de trois cents sénateurs et de deux mille chevaliers proscrits. Les nombres sont moins forts dans Tite-Live (Epit., CXX); il n'y est question que de cent trente sénateurs.

décembre 43 av. J.C.

La mort de Cicéron

Cicéron
Marcus Tullius Cicero
Thorvaldsens Museum
Copenhagen

Il y eut cependant quelques beaux exemples de dévouement. Varron fut sauvé par ses amis, d'autres par leurs esclaves, Appius par son fils, dont le peuple récompensa plus tard la piété filiale en lui donnant l'édilité. La mère d'Antoine, soeur de Lucius César, se jeta au-devant des meurtriers en leur criant : "Vous ne le tuerez qu'après m'avoir égorgée, moi la mère de votre général !". Il eut le temps de fuir et de se cacher, un décret du consul raya son nom de la liste des proscrits. Beaucoup échappèrent, grâce aux navires de Sextus Pompée qui venait de s'emparer de la Sicile, et dont la flotte croisa le long des côtes. Il avait fait afficher à Rome même, où les triumvirs promettaient 100000 sesterces pour une tête, qu'il en donnerait 200000 pour chaque proscrit sauvé. Plusieurs parvinrent à gagner l'Afrique, la Syrie et la Macédoine. Cicéron fut moins heureux, Octave l'avait abandonné aux rancunes d'Antoine, à regret cependant.

Puisqu'ils vont faire le silence au Forum, qu'est-ce qu'un orateur sans tribune ? Une voix sans écho, et qui d'elle-même se tairait. Mais Antoine et Fulvie veulent la main qui avait écrit, la langue qui avait prononcé les Philippiques, et Octave s'était souvenu du cri de joie jeté par Cicéron à la nouvelle du meurtre de César, de son regret homicide de n'avoir pu, lui aussi, frapper. Par un juste retour des choses, celui qui, un jour excepté, fut plus qu'aucun autre Romain l'homme de l'humanité, ira subir le sort qu'il avait voulu faire à un plus grand homme que lui : patere legem quam fecisti.

Cicéron était avec son frère à sa maison de Tusculum. A la première nouvelle des proscriptions, ils gagnent Astura, où se trouve une autre villa de Cicéron, située dans une petite île qui se trouve assez près de la côte. De là ils comptent s'embarquer et gagner la Grèce : mais ils manquent de vivres et d'argent. Quintus retourne sur ses pas pour en prendre. Son fils tombe entre les mains des meurtriers, qui le mettent à la torture, afin de lui faire révéler le lieu où se cache Quintus. Malgré d'atroces douleurs, le jeune homme garde le silence, le père, qui voyait et entendait tout, ne peut supporter ce spectacle et vient se livrer. A Astura, Cicéron trouve un navire qui le porte à Circeii, là, le désespoir le saisit, il descend à terre en s'écriant : "Je veux mourir dans cette patrie que j'ai tant de fois sauvée !".1 Il a le dessein de revenir à Rome, de pénétrer secrètement dans la maison d'Octave, et de se tuer à son foyer pour attacher à son coeur une furie vengeresse. Cependant ses serviteurs l'emmènent encore jusqu'à sa maison de Formies, où il prend terre pour se reposer quelques instants des fatigues de la mer2.

A peine était-il remonté en litière, que les assassins arrivent conduits par un centurion nommé Herennius, et par un tribun légionnaire, Popillius, qu'il avait autrefois sauvé d'une accusation de parricide. Ils enfoncent les portes mais toutes les personnes de la maison assurant qu'elles n'avaient pas vu leur maître, ils restent indécis, quand un jeune homme, nommé Philogonus, que Cicéron avait lui-même instruit dans les lettres, dit au tribun qu'on portait la litière vers la mer, par des allées couvertes. Popillius, avec quelques soldats, prend un détour pour en gagner d'avance l'issue, tandis que le reste de la troupe, avec Herennius, court précipitamment par l'allée même. Le bruit de leurs pas avertit Cicéron qu'il est découvert. Il fait arrêter sa litière, et portant la main gauche à son menton, geste qui lui était ordinaire, il regarde les meurtriers d'un oeil fixe. Ses cheveux hérissés et poudreux, son visage pâle et défait, font hésiter les soldats, qui se couvrent le visage pendant qu'Herennius frappe. Il avait mis la tête hors de la litière et présenté la gorge au meurtrier (4 déc. 43). "De tous ses malheurs", dit Tite-Live, "la mort est le seul qu'il supporta en homme".

D'après l'ordre d'Antoine, on lui coupa la tête et la main, qui furent apportées au triumvir pendant qu'il était à table. A cette vue, le triumvir montra une joie féroce, et Fulvie, prenant cette tête sanglante, perça d'une aiguille la langue qui l'avait poursuivie de tant de sarcasmes mérités. Ces tristes restes furent ensuite attachés aux Rostres. On accourut en foule pour les voir, comme naguère pour entendre le grand orateur, mais avec des larmes et des gémissements. Octave même s'affligea en secret de cette mort, et, bien que, sous son règne, personne n'osât jamais prononcer ce grand nom, comme réparation il donna le consulat à son fils. Une fois même il rendit témoignage de ses vertus. "J'ai entendu dire", raconte Plutarque, "que plusieurs années après, Auguste étant un jour entré dans l'appartement d'un de ses neveux, ce jeune homme, qui tenait dans ses mains un ouvrage de Cicéron, surpris de voir son oncle, cacha le livre sous sa robe. Auguste, qui s'en aperçut, prit le livre, en lut debout une grande partie, et le rendit au jeune homme en disant : C'était un savant homme, mon fils, oui, un savant homme et qui aimait bien sa patrie"3.

Ainsi périt, dans tout l'éclat de son talent, le prince des orateurs romains, et un des plus honnêtes hommes qui aient honoré les lettres, un de ceux dont les écrits ont le plus contribué au développement moral de l'humanité.

1. Moriar in patria sæpe servata (Tite-Live, Fragm. CXX). L'historien ajoute : Omnium adversorum nihil, ut vivo dignum erat, tulit præter mortem. Cf. Quintilien, Inst., XII, 1, et Lucain, Pharsale, VII, 65, qui lui est très hostile. Au contraire, Velleius Paterculus (II, 66), sous Tibère, et Juvénal (VIII, 237), sous Trajan, lui sont très favorables. Il est étrange que Tacite n'ait pas même prononcé son nom, excepté dans le Dialogue des orateurs (40), qui n'est peut-être pas de lui, et incidemment dans le discours de Cremutius Cordus (Annales, IV, 34).

2. Formies (Mola di Gaeta) est à 4 milles de Gaëte. On y voit encore, à 1 mille de la côte, des restes de la villa de Cicéron, et les habitants montrent un obélisque qu'ils donnent pour son tombeau. (Eustace, Classical Tour, II, 313.) Il était âgé de soixante-quatre ans moins vingt-neuf jours.

3. Le grand ami de Cicéron, Atticus, ne périt pas avec lui. On l'a vu prendre ses précautions avec Antoine, en assistant de son bien la femme du triumvir qui, durant le siège de Modène, était restée sans ressources à Rome. L'habile homme, ami des tyrannicides, maria sa fille unique à Agrippa et sa petite-fille à Tibère. Aussi avait-il eu soin de détruire toute sa correspondance avec Cicéron, où les nouveaux maîtres auraient pu lire ses voeux homicides contre César.

43 av. J.C.

La fin des proscriptions

Durant les jours de meurtre, Lépide et Plancus, consuls désignés, promulguent un édit qui, sous la menace de proscription, ordonne de fêter joyeusement le renouvellement de l'année. Ils ont même le courage de célébrer chacun un triomphe pour d'insignifiants succès en Espagne et en Gaule. Les soldats jouant sur le double sens du mot germanus, qui signifie frère et Germain, chantent derrière leur char : "Ce n'est pas des Gaulois, mais de leurs frères que nos consuls triomphent". Tous deux en effet avaient livré un frère aux meurtriers. Toute la ville tremble devant cette soldatesque recrutée de bandits, de gladiateurs et d'esclaves échappés de leurs bagnes. Un des consuls fut cependant assez hardi pour faire mettre en croix quelques-uns de ces esclaves légionnaires.

Sauf ce bruit de soldats, un silence de mort règne autour des trois maîtres de Rome. Des femmes, dit-on, osèrent le rompre. Pour remplir leur caisse militaire qui avait besoin de 800 millions de sesterces, ils avaient frappé d'une lourde contribution mille quatre cents des plus riches matrones. Conduites par Hortensia, la fille de l'orateur, elles se rendent au Forum, et se font entendre jusqu'au tribunal des triumvirs. Hortensia porta la parole : "Avant de nous présenter devant vous", dit-elle, "nous avions sollicité l'intervention de Fulvie, son refus nous a contraintes à venir ici. Déjà vous nous avez enlevé nos pères, nos enfants, nos frères, nos époux; nous ôter encore notre fortune, c'est nous réduire à une condition qui ne convient ni à notre naissance, ni à nos habitudes, ni à notre sexe, c'est étendre sur nous vos proscriptions. Mais avons-nous donc levé contre vous des soldats ou demandé des charges ? Est-ce que nous vous disputons ce pouvoir pour lequel vous combattez ? Du temps d'Annibal (Hannibal), nos ancêtres ont porté volontairement au trésor leurs bijoux et leurs parures, que viennent les Gaulois ou les Parthes, et l'on ne trouvera pas en nous moins de patriotisme : mais ne nous demandez pas de contribuer à cette guerre fratricide qui déchire la république, ni Marius, ni Cinna, ni même Sylla durant sa tyrannie, ne l'ont osé"1. Les triumvirs veulent faire chasser de la place l'orateur et sa suite, le peuple s'émeut, et prudemment ils cèdent. Le lendemain paraît un édit qui réduit à quatre cents le nombre des matrones imposées.

Les adversaires politiques des triumvirs avaient payé de la vie leur opposition, le reste du peuple paya d'une partie de son avoir sa soumission. Tous les habitants de Rome et de l'Italie, citoyens ou étrangers, prêtres ou affranchis, possédant plus de 100000 drachmes, prêtèrent la dîme de leurs biens et donnèrent leur revenu d'une année. Lorsque, gorgés de sang et de rapines, les triumvirs annoncent que la proscription est finie, le sénat leur décerne des couronnes civiques comme aux sauveurs de la patrie !

La dernière mesure des triumvirs en cette année terrible est un acte de dévotion : un décret pour l'érection d'un temple à Sérapis et à Isis. C'est une concession peu coûteuse, faite au populaire, et la continuation, sur un autre terrain, de la guerre aux grands. Le peuple cherche des dieux nouveaux, et il a bien raison, car, depuis un siècle, les vieilles divinités sont sourdes à ses prières. Mais le sénat n'aime pas ces superstitions étrangères qu'il ne dirige pas au gré de sa politique, comme les superstitions nationales : il avait voulu, en 58, chasser Isis du temple de Jupiter Capitolin, et le peuple s'y était opposée. En 53, au temps de la réaction oligarchique, un autre décret qui ordonna la destruction de toutes les chapelles de la déesse égyptienne, interdit son culte jusque dans l'intérieur des maisons, et César renouvela, six ans plus tard, cette défense. Maintenir la pureté de la foi romaine est le moindre souci des triumvirs : Isis plait au peuple, ils la lui rendent.

1. Appien, Bell. civ., IV, 52. Ce discours d'Hortensia, comme tant d'autres de l'antiquité, n'est probablement pas authentique, cependant Quintilien (I, 1, 6) dit l'avoir lu. Cf. Valère Maxime, VIII, 5, 3.

42 av. J.C.

César est divinisé

Le 1er janvier 42, Plancus et Lépide prennent possession du consulat, on renouvelle le serment d'observer les lois et les actes de César, avec de grands honneurs pour sa mémoire, des fêtes, des temples, une complète apothéose. Comme on le déclare dieu, on lui donne un flamine, un collège de prêtres juliens, des sacrifices publics. On défend de porter son image aux funérailles de ses proches, puisqu'il était passé de sa famille terrestre dans celle de Jupiter, on reconnait le droit d'asile à l'héroon, ou chapelle, qui lui sera élevé au lieu où son corps avait été brûlé, et tous les citoyens devront célébrer l'anniversaire de sa naissance. L'homme de la plèbe qui s'y refuse est dévoué à Jupiter et à César, c'est-à-dire mis à mort, le sénateur et le fils de sénateur en sera quitte pour une amende de 250000 drachmes. C'est le commencement de l'étrange législation qui, sous l'empire, établit une si grande différence pénale entre l'honestior et l'humilior1. Une difficulté se présente. La fête d'Apollon tombait le même jour que celle de César, et un oracle sibyllin prescrivait de n'honorer ce jour-là que le fils de Latone. On consent à ce que le nouveau dieu cède, ne se prévaut pas de sa récente divinité contre celle de l'ancien : la fête de César sera placée la veille des jeux Apollinaires.

1. Voyez, aux Mémoires de l'Académie des inscriptions, t. XXIX, 2e partie, le mémoire sur les Honestiores et les Humiliores (Victor Duruy).

42 av. J.C.

Brutus

Les triumvirs disposent de toutes les charges pour les années suivantes, puis Octave se rend à Rhégium, et Antoine à Brindes, où la flotte n'attend qu'un bon vent pour porter l'armée en Grèce. Cornificius, qui commande au nom du sénat dans l'ancienne province d'Afrique, vient d'être vaincu et tué par Sittius, gouverneur de la Numidie, tout l'Occident, moins la Sicile, où Sextus Pompée s'était établi, obéit donc aux triumvirs. Après une vaine tentative du jeune César contre Sextus, ils passent la mer d'Ionie, sans être inquiétés par la flotte républicaine, forte de cent trente grands navires sous les ordres de Murcus et de Domitius Ahenobarbus.

César n'avait fait que traverser l'Orient, le principal théâtre de la gloire de Pompée. Le nom de ce chef y est encore respecté et comme les meurtriers du dictateur passent pour avoir vengé sur lui la mort de son rival, ils avaient trouvé un sûr asile dans ces provinces animées d'ailleurs d'un tout autre esprit que celles de l'Occident. En quittant l'Italie, Brutus s'était rendu à Athènes, où il ne parut d'abord occupé que de suivre les leçons de l'académicien Théomneste et du péripatéticien Cratippe. Cependant il travaille à gagner les jeunes Romains en résidence dans cette ville, et leur distribue les grades sans avoir égard aux services ou à l'âge : Horace a vingt ans à peine, il le nomme tribun légionnaire. Dès qu'on sait qu'il rassemble des soldats, les débris des légions pompéiennes, restés en Grèce après Pharsale, accourent autour de lui. Un questeur qui porte à Rome l'impôt de l'Asie se laisse gagner et lui remet 500000 drachmes qui aident à ses négociations avec les troupes, cinq cents cavaliers, que Cinna conduisait à Dolabella en Asie, passent aussi de son côté, et le jeune Cicéron lève toute une légion qu'il lui donne. Enfin il trouve dans Démétriade d'immenses amas d'armes réunis par César pour son expédition contre les Parthes.

Le plébiscite qui lui avait enlevé le gouvernement de la Macédoine est illégal, puisque les actes du dictateur avaient été confirmés. Le proconsul, Quintus Hortensius, le reconnait pour son successeur légitime et lui remet le commandement : décision qui lui donne une vaste province et une armée, en face de l'Italie. Antoine avait chargé son frère, Caïus, de disputer la Grèce aux républicains, en réunissant à ses troupes celles que Vatinius commande dans l'Illyrie. Afin de prévenir leur jonction, Brutus marche sur Dyrrachium et entraîne les soldats de Vatinius. A Apollonie, Caïus Antonius n'est déjà plus maître des siens, dans une première action, il perd trois cohortes, dans une seconde, il est vaincu et pris par le jeune Cicéron, puis mis à mort sur l'ordre de Brutus, en représailles du meurtre de Decimus Brutus immolé par Antoine (43). Une expédition contre les Besses soumet encore la Thrace au général républicain que ses légions saluent du titre d'imperator. De l'Euxin à l'Adriatique, tout lui obéit, il y ramasse 16000 talents.

Il ne faut cependant pas croire à l'existence en ces pays d'un violent amour pour la république. Les Athéniens, qui avaient tout perdu, excepté leur faconde, célèbrent en prose et en vers l'acte des tyrannicides et dressent à Brutus et à Cassius des statues de bronze, à côté de celles d'Harmodios et d'Aristogiton. Mais les autres Grecs, moins amoureux de rhétorique et mieux façonnés à l'obéissance, se soumettent aux ordres de Brutus, parce qu'ils voient en lui le représentant légal du gouvernement romain. Puis la nouvelle guerre civile se terminerait sans doute par des proscriptions, qui permettraient le pillage, et certainement par des largesses aux vainqueurs. Si chaque soldat des triumvirs avait été richement récompensé pour une demi victoire, combien ne recevraient pas ceux de Brutus pour un triomphe qui sauverait sa tête et son parti ! Aussi les aventuriers de tous les pays à l'est de l'Adriatique accourent autour des étendards des tyrannicides, comme, sur l'autre rive, ils viennent se ranger sous les enseignes des vengeurs de César. Excepté pour les chefs et leurs amis, le butin est tout et la cause rien.

42 av. J.C.

Cassius

Cassius s'était aussi rendu dans son gouvernement de Syrie, où il avait laissé, depuis l'expédition de Crassus, d'honorables souvenirs, et toutes les troupes étaient passées de son côté. Le collègue d'Antoine, Dolabella, arriva presque en même temps dans la province d'Asie, où ses émissaires surprirent Trebonius, un des meurtriers de César. Trebonius demanda à être conduit devant le proconsul : "Qu'il aille où il voudra", répondit Dolabella, "à condition qu'il laisse sa tête derrière lui". On le tortura deux jours entiers, et sa tête servit de jouet à la populace de Smyrne, jusqu'à ce qu'il n'en restât plus que de hideux débris. Mais Dolabella ne put soutenir ce premier avantage, assiégé dans Laodicée de Syrie, il ordonna à un soldat de sa cohorte prétorienne de lui trancher la tête. Quand ces nouvelles arrivèrent à Rome, Cicéron avait déjà proposé la mise hors la loi de son gendre, il provoqua le vote d'un sénatus-consulte qui confirma Brutus et Cassius dans leurs gouvernements, mit sous leurs ordres toutes les troupes répandues de la mer Ionienne à l'Euphrate, avec le droit de lever l'argent nécessaire, et d'appeler à eux le contingent des rois alliés1. En leur annonçant ces décrets, il les pressait de reprendre la route de l'Italie, pour dispenser le sénat de recourir au dangereux appui d'Octave. Mais ni l'un ni l'autre n'avait cette décision qui double les forces. Dans un temps de révolution où l'opinion sert tant au succès, où il faut de l'audace et toujours de l'audace, ils veulent faire une guerre méthodique, s'arrêter devant chaque ville, ne pas laisser derrière eux l'ombre d'une résistance. Au lieu de répondre à l'appel de Cicéron, Brutus lui renvoyait des sarcasmes sur sa prudence, sur sa liaison avec Octave, il doutait de son courage et de sa prévoyance. Mais, tandis qu'il lui écrivait, et à Atticus, de belles sentences stoïques, les événements marchent, et la nouvelle de la formation du triumvirat, des proscriptions et de la mort de Cicéron, le trouve, lui, en route avec son armée vers l'Asie, et Cassius en marche sur l'Egypte pour punir Cléopâtre des secours qu'elle avait fournis à Dolabella !

Ils comprennent alors la nécessité de se réunir. A l'entrevue de Smyrne, Cassius fait encore prévaloir l'avis d'attendre l'ennemi en Orient, et d'occuper les troupes à réduire les peuples qui résistent : ce sont les Lyciens, Rhodes et le roi de Cappadoce. Ils partagent l'argent que Cassius, à force d'exactions, avait déjà ramassé, et se séparent. Brutus entre en Lycie, où il n'éprouve de résistance que devant la ville de Xanthos. Plutôt que de se rendre, les Xanthiens mettent le feu à leurs demeures et se jettent dans les flammes avec leurs femmes et leurs enfants, de toute la population, il ne survécut que cent cinquante individus. Patara, effrayée, livre ce qu'elle a d'or et d'argent monnayé ou en lingots : quiconque essaie de cacher ses richesses est mis à mort. De son côté, Cassius attaque Rhodes. Les habitants invoquent leur titre d'alliés du peuple romain : "En donnant des secours à Dolabella", répond-t-il, "vous avez déchiré le traité". Il vainc leur flotte en deux batailles et prend leur ville, qu'il pille. Ils lui demandent de leur laisser au moins les statues de leurs dieux. "Je laisserai le Soleil", leur dit-il. Quelques-uns se consolent, en regardant cette parole comme un présage involontaire, mais certain, d'une mort prochaine. Il fait décapiter cinquante des principaux habitants, et emporte de l'île 4500 talents. Déjà, à Laodicée, il avait pillé les temples et le trésor public, et mis à mort les plus nobles citoyens. A Tarse, qui avait profité de ces complications pour vider une vieille querelle avec Adana, il avait exigé 2500 talents. De retour sur le continent, il entre en Cappadoce, dont il tue le roi, Ariobarzane, pour s'emparer de ses richesses, et il soumet toute l'Asie romaine aux plus intolérables exactions. La province doit payer en une seule fois l'impôt de dix années. En Judée, il avait fixé la contribution à plus de 700 talents, l'argent ne rentrant pas assez vite, malgré le zèle d'Hérode, il fait vendre les habitants des villes.

Dans son ancien gouvernement de Cisalpine, Brutus avait mérité par sa justice la reconnaissance des habitants qui lui avaient élevé une statue. A Sardes, dans une seconde entrevue avec Cassius, il lui reproche vivement de faire détester leur cause. "Mieux aurait valu", dt-il, "laisser vivre César". S'il ferme les yeux sur les injustices des siens, du moins lui-même ne dépouille personne. Mais ils ont l'armée la plus nombreuse que jamais Rome eût conduite sur un champ de bataille, il faut la nourrir, la payer et retenir les soldats et les officiers, en cédant à toutes leurs convoitises, de sorte que les derniers chefs de la république semblent prendre la tâche de prouver aux peuples, victimes de passions qu'ils ne partagent pas, la nécessité d'un gouvernement capable d'assurer la plus précieuse de toutes les libertés, celle du foyer, des biens et de la vie.

1. Cassius sollicita même les secours des Parthes, auxquels il envoya le fils de Labienus et dont il recruta quelques archers. (Tite-Live, Epit., CXXVII, Appien, Bell. civ., IV, 59 et 63, Dion, XLVIII, 24.).

automne 42 av. J.C.

La bataille de Philippes

Cicéron
Marcus Junius Brutus
National Museum
Rome

Chargées du butin de l'Asie, les deux armées se mettent en marche pour rentrer en Europe. Une nuit que Brutus veille dans sa tente, un spectre d'une figure étrange et terrible se présenta devant lui. "Qui es-tu, homme ou dieu ?" dit sans trembler le stoïque général. - "Je suis ton mauvais génie", répondit le fantôme, "tu me reverras dans les plaines de Philippes", et il s'évanouit. Le lendemain Brutus raconte cette vision de son esprit troublé à l'épicurien Cassius, qui lui explique l'inanité des songes et des apparitions. Dans la Thrace, ils sont rejoints par un chef du pays, Rhascuporis, qui les conduit par le plus court chemin en Macédoine. Ils ont quatre-vingt mille fantassins et vingt mille cavaliers, aussi avides et indisciplinés que les soldats des triumvirs : pour les animer au combat, ils donnent à chacun d'eux, 1500 drachmes, aux centurions, 7500, aux tribuns, en proportion. Vingt mille auxiliaires suivent leurs dix-neuf légions.

Une armée ennemie, commandée par Norbanus et forte de huit légions, s'était retranchée dans les gorges des Sapéens. Guidés par le Thrace Rhascuporis, ils tournent cette position en franchissant d'impraticables montagnes, Norbanus échappe en se retirant rapidement sur Amphipolis où Antoine arrive mais il abandonne à ses adversaires la forte position de Philippes.

Une plaine longue de huit lieues, du nord au sud, large de quatre, de l'est à l'ouest, et entourée de trois côtés par des montagnes que couronnent de majestueuses forêts, forme un cirque immense que la nature semble avoir elle-même préparé pour une sanglante arène. Les anciens nommaient cet endroit la porte de l'Europe et de l'Asie, parce qu'il s'y trouve le meilleur passage pour aller de l'un à l'autre continent, et les Grecs y avaient placé la scène de la poétique légende de Proserpine enlevée par Pluton, quand elle cueillait les fleurs de cette plaine féconde. C'est là que campent la dernière armée de la république et les premiers soldats de l'empire.

Les républicains ont une position formidable. Maîtres de la forte place de Philippes, qui s'élève sur un promontoire de rochers au milieu de la plaine, ils s'étaient établis en avant d'elle, des deux côtés de la via Egnatia : Brutus sur les pentes du Panaghirdagh, Cassius sur deux collines voisines de la mer, afin de rester en communication avec la flotte, stationnée derrière lui à Néapolis, et avec ses magasins, établis dans l'île de Thasos. Un retranchement entre les camps qui regardent l'ouest, par où arrive l'armée triumvirale, et une rivière, le Gangas, couvre le front de bandière. Mais cette rivière est partout guéable, et ce retranchement, de 270 mètres, ne devait pas être difficile à couper par un ennemi entreprenant.

Antoine s'était posté devant Cassius; Octave, à sa gauche, en face de Brutus. Les deux armées sont à peu près égales en nombre. Si les républicains sont plus forts en cavalerie, leurs légionnaires ne valent pas ceux des triumvirs, presque tous vieux soldats. Mais ils ont une flotte formidable qui intercepte aux césariens les arrivages par mer. Aussi Antoine, menacé de la disette, hâte de ses voeux la bataille, que Cassius, par la raison contraire, veut différer. Brutus, pressé de sortir d'inquiétude et de terminer la guerre civile, dont ses auxiliaires asiatiques réclament la fin, opine dans le conseil pour le combat et entraîne la majorité. On fait, dans les deux camps, les lustrations ordinaires à la veille d'une bataille, pour se concilier la faveur des dieux; Antoine se l'assure, en choisissant bien son point d'attaque. Il manoeuvre de manière à couper l'ennemi de sa flotte : c'est donc par le sud que l'action s'engage. Octave est encore malade, au point de n'avoir pas la force de porter ses armes ni de se tenir debout, il quitte néanmoins son camp et se place entre les lignes de ses légionnaires. Minerve, assura-t-on plus tard, lui avait envoyé cet avis, que la plus vulgaire prudence suggérait : dans cette journée décisive, les soldats avaient besoin de voir leur chef, mort ou vif, au milieu d'eux. Un lieutenant de Brutus, Messala, attaquant impétueusement les césariens, dépasse leur aile gauche et pénètre dans leur camp, où la litière d'Octave, qui y avait été laissée, est criblée de traits. Le bruit se répand qu'il avait été tué, et Brutus croit la victoire gagnée. Mais, à l'autre aile, Antoine avait percé au travers des rangs de l'ennemi et pris son camp. La poussière qui couvre la plaine, l'étendue de la ligne de bataille, empêchent de suivre les incidents de l'action. Cassius, réfugié avec quelques-uns des siens sur une hauteur voisine, voit un gros de cavalerie se diriger vers lui; pour ne pas tomber vivant aux mains de ses adversaires, il se fait tuer par un affranchi : c'était Brutus qui, vainqueur, accourt à son secours. Brutus, en voyant son cadavre, versa des larmes et l'appela le dernier des Romains.

Quintilius Varus, que César avait trouvé deux fois dans les rangs ennemis et qu'il avait deux fois renvoyé libre, se fait égorger comme Cassius par son affranchi. Labéon, un des meurtriers, creusa lui-même dans sa tente une fosse de la longueur de son corps et tendit la gorge à son esclave. A la vue de Cassius mort, Titinnius, son ami, se tua. C'est une épidémie de suicide qui s'explique par la certitude du sort que les triumvirs réservent à leurs adversaires.

Le jour de cette première bataille de Philippes, Domitius Calvinus, qui amenait d'Italie aux triumvirs un convoi de troupes considérable, avait été battu par la flotte de Brutus. La mer leur est donc toujours fermée, la disette devient menaçante, et les pluies d'automne rendent leur position, dans ces terres basses et fangeuses, à peine tenable. Devant eux une armée encore puissante, mais derrière eux la famine, bien autrement redoutable. Il faut donc combattre. Antoine en cherche avec ardeur l'occasion, pendant vingt jours les républicains s'y refusent. Cependant, malgré une nouvelle gratification de 1000 drachmes à ses soldats1 et la promesse de leur abandonner le pillage de Sparte et de Thessalonique, Brutus voit le découragement se mettre dans ses troupes. Les Thraces de Rhascuporis quittent son camp, les Galates de Dejotarus passent dans celui des triumvirs, qui lancent dans ses lignes des billets pleins de promesses pour les déserteurs. Brutus a peur que ceux de ses soldats qui avaient servi sous César n'aillent rejoindre son fils d'adoption. Pour arrêter ce mouvement, il attaque. Cette fois Octave rejette l'ennemi qui lui est opposé jusque sur son camp, tandis qu'Antoine, vainqueur de son côté, enveloppe les légions de l'aile gauche et les taille en pièces2. Leur chef aurait été pris par des cavaliers thraces sans la ruse d'un de ses amis, Lucilius; il leur cria : "Je suis Brutus", et se fait conduire à Antoine, qui admira son dévouement.

Cependant Brutus avait gagné une hauteur où il s'arrête pour accomplir ce qu'il appelle sa délivrance. Straton, son maître de rhétorique, lui tend une épée en détournant les yeux, il se précipite sur la pointe avec tant de force qu'il se perce d'outre en outre et expire sur l'heure. Le fantôme qu'il avait vu à Abydos, disait-on, lui apparait encore, suivant sa promesse, dans la nuit qui précéda la bataille, et passe devant là, triste et muet. Selon d'autres une parole de colère et d'amère déception lui aurait échappé à l'heure suprême : Vertu, tu n'es qu'un mot ! Caton, dont la vie avait été simple et droite, était mort avec plus de sérénité, en lisant un traité sur l'immortalité de l'âme. Brutus mourait, désespérant de la liberté, de la philosophie et de la vertu : juste châtiment pour ce rêveur qui avait traversé son temps sans le voir, pour ce méditatif qui, croyant arrêter d'un coup de poignard une révolution en marche depuis un siècle, n'avait fait que déchaîner d'épouvantables calamités sur sa patrie. Les républicains feront de lui leur second martyr.

Quelques-uns des amis de Brutus s'étaient tués à côté de lui, d'autres, comme le fils de Caton et celui de Lucullus, avaient péri dans la mêlée : le premier s'était bravement battu, en criant son nom aux césariens pour attirer le plus d'ennemis près de ses coups, et il avait vendu chèrement sa vie. Hortensius, le fils du grand orateur, est prisonnier; sur l'ordre de Brutus, il avait mis à mort, par représailles des proscriptions, C. Antonius, tombé dans ses mains, Antoine le fait égorger sur le tombeau de son frère. Ce triumvir montre cependant quelque douceur : il veut que Brutus soit honorablement enseveli; Octave fait décapiter le cadavre et porter la tête à Rome aux pieds de l'image de César3. Il est sans pitié envers ses captifs et assiste froidement à leur supplice. Un père et son fils implorent la vie l'un pour l'autre, il les fait tirer au sort. Un autre lui demande au moins une sépulture : "Cela", dit-il, "regarde les vautours". Cependant il accueille Valerius Messala, malgré son amitié pour Brutus, et lui laisse souvent vanter la vertu du chef républicain. Plus de quatorze mille hommes s'étaient rendus, les autres étaient tués ou en fuite; quelques-uns de ceux-ci gagnèrent la Sicile, et toute la flotte, réunie sous les ordres de Domitius Ahenobarbus rallia celle de Sextus (automne de 42).

César devait être content : du haut de l'Olympe où on l'avait fait monter, il avait vu, en l'espace de trois années, tous les héros des ides de mars tomber dans les batailles ou les proscriptions, ou se frapper de leur propre main, avec l'épée qu'ils avaient rougie de son sang.

1. Les triumvirs de leur côté, donnèrent le lendemain de la bataille 500 drachmes à chaque soldat, 1500 aux centurions, 5000 aux tribuns. Nous citons ces chiffres afin de bien montrer pourquoi l'on se battait.

2. C'est le récit d'Appien (Bell. civ., IV, 128). Plutarque, dans la vie de Brutus, représente Octave comme encore battu dans cette seconde action.

3. Suivant Dion (XLVII, 49), cette tête n'arriva pas à Rome; elle tomba à la mer, dans une tempête. Porcia, femme de Brutus, apprenant la mort de son mari, aurait voulu se tuer; gardée à vue par ses proches, elle n'aurait pu accomplir son projet qu'en avalant des charbons ardents. (Appien, Bell. civ., IV, 136.). Mais Plutarque (Brut., 53) a lu une lettre de Brutus ou il reprochait aux siens d'avoir tellement négligé sa femme, qu'elle s'était laissée mourir pour se délivrer d'une maladie douloureuse.

42 av. J.C.

Nouveau partage du monde

Les deux vainqueurs feront entre eux un nouveau partage. Octave prend l'Espagne et la Numidie; Antoine, la Gaule chevelue et l'Afrique. La Cisalpine, trop voisine de Rome, doit cesser d'être province1. Quant à Lépide, déjà on l'exclue du partage parce qu'on le croit d'intelligence avec Sextus Pompée; plus tard, il aura l'Afrique. La part des chefs arrêtée, reste à faire celle des soldats. Ils entendent bien qu'on leur paie la victoire. On leur avait promis à chacun un lot de terre et 5000 drachmes, et ils sont cent soixante-dix mille, sans compter la cavalerie ! Les triumvirs n'ont plus rien, la richesse de l'Asie semble inépuisable: Antoine se charge de trouver en ce pays une bonne partie des 200000 talents nécessaires2. Octave, toujours de santé chancelante, prend la tâche, en apparence plus ingrate, de déposséder les habitants de l'Italie, pour distribuer leurs terres aux vétérans. Tandis qu'il s'achemine vers Rome, où il va gagner sûrement les troupes en leur donnant ce qu'Antoine se contente de leur promettre, celui-ci traverse la Grèce, assiste à ses jeux, à ses fêtes, aux leçons de ses rhéteurs, et par cette condescendance à leurs goûts mérite le titre d'ami des Grecs.

1. Appien, Bell. civ., V, 3; Octave achevait ainsi ce qu'avait commencé César.

2. Plutarque, Antoine, 24. Le chiffre de cent soixante-dix mille soldats est donné par Appien.

42 av. J.C.

Antoine en Orient

Mais en Asie, au milieu de ces voluptueuses cités, le guerrier s'oublie dans les délices. Sur cette terre de la mollesse et des plaisirs, les Romains renoncent à ce reste de pudeur qu'ils gardent à Rome. Antoine s'entoure de joueurs de flûte, de baladins et de danseuses. A Ephèse, il entre précédé de femmes vêtues en bacchantes, et de jeunes gens habillés en Pans, en Faunes et en Satyres. Déjà il prend les attributs de Bacchus dont il s'applique à jouer le rôle par de continuelles orgies. Pour suffire à ses profusions, il foule horriblement les peuples. Depuis Cassius, il reste bien peu d'or dans les temples et dans les trésors des villes, mais il dépouille les particuliers. Ses flatteurs obtiennent aisément l'héritage d'un homme vivant, pour un bon plat, il donne à son cuisinier la maison d'un citoyen de Magnésie, à un autre, pour une chanson, la place de receveur des impôts de quatre cités.

Quand les députés des villes réclament contre le tribut de dix années dont il les avait frappées, il leur répond qu'ils doivent s'estimer heureux qu'on ne leur prenne pas, comme aux Italiens, leurs maisons et leurs terres, mais seulement de l'or, et pas plus qu'ils n'en avaient donné aux assassins de César, que même il leur accorde deux années pour verser le tout. Cet impôt ne produisant que 40000 talents, il le double et exige qu'il soit payé en deux termes. "Si tu nous forces à payer le tribut deux fois en un an", osa lui dire, un certain Hybréas, "donne-nous donc deux étés et deux automnes. Tu en as sans doute aussi le pouvoir"1.

Il se souvient pourtant de ceux qui avaient souffert pour lui. Il donne aux Rhodiens de vastes domaines qu'ils ne sauront pas administrer, et il exempte d'impôt Tarse, Laodicée de Syrie, la Lycie, où Brutus avait fait tant de ruines.

1. Le passage de Plutarque (Antoine, 21) n'est pas clair. Appien (V, 4) dit qu'il se résigna à ne recevoir que l'impôt de neuf années payable en deux ans, ce qui se comprend mieux.

42-41 av. J.C.

Antoine et Cléopâtre

Effrayée par les menaces de Cassius, Cléopâtre lui avait fourni quelques troupes et de l'argent, Antoine lui demande la raison de cette conduite. Elle vient à Tarse plaider sa cause, ou plutôt essayer sur lui l'empire de ses charmes. Rien ne sera oublié de la stratégie féminine pour faire réussir le complot. Elle remonte le Cydnus dans un navire dont la poupe est d'or, les voiles de pourpre et les avirons d'argent. Le mouvement des rames est cadencé au son des flûtes qui se marie à celui des lyres. La reine magnifiquement parée et comme les peintres représentent Vénus, est couchée sous un pavillon broché d'or. De jeunes enfants l'entourent, habillés en Amours, et ses femmes, vêtues en Néréides et en Grâces, tiennent le gouvernail ou les cordages. Les parfums qu'on brûle sur le navire embaument au loin les deux rives. "C'est Vénus elle-même !" s'écrient les habitants éblouis. Antoine tombe sous le charme, et quand il voit cette femme élégante et lettrée, qui parle six langues, lui tenir tête dans ses orgies et dans ses propos de soldat, boire comme lui, jurer comme lui, il oublie et Rome et Fulvie et les Parthes, pour la suivre, dompté et docile, à Alexandrie (41 av. J.C.). Alors commencent les excès de la vie inimitable, les soupers sans fin, les chasses, les courses nocturnes dans la ville, pour battre et insulter les gens.

41 av. J.C.

Fulvie

Pendant qu'il perd en d'indignes débauches un temps précieux, sa femme et son frère, en Italie, déclarent la guerre à Octave.

Le 1er janvier 41, Lucius Antonius (le frère d'Antoine) et Servilius Isauricus prennent possession du consulat. Fulvie, femme ambitieuse et emportée, exerce sur les deux consuls une influence pour qui leur livre le gouvernement : l'indolent Lépide est complètement effacé. L'arrivée du jeune César ébranle cette royauté. Il irrite encore Fulvie en lui renvoyant sa fille qu'il avait épousée l'année précédente pour plaire aux soldats.

D'abord elle exige que les terres qu'on doit donner aux légions d'Antoine, soient distribuées par le frère de leur général (Lucius Antonius), afin qu'Octave n'ait pas seul leur reconnaissance; il cède. Mais comme Antoine s'élève contre lui, au sujet de ce partage des terres, elle tâche d'en profiter, pour arracher son époux à Cléopâtre1. Les vétérans réclament les 18 villes qui leur avaient été promises. Les habitants s'emportent contre l'injustice qui les force à payer pour toute l'Italie. En outre, ceux-ci demandent une indemnité et d'autres, l'argent pour couvrir les frais de premier établissement. En attendant, les nouveaux colons usurpent les champs voisins, et prennent tout ce qu'ils trouvent à leur convenance. Les dépossédés accourent dans la ville avec leurs femmes et leurs enfants, criant misère, ameutant le peuple, qui, privé de travail par les troubles et des vivres par les croisières de Sextus, insulte les soldats, dévaste les maisons des riches et ne veulent plus de magistrats, pas même de ses tribuns, pour piller plus à l'aise. Poussé par Fulvie, Lucius survient alors, promet sa protection aux Italiens expropriés, et assure aux soldats que, s'ils n'ont pas de terres ou s'ils n'en ont pas assez, son frère saurait bien les dédommager avec les tributs qu'il lève pour eux en Asie.

1. Martial (XI, 21) parle de sentiments plus tendres que Fulvie aurait eu pour Octave et auxquels il n'aurait pas répondu. Martial est bien mauvaise langue, mais Fulvie prêtait aux méchants propos. Elle en était à son troisième mari, les deux premiers avaient été deux tribuns fameux, Clodius et Curion, et durant ses veuvages sa douleur n'avait pas été inconsolable.

41 av. J.C.

Les tensions sociales

Les Italiens s'enhardissent dans leur opposition, en la voyant encouragée par un consul, et se résolvent à défendre leurs champs les armes à la main; sur mille points, des luttes sanglantes éclatent. De leur côté, les vétérans récriminent contre Octave, qui ne tient pas ses promesses, et ils en viennent à un tel point d'indiscipline qu'une révolte semble imminente. Un jour, au théâtre, un d'entre eux s'assoit aux bancs des chevaliers, la foule murmure, et pour apaiser le tumulte, Octave le fait sortir. Mais, après le spectacle, les soldats entourent le général avec des cris et des menaces, en l'accusant d'avoir fait tuer cet homme pour complaire à la multitude; il faut que le soldat vienne se montrer à ses camarades. Ils s'écrient alors qu'on l'avait jeté en prison, et, comme il affirme qu'il n'en avait rien été, ils se tournent contre lui, l'appelant menteur et traître : ils veulent que l'habit militaire donne l'inviolabilité. Un autre jour, Octave s'étant fait attendre pour une revue, ils se fâchent, et un tribun qui prend sa défense est accablé de coups; il réussit à fuir et se jette dans le Tibre pour échapper à ceux qui le poursuivaient mais on l'en tira, il fut égorgé, et ils placèrent son cadavre sur le chemin par où arrivait Octave : il se contente de leur reprocher doucement cette violence.

Sa situation devient critique. Tout le monde s'en prend à lui des maux qu'on souffre, une partie même des vétérans, gagnés par les promesses de Fulvie et de Lucius, l'abandonnent. Mais ces trésors que Fulvie leur montre, son époux en ce moment les dissipe en de folles prodigalités. Octave met en vente le reste des biens des proscrits, emprunte dans les temples, et, faisant argent de tout, ramène par ses largesses quelques-uns de ceux qui l'avaient quitté. Un coup de maître achève de rétablir ses affaires. Il réunit les vétérans au Capitole, leur fait lire les conventions jadis arrêtées avec Marc Antoine, et leur déclare sa ferme résolution de les exécuter. "Mais Lucius", ajoute-t-il, "travaille à renverser le triumvirat et va tout mettre en question par une guerre, l'autorité des chefs, comme les récompenses dues aux soldats. Pour moi, toujours prêt à maintenir l'accord, je prends volontiers le sénat et les vétérans pour juges de ma conduite". Les vétérans acceptent ce singulier arbitrage, ils se constituent, à Gabies, en tribunal et invitent les deux adversaires à se présenter devant eux. Le jeune César se hâte de comparaître, Lucius Antonius, peut-être effrayé par une embuscade dressée sur sa route, ne vient pas, et Fulvie, qui, à Préneste, passe des revues l'épée au côté, se moque bien fort du sénat botté.

41 av. J.C.

Lucius Antonius, imperator

Cette scène n'en rend pas moins à Octave l'appui de presque tous les vétérans. Les Italiens se jettent naturellement du côté opposé, qui se trouve le plus nombreux. Lucius réunit dix-sept légions de recrues, Octave n'en a que dix, mais de vieux soldats, avec Agrippa pour général. Les choses paraissent, d'abord, aller mal pour lui. Lucius s'empare de Rome, que Lépide devait défendre, et, réunissant le peuple, il annonce que son frère renonce à son autorité triumvirale, qu'il briguerait selon l'usage le consulat dès qu'il aurait puni Lépide et Octave, et qu'ainsi la république et la liberté se trouveraient rétablies. C'est la contrepartie de la comédie jouée à Gabies, une pièce montée pour gagner le peuple, comme là-bas pour gagner l'armée. Lucius est naturellement salué imperator, titre dont les soldats sont prodigues, parce que, en échange, le chef leur doit un donativum.

41-40 av. J.C.

La guerre de Pérouse

Cicéron
Octave
époque du triumvirat

Spolète
Museo Archeologico Nazionale

Mais Agrippa le chasse de Rome sans peine, et le serre de si près qu'il le contraint à se réfugier dans la forte place de Pérouse, où il l'enferme par d'immenses travaux de contrevallation. Les amis d'Antoine, Asinius Pollion, Calenus, Ventidius, se portent, comme leurs soldats, mollement à cette guerre. Fulvie, qui conduit des secours à son beau-frère, ne peut forcer les lignes des assiégeants, et la garnison est décimée par une disette, restée proverbiale sous le nom de fames Perusina. Antonius, contraint de céder aux cris des soldats, se rend. Pour ne pas donner à Antoine un prétexte de guerre, Octave se contente de reléguer Lucius en Espagne, où il envoie en même temps un homme énergique, Publius Calvinus, qui sut maintenir cette province dans son obéissance. Il épargne aussi les vétérans qu'on trouve dans Pérouse et les enrôle dans ses légions, mais les magistrats de la ville et, dit-on, trois cents chevaliers ou sénateurs seront, aux ides de mars de l'année 40 av. J.C., égorgés au pied d'un autel de César. A chaque prière qu'on lui adresse pour en sauver un, Octave répond par le mot de Marius : "Il faut qu'il meure". La ville est abandonnée au pillage, un citoyen allume un incendie qui la dévore et se jette lui-même au milieu des flammes1. Afin de punir Junon, leur déesse poliade, qui les avait si mal défendus, et dont Octave emporte l'image à Rome, comme si la déesse eut été sa complice, les habitants, quand ils rebâtirent leur ville, la placèrent sous la protection de Vulcain, lui au moins avait sauvé son temple de l'incendie.

La destruction de cette antique cité sera le dernier acte de cruauté du triumvir. Cependant on craint de nouvelles proscriptions. Horace, qui n'est pas encore rallié, en jette un cri de désespoir et conseille aux sages, pour échapper à ce siècle de fer, de fuir aux Iles Fortunées. Tous les amis d'Antoine s'échappent sans aller si loin : Pollion se réfugie avec quelques troupes sur les vaisseaux de Domitius Ahenobarbus, qui, tout en agissant de concert avec Sextus, s'était réservé le libre commandement de l'ancienne flotte de Brutus2; la mère d'Antoine gagne la Sicile, où Sextus la reçoit avec honneur; Tiberius Claudius Nero, qui avait commandé un corps d'armée en Campanie, vient aussi chercher dans l'île un refuge; sa femme Livia Drusilla et son fils Tiberius, âgé de deux ans, fuient alors devant celui dont l'une deviendra l'épouse et dont l'autre sera le successeur. Pour Fulvie, accompagnée de Plancus, elle gagne la Grèce avec ses enfants. Octave reste donc maître de l'Italie et de tout l'Occident, car le fils de Calenus, qui, après la mort de son père, avait pris le commandement des légions de la Gaule, lui livre cette province, et l'Espagne lui obéit. Lépide réclame son lot : il est envoyé en Afrique avec six légions de soldats mécontents ou trop affectionnés à Antoine. On appelle cette lutte d'une année la guerre de Pérouse (41-40 av. J.C.).

Ce bruit de guerre fait oublier les calamités qui venaient de fondre sur la péninsule. Depuis quarante ans le droit de propriété n'avait pas existé dans la péninsule : considération qui suffit seule à prouver la nécessité de l'empire.

1. Suétone, Octave,15 : moriendum esse, et Dion, XVIII, 14; fait douteux et reposant sur des on dit : scribunt quidam, dans Suétone, dans Dion. Appien (V, 48) ne parle que d'un petit nombre d'exécutions. Nursia en fut quitte pour une amende, mais si forte, que les habitants aimèrent mieux abandonner leur ville et leur territoire. (Dion, XLVIII, 13. Cf. Velleius Paterculus, II, 74; Appien, Bell. civ., V, 49.).

2. Ce Domitius était fils de Domitius Ahenobarbus, tué à Pharsale. Bien qu'on ne sait pas avec certitude s'il avait pris part au meurtre de Jules César, il avait été proscrit par Pedius comme tyrannicide. Il fut l'aïeul de Néron. (Appien, Bell. civ., V, 55; Suétone, Néron, 5.)

40 av. J.C.

Rencontre entre Fulvie et Antoine

Ni les cris de Fulvie ni le bruit de cette guerre n'avaient pu distraire Antoine de ses plaisirs, ou plutôt il avait compris qu'il ne s'agissait que d'une cabale soulevée par les intrigues de sa femme. Une attaque hardie des Parthes le réveille enfin. La dureté et les exactions du gouverneur qu'il avait laissé en Syrie avaient amené une révolte; les Parthes appelés par la population et conduits par un fils de Labienus qui s'était réfugié à la cour de Ctésiphon, avaient envahi cette province et entamé l'Asie-Mineure. Au printemps de l'année 40, Antoine se rend à Tyr, la seule ville de Phénicie où ils ne sont pas encore entrés; des lettres de Fulvie qui l'y attendaient lui apprennent la fin de la guerre de Pérouse et la fuite de tous ses amis. Il devient nécessaire de compenser l'effet produit par cet échec, en reparaissant avec des forces considérables sur les côtes de l'Italie. Remettant donc à l'habile Ventidius le soin de tenir tête aux Parthes, il fait voile, avec deux cents vaisseaux que Chypre et Rhodes lui donnent, pour Athènes, où il trouve Fulvie. L'entrevue des deux époux est un échange d'amères et légitimes récriminations, l'une sur le séjour à Alexandrie, l'autre sur la folle guerre de Pérouse. Cependant les événements se précipitent en Occident où Octave avait pris possession de la Gaule. Il faut se hâter d'arrêter cette fortune croissante, Antoine, laissant dans Sicyone Fulvie malade de chagrin et de honte, s'entend avec le pompéien Domitius, qui lui ouvre passage à travers la mer d'Ionie, et commence les hostilités par le siège de Brindes. En même temps, il engage Sextus Pompée à attaquer l'Italie méridionale : déjà Rhegium est bloqué, les troupes pompéiennes arrivent devant Consentia, et la Sardaigne avait fait défection.

40 av. J.C.

Le traité de Brindes

Octave parait en sérieux danger, mais il tire une grande force de cette réunion contre lui d'hommes qui la veille se combattaient. Tandis que le camp ennemi allait renfermer un fils de Pompée, un triumvir et un des meurtriers de César, il reste le seul représentant du principe nouveau auquel tant d'intérêts s'étaient déjà ralliés et tel est l'avantage des situations nettes, même en politique, que cette menaçante coalition est au fond peu redoutable. Le souvenir des combats de Philippes est encore trop vivant dans l'esprit des vétérans de l'armée triumvirale pour qu'ils veuillent se battre les uns contre les autres. Ils forcent leurs chefs à traiter, et Cocceius Nerva, ami des deux triumvirs, ménage un accommodement, les conditions en seront arrêtées par Pollion et Mécène, et la mort de Fulvie en hâte la conclusion. Antoine fait tuer un conseiller de sa femme, qui avait été le principal instigateur de la guerre de Pérouse, et, comme preuve de son désir d'établir une bonne paix, il livre à son collègue les lettres d'un lieutenant d'Octave dans la Narbonnaise, Salvidienus, qui offrait de lui amener ses troupes. Appelé sous un prétexte à Rome, le traître y fut mis à mort. Un nouveau partage du monde romain donne l'Orient jusqu'à la mer Adriatique à Antoine, avec l'obligation de combattre les Parthes, l'Occident à Octave, avec la guerre contre Sextus : Scodra (Scutari), sur la côte illyrienne, marque la commune limite. Ils laissent l'Afrique à Lépide, et conviennent que, quand ils ne voudront pas exercer eux-mêmes le consulat ils y nommeront tour à tour leurs amis. Octavie, soeur du jeune César, et déjà veuve de Marcellus, épouse Antoine. Elle venait de donner le jour à celui qui est peut-être l'enfant prédestiné de la IVe églogue de Virgile, à ce Marcellus, glorieux rejeton de Jupiter, que le poète immortalisera au VIe livre de l'Enéide (40 av. J.C.)1. Les amis de la paix espèrent que cette jeune femme, respectée de tout le peuple et tendrement aimée de son frère, saurait, par ses vertus, fixer Antoine et conserver l'union entre les deux maîtres du monde romain (40 av. J.C.)2.

Les triumvirs reviennent à Rome pour célébrer cette union. Les fêtes sont tristes, car le peuple manque de pain, Sextus, qui n'avait pas été compris dans le traité de Brindes, continue à intercepter les arrivages. Rien ne passe et les négociants n'osent plus quitter les ports de Smyrne, d'Alexandrie, de Carthage et de Marseille. A l'exemple des soldats, la foule demande la paix à grands cris. Un édit, qui oblige les propriétaires à fournir 50 sesterces par tête d'esclave, et qui attribue au fisc une portion de tous les héritages, cause une nouvelle irritation. Les triumvirs seront poursuivis d'injures mais le peuple ne peut plus faire même une émeute : des vétérans se ruent sur la multitude et l'obligent à fuir, en laissant nombre de morts sur la place. Antoine se lasse le premier de ces cris et presse son collègue de traiter avec Pompée. Quelques mois auparavant, Octave avait épousé la soeur de Scribonius Libo, beau-père de Sextus, dans l'espoir que cette alliance ouvrirait les voies à un accommodement. Libo, en effet, s'interposa entre son gendre et les triumvirs. Mucia, mère de Sextus Pompée, représenta elle-même à son fils qu'assez de sang avait été versé dans cette malheureuse querelle : Sextus céda.

1. Properce (III,18) fait mourir Marcellus à vingt ans, ce qui mettrait sa naissance en 43, plus de deux ans avant la paix de Brindes et l'églogue de Virgile mais Servius (ad VI, 862) lui donne deux ans de moins : Il tomba malade, dit-il, dans sa seizième année, et mourut dans la dix-huitième. Je suis plus disposé à accepter le chiffre du savant commentateur que celui du poète. Il faut cependant reconnaître qu'il reste toujours de grandes difficultés au sujet de l'enfant prédestiné.

2. Cette même année, le tribun Falcidius fit passer la loi qui porte son nom et qui resta fameuse sous l'empire; elle défendait de disposer en legs de plus des trois quarts de son bien et assurait aux héritiers l'autre quart, la quarte falcidienne.

39 av. J.C.

Le traité de Misène

Ils s'abouchent tous les trois au cap Misène, sur une digue construite du rivage à la galère amirale et coupée en son milieu, de sorte que les négociateurs, séparés par un intervalle où passe la mer, peuvent discuter, sans craindre une surprise. Pompée a sa flotte derrière lui, les triumvirs leurs légions. Ceux-ci consentent à le laisser revenir à Rome, mais il demande à être reçu dans le triumvirat à la place de Lépide : la conférence est rompue. Pressé par son affranchi Menas, il allait regagner la Sicile et dénoncer de nouveau les hostilités, quand Libo et Mucia le ramènent à une seconde entrevue, où les conditions suivantes seront arrêtées. Sextus aura pour provinces la Sicile, la Corse, la Sardaigne et l'Achaïe, avec une indemnité de 15500000 drachmes. Il aura le droit de briguer, quoique absent, le consulat, et de faire administrer cette charge par un de ses amis. Les citoyens réfugiés près de lui pourront revenir à Rome et rentrer dans leurs biens; ceux qui ont été portés sur les listes de proscription n'en recouvreront que le quart; les meurtriers de César sont exclus de l'amnistie. Les gratifications réservées aux soldats des triumvirs seront accordées aux siens, et les esclaves réfugiés près de lui auront la liberté. De son côté, il purgera la mer des pirates, retirera ses garnisons des points qu'elles occupent sur les côtes d'Italie, et enverra le blé que la Sicile et la Sardaigne avaient coutume de fournir à Rome. Le traité sera confié à la garde des vestales.

Quand on voit les trois chefs franchir l'étroite barrière qui les sépare, et s'embrasser en signe de paix et d'amitié, un même cri de joie part de la flotte et de l'armée. Il semble que c'est la fin de tous les maux. L'Italie ne va plus craindre la famine, les exilés, les proscrits, retrouvent leur patrie. On annonce encore aux troupes qu'un mariage cimenterait l'union : la fille de Pompée est fiancée au neveu d'Octave. Puis les trois chefs se donnent des fêtes. Le sort désigne Pompée pour traiter le premier ses nouveaux amis. "Où souperons-nous ?" demande joyeusement Antoine."Dans mes carènes", répond Sextus, en montrant sa galère : mordante équivoque qui rappelle qu'Antoine possède à Rome, dans le quartier des Carènes, la maison du grand Pompée1. Au milieu du festin, Menas, assure-t-on, vient dire à l'oreille de Sextus : "Voulez-vous que je coupe les câbles, et je vous rends maître de tout l'empire ?" Il réfléchit un instant, puis répond : "Il fallait le faire sans m'en prévenir, Pompée ne peut trahir la foi jurée". Avant de se séparer, ils arrêtent la liste des consuls pour les années suivantes (39 av. J.C.).

Les deux paix de Brindes et de Misène ne seront qu'une trêve pour ceux qui les avaient signées, mais pour l'Italie, du Rubicon au détroit de Messine, elles marquent la fin des luttes sanglantes.

Après la paix de Misène, Octave et Antoine viennent un moment à Rome recevoir les témoignages de la joie populaire. L'un part bientôt pour aller soumettre quelques peuples gaulois révoltés, l'autre pour attaquer les Parthes. Antoine emporte un sénatus-consulte qui ratifie d'avance tous ses actes. Le sénat doit s'estimer heureux qu'un de ses maîtres lui eût demandé un décret, ce vote prouve son existence, dont on avait pu douter aux négociations de Misène, où il n'avait pas plus été question de lui que de Lépide. Les triumvirs cependant ne l'oublient pas, car ils font chaque jour de nouveaux sénateurs : ce sont des soldats, des barbares, même des esclaves, un de ceux-ci obtient la préture2. Il est vrai qu'on avait porté le nombre des préteurs à soixante-dix-sept. Quant au peuple, les jours de comices, il reçoit des ordres écrits et vote en conséquence.

1. Plutarque, Antoine, 55; Appien, Bell. civ., V, 73. Des précautions analogues à celles dont on usait au moyen âge dans les entrevues de princes rivaux furent prises pour ces fêtes. Antoine et Octave s'y rendirent avec des armes cachées. (Id., ibid.)

2. Son élection causa cependant un tel scandale, que les triumvirs, après l'avoir affranchi le firent jeter du haut de la roche Tarpéienne. (Dion, XLVIII, 34).

39-38 av. J.C.

Sextus Pompée

Le traité de Misène est inexécutable. Il ne se pouvait pas qu'Octave laisse les approvisionnements de Rome et de ses légions, ainsi que le repos de l'Italie, à la merci de Pompée, qui, de son côté, rêve pour lui-même l'empire de Rome. En attendant, Sextus tient à Syracuse une cour brillante, un trident à la main, couvert d'un manteau qui rappelle la couleur des vagues, il se fait appeler le fils de Neptune, et il y a quelque droit, puisque le premier il avait prouvé aux Romains, qui se refusaient à le comprendre, quelle puissance donne l'empire de la mer. Mais, depuis dix ans qu'il avait quitté Rome et qu'il vivait à l'aventure, Pompée avait pris les habitudes d'un chef de bande plutôt que celles d'un général. Des esclaves, des affranchis, commandent ses escadres. Une voix libre s'élève-elle du milieu des nobles romains réfugiés auprès de lui, il s'en indigne comme d'une insolence. L'assassinat de Murcus avait découragé les plus dévoués, et beaucoup avaient saisi le prétexte de la paix de Misène pour l'abandonner. Brave de sa personne, il ne sait pas user de la victoire, et nous allons le voir perdre plusieurs fois de favorables occasions.

Les premiers torts viennent des triumvirs. D'abord, Antoine refuse de mettre Sextus en possession de l'Achaïe, sous prétexte que les Péloponnésiens lui doivent de grosses sommes dont il veut se faire payer, puis Octave répudie Scribonia, pour épouser Livie, alors enceinte de six mois, et qu'il force Tiberius Néron à la lui céder. A ces provocations, Sextus répond en réparant ses vaisseaux et en laissant la carrière libre aux pirates, presque aussitôt le prix des vivres augmente en Italie (38 av. J.C.).

Octave essaie d'entraîner ses deux collègues, Lépide accepte, mais emploie tout l'été à réunir des troupes et des navires. Pour Antoine, pressé par sa femme, il vient d'Athènes, où il avait passé l'hiver, chercher le jeune César à Brindes, et, ne l'y trouvant pas, il se hâte de retourner en Grèce, en l'invitant à conserver la paix. Tout le poids de la guerre retombe donc sur Octave. Heureusement, il avait négocié la trahison de l'affranchi Menas, qui lui livre la Corse, la Sardaigne, trois légions et une forte escadre. Il le reçoit avec de grandes marques d'estime, l'élève au rang de chevalier et lui donne le commandement de sa flotte, sous l'autorité supérieure de Calvisius Sabinus1.

L'affranchi prouvera, dès la première rencontre, son dévouement et son habileté. Il tient tête dans le golfe de Cumes à une flotte pompéienne et tue son chef, autre affranchi de Sextus. Octave tente de passer en Sicile, attaqué au milieu du détroit, il eût laissé la victoire aux ennemis, si l'approche de Menas ne les avait forcés à rentrer dans Messine. Le combat est à peine terminé, qu'une tempête détruit presque en entier sa flotte mais Sextus ne sait pas profiter de cet avantage, et Agrippa arrive.

1. Appien, Bell. civ., V, 81-4. Appien donne à Menas le nom de Menodoros, que l'ancien esclave avait peut-être pris après son affranchissement. (Dion, XLVIII, 46.)

37 av. J.C.

Agrippa

Ce grand homme de guerre, qui venait de pacifier l'Aquitaine et de franchir le Rhin comme César, prend en main la conduite des opérations. Au lieu de précipiter les coups, il veut les assurer en ne donnant rien au hasard. Octave a un bon port dans la mer Supérieure, mais pas un dans la mer Tyrrhénienne qui soit à proximité de la Sicile. Agrippa crée le Port Jules par la jonction du lac Lucrin au lac Averne et de tous les deux à la mer1, puis il construit une flotte, et par de continuels exercices, il forme des matelots et des légionnaires qui rappellent pour l'habileté les vieilles phalanges républicaines.

1. Dion, XLVIII, 50; Strabon, V, 2.14. Agrippa avait pris, le 1er janvier 57 av. J.C., possession du consulat. Il fit abattre la sombre forêt qui enveloppait le lac Averne, mais le port ne servit guère qu'un demi-siècle.

36 av. J.C.

Nouvel accord entre Antoine et Octave

Au printemps de l'année suivante (36 av. J.C.), Octavie ramène encore son époux à Tarente, et, comme elle n'y trouve pas son frère, elle va au devant de lui et l'entraîne vers cette ville, avec Mécène et Agrippa. L'entrevue a lieu sur les bords du Bradanus, entre Tarente et Métaponte. Durant plusieurs jours on voit les deux triumvirs se promener sans gardes et se prodiguer les marques d'une confiance qui ne trompe personne ni eux-mêmes. Ils dépouillent Sextus du sacerdoce et du consulat et prorogent pour cinq ans leur autorité triumvirale, un fils d'Antoine et de Fulvie, Antyllus, est fiancé à la fille d'Octave et de Scribonia, Julie, et de mutuels présents scellent cette amitié tant de fois renouvelée : Antoine donne à son collègue cent vingt vaisseaux en échange de vingt mille légionnaires, et part pour la Syrie.

36 av. J.C.

La défaite de Sextus

Sextus Pompée
Aureus de Sextus Pompée
Cabinet des médailles

Aussitôt après le départ d'Antoine, la guerre est reprise avec vigueur. Une puissante flotte sort du nouveau port creusé par Agrippa, et selon l'usage, d'imposantes cérémonies religieuses appelèrent sur elle la protection divine, comme nous bénissons nos bâtiments quand ils quittent le chantier. Après que tous les navires se furent rangés en face des autels élevés au rivage, les prêtres, montés sur des canots avec les victimes dont la mort allait racheter la vie des marins, firent trois fois le tour de la flotte. Les chefs de l'armée suivaient, en demandant aux dieux de détourner des vaisseaux les présages sinistres pour les diriger sur les victimes. Celles-ci immolées, les prêtres jetèrent une partie des chairs dans la mer, comme offrandes aux divinités marines, et brûlèrent le reste sur les autels en l'honneur des dieux du ciel. Durant le sacrifice, l'armée faisait entendre de pieuses acclamations.

Agrippa fait décider qu'on attaquerait la Sicile par trois points : Lépide, qui allait enfin arriver d'Afrique, par Lilybée, Statilius Taurus1, le commandant des galères qu'Antoine avait cédées, par le promontoire Pachynum, Octave, par la côte septentrionale2. Les trois flottes partirent en même temps mais celle que montait Octave fut battue, dans l'étroit canal entre Caprée (Capri) et l'île des Sirènes, d'une violente tempête qui gagna la mer d'Ionie et empêcha Taurus de quitter le port de Tarente. Lépide seul peut débarquer et mettre le siège devant Lilybée. Octave envoie Mécène à Rome pour prévenir les troubles que le bruit de cet échec pourrait exciter, et visite tous les ports où ses vaisseaux avaient cherché un refuge, afin de réparer promptement le dommage. S'il ne possède pas le génie militaire de son oncle, il a sa persévérance. "Je saurai bien vaincre en dépit de Neptune", dit-il, et, pour le punir, il défend qu'on amène sa statue aux jeux du cirque. Sextus, au contraire, confiant dans la protection du dieu, dont il porte les couleurs et le trident, laisse faire la tempête. Il oublie qu'en certains cas la meilleure manière de se défendre est d'attaquer, et, au lieu de poursuivre les débris d'Octave, ou de tenter en Italie des descentes que le mécontentement général aurait favorisées, il concentre sa flotte à Messine, comme si les monstres océaniens autrefois redoutés, Charybde et Scylla, allaient défendre pour lui l'entrée du détroit.

En un mois, Octave remet sa flotte en état. Sextus avait fortifié la plus importante des îles Eoliennes, Lipara, excellente station navale, pour défendre les approches du détroit de Messine et couvrir la côte septentrionale de la Sicile. Agrippa s'en empare, dans le même temps, Octave, de l'autre côté du détroit, jette trois légions en Sicile près de Tauromenium. Un échec essuyé par la flotte de Lépide est balancé par une victoire navale d'Agrippa en vue de Myles, mais une nouvelle défaite d'Octave sur la côte orientale le rejette en Italie. Il avait couru les plus grands périls, ayant erré une nuit entière sur une barque, sans un garde, sans un serviteur. Ce général, toujours malade ou malheureux les jours de bataille, n'en gardait pas moins la confiance des soldats : l'ombre de César le protégeait.

Les légions qu'il avait laissées devant Tauromenium, sous la conduite de Cornificius, courent les plus grands dangers : Pompée intercepte par mer leurs convois, et par terre sa cavalerie cerne le camp. Cornificius se décide à battre en retraite par des chemins impraticables, où les laves de l'Etna encore brûlantes avaient tari les sources. Il veut atteindre la côte septentrionale dont Agrippa, après sa victoire, avait occupé plusieurs points; il accomplit ce mouvement difficile avec une fermeté qui lui fait beaucoup d'honneur et lui vaudra plus tard le privilège de retourner chez lui porté sur une chaise curule, chaque fois qu'il soupera hors de sa maison.

Au moment où il opère sa jonction avec trois légions envoyées à sa rencontre, Agrippa s'empare de Tyndaris, excellente position d'où, d'un côté, il tient la main à Lépide, maître enfin de Lilybée, et, de l'autre, il menace Messine. Le dénouement approche : Octave descend encore une fois en Sicile avec le reste de ses troupes, réunies cette fois en une masse de vingt et une légions, vingt mille cavaliers et cinq mille archers ou frondeurs, qui s'assemblent entre Myles et Tyndaris, où Lépide était arrivé. Pompée occupe fortement l'angle nord-est de la Sicile, de Myles à Tauromenium, avec Messine pour quartier général, et il avait fortifié tous les défilés qui donnent accès dans cet immense camp retranché. Un mouvement d'Agrippa lui ayant fait croire que la flotte césarienne se portait sur le cap Pélore, il abandonne ses postes de l'ouest, dont Octave aussitôt s'empare, et les triumvirs peuvent commencer leur mouvement sur Messine. Menacé dans son repaire par deux armées formidables, Pompée refuse le combat sur terre. Mais il doit se hâter de frapper un coup décisif, car l'argent et les vivres lui manquent; il se décide à tenter la fortune sur l'élément qui l'avait jusqu'alors protégé.

Chaque flotte compte trois cents voiles; le choc aura lieu entre Myles et Naulocque, à la vue des deux armées rangées en bataille sur le rivage (3 septembre 36). L'action sera meurtrière et le succès longtemps incertain : Agrippa, comme le premier consul qui vainquit les Carthaginois sur mer, avait armé ses navires de harpons pour arrêter les vaisseaux ennemis, plus rapides que les siens, et les forcer à recevoir l'abordage3. Quand Sextus voit la victoire pencher du côté des octaviens, il éteint le fanal de sa galère amirale, jette à la mer son anneau, ses insignes de commandement et prend la fuite avec dix-sept vaisseaux. Messine est en état de soutenir un long siège, et il a encore deux armées dans l'île, l'une près de Lilybée, l'autre vers Naulocque : il les laisse sans ordre. Vrai chef de pirates, il débanque un moment sur la côte du Bruttium pour piller le temple de Junon Lacinienne, et de là fait voile vers l'Asie, comptant réclamer d'Antoine le prix du service qu'il avait, dans la guerre de Pérouse, rendu à la mère du triumvir. A Lesbos, il apprend la malheureuse issue de l'expédition contre les Parthes et croit l'occasion favorable de relever sa fortune aux dépens de celle du maître chancelant de l'Asie. Il prend aisément plusieurs villes, mais des négociations qu'il ouvre avec les rois du Pont et des Parthes le feront abandonner de ses derniers amis. Son beau-père même, Scribonius Libo, le quitte, forcé quelque temps après de se livrer lui-même, il sera mis à mort dans Milet par un officier d'Antoine (35 av. J.C.)4.

1. En 1875, dans les terrains qui s'étendent, sur l'Esquilin, entre les ruines dites le temple de Minerva Medica et la porta Maggiore, on a trouvé une vaste galerie souterraine dont les parois sont percées d'une multitude de loculi, où de petites urnes en terre cuite contenaient le cineri della legione interminabile dei servi e dei liberti della gente Statilia. C'était le tombeau des Statilius Taurus et de leur familia, affranchis et esclaves. Sur ces parois court aussi une bande, large de 0m,38, couverte des plus belles peintures qu'on ait depuis longtemps découvertes sur le sol de Rome. Elles racontent la légende d'Enée, plus que jamais nationale à Rome depuis César, mais différente eu certains points de celle que Virgile allait consacrer.

2. Menas n'était plus au service d'Octave. Après l'entrevue de Tarente, il était retourné à Sextus, une troisième trahison le ramena peu de temps après à Octave, qui le reçut encore, mais sans lui donner de commandement.

3. Le harpon d'Agrippa était une pièce de bois, longue de 5 coudées (2m,30), garnie de bandes de fer et terminée, à ses extrémités, par deux anneaux, dont l'un portait un fort crochet de fer, l'autre des cordages à l'aide desquels une machine attirait le harpon, lorsque, lancé par une catapulte, il avait accroché un vaisseau ennemi. (Appien, Bell. civ., V, 116.).

4. Appien, Bell. civ., V, 134-144, et Strabon, III, 141. Dion le fait mourir à Midée en Phrygie.

36 av. J.C.

La déchéance de Lépide

Les huit légions que Sextus Pompée avait abandonnées s'étaient réunies dans Messine, que Lépide assiège, mais leurs chefs ne cherchent qu'une occasion de traiter. Ils demandent au triumvir, pour passer sous ses drapeaux, d'accorder à leurs soldats, comme aux siens, le pillage de la ville qui leur avait donné un refuge. Malgré l'opposition d'Agrippa, Lépide y consent, et durant toute une nuit la malheureuse cité est mise à sac et à pillage par ses défenseurs et par ses ennemis. Lépide se trouve alors à la tête de vingt légions. Il se persuade qu'avec de telles forces il lui serait aisé de prendre une position plus haute que celle qu'on lui avait faite depuis le commencement du triumvirat. Dans une conférence avec Octave, il parle fièrement et prétend ajouter la Sicile à son gouvernement : Octave lui reproche ses lenteurs calculées, ses secrètes négociations avec Sextus, et ils se séparent, disposés à recommencer une autre guerre civile. Octave connaissait le peu d'affection des troupes pour son rival, il ose se présenter dans leur camp, sans armes et sans gardes; déjà il les harangue, lorsque Lépide, accourant avec quelques soldats dévoués, le chasse à coups de flèches. Mais la fidélité est ébranlée, plusieurs légions viennent se ranger sous les drapeaux d'Octave, quand il s'approche avec son armée, et Lépide faillit être tué en s'opposant à la désertion qui devient générale. Il est contraint de venir se jeter aux pieds de son ancien collègue et de lui demander la vie. Octave est assez fort pour n'être plus cruel, il le relègue à Circeii en lui laissant ses biens et sa dignité de grand pontife. Lépide y vécut vingt-trois ans.

36 av. J.C.

L'ovation donnée à Octave

Depuis la déposition de Lépide, Octave a quarante-cinq légions, vingt-cinq mille cavaliers, près de quarante mille hommes de troupes légères, et six cents vaisseaux portent ses enseignes. Mais le lendemain de la victoire est plus à craindre que le jour du combat, pour les chefs révolutionnaires. Les soldats, sentant leur force, demandent impérieusement les mêmes récompenses qu'après la bataille de Philippes. Il leur promet des couronnes, des armes d'honneur; à leurs tribuns, à leurs centurions, il donnera la robe prétexte; il les fera sénateurs de leurs villes. "Toutes ces belles choses sont des jouets d'enfants", répondit le tribun Ofilius; "à un soldat il faut de l'argent et des terres". Octave ne parut pas s'offenser de cette liberté, mais, la nuit suivante, le tribun disparut. Au reste, il distribue vingt mille congés et des gratifications pour lesquelles la Sicile seule fournit 1600 talents, chaque soldat reçoit 500 drachmes. Après avoir réglé l'administration de la Sicile et envoyé Statilius Taurus en Afrique, pour prendre possession de cette province, il revient à Rome; le sénat le reçoit aux portes de la ville; le peuple, qui voit renaître soudainement l'abondance, l'accompagne au Capitole, couronné de fleurs. On veut le combler d'honneurs. Commençant déjà son rôle de désintéressement et de modestie, il n'accepte que l'inviolabilité tribunitienne, l'ovation et une statue d'or. On propose encore de lui donner la dignité de grand pontife qui serait enlevée à Lépide; il refuse, pour ne pas violer la loi qui déclare cette charge à vie.

36 av. J.C.

Sage administration d'Octave

César s'était perdu en affichant tout haut son mépris pour ces hypocrisies politiques qui prêtent la vie à des morts. Octave accepte comme tout le monde le mensonge encore aimé, que la république dure. Le second triumvirat était devenu, en vertu d'un plébiscite, une magistrature légale, à la différence du premier, qui n'avait été qu'une association secrète de trois hommes puissants. C'est de cette légalité qu'Octave se montre le scrupuleux observateur. Avant de rentrer dans la ville, en dehors du pomoerium, car un imperator ne peut pas haranguer au Forum, il lit un discours dans lequel il rend compte au peuple de tous ses actes, et il en fait distribuer des copies. Il y invoque la nécessité comme excuse des proscriptions; il promet, pour l'avenir, la paix, la clémence, et, en preuve de sa modération nouvelle, il fait brûler publiquement des lettres écrites à Sextus Pompée par plusieurs grands personnages. Afin de montrer que les besoins seuls de la guerre et non un esprit de rapine l'avaient obligé à lever tant d'or, il supprime plusieurs impôts et fait aux débiteurs de l'Etat et aux publicains une remise des arrérages dus par eux au trésor. Enfin il déclare qu'il abdiquerait aussitôt qu'Antoine aurait terminé sa guerre contre les Parthes. En attendant, il rend aux magistratures urbaines leurs anciennes attributions, afin qu'on ne puisse douter de la sincérité de ses promesses, et il ne veut au bas de sa statue d'autre inscription que celle-ci : "Pour avoir, après de longues tourmentes, rétabli la paix sur terre et sur mer".

Son administration énergique remet tout à sa place dans la péninsule : Sabinus en chasse les bandits, les esclaves qui s'étaient échappés à la faveur des troubles sont saisis et rendus à leurs maîtres, ou mis à mort quand ils ne sont pas réclamés; plusieurs cohortes de gardes de nuit qu'il organise poursuivent dans Rome les malfaiteurs; et, en moins d'une année, la sécurité, depuis si longtemps perdue, se retrouve dans la ville et dans les campagnes. Enfin donc, Rome est gouvernée. Au lieu de magistrats, n'usant de leurs charges que dans l'intérêt de leur ambition et de leur fortune, elle a une administration vigilante, qui se préoccupe du bien-être et de la sûreté des habitants. Aussi les villes d'Italie, sauvées de la famine par sa victoire et rendues au repos par l'ordre qu'il met en tout, bénissent cette autorité bienfaisante; déjà quelques-unes plaçaient l'image d'Octave parmi les statues de leurs dieux protecteurs.

36 av. J.C.

Ventidius

Après le traité de Brindes, Antoine était resté à Athènes, auprès d'Octavie, veillant à la fois, au milieu des fêtes, sur les événements d'Italie et sur les affaires d'Orient. Les Parthes sont peu redoutables hors de leurs plaines immenses. Sur le sol accidenté de la Syrie et de l'Asie Mineure, leur cavalerie n'avait pu tenir contre l'infanterie romaine, et les lieutenants d'Antoine avaient remporté partout d'éclatants avantages. Sosius les avait chassés de la Syrie; Canidius, vainqueur des Arméniens et des gens d'Albanie et d'Ibérie, leurs alliés, avait porté ses enseignes jusqu'au pied du Caucase. Mais les plus beaux succès revenaient à Ventidius, cet Asculan que, dans la guerre sociale, le père du grand Pompée avait conduit captif derrière son char de triomphe. Il avait battu, en Cilicie, les Parthes et Labienus, qui fut tué dans sa fuite. Une nouvelle armée parthique avait eu le même sort; son chef, Pacorus, était aussi resté sur le champ de bataille, et les Parthes avaient été chassés au delà des frontières de l'empire. Ventidius n'avait cependant osé les poursuivre, dans la crainte peut-être d'exciter la jalousie de son chef, mais, pour leur fermer la route de l'Asie Mineure, il s'était arrêté au siège de la forte place de Samosate, en Commagène, dont le roi, Antiochus, avait livré passage aux Parthes.

36 av. J.C.

Les affaires d'Orient

En l'honneur de ces succès, Antoine donne, dans Athènes, des jeux magnifiques, où il se montre avec les attributs d'Hercule. Les Athéniens, qui déjà avaient épuisé pour lui toutes les sortes d'adulations, ne sauront trouver, durant ces fêtes, d'autre flatterie nouvelle, que de lui offrir la main de Minerve, leur protectrice. Il accepte, en exigeant, comme dot de la déesse, 1000 talents. "Quand ton père, le puissant Jupiter, épousa ta mère Sémélé", disaient les malheureux pris au piège, "il ne demande pas qu'elle lui apporte de patrimoine. - Jupiter est riche", répond le triumvir, "et moi je suis pauvre". Cependant, réveillé par les victoires de ses lieutenants, Antoine se montre un instant en Asie, au siège de Samosate, dont il enlève la conduite à Ventidius, en le renvoyant triompher à Rome. Antiochus lui avait offert, à son arrivée, 1000 talents comme rançon de la ville; le triumvir est heureux d'en obtenir 300 pour s'éloigner. Il revient encore à Athènes, laissant Sosius en Syrie.

Ce général aura fort à faire avec les Juifs. L'agent de tous les troubles, dans ce petit royaume, est le ministre d'Hyrcan, l'Iduméen Antipater. Nommé par César procurateur de la Judée et soutenu par son fils Hérode, tétrarque de Galilée, il avait conçu le projet d'enlever le trône à la famille des Maccabées. Les Parthes le chassèrent et remplacèrent le faible Hyrcan par son neveu Antigone; mais Hérode, réfugié à Rome, y gagna la faveur d'Antoine, qui le fit reconnaître, par le sénat, roi des Juifs, pour l'opposer au protégé des Parthes. Sosius, chargé de soutenir le nouveau roi, prend d'assaut Jérusalem, et le dernier représentant de l'héroïque famille des Maccabées, traîné à Antioche, y est battu de verges et décapité. Hérode prend sans obstacle possession du trône, où il croit s'affermir en épousant Mariamne, l'héritière de la dynastie qui vient de finir (37 av. J.C.).

36 av. J.C.

Cléopâtre et Antoine

En quittant, pour la dernière fois, Tarente et l'Italie (36 av. J.C.), Antoine y laisse Octavie et ses enfants. Il est décidé à prendre enfin lui-même la conduite de la guerre contre les Parthes. Mais à peine a-t-il touché le sol de l'Asie que sa passion pour Cléopâtre se réveille plus insensée que jamais. Il la fait venir à Laodicée, reconnait les enfants qu'il avait eus d'elle, Alexandre et Cléopâtre, et donne au premier le titre de roi des rois, comme s'il lui réservait, pour héritage, les royaumes qu'il allait conquérir. Les ennemis de Rome ne devaient pas faire seuls les frais de sa générosité. Cléopâtre, fidèle à la politique immuable de tous les maîtres intelligents de l'Egypte, fait ajouter à son royaume ce que les Pharaons et les Ptolémées, ont toujours convoité, la Phénicie, la Coelésyrie, Chypre, avec une partie de la Judée et de l'Arabie, et toute la Cilicie Trachée, c'est-à-dire presque tout le littoral du Nil à l'Asie-Mineure. Ces pays sont, pour la plupart, des provinces romaines.

36-35 av. J.C.

La guerre contre les Parthes

Cicéron
Octave
Rome, Musée du Capitole

Antoine a alors treize légions, présentant un effectif de soixante mille hommes, dix mille cavaliers et trente mille auxiliaires, principalement fournis par l'Arménien Artavasde (Artavesdès), ennemi d'un autre Artavasde, roi de la Médie Atropatène. L'Asie tremble au bruit de ces préparatifs. Jusque dans la Bactriane, jusque dans l'Inde, on parle de l'immense armée des guerriers de l'Occident et la division est parmi ses ennemis ! Une nouvelle révolution avait ensanglanté le trône de Ctésiphon. Au récit de la mort de son fils Pacorus, Orodès, tombé dans un profond abattement, avait désigné Phrahate comme son successeur. Celui-ci, impatient de régner, avait tué son père et tous ses frères. Plusieurs nobles, menacés par lui, s'étaient enfuis, et Antoine, renouvelant, en faveur du plus considérable d'entre eux, Monaesès, la générosité d'Artaxerxés envers Thémistocle, lui avait donné trois villes pour son entretien.

Du mont Ararat, point culminant de l'Arménie, descendent deux chaînes de montagnes qui enveloppent l'immense bassin où coulent le Tigre et l'Euphrate. L'une couvre de ses hauteurs la Syrie et la Palestine; l'autre la Médie, la Susiane et la Perse. De la première se détache, au nord, le Taurus, qui se prolonge jusqu'à l'extrémité de l'Asie Mineure; de la seconde, les montagnes qui forment, à l'est, la rive méridionale de la mer Caspienne. Pour arriver à Ctésiphon, placé sur le Tigre, il y a donc deux routes : l'une, plus courte, fait traverser les plaines arides de la Mésopotamie, c'est celle de Crassus; l'autre, plus longue, par les montagnes de l'Arménie et de la Médie Atropatène, tourne ces solitudes brûlantes et conduit l'infanterie romaine, par un terrain favorable à sa tactique, vers Ecbatane et Ctésiphon, au coeur même de l'empire. C'est celle-ci que choisit Antoine. La saison est déjà trop avancée quand il entre en campagne; il aurait dû prendre ses quartiers d'hiver en Arménie, pour y faire reposer ses troupes, fatiguées d'une marche de 8000 stades, et, aux premiers jours du printemps, avant que les Parthes aient quitté leurs cantonnements, il aurait aisément fait la conquête de la Médie; mais, pressé du désir de retrouver Cléopâtre, il continue d'avancer pour terminer promptement la guerre.

Trois cents chariots portent toutes ses machines, parmi lesquelles on voit un bélier long de 80 pieds. Retardé par ce lourd attirail, Antoine se décide à le laisser derrière lui, sous l'escorte d'une division, et pénètre jusqu'à Phrahate, à peu de distance de la mer Caspienne. Il reconnait la faute qu'il avait faite d'abandonner ses machines, en voyant toutes ses attaques échouer devant cette place, plus encore en apprenant que Phrahate avait surpris le corps qui les gardait, tué dix mille hommes et brûlé le convoi. Artavasde, découragé par cet échec, se retire avec ses Arméniens. Pour relever le courage de ses troupes, Antoine, avec dix légions, va chercher l'ennemi, le rencontre à une journée de son camp, le met en fuite et le poursuit longtemps. Mais quand, revenus sur le champ de bataille, les légionnaires n'y trouvent que trente morts, cette victoire, que tout à l'heure ils croyaient si grande, leur parait être à peine une escarmouche, et, comparant le résultat avec l'effort qu'il avait coûté, ils tombent dans le découragement. Le lendemain, en effet, l'ennemi revient aussi hardi, aussi insultant que la veille. Pendant cette affaire, une sortie des assiégés avait jeté l'effroi dans le camp romain; les trois légions laissées dans les lignes avaient fui; à son retour, Antoine les fait décimer.

L'hiver approche : s'il est à redouter pour les Romains, qui déjà manquent de vivres, Phrahate craint de ne pouvoir, durant les froids, garder ses Parthes sous la tente. Il fait des ouvertures qu'Antoine s'empresse d'accepter : les légions doivent lever le siège, et le roi s'engage à ne pas les inquiéter dans leur retraite. Pendant deux jours la marche est tranquille; le troisième, les Parthes attaquent en un endroit qu'ils croient favorable. Mais un Marse, longtemps leur prisonnier, avait averti le triumvir : ses troupes étaient en bataille, et l'ennemi est repoussé. Les quatre jours suivants seront comme les deux premiers; le septième, l'ennemi se montre de nouveau. Les légions sont formées en carré, et les troupes légères, répandues sur les ailes et à l'arrière-garde, tiennent l'ennemi à distance. Malheureusement le tribun Gallus, après avoir poussé quelque temps l'ennemi, s'opiniâtre dans une position où il est entouré : trois mille hommes avaient déjà péri, lorsqu'on put le dégager. Depuis ce moment les Parthes, enhardis par le succès, renouvèleront chaque matin leurs attaques, et l'armée n'avancera qu'en combattant. Dans le péril, Antoine retrouve les qualités qui lui avaient valu autrefois l'amour des troupes; brave, infatigable, il anime par son exemple, durant l'action, l'ardeur des siens, et le soir il parcourt les tentes, prodiguant aux blessés les secours et les consolations. "O retraite des Dix Mille !" s'écria-t-il plus d'une fois en pensant avec admiration au courage heureux des compagnons de Xénophon. Enfin, au bout de vingt-sept jours de marche, pendant lesquels ils avaient livré dix-huit combats, les Romains atteignent la frontière de l'Arménie, au bord de l'Araxe dont ils embrassent pieusement la rive, comme le navigateur, échappé au naufrage, embrasse la terre où la tempête le jette. Leur route depuis Phrahate était marquée par les cadavres de vingt-quatre mille légionnaires !

Si le roi d'Arménie n'avait pas quitté sitôt le camp romain, la retraite aurait été moins désastreuse, parce que ses six mille cavaliers auraient permis de profiter des succès. Antoine ne lui adresse cependant aucun reproche, et ajourne sa vengeance, pour n'être pas forcé de retarder son retour auprès de Cléopâtre. Malgré un hiver rigoureux et des neiges continuelles, il précipite sa marche, et il perd encore huit mille hommes. Il atteint enfin la côte de Syrie, entre Béryte et Sidon, où Cléopâtre vient le rejoindre avec des vêtements, des vivres et des présents pour les officiers et les soldats.

Une occasion s'offre à lui de réparer sa défaite; Phrahate et le roi des Mèdes se querellent au sujet du partage des dépouilles, et le Mède irrité fait savoir qu'il est prêt à se réunir aux Romains avec toutes ses forces pour une nouvelle campagne. Cléopâtre empêche son amant de répondre à cet appel d'honneur et l'entraîne, à sa suite, dans Alexandrie.

Malgré cette retraite désastreuse, qui contraste avec les succès remportés cette même année par son collègue, Antoine envoie à Rome des messagers de victoire; mais Octave a soin que la vérité soit connue, bien qu'en public il ne parle qu'avec éloge de l'armée d'Orient et qu'il fait décréter des fêtes et des sacrifices en son honneur. Aux jeux qu'on célèbre l'année suivante pour la mort de Sextus, il veut encore que le char d'Antoine paraisse avec une pompe triomphale, et, en signe de la cordiale entente qui existe entre eux, il fait placer sa statue dans le temple de la Concorde. C'est bien là l'homme qui avait toujours à la bouche le proverbe : "Hâte-toi lentement"; et cet autre : "Tu arriveras assez tôt, si tu arrives".

35 av. J.C.

Octavie

Octavie n'entre pas dans ces égoïstes calculs; elle essaie, au contraire, d'arracher son époux à l'influence fatale1 qui le mène à sa perte, et demande à son frère la permission de quitter Rome pour rejoindre Antoine. Il cède, voulant jusqu'au bout temporiser, ou dans la secrète espérance qu'un affront fait à sa soeur lui fournisse un prétexte de guerre et ôterait à son rival ce qui lui reste de popularité. Antoine est alors de retour en Syrie, où il fait les préparatifs d'une nouvelle expédition, en apparence dirigée contre les Parthes, en réalité contre le roi d'Arménie. Il apprend là que sa femme était déjà arrivée à Athènes; comme Octave l'avait prévu, il lui ordonne de ne pas aller plus loin.

Elle devine sans peine les motifs d'un message si offensant; cependant elle ne lui répond qu'en lui demandant où il désire qu'elle fasse passer ce qu'elle aurait voulu lui conduire elle-même. Ce sont des habits pour les soldats, un grand nombre de bêtes de somme, de l'argent et des présents considérables pour ses officiers et ses amis, enfin deux mille hommes d'élite couverts d'aussi belles armes que les cohortes prétoriennes. Les manèges de Cléopâtre rendent vains ces nobles efforts; elle affecte une profonde tristesse et un dégoût de la vie qui font craindre à Antoine une résolution désespérée : il n'ose briser sa chaîne; et elle, pour qu'il ne puisse pas lui échapper, et de ne pas faire cette année l'expédition de Médie (35 av. J.C.).

Au retour d'Octavie à Rome, son frère lui ordonne de quitter la demeure de cet indigne époux. Elle refuse et continue d'élever avec ses enfants ceux d'Antoine et de Fulvie, en leur donnant les mêmes soins, presque la même tendresse. Et, s'il arrive dans la ville quelque ami de son mari pour briguer une charge ou suivre une affaire particulière, elle le reçoit chez elle et lui fait obtenir de son frère les grâces qu'il sollicite. Mais cette conduite va contre son but. Le contraste de tant de vertu et d'injustice augmente contre Antoine la haine publique.

1. Horace a dit de Cléopâtre : Fatale monstrum (Od., I, XXXVII, 22).

34 av. J.C.

Expédition en Arménie et en Médie

En 34 av. J.C. Antoine fait une courte expédition en Arménie. Dellius l'y avait précédé, sous prétexte de demander pour un fils d'Antoine et de Cléopâtre la main d'une fille du roi Artavasde (Artavesdès), en réalité pour endormir la vigilance de ce prince. Antoine pénètre jusqu'à Nicopolis dans la petite Arménie et invite le roi à venir s'entendre avec lui sur l'expédition contre les Parthes. Malgré toutes les assurances, Artavasde craint quelque trahison; cependant, lorsqu'il apprend que le triumvir marche sur Artaxata, il espère conjurer l'orage en se rendant à l'invitation; il est saisi, chargé de chaînes d'or et traîné à Alexandrie, où Antoine entre en triomphe. Ce qui reste de chefs-d'oeuvre laissés en Asie par les proconsuls iront décorer la nouvelle capitale de l'Orient; toute la Bibliothèque de Pergame, deux cent mille volumes, y est portée.

A peu de temps de là, Antoine fait dresser, sur un tribunal d'argent, deux trônes d'or, l'un pour lui-même, l'autre pour Cléopâtre. Il la déclare reine d'Egypte et de Chypre, lui associe Césarion, et donne le titre de rois à Alexandre et à Ptolémée, les deux fils qu'il avait eus d'elle : au premier avec l'Arménie, la Médie et le royaume des Parthes, qu'il regarde déjà comme sa conquête; au second avec la Phénicie, la Syrie et la Cilicie; il assigne pour dot à leur soeur Cléopâtre, la future épouse de Juba II, la Libye voisine de la Cyrénaïque. Puis il présente les deux princes au peuple, Alexandre portant la robe médique et la tiare, Ptolémée revêtu du long manteau et du diadème des successeurs d'Alexandre.

Les nouveaux rois ne paraissent désormais en public qu'entourés d'une garde d'Asiatiques ou de Macédoniens. Antoine lui-même quitte la toge pour une robe de pourpre, et on le voit, comme les monarques de l'Orient, couronné d'un diadème, portant un sceptre d'or, avec le cimeterre au côté; ou bien, auprès de Cléopâtre, parcourir les rues d'Alexandrie, tantôt en costume d'Osiris, plus souvent en Bacchus, traîné sur un char, paré de guirlandes, chaussé du cothurne, une couronne d'or au front et le thyrse en main. Il a fait de ses légionnaires les serviteurs et les gardes de la reine : leurs boucliers portent son chiffre, et sur les monnaies on voit la double effigie d'Antoine et de Cléopâtre.

Un jour cependant il se souvient de Rome, et n'a pas honte de faire demander au sénat la confirmation de tous ses actes. Les consuls alors en charge, Domitius Ahenobarbus et Sosius, n'osent, quoique ses amis, donner lecture de ses folles dépêches.

33 av. J.C.

Agrippa, édile

Cestius
La pyramide de Cestius

Octave donne à l'Italie ce repos dont elle est affamée. Agrippa, pour avoir le droit de faire d'utiles innovations, accepte, par ordre d'Octave, lui consulaire et général tant de fois victorieux, la charge modeste de l'édilité (33 av. J.C.). Aussitôt il entreprend d'immenses travaux; les édifices de l'Etat seront réparés, les chemins reconstruits, des fontaines publiques ouvertes. Des aqueducs s'étaient écroulés, il les relève et en construit un nouveau, l'Aqua Julia.

Les égouts engorgés étaient devenus une cause d'insalubrité, il en visite, dans une barque, l'artère principale, et les fait nettoyer. Il ouvre au public cent soixante-dix bains gratuits et décore le Cirque de dauphins et de signaux en forme ovale qui marquent le nombre des courses1. Pour achever la réconciliation du peuple avec le triumvir (Octave), il célèbre des jeux qui dureront cinquante-neuf jours, et au théâtre il jette des billets qu'on allait échanger contre de l'argent, des habits ou d'autres dons. Déjà avant les fêtes il avait fait des distributions gratuites de sel et d'huile, et abandonné sur la place d'immenses quantités de denrées de toute sorte que la foule s'était partagées. Ce rude soldat croit à l'influence heureuse de l'art : il achète des tableaux pour les placer en des lieux publics, et, du temps de Pline, on conserve de lui un magnifique discours sur l'avantage qu'il y aurait à tirer les objets d'art de leur exil dans les villas des riches, pour les réunir en des expositions permanentes2. La pyramide de Cestius est de cette époque.

1. Il fallait accomplir, le premier, sept tours pour gagner le prix de la course. A chaque tour on abaissait un des sept dauphins et un des sept oeufs. Pline dit de Rome, à propos des égouts : urbe pensili, subtergue navigata (XXXVI, 24).

2. Dion (XLIX, 45) mentionne l'expulsion de Rome par Agrippa des astrologues et des magiciens et un sénatus-consulte interdisant de citer un sénateur en justice, pour brigandage. Ce passage a donné lieu à beaucoup de commentaires. Je crois qu'il y faut voir le commencement par Octave de la réforme achevée par Auguste et qui rendit les sénateurs justiciables seulement du sénat.

33 av. J.C.

Les expéditions militaires d'Octave

La gloire militaire ne manque pas à ce gouvernement préoccupé de l'intérêt public, et elle est acquise par des expéditions nécessaires. Si Octave parle d'une descente en Bretagne, c'est pour frapper les esprits que les guerres de César, de Pompée et d'Antoine aux extrémités du monde avaient laissés un souvenir incommensurable; il veut aussi, en laissant courir ces bruits belliqueux, se donner le prétexte d'entretenir des forces considérables. Il a déjà compris qu'au lieu de se lancer en de lointaines conquêtes, Rome doit soumettre les peuplades placés à ses portes; qu'il faut donner la sécurité à l'Italie et à la Grèce, en domptant les pirates de l'Adriatique et les remuantes tribus établies au nord des deux péninsules.

Après une courte apparition en Afrique, pour y consolider son pouvoir, il mène ses légions contre les Illyriens, se proposant d'éloigner ses soldats de l'Italie, où ils s'amollissent, de raffermir leur discipline dans une guerre étrangère et de les tenir prêts, sans fouler le peuple, pour la lutte inévitable avec Antoine. Les Japodes, les Liburnes, les Dalmates, seront écrasés. Au siège d'une place, courageusement défendue par les Japodes, ses troupes, un jour, s'enfuirent; il saisit un bouclier et s'avança, lui cinquième, sur le pont de bois qui conduisait à la muraille. En voyant le danger de leur général, les soldats revinrent en si grand nombre, que le pont se brisa; Octave fut grièvement blessé. C'était une réponse à ceux qui, durant la guerre civile, l'avaient accusé de lâcheté. Les Alpes ne laissent qu'une porte largement ouverte sur l'Italie du nord, celle que les Alpes Juliennes défendent si mal. Pour bien la garder, Octave ira, par delà ces montagnes, établir des garnisons dans la vallée de la Save, où il prendra la forte place de Sida : une partie des Pannoniens lui promet obéissance. Dans le Val d'Aoste, il réprime les brigandages des Salasses, et, s'il ne les dompte pas encore, il rend leurs incursions difficiles par la fondation de deux colonies qui deviennent Augusta Taurinorum et Augusta Praetoria (Turin et Aoste). En Afrique enfin, le dernier prince de la Maurétanie césarienne étant mort, il réunit ses possessions à la province.

32 av. J.C.

Rupture entre Antoine et Octave

Le portique d'Octavie
Le portique d'Octavie

Ainsi, des deux triumvirs, l'un donnait des pays romains à une reine étrangère, et l'autre accroissait le territoire de l'empire. Celui-là détournait sur Alexandrie les trésors, les chefs-d'oeuvre et les respects de l'orient; celui-ci, comme aux beaux jours de la république, décorait le Forum de grossières mais glorieuses dépouilles, et employait le butin fait sur les Dalmates à fonder le Portique et la Bibliothèque d'Octavie.

Cependant Antoine se plaint; le 1er janvier de l'année 32 av. J.C., le consul Sosius reproche en son nom à Octave d'avoir dépossédé Sextus, sans partager avec son collègue les provinces du vaincu, d'avoir distribué à ses soldats toutes les terres d'Italie, sans rien réserver pour les légions d'Orient. Il ajoute qu'Antoine était prêt à rendre au peuple les pouvoirs qui lui avaient été confiés, si l'autre triumvir lui en donnait l'exemple. Octave est alors absent de Rome; quelques jours après, il se rend au sénat, accompagné de soldats et d'amis armés sous leurs toges. Aux accusations du consul, il répond que Lépide, s'étant montré incapable et cruel, avait été justement réduit à une condition privée; que, si la Sicile et l'Afrique avaient été rattachées aux provinces occidentales, Antoine s'était attribué l'Egypte; qu'au reste il a de quoi dédommager ses soldats et lui-même avec les brillantes conquêtes qu'il avait faites en Asie; mais qu'il aime mieux prodiguer à Cléopâtre et aux enfants de cette reine les trésors et les provinces de Rome, dont il déshonore le nom par sa conduite et par sa double trahison envers Sextus et Artavasde (Artavesdès)1.

Sur cette déclaration, qui annonce une rupture, les deux consuls, amis d'Antoine, quittent Rome avec plusieurs sénateurs et vont rejoindre leur patron. Il est alors dans l'Arménie, dont il veut forcer les peuples à racheter leur roi en livrant ses trésors; mais les Arméniens avaient préféré proclamer le fils du prince prisonnier, Artaxias, qui malheureusement ne peut pas se défendre, et s'enfuit auprès du roi des Parthes Phrahate IV. Afin de s'assurer l'alliance du roi des Mèdes, Antoine lui donne une partie de l'Arménie, et fait épouser à la fille de ce prince son fils Alexandre. En retour, le roi mède rend les drapeaux enlevés aux légions durant l'expédition de l'an 36 av. J.C., et fournit au triumvir des cavaliers et un subside.

A la nouvelle des déclarations d'Octave dans le sénat, Antoine décide de combattre; il ordonne à Canidius, son lieutenant, de rassembler ses forces de terre, et quoi qu'on ait dit de sa mollesse et de son incurie, sans doute fort exagérées, il a encore seize légions prêtes à entrer en campagne. Il gagne promptement la ville d'Ephèse, où se réunissaient huit cents navires; la reine en avait donné deux cents avec 20000 talents et des vivres pour toute la durée de la guerre; mais elle l'avait suivi. En vain les amis d'Antoine, Domitius et Plancus, le pressent de la renvoyer dans son royaume. Elle veut surveiller son amant et prévenir tout raccommodement qui peut le ramener auprès d'Octavie; à force d'argent, elle gagne Canidius, et le vieux soldat persuade à son général que Cléopâtre, habituée aux plus grandes affaires, lui serait de meilleur conseil qu'aucun des rois qui suivent ses drapeaux.

1. Plutarque, Antoine, 55; Dion, L, 1-3. Il lui reprochait vivement aussi d'avoir reconnu Césarion pour fils de César et de l'avoir déclaré membre de la famille Julienne.

32 av. J.C.

Divorce entre Antoine et Octavie

On s'aperçoit bien vite de sa présence au ralentissement des préparatifs. Les fêtes recommencent. Tandis que de la Syrie au Palus-Méotide, et de l'Arménie aux rives de l'Adriatique, rois et peuples sont en mouvement pour réunir et transporter des provisions et des armes, Antoine et Cléopâtre vivent à Samos dans les festins et les jeux; les baladins, les joueurs de flûte, les comédiens, étaient accourus de l'Asie entière, en tel nombre qu'Antoine, pour récompense, leur donne toute une ville, la cité de Priène. A Athènes, la vie inimitable continue. Dans cette ville, Cléopâtre arrache enfin à Antoine l'acte de divorce avec Octavie; il le lui fait signifier à Rome. Elle obéit, et, emmenant encore avec elle les enfants de Fulvie, elle sort de cette maison d'où leur père la chassait. Elle pleure à la pensée que les Romains peuvent la regarder comme une des causes de cette guerre, et elle a droit de le croire; mais, entre ces deux ambitieux, l'injure de la noble femme est à peine un prétexte (32 av. J.C.). Comme elle, beaucoup pleurent, qui s'étaient habitués déjà à la paix qu'Octave faisait régner. Distrait de ses amours et de ses chants légers par le bruit des armes, le poète favori de Mécène s'écriait douloureusement : "O navire ! De nouveaux orages t'emportent sur les flots. Ah ! Que fais-tu ? Reste au port sur tes ancres. Ne vois-tu pas tes flancs dépouillés de leurs rames, et ton mât demi-brisé par les autans, et tes antennes qui gémissent ?... Si tu ne veux être le jouet des vents, prends garde, évite les flots qui battent les brillantes Cyclades." (Horace, Odes, I, XIV.)

32-31 av. J.C.

Les préparatifs de la guerre

Octave est troublé de la promptitude des préparatifs d'Antoine; les siens ne sont pas terminés, et toute l'Italie murmure contre de nouveaux impôts qui enlèvent aux citoyens le quart de leurs revenus, aux affranchis, possesseurs des 50000 drachmes, le huitième de leur fortune. Heureusement Antoine achève lentement ce qu'il avait commencé avec une activité qui rappelle l'ancien lieutenant de César. L'été s'écoule dans les fêtes, et la guerre se trouve forcément renvoyée à l'année suivante. Ce délai vaut à Octave un autre avantage, la défection de plusieurs personnages importants, qui, révoltés des hauteurs de Cléopâtre, reviennent en Italie. Parmi eux sont Plancus et Titius, tous deux consulaires. Plancus s'avise un peu tard que la reine lui avait fait jouer un rôle indigne, quand, dans un festin, il se présenta, malgré son âge, le corps peint d'azur, la tête couronnée de roseaux et traînant derrière lui une queue de poisson, pour jouer le rôle d'un dieu marin. Dans le sénat il invective dès son arrivée contre Antoine. "Il faut", lui dit malignement Coponius, "qu'Antoine ait fait bien des infamies la veille du jour où tu l'as quitté". Asinius Pollion se respecte davantage : comme Octave le pressait de marcher avec lui, Pollion refusa. "Les services que j'ai rendus à Antoine sont plus grands, mais ceux que j'ai reçus de lui sont plus connus; je ne puis donc le combattre, j'attendrai l'issue de la lutte et je serai le butin du vainqueur".

Octave apprend de Plancus que le testament d'Antoine était entre les mains des vestales; il l'enlève et lit au sénat les passages qui peuvent exciter le plus d'irritation. Antoine, admettant qu'il y avait eu union légale entre Cléopâtre et le dictateur, reconnaissait Césarion pour le fils légitime et l'héritier de César, de sorte qu'en prenant ce nom, Octave n'est qu'un usurpateur, et tous ses actes, depuis douze ans, sont des illégalités. Il renouvelait le don fait à la reine et à ses enfants de presque tous les pays qu'il avait en son pouvoir; enfin, abjurant sa patrie et ses ancêtres, il ordonnait, mourût-il au bord du Tibre, qu'on portât son corps à Alexandrie, dans le tombeau de Cléopâtre. Un sénateur, Calvisius, ajoute encore à la colère publique, en rapportant plusieurs traits de sa folle passion pour cette femme qui ne jure plus que par les décrets qu'elle rendrait bientôt au Capitole, et l'on ne doute pas qu'il ne veule lui donner Rome même, tandis qu'il ferait de la capitale de l'Egypte le siège de l'empire. Le peu d'amis qu'il conserve lui dépêchent un d'entre eux pour l'éclairer sur sa situation; Cléopâtre abreuve de dégoûts ce conseiller de la dernière heure, et le force de se retirer sans avoir pu parler en secret à Antoine. Silanus, l'historien Dellius, seront obligés de s'enfuir pour échapper aux embûches qu'elle leur tendait.

Quand Octave est prêt, il provoque un décret du sénat qui enlève à Antoine le consulat de l'année 31 av. J.C., et, vêtu en fécial, il se rend au temple de Bellone, où il accomplit les cérémonies en usage dans les anciens temps pour les déclarations de guerre. La reine d'Egypte est seule nommée. "Ce n'est pas Antoine ni les Romains que nous allons combattre", dit Octave, "mais cette femme, qui, dans le délire de ses espérances et l'enivrement de sa fortune, rêve la chute du Capitole et les funérailles de l'empire". Déclarer Antoine ennemi public, c'eût été d'ailleurs envelopper dans la proscription tous les Romains qu'il avait auprès de lui et son armée entière. Octave est trop prudent pour dire à seize légions qu'elles n'ont d'autre alternative que la victoire ou la mort. Au 1er janvier 31, il prend possession du consulat, et se donne comme collègue, à la place d'Antoine, le brave Valerius Messala, celui qui l'avait battu à Philippes. La veille, le triumvirat était expiré, et il n'en avait pas dénoncé le renouvellement. Ce n'est donc plus, disait-on, le triumvir qui va combattre pour sa cause, mais un consul du peuple romain, entouré des plus respectables personnages de l'Etat, qui marche contre le ministre d'une reine étrangère.

31 av. J.C.

La bataille d'Actium

Antoine passe l'hiver de 32-31 à Patras. Il est maître de la Grèce, où il avait réuni cent mille fantassins et douze mille chevaux. Les rois de Maurétanie, de Commagène, de Cappadoce et de Paphlagonie, un dynaste de Cilicie, un chef thrace, suivent en personne ses drapeaux. Le Pont, la Galatie, les Mèdes, les Juifs, un prince arabe et un chef lycaonien lui avaient envoyé des auxiliaires. Sa flotte compte cinq cents gros bâtiments de guerre, dont plusieurs sont à huit et dix rangs de rames, mais lourdement construits, mal dirigés, dégarnis de rameurs et de soldats de marine. Quand on représente à Antoine le mauvais état de son armement naval : "Qu'importent les matelots", disait-il; "tant qu'il y aura des rames à bord et des hommes en Grèce, nous ne manquerons pas de rameurs". Tous les Grecs ne sont cependant pas avec lui : Mantinée envoya aux césariens (Octave) un contingent qui combattra à la journée d'Actium. D'autres ont dû suivre cet exemple, car la commune misère de ces peuples ne leur avait pas donné des sentiments communs. Octave n'a que quatre-vingt mille fantassins, douze mille cavaliers et seulement deux cent cinquante vaisseaux d'un rang inférieur. Leur légèreté, l'expérience des marins et des soldats formés dans la guerre difficile contre Sextus, compensent et au delà l'infériorité du nombre.

Tandis qu'Octave se rend à Corcyre, Agrippa conduit la flotte à Méthone, sur les côtes du Péloponnèse, pour couper les convois qui arrivaient d'Egypte ou d'Asie et affamer cette multitude que la Grèce, trop pauvre, ne peut nourrir. La légèreté de ses bâtiments lui assure la liberté de ses mouvements, et, au voisinage d'une flotte qui semble formidable, il pénètre partout, jusque dans le golfe de Corinthe, où il enlève Patras, le quartier général d'Antoine, et l'île de Leucade, sentinelle avancée sur la mer d'Ionie. Cette guerre d'escarmouches fatigue déjà singulièrement l'ennemi; quand l'armée d'Octave débarque sur la côte d'Epire, non loin des légions antonines, les défections commencent, bien qu'Antoine eût fait devant ses troupes le serment d'abdiquer deux mois après la victoire. Domitius en donne le signal; Dejotarus, Amyntas, plus tard Philadelphos, suivront son exemple. Antoine se croit entouré de traîtres, et, sa cruauté se réveillant, il fait torturer, puis mettre à mort un chef arabe, Jamblique, et le sénateur Postumius. Il doute même de Cléopâtre, la soupçonne de vouloir l'empoisonner et la force de goûter avant lui de tous les mets qu'on leur servait : précaution dont la reine lui montre d'une terrible manière l'inutilité. Un jour qu'elle était venue au festin, une couronne de fleurs dans les cheveux, elle engage son amant à jeter une de ces fleurs dans la coupe où il buvait. Comme il porte le verre à ses lèvres, elle retient brusquement son bras, prend la coupe et la tend à un esclave qui la vide et tombe foudroyé. Antoine s'abandonne, plein d'amour et d'effroi, à l'étrange créature qui réunit en elle toutes les fascinations fatales.

Plusieurs combats partiels précéderont l'action décisive. Le roi de Maurétanie, Bogud, périt dans le Péloponnèse, et Nasidius est battu par Agrippa, qui dans une autre rencontre sur mer tue le Cicilien Tarcondimotos. Titius et Statilius Taurus feront, dans le même temps, éprouver un échec à la cavalerie d'Antoine. Cependant, peu à peu les deux armées se concentrent : celle d'Antoine à Actium, sur la côte d'Acarnanie, à l'entrée du golfe d'Ambracie; celle d'Octave en face, sur la côte d'Epire1. Antoine avait proposé à son rival de terminer leur querelle par un combat singulier, ou bien de se rendre à Pharsale avec toutes leurs forces et d'y décider à qui resterait l'héritage de César. Tous ses généraux, surtout Canidius, étaient de ce dernier avis.

Mais Cléopâtre veut que l'on combatte sur mer, pour que ses navires égyptiens puissent avoir part à la victoire, et, en cas de revers, assurer sa retraite. Sur terre, il eût fallu abandonner Antoine, ou s'engager en des périls qu'elle n'ose braver. Sans doute elle lui avait représenté que les échecs partiels qu'il avait subi, les défections qu'il voyait se multiplier, les difficultés qu'il trouve chaque jour plus grandes à nourrir en Grèce une nombreuse armée, doivent le décider à chercher un autre champ de bataille; que celui des deux adversaires qui se rendrait maître de la mer pourrait affamer l'autre2, et que le nombre, la force de ses navires, lui promettaient la victoire; qu'enfin, pour s'ouvrir le chemin d'Italie ou fermer à ses ennemis la route de l'Orient, surtout celle de l'Egypte qui, dans les mains d'un victorieux, serait une forteresse inexpugnable d'où l'on dominerait sans peine l'Afrique et l'Asie, une victoire navale était nécessaire. Ces considérations ont dû être mises en avant, car, sans elles, on ne saurait comprendre la conduite d'un homme à qui ses vices ne pouvaient avoir ôté toute son intelligence militaire.

Antoine cède; il place vingt mille légionnaires et deux mille archers sur ses galères, où, par les désertions et les maladies de l'hiver, les hommes manquent. Mais les légionnaires font à regret le service des vaisseaux; un chef de cohorte dont le corps était criblé de blessures, voyant passer Antoine, lui dit d'une voix affligée : "Eh ! Mon général, pourquoi vous défier de ces blessures et de cette épée, et mettre vos espérances dans un bois pourri ? Laissez les hommes d'Egypte et de Phénicie combattre sur mer, et donnez-nous la terre, sur laquelle nous savons vaincre ou mourir". Antoine ne répond rien; il se contente de lui faire signe de la tête et de la main, comme pour l'encourager et lui donner une espérance qu'il n'avait pas lui-même; car ses pilotes ayant voulu, suivant l'usage, laisser les voiles à terre, il les oblige de les prendre.

Afin de renforcer la chiourme de ses autres galères, il fait brûler cent quarante vaisseaux. Les matelots se trouvent cependant encore en trop petit nombre pour manoeuvrer aisément ces lourdes machines. Pendant quatre jours l'agitation de la mer ne permet pas aux deux flottes de s'aborder. Enfin, le 2 septembre 31 av. J.C., le vent tombe : les vaisseaux d'Antoine restent jusqu'à midi immobiles à l'entrée du détroit; vers cette heure un vent léger s'étant levé, ils s'avancent à la rencontre de l'ennemi, qui refuse quelque temps son aile droite pour les attirer en pleine mer. Octave avait pris place de ce côté; quand il croit les antoniens assez loin du rivage, il cesse de reculer et court avec ses vaisseaux agiles contre leurs pesantes citadelles, autour desquelles tournent à la fois trois ou quatre de ses galères, et qu'elles couvrent de piques, d'épieux et de traits enflammés. Dans le même temps, Agrippa manoeuvre pour envelopper l'aile droite. Publicola, qui la commande, essaie de l'arrêter en étendant sa ligne; mais ce mouvement le sépare du centre, que menacent déjà les césariens.

1. Plutarque, Antoine, 19; Dion, L, 13; Pline, Hist. nat., XXI, 9. Le golfe d'Ambracie aujourd'hui golfe d'Arta, communique avec la mer Ionienne par un goulet dont la moindre largeur est de 500 mètres, mais où le fond n'en a pas 4, et qui est bordé de bas-fonds et de récifs dangereux. L'intérieur de la baie offre, au contraire, d'excellents mouillages. De grands navires pourraient mouiller à quai sous les murs de Prevesa. Avec quelques travaux, cette petite mer intérieure deviendrait une magnifique rade fermée, ou des cuirassés mouilleraient. C'est derrière cette ville, sur l'isthme joignant la pointe de Prevesa au continent épirote, que fut bâtie Nicopolis. L'eau potable y étant rare, Octave y fit construire un aqueduc dont les ruines se voient encore.

2. Dion, L, 19. Virgile a décrit la bataille d'Actium (Enéide, VIII, 675-713); cf. Horace, Carmina, I, XXXVII; Properce, Elégies, IV, VI, 55.

31 av. J.C.

La fuite de Cléopâtre et d'Antoine

Cependant la journée n'est pas encore perdue, mais Cléopâtre, pour rester belle encore dans la mort, n'a pas le courage viril du soldat qui brave dans la mêlée les outrages et les blessures. Elle donne l'ordre aux soixante vaisseaux égyptiens de dresser leurs mâts et de cingler vers le Péloponnèse. A la vue du navire aux voiles de pourpre qui emporte la reine, Antoine, oubliant ceux qui meurent en ce moment pour lui, monte sur une galère rapide et suit ses traces. Il passe à son bord; mais, sans lui parler, sans la voir, il s'assoit à la proue et penche la tête entre ses mains. Durant trois jours il reste dans la même posture et dans le même silence, jusqu'au cap Ténare, où les femmes de Cléopâtre leur ménagent une entrevue. De là ils font voile pour l'Afrique.

Sa flotte se défendra longtemps; vers la dixième heure, le bruit se répand sur les vaisseaux qu'Antoine fuyait. A ce moment ils n'ont encore perdu que cinq mille hommes. Mais leur ligne était rompue, beaucoup avaient leurs rames brisées, et l'agitation de la mer qui les battait en proue ne leur permettait plus de gouverner. Trois cents se rendent. L'armée de terre est intacte, elle ne veut pas croire à la lâcheté de son chef et résistera sept jours encore aux sollicitations des envoyés de César; Canidius, qui la commande, l'ayant à son tour abandonnée, elle fait sa soumission au vainqueur.

31 av. J.C.

La clémence d'Octave

Sur le rivage, en face du lieu de l'action, s'élève un temple modeste d'Apollon; Octave y consacre comme trophée huit navires de tout rang, et l'image en bronze d'un paysan et de son âne qu'il avait trouvés sur son chemin avant la bataille. L'homme s'appelait Eutychès, l'Heureux, et la bête, Nicon, le Victorieux. Dans cette rencontre, Octave avait vu un présage de victoire, et le plus sceptique des Romains aurait fait comme lui. Il institue des jeux Actiens qui doivent être célébrés après la quatrième année révolue : concours de musique et de poésie, joutes navales, courses de chevaux et luttes d'athlètes. La Grèce les adopte, et les jeux Actiens deviennent la cinquième de ses grandes fêtes nationales1. De l'autre côté du détroit, à l'endroit où il avait campé, il pose les fondements de Nicopolis, la ville de la victoire, sur un isthme que baignent les eaux du golfe d'Ambracie et celles de la mer Ionienne. Un double souvenir de clémence et de triomphe s'attache à l'origine de la cité nouvelle. Le vainqueur de Philippes est impitoyable. Maintenant que la guerre avait décimé la génération qui avait vu et aimé la république de Cicéron, le vainqueur d'Actium pense qu'il peut être indulgent2. Parmi les prisonniers importants, aucun de ceux qui demandent la vie n'est repoussé. Le chef de parti s'était jadis vengé, aujourd'hui le maître pardonne. Cependant un fils de Curion est mis à mort : le souvenir de son père, de ce tribun qui avait été si utile à César, aurait dû le protéger auprès de l'héritier du dictateur.

Parmi ceux qui s'obstinent à ne pas comprendre que l'oligarchie romaine décorée du beau nom de république ne mérite pas de garder le pouvoir, Brutus et Caton trouvent encore des partisans; Antoine n'en a pas. C'est qu'aucune idée, aucun principe ne se rattache à lui.

Si le chef des antoniens n'est plus à craindre, les soldats, ceux du vainqueur comme ceux du vaincu, le deviennent. Octave se hâte de donner des congés aux vétérans et de les disperser en Italie et dans les provinces d'où ils étaient sortis. Il avait laissé Mécène à Rome, il y renvoie encore Agrippa, pour que ces deux hommes supérieurs qui se complètent l'un l'autre, comme la prudence par le courage, l'habileté par la force, étouffent à son origine tout mouvement de révolte. Lui-même se charge de poursuivre son rival. En traversant la Grèce, il peut voir le triste état de cette province, ruinée par Antoine. "J'ai entendu raconter à mon bisaïeul", dit Plutarque, "que les habitants de Chéronée avaient été forcés de porter du blé sur leurs épaules jusqu'à la mer d'Anticyre, pressés à coups de fouet par les soldats du triumvir. Ils avaient déjà fait un premier voyage et ils étaient commandés pour porter une seconde charge, lorsqu'on apprit la défaite d'Antoine"; cette nouvelle sauva la ville. Octave prend en pitié ces misères de la Grèce; et ce qui reste des provisions amassées pour la guerre est distribué, par ses ordres, à ces villes qui n'ont plus ni argent, ni esclaves, ni bêtes de somme. De là il fait voile vers l'Asie, recevant à composition les cités et les princes alliés de son adversaire, qui seront quittes, les unes pour la perte de leurs privilèges, les autres pour une contribution de guerre ou l'abandon de ce qu'ils destinaient à Antoine. Comme il ignore le lieu où celui-ci s'était retiré, il s'arrête à Samos et y passe l'hiver.

1. Les quatre autres étaient les jeux Olympiques, Pythiques, Isthmiques et Néméens.

2. Victoria fuit clementissima (Velleius Paterculus, II, 86). Cependant il obligea un fils et un père à tirer au sort pour savoir lequel des deux serait mis à mort. (Dion, LI, 2.) Ce fait permet d'en supposer d'autres, mais il n'y eut pas les grands égorgements qu'on était habitué à voir.

30 av. J.C.

Octave en Egypte

La nouvelle des troubles qu'il avait prévus, et qui viennent d'éclater parmi les légionnaires congédiés, le rappelle en Italie. Au commencement de l'année 30 av. J.C., il débarque à Brindes, où sénateurs, chevaliers, magistrats, même une partie du peuple, se précipitent à sa rencontre; les vétérans, entrains par l'enthousiasme général, grossissent le cortège. Comme il manque des fonds pour remplir ses promesses aux soldats, il met en vente ses biens et ceux de ses amis. Personne, il est vrai, n'ose se rendre adjudicataire, mais le résultat désiré est atteint : les vétérans se contentent de quelque argent, en attendant les trésors de l'Egypte; ajoutons que ceux qui comptent le plus d'années de service seront établis dans certaines villes qui avaient montré des dispositions favorables à Antoine. Les habitants arrachés aux foyers de leurs pères seront transportés à Dyrrachium, à Philippes et dans quelques autres cités de provinces. Cette mesure est cruelle pour les Italiens, mais l'empire y gagne : des cités désertes sont repeuplées. Ces mesures calment soudainement l'agitation; Octave n'a même pas besoin de se rendre à Rome, déjà habituée à ce que tout se fasse sans elle : vingt-sept jours après son arrivée à Brindes, il peut repartir. N'osant, à cause de l'hiver, se diriger droit sur l'Egypte, il fait passer ses vaisseaux par-dessus l'isthme de Corinthe, et, avec la célérité de César, il débarque en Asie, de sorte qu'Antoine apprend en même temps son départ pour l'Italie et son retour.

30 av. J.C.

Le retour de Cléopâtre et d'Antoine en Egypte

A Paraetonium, sur la côte d'Afrique, Antoine et Cléopâtre s'étaient séparés. La reine, pour prévenir une révolte, se présente devant Alexandrie avec ses vaisseaux couronnés de lauriers comme s'ils revenaient d'un triomphe. Mais, rentrée dans son palais, elle ordonne la mort de tous ceux qui lui étaient suspects, grossit ses trésors des biens des victimes, pille les richesses des temples, et, dans l'espoir d'obtenir quelque assistance des Mèdes, leur envoie la tête du roi d'Arménie (Artavasde ou Artavesdès), son captif. Pour Antoine, il avait d'abord erré comme un insensé dans les solitudes voisines de Paraetonium; et, à la nouvelle de la défection de Pinarius Scarpus, qui commandait pour lui une armée dans ces régions, il veut se tuer. Ses amis le ramène à Alexandrie, où Canidius vient lui apprendre le sort de ses légions au promontoire actien. Tous les princes d'Asie l'abandonnent; aux portes mêmes de l'Egypte, Hérode, le roi des Juifs, trahit sa cause. Des gladiateurs qu'il entretient à Cyzique lui restent fidèles; ils traversent toute l'Asie, et ne se rendent que sur un faux bruit de la mort de leur maître.

Tout lui manquant, Cléopâtre commence à faire transporter, à travers l'isthme de Suez, ses vaisseaux et ses trésors pour se réfugier en de lointains pays. Mais les Arabes pillent les premiers navires sur la mer Rouge, et elle renonce à son dessein. Ils songent ensuite à gagner l'Espagne, espérant qu'avec leurs richesses ils soulèveraient aisément cette province. Ce parti est encore abandonné. Las de former d'impraticables desseins, Antoine ne veut plus voir personne et s'enferme dans une tour qu'il se fait bâtir au bout d'une jetée. "Je veux", dit-il, "vivre maintenant comme Timon". Il est bien tard pour philosopher. Il ne peut même pas soutenir ce rôle; et, pour finir comme il avait vécu, dans les orgies, il retourne près de Cléopâtre. Ils fondent une société nouvelle, celle des inséparables dans la mort. Ceux qui en font partie doivent passer les jours dans la bonne chère et mourir ensemble. Cléopâtre recueille tous les poisons connus et étudie leurs effets sur des personnes vivantes; elle essaie aussi des bêtes venimeuses et s'arrête à l'aspic, qu'elle avait vu donner une mort douce par laquelle les traits n'étaient pas décomposés.

Cependant ils conservent encore quelque lueur d'espérance, et ils demandent au vainqueur : Antoine, la permission de se retirer à Athènes, pour y vivre en simple particulier; Cléopâtre, la succession pour ses enfants à la couronne d'Egypte. Ce sont les mêmes députés qui portent les deux messages. Mais, en secret, la reine fait offrir à Octave un sceptre, une couronne et un trône royal. Il répond à cette pensée de trahison par deux lettres : l'une publique, qui lui ordonne de déposer les armes et le pouvoir; l'autre secrète, qui lui garantit son pardon et la conservation de son royaume, si elle chasse ou fait tuer Antoine. En même temps, il lui envoie un affranchi qui doit, par de fausses promesses, entretenir ses espérances et conserver au triomphe du vainqueur d'Actium son principal ornement. Cléopâtre se souvient qu'enfant elle avait vaincu César, puis Antoine, et elle se prend à penser qu'Octave, plus jeune que l'un et l'autre, pourrait bien ne pas être plus sage. Elle a cependant alors trente-neuf ans, mais sa beauté avait toujours été moins redoutable que son esprit et sa grâce. Le héros a des faiblesses, le soldat des vices : tous deux succombèrent; le politique doit rester froid et implacable.

Antoine n'a pas honte de demander deux fois encore la vie; il envoie son fils Antyllus1 pour fléchir Octave, et livre le sénateur Turullius, un des meurtriers de César. Octave ne répond pas et avance toujours; bientôt il est devant Péluse, que Cléopâtre lui ouvre. A ce bruit d'armes qui se rapproche, Antoine paraît se réveiller; il fait des préparatifs de défense, court en Libye pour tâcher de séduire les soldats qu'Octave y avait fait passer, et revient à Alexandrie, que déjà son rival menace. Dans un combat de cavalerie, où il montre son éclatante bravoure, il met l'ennemi en fuite. Mais Cléopâtre le trahissait; enfermée, avec toutes ses richesses, dans une haute tour qu'elle avait fait construire pour lui servir de tombeau, elle attend l'issue de la querelle. Ses ministres, ses troupes, semblent coopérer à la défense de la place; en réalité, Antoine ne peut compter que sur le petit nombre de légionnaires qu'il avait réunis. Il appelle Octave en combat singulier. Celui-ci sourit et se contente de répondre qu'Antoine a plus d'un chemin pour aller à la mort.

1. Antyllus sera égorgé après la mort de son père.

30 av. J.C.

La mort d'Antoine

Cependant, encouragé par le succès du combat de cavalerie, Antoine se décide à une double attaque par terre et par mer. Dès que les galères égyptiennes se trouvèrent près de celles de César (Octave), elles les saluèrent de leurs rames et passèrent de leur côté. Sur terre, sa cavalerie l'abandonne et son infanterie est sans peine repoussée. Il rentre dans la ville en s'écriant qu'il est livré par Cléopâtre.

La reine, réfugiée dans sa tour, en laisse tomber la herse et fortifie la porte par des leviers et de grosses pièces de bois, tandis qu'elle fait porter à Antoine la fausse nouvelle de sa mort. Ils se l'étaient promis : l'un devait suivre l'autre. Antoine commande à son esclave Eros de lui donner le coup mortel. L'esclave, sans répondre, tire son épée, se frappe lui-même et tombe sans vie à ses pieds. "Brave Eros", s'écrie Antoine, "tu m'apprends ce que je dois faire ?" Et, ôtant sa cuirasse, il se perce à son tour.

Dès que Cléopâtre l'apprend, elle veut avoir ce cadavre pour le livrer elle-même au vainqueur comme sa rançon, et Antoine tout sanglant est porté au pied de sa tour; elle n'en ouvre pas la porte, mais d'une fenêtre elle descend des cordes, et, avec les deux femmes qui l'avaient suivie, elle le hisse auprès d'elle. A peine l'a-t-elle couché sur un lit, qu'il lui demande du vin et expire : digne fin de cet homme qui n'eut que l'âme d'un soldat.

30 av. J.C.

La mort de Cléopâtre

Cependant Octave était entré sans obstacle dans Alexandrie. Il commande à un de ses officiers, Proculeius, de tâcher de prendre la reine vivante, et de ne pas lui laisser le temps d'allumer l'incendie qu'elle avait préparé pour consumer ses richesses, si elle était forcée dans sa retraite. Tandis qu'elle parlemente à travers la porte avec Gallus, Proculeius, passant sans bruit par la fenêtre qui avait servi à introduire Antoine, se saisit d'elle et lui arrache un poignard dont elle cherche faiblement à se frapper. D'abord elle veut se laisser mourir de faim : Octave la force de renoncer à ce dessein, en lui faisant craindre pour ses enfants; puis il la rassure, et, pour la rattacher à la vie, il lui promet un sort encore brillant. Elle se laisse ramener au palais, reprend les insignes de la royauté et reçoit tous les égards dus à son rang, mais en restant soumise à une étroite surveillance.

Octave lui-même vient la voir. Ce jour-là elle ne s'entoure que des souvenirs de César, comme pour se réfugier dans l'amour qu'il avait eu pour elle, contre la haine de son fils. L'appartement est décoré de bustes et de statues du dictateur. Les lettres qu'il lui avait écrites sont auprès d'elle, et elle les montre à Octave. Longtemps elle lui parle de la gloire de son père, de la puissance que lui-même avait gagnée, de celle qu'elle avait perdue; et avec des larmes dans les yeux, elle dit : "A présent, ô César, que me servent ces lettres de toi ? Mais tu revis en ton fils". Chaque mot, chaque geste, chaque attitude, sont calculés pour exciter la pitié ou un sentiment plus doux. Et il y a encore tant de séduction dans sa parole, tant de grâce dans ses traits et dans son maintien sous ses longs vêtements de deuil ! Octave l'écoute en silence, les yeux fixés à terre pour se défendre contre elle. Il se lève enfin : "Ayez bon courage, ô femme", lui dit-il; puis il lui demande la liste de ses trésors et il sort. Cléopâtre resta atterrée sous cette froide réponse; la femme était vaincue comme la reine. Bientôt elle apprend d'un jeune noble qu'elle avait gagné, Cornelius Dolabella, que dans trois jours elle partirait pour Rome. Cette nouvelle la décide. "Non ! non !" répète-t-elle sourdement, "je ne serai pas traînée en triomphe : Non triumphabor !" Le lendemain on la trouve couchée morte sur un lit d'or, revêtue de ses habits royaux et ses deux femmes sans vie à ses pieds (15 août 30 avant J. C.)1. On ignore comment elle s'était donnée la mort : Octave, en montrant, à son triomphe, la statue de Cléopâtre avec un serpent au bras, confirma le bruit qu'elle s'était faite piquer par un aspic qu'un paysan lui avait apporté caché sous des figues ou des fleurs. L'Egypte sera réduite en province.

1. Plutarque, Antoine, 81-95; Dion, LI, 40-11 ; Tite Live, fr. CXXXII. Octave fit tuer Césarion, alors âgé de dix-huit ans, et qui lui fut livré par son précepteur, à qui Cléopâtre avait donné, avec de grands trésors, la commission de le mener en Ethiopie ou dans l'Inde. - On a trouvé, en 1850, dans les fondations d'une vieille tour bouddhique, sur la rive gauche de l'Indus, des médailles de Marc Antoine et de Kanichka, roi de la Bactriane et d'une partie de l'Inde, que Virgile donne pour allié au triumvir : .... et ultima secum Bactra vehit. Antoine avait établi des relations avec ce puissant prince, qui était l'ennemi naturel des Parthes à l'Orient, comme les Romains l'étaient à l'Occident; et c'était sans doute vers lui que Cléopâtre envoyait son fils. Cf. Reinaud, Relations de l'empire romain avec l'Asie orientale.

30 av. J.C.

La fin de la République

Depuis vingt ans la république avait péri, et l'empire n'était pas né. Ces temps où les bases qui portaient l'ancienne société se sont écroulées et où les fondements de l'ordre nouveau ne sortent pas encore du sol agité par les révolutions. La mort d'Antoine met fin à cette ère de transformation et délivre les âmes du poids immense de l'incertitude. De longues et sincères acclamations salueront la victoire d'Octave; et Virgile, Horace, se feront, dans leurs beaux vers, les échos de l'espoir universel. Ils ont raison. C'est la paix qui arrive enfin et ira semer autour d'elle la richesse pour les uns, le bien-être pour beaucoup; ce sont les lois les plus sages qui vont s'écrire, des croyances plus pures qui vont se répandre, le monde enfin qui va changer.

Livret :

  1. Antoine et Octave dans la boutique de Roma Latina

Liens externes :

  1. Marc Antoine de l'encyclopédie libre Wikipédia
  2. Octave de l'encyclopédie libre Wikipédia
  3. Cicéron de l'encyclopédie libre Wikipédia
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