La guerre civile   
49-46 av. J.C.

Corfinium Brindes La bataille d'Ilerda Capitulation de Massalie La mort de Curion La bataille de Pharsale César est battu Mort de Pompée La bataille du Nil Veni, vidi, vici (La bataille de Ziéla ou Zéla) Mort de Caton La bataille de Ruspina La bataille de Thapsus

49 av. J.C.

César

La puissance de César a sa base dans l'empire même qu'il exerce sur son parti. Concentration pure des idées monarchiques et démocratiques, son empire n'est rien moins que l'oeuvre d'une coalition que le hasard aurait formée et que le hasard eût pu dissoudre. Dans la politique intérieure, dans les choses de la guerre, César tranche tout en premier et suprême ressort. A la tête de son parti, il marche sans collègue ni rival : n'ayant à ses côtés que des aides de camp militaires et civils tout ensemble, qui, sortis presque tous des rangs de l'armée et façonnés à l'école du soldat, obéissent sans demander ni le motif ni le but. Aussi, à l'heure décisive de l'explosion de la guerre civile, tous, officiers et soldats, tous sauf un seul, se montrent soumis; celui qui fait résistance est précisément le premier entre ses lieutenants.

49 av. J.C.

Labiénus

Titus Labiénus avait partagé avec lui les dures épreuves des temps de la conjuration de Catilina et les gloires éclatantes de la conquête des Gaules : le plus souvent il avait eu des commandements indépendants et la moitié de l'armée sous ses ordres : comme il était sans conteste le plus ancien, le plus habile et jusqu'à-là le plus fidèle des auxiliaires du proconsul, il était aussi le plus haut placé et le plus honoré. En 50 av. J.C., César lui avait confié la Cisalpine, soit qu'il voulut mettre ses avant-postes en des mains plus sûres, soit qu'il entendit utiliser son lieutenant pour sa candidature consulaire.

Mais Labiénus noua intelligence avec le parti adverse; et quand les hostilités commencèrent, au lieu de rejoindre le quartier général de César, on le vit arriver à celui de Pompée : durant toute la guerre civile il combattra avec un acharnement inouï contre son ancien général et ami1. Labiénus, sans doute, se crut appeler à l'égal de César, à jouer aussi le rôle de chef du parti démocratique. Il fut repoussé et par dépit se jette dans le camp ennemi.

1. Labienus avait eu en Gaule le titre de propréteur. Il avait d'ordinaire les commandements les plus importants quand César s'absentait entre deux campagnes. - Dans l'hiver de 54 av. J.C., il défait les Trévires et tue Indutiomar. Dans la campagne contre Vercingétorix, il prend Lutèce, revient à Agedincum, bat Camulogène et Comm l'Atrébate. En -51, il commande chez les Trévires. Il périt à Munda. - Du jour où Labienus a quitté César, sa vie militaire n'est plus marquée que par des échecs.

49 av. J.C.

L'armée de César

Le forum
Le forum

L'armée compte encore neuf légions d'infanterie (50000 hommes au plus), qui toutes avaient vu l'ennemi en face et dont les deux tiers avaient fait toutes les campagnes des Gaules. La cavalerie se compose de soldats venus de Germanie, éprouvés et façonnés par les combats avec Vercingétorix. Une guerre de huit années, traversée par mille vicissitudes, contre la nation des Celtes, avait fourni au proconsul l'occasion de donner à ses troupes l'organisation que, seul, il était capable d'achever. Tout service utile chez le soldat suppose sa vigueur physique : César en recrutant exigeait avant tout la force et la souplesse du corps : avoir de la moralité n'est que secondaire.

Toujours prêts à lever le camp à toute heure, courant plutôt que marchant, les soldats de César sous ce rapport atteignaient la perfection. Ils ont été égalés peut-être, jamais surpassés. Parmi eux, le courage avait son prix. César était passé maître dans l'art d'inspirer à ses hommes l'esprit de corps et l'ardeur de la rivalité guerrière. Il les accoutumait à ne rien craindre, ne leur faisant pas connaître l'imminence de l'attaque ou du combat et les mettant soudain en face de l'ennemi. A ce côté de la valeur, il exigeait l'obéissance. Le soldat agissait sur l'ordre du chef, sans savoir ni pourquoi, ni comment : maintes fatigues inutiles lui étaient imposées, uniquement pour qu'il se façonnât à la dure école de la soumission aveugle, passive.

La discipline était forte mais non pénible : inflexible devant l'ennemi, ailleurs et surtout après la victoire, César détendait les rênes : permis alors à tout bon soldat d'user de parfums, d'armes brillantes ou d'autres parures. Que s'il se commettait quelque brutalité, quelque violence grave, la chose n'intéressant pas le service militaire, César fermait les yeux : excès de fols plaisirs ou mêmes criminels, il tolérait tout et n'entendait pas les plaintes des provinciaux victimes. La mutinerie en revanche ne rencontrait jamais de pardon, que les meneurs fussent isolés ou qu'un corps tout entier fut coupable.

Le capitaine, pour demander aux siens la bravoure, a besoin d'avoir vu, avec eux, le danger face à face : César, à ce compte, n'avait-il pas plus d'une fois tiré l'épée ? N'avait-il pas combattu à l'égal des meilleurs ? En fait de fatigue et d'activité incessante, il n'exigeait de personne à beaucoup près autant que lui-même. Il avait soin que la victoire, toujours et aussitôt profitable au général, offrit à ses soldats une moisson d'espérances et de gains. Il savait aussi enflammer les siens de l'enthousiasme quelconque. Il montrait aux milices transpadanes la contrée où elles étaient nées, promue au jour au partage de l'égalité civique avec les autres pays de l'Italie.

Il va de soi que les récompenses matérielles ne manquaient pas non plus à ses troupes : les officiers étaient dotés, les légionnaires recevaient des cadeaux et devant leurs yeux s'ouvrait la perspective de largesse à profusion venant le jour du triomphe. Présent partout et à toute heure, le regard d'aigle du général planait sur l'armée. Impartial et juste, qu'il eût à punir ou à récompenser : il demandait à ses hommes un dévouement sans réserve et jusqu'à la mort en cas de nécessité. Il ne les traitait pas en égaux mais en homme qui sont capables de l'entendre et doivent prêter foi aux assurances, aux promesses du chef sans souci des bruits qui circulent.

Il les traitait en vieux camarades de guerre et de victoire : pas un, peut être, qu'il ne connût par son nom ou qui, d'une manière ou d'une autre, ne lui fut attaché par quelque lien personnel. Parmi tous ces bons compagnons il allait en pleine confiance, se jouant et conversant, leur témoignant cette familiarité qui était dans son génie. S'ils avaient à lui obéir, il avait à leur rendre service pour service : venger leur mort ou l'injustice soufferte était sa dette la plus sacrée. Ajoutons qu'aux beaux jours de la tactique romaine, où la lutte corps à corps et à l'épée tenait la principale place, les légionnaires exercés l'emportaient sur les recrues1. Et quand déjà leur bravoure leur donnait sur tout adversaire un incontestable avantage, leur inébranlable et touchante fidélité envers César les plaçait dans l'estime même de l'ennemi à une hauteur où il ne pouvait atteindre.

Fait inouï dans l'histoire, quand César les appelle à le suivre sur la route de la guerre civile, nul le délaisse, officier ou soldat romain, nul, si ce n'est Labiénus. Ses antagonistes avaient compté sur la désertion en masse de ses hommes. Ils furent déçus. Labiénus lui-même arriva au camp de Pompée sans un seul légionnaire, ne menant derrière lui qu'une troupe de cavaliers celtiques et germains. Et comme s'ils tenaient à montrer que la guerre civile était leur affaire propre autant que celle du général, les soldats césariens décidèrent entre eux qu'ils lui feraient crédit et jusqu'à la fin, de la solde doublée qu'il leur avait promise au début des opérations : ils voulurent, à frais communs, subvenir aux nécessités des plus pauvres : enfin, chaque officier de troupe entretint de ses deniers un cavalier.

1. Un centurion de la 10e (alias 14e) légion de César, est un jour fait prisonnier. Mené devant le général républicain, il lui déclare qu'avec dix de ses hommes, il se fait fort de tenir contre la meilleure des cohortes ennemies (500 hommes. César, Bell. Afric., 45). Aussi Napoléon dira-t-il que les armées anciennes se battant à l'arme blanche, avaient besoin d'être composées d'hommes plus exercés; c'étaient autant de combats singuliers... Ce que ce centurion avançait était vrai : un soldat moderne qui tiendrait le même langage ne serait qu'un fanfaron ! (Précis des Guerres de J. César, ch. XI, observation 5). - Que si l'on veut savoir quel esprit militaire animait l'armée de César, qu'on lise les relations, annexées à ses mémoires de la guerre d'Afrique et de la seconde guerre d'Espagne, l'une qui paraît avoir pour auteur un officier en second ordre, l'autre qui n'est qu'un journal de camp, dressé par un subalterne (Bell. Afric. et Bell. Hispaniense).

49 av. J.C.

Pays ou César est maître

César possède la chose avant tout nécessaire : il a le pouvoir absolu, militaire et politique : il a une armée sûre et excellente au combat. Mais sa puissance ne s'étend que sur un territoire restreint : son assiette principale consiste dans la province de la Haute-Italie, la mieux peuplée de toutes les régions de la péninsule, et de plus dévouée à la cause démocratique. Dans l'Italie propre, au contraire, l'influence de César reste loin en arrière de celle de ses adversaires. Caton et Pompée sont pour eux, les défenseurs de la république et de la loi.

A quoi ne pas s'attendre de la part de César ? Le neveu de Marius, le gendre de Cinna, l'ancien associé de Catilina n'allait-il pas recommencer les horreurs de l'époque marienne ? Perspectives qui lui amènent bon nombre d'alliés sans doute. Les exilés politiques accourent à lui en foule : à la nouvelle de sa marche, les couches infimes de la plèbe et dans Rome et hors de Rome, fermentent. Mais tous ces amis nouveaux sont plus dangereux que de vrais ennemis. Bien moins encore que l'Italie, les provinces et les Etats clients obéissent à l'influence de César. Si la Gaule Transalpine, jusqu'au Rhin, est dans la main tout entière : si les colons de Narbonne et les autres citoyens qui s'y étaient établis lui portent un dévouement absolu, il sait bien, d'autre part, que, dans cette même province de Narbonne, les constitutionnels y comptent aussi de nombreux partisans; que, dans la guerre civile prochaine, ses conquêtes de la veille lui seront une charge bien plutôt qu'un avantage.

Ailleurs, dans les Etats voisins ou indépendants, il n'a rien négligé pour se créer des appuis : riches cadeaux aux princes, monuments grandioses érigés dans les villes, secours en argent ou en soldats... Et pourtant, le gain de ce côté est loin de répondre à l'effort. César n'a pu nouer de relations profitables qu'avec quelques chefs établis sur le Rhin et le Danube, par exemple avec Voctio, roi dans le Norique, dont les cavaliers venaient se mettre à sa solde1.

1. Ce roi est cité B. G., 1. 53. et Bell. civ., 1. 18. Il envoya à César quelque chose comme 300 hommes à cheval.



49 av. J.C.

La coalition

César entre dans la lice, simple proconsul des Gaules, n'ayant pour tous moyens d'action que d'habiles lieutenants, qu'une armée fidèle et une province dévouée. Pompée, au contraire, en commençant le combat, se peut dire, en réalité, le chef de toute la république : il a sous la main toutes les ressources appartenant au gouvernement dans l'immense empire de Rome. Néanmoins, pour plus grande que semble sa situation politique et militaire, elle est moins nette et moins solide que celle de son rival. L'unité de direction, avantage suprême que la force des choses apporte d'elle même à César, reste en quelque sorte interdite à la coalition. Pompée s'efforce d'abord d'imposer son autorité. Il se fait nommer généralissime seul et unique, avec les pouvoirs les plus illimités sur terre et sur mer.

En revanche, il ne peut mettre le sénat de côté : il ne peut ni lui dénier l'influence prépondérante dans la politique ni s'opposer, dans les opérations de la guerre, à des immixtions doublement fâcheuses, par cela même que les sénateurs en choisissaient l'heure et l'occasion. Les souvenirs de cette lutte de vingt ans où, entre lui et les constitutionnels, on avait combattu de part et d'autres, la certitude qu'au lendemain de la victoire le premier acte serait la rupture entre les vainqueurs, le mépris réciproque et trop mérité qu'on se porte les uns aux autres, la foule incommode des hommes illustres et importants dans les rangs du parti aristocratique, et d'autre part, l'incurable infériorité intellectuelle et morale du plus grand nombre, nuisant à l'action commune et contrastant tristement, chez les adversaires de César, avec la concorde et la concentration puissante qui règnent dans l'autre camp !

On subit donc chez Pompée tous les inconvénients qui s'attachent aux coalitions formées entre pouvoirs ennemis : pourtant, la coalition anti-césarienne est puissante. Maîtresse des mers, sans conteste, elle a aussi tous les ports, tous les vaisseaux, tout le matériel naval. Les deux Espagnes, apanage militaire de Pompée au même titre que les deux Gaules sont celui de César, se montrent fidèles et dévouées : des lieutenants sûrs et habiles y commandent. Dans les autres provinces, partout, sauf dans les deux Gaules, les prétures et les proprétures avaient été confiés à des personnages sûrs, créatures de Pompée ou de la minorité sénatorienne. Quant aux Etats clients, tous ils prennent énergiquement parti pour Pompée contre César.

Les princes les plus importants, les grandes cités, en contact fréquent avec Pompée aux anciennes époques de son active carrière, tiennent à lui par mille attaches personnelles et intimes. Compagnon d'armes des rois de Numidie et de Mauritanie pendant les guerres de Marius : au cours des guerres contre Mithridate, il avait rétabli les rois du Bosphore, d'Arménie et de Cappadoce, crée un royaume galate pour Déjotarus : tout récemment, enfin, un de ses lieutenants avait porté la guerre en Egypte et restauré l'empire des Lagides. Il n'est pas jusqu'à Massalie, dans la province même de César, qui redevable d'ailleurs envers celui-ci de maintes faveurs, n'eût également reçu de Pompée, durant la guerre contre Sertorius, des extensions considérables de territoire : l'oligarchie romaine y est toute-puissante.

Parmi les dynastes indépendants, nul ne se voit en proche péril que Juba, le roi des Numides. Jadis, du vivant d'Hiempsal, son père, il avait eu avec César lui-même une violente querelle1. Et Curion, ce même Curion qui aujourd'hui se place au premier rang entre les lieutenants du proconsul, il avait tout récemment proposé au peuple l'annexion pure et simple du royaume africain. Que si, un jour, on devait voir entrer dans la lutte les voisins et les princes, le seul roi qui soit fort, celui des Parthes, conclut à ce moment alliance avec le parti aristocratique : Bibulus et Pacoros négocient sur la frontière. César, au contraire, est de coeur trop haut, trop romain, pour ne jamais composer, dans un intérêt de faction, avec les vainqueurs de Crassus, son collègue et son ami.

1. (Suétone, César, 71.) - Juba était venu combattre à Rome les prétentions d'un prince vassal, Masintha, qui refusait le tribut à Hiempsal. César avait défendu Masintha, et dans un accès de colère, avait tiré Juba par la barbe (in altereatione barbare invaserit), puis il avait caché le Numide chez lui et l'avait emmené en Espagne.

49 av. J.C.

L'Italie hostile à César

En Italie, la grande majorité des citoyens se montre hostile. Les aristocrates marchent en tête avec leur nombreuse clientèle, puis la haute finance, non moins mal disposée : elle ne peut, au milieu des réformes complètes projetées par César, garder ses tribunaux de jury et son monopole des extorsions financières. La cause démocratique ne compte pas de partisans chez les petits capitalistes, chez les propriétaires fonciers et enfin dans toutes les classes ayant quelque chose à perdre : dans ces couches sociales, on n'a cure que d'une chose, la rentrée des intérêts à la due échéance, ou la réussite des semailles et des moissons.

49 av. J.C.

L'armée de Pompée

L'armée que Pompée va conduire consiste principalement dans les troupes d'Espagne, en tout sept légions faites à la guerre et solides sous tous les rapports : il peut y ajouter divers corps stationnés alors en Syrie, en Asie, en Macédoine, en Afrique, en Sicile et ailleurs, faibles pour la plupart et éparpillés au loin. En Italie, il n'a encore sous la main et prêtes au combat que les deux légions naguères reprises à César dont l'effectif ne va pas au-delà de 7000 hommes. Leur fidélité est plus que douteuse. Levées dans la Cisalpine, ayant longtemps servi sous César, victimes d'une assez perfide intrigue qui les avait fait passer d'un camp dans l'autre, elles ne cachent pas leur colère et s'émeuvent au souvenir de leur ancien général qui, à l'heure de leur départ, avait généreusement devancé sa dette et distribué aux soldats le cadeau promis pour le jour du triomphe.

Mais les légions d'Espagne peuvent facilement arriver en Italie, dès le printemps, soit par la route de terre et la Gaule, soit par mer. Et avant cela, rien de plus facile que de rappeler sous les armes les hommes des trois légions de la conscription de 55 av. J.C., demeurées en congé et ceux des levées italiques de 52 av. J.C. déjà reçues au serment. En sorte que, laissant de côté les six légions d'Espagne et les corps répartis dans les autres provinces, Pompée dès le début peut disposer, en Italie seulement, d'une force totale de dix légions ou d'environ 60000 soldats. Pompée n'exagère pas à dire qu'il n'a qu'à frapper du pied la terre d'Italie pour en faire aussitôt sortir cavaliers et fantassins.

Partout déjà on est à l'oeuvre, remplissant les anciens cadres ou appelant les anciens les levées nouvelles ordonnées par le sénat, le jour de la rupture. Immédiatement après le vote du senatus-consulte qui donne le signal de la guerre civile (7 janvier 49 av. J.C.), au coeur même de l'hiver, les hommes les plus considérables de l'aristocratie partent dans toutes les directions, activant le mouvement des recrues et les envoies d'armes. On souffre beaucoup du manque de cavalerie, celle-ci d'ordinaire étant tirée des provinces et surtout des contingents celtiques : il faut à tout prix en former un premier noyau, et l'on s'empare, pour les monter, de 300 gladiateurs que César avait dans les écoles d'escrime de Capoue1. Mais la mesure excite un mécontentement si grand que Pompée licencie la troupe et fait venir à la place 300 esclaves-pasteurs des campagnes d'Apulie. Comme d'habitude, il y a baisse d'argent comptant dans le trésor : on y para en puisant dans les caisses de la ville et dans les trésors des temples des municipalités.

1. C'est Lentulus qui avait imaginé de s'emparer des gladiateurs peuplant le jeu (ludo) de César. - Quand on les licencia, ne sachant qu'en faire, et craignant du désordre, Pompée les distribua chez les chefs de famille campaniens (B. G., ibid. - Cicéron, ad Att., 7, 14)

49 av. J.C.

César prend l'offensive

C'est dans ces conjonctures que la guerre commence aux premiers jours de janvier 49 av. J.C. César n'a sous la main qu'une seule légion soit 5000 hommes d'infanterie et 300 chevaux. Il se trouve à Ravenne avec elle. Pompée a deux faibles légions (7000 hommes d'infanterie et un escadron d'infanterie), postées à Lucérie sous les ordres d'Appius Claudius, à peu près à pareille distance de la capitale qu'entre Ravenne et Rome. Les autres troupes de César (les contingents et les recrues toutes neuves en voie de formation) campent encore, moitié sur la Saône et la Loire, moitié chez les Belges, pendant que les réserves italiennes de Pompée arrivaient déjà de toutes parts sur les lieux de concentration.

Bien avant que les têtes de colonne des légions transalpines puissent descendre dans la Péninsule, une armée beaucoup plus nombreuse doit tenir la campagne, prête à les recevoir. Il semble qu'il y a folie à prendre l'offensive avec une troupe à peine égale aux bandes des Catilinariens, sans nul appui ni réserves; à s'en aller attaquer des légions supérieures en force, grossissant d'heure en heure et commandées par un habile chef. Folie, soit ! Mais folie à la façon d'Hannibal ! Si César tardait d'agir et laissait venir le printemps, le corps pompéien d'Espagne ferait irruption dans la Transalpine, les Italiens se jetteraient sur la Cisalpine et Pompée tacticien tenu pour aussi fort que César, général plus expérimenté que lui, la campagne prenant des allures régulières, se changerait assurément en un redoutable adversaire.

Au contraire, habitué qu'il est à ne manoeuvrer que lentement, à coup sûr, et ayant pour soi toujours la supériorité du nombre, ne va-t-il pas se troubler en face d'une attaque à l'improviste ? La XIIIe légion avait fait ses preuves sous César : elle avait repoussé les assauts de l'insurrection gauloise, elle avait sans broncher supporté les rigueurs d'une expédition au plein coeur de janvier chez les Bellovaques. Mais les soldats de Pompée, anciens Césariens ou recrues mal exercées et à peine réunies ou formées, tiendraient-ils pied dans cette guerre éclatant soudain et leur apportant les maux d'une campagne d'hiver ?

49 av. J.C.

Marche sur l'Italie

César se met en route1. Deux routes conduisent alors de la Romagne dans le sud : l'une, la voie Emilienne-Cassienne, qui, franchissant l'Apennin, va à Rome par Arretium; l'autre, la voie Popilienne-Flaminienne, qui partant de Ravenne, longe la côte jusqu'à Fanum (Fano), et là, se divisant, court vers Rome, à l'ouest par le col de Furio, vers Ancône et l'Apulie, au sud. Marc-Antoine suit la première jusqu'à Arretium. César en personne s'avance par la seconde. Nulle part on ne leur résiste : les nobles personnages qui s'étaient faits officiers recruteurs ne sont pas des hommes de guerre, les recrues ne sont pas des soldats; et quant aux villes, elles n'ont souci que de ne pas être assiégées.

Lorsque Curion, avec 1500 hommes, arrive devant Iguvium (Gubbio), où le préteur Quintus Minucius Thermus2 avait ramassé un couple de mille hommes du contingent nouveau de l'Ombrie, à la première annonce de l'approche de l'ennemi, général et soldats tirèrent au large : partout il en ira de même sur une moindre échelle. César peut à son choix ou se porter sur Rome, dont ses cavaliers, à Arretium, ne sont plus qu'à 28 milles, ou marcher contre les légions pompéiennes, postées à Lucérie. Il prend le second parti. La consternation de ses adversaires, dans Rome, est immense. Pompée y était encore quand on apprend que César avançait.

D'abord il semble vouloir défendre la capitale : mais ayant su le mouvement de César sur le Picenum, ainsi que ses premiers succès de ce côté, il abandonne toute idée de résistance et ordonne l'évacuation3. La panique avait gagné tout le beau monde de Rome, panique accrue de mille fausses rumeurs. Déjà, disait-on, les cavaliers césariens se montraient devant les portes ! Que si, parmi les sénateurs, il en était qui voulussent rester en ville, on les menaçait de les traiter comme complices de la rébellion4. Ils sortent en foule. Les consuls eux-mêmes, perdant la tête, ne songent pas à mettre le trésor en sûreté, et quand Pompée les invite à aller le chercher, ajoutant qu'ils en avaient le temps encore, ils lui répondent qu'ils tiennent pour plus sûr qu'il aille lui-même d'abord occuper le Picenum5.

Dans les conseils, même désarroi. Une réunion a lieu à Teanum Sidinum (23 janvier) : les deux consuls et Labiénus y assistent. On y traite d'abord des propositions nouvelles d'arrangement venues de César, se disant prêt encore à licencier immédiatement son armée, à remettre ses provinces à ses successeurs désignés et à rentrer seul à Rome pour s'y porter candidat au consulat, selon les règles constitutionnelles, à la condition que Pompée, de son côté, partirait sans délai pour l'Espagne, et que l'on procéderait au désarmement de l'Italie. A cette demande on répond qu'il faut que d'abord César se retire dans sa province; qu'alors on s'engageait à désarmer et à faire voter le départ de Pompée pour l'Espagne en la bonne et due forme d'un senatus-consulte délibéré dans Rome : peut-être ce langage n'était-il pas tromperie grossière, mais acceptant dans ces termes les propositions de César, ne les repoussait-on pas en réalité ?

César avait réclamé une entrevue avec Pompée : celui-ci la refusait, et devait la refuser pour ne pas exciter davantage, par les apparences d'une entente nouvelle entre les deux triumvirs, les méfiances déjà trop vives des constitutionnels6. Le plan de guerre fut réglé dans les conseils tenus à Teanum. Pompée prend le commandement des troupes de Lucérie. De Lucérie, il se porterait sur le Picenum, sa patrie et celle de Labiénus, y appellerait les populations aux armes, comme il l'avait fait trente-six ans avant, et se mettant à la tête des fidèles cohortes picentines et des vigoureux soldats des légions reprises à César, il irait barrer le passage à l'ennemi. Mais le Picenum tiendrait-il jusqu'à l'arrivée de Pompée accourant à sa défense ? Tout roule sur cette unique chance.

Déjà César, ramenant à lui ses divers corps, et longeant la route côtière, a dépassé Ancône et est entré au coeur du pays. Partout on arme : Auximum (Osimo), la première place qu'on rencontre en venant du nord, est gardée par Publius Attius Varus7, avec une garnison considérable de jeunes recrues. Mais le sénat municipal (decuriones), avant que César soit en vue, leur notifie de déguerpir. Une poignée de Césariens de l'avant-garde les poursuit, les atteint non loin de la ville et les disperse en un instant : c'est la première fois qu'on en venait aux mains. A peu de temps de là, Gaius Lucilius Hirrus8 évacue Camerinum (Camerino), où il avait 3000 hommes, et Publius Lentulus Spinther s'enfuit d'Asculum qu'il tenait avec 5000 autres. Les hommes des milices, dévoués à Pompée pour la plupart, abandonnent sans trop se plaindre et leurs maisons et leurs champs, et suivent leurs chefs par-delà la frontière : mais le pays n'en est pas moins perdu déjà pour la cause constitutionnelle, lorsque s'y montre enfin l'officier dépêché par Pompée, et chargé par lui de diriger provisoirement la défense. Lucius Vibullius Rufus, sénateur obscur, est d'ailleurs bon militaire9. Il ne peut que réunir en hâte les six ou huit mille recrues, amenées par les médiocres capitaines qui les avaient levées, et les jeter dans la forteresse la plus proche, Corfinium.

1. Le senatus-consulte avait été rendu le 7 janvier : dès le 18, on savait à Rome, et cela depuis plusieurs jours, que César avait franchi le Rubicon (Cicéron, ad Atticus, 7, 10, 9, 10) : il fallait au moins trois jours à un courrier pour venir de Ravenne. Il convient dès lors de fixer le départ de César au 12 janvier, date qui répond au 24 novembre 704 [50 av. J.-C.] du calendrier Julien, selon la rédaction usuelle.

2. L'un des correspondants de Cicéron (ad fam., 13, 53-57), et son propréteur en Asie quand celui-ci était proconsul en Cilicie. - Après la mort de César, il quittera Sextus Pompée et passera à Antoine.

3. Pompée quitte Rome, première et grande faute stratégique et politique. C'est Rome qu'il fallait garder, c'est là qu'il eût dû concentrer toutes ses forces. Au commencement des guerres civiles, il faut tenir toutes les troupes réunies, parce qu'elles s'électrisent et prennent confiance dans la force du parti : elles s'y attachent et s'y maintiennent fidèles ! (Précis des G. de J. César, ch. XI, 3e observation). - Aux yeux des Romains, Pompée désertait. Il a beau dire qu'il fait comme Thémistocle, que la République n'est pas dans les murs de Rome ! Cicéron répond amèrement que Périclès a autrement agi : et que les Romains jadis, quand leur ville fut prise, se retranchèrent dans le Capitole (urbe reliqua capta, arcem lamen retinuerunt. - Ad Att., 7, 11). - Aussi quels reproches il déverse sur ce général hésitant, stupéfié (stupens, ad Att., 7, 10), le plus incapable des généraux!

4. César était plus clément et plus habile. Il pardonnait à ses prisonniers et tolérait la neutralité. - B. civ., 1, 63. - Suétone, César, 75. - Sur la panique à Rome, v. Dion Cassius, 12, 7, 8. - Lucain, 1, 475 et 486 et sq. : lire surtout Cicéron, ad Att., 7, 10-12. La procession de fugitifs couvrait la voie Appienne jusqu'à Capoue.

5. Lentulus, à entendre César, n'aurait même pas pris le temps de fermer l'orarium sanctius, contenant le fond de réserve, où se versait la vicésime prélevée sur la valeur des affranchissements (Tite-Live, 27,10), et auquel on ne touchait qu'à la dernière extrémité.

6. (B. civ., 1. 8-11 - cf. avec Cicéron, ad Att., 7, 14 ; 7,17 ; et ad fam., 16, 12). Les porteurs de paroles de César étaient les propres émissaires de Pompée : 1° Lucius Caesar, le jeune (adolescens), fils d'un César lieutenant du Proconsul des Gaules ; homme de peu de portée et dont Cicéron se moque. Il combattit pour Pompée durant la guerre civile, fut gracié par César, puis alla peu après se faire tuer en Afrique : 2° le préteur urbain Lucius Roscius, ancien lieutenant de César dans les Gaules.

7. (B. civ., 1, 15). - Il ne faut pas le confondre avec le chef de cavalerie, qui servit dans les Gaules, et que Hirtius loue comme un homme de courage et de prudence (singularis et animi et prudentio. B. G., 8. 28). Le lieutenant de Pompée, qui commandait à Auximum au début de la guerre civile, était un prétorien, qui resta toujours fidèle au parti pompéien. - Après que Pompée aura abandonné l'Italie, il s'en ira en Afrique, s'y emparera du commandement (B. civ., 1, 31), se fera battre par Curion, brûlera quelques vaisseaux à César devant Hadrumète, et après Thapsus gagnera l'Espagne, où il retrouvera Gn. Pompée le fils. Il perdra la bataille navale de Cartéia, et ira mourir sur le champ de Munda (B. civ., 2, 23-34. - Hirtius, Bell. Afr., 62-63. - Dion Cassius. - Appien, B. civ.).

8. Appelé souvent à tort Gaius Lucceius Hirrus. - Tribun du peuple en 701 [53 av. J.-C.], ancien compétiteur de Cicéron pour l'augurat, de Caelius pour l'édilité, souvent bafoué par eux dans la correspondance familière. Ils l'appellent le bègue (hillus. - ad fam., 2, 10). - C'est lui que Pompée enverra solliciter le secours du roi des Parthes et avant Pharsale, quand on se partage, dans le camp pompéien, les dignités et les honneurs, il se nomme préteur, pour son compte. César lui pardonnera.

9. On ne le connaît guère que par la mention que César fait de lui à plusieurs reprises (B. civ.). - Il était l'un des ingénieurs de Pompée (profectus fabrum). César le relâchera après la prise de Corfinium. Il retournera aussitôt à Pompée, qui l'enverra en Espagne. Prisonnier une seconde fois, une seconde fois pardonné, et chargé de nouvelles paroles de paix, il accourt en Grèce, et annonce aux Pompéiens la prochaine arrivée de César en Grèce.

49 av. J.C.

Corfinium

Corfinium1, est une cité placée au centre des recrutements d'Alba, des pays marses et pélignien. Les levées s'y étaient ralliées, au nombre d'environ de 15000 hommes (plus de 30 cohortes) : elles forment le contingent des plus belliqueuses et plus énergiques populations d'Italie, noyau excellent pour l'armée constitutionnelle en voie de formation. Quand Vibullius y arrive, César est en arrière encore de quelques marches : rien de plus aisé, si l'on veut obéir aux instructions de Pompée que de sortir de la place et d'aller rejoindre avec les Picentins qui fuyaient devant César, le corps d'armée principal d'Apulie. Mais Lucius Domitius Ahenobarbus commande à Corfinium, l'un des plus obstinés et des plus étroits parmi les aristocrates, successeur désigné de César, dans le proconsulat de la Transalpine. Loin de déférer pour son compte aux ordres reçus, il empêche même Vibullius d'emmener son monde dans le sud.

Persuadé que Pompée n'hésite que par entêtement et va bon gré mal gré accourir le dégager, il prend à peine quelques dispositions pour soutenir le siège, et ne rallie pas dans les murs de la place les petites garnisons disséminées dans les villes environnantes. Pompée ne vient pas et pour une bonne raison : avec ses deux légions trop peu sûres dans sa main, il peut bien attendre et soutenir les milices picentines, mais il ne lui est pas permis d'aller en avant et d'offrir le combat à César. Au bout de peu de jours, César se montre le 14 février dans le Picenum : il avait été rejoint par la XIIe légion : devant Corfinium il est rejoint encore par la VIIIe, toutes les deux venues d'au delà des Alpes.

De plus, il a réparti dans trois légions nouvelles ses prisonniers, les soldats pompéiens transfuges volontaires, et les enrôlés levés par tout le pays. Son armée devant Corfinium compte déjà 40000 hommes dont la moitié a servi. Domitius, tant qu'il compte sur Pompée, laisse la place se défendre : mais enfin, désabusé par les dépêches qu'il recoit2, il ne veut plus tenir dans ce poste perdu, où pourtant sa résistance aurait grandement profité au parti. Il ne songe pas davantage à capituler. Mais en annonçant au soldat l'arrivée prochaine d'une armée de secours, il se prépare à fuir dans la nuit même avec quelques nobles, ses officiers. Beau projet qu'il ne sait même pas mener à sa fin ! Sa contenance, son trouble le trahissent.

Dans son armée, les uns s'ameutent : les recrues marses, qui ne veulent pas croire à la honte de leur général, prennent les armes contre les mutins : mais à leur tour, elles se convainquent de la réalité du bruit accusateur : toute la garnison, se soulevant, arrête ses chefs et les livre à César, eux, l'armée et la ville (20 février)3. Là-dessus, 3000 hommes cantonnés à Alba mettent bas les armes : 1500 recrues, à Terracine, en font autant, lorsque paraissent les premiers cavaliers de César; et auparavant déjà, un troisième corps de 3500 hommes a dû capituler à Sulmo4.

1. On en trouve les ruines non loin de la petite ville de Popoli et de l'église de San Pelino, dans la vallée de la Pianata di Valva. Corfinium, l'ancienne capitale des Péligniens, la capitale de l'insurrection marse, sous le nom d'Italica, était restée une forte et importante position militaire

2. Nous connaissons par Cicéron la correspondance officielle de Pompée avec Domitius (Cicéron, ad Atticus, 8, 12). Il lui dit qu'avec sa petite armée, éparpillée encore, il ne peut lutter contre César (nos disjecta manu pares adversariis esse non possumus). Il faut venir à moi sans délai, sous peine d'être coupé : tout au moins, laisse partir Vibullius avec les cohortes du Picenum et de Camerinum... César, en ce moment, a plus d'hommes que nous : bientôt, nous en aurons plus que lui... Je n'ai encore que 14 cohortes à Lucérie... Viens donc, viens au plus vite avec tout ton monde. - Je ne puis aller à toi : je ne me fie pas à mes légions (quod non magnopere his legionibus confido). Je doute trop de leurs bonnes dispositions pour engager toute la fortune de la République (neque... eorum militum... voluntati satis confido, ut de omnibus fortunis Reipublico dimicem). Dégage-toi donc, et viens si tu peux !

3. Voir les détails fort intéressants donnés par César, B. civ., 15-23. Il ne s'est arrêté que sept jours devant la place (ibid., 23). Rien de plus admirable que sa vigilance à côté de sa foudroyante rapidité. Il pardonne à tous, à Lentulus, à Domitius, qui s'est fait donner du poison par son médecin, et qui, heureusement, n'a pris qu'un narcotique (Plutarque, César, 34), à Vibullius, à tous. Il rend à Domitius 6000000 sesterces, qu'il avait déposés dans les caisses de la ville, et que les duumvirs corfiniens venaient de livrer.

4. Aujourd'hui Sulmona, dans le val du Cizio. Patrie d'Ovide. Domitius y avait posté 7 cohortes. César, averti du bon vouloir des habitants, y dépêcha Marc-Antoine avec 5 cohortes. A la vue des aigles, Sulmoniens et soldats sortent en foule, remettent la place, et le soir du même jour, Antoine revient devant Corfinium (B. civ., 1, 18).

49 av. J.C.

Brindes

César maître du Picenum, Pompée regarde l'Italie comme perdue et ne songe plus à s'y maintenir : ce qu'il veut, c'est différer son départ par mer, pour sauver le plus de monde possible. Il marche donc lentement vers Brundisium, le port le plus voisin. Là, se concentrent enfin les deux légions de Lucérie, les recrues hâtivement levées dans l'Apulie, pays mal peuplé, celles ramassées en Campanie par les consuls et leurs délégués (on les avait aussitôt dirigées vers la mer) : là foisonnent les fugitifs de Rome et les plus notables sénateurs, accompagnés de leurs familles. L'embarquement se fait : il n'y a pas assez de vaisseaux pour emmener à la fois toute cette foule qui compte encore 25000 têtes. Il faut partager l'armée. La plus forte moitié part le 4 mars; et avec la moitié plus faible (10000 hommes environ), Pompée attend le retour de sa flotte; car si désirable qu'il faut pour rester maître de Brindes en vue d'une tentative ultérieure sur l'Italie, on ne sait que trop qu'il n'est pas possible d'y tenir longtemps devant César1.

César arrive et aussitôt commence le siège. Il tente surtout de fermer le port à la bouche, par des digues et des ponts flottants, et d'empêcher la flotte républicaine d'y rentrer : mais Pompée avait armé en hâte tous les navires marchands qui se trouvaient sous la main : il réussit d'ailleurs à garder sa communication ouverte jusqu'à l'arrivée des galères. Quelle que soit la vigilance des assiégeants, en dépit du mauvais vouloir des gens de la ville, il fait très habilement sortir ses troupes intactes jusqu'au dernier homme, et les transporte en Grèce, hors de portée des coups de César (17 mars). Celui-ci dépourvu de flotte, ne peut pas investir la place, ni poursuivre les Pompéiens. Ainsi après deux mois de campagne, sans livrer même une seule bataille, César avait poursuivi, mis à néant une armée de dix légions, dont la moitié à peine avait précipitamment fui au-delà de la mer. Toute la péninsule italique était tombée dans les mains du vainqueur, y compris la capitale, le trésor public, et les approvisionnements immenses partout amoncelés. Les vaincus ne disaient que vrai quand ils déploraient la "stupéfiante rapidité, la vigilance et la vigueur du monstre"2.

1. César doutait que Pompée abandonnât sitôt Brindes et l'Italie. A cheval sur l'extrémité de la Péninsule et sur la Grèce, Pompée pouvait vouloir s'y réserver pour toutes les éventualités. Mais Dion Cassius affirme qu'il ne s'attarda à Brindes qu'à cause de l'insuffisance de sa flotte (Dion Cassius, 41, 12. - B. civ., 1, 25). - Les consuls étaient partis par le premier convoi, c'en était fait de toutes les tentatives d'accommodement : discessu illorum actio de pace sublata est, quam quidem ego meditabar : dit Cicéron (ad Atticus, 9, 9. V. aussi Bell. civ., 1, 26, in fine). - Parti d'Ariminum, César a envoyé Antoine occuper Aretium : il s'empare lui-même de Pisaurum (Pesaro), de Fanum et d'Ancône (B. C., 1, 11). Curion va prendre Inguvium, où tenait Thermus avec 5 cohortes pompéiennes (B. civ., 13) : suivent les redditions d'Auximum, de Cingulum, reconstruite par Labienus, d'Asculum, et enfin de Corfinium (B. civ., 15, 25).

2. Cicéron, ad Att., 8, 9 : hoc horribili vigilantia, celeritate, diligentia est. Plane quid futurum sit nescio. - Et ailleurs : Volare dicitur (ad Att., 10, 9). - L'abandon de l'Italie a été vivement reproché à Pompée, et par les contemporains et par les modernes. Cicéron ne voit plus chez lui que pusillanimité (ad Att., 8, 11. - 9, 11). César s'étonne que maître de la mer, maître d'une ville très forte, et attendant ses légions d'Espagne, il lui ait livré le pays (Plutarque, Pompée, 68). Enfin Napoléon Ier le condamne non moins sévèrement (Précis : ch. IX, observation 3). - Et il ajoute : Si les trente cohortes de Domitius eussent été campées devant Rome avec les deux premières légions de Pompée; si les légions d'Espagne, celles d'Afrique, d'Egypte, de Grèce, se fussent portées, par un mouvement combiné, sur l'Italie, par mer, il eût réuni avant César une plus grande armée que celui-ci. - D'autres, au contraire, louèrent la résolution de Pompée comme un coup de maître, et ne virent dans le départ pour la Grèce qu'une manoeuvre habile qui déplaçait la guerre tout à son avantage. Pompée ne pouvait plus rien faire d'utile en Italie. Il y aurait promptement et infailliblement succombé. En Grèce, en Orient, comme on l'a vu plus haut, il disposait d'immenses ressources. Aux yeux des princes restaurés par lui, il était le vrai représentant de Rome. En Orient, il trouvait et l'argent et les vaisseaux, à l'aide desquels il concentrait ses troupes, les expédiait sur toutes les mers, et des hommes et des munitions. En Orient, pays immense, il échappait à César, le fatiguait et l'épuisait. - Ce plan, il est certain qu'il l'a conçu et qu'il l'a voulu exécuter. Il y trouva même le succès, jusqu'au jour où, quittant malgré lui l'offensive, il s'arrêta et combattit. - Nous empruntons ces considérations à l'auteur estimé d'une Hist. Rom., le docteur Peter, II, p. 331. Elles ont assurément du spécieux. Mais Pompée n'en avait pas moins eu le tort grave de se laisser surprendre et acculer dans Brindes, avant d'avoir pu se défendre et surtout d'abandonner Rome, en proie à la panique, la laissant, ville et trésor public, à la merci de César. Quant la capitale tombe, l'envahisseur a vaincu plus qu'à demi; l'envahi perd courage et croit tout perdu. - A la place de Pompée, César et Napoléon se seraient attachés à la défense de Rome et de l'Italie.

49 av. J.C.

La conquête de l'Italie par César

Militairement parlant, des moyens d'action considérables vont faire défaut à Pompée pour affluer chez son rival. Dès le printemps 49 av. J.C., son armée, renforcée d'une multitude de contingents levés partout en masses, compte un grand nombre de légions nouvelles, en sus de ses neuf vieilles légions. Mais il lui faut laisser en Italie une garnison puissante : il lui faut prendre d'immédiates mesures pour empêcher le blocus auquel Pompée, maître absolu des mers, ne manquerait pas de tenir aussitôt la main : il faut écarter de Rome la disette, suite de ce blocus. Toutes complications graves qui viennent s'ajouter à la tâche guerrière de César, déjà difficile par elle-même.

Pour ce qui est des finances, il a eu cette chance heureuse qu'on lui laisse le trésor public. Mais les principales sources de revenu lui sont fermées : les tributs orientaux vont se déverser chez l'ennemi. Les besoins démesurément accrus de l'armée, les approvisionnements nécessaires à la population affamée de Rome... dévorent en un clin d'oeil les sommes dont s'empara César. Il se voit obliger bientôt de recourir au crédit privé, et ce moyen ne pouvant lui donner qu'un court répit, déjà l'on s'attend à la seule issue qui semble ouverte, au régime fatal des confiscations en masse.

Sous le rapport politique, César, en mettant le pied en Italie, y rencontre des difficultés encore plus sérieuses. L'inquiétude est partout dans les classes : on croirait à un bouleversement anarchique. Amis et ennemis voient dans César un second Catilina, et Pompée croyait ou affectait de croire qu'il avait été poussé à la guerre civile que par l'impossibilité de payer ses dettes. En réalité, les antécédents de César ne sont rien moins que rassurants; et l'on s'effraie bien plus quand on jette les yeux sur les hommes de sa suite ou de son entourage. Perdus tous de moeurs et de réputation, tous débauchés notoires, les Quintus Hortensius1, les Gaius Curion, les Marcus Antonius, ce dernier beau-fils du catilinarien Lentulus, exécuté jadis par ordre de Cicéron, se tiennent au premier rang à ses côtés : les postes de haute confiance sont donnés à des hommes qui depuis longtemps ne songent plus même à faire le compte de leurs dettes; et l'on voit les lieutenants du proconsul non pas seulement entretenir des danseuses mais parader en public avec des courtisanes2.

Mais le "monstre" en cela donne le démenti à ses amis et ennemis. Et tout d'abord, en mettant le pied dans la première ville d'Italie, dans Ariminum même, il avait défendu au simple soldat de se montrer en armes, en dedans des murs : il avait protégé contre les excès toutes les cités qu'il y eût trouvé un bon ou un hostile accueil. Quand le soir, sur le tard, la garnison révoltée lui livrait la ville de Corfinium, il voulut, en dépit des traditions militaires, différer l'occupation jusqu'au lendemain matin, craignant exposer les habitants à la colère de ses soldats et aux hasards d'une entrée de nuit. Les prisonniers faits sur ses adversaires étaient-ils de simples soldats ? Comme il les savait indifférents en matière de politique, il les fondait dans ses propres troupes. Avait-il affaire aux officiers ? Non content de les épargner, il les relâchait sans distinction de personnes, sans exiger d'eux aucune promesse; et ce qu'ils réclamaient comme leur appartenant leur était rendu sans difficulté, sans regarder de près au bien ou mal fondé de leur demande.

Ainsi agit-il envers Lucius Domitius : il renvoya même à Labiénus, jusque dans le camp ennemi, et son argent et ses bagages. Malgré son extrême pénurie d'argent, il ne saisit jamais les biens énormes de ses adversaires, absents ou présents; et plutôt que de s'aliéner la classe des propriétaires, en remettant en vigueur les contributions foncières, il aima mieux emprunter à ses amis3. De même, on le voit, le long de la route de Ravenne à Brindes, renouveler sans cesse auprès de Pompée et la demande d'une entrevue, et la proposition d'un arrangement acceptable4.

La foule des gens pour qui l'intérêt matériel passe avant l'intérêt politique se jette dans les bras de César. Dans les villes de l'intérieur on porte aux nues "la loyauté, la douceur, la sagesse" du vainqueur : et ses adversaires eux-mêmes reconnaissent qu'un tel hommage lui est dû. La haute finance, les publicains et les chevaliers-juges, au lendemain du désastreux naufrage du parti constitutionnel en Italie, n'inclinent aucunement à se confier plus longtemps à d'aussi tristes pilotes : les capitaux reviennent et les "riches retournent au travail quotidien de leurs registres d'échéances !". En se montrant indulgent au-delà de toute mesure, César avait calculé juste : bientôt se calment les frayeurs et les angoisses des classes qui possèdent et le désordre ne menace plus. Ecarter l'anarchie, écarter les non moins dangereuses terreurs de son attente est la condition première et nécessaire de la réorganisation de l'Etat.

Quant aux républicains de toutes nuances, le pardon du vainqueur n'amenait ni leur conversion, ni leur apaisement. Selon le Credo du parti catonien, le devoir envers la patrie délit de tous les autres pouvoirs : César vous fait-il grâce de la liberté, de la vie ? Certaines fractions plus modérées du parti constitutionnel s'arrangent pour recevoir paix et protection du nouveau monarque, elles n'en maudissent pas moins du fonds du coeur et le monarque et la monarchie. Plus se manifeste en plein jour le système nouveau de gouvernement, plus les sentiments républicains vont s'affirmant dans les consciences de la grande majorité des citoyens, et les constitutionnels de Rome peuvent sans exagération mander à leurs amis dans l'exil que toutes les classes, tous les individus sont nettement pompéiens. L'homme honnête se sent un remords à ne pas quitter l'Italie5.

1. Quinius Hortensius Hortalus, le fils du grand orateur (qui mourut dans la retraite vers 704 [50 av. J.-C.]). Il avait mené une vie dissipée : chassé par son père, il courut le monde : Cicéron le trouva à Laodicée, dans la compagnie de gladiateurs et de gens de basse profession (ad Att., 10, 18, 6, 3). Hortensius avait songé à l'exhéréder (Val. Max., 5, 9, 2). - Il courut à César au début de la guerre civile, et c'est lui qui alla saisir Ariminum, passant le premier le Rubicon (Suétone, César, 31. - Plutarque, César, 32). A peu de temps de là, il rendit de bons offices à Cicéron et à sa famille (ad Att., 10, 12, 16, 17, 18). Il commanda ensuite une escadre. - Après la mort de César, il revient au parti républicain, commande en Macédoine, est proscrit, fait tuer G. Antonius, frère de Marcus, et après Philippes, où il est fait prisonnier, est exécuté sur le tombeau de sa victime.

2. Allusion à Antoine, que César laissera en Italie, en qualité de propréteur, et qui, au grand scandale de Cicéron, parcourra les villes, ayant la mime Cythéris dans sa litière ouverte, sa femme dans une autre, et suivi de sept autres litières encore, remplies de ses amies et amis (ad Att., 10, 10).

3. On ne connaît bien César que quand on lit dans la correspondance de Cicéron, et la lettre qu'il écrivit à celui-ci (ad Att., 9, 16), et celle qu'il adresse à Oppius et Balbus, ses familiers (ad Att., 9, 7, c). Il sait gré à Cicéron d'avoir bien auguré de lui : rien n'est plus loin de lui que la cruauté... Peu lui importe que ceux qu'il a mis en liberté [à Corfinium], s'en retournent à l'ennemi : il aime mieux, avant tout, rester semblable à lui-même (nihil enim malo, quam et me mei similem esse, et illos sui) ! - Et à Balbus : J'agis d'autant plus volontiers selon votre conseil, que je ne fais, d'ailleurs, que ce que j'ai résolu de moi-même, en me montrant le plus doux possible, et en travaillant à me réconcilier avec Pompée. Ici je cite textuellement d'admirables paroles : Temptenus hoc modo, si possumus omnium voluntates recuperare et diuturna victoria uti : quoniam reliqui crudelitate odium effuagere non potuerunt, neque victoriam diutius tenere proter unum L. Sullam, quem imitaturus non sum. Hoc nova sit ratio vincendi ut misericordia et liberalitate nos muniomus. (Essayons par là de ramener à nous, s'il est possible, les volontés de tous, et usons ainsi de notre victoire d'aujourd'hui : les autres, se montrant à cruels, n'ont pu éviter la haine, et consolider la victoire, sauf un seul, Lucius Sylla, que je n'imiterai point. Telle est, pour vaincre, ma recette nouvelle : le pardon et la bienveillance me seront un rempart). Et il continue sur ce ton, en racontant comment il renvoie avec la vie sauve, Gn. Magius, le second ingénieur de Pompée qu'il ait fait prisonnier. - Balbus et Oppius, qui écrivent à César, à qui César répond, et dont Cicéron communique ici les dépêches, étaient des hommes importants. Lucius Cornelius Balbus major, Espagnol, né à Gadès, avait rendu des services à la République dans les guerres contre Sertorius. Arrivé à Rome, il était entré dans la tribu caustuminienne. Riche, ami de Pompée et de César, son ingénieur (profectus fabrum) en Espagne, en 693 [61 av. J.-C.], et dans les Gaules, son mandataire avec Oppius pour l'administration de sa fortune privée, il fut un jour accusé d'usurpation du titre de citoyen romain. Il eut pour défenseurs Pompée et Crassus, auxquels se joignit Cicéron, dont le plaidoyer, curieuse étude de droit public, nous a été conservé (pro Balbo). Balbus acquitté resta l'intime de César, et l'ami de Cicéron. Pendant la guerre civile, on le trouve à Rome, travaillant à la conciliation des partis. Plus tard, il est du parti d'Octave. Il avait écrit des Ephémérides (Suétone, César, 81), et veilla à la continuation des Commentaires de César. G. Oppius mena à Rome la même vie d'affaires que Balbus, aussi dans l'intérêt de César, et de concert avec l'Espagnol naturalisé. Au temps d'Aulu-Gelle, il existait encore toute une correspondance entre lui et César. On sait l'anecdote racontée par Plutarque (César, 17) et Suétone (César, 71). Un jour, durant un orage, le Triumvir fit entrer son ami, malade et délicat, dans une petite hutte, et coucha en plein air. - Après la mort de César, Oppius se rangea aussi du côté d'Octave. Niebuhr et quelques autres lui attribuent la rédaction du livre de Bello africano, dans les Commentaires. Il écrivit, d'ailleurs, une série de biographies sur les principaux hommes politiques de son siècle.

4. Ainsi, après le Rubicon franchi, il négocie avec Pompée, par l'intermédiaire de L. César et du préteur Roscius (B. c., 1, 7-11) : devant Brindes il emploie Numerius Magius Cremona (1, 24, 26): à Rome il veut que le Sénat envoie des députés à Pompée (1, 32) : en Illyrie, plus tard, il renouvelle ses tentatives par la bouche de L. Vibullius Rufus : sur l'Apsos, par la bouche de P. Vatinius (3, 10, 19) : et enfin par celle de Scipion, beau-père de Pompée (3, 51-58). - Et l'historien Velleius en fait la remarque; nil relictum a Caesare, quod servando pacis causa tentari posset : nihil receptum a Pompeianis...

5. Voyez les angoisses de conscience de Cicéron, si longtemps indécis, et demandant conseil à ses amis, dans toutes ses lettres d'alors.

49 av. J.C.

La résistance passive du Sénat

César veut délivrer le sénat que ses oppresseurs mènent par la peur. Le but une fois atteint, il veut faire voter la continuation de la guerre. En conséquence, dès qu'il arrive devant les portes de Rome (fin mars), les tribuns du peuple, ses adhérents convoquent pour lui la Curie (1 er avril)1. La réunion est assez nombreuse : il y manque pourtant les plus notables parmi les sénateurs non émigrés : il y manque Marcus Cicéron, l'ancien chef de la majorité asservie2, le propre beau-père de César, Lucius Pison; et, ce qui est pire, les sénateurs présents ne se montrent pas disposés à donner les mains à ses motions. A sa demande de pleins pouvoirs pour continuer la guerre, un des deux seuls consulaires qui assiste à la séance, un homme dont toute la vie s'était passée à craindre, et qui ne souhaite rien qu'une mort tranquille dans son lit, Servius Sulpicius Rufus émet l'avis que César mériterait bien de la patrie s'il abandonne le dessein de porter la lutte en Grèce et en Espagne3.

César alors de proposer que le sénat se fasse auprès de Pompée l'intermédiaire de ses offres de paix. A cela nulle objection : mais les menaces des émigrés les glacent tous d'effroi et il ne se trouve personne qui veut être l'envoyé de paix. L'aristocratie répugne à aider César, à bâtir son trône et le Collège suprême montre la même inertie qu'au jour tout récent encore où le Triumvir avait pu rendre absolument illusoire la nomination de Pompée à la dignité de généralissime de la guerre civile. Demandant à son tour le même titre, il échoua pareillement. D'autres obstacles sont aussi devant lui. Voulant régulariser sa position quand même, il souhaite la dictature, mais comment le faire dictateur ? Aux termes de la constitution, on ne peut obtenir l'investiture que d'un des Consuls. César tente bien d'acheter Lentulus : dans le désordre de la fortune de cet homme, rien de plus naturel que de compter sur un tel moyen ! La tentative ne réussit pas.

Puis voici que le tribun du peuple Lucius Metellus proteste contre les actes du tout-puissant Proconsul : il fait mine de défendre de son corps les caisses du Trésor, où les affidés de César sont venus violemment puiser4. César ne peut pas s'arrêter devant l'inviolable ! Passant outre, il agit du moins en toute douceur, et, s'abstient des voies de fait. Il parle au sénat le langage qui tout récemment encore était dans la bouche des constitutionnels : "Il aurait voulu ne pas s'écarter de la légalité, et réorganiser l'Etat avec le concours des grands pouvoirs publics : mais puisqu'on lui refuse assistance, il saura se suffire !"(discours de Lentulus et de César). Puis, sans plus se soucier du sénat et des formes constitutionnelles, il remet l'administration provisoire de Rome à son préteur Marcus Aemilius Lepidus, en qualité de préfet urbain; et pourvoit à tous les arrangements nécessaires pour les provinces dont il est maître et va continuer la guerre4.

1. B. civ., 1, 32-33. Ces tribuns étaient Antoine et Cassius : César ne pouvait faire la convocation, étant proconsul. De même l'assemblée eut lieu hors des portes.

2. Pompée quittant Rome avait préposé Cicéron à la garde des côtes campaniennes (ad fam., 16, 11. - ad Att., 7, 7). A Formies, où il va d'abord, celui-ci voit Lentulus, le consul, et se répand en plaintes, en gémissements sur la situation. Il ne sait s'il doit persister dans le parti de Pompée, dont la cause, mal conduite, lui semble désespérée. - A Minturnes, il s'entretient avec Lucius Caesar, porteur de paroles pour l'Imperator. - Puis, quand il apprend, en Campanie, que Pompée a battu en retraite sur Brindes, ses incertitudes redoublent. Il ne veut pas se donner à César, qui cherche à le gagner par mille moyens : il hésite à suivre au-delà des mers le déplorable général de la République ! En attendant il ne fait rien, ne bouge pas, et vit tranquille à Formies : voilà la seule réponse que Trébatius rapportera de lui à César (ad Att., 7, 17). César alors de lui écrire lui-même : pareille réponse évasive (ad Att., 8, 9). Enfin César quitte le camp de Brindes et part pour Rome. Il adresse à Cicéron une invitation nouvelle, et plus pressante en même temps qu'amicale : il a besoin de lui, de son conseil, de son crédit (v. sa lettre relatée dans celle ad Att., 9, 6). Il lui fait écrire encore par Oppius et Balbus (ad Att., 9, 7). Rien ne fait. Comment aller à César ? Plus de lois ! Plus de tribunaux, ni de Sénat ! Il n'y a que passion, audace, dépense folle et besoins énormes, chez tous ces affamés ! Comment voulez-vous que la fortune des particuliers, que celle de la République y suffise ! (ibid.). - Il ne croit pas à la clémence, à l'amour de l'ordre chez César, et il revient souvent sur ce sujet (ad Att., 9, 9). Comme si Pompée n'avait pas lui aussi fait de sanglantes menaces ! (Gnous noster sullani regni similitudinem concupivit). Comme s'il ne voulait pas, lui aussi, affamer Rome et l'Italie, ravager, brûler les champs, ravir l'argent des riches (ad Att., 9, 9) ! Le 27 mars, César est à Sinuessa. Nouvelle lettre à Cicéron; nouvelles instances rassurantes (ad Att., 9, 16). Cicéron ne va pas au rendez-vous : César alors va le trouver chez lui, à Formies (28 mars). Ici le grand orateur retrouve quelque fermeté, et la dignité du caractère. - Il ne lui sied pas de s'employer pour la paix, en obéissant aux intentions de César, à l'encontre de la volonté du Sénat. Je ne veux point être là : ou je tiendrais ce langage, et je dirais bien d'autres choses encore que je ne puis taire, ou il me faut ne pas y aller ! (ad Att., 9, 18). On se sépare là-dessus, et en froid. Mais Cicéron est content de lui-même (At ego me amavi, quod mihi jam pridem usu non venit). Je l'ai offensé; raison de plus pour agir prudemment ! A quelque temps de là César lui écrit encore de Rome : il lui pardonne son abstention, mais pendant ce temps, soit affection pour Pompée, soit plutôt affection pour la République légitime et aristocratique, Cicéron a enfin pris son parti, et malgré les incitations de Curion qui le visite, en se rendant en Sicile, malgré les assurances qui lui sont données, il quitte l'Italie, s'embarque à Cajeta, le 11 juin, avec douleur, mais avec sa conscience pour compagne (ad Att., 10, 4).

3. Consul en 703 [51 av. J.-C.] avec Marcus Claudius Marcellus. Servius Sulpicius Lemonia Rufus fut l'ami de Cicéron, qui le vante comme un orateur et un jurisconsulte réputé (Brutus, 41). Il fut l'un des accusateurs de Muréna; consul élu pour 691 [-63]. - C'est lui qui, interroi en 702 [-52], avait nommé Pompée consul sans collègue. - Plus tard, après Pharsale, César le fit proconsul en Achaïe (ad fam., d, 3). Il mourut (711 [-43]) au camp d'Antoine, sous Modane, où le Sénat l'avait envoyé en mission.

4. Il y prit (selon Orose, 6, 15), 4135 livres d'or, et 90000 livres d'argent; plus encore selon Pline (33, 17, 3). - Metellus le menaça des malédictions divines - Il violait le trésor destiné à repousser les Gaulois ! - Les Gaulois ne sont plus à craindre, répondit César : je les ai domptés (Appien, 2, 42). - V. aussi toute cette scène dans Plutarque, César, 35. Après la guerre, dit-il à Marcellus, tu pourras jouer à l'orateur ! Et comme l'autre persiste, César s'irrite, et le menace de le faire tuer : Ne vois-tu donc pas qu'il m'est plus difficile de dire le mot, que de faire la chose ! - Cette voie de fait nuisit à César, dans l'opinion : il l'a, comme on sait, dissimulée dans ses Commentaires, I, 14 et 33. - Le L. Metellus Creticus, dont il est ici question, n'est guère connu que par l'incident qui vient d'être relaté (Plutarque, César, 35 ; Pompée, 62. - Dion Cassius, 12, 17. - Appien, B. c., 2, 41. - César, B. c., 1, 33. - Cicéron, ad Att., 10, 4). - Il a probablement péri dans le flot des guerres civiles.

4. César convient qu'il perdit trois jours à entendre les protestations des uns, les excuses des autres (triduum disputationibus excusationibusque extrahitur); puis, que la querelle avec Metellus lui prit quelques jours encore (1, 33) - Il aurait quitté Rome fort mécontent. Il sait, dit Cicéron, que l'affaire du trésor a froissé le peuple (se apud ipsam plebem offendisse de orario) : il voulait le réunir une fois encore : il ne l'osa pas, et partit vivement troublé. C'est Curion qui, visitant Cicéron à sa villa de Cume, lui fait ce récit (ad Att., 90, 4, § 3). N'est-il pas exagéré ? Drumann suppose que le peuple ne regretta qu'une chose, l'argent qui lui était promis, mais non encore distribué (Drum., III. p. 446).

49 av. J.C.

L'Espagne

César sans perte de temps, reprend les opérations militaires. Il doit ses premiers succès à son système offensif. L'attaque subite partie du Rubicon ayant réduit à néant le premier plan de Pompée qui consistait à prendre César entre deux feux entre l'Italie et la Gaule, Pompée avait songé d'abord à gagner l'Espagne. Il y est très fort. L'armée y compte sept légions ou sert en grand nombre des vétérans. Soldats et officiers s'y étaient endurcis pendant des années dans les combats avec les montagnards de Lusitanie. Parmi les chefs, Marcus Varron ne vaut que comme érudit illustre et comme partisan fidèle1 : mais Lucius Afranius s'était distingué en Orient et dans les Alpes et Marcus Pétréius2, le vainqueur de Catilina, était brave à toute épreuve et bon capitaine.

Dans la province Ultérieure, le souvenir de la préture de César fait à celui-ci de nombreux adhérents : au contraire, dans la Citérieure, le respect et la reconnaissance enchaînent la foule au général qui, vingt ans avant, dans les guerres contre Sertorius, avait commandé sur l'Ebre et, la lutte finie, réorganisé le pays. Après ses revers en Italie, Pompée ne peut mieux faire que de porter sur ce point avec les débris de son armée, pour marcher ensuite contre César à la tête de toutes ses armées. Malheureusement, il s'était trop attardé en Apulie, espérant sauver les troupes enfermées dans Corfinium et au lieu des ports campaniens, il lui avait fallu gagner celui de Brindes et s'y embarquer. Pompée reste dans l'est et laisse César maître d'aller l'attaquer en Grèce, où l'armée se reformait sous le commandement personnel de son généralissime, ou de se porter en Espagne, à l'encontre de l'armée de ses lieutenants, prête pour la lutte. César se décide pour le dernier parti. La campagne d'Italie est à peine finie que déjà il a pris ses mesures : par son ordre, neuf de ses meilleures légions, 6000 cavaliers, les uns triés un à un et levés dans les clans gaulois, les autres mercenaires germains, avec un fort noyau d'archers ibères et ligures, se concentrent sur le Bas-Rhône.

1. C'est bien du fameux polygraphe, Marcus Terentius Varro, du plus savant des Romains qu'il s'agit ici. Varron, était né en 638 [116 av. J.-C.]. Mais sa carrière politique n'avait pas été insignifiante : il avait eu un commandement naval dans la guerre contre Mithridate (Pline, H. n., 3, 11, 7, 30. Appien, Mithridate, 95, et Varron, de re rust., 2, prof.). Lieutenant de Pompée en Espagne, on le verra lui rester fidèle, passer en Grèce, et assister au désastre de Pharsale. Reçu à pardon par César, il ne s'occupe plus que de ses travaux d'homme de lettres et de bibliothécaire (Cicéron, ad fam., 9, 6). - Un jour il est proscrit : plus heureux que Cicéron, il échappe aux assassins, et gagne la protection d'Octave. Il meurt à 89 ans, en 726.

2. Marcus Petreius, bon et énergique soldat, qui gagna tous ses grades à la pointe de l'épée (v. Salluste, Catilina, 59, 60. - Cicéron, pro Sest., 5). - Après le désastre d'Ilerda, il ira rejoindre Pompée : puis, après celui de Pharsale, ira combattre en Afrique. Enfin, après Thapsus, il se réfugiera avec Juba dans une villa du roi numide, où tous deux se donneront la mort.

49 av. J.C.

Massalie

Le proconsul désigné naguère par le sénat pour succéder à César dans la Transalpine, Lucius Domitius, capturé à Corfinium et relâché, est aussitôt parti avec tout son monde et avec Lucius Vibullius Rufus, l'affidé de Pompée. Arrivés à Marseille, ils avaient tant faits que la ville, se prononçant pour Pompée, refuse le passage aux soldats de César. Varron garde la péninsule Ultérieure avec deux des légions espagnoles moins sûres que les autres : les cinq autres, renforcées de 40000 fantassins du pays, moitié lusitaniens, ou d'autres milices légères et de 5000 hommes de cavalerie locale, se portent vers les Pyrénées. Elles obéissent à Afranius et Pétréius; et selon les instructions de Pompée apportées par Vibullius, elles doivent fermer les montagnes à César.

49 av. J.C.

César occupe les Pyrénées

César est déjà dans les Gaules : s'arrêtant de sa personne devant Massalie investie, il met en mouvement la plus grande partie de l'armée du Rhône, fait filer six légions et sa cavalerie sur la grande voie romaine par Narbonne et Rhodé (Rosas), et devance l'ennemi. Quand Afranius et Pétréius arrivent aux Pyrénées, déjà les césariens les occupent en force : la ligne est perdue pour eux1. Ils prennent alors position à Ilerda (Lérida), entre la chaîne au nord, et l'Ebre au sud. Ilerda est à 4 milles du fleuve sur la rive droite du Sicoris (La Sègre), l'un de ses affluents : la route (venant de Tarraco (Tarragone)) franchit cet affluent sur un pont qui touche immédiatement la ville. Au midi, les collines qui longent la rive gauche de l'Ebre viennent mourir non loin des murs. Mais au nord et des deux côtés du Sicoris s'étend une belle plaine dominée par la hauteur sur laquelle Ilerda se dresse.

Pour une armée voulant se laisser assiéger, c'est là une position excellente : mais les pompéiens ayant couru trop tard aux Pyrénées, et leur ligne perdue, il faut reporter au-delà de l'Ebre la défense de l'Espagne. Or, comme entre la ville et le fleuve il n'y a pas de forteresse qui les relie; comme il n'y a pas de pont sur le fleuve, la retraite de la position provisoire d'Ilerda à la ligne défensive principale n'est rien moins qu'assurée. Les césariens se placent au-dessus de la place, dans le delta formé par le Sicoris et la rivière de la Cinga (Cinca) qui vient le joindre en aval. La lutte devient sérieuse qu'après l'arrivée de César au camp (23 juin). Il y a devant la ville bon nombre de rencontre où l'on combat avec bravoure et fureur des deux parts et avec des fortunes diverses. Les césariens ne peuvent pas se loger entre Ilerda et les pompéiens, ni se rendre maîtres du pont de pierre. Leurs communications avec la Gaule ne sont établies que par deux ponts jetés en hâte sur le Sicoris, à 4 ou 5 milles en amont, la rivière étant trop large dans le voisinage de la place.

1. Les critiques militaires varient sur la route prise par l'avant-garde de César. Les uns (Guischardt, mémoires militaires, I, 28), pensent que Fabius, le lieutenant de César, suivit tout simplement la route du Col de Pertuis, la route du trophée de Pompée, par Ruscino, Illiberis, Fircaria (Figueras), Girona, et Barcino (Barcelone), puis de là gagnant Tarragone, quitta la côte, et tira sur Ilerda, par l'embranchement de la voie de l'ouest. - Mais ce trajet était bien long, alors qu'il s'agissait d'une lutte de vitesse (adhibita celeritate. B. civ., 1, 37), Goler (Guerre civ., p. 25) estime au contraire que les Césariens partis de Narbonne ont remonté la vallée du Tet, et franchissant le col de Puycerda, sont immédiatement descendus dans la vallée de la Ségre, par la Seu d'Urgel, arrivant ainsi par la rive droite, au-dessus d'Ilerda. Napoléon, dans son Précis (ch. X), ne tranche pas la question. - On sait peu de chose du lieutenant de César, Quintus Fabius Maximus, qui commanda l'avant-garde, et assura par ses habiles dispositions le succès de la campagne. Il avait été poursuivi en 695 [59 av. J.-C.], pour extorsion en Macédoine (Cicéron, in Vatin., 11) : à raison de ses services dans les Gaules et dans les deux guerres d'Espagne (Bell. Hisp., 2, 41), César lui donna le triomphe et le consulat. Il mourut en sortant de charge.

49 av. J.C.

La bataille d'Ilerda

Quand viennent les eaux gonflées par la fonte des neiges, elles emportent ces ponts volants et les embarcations manquent pour passer le haut flot. L'armée de César, resserrée dans l'angle du Sicoris et de la Cinga, ne commande plus la rive gauche et la route par où l'on se relie avec les Gaules et l'Italie. Les pompéiens en sont maîtres à peu près sans coup férir, ayant pour passer le Sicoris soit le pont d'Ilerda, soit la ressource des outres, à la façon lusitanienne. La moisson approche : mais les récoltes anciennes étant presque totalement consommées, les récoltes nouvelles demeurent sur pied encore. Tout était coupé et ravagé dans l'étroit espace entre les deux rivières. La famine règne au camp. De graves maladies se déclarent; et pendant ce temps, les convois s'entassent sur la rive gauche, ainsi que des munitions de toutes sortes et les hommes, cavaliers auxiliaires et archers envoyés des Gaules, officiers et soldats rentrant de leurs congés, ou fourrageurs revenant au camp (ils étaient 6000 en tout).

Les pompéiens les attaquent en force démesurément supérieure, leur infligent de grosses pertes et les rejettent dans la montagne, pendant que les césariens, sur l'autre rive, assistent immobiles à cet inégal combat. Les pompéiens coupent l'armée de toutes ses communications; et sur l'entretemps, les nouvelles d'Espagne ayant tout à coup cessé de parvenir en Italie, il y circule les plus fâcheuses rumeurs, lesquelles après tout ne s'éloignent pas trop de la vérité1. Si les pompéiens avaient énergiquement poursuivi leurs avantages, ils n'auraient pas manqué ou de capturer toute cette foule emprisonnée sur la rive gauche, à peine en état de faire résistance, ou tout au moins de la refouler dans les Gaules. En tout cas, ils peuvent tenir complètement les rives et ne laisser personne passer sans qu'ils le voient. Mais cette fois encore, ils ne sont que négligents. Ils avaient repoussé avec perte les convois d'auxiliaires : ils ne les avaient ni détruits, ni chassés complètement au-delà des Pyrénées; et tout occupés de les écarter du fleuve, ils omettent de garder le fleuve même.

Aussitôt César change son plan. Il fait fabriquer au camp des canots portatifs, à fond de bois léger, aux flancs d'osiers entrelacés et recouverts de cuir, pareils aux embarcations des Bretons (les Bretons appelaient ces embarcations des coriclé ou coracles); puis il les fait porter sur chariot au point même où naguère étaient les ponts. On atteint enfin l'autre rive sur ces frêles nacelles, et comme on les trouve inoccupées, on refait les ponts sans grande peine : on rétablit sans délai les communications avec le nord, et les convois, impatiemment attendus entrent enfin au camp. Avec la cavalerie, bien plus agile que celle de l'ennemi, César bat route la région sur la rive gauche du Sicoris; et dès ce moment, les cités espagnoles les plus importantes entre les Pyrénées et l'Ebre, Osca, Tarraco, Dertosa (Tortosa) et d'autres encore, même au sud du fleuve, passent à lui.

Enfin, sur le matin du troisième jour, les fantassins de César s'ébranlent, tournent la position par une marche de flanc dans la montagne, loin de tous sentiers, et passant à l'avant de l'ennemi, vont lui fermer la route. Alors seulement, les lieutenants de Pompée se rendent compte de cette singulière manoeuvre, qui leur a semblé d'abord un simple retour vers Ilerda. Aussitôt, ils sacrifient camp et bagages et s'élancent à pas précipités sur la grande route : ils veulent avant César gagner les dernières crêtes. Il est trop tard. Quand ils arrivent, déjà l'ennemi occupe la voie romaine, en masses serrées. Alors ils tentent à leur tour de se frayer ailleurs un passage et se jettent au travers des coteaux ardus qui bordent le fleuve. Là, la cavalerie les arrête encore : elle entoure et taille en pièces les avant-gardes lusitaniennes. Le combat ne peut plus être douteux entre les césariens et l'armée pompéienne, totalement démoralisée, ayant à dos les cavaliers et en face toute l'infanterie du Proconsul.

Ce combat, mainte occasion s'offrit de l'engager; mais César n'en a pas besoin : il réfrène, non sans peine, l'impatiente ardeur de ses soldats trop sûrs de la victoire. En une seule manoeuvre l'armée pompéienne avait été poussée à sa perte. César évite de s'affaiblir en dépensant inutilement le sang de ses troupes. Dès le jour qui suit, sur le lieu même où la route de l'Ebre vient d'être interceptée, les soldats se mettent à fraterniser, d'une armée à l'autre, et à parler de capitulation : déjà les pompéiens avaient obtenu le consentement de César à leurs demandes, notamment la vie sauve pour leurs officiers; mais voici que Pétréius survient avec son escorte formée d'esclaves et d'Espagnols : il se jette sur ceux de ses hommes qui parlementent et fait massacrer tous les césariens dont il s'empare.

César ne lui renvoie pas moins les pompéiens venus à son camp, et persiste à attendre une issue certaine. Il y a encore à Ilerda une garnison et de vastes magasins : on veut y revenir, mais comment le faire, ayant en front l'armée ennemie et séparé de la place par la rivière ? On ne peut s'en rapprocher, la cavalerie pompéienne a perdu courage, il faut la mettre à couvert au milieu de l'infanterie, et les légions se rangent à l'arrière-garde. Impossible de se procurer l'eau et le fourrage : déjà l'on tue les bêtes de somme faute d'avoir de quoi les nourrir. Enfin toute cette armée qui tourbillonne se voit enveloppée, adossée qu'elle est au Sicoris, ayant devant elle les césariens qui creusent le fossé et élèvent l'agger. Essaie-t-elle de franchir la rivière ? Les cavaliers de César sont là avec l'infanterie légère, qui les a devancés, et commandent l'autre rive. La valeur et la fidélité ne peuvent retarder l'inévitable capitulation (2 août 49 av. J.C.). César laisse la vie sauve et la liberté aux officiers et aux soldats : il leur laisse ce qui reste de leurs bagages et leur rend même le butin fait sur eux, s'engageant à indemniser d'autant ses propres soldats. Mais tandis qu'en Italie, il avait enrôlé de force les recrues prisonnières, il veut honorer les vieux soldats de Pompée, leur promettant que nul ne serait contraint à servir dans son armée. Il n'exige d'eux que de remettre leurs armes et de s'en retourner dans leurs foyers. Ainsi furent congédiés sur le champ tous les soldats natifs de l'Espagne (le tiers environ) : quant aux italiens, leur licenciement s'opère à l'armée des Gaules Transalpine et Cisalpine2.

L'armée pompéienne dissoute, l'Espagne citérieure est dans la main du vainqueur. Dans la province ultérieure, où Varron commande pour Pompée, celui-ci, à la nouvelle du désastre d'Ilerda, croit n'avoir rien de mieux à faire que de se jeter dans Gadès et son île, et de s'y mettre en sureté, lui, les sommes considérables qu'il avait tirées des temples des dieux ou confisquées sur les notables césariens, la flotte assez importante qu'il avait formée, et les deux légions placées sous ses ordres. Mais au premier vent qu'on eut de l'approche de César, les principales villes de cette province, dévouée à lui depuis longtemps, se prononcent, chassent les garnisons pompéiennes ou les entraînent dans leur défection : ainsi il en advient à Corduba, à Carmo (Carmone) et même à Gadès. Une des légions de Varron s'ameute, part d'elle-même pour Hispalis (Séville), où elle se donne à César de concert avec la cité. Enfin Italica3 ayant fermé ses portes à Varron, celui-ci est réduit à capituler aussi4.

1. On alla en foule à la maison d'Afranius, pour complimenter les siens : d'autres se décidaient enfin pour Pompée, et accouraient à lui, voulant lui porter les premiers la nouvelle de la défaite de César

2. B. c., 1, 59-89. César a consacré toute la fin du premier livre de ses Commentaires au récit de la campagne d'Ilerda. Nous y renvoyons pour les détails. En partant pour l'Espagne, il avait dit qu'il allait y combattre une armée sans général, pour revenir combattre un général sans armée (ire se ad exercitum sine duce, et inde reversurum ad ducem sine exercitu (Suétone, César, 84). - Par la rapidité, et l'ascendant de ses manoeuvres, il enlève à l'ennemi la ligne des Pyrénées, et profitant de sa faute, il s'attache à le tourner devant Ilerda, lui barre le passage de l'Ebre, et réduit une armée égale en force à la sienne. - (V. Précis des guerres de César, ch. X). - La campagne de Lérida a été étudiée par tous les écrivains militaires, par le colonel C. Gottlieb Guischardt (Quintus Icilius), l'historiographe savant à la suite du Grand Frédéric, dans les Mémoires militaires sur les Grecs et les Romains (La Haye, 1757), et par le général de Goler (Bürgerkrieg zwischen Cæs. und Pomp. - Guerre civile entre C. et P.) - Citons aussi le nom du Grand Condé. Quant au lieu où se fit la capitulation, il ne peut être Mequinenza, comme le dit Napoléon (Précis. l. c.) : Mequinenza est sur la rive droite de la Ségre, à son confluent. Or, toute la marche au travers de la plaine d'Ilerda, et vers le massif montagneux qui borde l'Ebre au nord, et la capitulation finale, se sont effectuées, sur la rive gauche du Sicoris : il faut tenir le fait pour certain avec Guischardt, Mannert (I, 417), et Goler (p. 49) : ce dernier nous fournit une description topographique exacte ; et il faut placer, soit à La Granja, soit à Almatret, sous la croupe du Mancu Montana, la localité d'Octogesa, où, selon César, les Pompéiens avaient réuni une flottille pour passer l'Ebre (B. c., I, 61).

3. Santiponce, non loin de Séville, sur la rive droite du Guadalquivir.

4. B. c., 1, 38 ; 2, 17-22. Varron se comporta en homme de faible coeur. - Au début, son langage, son attitude affectent une modération grande envers César. Il ne fait aucun mouvement défensif (B. c., 2, 16). Mais, quand il voit César en échec devant Ilerda, il se décide (se quoque ad motus fortunao movere copit); ramasse des armes, des vaisseaux, des munitions, dépouille les temples au profit de la caisse militaire, et parle haut contre César (I, 18). - Toute cette effervescence tombe quand la fortune a tourné (16-21). Epouvanté (perterritus), il se rend à merci et livre ses munitions et sa flotte, ne demandant que le pardon.

49 av. J.C.

Capitulation de Massalie

Presque à la même heure, Massalie faisait sa soumission. Les Massaliotes investis avaient soutenu le siège avec une héroïque énergie : ils avaient aussi lutté sur mer contre César. Là, ils étaient sur leur élément et pouvaient espérer de puissants secours envoyés par Pompée, celui-ci demeurant le maître incontesté de la Méditerranée. Mais le lieutenant de César, l'habile Decimus Brutus, celui-là même qui avait combattu les Vénètes1, et remporté sur l'océan la première victoire navale de Rome, sut promptement ramasser ou construire une flotte (12 vaisseaux longs, mis en chantier à Arles).

En vain, l'ennemi fit bravement résistance; en vain Domitius mit sur ses vaisseaux les mercenaires Albioeques (population des montagnes au nord de Marseille), à la solde de Massalie et ses propres esclaves-pasteurs (ramassés dans les îles et sur la côte de Toscane). Les soldats de marine, choisis dans les légions césariennes, eurent raison de l'escadre plus nombreuse des assiégés; ils la coulèrent ou la prirent presque toute entière2. Mais voici qu'à peu de temps de là une escadrille pompéienne, commandée par Lucius Nasidius3, arrive d'Orient en rangeant la Sicile et la Sardaigne : les Massaliotes aussitôt recommencent à armer et se joignant aux vaisseaux de Nasidius courent sus aux césariens. Le choc eut lieu à la hauteur de Tauroëis (La Ciotat, à l'est de Marseille). Si les pompéiens s'étaient battus avec autant d'ardeur qu'en montrèrent les Massaliotes dans la lutte, la journée peut-être aurait eu une autre fin, mais la flotte de Nasidius prit la fuite, laissant la victoire à Brutus, et les débris des pompéiens allèrent se réfugier dans les eaux d'Espagne.

La mer était complètement fermée aux assiégés. Du côté de la terre, où Gaius Trebonius dirigeait l'investissement, la défense se continua énergique et opiniâtre : enfin, malgré les sorties fréquentes des Albioeques mercenaires et la manoeuvre savante des engins balistiques accumulés en nombre immense dans la ville, les assiégeants arrivèrent proche des murailles et l'une des tours s'écroula. Les Massaliotes se dirent prêts à cesser toute résistance, mais ils désiraient ne se rendre qu'à César en personne et demandèrent à son lieutenant de suspendre les travaux jusqu'à ce qu'il fût de retour. Trebonius accorda la trêve sollicitée : César lui avait donné l'ordre exprès d'épargner la ville dans la mesure du possible.

Mais cette trêve, les assiégés en profitèrent pour effectuer une perfide sortie, pour brûler la moitié des ouvrages romains qui n'étaient en quelque sorte plus gardés et les hostilités recommencèrent plus actives, plus acharnées que devant. Trebonius rétablit avec une rapidité surprenante ses tours et ses épaulements renversés : les Massaliotes se virent de nouveau complètements investis. Sur ces entrefaites, l'Espagne étant soumise, César revient devant leurs murs : les attaques de l'armée de siège, la faim, les maladies avaient réduit la place aux abois. Pour la seconde fois et sérieusement cette fois, elle s'offre à merci.

Pour Domitius, qui a à se reprocher d'avoir répondu par une trahison au pardon du vainqueur, il monte sur un esquif, et se glissant au travers de la flotte romaine. Les soldats césariens avaient juré de passer au fil de l'épée toute la population virile de la cité : ils demandent à grands cris et en tumulte le signal du pillage. Leur chef reste fidèle à sa noble mission de promoteur de la civilisation helléno-italienne en Occident : il ne veut pas se laisser forcer la main et recommencer sur un nouveau théâtre les excès de Corinthe. De toutes les cités libres et puissantes sur mer qu'avait jadis fondées l'antique peuple des navigateurs d'Ionie, Massalie, la colonie le plus loin placée de la métropole, avait presque la dernière gardé pures et vivaces les moeurs et les institutions des Hellènes maritimes : elle fut aussi la dernière qui guerroya sur les flots. Aujourd'hui elle livre au vainqueur ses arsenaux, ses armes et ses flottes; elle perd une partie de son territoire et de ses franchises privilégiées. Pourtant César lui laisse sa liberté, sa nationalité; et quoique réduite à une mince importance, elle reste le centre de la culture grecque dans ces régions lointaines des Gaules4.

1. Il ne faut pas confondre Decimus Brutus Albinus avec Marcus Junius Brutus, le favori de César et l'un des chefs de la conspiration des Ides de Mars. Decimus Brutus Albinus, le héros de la guerre des Vénètes et du siège de Marseille, fils du Brutus, consul en 617 [77 av. J.-C.], reçut de César, après Marseille prise, le commandement de la Gaule Ultérieure : il se signala dans la seconde guerre d'Espagne et eut la promesse de la préture et du consulat. On ignore pourquoi, lui aussi, fut l'un des assassins de son bienfaiteur. - Plus tard, il s'enferme dans Modène, où Antoine, qui l'assiège, est défait puis passe en Macédoine, où un de ses Gaulois le trahit et le livre. Antoine le fait tuer.

2. Brutus eut recours au moyen qui avait servi à Duilius contre les Carthaginois (à Mylae), et à lui-même contre les Vénètes. Ses hommes abordaient les vaisseaux de Domitius à l'aide de grappins et de mains de fer puis, combattant comme sur terre, ils reprenaient aussitôt leur avantage.

3. Lucius ou Quintus Nasidius, lieutenant naval de Pompée. De Marseille, il ira en Afrique avec ses vaisseaux puis d'Afrique en Espagne. En 719 [35 av. J. C.], on le retrouve auprès de Sextus Pompée : enfin, il se rangera du côté d'Antoine et se fera battre à Patrae par Agrippa à la veille d'Actium.

4. César donne, pour ainsi dire, le bulletin du siège de Marseille (B. c., I, 34-36 ; 2 1-16, et 22). Les détails précis sur lesquels il s'étend, sont, pour la topographie et l'histoire, d'un haut intérêt, en même temps qu'on y voit en action tous les moyens et engins à l'usage des Grecs et des Romains, pour l'investissement et la défense des places. Mamurra y fut le principal, ingénieur de César. La situation de Marseille était encore, au temps de César, ce qu'elle avait été à l'origine : la ville s'élevait sur une presqu'île, baignée de trois côtés par la mer : du quatrième côté, un mur avec tours, au-dessus d'un vallon profond, la séparait de la terre ferme. Le port de Lacydon, ainsi il s'appelait, était au sud (B. c., 2, 1) : ......... cujus urbis hic situs :
Pro fonte litus projacet : tenuis via
Patet inter undas : latera gurges alluit :
Stagnum ambit urbem, et unda lambit oppidum
Laremque fusa : civitas pone insula est...
(Fest. Avien. ora maritima, 94). Aujourd'hui le port ancien n'existe plus, et le port actuel (le Vieux-Port) est tourné vers le couchant (Walkenaer, Geogr. anc. des Gaules, I, p. 25 et note 2). La cathédrale (N.-D. de la Major) occupe l'emplacement du temple de Diane, centre de la ville phocéenne. Le front d'attaque par terre allait de la colline de la citadelle au fond du vieux port actuel, vers le cours St-Louis et la Canebière (Merivale, hist, of the Rom. (hist. des Romains sous l'empire), 2, p. 204). La ville avait de vastes arsenaux et des chantiers (Eumène, Paneg. Constantin, c. 19, et Augustin Thierry, Hist. des Gaules, 2, IIe part, c. I : son récit plus détaillé du siège, reproduit les bulletins de César et y mêle industrieusement la narration poétique de Lucain, Pharsale, 3).

49 av. J.C.

La Sardaigne et la Sicile

Les pompéiens veulent affamer l'Italie. Ils ont tous les moyens pour le faire. Ils sont maîtres de la mer : partout, à Gadès, à Utique, à Messine et principalement en Orient, ils travaillent avec ardeur à augmenter leurs flottes. Ils possèdent toutes les provinces d'où la capitale peut tirer ses substances. Ils ont Marcus Cotta1 en Sardaigne et en Corse, Marcus Caton en Sicile. L'Afrique obéit à Attius Varus, qui s'y était improvisé général en chef, et à son allié, le roi Juba de Numidie. Il est d'absolue nécessité pour César de prévenir l'ennemi et de lui enlever les provinces à blé.

Quintus Valerius2 se rend en Sardaigne avec une légion et force le commandant pompéien à quitter l'île. S'emparer de la Sicile et de l'Afrique est chose plus difficile. César en donne la mission au jeune et brave Gaius Curion avec l'assistance d'un lieutenant habile et éprouvé, Caninius Rebilus3. La Sicile est occupée sans coup férir. Caton n'avait pas à vrai dire d'armée. Il laisse dans l'île, dont la possession importe à la sûreté de Rome, la moitié de ses troupes et s'embarquant avec le surplus (deux légions et 500 cavaliers), fait voile vers l'Afrique.

1. Marcus Aurelius Cotta (B. c., 1, 5, 28), avait été consul en 689 [66 av. J.-C.]. Après la conjuration de Catilina, il avait le premier, dans le Sénat, proposé une supplicatio, en l'honneur de Cicéron : puis, le premier encore, avait proposé son rappel d'exil. - Il paraît au cours de la guerre civile être revenu à César. Cicéron vante souvent son talent et sa prudence.

2. Quintus Valerius Orca. Il n'est connu que par trois lettres de Cicéron (ad fam., 13, 6, 4, 5) et par la mention que fait de lui César. Il avait été préteur en 696 [58 av. J.-C.] : puis avait administré la province d'Afrique : durant la guerre civile, César l'a pour lieutenant (B. c., 1, 30-31), et, en 708 [-46], le fait commissaire répartiteur des terres à donner à ses soldats. C'est alors que Cicéron lui écrit dans l'intérêt des Volaterrans.

3. Gaius Caninius Rebilus, de la gens plébéienne Caninia, fut lieutenant de César dans les Gaules (B. G., 7, 83, 90 ; 8, 24). Devant Brindes, il alla porter à Scribonius Libo, son ami, et lieutenant de Pompée, des propositions de paix (B. c., I, 26). César, comme le dit notre texte, l'avait placé près de Curion, parce qu'on le savait magnum habere usum in re militari (B. c., 2, 34). - En Afrique, il échappera au désastre où Curion périt (ibid., 2, 24), prendra part, plus tard, à la campagne de Thapsus (Bell. Afric., 86, 93), puis passera en Espagne. Consul suffectus, pour quelques heures, à la fin de 705 [-49], en remplacement de Quintus Fabius Maximus, décédé la veille des Calendes de Janvier. De là les plaisanteries de Cicéron : Ce consul-là n'a point fait de mal ! Il fut d'une admirable vigilance, et n'a point dormi durant tout son office ! C'est à en pleurer, à force d'en rire ! (Cicéron, ad fam., 7, 30. - Plutarque, César, 58).

49 av. J.C.

Curion en Afrique

Outre l'armée de Juba, nombreuse et assez solide dans son genre, Varus est en Afrique avec deux légions formées des citoyens romains établis dans le pays, et avait armé une petite escadre de dix voiles1. Mais Curion dispose d'une force bien supérieure. Son débarquement s'effectue sans difficulté entre Hadrumette, gardée par une légion et les navires ennemis, et Utique2, sous laquelle se tient Varus avec une seconde légion. Curion marchant à lui plante son camp non loin d'Utique, là même où, un siècle et demi avant, Scipion l'Ancien avait établi ses premiers quartiers d'hiver en Afrique. Obligé de garder ses troupes d'élite pour la guerre d'Espagne, César avait en grande partie formé son armée de Sicile et d'Afrique avec les anciens légionnaires de l'ennemi, notamment avec ceux capturés à Corfinium.

Les officiers pompéiens d'Afrique, qui presque tous avaient commandé ces mêmes légionnaires à Corfinium, emploient à leur tour tous les moyens pour ramener à leur premier serment les soldats qu'ils ont en face d'eux. Mais César ne s'était pas trompé dans le choix de son lieutenant. Aussi habile à manier une armée et à conduire une flotte qu'à conquérir sur ses hommes l'ascendant et la confiance, Curion les approvisionnent abondamment, et les combats qu'il livre sont tous heureux. Varus croit que l'occasion seule manque, et qu'au premier choc les nouveaux césariens passeraient à ses aigles.

Mû surtout par cette pensée, il se décide à livrer la bataille : son espoir fut déçu. Aux paroles enflammées de son jeune général, la cavalerie de Curion se précipite et met les chevaux de l'ennemi en fuite : en vue des deux armées rangées en bataille, elle sabre les fantassins qui ont accompagné ceux-ci. Puis bientôt, les légions césariennes, enhardies par le succès, par l'exemple de Curion lui-même, se jettent dans la vallée profonde et difficile qui les sépare du corps principal de Varus. Les pompéiens n'attendent pas son attaque : ils se réfugient honteusement dans leur camp, ils l'évacuent la nuit venue. La victoire est complète : Curion aussitôt se met en devoir d'assiéger Utique.

Mais on lui annonce que Juba vient la délivrer avec toutes ses forces. Comme avait fait Scipion à l'arrivée de Syphax, il prend résolument son parti. Il lèvera le siège et se retirera dans les positions jadis occupées par l'Africain, afin d'y attendre tranquille les renforts venant de Sicile (les deux légions qu'il y a laissées et le reste de sa cavalerie). Sur les entrefaites, un nouveau rapport lui arrive. Juba, dit-on, attaqué lui-même par les princes voisins, a dû s'en retourner avec le gros de son armée. Il n'a détaché au secours d'Utique qu'un faible corps, sous les ordres de Saburra. Ardent qu'il est par nature, ce n'est pas sans peine que le césarien s'est décidé à l'immobilité. Aussitôt il reprend la campagne et veut se jeter sur Saburra, avant que celui-ci ait pu se mettre en communication avec la garnison de la place. Sa cavalerie sort le soir, surprend la troupe de Saburra endormie au bord du Bagradas et la malmène. A la nouvelle de ce succès, Curion hâte la marche de son infanterie pour achever la défaite. On arrive et bientôt l'on voit l'ennemi luttant péniblement sur les derniers contreforts qui descendent au fleuve : les légions s'élancent et le poussent en désordre dans la plaine.

1. Le commandant désigné par le Sénat pour la province d'Afrique, était Lucius Aelius Tubero, ami et compagnon d'études de Cicéron (B. C., 1, 30). Mais, le propréteur, Gaius Considius Longus, auquel il succédait, était parti sans l'attendre, laissant toutes choses aux mains de Quintus Ligarius, son lieutenant. Sur ces entrefaites, arrive Altius Varus, abandonné par ses soldats à Auximum : ils s'entendent entre eux et empêchent le débarquement de Tubéron, qui s'en va rejoindre Pompée en Grèce : César lui pardonnera. - Quant à Quintus Ligarius, il combat sous Varus, et reste en Afrique jusqu'après Thapsus. Plus tard, accusé devant César par le fils de Tubéron, il est défendu par Cicéron (pro Ligar.). Cette fois encore, César pardonne, et Ligarius, un jour, se rangera parmi ses assassins. Il périra proscrit.

2. A Anquilaria, entre les promontoires de Mercure (cap Bon), et d'Apollon (cap Zibeh). Lucius Caesar, le jeune, lieutenant de Pompée, l'attendait à la hauteur de Clypea : mais il prit terre, et gagna Hadrumette où Considius Longus, revenu en Afrique, s'était posté avec une légion (B. C., 2, 23).

49 av. J.C.

La mort de Curion

Juba 1er
Juba Ier
Musée du Louvre

Déjà accoure l'élite de l'infanterie : déjà se montrent sur le champ de bataille 2000 cavaliers gaulois et espagnols, qui viennent appuyer l'avant-garde africaine : enfin le roi lui-même se hâte avec le gros de ses soldats et seize éléphants. Après toute une longue nuit de marche, et l'opiniâtre lutte de la matinée, il ne reste plus guère à Curion que 200 cavaliers romains en ligne, et comme eux ses fantassins succombent à la fatigue, à l'épuisement. En vain Curion tente d'en venir aux mains : les romains tentent de remonter la pente des hauteurs : la cavalerie de Juba les y a devancés et ferme le passage. Tout est perdu. L'infanterie de Curion se fait tuer jusqu'au dernier homme. Seuls quelques cavaliers se font jour. Curion aurait pu fuir facilement : il ne veut pas reparaître devant son général sans l'armée qu'il lui avait confiée; il meurt l'épée à la main1. Quant à la garnison laissée au camp devant Utique, quant aux équipages de la flotte qui peuvent sans peine regagner la Sicile, ils se rendent à Varus, le jour qui suit, terrifiés qu'ils sont par la catastrophe sanglante du Bagradas (août ou septembre 49 av. J.C.).

Pour César, pour Rome, la mort de Curion est un immense malheur. Le général avait eu des motifs en choisissant pour un grand et indépendant commandement ce jeune homme, novice dans le métier des armes et qui n'était fameux que par les scandales de sa vie privée. Chez Curion, il y avait l'étincelle du génie de César. Comme César, il avait vidé jusqu'à la lie la coupe des voluptés : comme lui, il avait été homme d'Etat, sans passer d'abord par le métier de capitaine, et la politique, sa première institutrice, lui avait mis l'épée à la main. De même, il parlait en homme qu'inspire une haute pensée2; de même il menait hardiment, rapidement la guerre. Il n'est que trop vrai l'emportement de la jeunesse et du courage le firent téméraire ! Il ne voulut pas de pardon pour une faute assurément pardonnable et il courut à la mort par excès de fierté !

1. B. c., 2, 38-44. - Comparez le récit d'Appien, 2, 44 et s. et celui de Dion Cassius, 41, 41. - Ces historiens sont sévères pour Curion, dont César, au contraire, voudrait excuser la témérité folle. La mort de Curion a inspiré à Lucain de beaux vers (Pharsale, 4. 799 et sq.) :
Quid nunc rosira tibi prosunt turbata, forumque ?...
Puis, son invective tourne aussi bientôt à l'éloge et aux regrets :
Digna damus, juvenis, merito proconia vito !
Haud alium tanto civem tulit indole Roma......

2. Voir ses discours à ses officiers en conseil de guerre, et à ses soldats (B. civ., 2, 31, 32). Sans doute, c'est César qui les met dans sa bouche mais César n'écrit que sur le rapport des témoins auriculaires.

49 av. J.C.

Pompée

Même l'Italie perdue, Pompée persiste encore dans son projet primitif, qu'il veut attaquer César de deux côtés à la fois dans les Gaules cisalpine et transalpine, et qu'il prépare à cet effet un grand mouvement concentrique du fond de l'Espagne et de la Macédoine. Les légions espagnoles avaient pour mission de se tenir à l'état de défensive sur la ligne des Pyrénées, jusqu'au moment où l'armée de Macédoine, en voie de formation, serait prête à marcher à son tour : toutes les deux alors, elles devaient s'ébranler et se donner rendez-vous, soit sur le Rhône, soit sur le Pô, suivant les circonstances : en même temps, la flotte tenterait de reconquérir l'Italie. César l'avait prévu, et tout d'abord il avait pris ses précautions dans la péninsule. L'un de ses meilleurs lieutenants, le tribun du peuple Marc Antoine, y commandait au titre de propréteur.

Les ports du sud-est, Sipuntum (Santa Maria di Siponto, à un kilomètre de Manfredonia), Brundisium, Tarente ont une garnison de trois légions. Quintus Hortensius, le fils du fameux orateur, rassemble des vaisseaux dans les eaux Tyrrhéniennes : Publius Dolabella1 forme dans l'Adriatique une deuxième flotte. Utiles pour la défense de l'Italie, tous ces vaisseaux doivent aussi servir au transport projeté des légions de César en Grèce. Que si Pompée tente de pénétrer en Italie par la voie de terre, Marcus Licinius Crassus2, le fils aîné de l'ancien collègue de César, est posté dans la Cisalpine avec un corps de troupes, et Gaius Antonius3, le frère de Marc Antoine, occupe en force l'Illyrie. Mais les jours passent et Pompée n'attaque pas.

1. Le gendre de Cicéron, aussi dépravé que Curion, sans racheter, comme lui, ses fautes par l'éclat du talent. Publius Cornelius Dolabella, de la gens patricienne Cornelia, fort jeune encore est membre du collège des quindecemvirs (sacris faciundis : 703 [51 av. J.-C.]) : il accuse Appius Claudius (consul en 700 [-54]), pour crime de majesté et de brigue. Lui-même, Cicéron l'avait défendu avant son départ pour la Cilicie : on ne lui reprochait rien moins que des crimes capitaux, meurtre, attentats honteux, etc. (v. la IIe Philipp. de Cicéron, 3, 4 : puero pro deliciis crudelitas fuit, etc.). A peu de temps de là, ayant su gagner les bonnes grâces de Terentia, il épouse Tullia (elle était sa troisième femme) malgré la vive répugnance du grand orateur, qui ensuite se met à l'admirer et l'aide à régler ses dettes. Mais bientôt il recommence ses excès et se jette dans le parti de César. Cicéron en souffre d'abord, puis s'en accommode. Il aura un appui dans l'autre camp. Après Pharsale, Dolabella reviendra à Rome, où, toujours perdu de dettes, il passe aux plébéiens, comme avait fait Clodius, en se faisant adopter par Gnoeus Lentulus. Tribun du peuple en 706 [-48], il propose la radiation totale des dettes, pendant que César est retenu dans Alexandrie (v. infra, ch. XI). De là des tumultes sanglants. - César l'emmène ensuite en Afrique et en Espagne. Il lui avait promis le consulat pour l'an 710 [-44]; à sa mort, Dolabella, faisant cause commune avec les meurtriers, prend les insignes consulaires. Il n'a encore que 25 ans, et n'a pas passé par les charges antérieures. Il renverse l'autel de César et la colonne qui lui est dédiée sur le Forum : il précipite de la roche Tarpéienne ou fait clouer sur la croix les fanatiques venus pour sacrifier au dieu assassiné la veille et ces férocités républicaines lui valent l'éloge du parti. Bientôt, il se fait donner la Syrie pour province : mais avant de s'y rendre, il passe par la Grèce, la Macédoine et l'Asie Mineure, pillant partout. Il fait tuer Trebonius, le proconsul d'Asie (février 711 [-43]), recommence ses extorsions, et enfin est déclaré ennemi public. En Syrie, il trouve Cassius, arrivé avant lui, qui l'assiège et le fait tuer dans Laodicée. Tullia avait divorcé alors qu'elle était enceinte. Nous avons insisté sur la simple esquisse qui précède, parce qu'elle est aussi de celles qui nous font voir au vrai l'état des moeurs privées et politiques, à Rome, en ces temps funestes. - On trouvera dans la correspondance de Cicéron nombre de lettres concernant Dolabella, ou même adressées à lui. Les sentiments les plus opposés s'y font successivement jour. - Tantôt, dans une missive à Terentia (Cal. février 704 [-50]. - ad fam., 14, 14), le beau-père se flatte que si César livre Rome au pillage, Dolabella, du moins, pourra leur être utile (sin homo amens diripiendam urbem daturus est, vereor ut D. ipse satis nabis prodesse possit. - V. aussi ad Att., 7, 13 ; ad fam., 14, 18). - Ailleurs, il lui peine de le savoir auprès de César (ad fam., 16, 12); puis bientôt, Dolabella est un jeune homme excellent, qui lui est cher (ad fam., 11, 16) ! - Puis, il lui donne des leçons d'éloquence (en 707 [-47] - ad fam., 9, 16 ; 7, 33). Mais voici que Tullia divorce, et Cicéron voudrait bien faire rentrer la dot (ad fam., 6, 28), que Dolabella se gardera de rendre jamais : quand sa fille est morte, des suites de ses couches (février 708 [-46]) Cicéron lui écrit une lettre triste, affectueuse, et curieuse en ce sens qu'elle atteste que malgré le divorce, les bonnes relations n'ont pas cessé entre eux. D'ailleurs, Dolabella s'emploie alors et lutte même pour son ex-beau-père (proelia te mea causa sustinere - ad Dolab. - ad fam., 11, 11). Et puis, plus tard, quels éloges, quand Dolabella massacre les Césariens ! Ô mon admirable Dolabella ! ...... spectacle grandiose ! ...... la roche Tarpéienne ! ...... la croix ! ...... Cette colonne jetée à bas ! ...... quel héroïsme ! etc. (ad Att., 14, 15). Quelle vaillance ! Je ne cesse de l'exhorter, de le louer (ibid., 14, 16). - Je suis content de ta gloire ! (Cicéron, Dolab. suo, ad fam., 9, 14). Et il continue ainsi (ad Att., 14, 19 ; 18, 21) : On le porterait aux nues, si seulement il payait quelque terme sur la dot ! Mais bientôt, comme je l'ai dit, tout change : le héros n'est plus qu'un scélérat (ad fam., 12, 15), chose hélas ! Trop vraie, et lorsqu'on apprend qu'il s'est enfermé dans Laodicée, on espère, bien qu'il y trouvera la peine de ses crimes (ibi spero celeriter eum poenas daturum. Lentulus à Cicéron, ad fam., 12, 14, et Cicéron à Cassius, 12, 8 ; 12, 10). - Que de faiblesse, que d'inconsistance de caractère et d'opinions chez ce grand et bon citoyen !

2. Marcus Licinius Crassus Dives. On ne sait que peu de chose de lui, si ce n'est qu'à cause de sa ressemblance avec le sénateur Axius, on soupçonna sa mère Tertulla de n'avoir pas gardé la fidélité conjugale (Suétone d'ailleurs (César, 50), rapporte qu'elle avait aussi cédé à César). Il avait été questeur en Gaule, après le départ de son frère Publius, le lieutenant de Crassus le père dans la guerre parthique (B. G., 5, 24, 46-47 ; 6, 6). Par Publius, il s'était lié avec Cicéron. On ne sait pas la suite de sa vie.

3. Gaius Antonius, le second fils de Marcus Antonius, surnommé par dérision Creticus. Il avait été questeur de Minucius Thermus, propréteur en Asie (703 [51 av. J.-C.]). - Capturé à Curicta, comme on va le voir, il resta prisonnier au camp de Pompée : la bataille de Pharsale le délivra. - A l'époque de la mort de César, il est pontife, puis préteur urbain (710 [-44]), alors que son frère aîné, Marcus, est consul, et que son plus jeune frère, Lucius, a le tribunat. - Il reçoit la province de Macédoine. Mais déjà Brutus l'y a précédé avec des forces supérieures : il est battu par Cicéron le Jeune, et se réfugie dans Apollonie, où il est pris. A quelque temps de là, Brutus le fait tuer (712 [-42]), à l'instigation d'Hortensius le fils, et pour venger l'assassinat de Cicéron le consulaire.

49 av. J.C.

Destruction de l'armée d'Illyrie

Le premier choc n'a lieu qu'au coeur de l'été, en Illyrie. Le lieutenant de César, Gaius Antonius, se tient avec ses deux légions dans l'île de Curicta (Veglia, dans le golfe de Quarnero); et Publius Dolabella, avec sa flotte, croise dans l'étroit bras de mer qui sépare Curicta de la terre ferme. A ce moment, les escadres pompéiennes dans ces mers, celle de Grèce, commandées par Marcus Octavius1, l'autre celle d'Illyrie, commandée par Lucius Scribonius Libo2, fondent sur Dolabella, anéantissent tous ses vaisseaux et enferment Antonius dans son île. Il faut le sauver à tout prix. Basilus3 et Salluste accourent d'Italie avec un gros de troupes, et Hortensius fait voile dans la même direction avec la flotte tyrrhénienne : mais les amiraux ennemis sont trop forts pour eux; les légions d'Antoine sont abandonnées à leur sort. Les vivres manquent : les soldats mécontents s'ameutent, et à l'exception de quelques pelotons qui réussissent à gagner la terre ferme en radeau, le corps entier, gros de quinze cohortes encore, met bas les armes.

Transféré en Macédoine sur les navires de Libo, il y est incorporé à l'armée de Pompée. Quant à Octavius, il reste dans ces parages pour y achever la soumission de l'Illyrie, actuellement dégarnie de troupes. Les Dalmates, toujours en lutte avec César, depuis les temps de son proconsulat des Gaules; les insulaires de la forte cité d'Issa (Lissa), et maints autres peuples se tournent du côté de Pompée : César n'y compte plus de partisans que dans Salone (Spalato) et Lissos (Alessio). Les gens de Salone soutiennent bravement un siège; et réduits à toute extrémité, ils font une sortie heureuse, si bien qu'Octavius rebuté lève le camp et s'en va hiverner à Dyrrachium4.

Si considérables que sont les succès de la flotte pompéienne en Illyrie, ils n'influent pourtant pas puissamment sur l'ensemble des opérations : ils semblent se réduire même à néant, quand l'on voit que dans toute cette année 49 av. J.C., si remplie d'événements immenses, ils sont les seuls faits militaires à placer au compte des forces de terre et de mer qui obéissent directement à Pompée. Rien ne vient de l'Orient, où tout s'amasse contre César, général en chef, sénat, deuxième grande armée, grandes flottes, approvisionnements militaires, énormes ressources financières. Pompée ne veut jamais se mettre en mouvement tant qu'il n'a pas la supériorité écrasante du nombre, par son indécision, par les dissensions même des coalisés. Encore a-t-on la flotte maîtresse sans conteste de la méditerranée, et qui ne fait rien pour arrêter les événements, rien pour défendre l'Espagne, rien ou presque rien pour la fidèle Massalie, rien pour la Sardaigne, la Sicile, l'Afrique; et qui, sans tenter de reconquérir l'Italie, aurait pu bien facilement lui couper les vivres !

César avait pris la double offensive en Espagne, en Sicile et en Afrique; là, il avait complètement réussi; en reprenant la Sicile, il avait, dans son objet principal, anéanti le plan de Pompée qui voulait affamer l'Italie : en détruisant l'armée constitutionnelle d'Espagne, il avait rendu impossible son grand mouvement combiné : en Italie enfin, les préparatifs de défense restaient, à très peu près, intacts. Malgré de sensibles pertes en Afrique et en Illyrie, à la fin de la première année de la guerre, César avait décidément campagne gagnée. La Macédoine est le grand rendez-vous des anti-césariens. Là était venus Pompée et la masse des émigrés de Brindes : là, tous les autres fugitifs arrivant de l'ouest, Marcus Caton, de Sicile, Lucius Domitius, de Massalie et d'Espagne surtout une foule d'excellents officiers et soldats de l'armée dissoute, Afranius et Varron, leurs anciens généraux en tête.

1. Marcus Octavius, de la gens plébéienne des Octaviens, édile en 704 [50 av. J.-C.] avec Marcus Coelius (Cicéron, ad fam., 3, 4 - ad Att., 5, 21 ; 6, 1). Quand éclate la guerre civile, fidèle aux traditions aristocratiques de sa famille, il se range du côté de Pompée. - Après Pharsale, il revient en Illyrie avec sa flotte, défait Gabinius : puis, battu lui-même par Vatinius et Cornificius, il va en Afrique (B. Alex., 42-46). Après Thapsus, il a encore sous ses ordres deux légions, et prétend au commandement. - Enfin on le revoit à Actium, où, lieutenant d'Antoine, il commande au centre (Plutarque, Cato min., 65, et Antoine, 65).

2. Lucius Scribonius Libo, d'une famille plébéienne, fut tribun du peuple en 698 [56 av. J.-C.] : dès cette époque, il appuie Pompée qui veut l'expédition d'Egypte. - Au début de la guerre civile, il a le commandement de l'Etrurie. Il rejoint Pompée en Campanie, et le suit à Brindes. Là, César, par l'intermédiaire de Caninius Rebilus, ami de Libo, transmet à celui-ci de nouvelles paroles d'accommodement auxquelles Pompée coupe court. Les consuls sont partis : on ne peut entrer en pourparlers sans eux ! (B. c., 1, 26. - Cicéron, ad Att., 1, 12 ; 8, 11). Libo sert ensuite sur la flotte comme lieutenant de Bibulus, l'amiral de Pompée : puis, à la mort de Bibulus, il lui succède. Chargé de bloquer Antoine dans Brindes, il le laisse échapper, avec le second corps, qui va rejoindre César en Epire (B. c., 3, 15-24). - Jusqu'à la mort du dictateur, on n'entend plus parler de lui. Mais, en 710 [-44], nous le retrouvons en Espagne avec Sextus Pompée, son gendre (ad Att., 16, 4). Un peu plus tard, Octave, par le conseil habile de Mécène, épouse Seribonia, sa soeur, déjà deux fois veuve. Ce mariage amène la réconciliation des Triumvirs, à laquelle Libo contribue (715 [-39]). Enfin, en 720 [-34], Libo est consul avec Marc Antoine : et son nom, depuis lors, tombe dans l'oubli de l'histoire.

3. Lucius Minucius Basilus prit le nom de son oncle maternel, qui l'avait adopté : son nom d'origine était Marcus Satrius. Il servit en Gaule, en 700 et 702 [54-52 av. J.-C.] (B. G., 6. 29-30 ; 7, 92), où il demeura, sans doute, jusqu'à la guerre civile. César lui donna alors un commandement naval (Florus, 4., 2 ; Lucain, 416). Comme Brutus et tant d'autres lieutenants, il leva le poignard sur le dictateur, ce dont Cicéron le loue (ad fam., 6, 15). Il fut bientôt tué lui-même par un esclave.

4. Appien, B. c., 2, 47. - Florus, 4, 2. - Orose, 6, 15. - Dion Cassius, 41, 40, et Lucain, 4, 402-581. Le chap. 9 du livre 3 est également incomplet ; mais au chap. 10, dans les paroles qu'il charge Vibullius Rufus, son prisonnier pour la seconde fois, César fait mention de l'affaire de l'île Curicta (militumque deditione ad Curiclam). Ailleurs (B. c., 3, 67), il dit que Gaius Antonius avait été trahi par Titus Pulio, un de ses officiers. (V. sur lui B. G., 44). - Enfin (3, 4) César énumère, parmi les forces de Pompée, les soldats d'Antoine faits prisonniers (Antonianos milites admiscuerat). - C'est au cours de la campagne malheureuse d'Illyrie que se place le trait d'héroïsme des recrues d'Opitergium.

49 av. J.C.

L'émigration

Le sénat des fugitifs siège à Thessalonique, où la Rome officielle tient ses états généraux par interim. Il compte environ 200 vieillards blanchis par l'âge, pour la plupart et presque tous consulaires. Pour comble de ridicule, on les entend un jour, saisis d'un scrupule de conscience, et n'osant prendre le nom de "sénat" hors de l'enceinte sacrée de Rome, se donner prudemment une autre appellation : "les Trois Cents1" ! Et puis, les voilà qui instituent de longues procédures de droit public. Tout critiquer, affaire petite ou grande, bafouer, déplorer, décourager ou énerver la foule par leur propre abattement ou leur attitude désespérée, voilà leur oeuvre ! Si telle est l'atonie chez les faibles, chez les ultras l'exaltation déborde. Ici, on professe hautement qu'avant de parler de paix, il faut qu'on apporte la tête de César2. Les tentatives essayées par César jusqu'à ce moment extrême et à tant de reprises, on les repousse sans y vouloir regarder : on en profite toutefois pour attenter perfidement à la vie de ses envoyés.

Lucius Domitius, le héros de Corfinium, ouvre sérieusement, en plein conseil de guerre, la proposition suivante: "Les sénateurs, combattant dans les légions de Pompée, feront passer par les votes tous ceux qui sont demeurés neutres, et tous ceux qui, ayant émigré, n'ont point rejoint l'armée : selon les cas, ces hommes seront ou acquittés, ou condamnés soit à la mort avec confiscation3. Un autre, se levant un jour4, accuse en forme, devant Pompée, Lucius Afranius. Ayant mal défendu l'Espagne contre César, Afranius est coupable de corruption et de trahison. Marcus Bibulus, Titus Labiénus et ceux de leur coterie, joignant la pratique à la théorie, massacrent en masse tous les officiers et soldats de César qui leur tombent dans les mains. Les honnêtes gens du camp de Pompée sont au désespoir en face de pareilles folies. Pompée épargne les captifs, quand il ose et peut. Un seul homme lutte avec une très forte énergie, Marcus Caton. Lui, il entre dans le champ avec la droiture de ses moeurs; et grâce à ses efforts, le sénat des émigrés, par décret exprès, interdit le pillage des villes sujettes, et la mise à mort des citoyens ailleurs que dans la mêlée des combats.

1. Aux termes exprès du droit l'assemblée légitime du conseil de Rome de même que la justice légitime ne pouvait siéger que dans la ville, ou dans l'enceinte de sa banlieue [infra pomorium]. D'ailleurs, le Sénat de Thessalonique prit ce nom des Trois-Cents (B. Afr., 88, 90 ; Appien, 2, 95), non parce qu'il aurait compté, en effet, 300 membres, mais parce que c'était là le nombre originaire des sièges sénatoriaux de Rome. Je tiens pour très croyable que cette assemblée se renforça par une adjonction de chevaliers notables : mais quand Plutarque (Cato min., 59, 61) ne voit dans les Trois-Cents qu'un groupe de gros marchands italiens, il comprend mal le document où il puise. (V. Dion Cass. 42, 43. - Lucain, 5, 7 et s. - Appien, B. civ., 2, 50-52).

2. C'est le mot de Labienus, rompant les conférences sur l'Apsos, entre Vatinius et Varron. B. c., 3, 19... nam nobis nisi Cosaris capite relato pax esse nulla potest.

3. B. c., 3, 83. - Cicéron, ad Att., 11, 6. - Suétone, Néron, 2. - Et toutes ces propositions follement cruelles émanaient d'hommes qui se disputaient par tous les moyens les simulacres des honneurs républicains. A Domitius, il fallait le pontificat, et il avait pour rivaux Lentulus et Scipion, le beau-père de Pompée. Il appelait Cicéron, son ancien ami, un lâche, mais celui-ci redoutait la victoire des pompéiens plus que celle de César : Je ne me repens pas de m'être tenu à l'écart de l'armée : toutes ces cruautés, toutes ces alliances avec les nations barbares, la proscription préparée, non contre tels et tels, mais en masse ! J'ajoute, que tous l'avaient décidé, vos biens étaient la proie de leur victoire : je dis vos biens, etc. (ad Att., 11, 6).

4. Acutius Rufus, un inconnu (B. c., 3, 83. - Plutarque, Pompée, 67; César, 41).

49-48 av. J.C.

Les préparatifs militaires

Difficile et entourée d'entraves, la situation de Pompée n'avait fait qu'empirer après les événements malheureux de l'année 49 av. J.C. Aux yeux du parti, la faute en revient principalement à lui. L'issue malheureuse de bien des combats était due, sans nul doute, à l'ineptie, au défaut d'autorité des lieutenants, de Lentulus et de Domitius entre autres. Du jour où Pompée avait pris le commandement en personne, il avait habilement et bravement conduit l'armée : tout au moins avait-il sauvé du naufrage des forces considérables. Ayant foi naguère en Pompée, les constitutionnels avaient rompu avec César : aujourd'hui les suites déplorables de la rupture retombent sur l'homme de leur choix. Non qu'ils songent à donner le commandement à un autre, mais la confiance dans le général en chef est comme paralysée désormais.

Aux douleurs des défaites subies viennent s'ajouter les funestes effets de l'émigration. Parmi les fugitifs affluant au camp, on compte beaucoup d'excellents soldats, beaucoup d'officiers capables, notamment ceux de l'ancienne armée d'Espagne : mais le nombre est petit de ceux qui viennent pour servir et se battre : ils disparaissent perdus dans la foule énorme des généraux de salon qui se disent Proconsuls, Imperators, au même droit que Pompée, et des élégants du beau monde, jetés plus ou moins à contrecoeur dans la vie militaire active. Ils avaient apporté au camp les habitudes de la capitale, chose fâcheuse pour l'armée : leurs tentes se changent en aimables cabinets de verdure, au sol recouvert de frais gazons, aux parois garnies de lierre : la vaisselle d'argent charge leurs tables où, dès le jour levant, circulent les coupes.

Quel contraste entre ces guerriers parfumés et les rudes "grognards" nourris d'un pain grossier à faire peur leurs adversaires, quand encore à défaut de pain, ils ne vivent pas de racines, et jurant qu'ils mâcheront l'écorce des arbres, avant de céder d'une semelle. Pompée va comme toujours, lent, embarrassé, caché. Marcus Caton a une autorité morale suffisante, et en cas qu'on requiert son assistance, son bon vouloir est de même assuré. Mais loin de l'appeler à l'aide, Pompée, méfiant et jaloux, le tient à l'arrière plan : dans la question si importante du commandement en chef de la flotte, il lui avait préféré Bibulus.

En tout ce qui tient à la politique, autant d'actes, autant de fautes et sous sa main, les choses, en mauvaise voie déjà, s'en vont de mal en pis. Ailleurs pourtant, il fait preuve d'un louable zèle, et quand il s'agit de l'organisation des forces militaires, disséminées mais nombreuses, des constitutionnels, il se montre à la hauteur de sa tâche. Le noyau de son armée consiste dans les troupes amenées d'Italie : grossies des soldats de César capturés en Illyrie, et des romains résidant en Grèce, elles forment cinq légions. Il lui en vient trois autres d'Orient, les deux légions de Syrie, formées des débris de l'armée de Crassus, et une troisième comprenant les deux faibles légions de Cilicie. Nul inconvénient au rappel de ces corps. Les pompéiens alors sont en bonne intelligence avec les Parthes; et l'on aurait pu même en venir à une alliance formelle, si Pompée n'avait pas, à contrecoeur peut-être, refusé d'en payer le prix demandé, à savoir, la rétrocession de la province de Syrie, jadis annexée par lui à l'Empire1.

César, de son côté, a voulu envoyer deux de ses légions en Syrie pour y reconduire le prince Aristobule, qu'il avait trouvé captif à Rome et pour soulever de nouveau les juifs2. Mais diverses causes, et surtout la mort d'Aristobule, font échouer son projet. La Crète et la Macédoine fournissent un certain nombre de vieux soldats, fixés dans ces pays : ils forment une légion : les romains d'Asie Mineure en fournissent deux autres. A ces onze légions pompéiennes se joignent 2000 volontaires, débris des vielles troupes d'Espagne ou provenant d'ailleurs et enfin les contingents des pays sujets. Comme César, Pompée n'avait pas jugé utile de demander à ceux-ci de l'infanterie : seulement, il confie la garde des côtes aux milices épirotes, étoliennes et thraciques : de plus, 3000 sagittaires grecs et asiatiques et 1200 frondeurs étaient arrivés en troupes légères auxiliaires.

Pour ce qui est de la cavalerie, à l'exception de la jeune aristocratie romaine, sorte de garde noble plus nombreuse que solide, et des esclaves-pasteurs d'Apulie, que Pompée avait mis à cheval, elle est exclusivement formée des contingents des sujets clients de Rome. Elle a pour noyau des bandes celtiques, les unes tirées de la garnison d'Alexandrie, les autres fournies par le roi Déjotarus, venu en personne à leur tête, malgré son grand âge ou par la plupart des dynastes galates. D'autres corps s'y joignent : les chevaux-légers excellents de la Thrace, conduits en partie par leurs princes Sadala et Rhaskyporis, en partie levées par Pompée lui-même dans la province de Macédoine, le contingent équestre de la Cappadoce, les archers montés envoyés par Antiochus, roi de Commagène, une troupe d'arméniens, d'en deçà de l'Euphrate, sous Taxile, une autre d'Arméniens, d'au-delà du même fleuve, sous Mégabatès, et enfin un escadron des Numides du roi Juba: le tout, faisant 7000 chevaux3.

La flotte n'est pas moins nombreuse. On y voit les vaisseaux romains amenés de Brindes ou construits plus tard, ceux des rois d'Egypte, des princes de la Colchide, du dynaste cilicien Tarchondimotos4, des villes de Tyr, de Rhodes, de Corcyre, et surtout de toutes les villes maritimes grecques et asiatiques. Elle compte 500 voiles, dont les navires romains font le cinquième. D'immenses approvisionnements en armes, munitions et vivres sont entassés à Dyrrachium. La caisse de l'armée est pleine. Les pompéiens sont maîtres des principales sources du revenu public, mettant à profit les richesses des princes clients, des plus illustres sénateurs, des publicains et puisant dans les coffres de tous les citoyens romains qui résident en Orient. Afrique, Egypte, Macédoine, Grèce, Asie Occidentale et Syrie, partout où s'étend l'autorité du gouvernement légitime de Rome et le crédit tant vanté de Pompée sur les rois et les peuples clients, la république constitutionnelle met tout à contribution pour sa défense.

Enfin, en Italie, Pompée arme contre la Rome de César, les Gètes, les Colchidiens et les Arméniens, dans son camp on lui donne le titre de "roi des rois5" : somme toute, il commande une armée de 7000 cavaliers et de onze légions dont cinq parfaitement aguerries et enfin une flotte de 500 vaisseaux. Pourtant, une grande partie de l'armée ne se composent que de recrues à former et à exercer. C'est là une oeuvre de temps.

1. César, B. civ., 3, 82. - Dion Cassius 12, 55. - Pompée avait dépêché à Orodès Lucilius Hirrus, demandant l'alliance et des secours : et celui-ci ne voulant pas consentir à l'abandon de la Syrie, le Parthe l'avait jeté en prison.

2. Echappé de Rome, où, une première fois, Pompée l'avait conduit prisonnier (691 [63 av. J.-C.]), Aristobule était rentré en Judée. Là, Gabinius l'avait assiégé et pris (697 [-67]) dans Machoerus de Pérée (au nord de la Mer-Morte). Renvoyé à Rome, César le relâche, et va le réexpédier en Orient, quand il périt, traîtreusement empoisonné dans Rome par quelque partisan de Pompée (Josèphe, Bell. Jud., 1, 9. - Dion Cass., 12, 38). - Tout cet épisode est raconté avec détails dans la savante histoire d'Hérode de M. de Saulcy. (Paris, 1867, première partie).

3. Presque tous ces détails sont fournis par César (B. c., 3, 3-5 ; Appien, B. c., 2, 70, Velleius, 2, 51, et d'autres le complètent). Déjà, Mommsen a dit l'ascendant tout puissant de Pompée parmi les Orientaux : pour n'être pas tout à fait injuste envers lui, il faut reconnaître que son mouvement d'Italie en Grèce avait eu lieu sous l'inspiration d'un double motif politique et militaire. Politiquement, Pompée, champion apparent des constitutionnels, ne travaillait en réalité que pour lui-même. La cause républicaine lui était indifférente : il voulait être un Sylla, mais pour régner (mirandum in modum Gnous poster Sullani regni similitudinem concupivit (ad Att., 8, 3). - Sullaturit ejus animus et proscripturit diu (ad Att., 9,.10). Il ne dissimulait guère sa pensée. De là, son stationnement en Macédoine. Il y appelait les forces de l'Orient, et ne songeait à repasser en Italie que quand, ayant terrassé César, il pourrait rentrer dans Rome en maître et monarque absolu. - Militairement, les soldats des Orientaux et leurs flottes lui appartenaient à lui seul, et au besoin, il comptait les pouvoir tourner aussi bien contre ses amis que contre son adversaire (V. sur ce point, les très-justes observations de Merivale : hist. of the Rom. under the Empire (hist. des Rom. sous l'empire) 2, p. 159 et s.). - Quant aux dynastes auxiliaires, nous n'avons que quelques mots à en dire. Dejotarus nous est bien connu. - Tétrarque en Galatie, il avait aidé Pompée contre Mithridate, ainsi qu'il a été raconté. Il avait de même offert ses services à Cicéron, lorsque celui-ci, proconsul en Cilicie (703 [51 av. J.-C.]), manoeuvrait contre les Parthes, menaçant la Cappadoce (Cicéron, Phil., 11, 13 ; ad fam., 8, 10). A Pharsale, il fuit avec Pompée. Mais plus tard, quand César vient en Asie, il le reçoit et fait sa soumission. César lui laisse son titre, mais lui ôte une portion de ses états (B. Alex., 67, 10. - Cicéron, pro Dejot., 13. - Dion Cass. 12, 63). En 709 [-45], il est accusé par Castor, son gendre, à ce que l'on croit, d'avoir médité, entre autres crimes, l'assassinat du vainqueur de Pharsale, lorsqu'il lui donnait l'hospitalité. Cicéron le défend, dans la maison même de César, à Rome. Nous avons son plaidoyer (pro Dejot.). A la mort de César, des émissaires de Dejotarus obtiennent d'Antoine, à deniers comptants, la restitution des territoires confisqués. Mais déjà le roi s'est remis en possession. Plus tard, il donne aide à Brutus. - Dejotarus, malgré les louanges de Cicéron, n'est pas autre chose qu'un sultan d'Asie, perfide, lâche et cruel, une sorte de Mithridate en petit. Il avait fait mourir tous ses enfants (Plutarque, de Stoic. repugn. 32), sauf un seul, Dejotarus II, qui lui succède en 712 [-42], et trahit Antoine à Actium. Sadala ou Sadales, fils de Catys, roi thracique. César lui pardonna après Pharsale. Il succède à son père et meurt, léguant son royaume à Rome (702 [-42]). Rhascypolis ou Rhaskyporos, chef de clan sur la côte nord de la Propontide. Dans la campagne de Philippes, il amènera à Cassius 3000 chevaux, tandis que son frère Rhascus servira comme auxiliaire auprès des triumvirs. Grâce à ce jeu de bascule (Appien, B. c., 103-106), le vaincu sera sauvé par le vainqueur. Ariobarzane avait amené les 500 cavaliers du contingent de Cappadoce. Il était le petit-fils du roi Ariobarzane Philoromoeus, qui lutta contre Mithridate : il portait lui-même les surnoms d'Eusébès et Philoromoeus (Cicéron, ad fam., 15, 2). Il devait de fortes sommes à Pompée et à Marcus Brutus (ad Att., 6, 1-3). César lui pardonna et le protégea contre Pharnace (B. Alex., 34 et s). Cassius le fit tuer, parce qu'il complotait (702 [-42]) contre lui en Asie (Dion Cass. 46, 33. - Appien, B. civ., 4, 63). Antiochus Ier, roi de Commagène. En 716 [-38], Antoine tentera de le renverser pour s'emparer de ses trésors, mais n'ayant pu prendre Samosate, sa capitale, il fera sa paix avec lui (Plutarque, Antoine, 34 ; Dion Cass., 49, 20-22). On ne sait rien de plus de lui. De l'arménien Taxile, on ne connaît que la mention (Appien, 2, 7.1), du secours qu'il amène à Pompée. Il en faut dire autant de Mégabatès. César ne les nomme même pas.

4. Tarcondimotos, roi de Cilicie (ainsi l'écrivent les médailles), le Tarcondarius Castor de César (B. civ., 3, 4), le Tarcondimatus de Cicéron (ad Att., 15, 1), le Castor Saôcondarios de Strabon (12, 568), gendre de Dejotarus (v, la note qui précède). César lui pardonna. Tué en 723 [31 av. J.-C.], dans un combat naval contre Agrippa.

5. Lucain, 3, 284, et passim. - Domitius Ahenobarbus l'appelait Agamemnon et Roi des rois (Plutarque, Pompée, 67 ; Appien, B. c., 2, 67).

49-48 av. J.C.

Pompée en Epire

Dans l'intention de Pompée, la flotte et l'armée doivent se tenir le long de la côte et dans les eaux d'Epire, massées et reliées ensemble pendant tout l'hiver (49/48 av. J.C.). Déjà, Bibulus, son amiral, avait gagné son nouveau poste de Corcyre, avec 110 vaisseaux. Mais l'armée de terre, qui pendant l'été, avait stationné à Berrhoea, sur l'Haliacmon (Verria, sur les pentes est de l'Olympe), reste encore en arrière : elle se meut lentement sur la grande voie (Egnatienne) qui va de Thessalonique à la côte occidentale et à Dyrrachium, ses futurs quartiers; et quant aux deux légions que Métellus Scipion amène de Syrie, elles hivernent en Asie Mineure, à Pergame, attendant la venue du printemps.

48 av. J.C.

César marche vers Pompée

César, lui, du moins, il ne perd pas une heure. Il a, de longue main, préparé ses transports et réuni des navires de guerre à Brindes. Aussitôt la capitulation de l'armée d'Espagne et de Massalie, ses plus solides troupes, devenues disponibles, furent dirigées vers ce point. Il demande à ses hommes des efforts inouïs. Aussi, les fatigues, bien plus que les combats, avaient diminué leurs rangs. L'une de ses quatre plus vieilles légions, la neuvième, passant par Plaisance, s'était laissée aller à la mutinerie, dangereux symptôme de l'état des esprits dans son armée : à force de présence d'esprit, d'énergie et d'autorité, il comprime le mal1, et rien ne s'oppose plus à leur départ.

Mais, de même qu'en mars précédent, il n'avait pu poursuivre Pompée, de même, le petit nombre de ses navires paralyse aujourd'hui l'expédition projetée. Les vaisseaux commandés dans les arsenaux des Gaules, de Sicile et d'Italie ne sont pas prêts encore, ou ne sont pas arrivés à Brindes : l'escadre de l'Adriatique avait péri, l'année d'avant, dans les eaux de Curicta : il n'a sous la main que 12 vaisseaux de guerre, et quelques navires de charge, à peine en nombre, suffisant pour recevoir et transporter en Grèce le tiers de son armée, qui compte alors 12 légions et 10000 chevaux. L'ennemi avec ses nombreuses flottes commande toute l'Adriatique, tous les ports et les îles de la côte orientale. On se demande, les choses étant ainsi, pourquoi César, au lieu de la voie de mer, n'avait pas pris celle de terre par l'Illyrie2 : il évitait par là, tous les dangers qui le menaçaient du chef de l'amiral ennemi, et pour ses troupes, revenant la plupart des Gaules, le chemin eût été plus court que le détour par Brundisium. Le 4 janvier 48 av. J.C., César met à la voile avec six légions, fort affaiblis par l'excès des fatigues et des maladies et avec 600 cavaliers. On fait route droit sur la côte d'Epire.

1. Suétone (César, 69) affirme qu'il n'y eut jamais de sédition parmi les troupes de César au cours de la guerre des Gaules, mais qu'au contraire plusieurs mutineries se manifestèrent au cours de la guerre civile : à Plaisance, César aurait licencié ignominieusement la IXe ; puis cédant aux supplications de ses soldats, il leur aurait pardonné, non sans faire un exemple sur quelques coupables. - Appien, B. c., 4, 47-48. - N'est-ce pas là que cessant de les appeler soldats ou camarades, il les aurait ramenés au devoir, en les interpellant du seul mot de quirites (citoyens) (Luc., 5, 237-373, où tout cet incident est poétiquement délayé .........Discedite castris. Tradite nostra viris, ignavi, signa, Quirites ! - Voir aussi Dion Cass., 42, 63) ?

2. Il semble qu'il eût mieux fait de les diriger (ses légions) par l'Illyrie et la Dalmatie sur la Macédoine. De Plaisance, point d'intersection des deux routes, la distance est égale pour arriver en Epire. Son armée y serait arrivée réunie : il n'aurait pas eu à passer la mer, obstacle si important, et qui faillit lui être si funeste... Napoléon Ier, Précis... ch. XI, obs. 1, 2.

48 av. J.C.

César en Epire

Ce nouveau dé jeté, le coup est d'abord heureux. On atterrit sous les roches Acrocérauniennes (ou de Chimara)1, dans la rade infréquentée de Paleassa (Paljassa aujourd'hui). Les pompéiens voit passer la flottille, et d'Oricum (baie d'Avlona), où ils ont 18 vaisseaux à l'ancre, et aussi du quartier général de la flotte, à Corcyre. A Oricum, on se croit trop faible : à Corcyre, on n'est pas prêt à mettre à la voile. Le premier convoi s'effectue sans empêchement, et les troupes débarquent. Pendant que ses navires se remettent en mer pour aller prendre un second chargement, César franchit le soir même les Monts Aerocérauniens. Ses succès, au début, sont grands, aussi grands que la surprise de l'ennemi. Nulle part les milices épirotes ne font résistance : les places maritimes importantes d'Oricum (Eriko) et d'Apollonie [à l'embouchure de l'Aoiis, aujourd'hui la Vojussa], une foule d'autres localités de la côte se soumettent et Dyrrachium (Durazzo), la principale place d'armes des pompéiens, Dyrrachium, remplie de munitions de toutes sortes, court les plus grands dangers, avec sa faible garnison.

Mais la suite de la campagne ne répond pas à ses débuts éclatants. Bibulus, coupable de négligence à la première heure, redouble d'efforts et répare ses fautes en partie. Capturant d'abord trente transports environ qui s'en retournent à Brindes, ils les fait tous brûler, corps, biens et équipages : puis il établit sur toute la côte, de l'île Sason (Saseno) à Corcyre, la surveillance la plus étroite, malgré la rigueur de la saison, malgré la difficulté du ravitaillement de ses croiseurs, auxquels il faut tout apporter de Corcyre, jusqu'au bois et à l'eau. Il meurt bientôt, épuisé par tant de fatigues inaccoutumées. Libo, son successeur, parvient à bloquer quelque temps le port de Brindes, jusqu'à ce qu'enfin le manque d'eau le chasse lui-même de l'îlot placé au débouché du port, où il s'était posté. Impossible aux officiers de César de lui amener le second corps d'armée.

Quant à lui, il n'a pas pu s'emparer de Dyrrachium. Les messagers de paix qu'il avait envoyés à Pompée ont appris à celui-ci les préparatifs de son adversaire et sa descente prochaine sur la côte de l'Epire. Accourant à marches forcées, il a pu se jeter encore à temps dans l'importante place d'armes. La position de César devient critique. Quoiqu'il s'étend en Epire aussi loin que lui permette l'exiguïté de ses forces, ses subsistances ne sont ni faciles, ni assurées pendant que les pompéiens, en possession des magasins de Dyrrachium et maîtres de la mer, ont toutes choses en abondance. A la tête de quelque 20000 hommes au plus, comment offrir le combat à une armée du double supérieure ? Pompée, au lieu d'en venir aux mains sans tarder, avait planté son camp d'hiver sur la rive droite de l'Apsos (Beratino), entre Dyrrachium et Apollonie. Là, ayant César en face de lui sur la rive gauche, il attend le printemps, comptant l'écraser alors sous le poids irrésistible de ses forces, augmentées des légions qui arrivent de Pergame.

Les mois passent. S'il laisse la belle saison s'ouvrir, s'il reçoit enfin les puissants renforts attendus et retrouve le libre usage de sa flotte, la position de César n'ayant pas changé, celui-ci semble voué à la destruction, emprisonné qu'il est avec sa petite armée dans les rochers de l'Epire, entre les innombrables navires de l'ennemi et sa grosse armée de terre. Déjà l'hiver tire à sa fin. On n'a plus d'espoir que dans les transports : comment, sans témérité folle, tenter de forcer les lignes du blocus, soit les armes à la main, soit à l'aide de la ruse ? Et pourtant, après l'audace inouïe du premier débarquement, une seconde et pareille audace est devenue une nécessité. Un jour, dit-on, il veut, impatient des retards de sa flotte, retraverser la mer, tout seul, dans une barque de pêcheur et s'en aller chercher son monde à Brindes. Entreprise insensée, qu'il aurait abandonnée faute d'un nautonier !2

1. César dit terrain Germiniorum (B. c., 3, 6). On croit généralement à une leçon fautive des manuscrits. Non loin-de là était la localité appelée Chimoera, dont le nom s'est conservé jusqu'à ce jour.

2. Plutarque, César, 38. - Dion Cass., 41, 46. - Appien, B. c., 2, 57. - Lucain, 5, 500-677. - Florus, 4, 3. - Après avoir avec peine franchi la barre de l'Apsos, voyant le nautonier épuisé de fatigue, et effrayé par les vagues et la tempête - Que crains-tu, lui aurait-il dit : tu portes César et sa fortune ! - Je crois à la tentative téméraire : je ne crois pas au mot. Il sent son rhéteur. Bon gré malgré, il fallut bientôt revenir à la côte.

48 av. J.C.

Antoine arrive en Epire

Le fidèle lieutenant que César avait laissé en Italie, Marc Antoine, n'hésite pas à dégager et sauver son chef à tout prix. Les transports quittent une seconde fois le port de Brindes, portant 4 légions, 800 cavaliers et par une heureuse fortune, fuyant devant un vent violent du sud, elles défilent devant les galères de Libon. Mais en même temps qu'il protège l'escadre, le vent l'empêche d'aborder, comme elle en avait l'ordre, sur la côte d'Apollonie : elle passe en vue des camps de César et de Pompée et gouverne, au nord de Dyrrachium, sur Lissos, dont les habitants heureusement tiennent pour César1. A la hauteur de la rade de Dyrrachium, les galères rhodiennes s'élancent en force de rames à sa poursuite : Antoine n'a le temps d'entrer dans le port de Lissos; déjà l'escadre ennemie se montre. A ce moment le vent tourne tout à coup, et refoule les croiseurs; quelques uns même vont aux rochers de la côte.

Par un prodige de bonne fortune, le second convoi des césariens peut atteindre l'Epire. Antoine et César sont, il est vrai, à quatre jours de marche l'un de l'autre. Dyrrachium et toute l'armée de Pompée entre les deux. Mais Antoine accomplissant une marche périlleuse par les passes du Graba Balkan, tourne la forteresse et rejoint, sur la rive droite de l'Apsos, César qui de son côté vient à lui. Pompée tente en vain d'empêcher la réunion des deux corps ennemis et de contraindre Antoine à subir seul le combat2. Il s'en va se poster ailleurs, près d'Asparagion, sur le Genusos (Uschkomobin), torrent qui coule parallèlement à l'Apsos entre celui-ci et Dyrrachium : là, il se tient de nouveau immobile. César se sent assez fort maintenant pour livrer bataille : il ne peut y entraîner son adversaire. En revanche il sait le tromper et répétant avec ses troupes, meilleures marcheuses, la manoeuvre d'Illerda, il se glisse entre la place et le camp de Pompée qui s'appuie sur elle.

La chaîne du Graba-Balkan, qui va de l'Est à l'Ouest, se termine à l'Adriatique, en y projetant l'étroit promontoire de Dyrrachium : à trois milles à l'est de la ville, il s'en détache un tronçon qui, décrivant une ligne courbe vers le sud-est, va pareillement vers la mer : entre la chaîne principale et son prolongement secondaire, s'étend une petite plaine fermée jusqu'aux récifs du rivage. Là, Pompée va planter son camp; et quoique séparé de Dyrrachium par les césariens, du côté de terre, il reste par sa flotte en communication constante avec la place; il en tire facilement et en abondance tous les approvisionnements dont il a besoin. Quant aux césariens, malgré les forts détachements qu'ils lancent dans le pays derrière eux, malgré tous les efforts de leur général, leurs hommes du train ne marchent pas régulièrement, tant s'en faut et par suite les munitions ne leur arrive pas à heure fixe : de là la gêne et la souffrance : au lieu de froment, nourriture habituelle des troupes, il leur faut souvent vivre de viande, d'orge ou même de racines3.

1. Pompée y avait mis un de ses officiers, Otacilius Crassus, lequel massacra même 220 recrues, amenées par un des navires d'Antoine, qui fit côte. - Les gens de Lissos se prononcèrent aussitôt pour Antoine, et Crassus dut fuir. - B. c., 3, 26-29.

2. Les Grecs du pays firent savoir à Antoine que Pompée l'attendait au passage. Antoine s'arrêta et attendit César (B. c., l. cit).

3. La viande ne venait qu'en ordre tout secondaire dans l'alimentation du soldat romain, César le dit plusieurs fois (pecora, quod secundum poterat inopioe esse subsidium (B. c., 1, 48, devant Ilerda) : pecore... extremam famem sustentarent (B. Gall., 7, 17 : devant Avaricum). - V. aussi Tacite, Annal., 14, 24). Devant Dyrrachium, le soldat s'estimait heureux, quand au lieu d'orge ou de légumes, il avait de la viande à manger (pecus vero... magna in honore habebant. B. civ., 3, 47). Il se nourrissait même alors d'une racine trouvée dans les travaux, la chara (*), triturée avec du lait, en forme de pain (ibid., 48). L'énergie et la dure sobriété du soldat de César étonna Pompée, qui s'écria, en voyant ce pain d'herbe « qu'il avait affaire à des bêtes sauvages, Suétone (César, 68). Et ce même soldat, à son tour, faisait voeu, on l'a vu, de se nourrir de l'écorce des arbres, plutôt que de laisser Pompée s'échapper (B. c., 3, 49). (*) Les uns y voient la crambe tartarica (chou marin de Russie); d'autres le carum carvi, de Linné : enfin selon Pline (H. nat., 19, 8, 144), il s'agirait ici du laiteron, ou lampsane commune, que le soldat chantait dans les poésies de camp.

48 av. J.C.

César enferme Pompée

César occupe tout le cercle des hauteurs qui environnent la plage où campe Pompée. Il annulera ainsi la cavalerie ennemie, supérieure à la sienne; il pourra sans craindre opérer contre Dyrrachium, ou encore il obligera Pompée à se battre ou même à s'embarquer. Mais déjà la moitié presque des césariens avait été détachée à l'intérieur et c'est courir une dangereuse aventure que de vouloir tenir assiégée une armée du double environ plus nombreuse, compacte et s'appuyant sur la mer et sur la flotte1. Les vétérans de César ne s'en mettent pas moins à l'oeuvre. Au prix d'indicibles labeurs, ils enferment le camp pompéiens dans une ligne de redoutes de trois mille et demi puis, comme à Alésia, à cette circonvallation au dehors, pour se couvrir contre la garnison de Dyrrachium et les attaques à revers, si faciles pour Pompée, grâce à sa flotte.

Celui-ci tente souvent, se jetant sur une redoute, puis sur une autre, de rompre les lignes : mais il ne vient pas à la bataille générale et loin d'empêcher son propre investissement, il construit à son tour devant son camp un certain nombre de redoutes, réunies entre elles par un retranchement continu. Des deux côtés on se fortifie, poussant devant soi aussi loin que faire se peut. Interrompus sans cesse par les combats partiels, les travaux n'avancent que lentement. Les césariens, d'autre part, ont affaire sur leurs derrières aux gens de Dyrrachium : César avait noué des intelligences dans la place et espère s'en rendre maître : la flotte ennemie l'en empêche. Ainsi, sur tous les points on a les armes à la main : un jour, on se bat en six endroits à la fois. Habituellement, grâce à leur valeur éprouvée, les soldats de César ont le dessus dans ces escarmouches; et l'on voit même une simple cohorte, dans ses lignes, tenir tête durant plusieurs heures à quatre légions qui reculent enfin lorsque arrive du secours2.

D'aucun côté, nul succès décisif : mais peu à peu les pompéiens investis souffrent. En détournant les ruisseaux qui tombent des montagnes dans la plaine, César les réduit à l'eau des sources, rare et mauvaise à boire. Ils souffrent davantage encore du manque de fourrage pour les bêtes de train et les chevaux, la flotte n'y pouvant suffisamment pourvoir. Comme les animaux meurent en masse, on les fait transporter à Dyrrachium : mais là aussi ils trouvent la disette. Pompée ne peut plus différer. A tout prix, il lui faut frapper un grand coup et se dégager d'une position devenue difficile. A ce moment il apprend par des transfuges gaulois que César avait omis de fermer sur la plage par une muraille transversale ses deux lignes de redoutes, distantes de 600 pieds l'une de l'autre3.

1. Tous les écrivains militaires ont blâmé l'entreprise de César devant les lignes de Pompée, sous Dyrrachium. Laissons parler le plus illustre. Les manoeuvres de César à Dyrrachium sont extrêmement téméraires : aussi en fut-il puni. Comment pouvait-il espérer se maintenir avec avantage le long d'une ligne de contrevallation de 6 lieues, entourant une armée qui avait l'avantage d'être maîtresse de la mer, et d'occuper une position centrale ? Après des travaux immenses, il échoua, fut battu, perdit l'élite de ses troupes, et fut contraint de quitter le champ de bataille. Mais (Pompée) eût dû tirer un plus grand avantage du combat de Dyrrachium; ce jour-là il eût pu faire triompher la République ! (Précis des guerres de César, Ch. XI. Campagne de Thessalie, observation 4. V. aussi l'observation 5). - On lira dans César lui-même tout le récit de l'investissement du camp de Pompée, et de la défaite finale (B. c., 3, 41 et s.). César voyait que Pompée ne voulait pas se battre avant d'avoir réuni toutes ses troupes et façonné toutes ses recrues (B. C., 44). Il pensait que l'investissement durerait longtemps (l. c., 42) et il croyait discréditer Pompée auprès des nations auxiliaires, lorsqu'on le saurait comme assiégé dans son camp, et n'osant pas combattre (l. c., 43, et Dolabella à Cicéron : ad fam., 9, 9). - Pompée avait lui-même construit 24 redoutes autour de son camp. César en avait élevé 26, allant de Dyrrachium au Genusos. C'était bien là, comme dit César, un genre de guerre nouveau et inusité (l. c., 47, 50).

2. Suétone, César, 68. Cette cohorte appartenait à la 6e légion. - Il y a ici une lacune dans les Commentaires (B. c., 3, 50, in fine). César absent (peut-être faisait-il alors sur Dyrrachium la démonstration dont parle Appien, B. civ., 2, 60), avait laissé la garde du camp à l'un de ses lieutenants, Publius Cornelius Sylla, lequel accourut avec 2 légions, battit et repoussa les pompéiens. On lui reprocha de n'avoir pas poursuivi son avantage : il eût pu du coup achever la guerre ! Toutefois César le loue de sa prudence. Le lieutenant, dit-il, n'a point la mission du général : l'un agit selon la lettre de ses ordres, l'autre est libre et prend conseil des circonstances (l. c., 51). Ce Sylla était le propre neveu du dictateur. Compromis (Salluste, Catilina, 17) dans la conspiration de Catilina, il fut accusé, défendu par Hortensius et par Cicéron (dont nous avons le plaidoyer), puis acquitté. Ce même Sylla commandera l'aile droite de César à Pharsale. - La confiance de son chef atteste ses talents militaires. Il mourut en 709 [45 av. J.-C.], en Italie, au cours d'un voyage. Cicéron, qui jadis, lui avait emprunté de l'argent (A. Gell., noct. Att. 12, 12), puis s'était brouillé avec lui à propos de Clodius (ad Att., 4, 3), affirme que le peuple s'est réjoui de sa mort : qu'il ait été assassiné par les brigands, ou qu'il ait fini par une indigestion, peu importe ! (ad fam., 9, 10. 15, 17). On peut lire dans Goeler, les recherches topographiques auxquelles il s'est livré sur le terrain aux alentours de Dyrrachium.

3. B. c., 3, 50-61 - Deux frères, deux Allobroges, Raucil et Egus, que César avait comblés de bienfaits, créés sénateurs dans leur cité, et enrichis, le trompaient, soit en détournant la solde de leurs cavaliers, soit en se la faisant payer sur de faux rôles pour plus de monde qu'ils n'en avaient. César les réprimande en secret, et les veut ménager, car ils sont braves et influents. Mais ils s'irritent, et passent traîtreusement à Pompée avec un certain nombre d'hommes et de chevaux. Pompée les promène dans tout son camp. Ils sont les premiers transfuges qu'il ait à montrer, tandis que tous les jours, les défections sont nombreuses dans ses divers corps d'armée. Les deux Gaulois savaient les points faibles ou inachevés des immenses retranchements de César, et ils donnèrent à Pompée des renseignements dont celui-ci profita aussitôt.

48 av. J.C.

César est battu

Là-dessus, César bâtit son plan. Il fait attaquer les lignes intérieures par les légions sorties du camp, celles extérieures par les légions de la flotte, débarquées exprès au-delà des retranchements : en même temps un troisième corps se jette dans l'intervalle entre les redoutes et prend à dos l'ennemi déjà tout à la défense. Les retranchements voisins de la mer sont enlevés, et la garnison s'enfuit en désordre : Marc Antoine qui commande dans la seconde redoute a grande peine à s'y tenir : pour le moment, il arrête le torrent, mais César n'en a pas moins perdu beaucoup de monde : la tête de ses lignes sur la plage demeure aux mains des pompéiens, et le blocus est rompu1.

César n'en est que plus ardent à saisir la première occasion qui peut s'offrir : à peu de temps de là, il se jette avec le gros de son infanterie sur une légion pompéienne imprudemment lancée en avant; celle-ci résiste bravement : on se bat sur un terrain difficile, tout jalonné par les camps des divers corps, grands ou petits, et coupé en tous sens par les revêtements et les fossés; bientôt l'aile droite et la cavalerie de César s'égarent et au lieu de soutenir l'attaque de l'aile gauche, elles vont se perdre dans un étroit fossé qui va de l'un des anciens campements à la rivière voisine. Sur ces entrefaites, Pompée accourt à la rescousse avec cinq légions : il trouve l'armée de César séparée en deux, avec une de ses ailes gravement compromise. En le voyant en force, les césariens se prennent d'une soudaine panique : ils s'ébranlent, fuient en masse : César perd là mille de ses meilleurs soldats, heureux d'avoir échappé à une défaite complète. L'armée ne doit son salut qu'à l'excessive prudence de Pompée qui lui-même n'a pas pu se déployer sur ce terrain, et qui, redoutant une ruse de guerre, arrête court ses soldats au lieu de poursuivre l'ennemi2.

César n'avait pas seulement fait de sensibles pertes et vu d'un seul coup tomber ses lignes et ces travaux de géants qui lui avaient coûté quatre mois : au lendemain des derniers combats livrés, il se trouve juste ramené au point de départ. Plus que jamais, la mer lui est fermée, surtout depuis que l'aîné des fils de Pompée, Gnaeus, surprenant quelques navires de guerre césariens dans le havre d'Oricum, les avait hardiment attaqués, brûlés en partie, en partie capturés, puis, presque aussitôt, avait de même réduit en cendres les transports laissés dans Lissos. Impossible désormais d'attendre de Brindes de nouveaux renforts venant par la mer.

La cavalerie nombreuse de Pompée, dégagée maintenant de tous les obstacles, se répand aux alentours et va couper César de ses approvisionnements déjà si difficiles. Il y avait eu plus que de l'audace à César à prendre, sans flotte, l'offensive contre un ennemi qui tient la mer, et l'insuccès était complet. Sur le terrain qu'il s'était choisi, il s'était heurté contre des obstacles défensifs invincibles. Il ne faut plus songer à donner l'assaut à Dyrrachium ou à livrer à l'armée pompéienne une bataille décisive. Pompée, au contraire, n'est-il pas le maître de choisir l'occasion et l'heure et de se jeter sur son rival en péril de famine ? La guerre est à son solstice. Jusque là, Pompée avait joué, ce semble, sans avoir son jeu à soi, arrangeant sa défense selon l'attaque de chaque jour. En quoi il n'est pas dans son tort, car à faire durer la guerre il façonne ses recrues, il laisse à ses réserves le temps d'accourir, il assure et développe la prépondérance écrasante de sa flotte dans les eaux de l'Adriatique. Néanmoins les échecs de César devant Dyrrachium n'ont pas eu les conséquences fatales que son rival était fondé, peut-être, à en attendre : quand on les croit en pleine dissolution, sous l'étreinte de la faim ou par l'effet de la révolte, les vétérans de César attestent cette fois encore leur magnifique énergie militaire. Quoi qu'il en soit, César est battu sur le champ de bataille, battu dans sa grande opération stratégique : il semble qu'il ne peut ni se tenir là où il campe, ni changer utilement sa position.

1. Tous les détails de l'attaque sont relatés par César (B. c., 63-64). Il n'avait pas achevé encore sa jonction retranchée entre ses deux légions, quand tout à coup 60 cohortes pompéiennes se jettent sur la circonvallation intérieure; en même temps la flotte débarque au sud une autre division d'infanterie légère, et un troisième corps aborde entre les deux retranchements. César n'avait sur ce point que deux cohortes et l'officier qui y commandait, Lentulus Marcellinus, questeur, était malade (l'histoire ne sait rien de lui). Surpris, il accourt avec quelques cohortes qui luttent héroïquement et sauvent leur aigle : mais il va succomber, quand Antoine arrive avec douze autres cohortes. César lui-même se montre; Pompée s'arrête. Mais il est resté maître de l'extrémité des lignes ennemies, du côté du rivage : il peut sortir et rentrer sans obstacle, et envoyer ses hommes aux vivres et aux fourrages. C'est alors que César se retire et se fortifie dans son camp (B. c., 65).

2. Quelques jours s'étaient passés, les deux adversaires se tenant en observation dans leurs camps nouveaux. Mais César crut voir une légion ennemie lancée sans appui derrière un bois, à laquelle s'appuyait un petit camp jadis occupé par la 9e légion. Au départ de celle-ci, Pompée s'y était établi à son tour, en l'enveloppant d'un retranchement plus vaste et en le reliant au torrent voisin par un fossé perpendiculaire. Toute l'affaire se passe au milieu de ces retranchements de campagne. César se jette sur les pompéiens avec 33 cohortes, les refoule, arrache la herse du grand camp et leur tue du monde. Mais son aile droite égarée a couru le long du fossé jusqu'au fleuve. Ici la chance tourne. Pompée arrive avec cinq légions, écrase les deux ailes éloignées l'une de l'autre et met les césariens en fuite. César confesse une perte de 960 soldats, sans compter les cavaliers, de 32 officiers et de 32 insignes militaires (Selon Orose (6, 15), sa perte aurait été de 4000 hommes). Lui-même, il avait failli périr de la main d'un des fuyards qu'il voulait arrêter - Pompée fut appelé Imperator par ses soldats. Mais César déclara qu'il ne savait pas vaincre (Suétone, César, 38). - V. pour les détails B. c., 66-72. - Plutarque, César, 30. - Appien, B. c., 2, 62.

48 av. J.C.

Plan de guerre de Pompée

Pompée est vainqueur, à lui appartient maintenant l'offensive et il veut la saisir. Trois moyens lui sont ouverts pour faire fructifier sa victoire. Le premier, le plus simple de tous, consiste à ne pas laisser le vaincu respirer, à le poursuivre à outrance s'il quitte le terrain. Pompée peut aussi laisser César en Grèce avec sa principale armée et passer lui-même en Italie, ainsi qu'il s'y était de longue main préparé, emmenant le gros de ses troupes. Là, il a pour lui le vent de l'opinion, décidément hostile à César, et anti-monarchique. Après le départ pour la Grèce de ses meilleurs légionnaires et de son brave et solide lieutenant, les soldats qui restent à celui-ci dans la Péninsule ne comptent plus guère comme un obstacle. Enfin, Pompée peut se jeter dans le massif hellénique, attirant à lui les légions de Metellus Scipion et, de là, revenir sur l'armée de César et l'enlever. César, aussitôt sa jonction faite avec son second corps, avait lancé de forts détachements vers l'Etolie et la Thessalie, pour aider à l'approvisionnement de son armée. Il avait aussi envoyé deux légions par la voie Egnatienne dans la direction de la Macédoine. Gnaeus Domitius Calvinus, qui les commande1, a ordre d'arrêter Scipion, qui s'en vient de Thessalonique sur la même chaussée, et de le battre avant qu'il rejoint Pompée2. Déjà Calvinus et Scipion ne sont plus qu'à quelques milles l'un de l'autre quand le dernier tourne tout à coup vers le sud, franchit rapidement l'Haliacmon (Jadsché-Karasou) et, laissant ses bagages à Marcus Favonius [le singe de Caton], pousse en Thessalie. Il compte y écraser une légion de fraîches recrues occupées alors, sous les ordres de Lucius Cassius Longinus3, à soumettre le pays à César. Mais Longinus passe les montagnes, descend vers Ambracie et se rabat sur Gnaeus Calvisius Sabinus et la division d'Etolie4. Tout ce que peut faire Scipion est de lancer ses cavaliers Thraces à sa poursuite. Pour lui, il doit revenir en arrière : Calvinus déjà manoeuvre contre Favonius et les réserves de l'Haliacmon, et les menace à son tour comme Scipion lui-même avait menacé les césariens de Cassius. Calvinus et Scipion se retrouvent donc face à face sur l'Haliacmon : ils restent quelque temps campés et se regardent immobiles.

1. Gnaeus Domitius Calvinus, était entré en Macédoine avec deux légions, la 11e et la 12e, et 500 cavaliers.

2. On a vu que Pompée attendait de Syrie deux légions. Metellus Scipion, son beau-père, nommé proconsul de cette province, immédiatement avant l'explosion de la guerre civile, était chargé de les amener en Macédoine (B. c., 1, 6 ; 3, 4). Il avait exigé des publicains les dîmes arriérées de deux années, prélevé par emprunt forcé la dîme de l'année suivante : frappé des taxes toutes nouvelles, capitation, impôts sur les colonnes et les portes, impôts en nature, en blé, en armes, etc., à ce point que la misère, la dette et les usures avaient partout grandi dans ces malheureux pays. Il menaçait de piller le temple d'Ephèse (selon César, qui peut-être exagère), quand l'ordre lui vint de passer immédiatement en Macédoine, César ayant débarqué en Epire. Il quitta, aussitôt Pergame, où il avait distribué ses troupes en cantonnements d'hiver, et se mit en route (B. c., 3, 31-33).

3. Lucius Cassius Longinus, frère du lieutenant de Crassus qui assassinera César, et cousin de Quintus Cassius. Il avait en 700 [54 av. J.-C.], de concert avec Laterensis, accuse de brigue Gn. Plancius, concurrent heureux de Laterensis à l'édilité. Cicéron défendit Plancius, et son plaidoyer nous reste. - En 702 [-52], c'est encore L. Cassius qui accuse Saufeius, autre client de Cicéron. A la guerre civile, pendant que son frère passe à Pompée, dont il sera l'un des amiraux, Lucius se range du parti de César. - Plus tard il suivra la fortune d'Octave. Après la bataille de Philippes, Antoine lui pardonne, et l'histoire ne le nomme plus.

4. Gaius Calvisius Sabinus, questeur en 694 [60 av. J.-C.], tribun du peuple en 699 [-55]. Lieutenant de César en Etolie, il soumet toute la province, entre dans Calydon et Naupacte (Lépante). En 709 [-45], César l'envoie en Afrique, où Antoine voudra le maintenir. Consul en 715 [-39], il commande une flotte pour Octave, est battu devant Cumes. Agrippa vient le remplacer. Il reste d'ailleurs fidèle à son parti.

48 av. J.C.

Retraite de César

Si Pompée a le choix, il n'en est pas de même pour César. Battu deux fois de suite, il fait retraite vers Apollonie1. Pompée le suit pas à pas. Ce n'est pas chose facile que de défiler ainsi de Dyrrachium à Apollonie, sur une route difficile, coupée de nombreux torrents, avec une armée vaincue, avec le vainqueur sur ses talons: mais César est là, dirigeant la marche avec son habileté ordinaire, et ses infatigables fantassins lassent Pompée qui s'arrête après quatre jours d'une inutile poursuite. Que va-t-il décider ? Va-t-il essayer la descente en Italie ? Vaut-il mieux rentrer dans l'intérieur du pays ? La première entreprise est tentante : beaucoup la conseillent2. Mais Pompée ne veut pas abandonner le corps de Metellus Scipion. D'ailleurs, en prenant cette direction, il espère rencontrer et détruire Domitius Calvinus. A cette heure, en effet, celui-ci, placé sur la voie Egnatienne, sous Héraclée de Lyncestide, se trouve pris entre Scipion et Pompée. César, retiré sous Apollonie, est beaucoup plus loin de lui que la grande armée des constitutionnels. Calvinus ne sait rien d'ailleurs des événements de Dyrrachium ni même de son propre danger. Après les revers récents, tout le pays s'est retourné vers Pompée, et les messagers de César sont partout enlevés. L'armée de Pompée n'est plus qu'à peu d'heures de lui quand il apprend l'état des choses par le récit des avant-postes ennemis. Aussitôt et à la minute extrême, il se dérobe à l'orage qui va fondre sur lui et se jette vers le sud. Pompée du moins avait dégagé Scipion3.

Cependant César est arrivé à Apollonie sans combats nouveaux. Après la défaite de Dyrrachium, il prend de suite son parti. Il lui importe de changer le terrain de la lutte et de quitter la côte pour l'intérieur : ainsi faisant, il met hors de jeu la flotte de Pompée, cause finale des échecs subis dans toutes ses récentes entreprises. En regagnant Apollonie où étaient ses dépôts, il n'a qu'un but : y mettre ses blessés en lieu sûr et y payer leur solde à ses troupes. Cette tâche accomplie, il se remet aussitôt en marche pour la Thessalie, laissant des garnisons dans Apollonie, Oricum et Lissos. De son côté, Calvinus manoeuvre vers le même point; enfin les renforts d'Italie (deux légions commandées par Quintus Cornificius4), traversent actuellement l'Illyrie par voie de terre et vont aussi le rejoindre en Thessalie plus aisément qu'en Epire.

César remonte donc le val de l'Aoüs (la Vojoussa) par des sentiers difficiles, passe les montagnes qui font barrière entre l'un et l'autre pays (le Lacmon et le Pinde) et arrive sur le Pénée : Calvinus s'est avancé vers lui et bientôt les deux armées, tirant au plus court, par la route la moins exposée, se trouvent réunies sous Aeginion, non loin des sources mêmes du fleuve. La première place thessalienne devant laquelle on se montre en force, Gomphi5, ferme ses portes : elle est aussitôt prise d'assaut et livrée au pillage : épouvantées, les autres villes du pays se rendent dès que les légions se montrent devant leurs murs. Les marches et les combats plus heureux, les vivres plus faciles sur le haut Pénée ont peu à peu fait oublier au soldat les journées malheureuses de Dyrrachium.

Ainsi s'annulent pour Pompée les résultats de ses deux victoires. Avec toute sa lourde armée, avec sa nombreuse cavalerie, il n'avait pu suivre son rapide ennemi jusque dans le massif des montagnes. César et Calvinus s'étaient dérobés tous les deux, s'étaient rejoints et occupaient en sûreté le pays de Thessalie. Une division de la flotte pompéienne met le cap sur l'Italie et la Sicile6. Pompée décide qu'à tout prix l'on en viendra aux mains : on ira donc à César au plus vite et par le meilleur chemin possible. Caton commande à Dyrrachium, où on lui a laissé 18 cohortes; à Corcyre, où 300 navires sont à l'ancre. Quant à Pompée et Scipion, le premier, ce semble, filant sur la chaussée Egnatienne, jusqu'à Pella, puis tournant à droite, par le grand chemin du sud, le second revenant de l'Haliacmon sur les passes de l'Olympe, ils se rejoignent dans les campagnes du Bas-Pénée, à Larissa.

1. César ne ménage pas d'ailleurs l'expression qui caractérise sa défaite (C. a superioribus consiliis depulsus). Il réunit ses soldats, relève leur courage, en punit quelques uns et part pour Apollonie. Il faut lire la description de la marche savante par laquelle il échappe à Pompée (B. c., 73-79).

2. Selon Appien, B. C., 2, 65, Afranius aurait proposé en conseil de tenir bloqué avec la flotte César à moitié détruit déjà et errant : pendant ce temps l'armée de terre ira sans délai reprendre l'Italie vide de soldats, et où l'opinion est bien disposée, puis l'Italie, la Gaule et l'Espagne reconquises, repartant de la contrée mère et siège de l'Empire, on reviendra achever le rebelle, s'il le faut. - Quant à Pompée, il préféra poursuivre la campagne. Il espérait écraser César et rester le maître absolu.

3. Pompée n'était plus qu'à quatre heures de Domitius Calvinus, quand celui-ci fut averti par les confidences ou les paroles de jactance de ces mêmes Allobroges qui avaient trahi César, et s'étaient rencontrés avec ses éclaireurs. Il se rejette aussitôt sur sa gauche, et vient retrouver César à Aeginion (Stagus) sur la frontière d'Athamanie (B. c., 3, 79).

4. Quintus Cornificius, fils d'un des juges de Verrès, s'était fiancé à la fille d'Aurelia Orestilla, la veuve dissolue de Catilina (Cicéron, ad fam., 8, 1). - Il paraît, du reste, être demeuré en Illyrie, où il avait le titre de propréteur. Il y rend des services signalés après Pharsale, et pendant que César lutte emprisonné dans Alexandrie (Bell. Alex., 412, et s.). L'année suivante, on le rencontre à Rome, honoré de l'Augurat. Cicéron lui écrit souvent (ad fam., 12, 17-30). Plus tard César l'envoie en Syrie. A la mort de César, il gouverne la province de la Vieille-Afrique. Là il tient pour le Sénat, donne asile aux proscrits, défait Titus Sextius qui commande pour les Triumvirs dans la province voisine, puis est battu et tué. - Il avait des goûts littéraires, et on lui a attribué quoique sans raison solide, les Rhetorica ad Herennium.

5. Gomphi avait joué un rôle dans les campagnes de Flaminius, et depuis. Elle commandait les passages de la Dolopie, et ceux de l'Athamanie en Thessalie. - César, après le sac de Gomphi, se présente devant la place voisine, Métropolis (Paleokastro, selon Leake), qui ouvre aussitôt ses portes (B. c., 3, 80-81).

6. La division navale de Cassius, formée des vaisseaux syriens, phéniciens et ciliciens. Elle brûla les escadres de César, à Messine, et à Vibo, d'où Cassius fut ensuite chassé, en perdant quelques galères. Il disparut à la nouvelle du désastre de Pharsale. B. c., 3, 101.

48 av. J.C.

La bataille de Pharsale

César campe dans la plaine qui s'étend entre les collines des Cynoscéphales et le mont Othrys et que sillonnent les affluents du Pénée. Il les attend sous Pharsale, ville située sur la rive gauche du cours d'eau, l'Enipéos. Pompée y vient aussi dresser son camp sur la rive droite, en face, au pied des contreforts des Cynoscéphales1. Il a toute son armée sous la main. César, au contraire, attend encore sa division de près de deux légions, détachées naguère en Etolie et en Thessalie sous les ordres de Quintus Fufius Calenus2, en ce moment posté en Grèce et les deux légions de Cornificius qui, venant d'Italie par terre, arrivent justement en Illyrie. L'armée de Pompée, comptant 11 légions ou 47000 hommes et 7000 chevaux, est deux fois plus forte que celle de César en infanterie et sept fois supérieure en cavalerie : les 8 légions de César, décimées par les fatigues et les combats, ne peuvent mettre chacune que 2200 hommes en ligne, soit moitié de leur effectif normal.

Pompée, vainqueur jusque-là, avec sa cavalerie nombreuse et ses magasins remplis, fait vivre son monde dans l'abondance : les césariens, ont peine à subsister : ils n'attendent de meilleures ressources que de la moisson prochaine. Les pompéiens, dans la récente campagne, s'étaient façonnés à la guerre : ils avaient pris confiance dans leurs chefs : l'esprit du soldat est excellent. Donc, chez Pompée, puisqu'on avait tant fait que de marcher droit à César en Thessalie, la raison militaire commande d'en venir sans tarder au combat décisif : mais plus encore que la raison militaire, l'impatience, qui est le propre de toute émigration, se fait jour dans le conseil : officiers nobles et gens du beau monde à la suite de l'armée; tous veulent la bataille. A leurs yeux, depuis les affaires de Dyrrachium, le triomphe de leur parti est chose accomplie : déjà l'on se dispute le Grand-Pontificat au lieu et place de César; déjà l'on donne commission à Rome de louer les maisons voisines du Forum, en vue des élections futures3. Et Pompée, s'il hésite à attaquer, c'est qu'il veut commander plus longtemps à la foule des prétoriens et des consulaires : c'est qu'il veut se perpétuer dans son rôle d'Agamemnon ! - Pompée cède. César ne croit pas qu'il en adviendrait ainsi; il avait projeté un mouvement sur le flanc de l'ennemi, et se disposait à marcher sur Scotussa : mais, voyant les pompéiens faire leurs préparatifs, et lui offrir le combat sur la rive gauche, il range aussitôt ses légions. Ainsi fut livrée la bataille de Pharsale (9 août 706 [48 av. J.-C.]), sur le même lieu, où 200 ans avant, l'épée de Rome avait conquis l'Empire de l'Orient. Pompée tient sa droite appuyée à l'Enipée.

César, en face de lui, assure sa gauche sur le terrain coupé en avant du ruisseau : les deux autres ailes ennemies s'étendent dans la plaine, couvertes chacune par la cavalerie et les troupes légères. Le plan de Pompée est simple. Tenir son infanterie sur la défensive : lancer sa cavalerie sur les faibles escadrons qui lui font face, mêlés à des fantassins légers, selon la mode des Germains. Une fois ceux-ci enfoncés et dispersés, il tournerait et prendrait à dos l'aile droite des césariens. Son infanterie, en effet, soutient bravement le choc de César : au centre la bataille est indécise. Labienus, après une brave mais courte résistance, rompt la cavalerie césarienne, et se développant sur sa gauche, se met en devoir de tourner les fantassins. Mais César avait prévu que ses cavaliers ne pourraient lutter, et derrière eux, sur le flanc menacé, se tiennent 2000 de ses meilleurs légionnaires. Quand les escadrons de Pompée, poussant et chassant leurs adversaires, arrivent en tourbillonnant sur ses lignes, ils se heurtent contre une muraille vivante. Les légionnaires sans peur marchent à eux, et leur attaque à la fois inattendue et insolite les rejette en désordre4.

Ils vident le champ à bride abattue. Les césariens font main basse sur les sagittaires livrés sans défense, se précipitent ensuite sur la gauche ennemie et la prennent à revers à leur tour. Au même moment César, sur tout le front de bataille, pousse en avant sa troisième ligne tenue jusque-là en réserve. A cette défaite inattendue des meilleures troupes de Pompée, armée et général, celui-ci avant tous, perdent courage et le courage de l'ennemi s'accroît. A peine a-t-il vu ses cavaliers battre en retraite que Pompée, qui n'a jamais eu confiance dans son infanterie, quitte lui-même aussitôt le terrain et se réfugie dans son camp, sans même attendre l'issue de l'attaque générale de César. Ses légions hésitent et bientôt elles aussi, repassant le ruisseau, elles rentrent au camp, non sans d'énormes pertes. La journée est perdue : nombre de bons soldats gisent à terre. Pourtant le gros de l'armée est sauf. César, après sa défaite devant Dyrrachium, avait couru de plus grands dangers. Mais il avait appris, dans les vicissitudes de sa vie, que si la fortune aime à se dérober parfois à ses favoris, c'est qu'elle veut être contrainte à force d'opiniâtre énergie.

En ce jour, quand Pompée voit ses légions repasser l'Enipée, il rejette les trop lourds insignes du commandement, et remontant à cheval, s'enfuit par la route, la plus courte jusqu'à la mer, où il demande un vaisseau. - Cependant son armée démoralisée et sans chef (Scipion, son collègue, revêtu comme lui de l'Imperium, n'était général que de nom), espérait trouver un abri derrière les murailles du camp. César ne lui laisse pas de repos : en dépit de leur résistance opiniâtre, les gardes thraces et romaines sont assaillies et enfoncées, et les masses compactes des pompéiens se retirent en désordre sur les hauteurs de Crannon et de Scotussa, au-dessus du camp. De là, se tenant sur les crêtes, elles veulent regagner Larissa : mais les légions de César, oublieuses du butin et de la fatigue, s'avancent dans la plaine par des sentiers meilleurs, et bientôt leur ferment la route. Sur le soir, quand les fugitifs s'arrêtent, elles creusent leur fossé devant eux, et les coupent de l'unique ruisseau qui coule dans le voisinage. Ainsi finit la journée de Pharsale. L'armée de Pompée n'est pas seulement battue : elle est détruite. Elle laisse 45000 morts ou blessés sur le terrain, tandis que les césariens avaient à peine perdu 200 hommes. Pour le reste, 20000 au moins, il met bas les armes le lendemain matin. Bien peu, et parmi ceux-ci les principaux officiers, cherchent un refuge dans la montagne : des onze aigles de l'ennemi, il en fut rapporté neuf à César. Quant à lui, de même qu'avant le combat, il invite les siens à épargner leurs adversaires, de même il ne traite pas ses prisonniers comme avaient fait Bibulus et Labiénus : pourtant, il croit qu'il a besoin de se monter sévère. Les simples soldats, il les enrôle dans son armée : les gens de meilleure condition subissent l'amende et la confiscation : les sénateurs et les chevaliers de marque sont mis à mort sauf de rares exceptions5.

1. C'est chose difficile que de déterminer exactement le champ de bataille. Appien (2, 75) est précis : il le place entre Néo-Pharsalos et l'Enipée. Des deux seuls cours d'eau de quelque importance que l'on rencontre sur les lieux, et qui assurément représentent l'Apidanos et l'Enipée des anciens (le Sofadhitiko et le Fersaliti), l'un sort des monts de Thaumacoe (Dhomoco) et des hauteurs Dolopiennes, l'autre descend de l'Othrys, et coule devant Fersala. Or, comme Strabon (9, p. 432) enseigne aussi que l'Enipée vient de l'Othrys, il en faut conclure à bon droit avec Leake (Northern Greece, 4, 320), que le Fersaliti est bien l'Enipée. Par contre, Goeler est dans l'erreur quand il prend le Fersaliti pour l'Apidanos. Toutes les indications fournies par les Anciens concordent d'ailleurs en faveur de notre opinion. Seulement il faut tenir avec Leake que la rivière formée par les deux eaux après leur confluent, et qui de là va tomber dans le Pénée, gardait chez les Anciens le nom d'Apidanos, comme aujourd'hui elle porte celui du Sofadhitiko, dénomination naturelle après tout, car le Fersaliti est souvent à sec, le Sofadhitiko ne tarit jamais (Leake, 4, 321). C'est donc entre Fersala et le Fersaliti, qu'était située Paloeo-Pharsalos, d'où la bataille a tiré son nom. Donc encore, elle s'est livrée sur la rive gauche, les pompéiens appuyant leur droite au Fersaliti, et ayant leur front tourné vers Pharsale (César, B. c., 3, 83. - Frontin, Stratagèmes, 2, 3, 22). Mais leur camp n'a pas pu être là. Il s'étendait au pied des Cynocéphales, sur la rive droite, barrant à César le chemin de Scotussa, et gardant évidemment leur ligne de retraite sur Larissa par les hauteurs : s'ils avaient campé, comme le veut Leake (4, 482), à l'est de Pharsale, et sur la rive gauche de l'Enipée, jamais ils n'auraient pu, après le combat, tirer au nord, ayant à franchir ce cours d'eau, aux berges profondes, coupées à pic (Leake, 4, 469). Au lieu de regagner Larissa, Pompée eût dû fuir vers Lamia. Il est donc vraisemblable que les pompéiens avaient planté leur camp sur la rive droite du Fersaliti, et qu'ils le passèrent avant la bataille et après, pour rentrer dans leur camp puis, qu'ils remontèrent les pentes voisines de Crannon et de Scotussa, lesquelles vont se rattacher par leurs crêtes aux hauteurs des Cynocéphales. A cela rien d'impossible. L'Enipée n'est qu'un ruisseau étroit et lent, où en novembre Leake trouva deux pieds d'eau et souvent à sec dans la saison chaude (Leake, 4, 448, et 4, 472. - Cf. Lucain, 6, 373 [nunquamque celer nisi mixtus Enipeus]); or, on était au coeur de l'été, quand se donna la bataille. Avant d'en venir aux mains, les deux armées étaient à 30 stades l'une de l'autre (Appien, B. c., 2, 65 : ¾ de mille = une lieue et demie) : les pompéiens avaient pu tout à l'aise faire leurs préparatifs, jeter des ponts, et assurer leurs communications avec le camp. A la vérité, si la bataille avait fini par une déroute, ils n'eussent pu effectuer leur retraite le long du torrent et pardessus ses berges : et c'était là, je n'en doute pas, l'une des raisons pour lesquelles Pompée ne voulut pas d'abord se battre. Aussi son aile gauche, placée plus loin de la ligne de retraite, s'est-elle le plus ressentie de ce désavantage des lieux. Pour le centre et l'aile droite, ils se retirèrent sans trop de hâte, et purent fort bien franchir le Fersaliti, dans les conditions données. Que si César et ses copistes n'ont pas parlé de ce passage du torrent, c'est qu'en le faisant, ils eussent trop mis en lumière cette folle ardeur de combattre, qui, tout le prouve, poussait les pompéiens en avant, et aussi les ressources mêmes qu'ils se ménageaient pour la retraite.

2. Quintus Fufius Calenus, d'une branche de la gens Fufia, originaire de Calés en Etrurie. Il s'était employé pour Clodius dans l'affaire des mystères de la bonne déesse : tribun du peuple en 693 [61 av. J.-C.] : moteur de la loi Fufia, de religione, qui renvoyait le procès devant les juges ordinaires (ad Att., 1, 14). Préteur en 695 [-59], où il fait passer une autre loi judiciaire, aux termes de laquelle les juges (sénateurs, chevaliers, tribuns du trésor), voteront séparément désormais. Il soutient Clodius contre Milon. L'année d'après il sert dans les Gaules. Puis, durant la guerre civile, il coopère puissamment avec Antoine au transport des troupes, de Brindes en Epire (B. c., 1, 87 ; 3, 8, 14, 26). César, durant l'investissement de Dyrrachium, l'avait envoyé pour appuyer Lucius Cassius Longinus et Calvisius Sabinus en Etolie, et, pour soulever l'Achaïe. Il s'était emparé de Delphes, de Thèbes, d'Orchomène : mais les pompéiens lui avaient fermé l'isthme de Corinthe (B. c., 3, 55). - Il fut consul en 701 [-47] : passa à Antoine pour qui il combattit durant la guerre de Pérouse, et mourut dans la Transalpine, en 713 [-41]. Son fils se rendit à Octave.

3. Plutarque, Pompée, 66. - Favonius craignait, si l'on tardait, de ne pas aller, durant l'été, manger des figues à Tusculum (Plutarque, Pompée, 67).

4. Ici se place le conseil célèbre donné par César à ses soldats, de frapper les cavaliers ennemis au visage [faciem feri]. L'infanterie marchant, ce jour, irrégulièrement à l'attaque de la cavalerie, ne pouvait se servir utilement de l'épée : elle dut garder le pilum au lieu de le jeter, et s'en servir comme d'une pique, portant en haut la pointe pour mieux se défendre (Plutarque, Pompée, 69, 91.; César, 45. - Appien, 2, 76, 78. - Florus, 4, 2. - Orose, 6, 15. - Cf. Frontin qui est dans l'erreur, 4, 7, 32). L'ordre donné par César a dérivé en anecdote. Les cavaliers de Pompée auraient tourné bride, de peur de balafres reçues au visage et ils se seraient enfuis, tenant la main devant les yeux (Plutarque).

5. V. le récit de la bataille B. c., 3, 85-100. Nous n'insistons pas sur les détails, Caton, on l'a vu, n'y figurait pas. On n'avait nulle confiance, dans ses talents militaires, qui étaient médiocres, il le faut confesser. On redoutait surtout l'austérité de ses principes politiques. - Cicéron n'avait pas non plus suivi l'armée des pompéiens en Thessalie : il fallait là des bras forts, et l'on n'y avait que faire de sa parole et de son autorité dans les conseils (ad fam., 4, 7). Il était souffrant d'ailleurs, et resta en arrière auprès de Caton (Plutarque, Cicéron, 39. - ad Att., 11. 4), puis s'en revint à Brindes, en passant aussi par Corcyre. - V. infra.

48 av. J.C.

Les résultats militaires, l'Orient se soumet

Il s'écoule quelque temps, avant que les résultats de la bataille du 9 août 706 [48 av. J.-C.] se manifestent complètement. Ce dont il n'y a pas à douter, tout d'abord, c'est de voir passer à César, quiconque, parmi les adhérents de Pompée, n'avait en lui cherché que le plus fort. La défaite est si décisive, que tous courent au vainqueur, tous, hormis ceux qui, par volonté ou par devoir, luttent encore, même pour une cause perdue. Les rois, les peuples et les villes de la clientèle pompéienne s'empressent de rappeler leurs flottes, leurs contingents en soldats, et refusent asile aux fugitifs du parti vaincu. Ainsi font l'Egypte, Cyrène, les cités de Syrie, de Phénicie, de Cilicie et d'Asie-Mineure, Rhodes, Athènes et tout l'Orient. Sur le Bosphore, le roi Pharnace, à la nouvelle du désastre de Pharsale, pousse le zèle d'occuper Phanagorie, ville que Pompée a déclarée libre autrefois, et les territoires des princes de Colchide installés aussi par le Romain, il s'empare en outre du royaume de l'Arménie-Mineure, que Dejotarus tenait de la même main.

Presque seuls, la petite ville de Mégare et Juba font exception. Mégare assiégée par les césariens est emportée d'assaut. Quant à Juba, il sait de longue date que César songe à annexer la Numidie à l'Empire : après la défaite de Curion, il n'avait plus de ménagements à attendre, et il lui faut demeurer dans la faction pompéienne. A côté des villes et cités de la clientèle, le vainqueur de Pharsale voit revenir à lui la queue du parti constitutionnel, tous ceux qui ne sont pas engagés de plein coeur. C'est à qui fera sa paix avec le nouveau maître, et celui-ci la leur octroie courtoisement et de bonne grâce, indulgent toujours envers les suppliants, alors qu'il les tient en mince estime. Quant au vrai et principal noyau, aucune transaction ne se fait avec lui. L'aristocratie est morte : mais les aristocrates ne peuvent se convertir à la monarchie.

Une grande partie des constitutionnels reconnait la monarchie césarienne, en ce sens que César leur fait grâce et qu'ils se retirent autant qu'ils le peuvent dans l'inaction de la vie privée : ainsi se comportent les constitutionnels moins fameux : mais parmi ces prudents du jour vient aussi se ranger un homme énergique, Marcus Marcellus, celui qui avait provoqué la rupture avec César; il va vivre à Lesbos en exil volontaire. Nul ne juge mieux la situation que Marcus Caton. Inaccessible à la peur et à l'espoir, lui seul voit clair dans les douloureuses épreuves du moment. Après les journées d'Ilerda et de Pharsale, il avait acquis la conviction que la monarchie ne peut plus être évitée. Assez ferme et honnête pour se faire cet aveu plein d'amertume et pour agir en conséquence, il hésite d'abord et se demande si les constitutionnels doivent rester sous les armes. La cause étant perdue, la guerre allait coûter cher à bien des victimes. Il se décide pourtant à lutter encore, non pour vaincre mais pour tomber plus vite et plus honorablement. Ceux des siens qui veulent rentrer en Italie, il les laisse libres; et l'un des plus farouches partisans, Gnaeus Pompée le fils, ayant voulu les faire mettre à mort, Cicéron entre autres, il est le seul à interposer sa loyale autorité1.

Cependant les chefs du parti avaient pour la plupart combattu à Pharsale, et quoique sains et saufs, tous, à l'exception de Lucius Domitius Ahenobarbus, tué dans la déroute, ils s'étaient dispersés et n'avaient pu se concerter en commun sur le plan à suivre dans la future campagne. Les uns fuyant par les sentiers déserts des montagnes de Macédoine et d'Illyrie, les autres avec le secours de la flotte, ils finissent par se rejoindre à Corcyre, où Caton commande les réserves. Là se tient, sous sa présidence, une sorte de conseil de guerre où assistent Metellus Scipion, Titus Labienus, Lucius Afranius, Gnaeus Pompée le fils, et d'autres encore : on ne peut s'entendre, soit à cause de l'absence du général et de l'incertitude cruelle où l'on est sur son sort, soit à cause des divisions même du parti. Chacun s'en va de son côté, avisant au mieux de ses intérêts propres ou de ceux de la cause.

La journée de Pharsale coûte tout d'abord au parti la Macédoine et la Grèce. Il est vrai que Caton abandonnant Dyrrachium à la nouvelle de la catastrophe, s'était retranché dans Corcyre et que durant quelque temps encore, Rutilius Lupus2 occupe le Péloponnèse pour les constitutionnels. D'abord les pompéiens paraissent vouloir s'y défendre à Patras : mais Calenus s'avance et ils fuient. On n'essaie pas davantage de tenir dans Corcyre. Sur les côtes d'Italie et de Sicile, les flottes pompéiennes, détachées après les affaires de Dyrrachium, manoeuvre non sans de nouveaux et considérables succès, contre les ports de Brindes, de Messine et de Vibo (sur le golfe de Sainte-Eufémie) : à Messine, toute une escadre en armement pour le compte de César avait été livrée aux flammes. Mais bientôt les navires les meilleurs, venus en grande partie d'Asie Mineure et de Syrie, sont rappelés par les villes maritimes au lendemain de Pharsale et l'expédition s'arrête court.

En Asie Mineure et en Syrie, il n'y avait plus de soldats ni de l'une ni de l'autre faction, sauf sur le Bosphore, où Pharnace est sous les armes, et, sous prétexte de travailler pour César, occupe divers territoires appartenant à l'ennemi. En Egypte, il reste encore une division assez forte, formée des troupes jadis laissées par Gabinius, soldats italiques, irréguliers, coureurs et anciens brigands syriens et ciliciens. Mais il va de soi que la cour d'Alexandrie ne se soucie en aucune façon de rester dans le parti des vaincus ou de mettre ses soldats à leur service. Dans l'ouest, leurs affaires ont meilleur aspect. En Espagne, les sympathies pompéiennes demeurent puissantes et dans l'armée et au sein des populations, tellement que les césariens doivent renoncer à la descente qu'ils avaient projetée de la péninsule en Afrique. En Afrique, la coalition ou le seul homme qui domine dans le pays, le roi Juba de Numidie, n'a pas discontinué ses armements. Ainsi la coalition avait perdu l'Orient tout entier : mais il lui reste des chances en Espagne et en Afrique, elle est sûre de pouvoir honorablement tenir.

1. Caton voulait que Cicéron prît le commandement. Cicéron s'y refusa, croyant la lutte désormais impossible : aussitôt Pompée le jeune et ses amis l'appellent traître et, tirant l'épée, l'auraient tué sur le lieu si Caton ne se fût mis entre eux (Plutarque, Cicéron, 39 ; Cato min., 55. - Cicéron, pro Dejot. 10. - Dans la vie de Caton, Plutarque adoucit les détails de la scène).

2. Publius Rutilius Rufus, tribun du peuple en 698 [56 av. J.-C.], avait aussitôt proposé le rappel des lois agraires de César. Préteur en 705 [-49], il stationnait à Terracine avec 3 cohortes qui, on l'a vu, passèrent à César à l'approche de ses cavaliers (B. civ., 1. 24). Il retourne à Rome, puis bientôt passe en Grèce où Pompée le charge de la défense de l'Achaïe contre les lieutenants césariens, Cassius Longinus, Calvinus Sabinus et Fufius Calenus (Bell. civ., 3, 55).

48 av. J.C.

Piraterie et brigandage

Pour les constitutionnels vaincus, se tenir à l'écart, refuser hommage au nouveau monarque, c'est là, dans la ruine de leur cause, la conduite la plus naturelle à tenir : c'est aussi leur plus juste attitude. Si la montagne, si surtout la mer, en ces temps comme depuis tant de siècles, sont le repaire ouvert à tous les crimes, elles ouvrent aussi libre asile aux insupportables malheurs, au bon droit opprimé. Là, républicains et pompéiens, ils peuvent tous défier encore la monarchie de César qui les repousse de Rome : ils peuvent, sinon faire la guerre, du moins se faire pirates sur une grande échelle, se réunissant en masses compactes et poursuivant un but mieux déterminé. Après le rappel des escadres orientales, leur flotte est très forte encore : César, au contraire, n'a pour ainsi dire plus de vaisseaux. Ayant pour amis les Dalmates, soulevés contre César pour leur propre compte, maîtres des mers et des places maritimes les plus importantes, les coalisés, s'ils veulent faire la guerre d'escadre et surtout la guerre de course, entrent en campagne avec tout l'avantage.

48 av. J.C.

Mort de Pompée

César, toujours rapide dans la décision et l'action, quitte tout pour se lancer à la poursuite de Pompée, le seul de ses adversaires qu'il tient pour un capitaine. Le faire prisonnier, c'est été peut-être, et d'un seul coup, paralyser la moitié, et la moitié la plus redoutable du parti. Il franchit l'Hellespont avec quelques troupes : en route, avec sa frêle embarcation, il tombe au milieu d'une flotte pompéienne à destination de la Mer Noire (commandée par Cassius) mais la nouvelle de la victoire de Pharsale l'a frappée de stupeur : il la capture toute entière puis, dès qu'il a pris en hâte les dispositions nécessaires, il se précipite vers l'Orient, à la poursuite du fugitif. Ce dernier, échappé des champs de Pharsale, avait touché à Lesbos, pour y prendre sa femme et Sextus, son second fils, gagné la Cilicie en longeant l'Asie-Mineure, et s'était dirigé vers Chypre. Rien de plus aisé que d'aller rejoindre ses partisans à Corcyre ou en Afrique. Mais, soit rancune contre les Aristocrates, ses alliés, soit prévision ou crainte de l'accueil qui l'attend au lendemain de sa défaite et surtout de sa fuite honteuse, il aime mieux continuer sa route et quêter la protection du roi des Parthes au lieu de celle de Caton. Tandis qu'il négocie avec les publicains et les marchands de Chypre, leur demandant de l'or et des esclaves, et qu'il arme déjà 2000 de ces derniers, on lui annonce qu'Antioche s'est rendue à César. La route de la Parthie lui est fermée. Il change alors son plan et fait voile vers l'Egypte. Là, d'anciens soldats à lui remplissent les cadres de l'armée : la position, les ressources du pays, tout l'aidera à gagner du temps et à réorganiser la guerre.

Après la mort de Ptolémée l'Aulète (mai 703 [51 av. J.-C.]), les enfants de celui-ci, Cléopâtre, sa fille, âgée de 16 ans et son fils Ptolémée Dionysos, âgé de 10 ans, rois ensemble et époux de par la volonté paternelle, étaient montés sur le trône d'Alexandrie : mais bientôt le frère, ou plutôt Pothin, le tuteur du frère, avait expulsé la soeur et celle-ci, réfugiée en Syrie, s'y préparait à rentrer les armes à la main dans ses états héréditaires. A cette heure, Ptolémée et Pothin étaient à Péluse avec toute l'armée égyptienne, gardant la frontière de l'Est. Pompée vient jeter l'ancre devant le promontoire Casius (El Kalieh, ou El Kas, à l'est de Péluse, au sud du lac Sirbonis (Sebaket-Bardoïl)), demandant au roi permission de descendre à terre. A la cour, on connait depuis longtemps la catastrophe de Pharsale, et l'on veut d'abord répondre par un refus mais Théodotos, majordome du roi, fait observer que Pompée, ayant de nombreuses intelligences dans l'armée, ne manquerait pas d'y pratiquer la révolte. N'est-il pas plus sûr et plus avantageux, au regard de César, de saisir l'occasion de se défaire du fugitif ? De telles et si puissantes raisons ne peuvent manquer leur effet sur des politiques appartenant au monde grec d'alors. Aussitôt, le chef des troupes royales, Achillas, monte sur un canot avec quelques anciens soldats de Pompée, il l'accoste, l'invite à se rendre auprès du roi, et, comme l'on est sur les bas-fonds de la côte, à passer sur son bord. A peine Pompée y a mis le pied, qu'un tribun militaire, Lucius Septimius, le frappe par derrière, sous les yeux de sa femme et de son fils, qui, debout sur le pont de leur navire, assistent au meurtre, sans pouvoir rien ni pour sauver la victime ni pour la venger (28 septembre 706 [-48]).

Treize ans avant, à pareil jour, Pompée, vainqueur de Mithridate, avait mené son triomphe dans la capitale romaine et voici que l'homme paré depuis trente années du titre de Grand, voici que l'ancien maître de Rome vient finir misérablement sur les lagunes désertes d'un promontoire inhospitalier, assassiné par un de ses vétérans.

48 av. J.C.

César en Egypte

Cependant César, toujours à la piste du vaincu, entre dans la rade d'Alexandrie. Le crime était consommé déjà. Il se détourne, sous le coup d'une émotion profonde, quand l'assassin, montant à son bord, lui présente la tête de ce Pompée, naguère son gendre, et durant si longtemps son associé dans le pouvoir, de ce Pompée enfin qu'il venait prendre vivant en Egypte. Vingt ans durant, Pompée avait été le maître incontesté de Rome. Après Pompée, les pompéiens restent debout, encore compacts, ayant deux chefs à leur tête, Gnaeus et Sextus, à la place de leur père incapable et usé, jeunes tous les deux, tous les deux actifs. A la monarchie héréditaire de fondation nouvelle s'attache l'excroissance parasite des prétendants héréditaires. A ce changement des rôles il est douteux qu'il y ait gain; il y a perte plutôt pour César.

Cependant, celui-ci n'a plus rien à faire en Egypte. Romains et gens du pays, tous s'attendent à le voir remettre la voile, courir vers la province d'Afrique qui reste à abattre, puis entamer aussitôt l'oeuvre immense de réorganisation que lui lègue sa victoire. Convaincu qu'aucune résistance n'est à prévoir, ni de la part de la garnison romaine, ni de la part de la garnison égyptienne et pressé par le besoin d'argent, il débarque à Alexandrie, avec les deux légions qui l'accompagnent, lesquelles ne comptent plus que 3200 hommes et 800 cavaliers gaulois et germains. Il prend quartier dans la citadelle royale : il ordonne le versement des sommes qui lui sont nécessaires et se met à régler l'affaire de succession au trône égyptien, sans prêter l'oreille à d'impertinents conseils. Ils ont prêté secours à Pompée : quoi de plus juste que de leur imposer une contribution de guerre ? Mais le pays est épuisé. César lui fait grâce et, donnant quittance de l'arriéré dû sur le traité de l'an 59 av. J.C., dont moitié seulement a été payée, il ne réclame que 10000 deniers. Au frère et à la soeur qui se disputent le trône, il ordonne de cesser les hostilités; il leur impose son arbitrage et les mande devant lui pour recevoir sa sentence. Ils obéissent. Déjà le jeune roi est là, dans sa forteresse : Cléopâtre arrive sans tarder. César, tenant la main au testament de l'Aulète, adjuge la couronne aux deux époux, frère et soeur : il fait plus, et annulant de son propre mouvement l'annexion du royaume de Chypre, il le donne aux deux enfants puînés du roi défunt, Arsinoé et Ptolémée le jeune, à titre de secundogéniture.

48 av. J.C.

Révolte à Alexandrie

Alexandrie, non moins que Rome, est une des capitales du monde, à peine inférieure à la ville italienne par le nombre de ses habitants, mais la devançant de beaucoup par le mouvement commercial, le génie industriel, le progrès scientifique et des arts. Au sein du peuple, le sentiment national est vivace, s'emportant à de mobiles ardeurs, à défaut d'esprit politique, et suscitant à toute heure les furieuses révoltes de la rue. Qu'on se figure la colère de ce peuple, à la vue d'un général romain tranchant du potentat dans le palais des Lagides et jugeant les rois du haut de son prétoire ! Mécontents qu'ils sont de cette sommation péremptoire relative à l'ancienne dette égyptienne et de cette intervention du Romain dans un litige où le gain de la sentence, assuré d'avance à Cléopâtre, lui est en effet adjugé, Pothin et son royal pupille envoient à la monnaie, avec force ostentation, les trésors des temples et la vaisselle d'or du palais, pour les fondre. La pieuse superstition des Egyptiens s'en blesse. La magnificence de la cour alexandrine est fameuse dans le monde. Le peuple s'en parait comme d'une richesse à lui. A la vue des sanctuaires dépouillés et de la vaisselle de bois placée désormais sur la table royale, il entre en fureur.

Et l'armée d'occupation elle-même, à demi dénationalisée par son long séjour en Egypte, par les nombreux mariages entre les soldats romains et les filles du pays, comptant dans ses rangs un grand nombre de vétérans de Pompée et de transfuges italiens, anciens criminels ou anciens esclaves, cette armée murmure contre César, dont les ordres entravent son action à la frontière de Syrie; elle murmure contre une poignée d'orgueilleux légionnaires. Déjà la foule attroupée quand César prenait terre, quand les haches romaines entraient dans le palais des rois : déjà les meurtres nombreux consommés sur les légionnaires dans les rues de la ville, lui indiquent assez en quel péril extrême il va se trouver, noyé qu'il est avec sa petite armée au milieu de ces masses irritées. Aussitôt il appelle des renforts d'Asie, gardant jusqu'à leur arrivée de la plus entière sécurité. Jamais on n'avait mené au camp plus joyeuse vie, que durant le séjour dans Alexandrie et quand la belle reine, gracieuse envers tous, prodigue les séductions à l'adresse de son juge, César à son tour, affecte l'oubli de ses hauts faits pour ne plus songer qu'à ses victoires galantes1. Tout à coup, amené par Achillas, et, mandé par l'ordre secret du roi et de son tuteur, le corps romain d'occupation entre dans Alexandrie. Dès qu'ils apprennent qu'il n'est venu que pour attaquer César, tous les alexandrins font avec lui cause commune.

1. Plutarque (César, 49) raconte qu'elle se fit porter à son insu dans sa chambre, et se donna bientôt à lui. - V. Lucain, 10, 74.
Sanguine Thessalicæ cladis perfusus adulter
Admisit Venerem curis et miscuit armis...
- Voir sur la beauté de Cléopâtre, ce qu'en dit Plutarque, Antoine, 27. - cf. Dion, 43, 53.

48 av. J.C.

César à Alexandrie

Juba 1er
Phare d'Alexandrie
Emad Victor SHENOUDA

Mais César rassemble tout son monde épars sans perdre un seul moment, met la main sur le petit roi et ses ministres, se barricade dans le château et dans le théâtre voisin, et, comme il ne peut mettre en sûreté la flotte égyptienne stationnée dans le grand port au devant de ce théâtre, il la brûle et envoie des embarcations pour occuper l'île de Pharos et la tour du fanal qui commande la rade1. Du moins, il a conquis un poste restreint, mais sur, de défense, où lui arriveront facilement et les vivres et les renforts. En même temps, il donne ordre à ses lieutenants en Asie-Mineure de lui expédier au plus vite des vaisseaux et des soldats. Les peuples sujets plus voisins, Syriens et Nabatéens, Crétois et Rhodiens, sont mis de même en réquisition. Pendant ce temps, l'insurrection s'est étendue sans obstacle sur toute l'Egypte. Les révoltés obéissent à la princesse Arsinoé et à l'eunuque Ganymède, son confident. Ils sont maîtres de la plus grande partie de la ville. On se bat dans les rues. César ne peut ni se dégager ni même gagner jusqu'aux eaux douces du Maréotis, derrière la place, où il veut s'abreuver et lancer ses fourrageurs. Les Alexandrins, d'autre part, ne savent ni vaincre les assiégés, ni les détruire par la soif : bien qu'ils aient jeté l'eau de la mer dans les canaux du Nil qui alimentent le quartier du Romain, celui-ci, par une chance inattendue, ayant fait creuser des puits dans le sable du rivage, y trouve encore de l'eau potable.

Les assiégeants songent à détruire sa flottille et à le couper du côté de la mer, d'où lui viennent ses vivres. L'île du Phare et le môle qui la relie à la terre ferme partagent le port en deux moitiés, à l'est et à l'ouest, ces deux moitiés communiquant entre elles par deux arches percées en travers de la digue. César est maître de l'île et du port de l'est, tandis que les Alexandrins occupent celui de l'ouest et le môle : mais ses vaisseaux, l'ennemi n'ayant plus de flotte, entrent et sortent librement. Les Alexandrins, après avoir sans succès tenté d'envoyer des brûlots du port de l'ouest dans le bassin oriental, rassemblent les débris de leur arsenal, et, mettant une petite escadre en mer, ils veulent attaquer les navires de César au moment où ceux-ci se montrent, traînant à la remorque des transports et une légion amenée de l'Asie-Mineure2. Mais ils ont affaire aux marins excellents de Rhodes, qui les battent. A peu de temps de là, ils s'emparent de l'île du Phare et réussissent à barrer aux grands navires l'entrée du goulet étroit et rocheux du port oriental3.

La flotte césarienne, à son tour, doit stationner en pleine rade : les communications des assiégés avec la mer ne tiennent plus qu'à un fil. Attaqués tous les jours par les forces maritimes croissantes de l'ennemi, leurs vaisseaux ne peuvent ni refuser le combat, quoique inégal, le port intérieur leur étant fermé depuis la prise de file, ni tirer au large, abandonnant la rade, ils auraient livré César à l'investissement complet du côté de la mer. En vain les intrépides légionnaires, aidés par les habiles marins de Rhodes, l'emportent dans cent combats quotidiens, les Alexandrins s'acharnent, infatigables, et renouvellent ou augmentent leur armement. Il faut que César se batte quand il leur plait de l'attaquer : vienne une seule défaite, il sera aussitôt complètement investi. Une double attaque, avec les bateaux du côté du port, avec les navires du côté de la mer, la lui rend en effet, et avec elle toute la partie inférieure du môle. Par son ordre, ses soldats s'arrêtent au second pont : là il veut fermer le passage par un mur avec escarpe tournée vers la ville. Mais voici qu'au plus fort du combat, sur les travaux mêmes, les romains ayant abandonné le point où le môle joint l'île, un corps égyptien y aborde soudain, assaillit à dos les légionnaires et les marins, les met en désordre et les jette en masse à la mer. Beaucoup sont repêchés par la flotte; le plus grand nombre périt. La journée coûte 400 soldats et plus de 400 hommes de mer. Partageant le sort des siens, César s'était de sa personne réfugié sur son vaisseau qui coule à fond sous le poids des fuyards, et le général n'échappe qu'en gagnant une autre embarcation à la nage.

1. C'est dans cette première bataille des rues qu'aurait brûlé la Bibliothèque des Ptolémées. Là périrent, selon Sénèque (de tranquill, 9), environ 400000 volumes. - Le troisième livre des Commentaires sur la guerre civile se termine par l'occupation de l'île du Phare (3, 112). La suite du récit appartient à l'oeuvre d'Oppius ou d'Hirtius (Suétone ne sait déjà plus lequel : César, 56 ) de Bell. Alexandr.

2. La bataille navale eut lieu à la pointe de Chersonèse, à 6 ou 7 lieues, vers le couchant, d'Alexandrie.

3. L'enlèvement de l'île était raconté sans doute dans le fragment détruit du Commentaire sur la guerre d'Alexandrie (bell. Alex., 12), là même où était aussi décrit un second combat naval, où périt écrasée la flotte égyptienne déjà repoussée à Chersonèse. On vient en effet de voir que César, dès le début de la guerre, avait occupé le Phare (B. civ., 3, 112 ; bell. Alex., 8). Le Môle au contraire avait toujours été occupé par l'ennemi, puisque César ne communiquait avec l'île que par eau.

48 av. J.C.

La bataille du Nil

Quoi qu'il en soit, et malgré les pertes subies, on avait reconquis l'île et le môle, jusqu'au premier pont du côté de la terre ferme : la partie était sauvée. Enfin s'annoncent les secours tant attendus. Mithridate de Pergame, habile capitaine, élevé à l'école de Mithridate Eupator dont il se vante d'être le fils naturel, arrive de Syrie par la route de terre, avec une armée faite de toutes pièces : Ityréens du prince du Liban, Bédouins de Jamblique, fils de Sampsikérame, Juifs conduits par le ministre Antipater, enfin, et pour le plus grand nombre, contingents des principicules et des cités de Cilicie et de Syrie. Mithridate se montre devant Péluse et l'occupe heureusement le jour même : puis, voulant éviter les contrées coupées et difficiles du Delta, il remonte au-dessus du point de partage des eaux du Nil par la route de Memphis, où ses troupes rencontreront des auxiliaires dévoués parmi les Juifs établis dans la contrée. De leur côté, mettant à leur tête leur petit roi Ptolémée, que César leur avait rendu un jour, dans l'espoir, de s'en faire un instrument de conciliation, les égyptiens avaient aussi remonté le Nil avec une armée et se montrent en face de Mithridate, sur la rive droite du fleuve. Ils l'atteignent au-dessous de Memphis, au lieu dit le Camp Juif (Vicus Judoeorum), entre Onion et Héliopolis (Matarieh). Mais ils ont affaire à un ennemi expert dans la stratégie et la castramétation romaines : le combat tourne contre eux, et Mithridate, traversant le fleuve, entre dans Memphis. Au même instant César, averti de l'approche de son allié, embarque, une partie de son monde, gagne la pointe du lac Maréotique, à l'ouest d'Alexandrie, et le contournant, puis arrivant au fleuve, marche à la rencontre de l'armée de secours du Haut-Nil. La jonction se fait sans que l'ennemi ne tente rien pour l'empêcher.

César alors entre dans le Delta, où le roi s'était retiré, disperse du premier choc son avant-garde, malgré l'obstacle d'un profond canal qui la couvre, puis aussitôt donne l'assaut à son camp. Ce camp est au pied d'une hauteur entre le Nil, dont une étroite chaussée le sépare, et des marais presque infranchissables. Les légionnaires attaquent de front et de flanc le long de la chaussée, pendant qu'une division tourne la hauteur et la couronne à l'improviste. La victoire est complète : le camp est pris; tout ce qui ne périt pas par l'épée se noie dans le Nil, en cherchant à gagner la flotte royale. Là aussi meurt le jeune roi : fuyant sur un canot chargé de monde, il disparaît dans les eaux de son fleuve natal. Aussitôt le combat fini, César, à la-tête de sa cavalerie, revient droit sur Alexandrie, qu'il prend à revers, par le côté même où les Egyptiens sont maîtres de la place. La population le reçoit en habits de deuil, à genoux, apportant ses idoles et implorant la paix.

48-47 av. J.C.

Alexandrie

Quant aux siens, le voyant revenir en vainqueur par une autre route, ils l'accueillent avec un indicible enthousiasme. Il tient dans ses mains le sort de la cité qui avait osé contrecarrer les desseins du maître du monde, et l'avait mis lui-même à deux doigts de sa perte : mais, toujours habile politique et toujours oublieux des injures, il traite les Alexandrins comme il a fait des Massaliotes. Il leur montre leur cité ravagée par la guerre, leurs riches magasins à blé, leur bibliothèque, la merveille du monde, et tous les autres grands édifices détruits lors de l'incendie de la flotte; il leur enjoint de ne songer dorénavant qu'aux arts de la paix et qu'à panser aujourd'hui les blessures qu'ils se sont faites. Aux Juifs établis dans la ville il n'octroie que les droits et franchises dont jouissent déjà les Grecs, et au lieu de cette armée romaine d'occupation nominalement mise dans la main du roi égyptien naguère, il installe dans la capitale une garnison véritable, formée de deux des légions qui campent en Egypte, et d'un troisième corps appelé de Syrie : cette armée aura son chef indépendant, qu'il se réserve de nommer. Il choisit pour ce poste de confiance l'homme à qui son humble extraction ne permet pas les abus, Rufio, bon soldat, simple fils d'affranchi. Cléopâtre régnera, sous le protectorat de Rome, avec son autre jeune frère Ptolémée. Quant à la princesse Arsinoé, comme elle pourrait être un prétexte à l'insurrection chez les Orientaux, amoureux de la dynastie, indifférents pour le monarque, elle sera conduite en Italie. Chypre enfin est annexée à la province de Cilicie.

D'octobre 706 à mars 707 [48-47 av. J.-C.], force est à César de laisser là tous ses projets pour combattre la populace d'une seule ville, à l'aide de quelques Juifs ou Bédouins1. Déjà se font sentir les effets du gouvernement personnel. On est en monarchie : et le monarque n'étant nulle part, un épouvantable désordre règne en tous pays. A l'égal des pompéiens, les césariens manquent à ce moment d'un guide suprême : partout les choses sont abandonnées au hasard ou au talent de quelque officier subalterne. César, en quittant l'Asie-Mineure, n'y compte plus d'ennemi derrière lui. Son lieutenant, l'énergique Gnoeus Domitius Calvinus2, avait ordre de reprendre à Pharnace ce que celui-ci avait sans mandat enlevé aux alliés de Pompée. Despote entêté et présomptueux comme son père, Pharnace refuse la restitution de l'Arménie. Il faut marcher contre lui. Des trois légions formées des captifs de Pharsale que César lui avait données, Calvinus déjà en avait expédié deux en Egypte : il comble rapidement ses vides avec une légion levée parmi les romains domiciliés dans le Pont, avec deux autres encore, exercées à la romaine, que lui prête Dejotarus. Il prend le chemin de la Petite-Arménie. Mais l'armée du roi du Bosphore, éprouvée dans cent combats livrés aux riverains de la mer Noire, se montre la plus forte. Le choc a lieu près de Nicopolis, où les recrues pontiques de Calvinus sont taillées en pièces. Les légions galates prennent la fuite : seule, la vieille légion romaine se fait jour, non sans quelques pertes. Loin de reconquérir la Petite-Arménie, Calvinus ne peut empêcher Pharnace de s'emparer de ses Etats héréditaires du Pont et d'écraser du poids de ses colères et de ses cruautés les malheureux habitants d'Amisos (hiver de 706-707 [48-47 av. J.-C.]).

1. Antipater l'Iduméen avait fourni à Mithridate un renfort de 3000 Juifs, auxquels s'étaient jointes des bandes d'Arabes de Syrie et du Liban. - (Josèphe, Ann. Jud., 14, 8).

2. Celui qui a figuré dans la campagne de Macédoine.

47 av. J.C.

Veni, vidi, vici (La bataille de Ziéla ou Zéla)

César arrive en Asie-Mineure et fait savoir à Pharnace qu'en n'envoyant pas de secours à Pompée il a bien mérité, mais qu'un tel service n'est pas en rapport avec le dommage qu'il cause aujourd'hui à l'Empire. Il faut donc qu'avant tous pourparlers il évacue la province du Pont et restitue ce qu'il a dérobé. Pharnace se dit prêt à obéir : d'ailleurs, sachant que César a hâte de retourner en Occident, il ne fait pas mine de bouger. Il ne sait pas que ce que César entreprend, toujours il l'exécute. Sans plus négocier, en effet, César prend la légion qu'il a amenée d'Alexandrie, les soldats de Calvinus et de Dejotarus, et marche droit au camp royal de Ziéla1. Les Bosphoriens, dès qu'ils l'aperçoivent, traversent audacieusement un ravin profond en montagne qui défende leur front, et, remontant l'autre pente, courent aux romains. Les légionnaires sont occupés à l'oeuvre du campement : il y eut un instant d'hésitation dans les rangs. Mais bientôt les invincibles vétérans se rassemblent, donnent l'exemple de l'attaque générale, et la victoire est complète (3 août 707 [-47]). En cinq jours la campagne est finie, alors que chaque minute coûte cher2 !

César confie la poursuite du vaincu réfugié dans Sinope à son frère illégitime, au brave Mithridate de Pergame, lequel, en récompense du secours apporté naguère en Egypte, recevra la couronne du royaume Bosphorien à la place de Pharnace. Quant aux affaires de Syrie et d'Asie-Mineure, elles sont promptement réglées à l'amiable : les alliés de César s'en vont richement dotés, ceux de Pompée sont rudement éconduits ou payent de larges amendes. Quant à Dejotarus, le plus puissant parmi les clients pompéiens, il est réduit à son domaine héréditaire, l'étroit canton des Tolissoboïes. Ariobarzane, roi de Cappadoce, lui succède dans la Petite-Arménie, et l'investiture du tétrarchat des Trocmes, qu'il avait aussi usurpé, est conférée au nouveau roi du Bosphore, lequel est issu de la lignée royale du Pont du côté paternel, et du côté maternel d'une des familles princières de Galatie.

1. César, ibid. p. 416, nomme cette ville Ziéla. Le récit de cette bataille dans l'historien latin est très intéressant; il fait bien connaître la folle témérité de Pharnace.

2. C'est cette campagne étonnamment rapide que César aurait racontée en trois mots fameux : veni, vidi, vici. Plutarque, César, 50. - Suétone, César, 37.

48-47 av. J.C.

Guerre en Illyrie

Pendant le séjour de César en Egypte, de graves événements s'étaient aussi passés en Illyrie. Les habitants, au cours du proconsulat de César, s'étaient montrés ouvertement hostiles. A l'intérieur, depuis la campagne de Thessalie, on ne rencontre que débris de pompéiens encore en armes. D'abord Quintus Cornificius, avec les légions venues d'Italie, avait tenu tout le monde en bride, habitants du pays et réfugiés, et, dans cette rude et difficile région, il avait su pourvoir à l'entretien de ses troupes. Et quand l'énergique Marcus Octavius, le vainqueur de Curicta, se montre dans les eaux dalmatiques avec une escadre de navires pompéiens, pour y combattre les adhérents de César et sur mer et sur terre, le même Cornificius, s'aidant des vaisseaux et des ports des Jadestins (Zara), a pu se maintenir, et même, dans plus d'un combat naval, remporter quelques avantages. Mais voici venir le nouveau lieutenant de César, Aulus Gabinius, rappelé d'exil. Il amène en Illyrie (hiver de 706-707 [48-47 av. J.-C.]) 15 cohortes et 3000 cavaliers par la voie de terre. Loin de s'en tenir à la méthode qu'avait réussi son prédécesseur, la guerre de détail et d'escarmouches ne suffit plus au hardi et actif général : malgré les rigueurs de la saison, il se lance dans la montagne avec toutes ses forces.

Les temps mauvais, les approvisionnements difficiles, et l'énergique résistance des Dalmates éclaircissent bientôt ses cadres : il lui faut battre en retraite. Assailli par l'ennemi, ignominieusement défait, il atteint Salone à grande peine avec les restes d'une armée la veille puissante. Il meurt à peu de temps de là. Presque toutes les villes de la côte se soumettent à Octavius et à sa flotte et quant à celles qui tiennent encore pour César, Salone, Epidauros (Ragusa vecchia), investies du côté de la mer par les navires octaviens, serrées de près à terre par les Barbares, il semble qu'elles doivent succomber, entraînant dans leur capitulation les débris des légions enfermées dans les murs de la première. A ce moment, Publius Vatinius commande les dépôts de César à Brindes. Il ramasse, à défaut de navires de guerre, de simples bateaux ordinaires qu'il munit d'un éperon; il y fait monter les soldats qui sortent des hôpitaux. Son énergie tire bon parti de cette escadre improvisée. Il livre le combat aux Octaviens, supérieurs à tous égards, sous le vent de l'île de Tauris (Torcula, entre Lesina et Curzola). Là, la bravoure du chef et des légionnaires supplée encore une fois à l'insuffisance de la flotte. Les césariens remportent une éclatante victoire. Marcus Octavius abandonne les mers d'Illyrie et se dirige sur l'Afrique (printemps de 707 [-47]). Les Dalmates lutteront opiniâtrement durant deux ans encore, mais la lutte ne sera plus qu'une guerre locale de montagnes. Quand César arrive d'Orient, déjà, grâce aux vigoureuses mesures prises par son lieutenant, tout danger a disparu.

47 av. J.C.

La coalition se réorganise

En Afrique, la situation est des plus compromises. On se souvient que, dès le début de la guerre civile, le parti constitutionnel y avait absolument pris le dessus. Depuis, ses forces n'avaient fait que croître. Jusqu'à la bataille de Pharsale, le roi Juba avait, à lui seul presque, gouverné les affaires et détruit Curion. Ses rapides cavaliers, ses innombrables archers étaient le nerf de l'armée. Enfin, le lieutenant de Pompée, Attius Varus, ne jouait auprès de lui qu'un rôle subalterne, tellement qu'il avait dû lui livrer les soldats de Curion qui s'étaient rendus à lui, et assister passif à leur exécution ou à leur envoi, dans l'intérieur de la Numidie. Mais tout change après la bataille de Pharsale. Nul homme notable du parti pompéien, si ce n'est Pompée lui-même, n'a songé un seul instant à fuir chez les Parthes.

On n'adopte pas davantage la pensée de tenir la mer en réunissant toutes les flottes : l'expédition de Marcus Octavius en Illyrie n'était qu'un acte isolé et ne tirant pas à conséquence. En grande majorité, républicains et pompéiens se tournent vers l'Afrique, seul point où l'on peut encore honorablement et constitutionnellement offrir le combat à César. Là se réunissent peu à peu les débris de l'armée dispersée de Pharsale, les garnisons de Dyrrachium, de Corcyre et du Péloponnèse, et ce qui reste de la flotte d'Illyrie : là se rencontrent et Metellus Scipion, l'un des deux généraux en chef, les deux fils de Pompée, Gnaeus et Sextus, l'homme politique des républicains, Marcus Caton1, quelques bons capitaines, Labienus, Afranius, Petreius, Octavius et d'autres encore. Si l'émigration avait perdu de sa force, le fanatisme avait grandi dans ses rangs. Comme auparavant les prisonniers faits sur César, ses envoyés parlementaires même sont mis à mort, et Juba, tient à maxime que toute cité suspecte de sympathie envers César doit être détruite et brûlée, ville et habitants. Ainsi qu'il a dit, il agit : témoin le sac de la malheureuse Vaga, non loin d'Hadrumette2. Utique, la capitale de la province, florissante à l'égal de Carthage au temps jadis, et sur qui depuis de longues années les rois numides jettent un oeil jaloux, Utique est menacée d'un sort pareil. Mais Caton s'interpose énergiquement, et grâce à lui il n'est pris contre elle que les mesures justifiées d'ailleurs par les sentiments notoires de sa population envers César.

Pendant ce temps, ni celui-ci ni aucun de ses lieutenants n'ayant tenté quoi que ce soit en Afrique, la coalition s'y réorganise tout à l'aise, politiquement et militairement. Et d'abord il faut pourvoir au commandement en chef, vacant par la mort de Pompée. Le roi Juba n'a pas été lâché de continuer dans la position prépondérante qu'il avait eue sur le continent jusqu'à la bataille de Pharsale. Est-ce qu'il est encore le simple client de Rome ? N'est-il pas plutôt un allié sur le pied d'égalité, un protecteur même ? N'avait-il pas osé frapper le denier romain d'argent, à son nom et à ses insignes, poussant ses prétentions jusque-là qu'il voulait, revêtir seul la pourpre dans le camp, invitant les généraux italiens à y déposer le paludamentum ? [B. Afr., 57] Metellus Scipion réclame aussi le commandement suprême : Pompée, en Thessalie, ne l'avait-il pas tenu pour son collègue, plutôt il est vrai par déférence envers son beau-père que par raison militaire ? Attius Varus le réclame à son tour. Il a le gouvernement de la province d'Afrique et c'est en Afrique qu'on va faire la guerre. Enfin, à consulter l'armée, on a choisi le propréteur Marcus Caton. Caton est le seul homme qui, pour une telle mission, possède le dévouement, l'énergie et l'autorité nécessaires. Il n'est pas homme de guerre, il est vrai.

Scipion est nommé et Caton entre tous influe sur le choix. De sa propre voix, Caton écarte la candidature de Varus et la sienne. Seul d'ailleurs il s'est énergiquement opposé à la prétention de Juba : il lui a fait sentir que la noblesse romaine ne vient pas à lui en suppliante, comme s'il était le grand-roi des Parthes : elle ne sollicite pas l'assistance d'un protecteur; elle commande encore et c'est le concours d'un sujet qu'elle exige. Les forces romaines rassemblées en Afrique sont considérables : Juba doit baisser le ton. Il n'en sait pas moins obtenir de Scipion le paiement de ses troupes sur la caisse des Italiens et, en cas de victoire, on lui promet la cession de la province africaine.

Cependant, aux côtés du nouveau général on revoit le sénat des Trois-Cents, qui ouvre ses séances à Utique, et complète ses rangs éclaircis en s'adjoignant les chevaliers les plus notables et les plus riches. Grâce au zèle de Caton, principalement, les armements sont poussés aussi vivement que possible. Affranchis, Libyens, tous les hommes valides sont enrôlés dans les légions : il ne reste bientôt plus de bras à l'agriculture, et les champs demeurent en friche. Les résultats obtenus ne laissent pas que d'être considérables. L'armée compte maintenant quatorze légions de grosse infanterie, dont deux anciennement formées par Varus; huit autres ont rempli leurs cadres avec les réfugiés pompéiens, avec des recrues levées dans la province : enfin, Juba a quatre légions armées à la romaine. La grosse cavalerie, composée des Celto-Germains amenés par Labienus et de gens de toute provenance, compte 1600 hommes, non compris les cavaliers royaux armés à la romaine. Quant aux troupes légères, elles se composent d'une innombrable multitude de Numides, montés sans mors ni bride, armés de simples javelots, d'un corps de sagittaires à cheval et d'un vaste essaim d'archers à pied.

Enfin, Juba mène avec lui 120 éléphants. Puis vient la flotte de Varus et de Marcus Octavius, qui compte 55 voiles. L'argent manque : on y pourvoit à peu près par une contribution volontaire que s'impose le sénat : moyen d'autant plus fructueux que les plus riches capitalistes d'Afrique avaient été faits sénateurs. Les munitions de toutes sortes et les vivres sont emmagasinés en quantités énormes dans les forteresses susceptibles d'une bonne défense, en même temps qu'on les tient loin de tous les lieux ouverts. L'absence de César, l'état mauvais des esprits dans ses légions, l'Espagne et l'Italie en fermentation; tout donne motif d'espérer et, comptant sur une victoire prochaine, on oublie la défaite de Pharsale. Nulle part autant qu'en Afrique le temps perdu sous Alexandrie ne se fait payer cher. Si César y fût accouru au lendemain de la mort de Pompée, il y eût trouvé une armée affaiblie, désorganisée, éperdue; aujourd'hui elle est debout, ressuscitée par l'énergie de Caton, aussi nombreuse que dans les champs de Thessalie, conduite par des chefs de renom et munie de son général régulièrement constitué3.

1. La traversée de Caton et de Gnaeus Pompée, de Corcyre à Cyrène, et leur marche pénible au travers de la Petite-Syrte, forment dans la Pharsale de Lucain (1. 9), un intéressant épisode, dont le fond vrai, attesté par Plutarque (Cato min., 56 et s), a été embelli jusqu'au miracle par ce poète.

2. Bell. Afr., 74. Juba en fit massacrer tous les habitants, la livra au pillage, et la détruisit.

3. Aussi le parti aristocratique et constitutionnel était-il plein d'espoir, et relevait la tête, et à Rome, et en Italie. Les nouvelles d'Afrique sont toutes différentes de ce que tu me l'écrivais; on y est très ferme, très préparé. En outre l'Espagne, l'Italie sont mal disposées pour lui : ses légions n'ont ni la même vigueur, ni le même bon vouloir : à la ville, ses affaires sont perdues ! Ainsi s'exprime Cicéron dans une lettre de février 707 [49 av. J.-C.] (ad Att., 11, 10).

47 av. J.C.

Révolte en Espagne

Il semble qu'une mauvaise étoile influe désastreusement sur les affaires de César en Afrique. Avant de s'embarquer pour l'Egypte, il avait ordonné tant en Espagne qu'en Italie les mesures et les préparatifs commandés par les besoins de la guerre qui renaissait au-delà de la Méditerranée. Mais tout avait tourné à mal. Selon ses instructions, son lieutenant dans la province espagnole du sud, Quintus Cassius Longinus, devait passer avec quatre légions en Afrique, appeler à soi Bogud, roi de la Mauritanie occidentale1, et marcher avec lui sur la Numidie et l'Afrique. Mais cette armée de renfort compte dans ses rangs bon nombre de natifs espagnols et deux légions entières, jadis pompéiennes : dans la province, les sympathies sont pour Pompée, et d'ailleurs Cassius, par ses façons tyranniques d'agir, n'est rien moins que propre à apaiser les mécontentements. Les choses en viennent jusqu'à la révolte. Déjà tout ce qui se prononce contre le lieutenant de César lève ouvertement les aigles pour la cause adverse; déjà le fils aîné de Pompée, Gnaeus, profitant de l'occasion favorable, quitte l'Afrique et gagne la péninsule !

Cassius est désavoué par les principaux césariens : le lieutenant de la province du nord, Marcellus Lepidus, intervient et rétablit les affaires. Gnaeus Pompée arrive trop tard; et quand apparait Gaius Trebonius, envoyé par César à son retour d'Orient pour relever Cassius Longinus (automne de 707 [47 av. J.-C.]), il ne rencontre partout qu'obéissance. En attendant, la révolte avortée en Espagne avait paralysé l'expédition à destination d'Afrique : rien n'avait été fait pour empêcher la réorganisation des républicains; bien plus, appelé lui-même avec ses troupes au secours de Longinus dans la péninsule, Bogud, l'ami de César, n'avait pas pu, de son côté, contrecarrer son voisin de Numidie2.

1. La géographie politique de l'Afrique du nord-ouest, en ces temps, est fort confuse. Après la guerre de Jugurtha, Bocchus, roi de Mauritanie, avait possédé, ce semble, tout le territoire depuis la mer de l'Ouest, jusqu'au havre de Soldae (Maroc et Algérie, - Saldae : Bougie). Non qu'il n'y ait eu à côté des rois mauritaniens quelques princes, indépendants ou vassaux, appartenant à d'autres maisons, et régnant sur de minces territoires, ceux de Tingis (Tanger) par ex., qu'on a rencontrés déjà (Plutarque, Sertor, 91, et qu'il convient d'identifier sans doute avec les Leptasta de Salluste (Hist., 31, éd. Kritz), et les Mastanesosus de Cicéron (in Vatin., 5, 12). Jadis Syphax avait pareillement régné sur maint prince vassal (Appien, Pun., 10) et au temps même où nous sommes, Cirta, dans la Numidie, voisine des Etats Mauritaniens, obéissait à un prince du nom de Massinissa, ayant probablement Juba pour suzerain (Appien, b. c., 4, 54). Vers 672 [82 av. J.-C.], le trône de Bocchus est occupé par un Bocut ou Bogud, son fils peut-être. Après 705 [-49], le royaume paraît partagé entre Bogud, roi dans la partie ouest, et Bocchus, roi dans l'est. C'est à ce partage que se réfèrent les désignations ultérieurement suivies : royaume de Bogud, ou de Tingis et royaume de Bocchus ou de Jôl (Césarée : Pline, hist. n., 5, 2. 19. - Cf. Bell. Afr., 23).

47 av. J.C.

Révolte en Campanie

Des événements plus graves encore surgissent dans l'Italie du sud, où César avait concentré les troupes qu'il veut emmener en Afrique. Là se trouvent réunies en grande partie les vieilles légions qui, dans les Gaules, l'Espagne et la Thessalie, avaient bâti les assises du trône futur. Mais leurs victoires n'avaient pas fait leur esprit meilleur, et leur longue oisiveté dans la Basse-Italie avait détruit la discipline. En leur demandant des efforts presque surhumains, dont les conséquences ne se voient que trop à leurs rangs éclaircis, leur général jette dans ces coeurs de fer un ferment de mécontentement. Le temps et le repos aidant, l'explosion doit avoir lieu un jour ou l'autre. Or, depuis plus d'un an, le seul homme qui leur en impose est comme perdu dans les régions lointaines; leurs propres officiers les craignent bien plus qu'ils n'en sont craints, et ferment les yeux devant les excès et les désordres commis par eux dans leurs quartiers. Quand arrive l'ordre de s'embarquer pour la Sicile et d'échanger les délices des cantonnements de l'Italie du sud contre les fatigues et les épreuves d'une troisième campagne, épreuves qui doivent ne le céder en rien à celles des guerres d'Espagne et de Thessalie, le soldat rompt la bride trop longtemps lâchée, puis serrée soudain. Il refuse d'obéir, exigeant d'abord la remise des cadeaux promis. Les lieutenants envoyés par César sont reçus avec des injures et même à coups de pierre1. On leur promet accroissement de largesses, mais rien ne peut arrêter la révolte. Les légionnaires, soulevés en masse, marchent sur Rome, où ils veulent exiger de César en personne le payement des sommes promises. Quelques officiers se mettent en travers de la route et veulent lutter contre l'émeute : ils sont massacrés2.

Le péril est grand. César place aux portes de la ville les soldats peu nombreux qu'il a sous la main (avant tout il faut parer aux menaces de pillage) : puis, se montrant à l'improviste devant les bandes furieuses, il leur demande ce qu'elles veulent. "Notre congé !" s'écrièrent-elles. Le congé est donné sur l'heure. "Pour ce qui est du donativum que je vous devais au jour de mon triomphe", ajoute le général, "et des assignations de terres que je vous ai promises, vous les viendrez de mander quand je triompherai dans Rome avec le reste de mes soldats; mais, comme de juste, vous ne ferez point partie du cortège, vous que je congédie !" Les mutins ne s'attendent pas au tour que prennent les choses. Convaincus qu'ils sont nécessaires à César pour son expédition d'Afrique, ils ne réclament la mission que pour se faire payer à bon prix leur maintien sous les aigles. Trompés d'abord par la pensée que sans eux on ne peut rien, incapables de rentrer d'eux-mêmes dans la juste voie et de mener à bien la négociation, d'abord mal entamée : honteux, comme hommes, en face de l'imperator esclave de sa parole envers ses légionnaires même : infidèles en face du dictateur généreux qui leur donne encore au-delà de ce qui était promis : comme soldats, profondément émus à cette pensée qu'ils assisteront, simples spectateurs, à la fête triomphale menée par leurs camarades d'armes à ce mot de quirites (citoyens) que César leur a jeté au lieu de l'appellation militaire (commilitones), à ce mot qui résonne étrangement à leurs oreilles et abolit d'un seul coup toute la gloire guerrière de leur passé, ils retombent sous l'irrésistible charme. Muets et hésitants, ils s'arrêtent mais bientôt, tous et d'un cri, ils sollicitent leur grâce : qu'il leur soit permis de s'appeler toujours les soldats de César ! Leur chef se fait prier, puis enfin il pardonne mais les meneurs perdront un tiers de l'honoraire triomphal. L'histoire ne sait pas de plus beau coup de maître, ni de victoire morale plus grande et plus complète3 !

1. Legio XII ad quant primum Sulla venit, lapidibus egisse hominem dicitur. Cicéron, ad Att., 11, 21.

2. La révolte avait commencé pendant que César était en Orient encore. - César avait envoyé à Antoine, son lieutenant à Rome, ordre de réduire les mutins par la menace ou les promesses, mais les efforts d'Antoine et de ses officiers avaient été vains : ils avaient chassé Salluste (l'historien), et tué deux prétoriens sénateurs, Cosconius et Galba (Dion, 13, 52. - Appien, b. civ., 2, 92). Enfin César rentra dans Rome (septembre 707 [47 av. J.-C.], et mit un terme à la sédition.

3. Déjà à Plaisance, en 706 [48 av. J.-C.], César avait eu recours aux mêmes moyens d'autorité. Suétone, César, 59, 60. Appien, b. c., 2, 92-94. Selon Lucain, 5, 237 et s., c'est lors de la révolte de la 9e légion, à Plaisance, que César aurait dit le mot fameux : Quirites ! Mais Suétone et Appien semblent mieux informés. Quoi qu'il en soit, César garda longtemps rancune à ses soldats, et au cours même des opérations de la campagne, il leur rappelait encore leur faute, en même temps qu'il punissait plusieurs de leurs officiers (Bell. Afr., 64).

46 av. J.C.

La bataille de Ruspina

L'émeute militaire des vétérans n'en eut pas moins ses conséquences fâcheuses, en retardant considérablement l'ouverture des opérations de la campagne en Afrique. Quand César arrive à Lilybée, où doit s'embarquer l'armée, les dix légions désignées pour l'expédition n'y sont pas, à beaucoup près, au complet et les soldats les meilleurs ont encore les plus longues étapes à faire. Il ne se trouve là réunies que six légions à peine, dont cinq de formation nouvelle, avec les navires de ligne et les transports nécessaires. César met aussitôt à la mer (le 25 décembre 707 [47 av. J.-C.], selon le calendrier ancien; le 8 octobre, environ, selon le calendrier julien). La flotte ennemie, redoutant les tempêtes, alors régnantes, de l'équinoxe, atterrit au rivage dans la Baie carthaginoise, sous l'île d'Aegimure (Zowamour, à l'entrée du golfe de Tunis).

Elle ne fait rien pour empêcher la traversée vers la côte d'Afrique. Mais les mêmes orages ne laissent pas que de disperser l'escadre césarienne, et quand son chef aborde enfin non loin d'Hadrumette (Sousa), il ne peut déployer sur le rivage que trois mille hommes, recrues toutes neuves pour la plupart, et quelque 150 chevaux. La ville est fortement gardée : il tente de l'enlever, mais sans succès. Plus heureux ailleurs, il se rend maître de deux autres villes, peu éloignées l'une de l'autre, Ruspina (Sahalil, près de Sousa) et Leptis-la-Petite : il s'y retranche sans délai, mais s'y sentant peu en sûreté, il fait remonter sa petite cavalerie sur les navires, bien pourvus d'eau et prêts à remettre à la voile. Il veut pouvoir à toute heure se rembarquer au cas où l'ennemi viendrait l'attaquer avec des forces supérieures. Il n'a pas à le faire. Ses vaisseaux battus par la tempête le rejoignent à temps (3 janvier 708 [-46]). Dès le lendemain, comme le blé lui manque à la suite des dispositions prises par les pompéiens, il se lance avec trois légions dans l'intérieur du pays : mais, non loin de Ruspina, il est attaqué en pleine marche par les bandes de Labienus, accouru pour le rejeter à la mer. Celui-ci n'a que de la cavalerie et des archers : César n'a presque que de l'infanterie régulière. Ses légionnaires se voient tout à coup enveloppés et livrés sans défense à une grêle de traits. Impossible de joindre l'ennemi. Enfin, en se déployant, il parvient à dégager ses ailes et une audacieuse contre-attaque sauve l'honneur de ses armes. Il n'en faut pas moins battre en retraite. Si l'on n'a pas eu Ruspina tout près, le javelot maure eût accompli peut-être sur ce champ de bataille la même oeuvre désastreuse que naguère l'arc des Parthes devant Carrhes.

46 av. J.C.

La situation de César

La journée avait montré à César toutes les difficultés de la campagne actuelle : il ne veut plus exposer à de tels combats [B. Afr., 1-18], les légionnaires trop novices et s'affolant de peur en face de cette tactique inusitée : il attend ses légions vétéranes et s'occupe, entre temps, à rétablir tant bien que mal l'équilibre compromis par la supériorité écrasante des armes de jet chez l'ennemi. Il ramasse sur sa flotte tous les hommes dont il peut faire des cavaliers légers ou des archers, et les réunit à son armée de terre. Le profit est mince. Mais, chose plus efficace, il sait pratiquer d'habiles diversions, soulevant contre Juba les hordes nomades des Gétules, le long des pentes de l'Atlas, du côté du sud, et à l'entrée du Sahara. Jusque chez elles avait porté le contrecoup des luttes de Marius et de Sylla : elles haïssent le nom de Pompée, qui leur avait alors imposé la suzeraineté des rois numides et d'avance elles se montrent favorables à l'héritier du puissant héros dont le souvenir, depuis les guerres de Jugurtha, était resté vivant dans ces contrées [B. Afr., 32, 35, 56, 57]. Ailleurs les rois de Mauritanie, Bogud à Tingis, Bocchus à Jôl, rivaux naturels de Juba, sont restés de tout temps les alliés fidèles de César. Enfin, sur les frontières des royaumes de Juba et de Bocchus, chevauche à la tête de ses bandes le dernier des Catilinariens, Publius Sittius de Nucérie, jadis trafiquant italien, puis banqueroutier, et qui un jour, il y avait de cela dix huit ans, s'improvisant partisan en Mauritanie, s'était conquis, à la faveur des affaires troublées de la Libye, et un nom et une armée. Il s'unit à Bocchus, et tous deux tombent sur le pays numide. Ils occupent l'importante place de Cirta. Pris entre deux feux, attaqué à la fois au sud et à l'Ouest par les Gétules et les Maures, force est bien à Juba d'envoyer contre eux une partie de son armée. Quoi qu'il en soit, César n'est pas libre encore. Ses troupes sont ramassées sur un espace d'un mille carré.

Si la flotte peut fournir du blé pour les hommes, les chevaux manquent de fourrage, on souffre dans le camp, comme Pompée avait souffert devant Dyrrachium. En dépit des efforts de César, ses troupes légères restent démesurément inférieures à celles de l'armée pompéienne et même avec ses vétérans il lui est à peu près interdit de prendre l'offensive et de pénétrer dans l'intérieur du pays. Que Scipion s'y enfonce ou abandonne les villes des côtes, et peut-être va s'ouvrir devant lui la perspective d'une victoire pareille à celle du vizir d'Orodès sur Crassus, ou de Juba sur Curion. A tout le moins il traine la guerre en longueur. Tout conseille ce plan de campagne, au premier examen et Caton, qui n'est rien moins qu'un stratège, le prône lui-même, s'offrant à passer en Italie avec un détachement choisi, pour y appeler les républicains aux armes. Par ces temps d'excitation et de troubles, une telle entreprise a ses chances de succès. Mais Caton n'a que son avis et non l'imperium. Le général en chef, Scipion, décide que la guerre se maintiendrait dans la région des côtes. Plaçant la lutte sur un théâtre où règne une fermentation dangereuse, en même temps que dans l'armée même engagée contre César l'esprit est généralement mauvais. L'effroyable tyrannie d'une conscription à outrance, les approvisionnements partout enlevés, les petites localités ravagées, et par-dessus tout cela la pensée qu'on s'enchaine à une cause étrangère et d'avance perdue, ont suscité chez les locaux un sentiment d'amertume contre ces républicains de Rome, venus en Afrique pour y livrer leurs derniers combats désespérés, et ce sentiment s'était changé en haine terrible quand on les avait vus agir par la terreur contre des villes simplement suspectes d'indifférence. Aussi les cités africaines, dès qu'elles peuvent l'oser, se déclarent-elles pour César : les Gétules et les Libyens, adjoints aux légions ou aux auxiliaires d'armes légères; désertent presque tous.

Scipion n'en persiste pas moins dans son plan. Parti d'Utique avec toutes ses troupes, il marche sur les villes de Ruspina et de Petite-Leptis, que César avait occupées. Jette de fortes garnisons au nord dans Hadrumète, au sud dans Thapsus (sur le cap Râs ed Dimâs), et, réuni à Juba qui accoure avec toutes les bandes qui lui restent disponibles, ses frontières garnies, il offre plusieurs fois la bataille à l'ennemi. Mais César a son parti pris d'attendre ses légions vétéranes. Celles-ci débarquent les unes après les autres, et quand elles débouchent sur le champ de bataille, Scipion et Juba ne sont plus en goût d'en venir aux mains : César, trop faible en cavalerie légère, ne peut les y contraindre. Deux mois presque se passent, en marches et contremarches, en escarmouches dans les environs de Ruspina et de Thapsus : on se bat pour la découverte de quelque silo (ou fosse à grains cachés selon l'usage du pays), pour le placement de quelque poste avancé. Les chevaux légers de l'ennemi obligent César à tenir les hauteurs, à couvrir ses flancs de lignes retranchées : à la longue et dans ces combats pénibles ou sans résultat, ses jeunes soldats se sont faits à la tactique de leurs adversaires. Dans ce nouveau capitaine-instructeur, prudent, soigneux, et donnant de sa personne la leçon à ses gens, nul ne reconnaisse plus, ami ou ennemi, l'ancien et impétueux général des campagnes passées : mais, qu'il temporise aujourd'hui, comme autrefois il se précipite à l'attaque, il n'en reste pas moins le maître merveilleux, toujours égal à lui-même1.

1. On peut lire dans le Journal de Bell. Afr. les longs détails de cette guerre d'escarmouches et de batailles non décisives (Bell. Afr., 19-79). Elle avait d'ailleurs sa grande importance, en permettant à César d'attendre ses légions, arrivant une à une, de se maintenir sur la côte sans danger d'être enveloppé ou affamé, et enfin de façonner ses recrues. - Sous ce dernier rapport, il faut lire le chap. 71 : Caesar... copias suas non ut imperator exercitum veteranum..., sed ut lanista tirones gladiatores condocefacere, etc. - Il fait venir d'Italie jusqu'à des éléphants pour enseigner l'art de les combattre : ibid., 72.

46 av. J.C.

La bataille de Thapsus

Enfin, ses derniers renforts le rejoignent. Aussitôt il s'élance sur Thapsus, par une marche de flanc. Scipion y avait mis une forte garnison, première et énorme faute et qui livre à l'adversaire un point d'attaque commode ! Il en fait bientôt une seconde et non moins désastreuse, en courant au secours de la place, en allant offrir à César la bataille si longtemps souhaitée, si sagement refusée, et cela sur un terrain où l'infanterie légionnaire allait retrouver son décisif avantage. Donc un jour on voit se développer le long du rivage, en face du camp césarien, les armées de Scipion et de Juba, les deux premières lignes prêtes à en venir aux mains; la troisième occupée elle-même à planter le camp. A la même heure, la garnison de Thapsus prépare une sortie. Pour repousser celle-ci, il suffit des gardes du retranchement de César. Quant à ses légionnaires, rien n'échappe à leur coup d'oeil expérimenté. Ils constatent aussitôt chez l'ennemi l'incertitude des mouvements, l'ordonnance mal unie de ses divisions et pendant qu'il travaille encore à son agger, sans attendre le signal de leur général, ils forcent un trompette à sonner l'attaque et se précipitent sur toute la ligne, César galopant à leur tête, après qu'il a vu son monde s'ébranler. L'aile droite, emportée en avant des autres corps, jette l'épouvante, à coups de balles de fronde et de traits, parmi les éléphants de Juba (ce fut là la dernière grande bataille où on les ait employés). Les énormes bêtes reculent sur le corps d'armée. Les cohortes placées à l'avant des pompéiens sont hachées, leur aile gauche se disperse, et toute leur ligne se renverse et se débande. La défaite se change en un immense désastre, d'autant que le nouveau camp des vaincus n'était pas encore achevé et que l'ancien était trop loin. César les enlève l'un après l'autre; presque sans résistance. Le gros de l'armée battue jette ses armes et demande quartier : mais les soldats de César ne sont plus ces soldats qui, jadis, aux alentours d'Ilerda, avaient su se refuser au combat avant l'heure, ou qui à Pharsale traitaient honorablement un ennemi sans défense. La longue habitude des guerres civiles, les colères mal apaisées de la révolte récente, engendrent de terribles conséquences à Thapsus. Le soldat se montre sourd aux prières de ses concitoyens désarmés, sourd aux ordres de César et de ses capitaines. Cinquante mille cadavres gisent dans les champs de Thapsus, et parmi eux bon nombre d'officiers césariens (leurs propres hommes les avaient tués parce qu'on les savait hostiles en secret à la monarchie nouvelle). Ainsi le soldat achète son repos. L'armée victorieuse ne compte pas plus de 50 morts.

46 av. J.C.

Mort de Caton

Après la catastrophe de Thapsus, la guerre d'Afrique est finie, de même qu'un an et demi avant, la guerre avait pris fin en Orient au lendemain de Pharsale. Caton, en sa qualité de commandant d'Utique, y convoque le sénat, y expose l'état des moyens de défense, et laisse à l'assemblée à décider s'il convient de se soumettre, ou si l'on aime mieux lutter jusqu'au dernier homme, conjurant ses amis de voter et d'agir, non pas chacun pour soi, mais tous pour chacun. Plusieurs inclinent vers le parti le plus hardi : on ouvre l'avis d'une manumission d'office de tous les esclaves, mais Caton y voit une atteinte illégale à la propriété privée. On propose alors un appel patriotique aux maîtres. On décide finalement la capitulation. A ce moment entrent dans la ville Faustus Sylla1, le fils du régent, et Lucius Afranius. Ils ramènent une forte division de cavalerie des champs de Thapsus. Caton alors de faire une nouvelle tentative mais, comme ils veulent, pour tenir dans la place, qu'on commence par massacrer tous les habitants inutiles à sa défense, il s'y refuse net, aimant mieux, sans coup férir, laisser tomber au pouvoir de la monarchie l'asile suprême des républicains, que de déshonorer par un meurtre en masse les derniers jours de la république. Moitié par l'ascendant de son autorité, moitié par le sacrifice généreux de sa fortune personnelle, il arrête les fureurs d'une soldatesque déchaînée déjà contre les malheureux habitants d'Utique; à ceux qui ne veulent ou ne peuvent pas s'en remettre à la clémence de César, il procure les moyens de fuir; à ceux qui restent il procure les moyens d'une capitulation, la moins désastreuse qui soit possible : puis, quand il s'est assuré qu'il ne peut plus être utile, il se tient pour déchargé de son office, il se retire dans son cubiculum, et se perce le sein de son épée2.

Des autres chefs qui restent, bien peu s'échappent. Les cavaliers qui avaient fui du champ de bataille vont donner dans les bandes de Sittius, qui les tue ou fait captifs : Afranius et Faustus Sylla sont livrés à César, et, comme il n'ordonne pas leur exécution immédiate, les vétérans s'insurgent et les taillent en pièces. Metellus Scipion, le général en chef, tombe de même avec la flotte de la faction vaincue, au pouvoir des croiseurs de Sittius, et se jette sur son épée au moment où on mettait la main sur lui. Juba s'était promis, le cas échéant, de mourir en roi. Il fait dresser un bûcher immense sur la place de sa ville de Zama : il y veut anéantir lui, ses trésors et tous les habitants. Mais ceux-ci n'entendent pas servir, aux dépens de leur vie, à la décoration des funérailles du Sardanapale africain et quand, échappé du massacre, il se montre devant la ville en compagnie de Marcus Petreius, il en trouve la porte close. Juba, avec son compagnon, se rend à l'une de ses villas. On lui sert un riche banquet : puis, après et pour en finir, il arrange un duel entre lui et Petreius. Le vainqueur de Catilina périt de sa main, et force lui fut alors de se faire tuer par un esclave. Quelques notables pourtant avaient eu la vie sauve. Labienus et Sextus Pompée rejoignent Gaïus, le frère aîné de celui-ci, en Espagne. Comme autrefois Sertorius avait fait, ils vont chercher dans les mers et les montagnes de la péninsule à moitié soumise, à moitié indépendante, l'asile suprême ouvert à la piraterie et au brigandage.

1. Faustus Cornelius Sylla, fils du dictateur par sa quatrième femme Metella, né en 666 [88 av. J.-C.]. A la mort de son père, il eut Lucullus pour tuteur. Cicéron, préteur, le protégea contre les revendications des partis. Il accompagna Pompée en Asie, escalada le premier la muraille du temple à Jérusalem (691 [-63]). Il fut successivement questeur et augure, épousa une fille de Pompée, et fit à sa suite la campagne de Macédoine. Après Pharsale, il était venu en Afrique.

2. Il faut lire dans Plutarque (Cato Min., 58 et 59. - cf. Dion, 44, 10-11. - Appien, Bell. civ., 2, 98-99), et dans le journal de Bell. Afr., 88) le récit de cette mort tragique. Elle a une incontestable grandeur. Cet homme qui, désespérant de sa patrie, met ordre à ses affaires, publiques et privées, prend soin de faire embarquer tous ceux pour les jours desquels il peut craindre; puis qui se met tranquillement au bain, soupe, disserte avec son philosophe sur la liberté du sage; se couche, et, enfin, se tue après avoir lu le traité de Platon sur l'Immortalité de l'âme, cet homme meurt en vrai stoïque. Cicéron ne pouvait mieux faire que louer une telle mort (Tusculanes, 1, 30 ; De off., 1, 31. - cf. Senec., ep. 24, 67, 71, 95. - S. Augustin lui oppose et lui préfère celle de Regulus, qu'il trouve plus sublime. Cela est juste. La fin de Regulus n'est pas un suicide. (Aug., de Civit. Dei, 1, 24.).

46 av. J.C.

L'Afrique est vaincue

Cependant César, sans rencontrer désormais de résistance, met ordre à toutes choses en Afrique. Ainsi que Curion l'avait proposé naguère, le royaume de Massinissa cesse d'exister. La région de l'Est, ou le pays de Sétif, est réuni au royaume de la Mauritanie orientale, sous Bocchus, et Bogud, le fidèle roi de Tingis, reçoit aussi d'amples agrandissements. Cirta (Constantine) et le pays environnant, occupés avant, sous la suzeraineté de Juba, par un prince du nom de Massinissa et par son fils, Arabion, sont donnés à Publius Sittius, qui s'y établira avec ses bandes à demi romaines1. En même temps, ce district, avec la plus grande et de beaucoup la plus fertile partie de l'ancien royaume numide, est réuni sous le nom d'Afrique neuve (Africa nova) à l'ancienne province africaine2 et quant à la défense du littoral contre les hordes nomades du désert, que Rome avait jadis départie à un roi client, elle est prise en charge par le monarque nouveau, aux frais de l'empire.

Ainsi, après quatre années de durée, la lutte entre Pompée et les républicains, d'une part, et César de l'autre, se termine par la complète victoire du dictateur. Le combat pour la constitution a cessé. C'est Marcus Caton qui le proclame quand, à Utique, il se perce de son épée3. Depuis de longues années le premier dans la mêlée parmi les défenseurs de la république légale, il a persévéré même alors qu'il n'avait plus l'espoir de vaincre. Aujourd'hui, combattre n'est même plus possible : la république, fondée par Brutus, est morte.

1. Les inscriptions locales offrent des traces nombreuses de cette colonisation. Sans cesse on y lit les noms des Sittiens : dans la petite localité de Milev, autrefois romaine, on rencontre même l'appellation de Colonia sarnensis (Renier, Inscript., 1254, 2323, 2324), dérivée évidemment du nom du dieu du Sarnus, le fleuve de Nucérie (patrie de Sittius) (Suétone, Rhetor., 4).

2. Avec Crispus Sallustius (l'historien) pour proconsul, pour le malheur de cette même province. Salluste la pilla imprudemment et y couronna sa renommée de malhonnête homme. - Bell. Afr., 97. Dion (43, 9) dit qu'il fut placé là soi-disant pour commander, en réalité pour voler !

3. César eût-il fait mourir Caton, s'il l'eût vu tomber dans ses mains ? Cela n'est pas à croire. En arrivant à Utique et en apprenant sa mort, il s'écria que le stoïcien lui avait dérobé le bonheur de pardonner à son plus noble et plus obstiné ennemi ! Il frappa d'ailleurs de fortes amendes sur les villes qui lui avaient résisté, Thapsus, Hadrumette, Leptis, Thysdra, etc. (Bell. Afr., 97), et sur les compagnies de marchands, et vendit à l'encan le butin fait sur Juba dans Zama. A coté des sources antiques, le journal de Bell. Afr., et les documents historiques fournis par Appien, B. civ., 2 ; par Dion Cassius, 43, et par Plutarque (César et Cato min.), sans compter les détails que l'on peut glaner dans Suétone (César), dans les lettres de Cicéron, dans Velleius, Florus.

Livret :

  1. Jules César dans la boutique de Roma Latina

Liens externes :

  1. Jules César de l'encyclopédie libre Wikipédia
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