Carus  

septembre 282 - août 283

août 283

Carus empereur

Tacite
Carus

Après les premiers mouvements de la douleur et du repentir, les légions proclamèrent, d'un consentement unanime, Carus, préfet du prétoire. Tout ce qui tient à ce prince paraît douteux et incertain. Il se glorifiait du titre de citoyen romain, et il affectait de comparer la pureté de son sang avec l'origine étrangère et même barbare de ses prédécesseurs. Cependant, loin d'admettre ses prétentions, ceux de ses contemporains qui ont fait le plus de recherches sur sa naissance ou sur celle de ses parents, la placent en Illyrie, dans la Gaule ou en Afrique1. Quoique soldat, son éducation avait été très cultivée; quoique sénateur, il se trouvait revêtu de la première dignité de l'armée; et dans un siècle où les professions civiles et militaires commençaient à être pour jamais séparées l'une de l'autre, elles étaient réunies dans la personne de Carus. Malgré la justice sévère qu'il exerça contre les assassins de Probus, dont l'estime et la frayeur lui avaient été si utiles, il fut soupçonné d'avoir participé à un crime qui lui frayait le chemin au trône. Il jouissait, du moins avant son élévation, d'une grande réputation de mérite et de vertu2; mais l'austérité de son caractère dégénéra insensiblement en aigreur et en cruauté. Les historiens de sa vie sont presque disposés à le mettre au rang des tyrans de Rome (Vopiscus, Hist. Auguste, p. 242, 249. Julien exclut l'empereur Carus et ses fils du banquet des Césars). Carus avait environ soixante ans lorsqu'il prit la pourpre; et ses deux fils, Carin et Numérien, étaient déjà parvenus à l'âge d'homme (Jean Malala, tome I, p. 401. Mais l'autorité de ce Grec ignorant est très faible : il fait venir ridiculement de Carus la ville de Carrhes et la Carie, province dont Homère a parlé).

1. Tout ceci cependant peut être concilié. Il était né à Narbonne en Illyrie, qu'Eutrope a confondue avec la ville plus fameuse de ce nom, située dans la Gaule. Son père pouvait être Africain, et sa mère une noble Romaine. Carus lui-même fut élevé dans la capitale. Voyez Scaliger, Animad. ad Euseb. Chron., p. 241.

2. Probus avait demandé au sénat que l'on élevât à Carus, aux dépens du public, une statue équestre et un palais de marbre, comme une juste récompense de son mérite extraordinaire. Vopiscus, Hist. Auguste, p. 249.

283

Soumission du Sénat et du peuple

On vit expirer avec Probus l'autorité du sénat. A la mort de ce prince, le repentir des troupes ne les porta pas aux mêmes égards qu'elles avaient eus pour la puissance civile après le meurtre d'Aurélien. Elles avaient donné la pourpre à Carus sans attendre l'approbation du sénat. Le nouvel empereur se contenta d'annoncer par une lettre froide et hautaine, qu'il était monté sur le trône vacant (Hist. Auguste, p. 249. Carus félicite le sénat de ce qu'un de ses membres est fait empereur). Une conduite si différente de celle de son vertueux prédécesseur ne prévenait pas en faveur du nouveau règne. Les Romains, sans pouvoir et sans liberté, eurent recours à des murmures (H. Aug., p. 242), seul privilège dont on ne leur eût pas ôté la jouissance. La flatterie éleva cependant la voix. Il existe encore une églogue composée à l'avènement de Carus. Quelque méprisable que soit le sujet de cette pièce, on peut la lire avec plaisir. Deux bergers, pour éviter la chaleur du midi, se retirent dans la grotte de Faune. Ils aperçoivent quelques caractères récemment tracés sur un hêtre. La divinité champêtre avait décrit en vers prophétiques la félicité promise à l'empire sous le règne d'un si grand prince. Faune salue le héros qui, prêtant ses épaules pour soutenir le poids de l'univers chancelant, doit étouffer les guerres, les factions, et rétablir l'innocence et la sécurité de l'âge d'or.

283

Carus défait les Sarmates

Selon toutes les apparences, ces élégantes bagatelles ne parvinrent jamais aux oreilles d'un vieux général, qui, avec le consentement de ses légions, se préparait à exécuter le projet si longtemps suspendu de la guerre contre les Perses. Avant son départ pour cette expédition lointaine, il conféra le titre de César à ses deux fils, Carin et Numérien; et, cédait au premier une portion presque égale de l'autorité souveraine, il lui ordonna d'apaiser d'abord quelques troubles élevés dans la Gaule, ensuite de fixer sa résidence à Rome, et de prendre le commandement des provinces occidentales. Une victoire mémorable remportée sur les Sarmates assura la tranquillité de l'Illyrie. Les Barbares laissèrent seize mille hommes sur le champ de bataille, vingt mille d'entre eux furent faits prisonniers. Impatient de cueillir de nouveaux lauriers, le vieil empereur se mit en marche au milieu de l'hiver, traversa la Thrace et l'Asie-Mineure, et arriva sur les confins de la Perse avec Numérien, le plus jeune de ses fils. Ce fût là que, campé sur le sommet d'une haute montagne, il montra aux troupes l'opulence et le luxe de l'ennemi dont elles allaient bientôt envahir le territoire.

283

Carus donne audience aux ambassadeurs persans

Le successeur d'Artaxerxès, Varanes ou Bahram, avait subjugué les Segestins, une des nations les plus belliqueuses de la Haute Asie. Malgré cet exploit, l'approche des Romains l'alarma; il résolut d'employer, pour retarder leurs progrès, la voie de la négociation. Ses ambassadeurs entrèrent dans le camp romain vers le coucher du soleil, au moment où les troupes apaisaient leur faim par un repas frugal. Les Perses demandèrent à paraître en présence de Carus. Ils parcoururent les rangs sans apercevoir l'empereur. On les conduisit enfin à un soldat assis sur le gazon, et qui, n'avait pour marque distinctive qu'un manteau de pourpre, fait d'une étoffe grossière. Un morceau, de lard rance et quelques vieux pois composaient son souper. La même simplicité règna dans la conférence. Carus, ôtant un bonnet qu'il portait pour cacher sa tête chauve, assura les ambassadeurs que si le maître refusait de reconnaître la souveraineté de Rome (Synesius attribue cette histoire à Carin : il est bien plus naturel de la donner à Carus qu'à l'empereur Probus, comme l'ont fait Tillemont et Petau), il rendrait bientôt la Perse aussi dépouillée d'arbres que sa tête l'était de cheveux. Quoiqu'il y eût peut-être de l'affectation dans cette scène, elle peut nous donner une idée des moeurs de Carus, et de la simplicité sévère qu'avaient déjà ramenée dans les camps les belliqueux successeurs de Gallien. Les ministres du grand roi tremblèrent, et se retirèrent.

25 décembre 283 ?

Mort de Carus

Les menaces de Carus ne furent pas sans effet. Il ravagea la Mésopotamie, renversa tout ce qui s'opposait à son passage, se rendit maître de Séleucie et de Ctésiphon, places importantes, qui paraissent s'être rendues sans résistance : enfin, il porta ses armes victorieuses au-delà du Tigre. Ce prince avait saisi le moment favorable pour une invasion. Les conseils de la Perse étaient agités par des factions domestiques. Cette monarchie avait envoyé la plus grande partie de ses forces sur les frontières de l'Inde. Rome et l'Orient reçurent avec transport la nouvelle d'un si grand succès. On se formait déjà les idées les plus magnifiques. La flatterie et l'espérance annonçaient la chute de la Perse, la conquête de l'Arabie, la soumission de l'Egypte, et la tranquillité de l'empire, à jamais délivré des incursions du peuple scythe1. Mais le règne de Carus semblait destiné à montrer la fausseté des prédictions. Elles étaient à peine proférées, que la mort du vainqueur vint les contredire (25 décembre 283 ?). On est fort incertain sur la manière dont périt ce prince. Ce qui nous est parvenu de plus authentique à ce sujet se trouve dans une lettre de son secrétaire au préfet de la ville. Carus, dit-il, notre cher empereur, était dans son lit, malade, lorsqu'il s'éleva dans le camp un furieux orage. Le ciel devint si obscur, que nous ne pouvions nous distinguer; et les éclats continuels de la foudre nous ôtèrent la connaissance de ce qui se passait dans cette confusion générale. Immédiatement après le plus violent coup de tonnerre, nous entendons crier que l'empereur n'est plus. Il parait que les officiers de sa maison, dans les transports de leur douleur, ont mis le feu à la tente impériale; ce qui a donné lieu au bruit que Carus avait été tué de la foudre : mais, autant qu'il nous a été possible d'approfondir la vérité, nous croyons que sa mort a été l'effet naturel de sa maladie2.

1. C'est à la victoire de Carus sur les Perses que je rapporte le dialogue du Philopatris, qui a été si longtemps un objet de dispute parmi les savants; mais il faudrait une dissertation pour expliquer et pour justifier mon opinion.

2. Hist. Auguste, p. 250. Cependant Eutrope, Festus, Rufus, les deux Victor, saint Jérôme, Sidoine Apollinaire, George Syncelle et Zonare, prétendent tous que Carus fut tué de la foudre.

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