Probus  

septembre 276 - septembre 282

août-septembre 276

Probus empereur

Tacite
Probus
Musée du Capitole

Les révolutions perpétuelles du trône avaient tellement effacé toute notion de droit héréditaire, que la famille d'un infortuné souverain ne donnait aucun ombrage à ses successeurs. Les enfants de Tacite et de Florianus eurent la permission de descendre dans un rang privé, et de se mêler à la masse générale des sujets. Leur pauvreté devint, il est vrai, la sauvegarde de leur innocence. Tacite, en montant sur le trône, avait consacré son ample patrimoine au service public (H. Aug., p. 229) : acte spécieux de générosité, mais qui montrait évidemment l'intention qu'avait ce prince de transmettre l'empire à ses descendants. La seule consolation qu'ils goûtèrent après leur chute, fut le souvenir de leur grandeur passée, et la perspective brillante, quoique éloignée, que leur offrait la crédulité. Une prophétie annonçait qu'au bout de mille ans il s'élèverait un monarque du sang de Tacite, qui protégerait le sénat, rétablirait Rome, et soumettrait toute la terre1.

Les paysans d'Illyrie avaient déjà sauvé la monarchie près de périr, en lui donnant Claude et Aurélien. L'élévation de Probus ajouta encore à leur gloire. Plus de vingt ans avant cette époque, le mérite naissant du jeune soldat n'avait pas échappé à la pénétration de Valérien, qui lui conféra le rang de tribun, quoiqu'il fût bien éloigné de l'âge prescrit par les règlements militaires. La conduite du tribun justifia bientôt un choix si flatteur. Il remporta sur un détachement considérable de Sarmates une victoire complète, dans laquelle il sauva la vie à un proche parent de l'empereur et, mérita de recevoir des mains du prince les bracelets, les colliers, les épées, les drapeaux, la couronne civique, la couronne murale, et toutes les marques honorables destinées par l'ancienne Rome à récompenser la valeur triomphante. On lui confia le commandement de la troisième légion, et ensuite de la dixième. Dans la carrière des honneurs, Probus se montra toujours supérieur au grade qu'il occupait. L'Afrique et le Pont, le Rhin, le Danube, le Nil et l'Euphrate, lui fournirent tour à tour les occasions les plus brillantes de développer son courage personnel et ses talents militaires. Aurélien lui dut la conquête de l'Egypte, et fut encore plus redevable à la fermeté héroïque avec laquelle il réprima souvent la cruauté de son maître. Tacite, qui voulait suppléer à son peu d'expérience pour la guerre par l'habileté de ses généraux, nomma Probus, commandant en chef de toutes les provinces orientales, lui donna un revenu cinq fois plus considérable que les appointements attachés à cette place, lui promit le consulat, et lui fit espérer les honneurs du triomphe. Probus avait environ quarante-quatre ans (selon la Chronique d'Alexandrie, il avait cinquante ans lorsqu'il mourut) lorsqu'il monta sur le trône. Il jouissait alors de toute sa réputation, de l'amour des troupes, et de cette vigueur d'esprit et de corps propre aux plus grandes entreprises.

1. Ce héros devait envoyer des juges aux Parthes, aux Perses et aux Sarmates, un président dans la Taprobane, et un proconsul dans l'île Romaine (que Casaubon et Saumaise supposent être la Bretagne). Une histoire telle que la mienne, (dit Vopiscus avec une juste modestie) ne subsistera plus dans mille ans pour faire connaître cette prédiction fausse ou vraie.



août-septembre 276

Le sénat

Son mérite reconnu et le succès de ses armes contre Florianus le laissaient sans ennemi ou sans rival. Cependant, si nous en croyons sa propre déclaration, bien loin d'avoir recherché la pourpre, il ne l'avait acceptée qu'avec la plus sincère répugnance. Mais il n'est déjà plus en mon pouvoir, dit-il dans une lettre particulière, de renoncer à un titre qui m'expose à l'envie et à tant de dangers. Je dois continuer de jouer le rôle que les troupes m'ont forcé de prendre (la lettre était adressée au préfet du prétoire. Ce prince lui promet, s'il se conduit bien, de le conserver dans cette charge importante. Voyez l'Hist. Auguste, p. 237). Sa lettre respectueuse au sénat offre les sentiments, ou du moins le langage d'un patriote romain. Lorsque vous avez choisi un de vos membres, pères conscrits, pour succéder à l'empereur Aurélien, vous vous êtes conduits conformément à votre justice et à votre sagesse; car vous êtes les souverains légitimes de l'univers, et la puissance que vous tenez de vos ancêtres sera transmise à votre postérité. Plût aux dieux que Florianus, au lieu de s'emparer de la pourpre de son frère comme d'un héritage particulier, eut attendu ce que votre autorité déciderait en sa faveur; où pour quelque autre personne ! Les prudentes légions l'ont puni de sa témérité; elles m'ont offert le titre d'Auguste, mais je soumets à votre clémence mes prétentions et mes services (Vopiscus, Hist. Auguste, p. 237. La date de la lettre est assurément fausse : au lieu de non. februar., ou peut lire non. august.).

Lorsque cette lettre fut lue par le conseil (3 août 276), les sénateurs ne purent dissimuler leur satisfaction de ce que Probus daignait solliciter si humblement un sceptre qu'il possédait déjà. Ils célébrèrent avec la plus vive reconnaissance ses vertus, ses exploits, et surtout sa modération. Aussitôt un décret passé d'une voix unanime ratifia le choix des armées de l'Orient, et conféra solennellement à leur brave chef toutes les diverses branches de la dignité impériale, les noms de César et d'Auguste, le titre de père de la patrie, le droit de proposer le même jour trois décrets dans le sénat1, l'office de souverain pontife, la puissance tribunitienne, et le commandement proconsulaire : forme d'investiture qui, en paraissant multiplier l'autorité du prince, retraçait la constitution de l'ancienne république. Le règne de Probus répondit à de si beaux commencements. Il permit au sénat de diriger l'administration civile. Se regardant comme son général, il se contentait de soutenir l'honneur des armes romaines. Souvent même il déposait à ses pieds les couronnes d'or et les dépouilles des Barbares, fruits de ses nombreuses victoires (voyez la lettre respectueuse de Probus au sénat, après ses victoires sur les Germains. Hist. Auguste, p. 239). Mais, en flattant ainsi la vanité des sénateurs, ne devait-il pas intérieurement mépriser leur indolence et leur faiblesse ? Les successeurs des Scipions semblaient n'avoir hérité que de l'orgueil de leurs ancêtres. Quoiqu'il fût à tout moment en leur pouvoir de faire révoquer l'édit flétrissant de Gallien. Ils consentirent patiemment à rester exclus du service militaire. L'instant approchait où ils allaient éprouver que refuser l'épée c'est renoncer au sceptre.

1. Hist. Auguste, p, 238. Il est singulier que le sénat ait traité Probus moins favorablement que Marc-Aurèle. Celui-ci avait reçu, même avant la mort d'Antonin le Pieux, jus quinto relationis. Voyez Capitolin, Hist. Auguste, p. 24.

276-277

Victoires de Probus

La force d'Aurélien avait écrasé de tous côtés les ennemis de Rome. Après sa mort ils parurent renaître et même se multiplier. Ils furent de nouveau vaincus par la vigueur et par l'activité de Probus, qui, dans un règne de six ans1 environ, égala les anciens héros, et rétablit l'ordre dans toute l'étendue de l'univers romain. Il assura si bien les frontières de la Rhétie, province exposée depuis longtemps à toutes les horreurs de la guerre, qu'il en éloigna toute crainte d'hostilité. La terreur de ses armes dispersa les Sarmates. Les tribus errantes de ces Barbares, forcées d'abandonner leur butin, retournèrent dans leurs déserts. La nation des Goths rechercha l'alliance d'un prince si belliqueux. Il attaqua les Isaures dans leurs montagnes2, assiègea et prit un grand nombre de leurs fortes citadelles et se flatta avoir détruit pour jamais un ennemi domestique, dont l'indépendance insultait si cruellement à la majesté de l'empire. Les troubles excités dans la Haute Egypte par l'usurpateur Firmus, n'avaient pas été tout à fait apaisés. Le foyer de la rébellion existait encore dans les villes de Ptolémaïs et de Coptos soutenues par les Blemmyes (les Blemmyes habitaient le long du Nil près des grandes cataractes). On prétend que le châtiment de ces villes, et des sauvages du Midi, leurs auxiliaires, alarma la cour de Perse, et que le grand roi sollicita vainement l'amitié de l'empereur romain. Les entreprises mémorables qui distinguèrent le règne de Probus furent pour la plupart terminées par sa valeur et par sa conduite personnelle. L'historien de sa vie est étonné que dans un si court espace de temps, un seul homme ait pu se trouver présent à tant de guerres éloignées. Ce prince confia les autres expéditions au soin de ses lieutenants, dont le choix judicieux ne doit pas moins contribuer à sa gloire. Carus, Dioclétien, Maximien, Constance, Galère, Asclépiodate, Annibalien, et une foule d'autres chefs, qui par la suite montèrent sur le trône, ou qui le soutinrent, avaient appris le métier des armes à l'école sévère, d'Aurélien et de Probus.

1. La date et la durée du règne de Probus sont fixés avec beaucoup d'exactitude par le cardinal Noris, dans son savant ouvrage de Epochis Syro-Macedonum, p. 96-105. Un passage d'Eusèbe lie la seconde année du règne de Probus avec les ères de plusieurs villes de Syrie.

2. L'Isaurie est une petite province de l'Asie Mineur, entre la Pisidie et la Cilicie : les Isaures exercèrent longtemps le métier de voleurs et de pirates. Leur principale ville, Isaura, fut détruite par le consul Servilius, qui reçut le surnom d'Isauricus. D'Anville, Géogr. anc., t. II, p. 86.

277

Probus délivre les Goths des Germains

Mais le plus grand service que Probus rendit à la république fut la délivrance de la Gaule, et la prise de soixante-dix places florissantes opprimées par les Barbares de la Germanie, qui, depuis la mort d'Aurélien, ravageaient impunément cette grande province. Au milieu de la multitude confuse de ces fiers conquérants, il n'est pas impossible de discerner trois grandes armées, ou plutôt trois nations défaites par l'empereur romain. Probus chassa les Francs dans leurs marais, d'où nous pouvons inférer que la confédération connue sous le nom glorieux d'hommes libres, occupait déjà le pays plat maritime, coupé et presque inondé par les eaux stagnantes du Rhin. Il paraît aussi que les Frisons et les Bataves avaient accédé à leur alliance. L'empereur vainquit les Bourguignons, peuple considérable de la race des Vandales. Entraînés par le désir du pillage, ils s'étaient répandus des rives de l'Oder jusqu'aux bords de la Seine1. Ils se crurent d'abord trop heureux d'acheter par la restitution de tout leur butin la permission de se retirer tranquillement; lorsqu'ils essayèrent ensuite d'éluder cet article du traité, leur punition fut prompte et terrible (Zozime, I, p. 62. L'Histoire Auguste (p. 240) suppose que les Barbares furent châtiés du consentement de leurs rois : s'il en est ainsi, la punition fut partielle comme l'offense). Mais de tous les peuples qui envahirent la Gaule, le plus formidable était les Lygiens, qui possédaient de vastes domaines sur les frontières de la Pologne et de la Silésie (voyez Cluvier, Germ. ant., III. Ptolémée place dans leur pays la ville de Calisia, probablement Calish en Silésie). Parmi ces Barbares, les Aries tenaient le premier rang par leur nombre et par leur fierté. Les Aries (c'est ainsi qu'ils sont décrits dans le style énergique de Tacite) s'étudient à augmenter leur férocité naturelle par les secours de l'art et du stratagème. Ils noircissent leurs boucliers, leurs corps, leurs visages, et choisissent la nuit la plus sombre pour attaquer l'ennemi. La surprise, l'horreur des ténèbres, le seul aspect de cette armée épouvantable, qui semble sortir des enfers, glacent d'effroi les coeurs les plus intrépides; car, dans un combat, les yeux sont toujours vaincus les premiers. Cependant les armes et la discipline des Romains détruisirent facilement ces horribles fantômes. Les Lygiens furent taillés en pièces dans une action générale; et Senno, le plus renommé de leurs chefs, tomba entre les mains de Probus. Ce prudent empereur, ne voulant pas réduire au désespoir de si braves ennemis, leur accorda une capitulation honorable, et leur permit de retourner en sûreté dans leur patrie. Mais les pertes qu'ils avaient essuyés dans la marche, dans la bataille, et celles qu'ils essuyèrent dans la retraite, anéantirent la nation. L'histoire de la Germanie ou de l'empire ne répète même plus le nom des Lygiens. Ces victoires, qui furent le salut de la Gaule, coûtèrent, dit-on, aux ennemis quatre cent mille hommes; entreprise pénible pour les Romains, et dispendieuse pour l'empereur, qui payait une pièce d'or chaque tête de Barbare. Cependant, comme la réputation des guerriers est fondée sur la destruction du genre humain, nous pouvons naturellement soupçonner que le nombre des morts fut exagéré par l'avarice des soldats, et que la vanité prodigue du prince ne se mit pas en peine d'en faire une recherche bien exacte.

1. Ce ne fut que sous les empereurs Dioclétien et Maximien que les Bourguignons, de concert avec les Allemands, firent une invasion dans l'intérieur de la Gaule : sous le règne de Probus, ils se bornèrent à passer le fleuve qui les séparait de l'empire romain; ils furent repoussés. Gatterer présume que ce fleuve était le Danube; un passage de Zozime me paraît indiquer plutôt le Rhin. Zozime, I, p. 37 de l'édition d'Henri Etiennee, 1581.

277

Probus porte ses armes en Germanie

Depuis l'expédition de Maximin, les généraux romains s'étaient bornés à une guerre défensive contre les nations germaniques qui pressaient continuellement les frontières de l'empire. Probus, plus entreprenant, résolut de profiter de ses victoires. Intimement persuadé que les Barbares ne consentiraient jamais à la paix tant que leur pays ne souffrirait pas des calamités de la guerre, il passa le Rhin, et fit briller ses aigles invincibles sur les rives de l'Elbe et du Necker. Sa présence étonna la Germanie épuisée par les mauvais succès de la dernière migration. Neuf des princes les plus considérables du pays se rendirent à son camp, et se prosternèrent à ses pieds; ils reçurent humblement les conditions qu'il lui plut de dicter. Le vainqueur exigeait qu'on lui remît exactement les dépouilles et les prisonniers enlevés aux provinces. Il obligea leurs propres magistrats à sévir contre ceux qui retiendraient quelque partie du butin. Un tribut considérable, consistant en blé, en troupeaux et en chevaux, les seules richesses des Barbares, fût destiné à l'entretien des garnisons établies sur les limites de leur territoire. Probus avait même conçu le dessein de forcer les Germains à quitter l'usage des armes. Il voulait les engager à confier leurs différends à la justice de Rome, et leur sûreté à sa puissance. Ce plan, magnifique aurait exigé la résidence constante d'un gouverneur impérial, soutenu d'une armée nombreuse : aussi Probus jugea-t-il à propos de différer l'exécution d'un si grand projet, dont l'avantage était réellement plus spécieux que solide (Hist. Auguste, p. 238, 239. Vopiscus cite une lettre de l'empereur au sénat, dans laquelle ce prince parle du projet de réduire la Germanie en province). Que la Germanie eut été réduite en province avec des frais et des peines immenses, les Romains n'auraient eu qu'une frontière plus étendue à défendre contre les Scythes, Barbares plus redoutables par leur courage et par leur activité.

277-278

Réorganisation du limes

probus
Probus

Au lieu de réduire au rang de sujets les belliqueux de la Germanie, Probus se borna au soin plus modeste d'élever un rempart contre leurs incursions. Le pays qui forme maintenant le cercle de Souabe, était devenu désert du temps d'Auguste par l'émigration de ses anciens habitants (Strabon, VII. Selon Velleius Paterculus (II, 108), Maroboduus mena ses Marcomans en Bohême. Cluvier (Germ. ant., III, 8) prouve qu'il partit de la Souabe); la fertilité du sol attira bientôt une nouvelle colonie des provinces de la Gaule. Des bandes d'aventuriers, d'un caractère vagabond et sans fortune, s'emparèrent de cette contrée, dont les Etats voisins se disputaient la possession; et ils reconnurent la majesté de l'empire en lui payant le dixième de leurs revenus (le paiement du dixième fit donner à ces colons le nom de Décumates. Tacite, Germ., 29.). Pour protéger ces nouveaux sujets, les Romains construisirent des postes qu'ils distribuèrent par degrés, depuis le Rhin jusqu'au Danube. Vers le règne d'Adrien (Hadrien), lorsqu'on imagina un pareil moyen de défense, ces postes furent couverts et communiquèrent l'un à l'autre par un fort retranchement d'arbre et de palissades. A des remparts si informes, l'empereur Probus substitua une muraille de pierres, d'une grande hauteur, fortifiée par des tours placées à des distances convenables. Elle commençait dans le voisinage de Neustadt et de Ratisbonne sur le Danube; elle s'étendait à travers des collines, des vallées, des rivières et des marais, jusqu'à Wimpfen sur le Necker; enfin elle se terminait aux bords du Rhin, après un circuit de deux cents milles environ1. Cette barrière importante unissant ainsi les deux grands fleuves qui défendaient les provinces de l'Europe, il paraît qu'elle remplissait l'espace vide par lequel les Barbares, et surtout les Allemands pouvaient pénétrer avec le plus de facilité dans le centre de l'empire. Mais l'expérience de l'univers, depuis la Chine jusque dans la Bretagne, prouve combien il est inutile de fortifier une grande étendue de pays2. Un ennemi actif, libre de varier l'attaque et de choisir le moment favorable, doit enfin découvrir quelque endroit faible où profiter d'un instant de négligence. Les forces, aussi bien que l'attention de ceux qui défendent cette chaîne de fortifications, se trouvent divisées; et tels sont les effets d'une terreur aveugle sur les troupes les plus fermes, qu'une ligne rompue en un seul endroit est presque aussitôt abandonnée. Le sort qu'éprouva le mur de Probus peut confirmer l'observation générale : il fut renversé par les Allemands peu d'années après la mort de ce prince. Ses ruines éparses ne servent maintenant qu'à exciter la surprise du paysan de la Souabe.

1. Voyez les notes de l'abbé de La Betterie à la Germanie de Tacite, p. 183. Ce qu'il dit de la muraille est principalement tiré (comme il l'écrit lui-même) de l'ouvrage de M. Schopflin, intitulé Alsatia illustrata.

2. Voyez les Recherches sur les Egyptiens et les Chinois, tome II, p. 81-102. L'auteur anonyme de cet ouvrage connaît très bien le globe en général, et l'Allemagne en particulier. A l'égard de ce pays, il cite un ouvrage de M. Hanselman mais il paraît confondre la muraille de Probus, bâtie contre les Allemands, avec la fortification des Mattiaces, construite dans le voisinage de Francfort, contre les Chattes.

278

Les barbares introduits dans l'empire

Parmi les conditions qu'imposa l'empereur aux nations vaincues, une des plus utiles fut l'obligation de fournir à l'armée romaine seize mille hommes, les plus braves et les plus robustes de leur jeunesse. Probus les dispersa dans toutes les provinces, et distribua ce renfort dangereux en petites bandes de cinquante ou soixante Germains chacune, parmi les troupes nationales, observant judicieusement que les secours que la république tirait des Barbares devaient être sentis, mais non pas aperçus (il plaça cinquante ou soixante Barbares environ dans un numerus, comme on l'appelait alors. Nous ne connaissons pas exactement le nombre fixé de ceux qui composaient un pareil corps). Ce secours paraissait alors nécessaire : amollis par le luxe, les faibles habitants de l'Italie et des provinces intérieures ne pouvaient supporter le poids des armes; la nature donnait toujours aux peuples nés sur la frontière du Rhin et du Danube, des âmes et des corps capables de résister aux fatigues des camps. Mais une suite perpétuelle de guerres en avait insensiblement diminué le nombre. Les mariages devenaient plus rares, l'agriculture était entièrement négligée : ces causes, qui affectent les principes de la population, non seulement détruisaient la force actuelle de ces contrées, elles étouffaient encore l'espoir des générations futures. Le sage Probus conçut le projet grand et utile de ranimer les frontières épuisées, en y introduisant de nouvelles colonies de Barbares prisonniers ou fugitifs, auxquels il accorda des terres, des troupeaux, les instruments propres à la culture, et tous les encouragements capables de former une race de soldats pour le service de la république. Il transporta un corps considérable de Vandales en Bretagne, selon toutes les apparences, dans la province de Cambridge. L'impossibilité de s'échapper accoutuma ces nouveaux habitants à leur situation; et dans les troupes qui, par la suite, déchirèrent le sein de cette île, ils se montrèrent les plus zélés défenseurs de l'Etat (Zozime, I, p. 62. Selon Vopiscus, un autre corps de Vandales fut moins fidèle). Un grand nombre de Francs et de Gépides furent établis sur les rives du Rhin et du Danube; cent mille Bastarnes, chassés de leur patrie; acceptèrent avec joie un établissement dans la Thrace : bientôt ils adoptèrent les sentiments et les moeurs des sujets romains (Hist. Auguste, p. 240. Ils furent probablement chassés par les Goths. Zozime, I, p. 66.). Mais les espérances de Probus furent souvent trompées : des Barbares inquiets, élevés dans l'oisiveté, ne pouvaient se résoudre à mener une vie sédentaire; leurs bras se refusaient aux travaux lents de l'agriculture; ils conservaient pour l'indépendance un amour indomptable. Cet esprit de liberté luttant sans cesse contre le despotisme, les précipita dans des révoltes également fatales à eux mêmes et aux provinces (H. Aug., p. 240). Malgré les efforts des empereurs suivants, jamais ces moyens artificiels ne purent rendre à la frontière importante de la Gaule et de l'Illyrie cette ancienne vigueur qu'elle tenait de la nature.

278-279

Entreprise hardie des Francs

De tous les Barbares qui abandonnèrent leurs nouveaux établissements et qui troublèrent la tranquillité publique quelques-uns, en très petit nombre, retournèrent dans leur pays natal. Ces fugitifs pouvaient bien errer pendant quelque temps, les armes à la main, au milieu de l'empire, mais ils succombaient à la fin sous la puissance d'un empereur belliqueux. La hardiesse heureuse d'un parti de Francs eût des suites si mémorables, qu'elle ne doit pas être passée sous silence. Probus les avait établis sur la côte maritime du Pont, dans la vue de défendre cette frontière contre les incursions des Alains. Des vaisseaux, qui mouillaient dans un des ports du Pont-Euxin, tombèrent entre les mains des Francs. Ils résolurent aussitôt de chercher une route de l'embouchure du Phase à celle du Rhin. Les dangers d'une longue navigation sur des mers inconnues ne les effrayèrent pas. Ils passèrent aisément les détroits du Bosphore et de l'Hellespont; et, croisant le long de la Méditerranée, ils satisfirent à la fois leur vengeance et leur cupidité, en ravageant les rivages de l'Asie, de la Grèce et de l'Afrique, dont les habitants se croyaient à l'abri de toute incursion. Syracuse, ville opulente qui avait vu autrefois les flottes d'Athènes et de Carthage englouties dans son port, fut saccagée par une poignée de Barbares, qui massacrèrent impitoyablement la plus grande partie des citoyens. De la Sicile, les Francs s'avancèrent jusqu'aux colonnes d'Hercule, bravèrent le redoutable Océan, côtoyèrent l'Espagne et la Gaule et, dirigeant leur course triomphante à travers la Manche, terminèrent leur étonnant voyage en abordant tranquillement sur les côtes des Frisons où des Bataves. L'exemple de leurs succès enflamma leurs compatriotes. En leur apprenant à connaître les avantages de la mer et à en mépriser les périls, il ouvrit à ces esprits avides d'entreprises une nouvelle route aux honneurs et aux richesses.

279

Révolte de Saturnin

Malgré la vigilance et l'activité de Probus, il lui était presque impossible de contenir dans l'obéissance toutes les parties de ses vastes domaines. Les Barbares, pour briser leurs chaînes, avaient profité de l'occasion favorable d'une guerre civile. L'empereur, avant de marcher au secours de la Gaule, avait donné le commandement de l'Orient à Saturnin. Ce général, homme de mérite et d'une grande expérience, leva l'étendard de la révolte. L'absence de son souverain, la légèreté du peuple d'Alexandrie, les sollicitations pressantes de ses amis, et ses propres alarmes, l'avaient entraîné dans cette démarche téméraire. Mais du moment qu'il fut revêtu de la pourpre, il perdit à jamais l'espoir de conserver l'empire et même la vie. Hélas ! dit-il, la république vient de perdre un citoyen utile. La précipitation d'un instant a détruit plusieurs années de service. - Vous ne savez pas, continuait-il, quels sont les maux attachés à la puissance suprême. L'épée est sans cesse suspendue sur notre tête; nous redoutons nos propres gardes, nous n'osons nous fier à ceux qui nous entourent. Il ne nous est plus permis d'agir, ni de nous reposer à notre volonté. Ni l'âge, ni le caractère, ni la conduite, ne sauraient nous garantir des traits empoisonnés de l'envie. En m'élevant sur le trône, vous m'avez condamné à une vie de fatigue et à une mort prématurée. La seule consolation qui me reste, est l'assurance que je ne périrai pas seul1. La première partie de la prédiction fut vérifiée par la victoire de Probus; mais la clémence de ce prince voulut empêcher l'effet de la dernière. Il essaya même d'arracher l'infortuné Saturnin à la fureur des soldats. Rempli d'estime pour l'usurpateur, Probus avait puni, comme un vil délateur, le premier qui lui avait apporté la nouvelle de sa révolte (Zonare, 12). Il avait exhorté plus d'une fois ce général rebelle à prendre confiance en son maître (en 279). Saturnin aurait peut-être accepté une offre si généreuse s'il n'eût pas été retenu par l'opiniâtreté de ses partisans. Plus coupables que leur chef, ils avaient plus à redouter le ressentiment de l'empereur, et ils s'étaient formé de plus grandes espérances sur le succès de leur révolte.

1. Vopiscus, Hist. Auguste, p. 245-246. Cet orateur infortuné avait étudié la rhétorique à Carthage, et nous sommes portés à croire qu'il était Maure (Zozime, I, p. 60) plutôt que Gaulois, comme le dit Vopiscus.

280

Bonosus et Proculus

A peine le calme fut-il rétabli en Orient, que la rébellion de Proculus et de Bonosus excita de nouveaux troubles dans la Gaule (en 280). Ces deux officiers s'étaient rendus fameux seulement, l'un par ses exploits de galanterie1, l'autre par la faculté singulière de boire à l'excès sans perdre la raison. Ils ne manquaient cependant pas de courage ni de capacité, et ils soutinrent tous les deux avec dignité le caractère auguste que la crainte du châtiment les avait engagés à prendre, jusqu'à ce qu'enfin ils eurent terrassés par le génie supérieur de Probus. Ce prince usa de la victoire remportée sur les rebelles avec sa modération ordinaire : il épargna la vie aussi bien que la fortune de leurs familles innocentes2.

1. On rapporte un exemple fort surprenant des prouesses de Proculus. Cet officier avait pris cent vierges sarmates. Il vaut mieux l'entendre raconter dans sa langue le reste de l'histoire. Ex his una nocte decem inivi : omnes tamen, quod in me erat; mulieres infra dies quindecim reddidi, Vopiscus, Hist. Auguste, p. 246.

2. Proculus, qui était natif d'Albenga, sur la côte de Gênes, arma deux mille de ses esclaves. Il avait acquis de grandes richesses; mais il les devait à ses brigandages. Par la suite sa famille avait coutume de dire Nec latrones esse nec principes sibi placere. Vopiscus., Hist. Auguste, p. 247.

281

Le triomphe de Probus

Ses armes avaient triomphé de tous les ennemis étrangers et domestiques de l'Etat. Son administration douce, mais ferme ne contribua pas moins à rétablir la tranquillité publique. Il n'existait plus dans les provinces de Barbares ennemis, d'usurpateurs, de brigands même, qui rappelassent le souvenir des anciens désordres. Après de si grands exploits, l'empereur se rendit à Rome pour y célébrer sa propre gloire et la félicité générale. La pompe du triomphe, que méritait la valeur de Probus, fut dirigée avec une magnificence égale à la grandeur de sa fortune; et le peuple, après avoir admiré les trophées d'Aurélien, contemplait avec le même plaisir ceux d'héros qui lui avait succédé (H. Aug., p. 240). Nous ne pouvons oublier à cette occasion le courage désespéré de quelques gladiateurs, dont, plus de six cents avaient été destinés aux jeux cruels de l'amphithéâtre. Quatre-vingts d'entre eux environ, frémissant d'être forcés de répandre leur sang pour l'amusement de la population, tuèrent leurs conducteurs, sortirent avec impétuosité de l'endroit où ils étaient gardés, et remplirent les rues de la capitale de sang et de confusion. Après une résistance opiniâtre, ils furent terrassés et mis en pièces par des troupes régulières; mais ils obtinrent du moins une mort honorable et la satisfaction d'une juste vengeance (Zozime, I).

281

La discipline

La discipline de Probus, moins cruelle que celle d'Aurélien, était observée avec la même rigidité et la même exactitude. Le vainqueur de Zénobie punissait sévèrement les désordres des soldats; Probus les prévenait, en employant constamment les légions à des travaux utiles. Tandis qu'il avait commandé en Egypte, il avait exécuté plusieurs ouvrages considérables qui contribuèrent à la splendeur et à l'avantage de cette riche contrée. Il perfectionna la navigation du Nil, si importante à Rome elle-même. Des temples, des ponts, des portiques et des palais, furent construits par les mains des soldats devenus tour à tour architectes, ingénieurs et cultivateurs (H. Aug., p. 266). On rapporte d'Annibal que, dans la vue de garantir ses troupes des suites funestes de l'oisiveté, il les força de planter un grand nombre d'oliviers le long des côtes de l'Afrique1. Guidé par le même principe, Probus exerça ses légions à couvrir de vignes les coteaux fertiles de la Gaule et de la Pannonie. Il s'efforça de mériter par ses bienfaits la reconnaissance de sa patrie, pour laquelle il conserva toujours une affection particulière. Un vaste terrain connu sous le nom de mont Almo, et situé aux environs de Sirmium, son pays natal, ne présentait de tous côtés que des marais infects; il fut converti en de riches pâturages. On parle encore d'un autre endroit entièrement défriché par ses troupes2. Une pareille armée formait peut-être la portion la plus brave et la plus utile des sujets romains.

1. Aurelius-Victor, in Prob. Mais la politique d'Annibal, dont aucun auteur plus ancien n'a parlé, ne s'accorde pas avec l'histoire de sa vie. Il quitta l'Afrique à l'âge de neuf ans; il en avait quarante-cinq lorsqu'il y retourna; et, immédiatement après, il perdit son armée dans la bataille décisive de Zama. Tite-Live, XXX, 37.

2. Hist. Auguste, p. 240; Eutrope, IX, 17; Aurelius-Victor, in Prob.; Victor le jeune. Ce prince révoqua la défense de Domitien, et il accorda aux Gaulois, aux Bretons et aux Pannoniens, une permission générale de planter des vignes.

août 282

La mort de Probus

Fort de la droiture de ses intentions, l'homme le plus sage, en suivant un plan favori, sort souvent des bornes de la modération. Probus lui-même ne consulta pas assez la patience et la disposition de ses fiers légionnaires (Julien blâme avec trop de sévérité la rigueur de Probus, qui, selon lui, mérita presque sa malheureuse destinée). Les périls attachés à la profession des armes, semblent n'être compensés que par une vie d'oisiveté et de plaisir. Mais si les travaux du paysan aggravent perpétuellement les devoirs du guerrier, le soldat succombera sous le fardeau, ou le rejettera avec indignation. Probus lui-même enflamma, dit-on, par une imprudence, le mécontentement des troupes. Plus occupé des intérêts du génie humain que de ceux de l'armée, et flatté de ce vain espoir qu'une paix perpétuelle lui épargnerait bientôt la nécessité d'avoir toujours sur pied une multitude de mercenaires dangereux, il avait eu l'imprudence de le manifester. Ses paroles peu réservées lui devinrent fatales. Dans un des jours les plus chauds de l'été (août 282), comme il faisait dessécher les marais de Sirmium, et qu'il pressait les travaux avec beaucoup d'ardeur, les soldats irrités jettent tout à coin leurs outils, prennent les armes et se révoltent. Leurs cris séditieux, la fureur peinte dans leurs regards, annoncent à l'empereur le danger qui le menace. Il se réfugie dans une tour élevée, qu'il avait construite pour diriger les ouvrages (Turris ferrata. Il paraît que cette tour était mobile et armée de fer). La tour est à l'instant forcée, et mille épées sont plongées dans le sein de l'infortuné Probus. La rage des troupes s'apaisa, dès qu'elle eut été satisfaite. Elles déplorèrent alors leur funeste précipitation, oublièrent la sévérité du prince qu'elles venaient de massacrer, et se hâtèrent d'élever un monument honorable à sa mémoire, pour perpétuer le souvenir de ses vertus et de ses victoires (Probus, et vere probus situs est : Victor, ornnium gentium barbararum : Victor etiam tyrannorum. Probus, homme probe s'il en fût : Vainqueur de toutes les nations Barbares : Vainqueur des tyrans).

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