Se connecter      Inscription        
 
La Bretagne

La Bretagne

César et les empereurs Juliens Préparatifs militaires pour l'occupation de l'île Boudicca Soumission de la Bretagne septentrionale Abandon de la Calédonie Fortification des frontières du Nord




Sources historiques : Théodore Mommsen




Vous êtes dans la catégorie : Empire
Chapitre suivant : Tibère (18 septembre 14 - 16 mars 37)

Chapitre précédent : Les provinces gauloises (16 janvier 27 av. J.C. - 19 août 14)




58 av J.C.-68

César et les empereurs Juliens

Il y avait quatre-ving-dix ans que les troupes romaines avaient mis le pied sur la grande île située dans l'Océan du Nord-Ouest, qu'elles l'avaient soumise, puis abandonnée, lorsque le gouvernement impérial se décida à y faire une nouvelle expédition et à occuper la Bretagne d'une façon permanente. D'ailleurs la campagne de César n'avait pas été seulement une pointe défensive, comme ses marches en Germanie. Aussi loin que son bras put atteindre, il avait soumis les peuplades isolées à l'empire romain et avait fixé, là comme en Gaule, le tribut annuel qu'elles devraient payer. Il avait aussi trouvé le peuple influent qui, par sa position privilégiée, était destiné à s'unir étroitement avec Rome et à être le point d'appui de la domination romaine : les Trinovantes (Essex) allaient jouer dans l'île celtique le rôle plus avantageux qu'honorable des Eduens et des Rèmes en Gaule. La querelle sanglante du prince Cassivellaunus (Colchester) avait quitté immédiatement l'invasion romaine; César avait débarqué pour rétablir cette dynastie, et il y avait réussi momentanément. Sans doute il ne se faisait pas illusion : ces tributs comme cette suzeraineté n'étaient que des mots; mais ces mots formaient un programme, que l'on pouvait et que l'on devait appliquer en faisant occuper l'île par des troupes romaines.

César ne put arriver à donner à la Bretagne une organisation durable; ce pays fut un embarras pour ses successeurs. Les Bretons assujettis payèrent pendant peu de temps le tribut imposé; peut-être même ne le payèrent-ils jamais. Quant au protectorat que Rome exerçait sur la dynastie de Camalodunum, il ne fut pas davantage respecté. Il n'eut pour effet que d'amener à Rome les rois et les princes de cette famille qui venaient et revenaient pour réclamer l'intervention du gouvernement impérial contre leurs voisins et rivaux. C'est ainsi que le roi Dubnovellaunus, probablement le successeur du roi des Trinovantes établi par César, se réfugia auprès de l'empereur Auguste et plus tard un prince de la même famille auprès de Caligula1. Le dernier empereur de la gens Julia porta bien sa pensée au-delà de l'Océan; mais il ne put pas une seule fois se décider à cette guerre difficile.

En réalité l'expédition de Bretagne faisait nécessairement partie de l'héritage de César; pendant le décemvirat, Octave y avait songé, et, s'il abandonna ce projet, ce fut pour obéir à la nécessité plus pressante de rétablir la paix en Illyricum ou à cause de sa querelle avec Antoine, qui profita aux Parthes en même temps qu'aux Bretons. Les poètes de cour, durant les premières années du règne d'Auguste, avaient plusieurs fois célébré d'avance la conquête de la Bretagne : le programme de César avait donc été accepté par son successeur. Lorsque la monarchie fut solidement établie, on s'attendait à ce que l'expédition de Bretagne suivît immédiatement la fin de la guerre civile; les poètes, qui avaient déploré cette discorde terrible, sans laquelle les Bretons auraient été depuis longtemps conduits au Capitole derrière le char triomphal du vainqueur, exprimaient en termes orgueilleux l'espoir que la province de Bretagne serait bientôt rattachée à l'empire. L'expédition fut annoncée plusieurs fois (727-728 de Rome 27/26 av. J.C.); mais Auguste, sans abandonner formellement ce projet, se gardait de le mettre en exécution; Tibère, fidèle à ses principes, imitait encore à ce sujet la conduite de son père2. Le dernier empereur de la gens Julia porta bien sa pensée au-delà de l'Océan; mais il ne put pas une seule fois se décider à cette guerre difficile. Ce fut sous le règne de Claude que l'on reprit et que l'on exécuta le plan du dictateur.

1. Selon toute apparence, les relations politiques qui existent entre Rome et la Bretagne avant la conquête, se résument dans ses rapports avec cette maison royale des Trinovantes rétablie et protégée par César (De bel. Gall., 22). Le roi Dubnovellaunus, qui demanda du secours à Auguste avec un autre prince breton tout à fait inconnu, régnait surtout en Essex : ses monnaies le prouvent (Cf. mon Mon. Ancyr., 2e édit., p. 18 et sq.). Il nous faut aussi rechercher quels étaient les rois bretons qui envoyaient des ambassadeurs à Auguste et qui reconnaissaient sa suprémentie. (C'est ainsi qu'il faut, semble-t-il, comprendre le passage de Strabon, IV, 5,3 p. 200; cf. Tacite, Ann II, 24). Cunobellinus, d'après les monnaies, fils du roi Tasciovanus, dont l'histoire ne dit pas un mot, mourut très âgé, semble-t-il, et des règnes de Tibère et de Gaius; il résidait à Camalodunum (Dion, IX, 21); c'est autour de lui et de ses fils que se déroule l'histoire préliminaire de l'invasion. Nous ne savons pas à quel royaume se rattachait ce Bericus, qui vint trouver Claude (Dion, IX 19); il se peut aussi que d'autres dynasties bretonnes aient suivi l'exemple des princes de Colchester; mais ces derniers marchent toujours à leur tête.

2. Tacite : Agr., 13 : consilium id divus Augustus vocabat, Tiberius praeceptum.



43-84

Le pour et le contre de l'occupation de la Bretagne

On peut saisir au moins en partie quels furent les motifs déterminants de part et d'autre. Auguste lui-même donnait comme raison que l'occupation militaire de l'île n'était pas nécessaire, parce que ses habitants ne pouvaient faire aucun tort aux Romains sur le continent, et que les finances impériales n'y auraient trouvé aucun profit; tout ce qu'il y avait à retirer de la Bretagne passait déjà dans la caisse de l'empire, sous forme de droits perçus dans les ports gaulois sur les exportations et les importations; la garnison devrait se composer au moins d'une légion et de quelques détachements de cavalerie; les frais payés, il ne resterait plus grand-chose des tributs levés dans l'île1. Toutes ces raisons étaient incontestablement justes, mais ce n'était pas tout. L'expérience apprit dans la suite qu'il fallait plus d'une légion pour garder l'île. Un dernier motif, que d'ailleurs le gouvernement n'avait pas à divulguer, c'était la faiblesse même de l'armée romaine, résultat de la politique intérieure d'Auguste : il pouvait paraître très dangereux d'immobiliser dans une île lointoine de la mer du Nord une fraction considérable des forces impériales. Il fallait choisir entre l'abandon de la Bretagne ou l'augmentation de l'armée : or les considérations de politique intérieure l'ont toujours emporté, sous Auguste, sur les nécessités de la politique extérieure.

Néanmoins les hommes d'Etat romains doivent avoir eu la conviction qu'il était nécessaire de soumettre la Bretagne. La conduite de César serait inexplicable, si on ne lui attribue pas cette pensée. Dès le début Auguste a formellement reconnu quels avaient été les projets de César, malgré les inconvénients qu'ils présentaient, et il ne les a jamais reniés. Avec leurs vues lointaines et logiques, Claude, Néron, Domitien ont jeté et même élargi les fondements de la puissance romaine en Bretagne; et jamais, après que la conquête fut faite, on ne la jugea comme les expéditions de Trajan en Dacie et en Mésopotamie. Ce fut une maxime politique aussi juste que toujours appliquée, de compléter les frontières de l'empire romain sans jamais les étendre; pour la Bretagne seule on ne s'y conforma pas, parce que les Celtes ne pouvaient pas être domptés, ce que l'intérêt de Rome réclamait, tant qu'on ne quitterait pas le continent. Suivant toute apparence, cette nation était unie plutôt que divisée par le bras de mer qui sépare l'Angleterre de la France : les mêmes noms de peuples se rencontrent de part et d'autre du détroit; les limites des divers Etat franchissaient souvent le canal, et depuis longtemps les îles de la mer du Nord étaient le véritable foyer de la religion, qui pénétrait, là plus que partout ailleurs, dans le peuple tout entier.

Sans doute ces insulaires ne pouvaient pas chasser les légions romaines de la Gaule continentale; mais si le conquérant de la Gaule lui-même et ensuite le gouvernement romain poursuivaient dans ce pays une autre politique qu'en Syrie et en Egypte, si l'on voulait rattacher les Celtes à la nation italienne, un tel projet ne pouvait pas être mis à exécution, tant que les Celtes indépendants se donneraient la main par-dessus la mer, tant que la Bretagne offrirait un asile aux ennemis de Rome et aux déserteurs de l'armée impériale2. Il suffisait d'abord de soumettre la côte méridionale, bien que les opérations devinssent naturellement difficiles, à mesure que les Celtes indépendants étaient refoulés. Claude se rappela qu'il était Gaulois de naissance; il connaissait d'ailleurs la situation de la Gaule, et ces considérations peuvent être bien être entrées en ligne de compte3. Il donna comme motif de son expédition que le royaume, soumis en quelque sorte à Rome, voulait, sous la conduite du roi Cunobelinus, le Cymbeline de Shakespeare, étendre sa domination4 et se soustraire à la suzeraineté romaine. De plus, un des fils de Cunobelinus, Adminius, qui s'était soulevé contre son père, était venu demander protection à l'empereur Gaius; le successeur de Gaius ne pouvait pas livrer des sujets de l'empire au roi breton, et devait faire la guerre contre le père et les frères de cet Adminius. La véritable raison, c'est qu'il fallait terminer le plus tôt possible la conquête d'une nation étroitement unie, dont on n'avait jusqu'alors soumis qu'une moitié.

1. Les explications de Strabon (II, 5, 8, p. 115; IV, 5, 3, p. 200) proviennent certainement de source officielle. La décadence du libre négoce et la diminution du produit de la douane, après l'annexion de l'île, peuvent servir à prouver que la domination impériale et les tribus établis par les romains détruisaient le bien-être des peuples soumis.

2. Suétone signale comme cause de la guerre, Claud. 17 : Britanniam tunc tumultuantem ob non redditos transfugas; ce que O. Hirschfeld rapproche avec raison du passage de la vie de Gaius, 44 : Adminio Cunobellini Britannorum regis filio, qui pulsus a patre cum exigua manu transfugerat, in delitionem recepto. Pr tumultuari il faut entendre les pirateries que les Bretons exerçaient, ou tout au moins se préparaient à exercer sur les côtes gauloises. En ce qui concerne Berieus (Dion, LX, 19), la guerre n'eut certainement pas lieu.

3. Mona fut aussi, postérieurement, receptaculum perfugarum (Tacite, Ann., XIV, 29).

4. Tacite, Ann., XII, 37 : pluribus gentibus imperitantem.

13

Préparatifs militaires pour l'occupation de l'île

On ne pouvait pas occuper la Bretagne sans affaiblir en même temps l'armée impériale; c'était bien l'opinion des hommes d'Etat qui conseillaient l'expédition. On destina à la nouvelle campagne1 trois des légions du Rhin et une légion du Danube; mais deux légions furent alors créées et ajoutées aux armées germaniques. On choisit comme chef de l'expédition, et aussi comme premier gouverneur de la province un soldat habile, Aulus Plautius; les troupes partirent pour l'île en l'an 13. Cependant les soldats se mutinèrent, moins par crainte de l'ennemi qu'à cause de l'exil dans une île lointaine qu'on leur imposait. Un des chefs du gouvernement, qui avait été peut-être l'âme de l'entreprise, le secrétaire du cabinet impérial, Narcisse, voulut ranimer leur courage : ils saluèrent cet esclave d'acclamations moqueuses et l'empêchèrent de parler, mais ils firent ce qu'il voulait et s'embarquèrent.

1. Les trois légions du Rhin sont : la IIe Augusta, la XIVe et la XXe; de Pannonie vint la IVe Hispania. Ces quatre légions étaient encore en Bretagne au commencement du règne de Vespasien; au moment de la guerre contre Civilis, cet empereur rappela la XIVe, qui ne retourna pas dans l'île mais y fut probablement remplacée par la IIe Adjutrix. Celle-ci fut sans doute transférée en Pannonie sous Domitien; la IX e fut licenciée sous Hadrien qui lui substitua la VIe Victrix. Les deux autres légions, la IIe Augusta et la XXe sont restés en Angleterre jusqu'à la chute de l'empire romain.

43-410

Histoire de l'occupation

L'occupation de l'île ne présentait aucune difficulté particulière. Politiquement et militairement, les indigènes se trouvaient au même degré de développement qu'à l'époque de César. Des rois ou des reines gouvernaient les diverses tribus, qu'aucun lien extérieur ne réunissait, et que divisaient des querelles continuelles. Les guerriers étaient forts corporellement et durs à la fatigue; ils méprisaient la mort dans les combats et très habiles cavaliers. Mais le char homérique, qui existait encore en Bretagne et sur lequel les princes eux-mêmes tenaient les rênes, ne résista pas aux escadrons serrés des romains; l'infanterie, sans cuirasse et sans casque, armée seulement du petit bouclier, du court javelot et de la large épée, ne put soutenir le combat livré de près avec le glaive court des romains, le lourd pilum du légionnaire, les frondes et les flèches des troupes légères. Nulle part, les indigènes ne furent capables de s'opposer à cette armée de 40000 hommes disciplinés.

Le débarquement s'opéra sans résistance; les Bretons avaient appris la mutinerie des troupes et ne s'attendaient plus à la guerre. Le roi Cunobélinus était mort depuis peu de temps; ce furent ses deux fils, Caratacus et Togodumus, qui se mirent à la tête de la défense. Les envahisseurs se dirigèrent aussitôt sur Camalodunum1 et atteignirent la Tamise après une marche victorieuse : là ils s'arrêtèrent, sans doute surtout pour donner à l'empereur l'occasion de cueillir lui-même des lauriers faciles. Aussitôt qu'il fut arrivé, on franchit le fleuve; les troupes bretonnes furent défaites, Togodumnus resta sur le champ de bataille, et Camalodunum fut pris. Caratacus, frère de Togodumnus, continua bien à résister énergiquement; vainqueur ou vaincu, il acquit un grand renom chez ses ennemis comme chez ses amis. Il n'en fut pas moins impossible d'arrêter la marche des romains. Les princes furent battus et détrônés l'un après l'autre; sur l'arc de triomphe de Claude sont nommés onze rois bretons vaincus par lui; tout ce qui ne succomba pas sous les armes romaines s'en remit à la clémence des ennemis. Beaucoup de nobles bretons acceptèrent les domaines que l'empereur leur donna aux dépens de leurs compatriotes; plusieurs rois se résignèrent à une vassalité modeste, par exemple Cogidumnus, roi des Regni (Chichester), et Prasutagus, roi des Iceni (Norfolk), qui régnèrent longtemps encore comme princes vassaux. Mais dans la plupart des districts de cette île, jusqu'alors monarchiquement gouvernée, les conquérants introduisirent leur organisation municipale, et laissèrent aux seigneurs locaux ce qui restaient encore à administrer; ce fut la source de dissensions funestes et de discordes intestines. Sous le premier gouverneur, tout le plat pays jusqu'à l'Humber paraît avoir été assujetti à la domination romaine : les Iceni, par exemple, s'étaient déjà soumis.

Ce n'est pas seulement avec l'épée que les romains se frayaient une route. Immédiatement après la conquête, des vétérans furent conduits à Camalodunum, et là fut fondée la première ville de Bretagne, dotée d'une organisation romaine et du droit de cité romaine, la colonie victorieuse de Claude, destinée à devenir la capitale du pays. Immédiatement aussi on se mit à exploiter les mines de Bretagne, notamment les mines de Bretagne, notamment les mines de plomb si riches; on a des lingots de plomb si riches; on a des lingots de plomb datant de la sixième année qui suivit l'invasion. C'est avec la même rapidité que les marchands et les industriels se répandirent sur le territoire nouvellement conquis; si Camalodunum fut peuplée de colons romains, d'autres villes romaines se formèrent dans le Sud de l'île, notamment aux sources thermales de Sulis (Bath), à Verulanium (Saint-Albans, au Nord-Ouest de Londres), et surtout à l'entrepôt naturel du grand commerce, à Londinium, près de l'embouchure de la Tamise; toutes ces villes durent leur prospérité au libre négoce et à l'importation, et furent bientôt régulièrement organisées en cités. La domination étrangère se fit sentir non seulement dans les levées d'impôts et de troupes, mais aussi, et peut-être davantage encore, dans le commerce et l'industrie.

Lorsque Plautius fut rappelé au bout de quatre ans, il entra à Rome sur un char de triomphe; ce fut le dernier citoyen qui obtint cet honneur. Les officiers et les soldats de légions victorieuses furent comblés de distinctions et de décorations; à Rome, et plus tard dans d'autres cités, un arc de triomphe fut élevé à l'empereur pour célébrer la victoire qu'il avait remportée sans aucune perte; le prince impérial, né peu de temps avant l'expédition, reçut le nom de Britannicus au lieu du nom de son grand-père. Par là on reconnaît bien cette époque sans esprit militaire, déshabituée des victoires difficiles et l'on voit s'étaler toute la faiblesse politique de ce siècle vieilli. Mais si l'invasion de la Bretagne n'a presque aucune importance au point de vue des opérations de guerre, il faut rendre cette justice aux chefs de l'expédition, qu'ils ont accompli leur tâche avec énergie et succès et que la période critique et dangereuse, pendant laquelle les peuples passent de l'indépendance à la domination étrangère, a été extraordinairement courte en Bretagne.

A la vérité, après les premiers succès si rapides, apparurent là aussi les difficultés et même les dangers que l'occupation de l'île faisait naître, non seulement pour les vaincus, mais encore pour les vainqueurs.

1. L'identification, appuyée seulement sur des corrections douteuses, des Boduni et des Catuellani de Dion (LX, 20) avec des peuplades de nom semblables cités par Ptolémée est peut être fausse. Ces premiers combats doivent s'être livrés entre la côte et la Tamise.

43-61

Résistance dans la Bretagne Occidentale

On était maître du pays plat, mais non des montagnes ni de la mer. Ce fut surtout dans l'Ouest que les romains eurent à lutter. Sans doute, à l'extrême Sud-Ouest, dans la Cornuailles actuelle, l'antique population se maintenait bien plus parce que les conquérants ne s'occupaient pas de ce coin reculé, que parce qu'il se soulevait contre eux. Mais les Silures, dans le Sud du pays de Galles, et les Ordovici, qui les bornaient au Nord, bravaient courageusement les armes romaines : l'île de Mona (Anglesey), voisine de cette dernière tribu, était le véritable foyer de la résistance nationale et religieuse. Ce n'étaient pas seulement les accidents du terrain qui arrêtaient la marche des troupes romaines; ce que la Bretagne avait été pour la Gaule, la grande île d'Hibernie l'était maintenant pour la Bretagne et surtout pour la côte occidentale : tant que la liberté subsistait d'un côté du détroit, la domination étrangère ne pouvait pas s'établir solidement de l'autre.

On reconnaît facilement à la position des camps de légions, que l'invasion n'alla pas plus loin. Sous le successeur de Plautius, la quatorzième légion fut postée au confluent de la Tern et de la Serven à Viroconium (Wroxeter, près de Shrewsbry)1; à la même époque sans doute, la seconde fut étable plus au Sud, à Isca (Caerléon Castra legionis), et la vingtième au Nord, à Deva (Chester Castra) : ces trois camps enserraient le pays de Galles par le Sud, le Nord et l'Ouest, et protégeaient les régions pacifiées contre les montagnards restés libres. C'est là que se réfugia le dernier roi de Camalodunum, Caratacus, quand sa patrie eut été conquise par les romains. Il fut battu sur le territoire des Ordovici par le successeur de Plautius, Publius Ostorius Scapula, bientôt après, livré aux romains (51) par les Brigantes effrayés, chez lesquels il avait cherché un asile, et emmené en Italie avec tous les siens. Lorsqu'il vit la superbe cité, saisi d'étonnement, il demanda pourquoi les maîtres de tels palais avaient voulu conquérir les pauvres cabanes de son pays.

Mais cette victoire ne réduisit pas les populations de l'Ouest; les Silures surtout continuèrent à résister et la menace que fit le général romain de les exterminer jusqu'au dernier ne les rendit pas plus traitables. L'entreprenant gouverneur Gaius Suetonius Paullinus tenta quelques années plus tard (61) de soumettre à la domination romaine le foyer de la résistance, l'île de Mona; malgré la défense furieuse qu'on lui opposa et que dirigeaint les prêtres et les femmes, il fit tomber sous les haches des légionnaires les arbres sacrés, au pied desquels avait été égorgé plus d'un prisonnier romain. Cependant l'occupation de ce dernier asile du druidisme celtique provoqua une crise dangereuse jusque dans les pays déjà soumis; ce n'était pas Suétonius Paullinus qui devait achever la conquête de Mona.

1. Tacite, Ann, XII, 31 : (P. Osturius) cunca castris ad... ntonam (les manuscrits portent castris autonam) et Sabrinam fluvios cohihere parat. Il faut établir ici seulement que le nom du fleuve Tern, qui d'ailleurs ne nous est pas parvenu, ne peut pas être restitué dans ce passage. Les seuls inscriptions d'Angleterre relatives aux soldats de la XIVe Légion, qui quitta l'Angleterre sous Néron, ont été découvertes à Wroxeter, que l'on a appelée la "Pompéi anglaise". C'est là aussi que l'on a trouvé l'inscription funéraire d'un soldat de la XX e Légion : le camp, signalé par Tacite, a donc été peut-être au début commun aux deux légions, et la XXe n'a été occupé Deva que plus tard. Il ressort du récit de Tacite (XII, 32, 38) que le camp d'Isca fut crée aussitôt après l'invasion.

30-61

Boudicca

Boadicée haranguant les Bretons de John Opie
Boadicée
John Opie

En Bretagne comme ailleurs la domination étrangère subit l'épreuve d'une insurrection nationale. Ce qu'avaient entrepris Mithridate en Asie Mineure, Vercingétorix chez les Celtes du continent, Civilis chez les Germains soumis, fut tenté dans l'île celtique par une femme, l'épouse d'un de ces princes vassaux protégés par Rome, la reine des Iceni, Boudicca. En mourant, son époux, pour assurer l'avenir de sa femme et de sa fille, avait légué sa royauté à Néron et partagé sa fortune entre ses parents et l'empereur. Néron accepta l'héritage, mais s'empara de ce qui ne lui appartenait pas; il fit jeter en prison les neveux du prince, et maltraita cruellement sa veuve et sa fille. Bientôt se produisirent d'autres iniquités pendant les vingt dernières années de son règne. Les vétérans établis à Camalodunum enlevèrent aux anciens habitants tous les biens qu'on leur avait laissés, sans en être empêchés par les fonctionnaires; les dons faits par l'empereur Claude furent saisis, sous prétexte qu'ils étaient révocables. Les ministres romains, qui en même temps s'occupaient d'affaires financières, réduisirent ainsi à la banqueroute les tribus bretonnes l'une après l'autre.

Le moment était favorable. Le gouverneur Paullinus, plus brave que prudent, se trouvait, comme nous l'avons dit, avec le gros de l'armée romaine dans l'île éloignée de Mona; cette attaque du sanctuaire le plus vénéré de la religion nationale exaspéra et facilita la révolte. L'antique et puissante croyance celtique qui avait donné tant à faire aux Romains jeta encore une fois, la dernière, une grande flamme. Les garnisons éloignées et affaiblies de l'Ouest et du Nord n'envoyèrent aucun secours aux cités romaines, florissantes de la côte Sud-Est. La capitale Camalodunum, était complétement sans défense. Il n'y avait aucune garnison; on n'en avait pas terminé les murailles, mais on avait achevé un temple en l'honneur de l'empereur qui l'avait fondée, le nouveau dieu Claude. L'Ouest de l'île, tenu probablement en respect par les légions qui y campent, ne paraît pas avoir pris part à cette levée de boucliers, non plus que le Nord encore indépendant; mais, comme il était souvent arrivé dans les révoltes celtiques, tout le reste du pays soumis, au signal convenu, se souleva en même temps contre les étrangers (61).

L'exemple fut donné par les Trinovantes, qu'on avait chassés de la capitale. Le lieutenant qui remplaça provisoirement le gouverneur; le procurateur Decianus Catus avait, au dernier moment, envoyé au secours de Camalodunum, 200 hommes à peu près. Ils se défendirent pendant deux jours dans le temple avec les vétérans et tous les autres romains en état de porter des armes, mais ils finirent par succomber et tout ce qui était romain dans la ville fut exterminé jusqu'au dernier. Les rebelles traitèrent de même le principal marché du commerce romain, Londinium, et une troisième ville romaine prospère Verulamium (Saint-Albans au Nord-Ouest de Londres). Les étrangers dispersés dans l'île furent également massacrés; ce furent des vêpres nationales, comme celles de Mithridate, et le nombe des victimes, environ 70000, ne fut pas moins grand. Le procurateur crut la cause de Rome perdue et s'enfuit sur le continent.

L'armé romaine était, elle aussi, engagée dans la catastrophe. Un certain nombre de garnisons et de détachements isolés succombèrent aux attaques des insurgés. Quintus Petilius Cerialis, qui commandait le camp de Lindum, marcha sur Camalodunum avec la neuvième légion; il arriva trop tard pour sauver la ville, et, attaqué par des forces considérablement supérieures, il perdit toute son infanterie dans une bataille rangée; son camp fut emporté d'assaut par les Brigantes. Il s'en fallut de peu que le général en Chef ne subit le même sort. Revenant en hâte de l'île de Mona, il appela à lui la deuxième légion campée à Isca, mais cette loégion refusa d'obéir, et Paullinus, avec 10000 hommes seulement, dut accepter un combat inégal contre l'inombrable et victoriueuse armée des rebelles. Si jamais soldat a réparé les fautes du général, ce fut en ce jour-là; la petite troupe, sans doute la XIVe légion tant vantée depuis, remporta une complète victoire, dont elle fut surprise elle-même, et rétablit la domination romaine en Bretagne. Il s'en fallut de peu que Paullinus ne devint célèbre au même titre que Varus. C'est le succès qui décide et cette fois les romains furent vainqueurs1.

Le coupable commandant de la légion qui avait fait défection fut traduit devant un conseil de guerre et se perça de son épée. La reine Boudicca but une coupe de poison. Le général en chef, qui s'était d'ailleurs vaillement conduit, ne fut pas soumis à une enquête, comme le gouvernement semble en avoir eu d'abord l'intention; mais il fut bientôt rappelé sous un prétexte plausible.

1. Il est difficile de trouver chez Tacite lui-même (Ann, XIV, 31-39) le moins militaire des historiens, un récit plus défectueux que celui de cette guerre. Nous ne savons pas où campèrent les troupes ni où furent livrées les batailles; en revanche, le récit est plein de présages et de miracles, et les phrases creuses y abondent. Les faits importants, auxquels Tacite fait allusion dans la vie d'Agricola, 31, manquent dans le récit principal, notamment la prise du camp. On comprend que Paullinus, revenant de Mona, ait cherché non pas à sauver les romains du Sud-Est, mais à réunir ses troupes; on ne comprend pas pourquoi il continua à marcher sur Londinium puisqu'il voulait sacrifier cette ville. S'il y est parvenu en réalité, il ne pouvait être accompagné que d'une escorte personnelle et non plus du corps de troupes qu'il commandait à Mona; ce qui n'a aucun sens. le gros de l'armée romaine, aussi bien les soldats revenus de Mona, que les autres contingents disponibles, n'ont pu camper, après la destruction de la neuvième légion, que sur la ligne Deva-Viroconium-Isca; Paullinus engagea le combat avec les deux légions de Deva et de Viroconium, la XIVe et la XXe alors incomplète. Dion (LXII, 1-12) dit que Paullinus combattit parce qu'il devait combattre; quoique son récit ne puisse pas d'ailleurs être utilisé pour corriger celui de Tacite, ce dernier détail semble être une conséquence nécessaire de la situation même.

61-80

Soumission de la Bretagne septentrionale

Le camp de la neuvième légion Hispanica à Lindum (Lincoln), à l'Est de Viroconium, était, dans le Nord, la position centrale des romains. Dans le voisinage immédiat de ce camp se trouvait, au Nord de l'Angleterre, le plus puissant royaume de l'île, celui des Brigantes (Yorkshire); il n'avait pas fait sa soumission, mais la Reine Cartimandus cherchait à rester en paix avec les conquérants et entretenait avec eux des relations amicales. En l'an 50 le parti hostile aux romains avait tenté de la renverser; la conspiration avait été rapidement étouffée. Caratacus, battu dans l'Ouest, avait espéré qu'il pourrait résister dans le Nord, mais la reine le livra aux romains, comme nous l'avons déjà dit. Ces discordes civiles, ces querelles intestines peuvent avoir joué un certain rôle dans la révolte contre Paullinus, que les Brigantes dirigèrent et dans laquelle ils attaquèrent avec toutes leurs forces la légion du Nord. Cependant le parti romain chez les Brigantes fut assez influent pour obtenir, après la défaite des rebelles, le rétablissement de la royauté de Cartimandus. Mais quelques années plus tard, lorsque la révolte contre Rome eut embrasé tout l'Occident, pendant les guerres civiles qui suivirent la chute de Néron, le parti des Brigantes patriotes se souleva de nouveau contre la domination étrangère, sous la conduite de l'habile capitaine Venutius, que sa femme Cartimandus avait écarté et offensé; après une guerre assez longue cette tribu puissante fut enfin réduite par Petilius Cerialis, qui jadis, sous Paullinus, avait combattu moins heureusement contre ces mêmes Bretons et qui, devenu l'un des plus illustres généraux de Vespasien, fut le premier gouverneur de l'île nommé par lui.

La résistance allait en s'affaiblissement dans l'Ouest; on put alors réunir l'une des trois légions qui avaient jusqu'alors stationné dans ce pays avec la légion de Lindum et porter le camp lui-même plus près de la capitale des Brigantes, Eburacum (York).

Tant que l'Ouest opposa une résistance sérieuse, on ne s'occupa pas de reculer vers le Nord la frontière de l'empire. Depuis trente ans, dit un écrivain du temps de Vespasien, les armes romaines se rouillent auprès des forêts de Calédonie. C'est Agricola le premier qui, après en avoir fini avec l'Ouest, entreprit énergiquement la conquête du Nord. Avant tout il se créa une flotte, sans laquelle il eût été impossible d'approvisionner les troupes dans ces montagnes stériles. Appuyé sur elle, il pénétra, sous Titus (année 80), jusqu'à la baie de Tava (Frith of Tay), dans les environs de Perth et de Dundee; pendant les trois campagnes qui suivirent, il reconnut les vastes territoires qui s'étendent vers les deux mers entre cette baie et la frontière romaine antérieure; il brisa toutes les résistances locales, établit les retranchements nécessaires, aux endroits favorables, et en particulier fortifia, comme soutien de l'occupation, la ligne de défense naturelle, formée par les deux golfes (Frith of Clyde), près de Glascow et de Bodotria (Frith of Forth), près d'Edimbourg. Cette pointe en avant d'Agricola mit tout le haut pays en feu; mais la grande bataille que les tribus calédoniennes réunies livrèrent aux légions dans les monts Grampians, entre les deux baies de Forth et de tay, se termina par la victoire d'Agricola. Dans sa pensée, la conquête de l'île, une fois, commencée, devait être complétée, et continuée par celle de l'Hibernie : ce que l'ocupation de l'île avait été pour la Gaule, la soumission de l'Hibernie l'aurait été également pour la Bretagne romaine. Il faut ajouter qu'après une conquête énergique de tout l'archipel, les dépenses en hommes et en argent auraient sans doute diminué pour l'avenir.

84

Abandon de la Calédonie

Le gouvernement impérial ne suivit pas les conseils d'Agricola. On ne peut pas déterminer dans quelle mesure les motifs de rancune personnelle ont contribué au rappel en l'an 85 du général victorieux, qui, d'ailleurs, était demeuré en fonction plus longtemps qu'on y restait d'habitude; la coincidence des dernières victoires du général en Ecosse et des premières défaites de l'empereur dans la vallée du Danube était tout à fait malheureuse. Mais on s'explique très bien la suspension des opérations en Bretagne, et, ce qui paraît en avoir été la conséquence, l'envoi en Pannonie d'une des quatre légions avec lesquelles Agricola avait fait ses campagnes, par la situation militaire de l'empire à cette époque, l'extension de la puissance romaine sur la rive droite du Rhin dans la Haute-Germanie, et l'explosion des guerres dangereuses de Pannonie. Ce qu'on ne comprend réellement pas, c'est pourquoi l'on abandonna à jamais les projets que l'on voulait exécuter en marchant sur le Nord, pourquoi l'on renonça à l'Ecosse septentrionale et à l'Irlande. Dès lors le gouvernement ne s'occupe plus de reculer les frontières, non pas momentanément, à cause des difficultés passagères, mais pour toujours, et les différents empereurs qui se succédèrent sur le trône ne se départirent pas de cette politique; l'histoire tout entière de l'île nous l'apprend, ainsi que la construction pénible et coûteuse des retranchements dont nous parlerons plus loin.

Etait-ce l'intérêt véritable de l'empire de renoncer à terminer cette conquête? C'est une autre question. On pouvait objecter que les finances impériales avaient tout à perdre à cette extension de la frontière1, comme on l'avait déjà fait, lors de la première conquête de l'île, cette raison n'était pas décisive. Au point de vue militaire, l'occupation complète, telle qu'Agricola l'avait conçue était possible, et ne présentait à coup sûr aucune difficulté essentielle; mais une considération qui pouvait être plus importante, c'est que la romanisation des territoire encores libres aurait été très différente, à cause de la diversité des peuples. Les Celtes de l'Angleterre proprement dit étaient de même lignée que ceux du continent; le nom du peuple même, les croyances, la langue, tout leur était commun. Puisque la nationalité celtique du continent avait trouvé un soutien dans l'île, la romanisation de la Gaule devait forcément se faire sentir jusqu'en Angleterre; et Rome a dû à cette circonstance de pouvoir introduire si rapidement la civilisation romaine en Bretagne. Au contraire, les habitants de l'Irlande et de l'Ecosse appartenaient à une autre lignée et parlaient une autre langue. Les Bretons comprenaient sans doute leur idiome gaëlique aussi mal que le Germain entendait la langue des Scandinaves. Les Calédoniens étaient considérés comme des barbares fort sauvages; quant aux Hiberni, les romains n'ont presque pas eu de relations avec eux. D'autre part le prêtre des chênes (Derwydd, Druida) exerçait son sacerdoce à Anglesey comme sur les bords du Rhône, mais non pas dans l'île occidentale, ni dans les montagnes du Nord. Si les romains avaient entrepris cette expédition surtout pour conquérir le pays des Druides, leur but était en quelque sorte atteint.

Certainement, à une autre époque, toutes ces considérations n'auraient pas déterminé les romains à abandonner cette frontière maritime du Nord dont ils s'étaient tant approchés, et ils auraient au moins occupé la Calédonie. Mais Rome n'était plus capable de faire pénétrer les éléments romains dans les pays lointoins; la puissance génératrice et la force d'expansion de l'esprit national avaient disparu. Dans tous les cas, cette conquête, qui ne pouvait pas être accomplie par des décrets et des marches militaires, aurait difficilement réussi, si on l'avait tentée.

1. Le fonctionnaire financier impérial Appien, sous Antonin (Prooem., 5) remarque que les romains avaient occupé la première partie des îles britanniques. C'est là la réponse du gouvernement à Agricola et à ses partisans.


Devenez membre de Roma Latina

Inscrivez-vous gratuitement et bénéficiez du synopsis, le résumé du portail, très pratique et utile; l'accès au forum qui vous permettra d'échanger avec des passionnés comme vous de l'histoire latine, des cours de latin et enfin à la boutique du portail !

L'inscription est gratuite : découvrez ainsi l'espace membre du portail; un espace en perpétuelle évolution...

Pub


Rien de plus simple : cliquez sur ce lien : Inscription


122-147

Fortification des frontières du Nord

Le mur d'Hadrien
Le mur d'Hadrien

Il fallait donc organiser le mieux possible, en vue de la défense, la frontière septentrionale : désormais c'est à cela qu'est consacré le travail des soldats. Le centre d'occupation resta Eburacum. Le vaste territoire conquis par Agricola fut fortement tenu et défendu par des châteaux forts qui servaient de postes avancés pour le quartier général situé en arrière; la plus grande partie des troupes auxiliaires fut vraisemblablement destinée à l'exécution de cette oeuvre. Plus tard, on établit un système de lignes fortifiées reliées entre elles. La première de ces lignes date d'Hadrien. Ce qu'il y a de remarquable, c'est qu'elle existe encore aujourd'hui, dans un certain sens, et qu'elle est beaucoup mieux connue que toute autre des grandes constructions militaires romaines. A y regarder de près, une route militaire, longue d'environ 115 km, d'une mer à l'autre, aboutit à l'Ouest au golfe de Solway, à l'Est, à l'embouchure de la Tyne; elle est solidement fortifiée des deux côtés. Vers le Nord elle est défendue par un mur puissant, à l'origine d'une hauteur d'au moins 16 pieds et d'une épaisseur de 8 pieds, construit sur les deux faces en pierres de taille, et constitué à l'intérieur par du blocage. En avant de ce mur s'étend un fossé non moins important, profond de 9 pieds, large de 34 et plus. Du côté du Sud, la route est protégée par deux levées de terre parallèle, hautes encore aujourd'hui de 6 à 7 pieds, séparées par un fossé profond de 7 pieds, séparées par un fossé profond de 7 pieds, dont le bord méridional est surelevé : l'ensemble de la construction, d'une levée à l'autre, a une largeur totale de 24 pieds. Entre le mur de pierre et les levées de terre, sur la route même, se trouvent les emplacements des camps et les corps de garde, c'est-à-dire les campements des cohortes, distants les uns des autres d'une petite lieue, et organisés comme des forts pouvant se défendre isolément, avec des portes dans les quatre directions. Entre deux de ces camps se trouve une construction plus petite de même nature avec des sorties vers le Nord et le Sud; entre deux de ces constructions quatre petits postes à portée de voix les uns des autres.

Ce rempart, d'une grande solidité, dont la garnison devait être d'au moins 10000 à 12000 hommes, servit désormais de base aux opérations militaires dans le Nord de la Bretagne. Ce n'était pas une ligne frontière proprement dite; non seulement les postes avancés, établis depuis l'époque d'Agricola, furent maintenus à côté de ce vallum; mais encore plus tard, d'abord sous Antonin, puis d'une façon plus générale sous Sévère, on fortifia moins puissamment quoique sur le même plan, pour servir d'avant-poste au vallum d'Hadrien1, une ligne, de moitié plus courte, qui s'étendait du golfe de la Clyde au golfe du Forth, et sur laquelle Agricola avait déjà établi une série de postes. Dans sa disposition, cette ligne ne différait de celle d'Hadrien que parce qu'elle se réduisait à une levée de terre considérable avec un fossé devant et une route derrière, et qu'elle n'était pas organisée pour la défense du côté du Sud; d'ailleurs elle contenait aussi un certain nombre de petits camps. C'est à cette ligne que se terminaient les routes impériales romaines2 et quoique des postes romains eussent été établis au delà - le point extrême, où l'on ait trouvé la pierre tombale d'un soldat romain, est Ardoch entre Stirling et Perth, - le golfe de la Tay, la limite des expéditions d'Agricola, peut être considéré plus tard encore comme la limite de l'empire romain.

1. L'opinion, d'après laquelle le retranchement du Nord aurait été construit pour remplacer le retranchement du Sud, est aussi répandue qu'insoutenable; les camps des cohortes du vallum d'Hadrien existaient encore, tels que nous le montrent des inscriptions du IIième siècle, sans avoir subi de changements essentiels, à la fin du IIIème siècle (c'est à cette époque que se rapporte le chapitre de la Notitia qui concerne l'Angleterre). Les deux constructions ont subsisté l'une à côté de l'autre depuis que la plus moderne a été faite; en outre les nombreux vestiges du retranchement de Sévère prouvent à l'évidence que ce retranchement est resté occupé par des troupes jusqu'à la fin de la domination romaine en Bretagne.
La construction attribuée à Sévère ne peut-être que le retranchement septentrional. D'ailleurs le vallum d'Hadrien étant de telle nature qu'une réparation éventuelle ne pouvait pas passer pour une nouvelle construction, ainsi qu'on appelle l'oeuvre de Sévère; au contraire Antonin n'avait fait élever qu'un mur de terre (murus cespiticius, cf. Vita Anton., c. 5) et l'hypothèse précédente pourrait être admise ici avec moins de scrupule. En second lieu la longueur de 32 miles que l'on donne au vallum de Sévère (Victor, Epit., 20; le chiffre inadmissible de 132 est une erreur de copiste de nos manuscrits d'Eutrope, VIII, 19 - Paul Diacre avait conservé la vraie leçon qui a été reproduite par Saint Jérôme, année d'Abraham 2221, par Orose, VII, 17, 7 et Cassadiore, à l'année 207) cette longueur ne se rapporte pas au vallum d'Hadrien, long de 80 miles, mais peut bien être appliquée à la ligne établie par Antonin, qui, d'après les documents épigraphiques, était longue de 40 miles environ; les points extrêmes du vallum de Sévère sur les deux mers étaient peut-être différents et plus rapprochés. Enfin, d'après Dion, LXXVI, 12, les Calédoniens habitent au Nord, les Macates au Sud du mur, qui divise l'icirc;le en deux parties. Or le territoire de cette dernière tribu n'est, à la vérité, pas connu (cf. LXXV, 5); mais il est impossible, d'après la description que Dion donne de leur pays, que ces peiplades aient habité au Sud du vallum d'Hadrien, et que les Calédoniens se soient étendus jusqu'à ce retranchement. Il est donc question ici de la ligne Glasgow-Edimbourg.

2. A limite id est a vallo, est-il dit dans l'Itinéraire, p. 464.

IIe et IIIe siècles

Garnison et administration aux IIe et IIIe siècles

Le gouvernement impérial avait sans doute espéré qu'il pourrait rappeler de Bretagne, après la conquête de cette île, la plus grande partie des troupes qui y auraient été envoyées, mais cet espoir fut déçu. Des quatre légions primitives, une seule, nous l'avons vu, revint du pays, sous Domitien: les trois autres y étaient sans doute nécessaires, car on n'essaya jamais de les changer de garnison. A ces troupes s'ajoutaient encore les auxiliaires, chargés du service peu séduisant dans cette île lointaine de la mer du Nord, qui formaient, selon toute apparence, un effectif plus nombreux que les corps de citoyens romains. Au combat des monts Grampians (84) prirent part, outre les quatre légions, 8000 fantassins et 3000 cavaliers auxiliaires. Sous Trajan et sous Hadrien, il y avait dans la Bretagne 6 ailes et 21 cohortes d'auxiliaires, en tout à peu près 15000 hommes; l'armée tout entière de la province était forte d'environ 30000 hommes.

Dès l'origine la Bretagne fut un commandement de première classe, inférieur peut-être hiérarchiquement, mais non en importance, aux deux commandements du Rhin et à celui de Syrie. A la fin du deuxième siècle, elle constituait probablement le plus considérable de tous les gouvernements. C'est à cause de leur éloignement que les troupes de Bretagne n'apparaissent qu'au second plan dans les compétitions des armées, au début de l'empire; ces légions combattirent au premier rang, dans la guerre intérieure qui suivit l'extinction de la famille des Antonins.

Une conséquence de la victoire de Sévère fut la division du gouvernement de la province. Désormais les deux légions d'Isca et de Deva obéirent au légat de la province supérieure, celle d'Eburacum; les troupes qui occupaient les deux retranchements et la masse des auxiliaires, au légat de la province inférieure. Si l'on n'avait tenu compte que des intérêts militaires, ainsi que nous l'avons déjà remarqué, la concentration de toutes les troupes dans le Nord aurait été d'une grande utilité; mais on ne prit pas cette mesure, parce qu'elle aurait mis trois légions dans la main d'un seul gouverneur.

43-410

Impôts et recrutement

Il n'est donc pas étonnant que sous le rapport financier la province coûtât plus qu'elle ne rapportait. Au contraire, pour la défense militaire de l'empire, la Bretagne devint très importante; là aussi on compensa les dépenses par les impôts et le recrutement. Les troupes de Bretagne passaient, avec les légions d'Illyrie, pour les meilleures de l'empire. Dès le début de l'occupation, sept cohortes furent levées parmi les indigènes; l'effectif ne fit que s'accroître jusqu'à Hadrien. Lorsque cet empereur eut renoncé, autant qu'il le put, à recruter les soldats dans le pays où ils devaient camper, la Bretagne fut soumise à ce nouveau régime, au moins pour la plus grande partie de sa forte garnison.

Les Bretons étaient un peuple rude et vaillant; ils supportaient volontiers les impôts et le service militaire, mais non l'orgueil et la brutalité des fonctionnaires.

1. Ce partage est cité par Dion (LV, 23).

43-410

Organisation municipale

La base de l'organisation intérieure en Bretagne fut la division par tribus qui existait dans l'île lors de la conquête. Comme nous l'avons déjà remarqué, cette organisation ne différait de celle des Celtes du continent qu'en un seul point: les diverses tribus du pays, toutes, semble-t-il, étaient gouvernées par des princes. Mais cet état de choses ne paraît pas avoir subsisté, et la tribu (civitas) devint en Bretagne, comme en Espagne, une division géographique. Il faut seulement expliquer encore pourquoi les peuplades bretonnes disparurent totalement, aussitôt après être tombées sous la domination romaine, et pourquoi l'on ne parle plus des tribus isolées, lorsqu'elles furent soumises. Sans doute chaque royaume, dès qu'il fut conquis et annexé à l'empire, fut morcelé en divisions plus petites; ce qui facilita cette opération, c'est qu'il n'y avait pas dans l'île, comme sur le continent, un système politique de tribus organisé sans autorité monarchique. Un autre fait se rattache à celui-là: tandis que les tribus gauloises ont eu une capitale commune et, dans cette capitale, une représentation générale politique et religieuse, on ne mentionne rien de semblable en Bretagne. A coup sûr la province n'a manqué ni d'une assemblée ni d'un culte impérial commun; mais si l'autel de Claude à Camalodunum avait ressemblé seulement de loin à l'autel d'Auguste de Lugudunum, il en serait bien resté quelque souvenir. La forme politique, libre et grande, que César avait établie et que son fils avait maintenue en Gaule, ne s'accordait plus avec les idées des empereurs qui les suivirent.

Nous avons déjà parlé de la fondation de la colonie de Camalodunum1, qui fut à peu près contemporaine de l'invasion; nous avons fait également remarquer qu'une foule de villages bretons furent de bonne heure organisés sur le modèle des cités italiques. La Bretagne fut, en cela aussi, traitée beaucoup plutôt comme l'Espagne que comme le continent celtique.

1. C'est lui que concerne l'épigramme de Sénèque (vol. IV,p. 69, ed. Bährens): oceanusque tuas ultra se respicit aras. Le temple qui d'après l'écrit satirique du même Sénèque (VIII, 3) fut élevé à Claude de son vivant même en Bretagne, et le temple du dieu Claude à Camalodunum, certainement identique au précédent (Tacite, XIV, 31) doivent être considérés non comme des sanctuaires municipaux, mais comme des temples analogues à ceux qu'Auguste possédait à Lugudunum et à Tarraco. Les delecti sacerdotes, qui specie religionis omnes fortunas effundebant sont les prêtres du culte provincial et les organisateurs des jeux.

43-410

Prospérité

Malgré les vices généraux du régime impérial, l'état intérieur de la Bretagne doit avoir été assez prospère, au moins en comparaison avec d'autres pays. Si dans le Nord on ne connaissait que la chasse et les pâturages, et si les habitants passaient leur temps, comme leurs voisins indépendants, à guerroyer et à piller, dans le Sud, où la paix était rarement troublée, l'agriculture surtout était en honneur; on élevait aussi des troupeaux et l'on exploitait des mines assez riches. Les orateurs gaulois du temps de Dioclétien célèbrent l'opulence de cette île fertile, et les légions du Rhin ont souvent tiré leurs approvisionnements de la Bretagne. Le réseau des routes de l'île, extraordinairement développé, et pour lequel Hadrien surtout fit beaucoup, lorsqu'il construisit son mur de défense, a servi, avant tout, naturellement à l'occupation militaire; mais à côté des camps légionnaires, et même au-dessus d'eux, Londinium prit, dans ce réseau de routes, une place importante qui montre clairement son importance comme centre de communication. Dans le pays de Galles seul, les routes impériales n'existaient que dans le voisinage immédiat des camps romains, d'Isca à Nidum (Neath), et de Deva au point de la côte où l'on s'embarquait pour Mona.

1. Le commandement, dont le siège se trouvait à Eburacum, était sans aucun doute, au moins à la fin de l'empire, le plus important des commandements de Bretagne; on y mentionne un Palatium (car c'est bien d'Eburacum qu'il est question dans ce passage: Vita Severi, 22). Le praetorium situé au-dessus d'Eburacum, près de la côte (Itin. d'Anton., p. 466) était peut-être la résidence d'été du gouverneur.

43-410

Moeurs et civilisation romaines

La Bretagne romaine se romanisa comme la Gaule septentrionale et centrale. Les divinités nationales, le Mars Belatucadrus ou Cocidius, la déesse Sulis identifiée à Minerve et qui avait donné son nom à la ville appelée aujourd'hui Bath, furent adorées longtemps encore dans l'île sous des noms latins. Mais, en Bretagne plus que sur le continent, la langue et les moeurs venues d'Italie restèrent un élément étranger. A la fin du premier siècle, les principales familles repoussaient encore le latin et la civilisation romaine.

Les grands centres urbains, vrais foyers de la nouvelle culture, se sont peu développés en Bretagne. Nous ne savons pas d'une façon précise dans quelle ville se réunissait l'assemblée de la province et se célébraient les cérémonies générales du culte de l'empereur ni dans lequel des trois camps de légions résidait le gouverneur de la province. Si, comme il semble, la capitale civile de la province fut Camalodunum, et la capitale militaire Eburacum, on ne peut pas plus comparer l'une à Mayence que l'autre à Lyon. Les ruines des villes importantes, de Camalodunum, la colonie de vétérans fondée par Claude, et de la ville commerciale et populeuse de Londinium; celles des camps légionnaires qui subsistèrent plusieurs siècles, de Deva, d'Isca, d'Eburacum, ne donnent qu'un très petit nombre d'inscriptions; des cités de droit romain considérables, comme la colonie de Glevum (Gloucester) et le municipe de Verulamium, n'en ont encore fourni aucune: la coutume de graver sur la pierre des textes commémoratifs, qui nous est d'un si grand secours pour la plupart des questions de cette nature, n'a jamais pénétré profondément en Bretagne. Dans l'intérieur du pays de Galles et dans d'autres régions moins accessibles, on n'a pas découvert de monuments romains.

Il y a pourtant des traces certaines des relations commerciales que mentionne Tacite: ce sont les nombreuses coupes que l'on a trouvées dans les ruines de Londres, et le réseau des anciennes routes qui convergeaient vers la ville. Si Agricola a voulu faire naître dans les cités bretonnes cette émulation à s'embellir de constructions et de monuments, qui avait passé d'Italie en Afrique et en Espagne; s'il a voulu décider les principaux insulaires à bâtir dans leur patrie de beaux marchés, des temples et des palais, comme il était d'usage de le faire ailleurs, il n'a réussi que fort peu en ce qui concerne les monuments publics. Mais il n'en était pas de même pour les propriétés particulières; les splendides villas, organisées et ornées à la romaine, dont il ne reste plus aujourd'hui que des pavés en mosaïque, se rencontrent en aussi grand nombre dans toute la Bretagne méridionale jusqu'aux environs de York que dans la vallée du Rhin.

L'habitude de donner à la jeunesse une éducation méthodique supérieure pénétra progressivement de Gaule en Bretagne. On cite, comme un des succès administratifs d'Agricola, l'introduction de précepteurs romains dans les plus grandes familles de l'île. Au temps d'Hadrien, la Bretagne est considérée comme un pays conquis par les maîtres d'école gaulois, et Thule parle déjà d'engager un professeur. Ces maîtres d'école étaient le plus souvent des latins, mais il y avait aussi des Grecs. Plutarque raconte qu'il a eu à Delphes une conversation avec un grammairien grec de Tarse, qui revenait de Bretagne. Si aujourd'hui, l'antique langue nationale a disparu en Angleterre, sauf dans le pays de Galles et en Cornouailles, ce ne sont pas les Anglais eux-mêmes ou les Saxons, mais bien les Romains qui l'ont détruite, et, comme c'est l'habitude sur les frontières, personne ne fut plus fidèle à Rome, dans les derniers temps de l'empire, que ses sujets de Bretagne. Ce n'est pas la Bretagne qui a abandonné Rome, mais Rome qui a abandonné la Bretagne. Le dernier fait que nous connaissions de l'histoire de cette île, c'est la prière que la population adressa à l'empereur Honorius pour obtenir de lui un secours contre les Saxons: il lui fut répondu qu'elle eût à se défendre elle-même comme elle le pourrait.

Page précédente                                                                         haut de page                                                                         Page suivante