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La région du Danube et les guerres sur le Danube

La région du Danube et les guerres sur le Danube

Conquêtes d'Auguste Guerre de Domitien contre les Daces Guerre de Trajan contre les Daces Guerre des Marcomans Traité de paix de Commode Les Goths




Sources historiques : Théodore Mommsen




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27 av J.C.-14

Conquêtes d'Auguste

La frontière du Rhin avait été l'oeuvre de César; la frontière du Danube fut celle d'Auguste. Lorsqu'il devint le chef de l'empire, les Romains étaient à peine les maîtres, dans la péninsule italique, des Alpes, dans la péninsule grecque, de l'Hémus (Balkans) et des côtes de la mer Adriatique et de la mer Noire. Nulle part leur territoire n'atteignait le fleuve puissant qui sépare l'Europe méridionale de l'Europe septentrionale; l'Italie du Nord, les places commerciales de l'Illyrie et du Pont, et plus encore les parties civilisées de la Macédoine et de la Thrace étaient sans cesse exposées aux incursions des tribus voisines, turbulentes et pillardes. Lorsqu'Auguste mourut, à la place de l'unique province d'Illyricum à peine arrivée à une organisation indépendante, Rome possédait cinq grandes circonscriptions administratives, la Rétie, le Norique, l'Illyrie Inférieure ou Pannonie, l'Illyrie Supérieure ou Dalmatie, et la Mésie: le Danube était devenu dans tout son cours la frontière sinon militaire, du moins politique. Nous avons raconté plus haut la conquête relativement facile de ces vastes contrées, nous avons exposé comment, à la suite de la dangereuse insurrection des années 6-9, on renonça au projet que l'on avait conçu de dépasser le Danube supérieur pour porter la frontière de l'empire en Bohême et jusque sur l'Elbe. Il nous reste à montrer quel fut après Auguste le développement historique de ces régions et quelles relations les Romains entretinrent avec les peuplades transdanubiennes.



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Civilisation tardive de la Rétie

La fortune de la Rétie est liée si étroitement à celle de la province de Haute-Germanie, qu'il suffit, pour la connaître, de se reporter à un des chapitres précédents. En somme, la civilisation romaine s'est peu propagée dans ce pays. Les hautes régions des Alpes, les vallées supérieures de l'Inn et du Rhin, étaient habitées par une population peu nombreuse et de lignée particulière: c'étaient probablement les peuplades qui avaient jadis occupé la moitié orientale de l'Italie du Nord; elles étaient peut-être parentes des Etrusques. Refoulées par les Celtes et sans doute aussi par les Illyriens, elles s'étaient établies dans les montagnes du Nord. Tandis que les vallées qui s'ouvrent vers le Sud comme celles de l'Adige étaient rattachées à l'Italie, dans les bassins de l'Inn et du Rhin les hommes du sud trouvaient peu de place et encore moins d'encouragements pour coloniser et fonder des villes.

Plus au Nord, sur le plateau qui s'étend entre le lac de Constance et l'Inn et qu'occupait la tribu celtique des Vindéliciens, le terrain aurait été plus propice à la culture romaine; mais dans ce pays, qui ne pouvait pas être, comme le Norique, un prolongement immédiat de l'Italie, et qui ne fut d'abord pour Rome qu'un boulevard contre les Germains, comme la région voisine appelée Champs Décumates, il semble que la politique des premiers empereurs ait retardé le développement de la civilisation. Nous avons montré plus haut que l'on s'était occupé, aussitôt après la conquête, de dépeupler la contrée. En outre, au début de l'empire, l'organisation des municipalités romaines ne fut pas introduite dans cette région. Certes, lorsque le premier Drusus construisit, au moment même de la conquête, la grande route qui franchissait les Alpes, et atteignait le Danube, il fut indispensable de fonder l'Augusta des Vindéliciens, aujourd'hui Augsbourg; mais cette ville, qui prospéra si rapidement, fut et resta pendant plus d'un siècle un marché, jusqu'au moment où Hadrien, abandonnant enfin, même sur ce point, la voie tracée par Auguste, romanisa la tribu des Vindéliciens, comme on avait fait pour toute la région septentrionale. Cet empereur accorda à leur capitale le droit de cité romaine, presque à la même époque et ce n'est sans doute pas une coïncidence fortuite - où la frontière militaire du haut Rhin était transportée en avant, et où des villes romaines s'élevaient dans les anciens Champs Décumates; dans la Rétie même Augusta fut plus tard le seul centre important de civilisation romaine.

L'organisation militaire n'a pas peu contribué à retarder les progrès de cette civilisation. Dès le commencement la province, soumise à l'administration impériale, ne pouvait pas être privée de garnisons; mais des considérations particulières obligeaient, comme nous l'avons montré, le gouvernement à n'envoyer dans la Rétie que des soldats de troupes de deuxième ordre; et, bien que leur nombre fût encore assez élevé, les camps permanents des ailes et des cohortes ne pouvaient pas exercer, pour la civilisation et la fondation des villes, la même influence que les camps plus étendus de légions. Sous Marc-Aurèle, à la suite de la guerre des Marcomans, le quartier général de Rétie, Castra Regina, aujourd'hui Ratisbonne, fut occupé par une légion; mais cette place elle-même paraît n'avoir été à l'époque romaine qu'un établissement militaire, à peine comparable pour la ville à qui il donna naissance, aux camps secondaires de la vallée du Rhin, Bonna par exemple.

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Le limes de Rétie

Nous avons noté plus haut que, déjà sous Trajan, la frontière de la Rétie, à l'Ouest de Ratisbonne, avait été portée à une certaine distance en avant du Danube; nous avons aussi montré que ce pays fut probablement annexé à l'empire, comme les Champs Décumates, sans opération militaire. L'on sait de même que cette région fut fortifiée, peut-être sous Marc-Aurèle, lors des invasions des Chatti qui pénétrèrent jusque-là. Enfin nous avons raconté que cette peuplade et plus tard les Alamans au troisième siècle envahirent cette contrée d'avant-garde et même la Rétie et qu'ils les enlevèrent définitivement aux Romains sous Gallien.

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Italianisation du Norique

La province voisine, le Norique, fut, à la vérité, traitée comme la Rétie dans l'organisation générale; mais elle se développa d'une tout autre façon. Le commerce terrestre de l'Italie ne s'est étendu dans aucune direction autant que vers le Nord-Est; grâce aux relations commerciales qu'Aquilée entretenait d'un côté par le Frioul avec le haut Danube et les usines de fer de Noreia, de l'autre au-delà des Alpes Juliennes avec la vallée de la Save, les conquêtes d'Auguste se trouvèrent mieux préparées qu'elles ne le furent dans aucune autre région de la vallée du Danube. Au sortir du défilé, Nauportus (Oberlaibach) était un marché romain dès l'époque républicaine; Emona (Laibach) ne fut réunie officiellement à l'Italie que plus tard, mais en fait depuis qu'elle avait été fondée par Auguste, c'était une colonie de citoyens romains rattachée à l'Italie. Il suffit donc, comme nous l'avons déjà montré, pour transformer ce royaume en une province romaine, de proclamer la transformation.

La population originairement illyrienne, mais qui devint plus tard en grande partie celtique, ne montre aucun vestige de cet attachement aux coutumes et à la langue nationales, que nous constatons chez les Celtes de l'Ouest. La langue et les moeurs de Rome doivent avoir pénétré de bonne heure dans ce pays; et sous Claude la contrée tout entière, y compris la partie septentrionale séparée de la vallée de la Drave par la chaine du Tauern, fut organisée sur le modèle des municipalités italiennes. Tandis que dans les provinces voisines, en Rétie et en Pannonie, il n'existe pas un monument de la langue romaine, ou il n'en apparaît que dans les grands centres, au contraire, les vallées de la Drave, de la Mur, de la Salza et de leurs affluents sont couvertes jusque sur le haut des montagnes de restes qui attestent la romanisation profonde du pays. Le Norique était une province avancée, une partie, pour ainsi dire, de l'Italie; tant que les Italiens conservèrent le privilège de fournir à l'armée impériale les légionnaires et les prétoriens, ce privilège ne fut étendu à aucune autre province aussi complètement qu'à celle-là.

L'occupation militaire fut la même dans le Norique que dans la Rétie. En dehors des plaines déjà civilisées, il n'y eut, pendant les deux premiers siècles de l'empire, que des camps d'ailes et de cohortes: Carnuntum (Petronell, près de Vienne), qui faisait partie du Norique sous Auguste, fut rattaché à la Pannonie, sitôt qu'il fût devenu le siège des légions illyriennes. Les camps permanents du Norique, plus petits, situés sur le Danube, et même le camp de Lauriacum, près d'Enns, fondé par Marc-Aurèle pour la légion qu'il cantonna dans cette province, ne furent d'aucune importance pour le développement des villes; les grandes localités du Norique, comme Celeia (Cilli) dans la vallée de la Sann, Aguontum (Lienz), Teurnia (non loin de Spital), Virunum (Zollfeld près de Klagenfurt), et au Nord Juvavum (Salzburg) furent constituées par des éléments purement civils.

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Les Illyriens

Boadicée haranguant les Bretons de John Opie

L'Illyricum, c'est-à-dire le territoire romain qui s'étendait entre l'Italie et la Macédoine, fut, sous la république, réuni, pour une faible portion, au gouvernement gréco-macédonien, et pour le reste considéré comme une annexe de l'Italie; après la constitution de la Gaule Cisalpine, il fut administré comme une partie de cette région. L'Illyricum coincide, dans une certaine mesure, avec la dynastie très nombreuse dont les Romains lui ont donné le nom; c'est ce peuple, dont les restes misérables subsistent encore à l'extrémité méridionale du vaste pays qu'ils occupaient jadis, sous le nom de Sckipetars, comme ils s'appellent eux-mêmes, d'Arnautes ou Albanais, comme leurs voisins les nomment, et qui a conservé jusqu'à nos jours son ancienne nationalité et sa langue particulière. Cette tribu, qui appartient à la famille indogermanique, est étroitement apparentée à la lignée grecque, ce qui est conforme à sa situation géographique; mais les deux lignées sont aussi indépendantes l'une de l'autre que les Latins et les Celtes.

A l'origine, la lignée illyrienne s'étendait, sur la côte de la mer Adriatique, depuis les bouches du Pô par l'Istrie, la Dalmatie et l'Epire, jusqu'à l'Acarnanie et l'Etolie; dans l'intérieur du continent, elle occupait la haute Macédoine, la Serbie et la Bosnie actuelles, et, sur la rive droite du Danube, la Hongrie; elle touchait donc à l'Est aux peuplades thraces, à l'Ouest aux tribus celtiques, dont Tacite la distingue expressément. C'est un peuple vigoureux, semblable aux peuples du Sud, aux cheveux noirs, aux yeux foncés, très différente des Celtes et plus encore des Germains, sobre, tempérante, intrépide, orgueilleuse, fournissant des soldats excellents, mais peu faite pour la vie des cités, population de bergers plutôt que de laboureurs.

A la fin du VIe siècle de Rome et dans la première moitié du viro, la côte entre l'Istrie et Skodra fut, après une longue guerre, occupée par les Romains. Sous la République, les Illyriens du continent furent à peine atteints par les armes romaines; en revanche les Celtes, arrivant de l'Ouest, envahirent une grande partie du territoire précédemment habité par les Illyriens, ainsi qu'ils l'ont fait pour le Norique qui devint plus tard entièrement celtique. Les Latobici, qui étaient fixés dans la Carniole moderne, étaient aussi des Celtes; et, dans toute la contrée comprise entre la Save et la Drave, comme dans la vallée de la Raab, les deux grands peuples se trouvaient mélangées, lorsqu' Auguste soumit à la domination romaine les districts méridionaux de la Pannonie.

Cette invasion considérable d'éléments celtiques a sans doute contribué, comme aussi la platitude du pays, à faire rapidement disparaître la nation illyrienne dans la Pannonie. Au contraire, dans la moitié méridionale de la région habitée par les Illyriens, les Scordisques seuls ont été pénétrés par l'élément celtique: nous avons raconté dans un autre volume qu'ils se sont maintenus sur la Save inférieure jusqu'à la Morava, et qu'ils ont atteint dans leurs incursions les environs de Thessalonique. Mais de ce côté les Grecs leur ont dans une certaine mesure cédé la place. La chute de la puissance macédonienne, le dépeuplement de l'Epire et de l'Etolie doivent avoir provoqué l'extension des peuplades voisines de lignée illyrienne. La Bosnie, la Serbie, surtout l'Albanie ont été illyriennes sous l'empire; l'Albanie l'est encore aujourd'hui.

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Les provinces d'Illyricum

Nous avons déjà montré que l'Illyricum, dans la pensée du dictateur César, devait être transformé en un gouvernement particulier, et que ce projet fut mis à exécution lors du partage des provinces entre Auguste et le sénat; que ce gouvernement, attribué d'abord au sénat, passa entre les mains de l'empereur à cause des opérations militaires qui y devinrent indispensables; qu'Auguste divisa ce gouvernement, et qu'il établit en fait dans la Dalmatie et dans la vallée de la Save la domination romaine qui ne s'était jusqu'alors exercée que nominalement dans l'intérieur du pays; enfin qu'il réprima, après une guerre pénible de quatre ans, une puissante insurrection nationale, qui avait éclaté en l'an 6 après J.-C. chez les Illyriens de Dalmatie et de Pannonie. Il nous reste à exposer quelle a été, dans la suite, la fortune de la province méridionale.

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La Dalmatie et sa civilisation italienne

Après les expériences faites pendant l'insurrection, il parut nécessaire non seulement d'envoyer dans des contrées lointaines les troupes recrutées en Illyricum et qui avaient toujours servi dans leur patrie, mais encore d'établir chez les Pannoniens et les Dalmates un commandement de première classe pour les maintenir dans l'obéissance. Ce but fut bientôt atteint. La résistance, que les Illyriens opposaient sous Auguste à la domination inaccoutumée de l'étranger, disparut après le premier soulèvement important; désormais les documents ne nous signalent aucun mouvement de cette nature, même partie.

Pour l'Illyricum méridional, ou suivant l'expression romaine, supérieur, c'est-à-dire pour la province de Dalmatie, comme cette région est habituellement nommée depuis les Flaviens, une nouvelle époque commença avec le régime impérial. Les négociants grecs avaient fondé, sur cette côte voisine de leur pays, les deux grands comptoirs d'Apollonia (près Valona) et de Dyrrachium (Durazzo); aussi cette partie de la province avait été rattachée, dès l'époque républicaine, à l'administration de la Grèce. Mais plus au nord les Hellènes ne s'étaient établis que dans les îles d'Issa (Lissa), de Pharos (Lesina), de Kerkyra nigra (Curzola), situées en face du continent; de là ils faisaient le commerce avec les indigènes, principalement sur la côte de Narona et dans les lieux voisins de Salonae. Sous la république romaine, les marchands italiens, héritiers des Grecs, s'étaient installés dans les ports principaux, à Epitaurum (Ragusa vecchia), à Narona, à Salonae, à Iader (Zara) en si grand nombre, qu'ils purent jouer un rôle considérable dans la guerre entre César et Pompée. Sous Auguste, ces villes devinrent plus importantes par l'établissement de colonies des vétérans et surtout par la concession du droit de cité; en même temps, la destruction des repaires de pirates qui existaient encore dans les îles, l'extension de la frontière romaine vers le Danube et la soumission de l'intérieur profitèrent principalement aux Italiens établis sur la côte orientale de la mer Adriatique. La capitale du pays, résidence du gouverneur et siège de toute l'administration, Salonae, prospéra rapidement et dépassa de beaucoup les anciennes colonies grecques d'Apollonia et de Dyrrachium, bien qu'Auguste eût envoyé dans cette dernière place des colons italiens, non pas des vétérans, mais des Italiens expropriés, et que la ville eût été organisée sur le modèle des cités romaines. Ce qui contribua essentiellement à la prospérité de la Dalmatie et à la décadence de la côte illyrico-macédonienne, c'est que celle-ci était soumise à l'administration sénatoriale, celle-là à l'administration impériale, mieux organisée et plus soucieuse de la prospérité des sujets. Il en résulte aussi que la nationalité illyrienne s'est mieux maintenue dans la province de Macédoine que dans celle de Dalmatie: dans la première région elle vit encore aujourd'hui, et à l'époque impériale, abstraction faite de la ville grecque d'Apollonia et de la colonie italienne de Dyrrachium, la langue illyrienne doit avoir subsisté, dans le peuple, à côté des deux langues officielles.

En Dalmatie au contraire, la côte et les îles furent organisées sur le modèle des cités italiennes, autant que cette organisation était possible les régions inhospitalières au Nord de Iader restèrent nécessairement en arrière dans le développement de la province et on parla le latin sur toute la côte, comme on y parle aujourd'hui le vénitien. Des difficultés locales empêchèrent la civilisation de pénétrer dans l'intérieur. Les principaux torrents de Dalmtaie forment plutôt des chutes d'eau que des routes fluviales; et la construction des voies de terre y rencontre des obstacles extraordinaires par suite de la constitution montagneuse de la contrée. Le gouvernement romain a fait pourtant de sérieux efforts pour ouvrir le pays. Dans la vallée de la Cerka, sous la protection du camp légionnaire de Burnum, dans celle de la Cettina, sous la garde du camp de Delminium - ces deux camps-là aussi introduisirent la civilisation et l'élément latin se développèrent la culture du sol à l'italienne, la plantation des vignes et des oliviers, et surtout les habitudes et les moeurs italiennes.

Au contraire, derrière la ligne de faîte qui sépare les eaux de la mer Adriatique du bassin du Danube, les vallées peu favorables à l'agriculture qui s'étendent depuis la Kulpa jusqu'au Drin sont restées sous l'empire romain dans leur situation primitive, qui est celle de la Bosnie actuelle. L'empereur Tibère fit bien construire par les soldats des camps de Dalmatie diverses chaussées qui partaient de Salonae et qui pénétraient jusque dans les vallées de la Bosnie; mais les gouvernements postérieurs abandonnèrent, semble-t-il, ce travail difficile.

Sur la côte et dans les régions voisines de la mer, la Dalmatie n'eut bientôt plus besoin d'être militairement occupée; Vespasien put retirer les légions des vallées de la Cerka et de la Cettina pour les employer ailleurs.

Pendant la décadence générale de l'empire au troisième siècle la Dalmatie a relativement peu souffert; c'est alors que Salonae atteignit sa plus grande prospérité. Sans doute la cause en est en grande partie que le régénérateur de l'empire romain, l'empereur Dioclétien, était Dalmate de naissance, et que ses efforts pour enlever à Rome le rang de capitale profitèrent surtout à la première cité de sa province natale. Il bâtit, dans ses environs, le magnifique palais qui a donné son nom à Spalato, la principale ville de ce pays; actuellement cette cité est comprise presque tout entière dans l'ancien monument, dont les temples lui servent aujourd'hui de cathédrale et de baptistère ?1 Pourtant Dioclétien n'a pas créé la grandeur de Salonae; c'est parce qu'il y a trouvé une ville considérable, qu'il en a fait sa résidence particulière. Le commerce, la navigation, l'industrie doivent s'être concentrés alors dans cette région, principalement à Aquileia et à Salonae, qui devint une des villes les plus peuplées et les plus prospères de l'Occident. Les riches mines de fer de la Bosnie étaient, au moins à la fin de l'empire, en pleine exploitation; en outre les forêts du pays fournissaient d'énormes et d'excellents bois de construction; la dalmatique des prêtres rappelle encore aujourd'hui que l'industrie textile fut très florissante dans cette province.

Mais la civilisation et la romanisation de la Dalmatie furent un des phénomènes les plus remarquables et les plus importants de l'époque impériale. La frontière dalmatico-macédonienne est en même temps la limite politique et linguistique de l'Orient et de l'Occident. A Skodra se touchaient les deux territoires où dominaient Octave et Marc-Antoine, comme plus tard, au quatrième siècle, après la division de l'empire, les deux monarchies de Rome et de Byzance; c'est là que la Dalmatie, province latine, confine à la Macédoine, province grecque; c'est là que la dynastie nouvelle, et douée d'une force d'expansion puissante, lignée vigoureuse, ambitieuse et supérieure, rencontra sa soeur ainée.

1. Le baptistère est peut-être le tombeau de l'empereur.

15-117

La Pannonie jusqu'à Trajan

Si la province illyrienne au Sud et son développement pacifique cessent bientôt d'occuper l'histoire, le Nord de l'Illyricum, ou, comme on l'appelle d'habitude, la Pannonie, est un des grands centres militaires et par conséquent politiques de l'époque impériale. Les camps pannoniens tiennent dans l'armée du Danube la même situation prépondérante que les camps du Rhin à l'Ouest; les troupes de Dalmatie et de Mésie sont rattachées et subordonnées aux troupes de Pannonie de la même façon que les légions d'Espagne et de Bretagne à celles du Rhin. La civilisation romaine s'introduisit et se maintint dans ce pays sous l'influence des camps qui ne subsistèrent pas seulement, comme en Dalmatie, pendant quelques générations, mais qui devinrent permanents. Après l'écrasement de la révolte de Bato, la garnison régulière se monta d'abord à trois, et plus tard, semble-t-il, à deux légions seulement; ce furent les camps permanents et leur déplacement qui favorisèrent le développement progressif de ce pays. A la suite de la première guerre contre les Dalmates, Auguste avait choisi comme principale place d'armes Siscia au confluent de la Kulpa et de la Save; lorsque Tibère eut soumis la Pannonie au moins jusqu'à la Drave, les camps furent transportés sur cette nouvelle ligne, et au moins l'un des quartiers généraux de Pannonie se trouva désormais à Poeto vio (Pettau) sur la frontière du Norique. La cause, qui fit maintenir l'armée de Pannonie tout entière ou en partie dans la vallée de la Drave, ne peut être que celle qui détermina la fondation des camps de légions en Dalmatie: il fallait des troupes pour maintenir dans l'obéissance les habitants soumis du Norique voisin et surtout de la vallée de la Drave même. Le cours du Danube était gardé par une flotte romaine, dont on parle déjà en l'an 50 et qui fut probablement constituée lorsqu'on organisa la province.

Sous la dynastie julio-claudienne, il n'y avait peut-être pas encore de camp de légions sur le Danube1; ce qui le confirme, c'est que l'Etat des Suèves, immédiatement voisin de la province, dépendait alors complètement de Rome et couvrait pour ainsi dire la frontière. Vespasien a, semble-t-il, supprimé les camps de la Drave comme ceux de Dalmatie, pour les transporter sur le Danube lui-même; depuis lors le grand quartier-général de l'armée de Pannonie fut l'ancienne place norique de Carnuntum (Petronell à l'Est de Vienne), et Vindobona (Vienne), située tout auprès.

L'organisation municipale, telle que nous l'avons trouvée dans le Norique et sur la côte de Dalmatie, ne se développa de même en Pannonie que dans quelques districts voisins du Norique et qui pour la plupart dépendaient d'abord de cette province. Emona et la haute vallée de la Save ressemblent au Norique; et si Savaria (Stein près d'Anger) reçut, en même temps que les villes noriques, l'organisation municipale italienne, c'est qu'elle fit partie du Norique, aussi longtemps que Carnuntum fut réunie à cette province. Lorsque les troupes furent postées sur le Danube, le gouvernement pensa pour la première fois à établir l'organisation municipale dans le reste du pays. Dans la région occidentale, qui avait d'abord fait partie du Norique, Scarbantia (Oedenburg près du lac de Neusiedler) reçut sous les Flaviens le droit de cité, tandis que Vindobona et Carnuntum se transformaient d'elles-mêmes en villes militaires. Entre la Save et la Drave, le droit de cité fut accordé à Siscia et à Sirmium sous les Flaviens, sur la Drave, à Poetovio (Pettau) sous Trajan; Mursa (Eszeg) reçut sous Hadrien le droit de colonie, pour ne parler que des villes importantes.

Nous avons déjà dit que la population surtout illyrienne, mais en grande partie aussi celtique, n'opposa à la romanisation aucune résistance énergique; l'ancienne langue et les anciennes moeurs disparurent là où les Romains pénétrèrent, et ne survécurent que dans les districts les plus reculés. La région vaste, mais peu favorable à la colonisation, qui s'étend à l'Est de la Raab et au Nord de la Drave jusqu'au Danube, avait été annexée à l'empire dès l'époque d'Auguste, mais dans les mêmes conditions peut-être que la Germanie avant la défaite de Varus; ce pays n'offrit ni alors ni plus tard une base solide qui permît à des villes de se développer, et même ce territoire ne fut occupé militairement pendant une longue période que fort peu ou pas du tout. La situation ne fut relativement modifiée qu'après la conquête de la Dacie par Trajan; ce transport des camps de Pannonie sur la frontière orientale de la province, qui en fut la conséquence, et les progrès du développement intime de la Pannonie, seront exposés plus avantageusement lorsque nous parlerons des guerres de Trajan.

1. D'après Tacite (Ann., XII, 29), en l'an 50, il n'y avait pas encore de troupes sur le Danube lui-même; sans quoi il n'aurait pas été nécessaire d'y envoyer une légion pour recevoir les Suèves qui avaient passé le fleuve. En outre la fondation par Claude de la colonie de Savaria se comprend beaucoup mieux, si cette ville appartenait encore au Norique, que si elle faisait déjà partie de la Pannonie; et, comme le rattachement de Savaria à la Pannonie est certainement contemporain de celui de Carnuntum et de l'établissement d'une légion dans cette place, tous ces événements n'ont pu se passer qu'après le règne de Claude. Le nombre minime des inscriptions relatives à des Italiens trouvées dans les camps du Danube (Eph. ep., V, p. 225) prouve qu'ils furent fondés assez tard. Sans doute on a découvert à Carnuntum quelques inscriptions funéraires des soldats de la quinzième légion, qui, d'après leur forme extérieure et d'après l'absence de cognomen paraissent être plus anciennes (Hirschfeld, Arch. epigraph. Mittheilungen, V, p. 217). Des déterminations chronologiques de ce genre ne peuvent pas prétendre à une certitude absolue, lorsqu'il s'agit d'une période de dix ans; mais il faut avouer aussi que les autres arguments ne sont pas non plus tout à fait probants, et que la translation du camp de Carnuntum a pu commencer plus tôt, peut-être sous Néron. En ce qui concerne la fondation ou l'agrandissement de ce camp par Vespasien, nous sommes renseignés par une inscription de Carnuntum de l'an 73, relative à une construction de la même nature (Hirschfeld, loc. cit.).


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15-476

La nation thrace

Boadicée haranguant les Bretons de John Opie

Le dernier morceau de la rive droite du Danube, le pays montagneux qui domine des deux côtés le Margus (Morawa), et la plaine allongée qui s'étend entre l'Hémus et le Danube, était habité par des peuplades thraces; avant tout il nous paraît nécessaire de jeter un coup d'oeil sur cette nation considérable.

Son développement est, en un certain sens, parallèle à celui de la lignée illyrienne. De même que les Illyriens occupaient d'abord tout le pays situé entre la mer Adriatique et le moyen Danube, les Thraces à l'origine s'étendaient à l'Est des Illyriens, depuis la mer Egée jusqu'aux bouches du Danube; ils étaient même établis, d'une part, sur la rive gauche de ce fleuve, principalement dans la Transylvanie actuelle, d'autre part, au-delà du Bosphore, en Bithynie au moins et jusqu'en Phrygie. Ce n'est pas sans raison qu'Hérodote appelle les Thraces le plus grand peuple de lui connu, après les Indiens. La lignée thrace, comme la tige illyrienne, n'est pas parvenue à son plein développement; elle apparaît bien plutôt comme une nation étouffée et effacée que comme un peuple ayant parcouru sa carrière et laissant derrière lui des souvenirs historiques. Mais tandis que la langue et les moeurs des Illyriens se sont conservés jusqu'à nos jours, sous une forme un peu modifiée, il est vrai, par le cours des siècles, et que nous pouvons avec quelque raison transporter le type des Palikares de l'époque moderne au temps de l'empire romain, il n'en est pas ainsi pour les Thraces. Il a été bien des fois démontré qu'une seule et même langue était parlée par les peuplades du pays, qui a conservé définitivement le nom de Thrace après le partage de l'empire en provinces, par les tribus mésiennes établies entre les Balkans et le Danube, par les Gètes et les Daces qui occupaient l'autre rive du fleuve. Cette langue avait, dans l'empire romain, une situation semblable à celle des idiomes celtique et syrien. L'historien géographe du temps d'Auguste, Strabon, signale la ressemblance des langues employées par les peuples que nous avons nommés; dans les ouvrages de botanique de l'époque impériale, un certain nombre de plantes portent des noms daces1. Lorsque le poète Ovide, contemporain de Strabon, exilé dans la Dobrudscha, dut songer à gagner sa vie, il fut obligé d'enseigner à sa muse la langue des Gètes, et devint presque un poète gétique:
Et j'écrivis, hélas! un poème en langue gétique;
Félicite-moi d'avoir su plaire aux Gètes !

Mais tandis que les bardes irlandais, les missionnaires syriens, et les habitants des vallées albaniennes ont prolongé pendant assez longtemps la vie d'autres idiomes à l'époque impériale, la langue thrace disparut lorsque les Barbares envahirent le bassin du Danube, et sous l'influence toute-puissante de Constantinople; nous ne pouvons pas déterminer la place qui lui revient dans l'arbre généalogique des peuples. Nous possédons bien quelques ouvrages où sont décrites les moeurs et les coutumes de plusieurs peuplades appartenant à la famille thrace; mais ils ne nous signalent aucun trait particulier à la lignée tout entière; nous n'y trouvons que certains détails communs à toutes les nations peu civilisées. Les Thraces ont été et sont restés un peuple de soldats, aussi bons pour la cavalerie que pour l'infanterie légère, depuis l'époque de la guerre du Péloponnèse et d'Alexandre jusqu'au temps des Césars romains; ils surent leur résister d'abord et combattre pour eux ensuite.

On peut peut-être considérer comme un caractère fondamental de cette lignée sa religion sauvage mais grandiose, l'explosion puissante de son amour pour le printemps et la jeunesse, ces fêtes de nuit où les vierges agitaient des torches à travers les montagnes, cette musique bruyante et faite pour troubler les sens, ces flots de vin et de sang, ces transports frénétiques où toutes les passions sensuelles étaient excitées. Le souverain et terrible Dionysos est une divinité thrace, et ce qui se rattache à son culte dans les religions hellénique et romaine provient de coutumes thraces ou phrygiennes.

1. Nous connaissons des séries entières de noms de personnes et de lieux thraces, gètes et daces: il y a par exemple un groupe remarquable de noms de personnes terminés en centhus: Bithicenthus, Zipacenthus, Disacenthus, Tracicenthus, Linicenthus (Bull. de corr. hell., VI, 179); les deux premiers de ces noms se rencontrent souvent sans leur terminaison (Bithus, Zipa). Un groupe semblable est formé par les mots terminés en poris, comme Mucaporis (en Thrace, Bull. de corr. hell., loc. cit., et fréquemment en Dacie), Cetriporis, Rhaskyporis, Bithoporis, Dirdiporis,

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Principauté thrace

On sait que les peuplades illyriennes de Dalmatie et de Pannonie après l'écrasement de la formidable insurrection qui éclata dans les dernières années du règne d'Auguste, ne recoururent plus aux armes contre les Romains; il n'en fut pas de même des tribus thraces; cette nation garda, même dans sa défaite, l'amour de l'indépendance, qu'elle manifesta souvent, et une bravoure sauvage. Au Sud de l'Hémus, dans la Thrace méridionale, l'ancienne principauté subsista sous la suzeraineté romaine. La maison royale indigène des Odryses, qui résidait à Bizye (Wiza) entre Andrinople et la côte de la mer Noire, est très fréquemment citée parmi les dynasties princières de Thrace, même avant l'époque impériale; après le triumvirat, il n'est plus question de rois de Thrace autres que ceux qui appartiennent à cette dynastie; il semble donc que le reste des princes soient devenus les vassaux d'Auguste ou bien aient été détrônés par lui, et que les membres seuls de cette famille aient alors été investis de la royauté thrace. Il en fut ainsi probablement parce que, pendant le premier siècle, comme nous le montrerons plus loin, il n'y eut pas de légions romaines sur le Danube inférieur: Auguste comptait sur ses vassaux de Thrace pour défendre les bouches du Danube. Rhoemetalkes qui régna sur toute la Thrace pendant la seconde moitié du principat d'Auguste, sous la suzeraineté de Rome1, ses fils et ses petits-fils jouèrent à peu près dans ce pays le même rôle qu'Hérode et ses successeurs en Palestine. Une complète soumission envers le souverain, un amour profond de tout ce qui était romain, une hostilité marquée contre ceux de leurs compatriotes qui soutenaient encore le parti de l'indépendance nationale: telle était la politique de la dynastie royale de Thrace.

La grande insurection thrace des années 741-743, que nous avons racontée plus haut, était d'abord dirigée contre ce Rhoemetalkes et contre Kotys, son frère, qui partageait son pouvoir et qui mourut dans la guerre; Rhoemetalkes fut, en cette circonstance, rétabli sur le trône par les Romains, et, quelques années plus tard, pour leur exprimer sa reconnaissance, il leur resta fidèle pendant le soulèvement des Dalmates et des Pannoniens, auxquels s'étaient joints ses frères de Dacie; il contribua même énergiquement à la défaite des rebelles. Son fils Kotys était moins thrace que romain ou plutôt grec; il prétendait descendre d'Eumolpos et d'Erichtonios; il obtint la main d'une jeune fille alliée à la famille impériale, de l'arrière-petite-fille du triumvir Antoine. Non seulement il fut célébré par les poètes grecs et latins de son temps, mais encore il était lui-même poète et non poète gétique1. Le dernier des rois thraces, Rhoemetalkes, fils de ce Kotys qui mourut jeune, avait été élevé à Rome, où il fut, avec Hérode Agrippa, l'ami d'enfance de l'empereur Gaïus.

1. Tacite l'affirme expressément (Ann., II, 64). Il n'y avait pas alors, au point de vue romain, de Thraces libres; seulement dans la région montagneuse, surtout dans le Rhodope habité par les Besses, les populations, même en temps de paix, étaient à peine sujettes des princes établis par Rome; elles reconnaissaient bien le roi, mais elles ne lui obéissaient, comme dit Tacite (loc. cit., et IV, 46, 51) que lorsque cela leur plaisait.

2. Nous possédons encore une épigramme grecque dédiée à Kotys par Antipater de Thessalonique (Anthol. Planud., IV, 74), ce poète qui chanta aussi le vainqueur des Thraces, Pison (p. 28), et une lettre latine en vers adressée par Ovide au même prince (Epist. ex Ponto, II, 9).

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La Mésie

Les rudes combats que les Romains eurent à soutenir contre les habitants de la région appelée rive thrace du Danube, dans la contrée qui s'étend entre les Balkans et le fleuve, et qui aboutirent à la création du commandement de Mésie, concoururent, pour une part essentielle, à la fixation des frontières septentrionales sous Auguste; nous les avons déjà racontés à leur place. Il n'est nulle part question pour la Mésie d'une résistance semblable à celle que les Thraces opposèrent aux Romains; pourtant les sentiments devaient être les mêmes; mais la révolte ne put pas se produire ouvertement dans un pays plat et sous la menace des légions campées à Viminiacum.

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Hellénisation et romanisation de la Thrace et de ma Mésie

La civilisation pénétra de deux côtés chez les tribus thraces comme chez les tribus illyriennes: de la côte et de la frontière macédonienne vint la civilisation hellénique; de Dalmatie et de Pannonie, la civilisation latine. Il sera plus opportun de parler de la première, lorsque nous essaierons de déterminer quelle a été la situation des Grecs d'Europe sous la domination impériale. Il suffit de faire ici une remarque générale: non seulement l'hellénisme fut protégé partout où il se trouvait déjà; non seulement la côte tout entière, même dans la partie qui dépendait du gouverneur de Mésie, resta toujours grecque, mais encore la province de Thrace, qui ne devint véritablement civilisée qu'à partir de Trajan et qui est, pour ainsi dire, en ce sens, l'oeuvre de l'époque impériale, loin de subir l'influence romaine, fut complètement hellénisée. Le versant septentrional de l'Hémus, quoique rattaché administrativement à la Mésie, n'échappa pas à l'hellénisme: Nicopolis sur la Jantra et Marcianopolis, non loin de Varna, fondées toutes deux par Trajan, furent organisées sur le modèle des cités grecques.

La civilisation romaine s'introduisit en Mésie comme elle s'était introduite dans les provinces voisines de Dalmatie et de Pannonie; seulement, à mesure qu'elle s'éloignait de son lieu d'origine, elle était, comme il est naturel, plus lente, plus faible et plus mélangée. Elle pénétra dans le pays surtout à la faveur des camps de légions; elle suivit leurs progrès vers l'Est en partant des camps de Singidunum (Belgrade), et de Viminacium (Kostolatz) qui étaient probablement les plus anciens de la Mésie1.

A la vérité cette civilisation de la Haute-Mésie se ressentit de la condition des soldats qui la propageaient; elle resta toujours dans un état d'infériorité, et laissa une grande place aux anciennes coutumes. Viminacium fut dotée par Hadrien du droit de cité italique. La Basse-Mésie, entre les Balkans et le Danube, conserva, sous les premiers empereurs, l'organisation que les Romains y avaient trouvée. Lorsque des camps de légions furent établis sur le bas Danube à Novae, Durostorum et Troesmis, fondation qui date du commencement du deuxième siècle, comme nous le montrerons plus loin pour la première fois alors, cette partie de la rive droite subit l'influence de la civilisation italienne, qui s'était introduite avec les légionnaires. Depuis cette époque, des établissements de citoyens furent créés dans la région; par exemple, sur le Danube même, entre les grands camps permanents s'élevèrent, organisées sur le modèle des cités italiques, les villes de Ratiaria non loin de Widin et d'Oescus, au confluent de l'Iskra et du Danube. Peu à peu le pays atteignit le niveau de culture romaine, peu élevé à la vérité, où il s'est maintenu jusqu'à nos jours.

Les empereurs se sont beaucoup occupés de construire des routes dans la Basse-Mésie depuis Hadrien, au temps duquel remontent les plus anciens milliaires romains que l'on ait trouvés jusqu'à présent.

1. Des lacunes les plus considérables qui existent dans l'histoire de l'empire romain, c'est que l'on n'a pas pu jusqu'à présent déterminer avec certitude où se trouvaient les camps permanents des deux légions qui formaient, sous les empereurs julio-claudiens, la garnison de la Mésie, la IXe Scythica et la Va Macedonica (elles étaient dans cette région au moins en l'année 33: Corp. Insc. Lat., III, 1698;. Plus tard dans la Haute-Mésie, les deux camps furent probablement Singidunum et Viminacium. Quant aux camps de légions de la Basse-Mésie, parmi lesquels celui de Troesmis fournit de nombreux documents, aucun ne paraît antérieur à Hadrien. Les vestiges des camps de la Haute-Mésie sont jusqu'à présent si rares que rien n'empêche de reporter la date de leur fondation un siècle plus loin. Lorsque, en l'année 18, le roi de Thrace se prépara à lutter contre les Bastarnes et les Scythes (Tacite, Ann., II, 65), cette attitude n'aurait pas pu servir de prétexte aux Romains, s'il y avait eu alors des camps de légions dans la Basse-Mésie. Ce récit nous montre que la puissance militaire de ce prince vassal n'était pas insignifiante, et qu'il fallait prendre des précautions pour détrôner un roi de Thrace insoumis.

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Les Hermundures

Si nous détournons nos regards du spectacle de la puissance romaine, telle qu'elle s'était formée depuis Auguste dans les régions de la rive droite du Danube, pour considérer la situation et les habitants de la rive gauche, les remarques essentielles, qu'il nous faut faire sur la partie occidentale de cette contrée, nous amèneront à répéter ce que nous avons déjà dit, quand nous avons décrit la Germanie supérieure; nous avons surtout montré que les Germains immédiatement voisins de la Rétie, les Hermundures, ont été, parmi tous les peuples limitrophes de l'empire romain, les plus pacifiques, et ne sont jamais entrés en conflit avec lui, autant que nous pouvons le savoir.

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Les Marcomans

Les Marcomans, ou, comme les Romains avaient coutume de les appeler dans les premiers temps, les Suèves, avaient trouvé à l'époque d'Auguste une nouvelle patrie dans l'ancien pays des Boïens, la Bohême moderne, et reçu du roi Marobod une organisation politique plus solide. Ils restèrent simples spectateurs pendant les guerres des Romains et des Germains, mais furent délivrés de l'invasion menaçante des Romains par l'intervention des Germains du Rhin. Nous avons déjà exposé tous ces faits; nous avons aussi raconté que cette tribu ressentit, malgré sa neutralité, le contre-coup des revers que l'armée romaine éprouva sur le Rhin et qu'elle fut alors écrasée. La prépondérance que les Marcomans avaient acquise, pendant le règne de Marobod, sur les peuplades éloignées du bassin de l'Elbe, disparut et le roi lui-même mourut comme un exilé sur le territoire romain. Les Marcomans et leurs voisins orientaux, les Quades de Moravie, de même lignée qu'eux, tombèrent dans la clientèle de Rome, lorsque, à peu près comme en Arménie, la plupart des prétendants au trône recherchèrent l'appui des Romains, qui revendiquaient le droit d'investiture et l'exerçaient suivant les circonstances. Catualda, ce chef des Gothones qui avait renversé Marobod, ne put se maintenir longtemps comme successeur de ce prince; Vibilius, le roi de la peuplade voisine des Hermundures, marcha contre lui. Catualda dut s'enfuir sur le territoire romain et implorer, à l'exemple de Marobod, la faveur de l'empereur. Tibère plaça ensuite sur le trône de Catualda un puissant Quade, Vannius; il établit sur la rive gauche du Danube, dans la vallée de la March1 la nombreuse suite des deux rois bannis, qui ne pouvait pas rester sur la rive droite, et fit reconnaître Vannius par les Hermundures alliés de Rome. Après un règne de trente ans, Vannius fut renversé en l'an 50 par ses deux neveux Vangio et Sido, qui se soulevèrent contre lui et gagnèrent à leur cause les peuples voisins, les Hermundures de Franconie et les Lugii de Silésie. Le gouvernement impérial, auquel Vannius demanda des secours, resta fidèle à la politique de Tibère; il garantit au souverain déchu le droit d'asile, mais n'intervint pas, d'autant plus que ses successeurs, qui s'étaient partagé la contrée, reconnurent d'eux-mêmes la domination romaine. Le nouveau prince des Suèves, Sido et Italicus, peut-être l'héritier de Vangio, qui régnait avec lui, assistèrent au combat décisif entre Vitellius et Vespasien, dans les rangs de l'armée du Danube qui soutenait les Flaviens. Nous rencontrerons encore leurs successeurs dans les grandes crises que traversa la puissance romaine sur le Danube, à l'époque de Domitien et sous Marc-Aurèle.

Les Suèves danubiens n'ont pas fait partie de l'empire romain; les monnaies frappées probablement par eux portent bien des légendes latines, mais elles ne sont pas au titre romain, bien loin d'être à l'effigie impériale; jamais dans ce pays on n'a levé d'impôts spéciaux ni de troupes pour Rome. Mais au premier siècle le royaume des Suèves de Bohême et de Moravie était compris dans le domaine de la puissance romaine, et, comme nous l'avons déjà remarqué, on a tenu compte de cette situation lorsqu'on a organisé la défense de la frontière de l'empire. Les Iazyges.

1. Le regnum Vannianum (Pline, Hist. nat., IV, 12, 81), l'Etat des Suèves (Tacite, Ann., XII, 29; Hist., III, 5, 21) ne comprenait pas seulement, comme on pourrait le croire d'après Tacite (Ann., II, 63) le pays où s'étaient établis les partisans de Marobod et de Catualda, mais encore tout le territoire des Marcomans et des Quades; cela résulte d'un second texte de Tacite (Ann., XII, 29, 30) où les peuples limitrophes de la Bohême à l'Ouest et au Nord, les Hermundures et les Lugii, paraissent comme adversaires de Vannius à côté de ses propres sujets révoltés.
Pline (loc. cit.) place la frontière orientale dans la région de Carnuntum (Germanorum ibi confinium), plus exactement au fleuve Marus ou Duria, qui sépare les Suèves et le regnum Vannianum de leurs voisins de l'Est: on peut donc appliquer avec Müllenhoff (Sitzungsberichte der Berliner Akademie 1883, p. 871) le dirimens eos aux lazyges ou mieux aux Bastarnes. En fait les deux peuples, lazyges au Sud, Bastarnes au Nord, étaient voisins des Quades et de la vallée de la March. Par conséquent le Marus est la March, et la frontière était formée par les petites Carpathes qui s'étendent entre la vallée de la March et celle de la Waag. Si donc ces groupes de partisans ont été établis inter flumen Marum et Cusum, le Cusus, qui n'est pas nommé ailleurs, est, pourvu que le renseignement soit exact, non pas la Waag ou, comme Müllenhoff pensait, l'Eipel qui se jette dans le Danube au-dessous de Gran, mais un affluent du Danube situé à l'Ouest de la March, par exemple le Gusen près de Linz. Le récit de Tacite (XII, 29, 30) exige que le royaume de Vannius se soit étendu à l'Ouest de la March. La suscription du premier livre des Maximes de l'empereur Marc-Aurèle prouve bien que l'Etat des Quades s'étendait alors jusqu'au cours du Gran: mais cet état ne coïncide pas avec le regnum Vannianum.

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Les Lazyges

Dans la plaine qui s'étend entre le Danube et la Theiss, à l'Est de la Pannonie romaine, et jusqu'aux Daces de Thrace, était établie une branche de la famille sarmate, qui appartenait probablement au rameau medo-persique: cette population nomade de pâtres et de cavaliers remplissait en grande partie la vaste plaine de l'Europe orientale: c'étaient les Iazyges qu'on appelait les émigrés (letxukotxe) pour les distinguer du tronc principal resté sur les bords de la mer Noire. Ce nom prouve qu'ils ne pénétrèrent dans ces régions que relativement assez tard; leur immigration fait peut-être partie de cette série de mouvements, qui renversa au moment de la bataille d'Actium le royaume dace de Burebista. Nous les trouvons dans ce pays pour la première fois sous l'empereur Claude; les Iazyges prêtèrent leur cavalerie au roi des Suèves, Vannius, pour toutes ses guerres. Le gouvernement romain se tint en garde contre ces bandes de cavaliers nomades et pillardes; mais il n'eut pas avec elles des relations hostiles. Lorsqu'en l'an 70 les légions du Danube marchèrent sur l'Italie, pour porter Vespasien au trône, elles refusèrent le contingent de cavalerie que les lazyges leur offraient et n'emmenèrent avec elles que pour la forme quelques uns des principaux de cette tribu, afin que les Iazyges maintinssent pendant leur absence la paix sur la frontière dégarnie.

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Les Daces

Plus bas, sur le Danube inférieur, une défense plus sérieuse et plus durable était nécessaire. Au-delà du fleuve puissant, qui formait alors la frontière de l'empire, étaient établis dans les plaines de la Valachie et dans la Transylvanie moderne les Daces; dans la plaine de l'Est, en Moldavie, en Bessarabie et plus loin, les Bastarnes germaniques, puis des peuples de lignée sarmate, comme les Roxolans, tribu de cavaliers semblables aux Iazyges, campés d'abord entre le Dnieper et le Don et qui s'étaient ensuite avancés le long de la mer. Dans les premières années du règne de Tibère, le prince vassal de Thrace augmenta ses troupes pour repousser les Bastarnes et les Scythes; dans les dernières années du même règne, l'empereur qui, de plus en plus, laissait tout aller à l'aventure, subit, sans les punir, les invasions des Daces et des Sarmates. Ce qui se passa à la fin du règne de Néron en-deçà et au-delà des bouches du Danube, nous le savons à peu près grâce à la relation, conservée par hasard, du gouverneur de la Mésie, Tiberius Plautius Silvanus Aelianus. Ce gouverneur fit passer le fleuve à plus de 100000 hommes qui habitaient au-delà, avec leurs femmes, leurs enfants, leurs princes ou leurs rois, et les soumit à l'impôt. Il écrasa une révolte des Sarmates avant même qu'elle eût éclaté, bien qu'il eût envoyé une grande partie de ses troupes à Corbulon pour faire la guerre en Arménie. Il établit sur la rive romaine une foule de rois inconnus jusqu'alors ou qui étaient en guerre avec les Romains, et les obligea à s'incliner devant les aigles impériales. Il renvoya aux rois des Bastarnes et des Roxolans leurs fils faits prisonniers ou enlevés à leurs ennemis, aux princes daces leurs frères captifs1; de plus il se fit livrer des otages par la plupart d'entre eux. La paix fut ainsi affermie et étendue dans la province. Il força aussi le roi des Scythes à abandonner le siège de la ville de Chersonèse (Sébastopol), située au-delà du Borysthène. Il fut le premier qui, par des envois considérables de blé pris dans cette province, fit baisser à Rome le prix du pain. On voit clairement par là quels étaient les peuples qui furent en effervescence sur la rive gauche du Danube sous la dynastie julio-claudienne; on voit aussi que le bras puissant des empereurs s'étendait au-delà du fleuve pour défendre les villes grecques du Dnieper et de la Crimée, et qu'il réussissait, dans une certaine mesure à les protéger, comme nous le montrerons plus loin lorsque nous exposerons la situation des Grecs.

Cependant les forces militaires dont Rome disposait dans cette région étaient plus qu'insuffisantes. L'insignifiante garnison de l'Asie Mineure et la flotte aussi faible de la mer Noire n'avaient quelque importance que pour les colons grecs des côtes septentrionale et occidentale. Le gouverneur de Mésie, qui devait garder avec ses deux légions le cours du Danube depuis Belgrade jusqu'à l'embouchure, avait une tâche difficile à remplir; dans ces conditions les contingents des tribus thraces insoumises étaient plutôt dangereux. Mais surtout il manquait aux bouches du fleuve une fortification militaire qui pût résister à la pression toujours croissante des barbares. Lorsque les légions du Danube, dans les troubles qui suivirent la mort de Néron, se rendirent à deux reprises différentes en Italie, leur départ provoqua, plus encore que sur le Rhin inférieur, les invasions des peuples voisins, d'abord des Roxolans, puis des Daces et des Sarmates, c'est-à-dire des Iazyges. Ce furent de rudes combats: dans l'une des batailles qui furent livrées contre les Iazyges, semble-t-il, le brave gouverneur de Mésie, Gaïus Fonteius Agrippa, resta sur le terrain. Néanmoins, Vespasien ne renforca pas l'armée du Danube2; la nécessité d'augmenter les garnisons d'Asie devait paraître alors plus pressante, et l'économie nécessaire en ce moment interdisait tout accroissement de l'armée. Vespasien se contenta de transporter sur la frontière impériale les vastes camps des troupes du Danube: l'état pacifique de l'intérieur du pays le permettait et la situation de la frontière comme aussi la dislocation des troupes thraces qui avait suivi l'annexion de cette contrée le réclamaient impérieusement. C'est ainsi que les camps pannoniens de la Drave furent établis en face du royaume suève, dans les environs de Carnuntum et de Vindobona, et que les camps de Dalmatie furent transportés des bords de la Kerka et de la Cettina sur la rive mésienne du Danube: désormais le gouverneur de Mésie eut à sa disposition deux fois plus de légions.

1. Regibus Bastarnarum et Roxolanorum filios, Dacorum fratrum captos aut hostibus ereptos remisit (Orelli, 750) est une faute: il faut fratres ou dans tous les cas fralrum filios. De même plus loin on doit lire per quae pour per quem et rege au lieu de regem.

2. En Pannonie campaient durant l'année 70 deux légions, la XII[a Gemina et la XIVa Apollinaris; pendant que cette dernière fit la guerre d'Arménie, elle fut remplacée quelque temps par la VIIa Gemina (Corp. Insc. Lat., III, p. 482). Des deux légions qui y furent envoyées plus tard, la Ier Adjutrix et la IIe Adjutrix, la première se trouvait encore dans la Haute-Germanie au commencement du règne de Trajan (p. 604, n. 1), et ne peut être venue en Pannonie que sous cet empereur; la deuxième, qui était cantonnée en Bretagne sous Vespasien, fut probablement transférée en Pannonie sous Domitien. L'armée de Mésie, après avoir été réunie sous Vespasien avec celle de Dalmatie, ne comptait probablement que quatre légions, autant que les deux armées réunies auparavant: la IVa Flavia et la Vila Claudia qui devinrent les troupes de Haute-Mésie, la le Italica et la Ve Macedonica qui furent celles de Basse-Mésie. Il ne faut pas se laisser égarer par les mauvaises dispositions prises pendant la période troublée qu'on peut appeler l'année des quatre empereurs (Marquardt, Staatsverwaltung, II, 435) et qui fixèrent alors à trois le nombre des légions de Mésie. La troisième légion qui vint plus tard en Basse-Mésie, la XIe, campait encore sous Trajan dans la Haute-Germanie.

3.- Josèphe, Bel. Jud., VII, 4, 3. Il est ici question, semble-t-il, du transport des deux leacute;gions de Dalmatie en Mésie. Nous ne savons pas quelle fut leur nouvelle résidence. Suivant la vieille coutume romaine, il est plus vraisemblable qu'elles furent établies autour de Viminiacum, qui avait été jusqu'alors le quartier général, et non dans la région plus éloignée des bouches du Danube. On ne créa de camp dans ce pays qu'après la division du commandement de Mésie et la constitution de la province indépendante de Basse-Mésie sous Domitien.

81-96

Guerre de Domitien contre les Daces

Sous Domitien la situation des puissances fut changée aux dépens de Rome1, ou plutôt on subit les conséquences d'une défense insuffisante des frontières. D'après le peu que nous savons sur ce sujet, la marche des événements dépendit d'un seul Dace comme au temps de César: ce que le roi Burebista avait projeté, le roi Décébale semble l'avoir mis à exécution. La personnalité de ce prince fut vraiment l'âme de la lutte, et ce qui le prouve, c'est que le roi des Daces, Duras, se démit de sa dignité en faveur de Décébale, pour mettre l'homme qui convenait à la place qui lui convenait. Décébale, afin de pouvoir faire la guerre, commença par s'organiser; nous savons en effet qu'il introduisit la discipline romaine dans l'armée dace, et qu'il enrôla des soldats habiles, même parmi les Romains; de plus, après sa victoire, une des conditions qu'il posa à l'empereur, ce fut l'envoi d'ouvriers pour instruire ses sujets dans les arts de la paix et de la guerre. Ce qui nous montre avec quelle grandeur il accomplit son oeuvre, ce sont les relations qu'il noua à l'Ouest et à l'Est, avec les Suèves, les Iazyges et même avec les Parthes.

Les agresseurs furent les Daces. Le gouverneur de la province de Mésie, qui marcha le premier contre eux, Oppius Sabinus, périt sur le champ de bataille. Plusieurs petits camps furent conquis, les camps importants menacés, la possession même de la province mise en question. Domitien en personne se rendit à l'armée et son lieutenant, le commandant de la garde, Cornelius Fuscus, conduisit les troupes au-delà du Danube, car lui-même ne fut pas général en chef et resta toujours en arrière; - mais il expia cette manoeuvre imprudente par une rude défaite et lui aussi, le second commandant supérieur, il resta sur le terrain. Son successeur Julianus, officier habile, vainquit les ennemis sur leur propre territoire dans une grande bataille près de Tapae, et il était en voie d'obtenir des résultats durables.

Mais pendant que Julianus combattait les Daces, Domitien avait déclaré la guerre aux Suèves et aux Iazyges, auxquels il reprochait de ne pas lui avoir envoyé de troupes contre les Daces; il fit mettre à mort les messagers que ces tribus lui avaient adressés pour se disculper2. Là aussi les armes romaines subirent un échec. Les Marcomans remportèrent une victoire sur l'empereur lui-même; une légion tout entière fut cernée et taillée en pièces par les lazyges. Effrayé de cette défaite, Domitien conclut précipitamment la paix avec les Daces, malgré les avantages que Julianus avait remportés sur eux; ce qui ne l'empêcha pas de décerner la couronne au représentant de Décébale à Rome, Diegis, comme s'il avait été un vassal des Romains, et de monter au Capitole sur un char de triomphe, lui qui, en réalité, avait subi plutôt une capitulation. Lorsque l'armée romaine était entrée en Dacie, Décébale avait dédaigneusement promis de renvoyer sain et sauf dans son pays tout soldat pour lequel on lui paierait un tribut annuel de deux as; il en fut presque ainsi; pendant la paix, le pillage de la Mésie fut racheté moyennant un tribut annuel.

1. La chronologie de la guerre de Dacie est très incertaine. L'inscription de Carthage (Corp. Insc. Lat., VIII, 1082) relative à un soldat décoré trois fois par Domitien, dans la guerre de Dacie, dans la guerre de Germanie, puis de nouveau dans la guerre de Dacie, nous apprend que cette lutte avait commencé avant la guerre des Chatti (83). D'après Eusèbe, le début de la lutte, ou plutôt la première grande bataille est de l'année d'Abraham, 2101 ou 2102 = 85 ap. J.-C. (plus exactetement 1. Oct. 84 30 sept. 85) ou 86; le triomphe de l'empereur de l'année 2106 = 90; il est vrai que tous ces chiffres ne sont pas d'une certitude parfaite. Le triomphe pourrait être placé avec quelque probabilité en l'an 89 (Henzen, Acta Arval., p. 116).

2. Le fragment de Dion, LXVII, 7, 1 (Ed. Dindorf) se trouve, dans la suite des Excerpta Ursini, avant le fragment LXVII, 5, 1, 2, 3; pour la chronologie, il se place avant les négociations avec les Lugiens. Cf. Hermes, III, p. 115.

98-117

Guerre de Trajan contre les Daces

Cet état de choses ne pouvait pas durer. Domitien était sans doute un bon administrateur, mais il ne comprenait pas les exigences de l'honneur militaire; après lui, et à la suite du court règne de Nerva, l'empereur Trajan, qui était soldat avant tout, non seulement déchira le traité conclu, mais encore prit ses mesures pour que pareille chose ne se renouvelât pas. La guerre contre les Suèves et les Sarmates, qui durait encore à la mort de Domitien (96), fut, semble-t-il, heureusement terminée sous Nerva en l'an 97. Le nouvel empereur, avant même de faire son entrée dans la capitale de l'empire, se transporta du Rhin sur le Danube, où il passa l'hiver de 98/99, non pour y attaquer immédiatement les Daces, mais pour y préparer la guerre; c'est à cette époque qu'il faut placer la construction de la voie qui suivait la rive droite du Danube dans la région d'Orsowa, construction terminée en l'an 100 et qui se rattachait au système de routes de la Haute-Germanie.

Ce fut au printemps de l'an 101 qu'il partit pour la guerre contre les Daces, dans laquelle il commanda lui-même les troupes, comme dans toutes ses campagnes. Il franchit le Danube au-dessous de Viminacium, et marcha contre Sarmizegethusa, la capitale du royaume située non loin du fleuve. Décébale et ses alliés - les Bures et d'autres tribus du Nord prirent part à cette guerre - opposèrent une résistance énergique, et les Romains ne s'ouvrirent un chemin qu'après plusieurs combats rudes et sanglants; le nombre des blessés fut si considérable que l'empereur permit aux médecins de disposer de sa propre garde-robe. Mais la victoire fut décisive. Les forteresses tombèrent les unes après les autres; les Romains s'emparèrent de la soeur du roi, des prisonniers faits pendant la guerre précédente, des aigles enlevées à l'armée de Domitien; le roi, cerné par Trajan lui-même et par le brave Lusius Quietus, n'eut plus qu'à faire une complète soumission (an 102). Trajan exigea qu'il renonçât à la puissance souveraine et que le royaume dace fût placé sous le patronage des Romains. Les transfuges, les armes, les machines de guerre, les ouvriers envoyés de Rome pour les construire, durent être livrés, et le roi se prosterna en personne devant le vainqueur. Il renonça au droit de faire la paix et la guerre, et promit le service militaire; les forteresses furent rasées ou livrées aux Romains qui y mirent des garnisons, surtout dans la capitale. Le grand pont de pierre, que Trajan fit jeter sur le Danube, près de Drobetae (en face de Turnu Severinului), établissait les communications, même dans la plus mauvaise saison, et permettait aux garnisons de la Dacie de trouver un soutien dans les légions romaines de la Haute-Mésie.

Mais la nation et surtout le roi des Daces ne purent pas se plier sous le joug étranger, comme l'avaient fait les rois de Cappadoce et de Mauretanie; ou plutôt ils n'avaient accepté cette domination, que dans l'espoir de s'y soustraire à la première occasion. Ils le prouvèrent bientôt. Une partie des armes que l'on devait livrer fut gardée; les châteaux ne furent pas rendus, comme on l'avait décidé; les transfuges romains trouvèrent encore asile chez les Daces; des parcelles de territoire furent enlevées aux Iazyges brouillés avec eux; peut-être seulement ne supporta-t-on pas qu'ils violassent la frontière; des relations suivies et sérieuses furent entretenues avec des nations lointaines encore libres. Trajan dut se convaincre qu'il n'avait accompli que la moitié de sa tâche; aussi, avec son esprit décidé, sans entamer de nouvelles négociations, il déclara la guerre une seconde fois au roi des Daces, trois ans après la conclusion de la paix (105). Décébale aurait bien voulu éviter la lutte; mais quand l'empereur exigea qu'il se rendit à discrétion, il comprit clairement ce qu'on voulait. Il ne restait plus aux Daces qu'à se défendre avec désespoir; mais tous n'étaient pas disposés à le faire: beaucoup d'entre eux se soumirent sans résistance. Les peuples voisins, à qui les Daces demandèrent de partager la lutte et de repousser le danger qui menaçait aussi leur liberté et leur nationalité, ne répondirent pas à cet appel. Décébale et les partisans qui lui étaient restés fidèles durent combattre seuls. Ils tentèrent d'envoyer des transfuges pour égarer l'empereur qui commandait ses troupes lui-même; ils essayèrent d'obtenir des conditions supportables en offrant de rendre un officier supérieur fait prisonnier; tout fut inutile. Trajan fit une nouvelle entrée triomphale dans la capitale ennemie, et Décébale, qui avait lutté contre la fortune jusqu'au dernier moment, se donna la mort quand il vit tout perdu (107).

Cette fois Trajan voulut en finir; la guerre avait mis en jeu non plus seulement la liberté du peuple, mais son existence même. Les indigènes furent chassés de la meilleure partie du pays et remplacés par de nouveaux habitants venus des montagnes de Dalmatie, populations sans nationalité, qui furent envoyées en Dacie pour exploiter les mines, tandis qu'antérieurement c'était d'Asie Mineure, à ce qu'il semble, que se tiraient ces ouvriers. En maints endroits pourtant les anciens occupants restèrent et gardèrent même leur langue nationale1.

Ces Daces et les petits groupes qui habitaient hors des frontières inquiétèrent sérieusement les Romains dans la suite, par exemple sous Commode et Maximin: mais ils étaient isolés et ils finirent par disparaître. Les dangers, que le puissant peuple des Thraces avait plusieurs fois fait courir à la domination romaine, ne pouvaient pas se reproduire: Trajan avait atteint son but. La Rome de Trajan n'était plus la Rome du temps d'Hannibal; mais il était encore très dangereux d'avoir vaincu les Romains.

La magnifique colonne qui, six ans plus tard, fut élevée par le sénat en l'honneur de l'empereur sur le nouveau Forum de Trajan, qu'elle orne encore aujourd'hui, nous prouve, plus que tout autre témoignage, combien est pauvre la tradition historique de l'époque impériale. Haute environ de cents pieds romains, elle est couverte de tableaux isolés : on en compte cent vingt-quatre. C'est une collection d'images ciselées représentant la guerre des Daces pour lesquels le texte nous fait presque entièrement défaut. Nous y voyons les tours d'observation des Romains avec leur toit pointu, leur cour palissadée, leurs galeries supérieures, leurs signaux de feu; voici une ville, auprès du Danube; la divinité du fleuve regarde les guerriers romains, au moment où ils passent avec leurs enseignes sur le pont de bateaux; ici c'est l'empereur dans son conseil de guerre, ou sacrifiant une victime sur l'autel devant les retranchements du camp. On raconte que les Bures alliés aux Daces, pour dissuader Trajan de la guerre, lui envoyèrent un proverbe écrit en latin sur un gros champignon; on croit reconnaître sur un des bas-reliefs de la colonne ce champignon chargé sur une bête de somme, tandis qu'un barbare gisant à terre avec sa massue le montre du doigt à l'empereur qui s'approche. Nous voyons aussi les soldats établir un camp, couper des arbres, chercher de l'eau, construire un pont. Les premiers prisonniers daces, aisément reconnaissables à leurs blouses aux longues manches et à leurs larges pantalons, sont conduits devant l'empereur, les mains liées derrière le dos, par des soldats qui ont saisi leurs grandes mèches de cheveux. Nous avons sous les yeux les combats, les lanciers, les frondeurs, les soldats armés de faux, les archers à pied, les lourds cuirassiers à cheval qui portent aussi des arcs, les enseignes des Daces ornées d'un dragon, les officiers ennemis avec le bonnet rond, insigne de leur grade, la forêt de pins où les Daces transportent leurs blessés, les têtes coupées des barbares qui sont placées aux pieds de l'empereur. Nous apercevons un village dace, situé au milieu d'un lac, avec ses huttes rondes au toit pointu, où voltigent des brandons: des femmes et des enfants demandent grâce à l'empereur. Les blessés sont soignés et pansés, les décorations distribuées aux officiers et aux soldats. Plus loin c'est le combat qui recommence: les retranchements ennemis, en bois ou en pierre, sont attaqués; les armes des assiègeants pleuvent, les échelles sont apportées, et la colonne des assaillants s'élance à l'abri de la tortue. Enfin voici le roi prosterné avec sa suite aux pieds de Trajan; les enseignes daces sont au pouvoir des Romains, les troupes poussent des cris de joie et saluent Trajan Imperator: devant les armes entassées des ennemis se tient la victoire, qui inscrit le triomphe.

Suivent les descriptions de la seconde guerre, semblables en général à celles de la première série. Il faut surtout remarquer un grand tableau, où l'on voit les princes des Daces, après que le château royal s'est écroulé dans les flammes, assis autour d'un chaudron et vidant l'un après l'autre une coupe de poison; puis un autre où la tête du vaillant roi des Daces est portée à l'empereur sur un plateau; enfin sur un dernier bas-relief apparaît la longue file des vaincus, quittant leur patrie avec leurs femmes, leurs enfants et leurs troupeaux. Trajan avait écrit lui-même l'histoire de cette guerre, comme Frédéric le Grand écrivit celle de la Guerre de Sept ans, et comme ont fait beaucoup d'autres après lui; tout cela est perdu pour nous. Personne ne s'aviserait de reconstituer l'histoire de la Guerre de Sept ans d'après les tableaux de Menzel2; de même nous ne pouvons connaître, de la guerre des Daces, que des détails à moitié intelligibles, et il nous reste seulement le sentiment douloureux d'une grande catastrophe historique, pleine de péripéties, obscure pour toujours et même disparue dans le souvenir des hommes.

1. Arrien, Tact., 44, parlant des changements introduits par Hadrien dans la cavalerie, dit qu'il laissa aux détachements isolés leurs cris de guerre.

2. (Peintre et lithographe allemand de notre siècle. Un certain nombre de ses tableaux représentent des épisodes de la vie de Frédéric II; il a aussi illustré l'Histoire de Frédéric le Grand de Kugler).

98-117

Organisation militaire sur le Danube après Trajan

La défense des frontières dans le bassin du Danube ne fut pas modifiée comme on pouvait s'y attendre après la transformation de la Dacie en province romaine et la ligne des forts ne subit pas de changements essentiels; la nouvelle province fut considérée dans son ensemble comme une position excentrique, qui n'était rattachée directement à l'empire romain que sur le Danube au Sud, et qui, par les trois autres côtés, pénétrait dans la région barbare. La plaine de la Theiss qui s'étend entre la Pannonie et la Dacie fut laissée aux lazyges; on a trouvé des restes d'anciens retranchements qui partaient du Danube, franchissaient la Theiss, aboutissaient aux montagnes de la Dacie, et bornaient au Nord le pays des Iazyges: mais on ne sait rien de certain sur l'époque ni sur les constructeurs de ces retranchements. La Bessarabie est aussi traversée par une double ligne de fortifications, qui court du Prut au Dniester pour se terminer à Tyra, et qui semble d'origine romaine, si nous en croyons les renseignements insuffisants qui nous sont parvenus sur cette question1. S'il en est ainsi, la Moldavie, la moitié méridionale de la Bessarabie, et la Valachie tout entière ont été annexées à l'empire romain. Mais cette annexion n'a pu être que nominale; la domination romaine ne s'est établie, en réalité, que difficilement dans tous ces pays. Tout au moins on n'a découvert aucun vestige certain de colonisation romaine dans la Valachie orientale, dans la Moldavie ou dans la Bessarabie. En tout cas, le Danube resta dans cette contrée, plus encore que le Rhin en Germanie, la limite de la civilisation romaine et le principal soutien de la défense des frontières. Les positions furent considérablement renforcées sur le fleuve.

Ce fut un bonheur pour Rome que le flot des peuples s'arrêtât dans la région du Rhin, tandis qu'il montait sur le Danube, et qu'on pût transporter ailleurs les troupes devenues inutiles en Germanie. Sous Vespasien il n'y avait probablement que six légions dans les pays danubiens; leur nombre fut porté à dix par Domitien et Trajan; la conséquence en fut que les deux grands commandements de Mésie et de Pannonie furent divisés, le premier sous Domitien, le second sous Trajan, en sorte qu'avec celui de Dacie, nouvellement créé, les commandements du bas Danube se trouvèrent au nombre de cinq. Au début il semble que l'on ait laissé en dehors de l'empire le coude formé par le fleuve au-dessous de Durostorum (Silistrie), la moderne Dobrudscha, et qu'à partir de l'endroit appelé aujourd'hui Rassowa, où le Danube s'approche à sept milles allemands (52 kilom.) de la mer, pour se tourner ensuite vers le Nord presque à angle droit, la ligne du fleuve fût remplacée par une route fortifiée, comme celles de la Bretagne, qui atteignait la côte près de Tomis2. Ce coude fut pourtant rattaché, au moins depuis Hadrien, au système de défense des frontières romaines; car on trouve désormais dans la Basse-Mésie, qui vraisemblablement ne possédait pas avant Trajan de garnison permanente considérable, les trois camps de légions de Novae (près de Sistova), de Durostorum (Silistrie) et de Troesmis (Iglitza, près de Galatz); ce dernier est situé en avant de ce coude du fleuve. On renforça les défenses contre les Iazyges, en ajoutant aux camps de Singidunum et de Viminacium dans la Haute-Mésie, celui d'Acumincum placé dans la Basse-Pannonie, au confluent de la Theiss et du Danube. Au contraire la Dacie ne fut alors occupée que faiblement. L'ancienne capitale, Sarmizegethusa, transformée en colonie par Trajan, n'était pas très éloignée des principaux passages qui conduisaient au-delà du fleuve, dans la Haute-Mésie: c'est là, ainsi que sur le cours moyen du Marisus, et, de l'autre côté de cette rivière, dans le pays des mines d'or, que les Romains s'étaient établis avec profit: c'est aussi dans cette région, près d'Apulum (Karlsburg) que fut fondé, tout au moins peu de temps après, le quartier-général de la seule légion qui, depuis Trajan, tìnt garnison en Dacie. Plus au Nord les Romains s'emparèrent immédiatement de Potaïssa (Torda) et de Napoca (Klausenburg); mais les grands centres militaires de Pannonie et de Dacie ne furent transportés que peu à peu vers le Nord. La légion de basse Pannonie quitta Acumincum pour Aquincum, aujourd'hui Ofen, position militaire des plus importantes; cet événement ne fut pas postérieur à Hadrien, et peut-être eut lieu sous son règne. C'est aussi à la même époque qu'une des légions de Haute-Pannonie vint occuper Brigetio (en face de Komorn). Sous Commode toute colonisation fut interdite au Nord de la Dacie sur un espace large d'un mille allemand; ce fait concorde avec l'organisation de la frontière, après la guerre des Marcomans dont nous parlerons plus loin. Alors aussi sans doute ont été construites les lignes fortifiées qui protégeaient les limites de l'empire, comme en Haute-Germanie. Sous le règne de Sévère, une des légions affectées jusqu'alors à la Mésie-Inférieure fut transportée sur la frontière septentrionale de la Dacie, dans les environs de Potaissa (Thorda). Mais, même après tous ces changements la Dacie resta une position avancée couverte de montagnes et de retranchements, sur la rive gauche du Danube, à propos de laquelle on pouvait se demander si elle était utile ou nuisible à la défense générale du territoire romain. En réalité Hadrien a pensé à abandonner ce pays; il en considérait l'annexion comme une faute; mais cette annexion une fois accomplie, on resta dans la Dacie, sinon à cause de ses riches mines d'or, du moins parce que la civilisation romaine se développait rapidement dans le bassin du Marisus. Mais il différa la construction d'un pont de pierre sur le Danube; il craignait qu'il ne fût beaucoup plus utile aux ennemis que nécessaire à la garnison de Dacie. Les empereurs postérieurs n'ont pas éprouvé ces inquiétudes; mais la situation de la Dacie est toujours restée excentrique par rapport à la défense des autres frontières.

Les soixante années qui suivirent la guerre faite par Trajan aux Daces furent pour les pays du Danube une période de tranquillité et de développement pacifique. Assurément le calme ne fut jamais parfait aux bouches du Danube, et plus tard l'on prit l'habitude dangereuse d'acheter la paix aux peuplades turbulentes voisines de l'empire, moyennant certaines gratifications annuelles, comme on l'avait déjà fait pour Décébale3; néanmoins les vestiges antiques témoignent partout, même à cette époque, de la prospérité des villes et beaucoup de communes pannoniennes nomment Hadrien ou Antonin leur fondateur. Mais ce calme fut suivi d'une tempête, comme l'empire romain n'en avait pas encore subi, et qui l'ébranla tout entier, quoique ce fût seulement une guerre de frontières, parce qu'elle s'étendit sur plusieurs provinces à la fois et qu'elle dura treize ans.

1. Les Romains ont peut-être aussi construit les retranchements hauts de trois mètres, épais de deux mètres, bordés d'un large fossé extérieur, portant les restes d'un grand nombre de châteaux-forts qui courent en deux lignes parallèles, d'abord sur une longueur de 150 kilomètres, depuis la rive gauche du Prut par Taback et Tatarbunar jusqu'à l'embouchure du Dniester entre Akerman et la mer Noire, puis sur une longueur de 100 kilomètres depuis Leowa sur le Prut jusqu'au Dniester au-dessous de Bendery (Petermann, Geograph. Mittheilungen, 1857, p. 129); mais jusqu'à présent on n'a pas à ce sujet de certitude absolue.

2. D'après les relevés faits par de Vincke (Monatsberichte uber die Verhandlungen des Gesellschaft für Erdkunde in Berlin, 1re année 1839/40, p. 179 sq; cf. les lettres de de Moltke sur la situation de la Turquie, datées du 2 nov. 1837); comme aussi d'après les notes et les plans du docteur C. Schuchhardt qui m'ont été communiquées, il y eut dans cette région trois retranchements. Le plus méridional, probablement le plus ancien, est un simple mur de terre, bordé vers le Sud par un fossé (disposition bizarre); on peut douter qu'il soit d'origine romaine. Les deux autres lignes se composaient d'un mur de terre haut de trois mètres, encore aujourd'hui debout en maints endroits, et d'un mur moins élevé bâti en pierres; elles couraient tantôt l'une près de l'autre, tantôt éloignées d'une lieue environ. On pourrait les considérer comme les deux défenses d'une ligne fortifiée, quoique le retranchement septentrional soit à l'Est le mur de terre, au Sud le mur de pierre, et que les deux lignes se croisent dans l'intervalle. un moment donné, le mur de terre, alors le plus méridional, forme le retranchement postérieur d'un château-fort situé derrière le mur de pierre. Le mur de terre est couvert du côté du Nord par un fossé profond, du côté du Sud par un fossé large: chaque fossé est protégé par une levée de terre. Le mur de pierre est également couvert par un fossé vers le Nord. En arrière du mur de terre, et le plus souvent adossés à lui se trouvent des châteaux-forts, distants les uns des autres de 750 mètres; d'autres sont irrégulièrement espacés derrière le mur de pierre. Toutes ces lignes restent en arrière des lacs de Karasu, qui sont pour elles une protection naturelle; depuis l'endroit où ces lacs finissent jusqu'à la mer, elles suivent les variations du terrain. La ville de Tomis est situé en dehors et au Nord des retranchements: ses remparts sont reliés par un mur spécial aux lignes de fortification.

3. Vita Hadriani, 6: cum rege Roxolanorum qui de imminutis stipendiis querebatur cognito negotio pacem composuit.

166-180

Guerre des Marcomans

La guerre dite guerre des Marcomans ne fut pas provoquée par une personnalité unique comme Hannibal et Décébale. Ce sont encore moins les empiètements des Romains qui l'ont fait naître; l'empereur Antonin ne lésait aucun de ses voisins, ni les puissants ni les faibles, et il conservait la paix plus peut-être qu'il n'était raisonnable. L'empire de Marobod et de Vannius, sans doute à la suite du partage entre Vangio et Sido, s'était divisé en royaume des Marcomans (Bohême moderne) et royaume des Quades (Moravie et Haute-Hongrie). Il ne semble pas que des conflits aient éclaté avec les Romains; la vassalité des princes Quades fut confirmée et formellement reconnue sous le règne d'Antonin. Des mouvements de peuples, qui s'accomplirent en dehors de l'horizon romain, furent la cause directe de cette grande guerre.

Peu de temps après la mort d'Antonin (+ 161), des bandes de Germains, surtout de Langobards venus des bords de l'Elbe, mais aussi de Marcomans et d'autres peuplades, font leur apparition en Pannonie, et veulent, semble-t-il, chercher de nouvelles demeures sur la rive droite du Danube. Pressés par les troupes romaines envoyées contre eux, ils députèrent le prince des Marcomans, Ballomarius, et avec lui un représentant des dix tribus réunies, pour demander de nouveau des concessions de terres. Mais le gouverneur ne leur fit aucune réponse et les obligea à retourner au Nord du fleuve. Ce fut le commencement de la grande guerre du Danube. De même le gouverneur de Haute-Germanie, Gaïus Aufidius Victorinus, gendre du fameux littérateur Fronton, eut, dès l'année 162, à repousser une invasion des Chatti qui peut avoir été provoquée, elle aussi, par la pression des peuplades de l'Elbe. Si l'on avait agi énergiquement, on aurait pu prévenir un grand malheur. Mais la guerre d'Arménie était déjà commencée et les Parthes devaient bientôt s'en mêler; quand même on n'aurait pas dégarni la frontière menacée pour envoyer les soldats en Orient, ce qui n'est établi par aucune preuve1, les troupes n'en auraient pas moins manqué pour mener avec énergie cette seconde lutte.

La lenteur du gouvernement coûta cher. Tandis que l'on célébrait à Rome le triomphe remporté sur les rois de l'Orient, dans la région du Danube, les Chatti, les Marcomans, les Quades, les Iazyges faisaient irruption tous à la fois sur le territoire romain. La Rétie, le Norique, les deux Pannonies et la Dacie furent inondées en un instant; nous pouvons saisir encore les traces de cette invasion dans le district minier de la Dacie. Ce qui prouve combien les assaillants firent de ravages dans cette contrée, qui depuis longtemps n'avait pas vu d'ennemis, c'est que, au bout de plusieurs années, les Quades rendirent d'abord 13000, puis 50000 prisonniers romains, les Iazyges 100000. Bientôt même, ils ne s'en tinrent pas au pillage des provinces. Il arriva, ce qui n'était pas advenu depuis trois siècles et ce que l'on commençait à croire impossible: les Barbares franchirent le rempart des Alpes et pénétrèrent dans l'Italie elle-même; de la Rétie ils vinrent détruire Opitergium (Oderzo) et les bandes descendues des Alpes Juliennes fondirent sur Aquilée. Plusieurs armées romaines isolées durent alors subir des désastres; tout ce que nous savons, c'est que Victorinus, un des commandants de la garde prétorienne, périt devant les ennemis et que les rangs de l'armée romaine furent cruellement éclaircis.

Cette attaque si grave mit l'Etat dans une situation périlleuse. Sans doute la guerre était finie en Orient; mais à sa suite une épidémie s'était répandue en Italie et dans tout l'Occident; elle dura plus longtemps que la guerre elle-même et emporta beaucoup plus d'hommes. Lorsqu'on eut réuni les troupes, comme cela était nécessaire, la peste redoubla d'intensité. La disette accompagne toujours l'épidémie; avec elle apparurent la stérilité, la famine et de cruelles complications financières: les impôts ne rentraient pas, et l'empereur se vit obligé, au cours de la guerre, de vendre aux enchères publiques la bijouterie de son palais.

Il n'y avait pas de chefs à la hauteur des circonstances. Ce n'était pas un fonctionnaire, mais l'empereur lui-même qui seul pouvait, dans la situation où se trouvait Rome, se charger d'une tâche politique et militaire aussi lourde et aussi complexe. Marc-Aurèle, qui avait vu avec justesse et précision tout ce qui lui manquait, s'était associé son plus jeune frère adoptif Lucius Verus, en lui donnant une autorité égale à la sienne; il supposait, dans sa bienveillance, que ce jeune homme, ardent soldat et chasseur habile, pourrait devenir un général capable. Mais le respectable empereur n'avait pas le regard perçant qu'il faut pour connaître les hommes : son choix fut aussi malheureux qu'il pouvait l'être. La guerre des Parthes, qui venait de finir, avait prouvé que le général en chef nominal n'était qu'un personnage grossier et un officier incapable. L'association de Verus à l'empire fut un malheur de plus ajouté à tous les autres; il est vrai qu'elle cessa bientôt, puisque ce prince mourut peu de temps après l'explosion de la guerre des Marcomans (169). Marc-Aurèle que son esprit portait vers la spéculation plutôt que vers la vie pratique, qui n'était pas un soldat, ni même un homme éminent, prit en personne et seul la direction des opérations nécessaires. Il a pu commettre dans le détail beaucoup de fautes, et peut-être doit-on lui imputer la longue durée de la guerre; mais l'unité du commandement suprême, la perception claire du but des opérations, la conduite suivie dans l'action politique, avant tout l'honnêteté et la fermeté de cet homme qui exerçait sa charge difficile avec abnégation et dévouement, ont certainement contribué à repousser cet assaut dangereux. Le mérite est d'autant plus grand que le succès doit être attribué au caractère plus qu'au talent.

Ce qui prouve à quoi l'on s'attendait, c'est que le gouvernement impérial, bien qu'il manquât d'hommes et d'argent, fit réparer par ses soldats et à ses frais, pendant la première année de la guerre, les murs de Salonae, capitale de la Dalmatie, et de Philippopolis, capitale de la Thrace; assurément ce n'étaient pas là des préparatifs isolés. On devait s'attendre à voir les hommes du Nord se précipiter sur les grandes villes de l'empire: on était déjà saisi d'effroi à la pensée de l'approche des Goths, et s'ils furent alors détournés, ce fut peut-être uniquement parce que le gouvernement les vit venir. Le commandement direct des opérations militaires, la régularisation des rapports avec les peuples limitrophes, nécessitée par l'état de l'empire à cette époque, les réformes dans l'organisation existante ne devaient être ni abandonnées ni confiées à un frère sans énergie ou à des chefs isolés.

En fait la situation fut modifiée, dès que les deux empereurs se furent rendus à Aquilée, pour gagner de là avec leur armée le théâtre de la guerre. Les Germains et les Sarmates, divisés et sans chef commun, ne se sentirent pas de force à lutter. Les bandes qui avaient franchi les frontières reculèrent partout; les Quades envoyèrent leur soumission aux gouverneurs impériaux, et sur plus d'un point les promoteurs de l'insurrection dirigée contre Rome payèrent la révolte de leur vie. Lucius pensa que la guerre avait fait assez de victimes et conseilla de retourner dans la capitale. Mais les Marcomans persistèrent dans leur résistance opiniâtre; les malheurs, qui avaient fondu sur Rome, le nombre considérable des prisonniers emmenés par les Barbares, les succès obtenus par eux exigeaient impérieusement une action plus énergique et demandaient qu'on prît l'offensive.

Le gendre de Marc-Aurèle, Tiberius Claudius Pompeianus, fut chargé d'un commandement extraordinaire en Rétie et en Norique; son habile lieutenant, le futur empereur Publius Helvius Pertinax, nettoya sans difficulté le territoire romain avec la première légion appelée de Pannonie. Malgré le mauvais état des finances, deux nouvelles légions furent formées, surtout avec des contingents illyriens, où entrèrent, il est vrai, maints brigands, qui devenaient en cette circonstance les défenseurs de leur pays, et, comme nous l'avons déjà dit, les troupes jusqu'alors peu nombreuses, qui gardaient les frontières de la Rétie et du Norique, furent renforcées par la création des nouveaux camps de légions de Ratisbonne et d'Enns. Les empereurs se rendirent eux-mêmes dans les camps de la Haute-Pannomie. Avant tout, on résolut de circonscrire le foyer de la guerre. Les Barbares, venus du Nord, qui offraient leurs services, ne furent pas repoussés; ils combattirent à la solde des Romains, tant qu'ils restèrent fidèles à leur parole, ce qui ne dura pas longtemps, et qu'ils ne firent pas cause commune avec les ennemis. Les Quades demandaient la paix et le maintien sur le trône de leur nouveau roi Furtius; on exauça leurs voeux; les seules conditions qu'on leur imposa furent de livrer les transfuges et de rendre les prisonniers. On réussit dans une certaine mesure à séparer les deux principaux adversaires, les Marcomans et les lazyges, unis à eux de longue date. Pendant les années qui suivirent, on livra à ces deux peuples de rudes batailles, non sans éprouver quelques défaites. Mais nous ne savons de toute cette guerre que des détails isolés, dont il est impossible de former un ensemble certain. Marcus Claudius Fronto, auquel on avait confié les deux commandements de Haute-Mésie et de Dacie extraordinairement réunis, périt, vers l'an 171, dans un combat contre les Germains et les Iazyges. De même le commandant de la garde prétorienne, Marcus Macrinius Vindex, tomba devant l'ennemi. Eux et d'autres officiers supérieurs reçurent, à cette époque même, la récompense de leur bravoure, à Rome, au pied de la colonne Trajane, parce qu'ils étaient morts en défendant leur patrie. Parmi les peuplades barbares, qui s'étaient déclarées pour Rome, plusieurs firent de nouveau défection, entre autres les Cotini et surtout les Quades, qui avaient donné asile aux Marcomans en déroute et chassé leur roi vassal Furtius; aussitôt l'empereur Marc-Aurèle mit à prix pour mille pièces d'or la tête de son successeur Ariogaesus. C'est seulement dans la sixième année de la guerre (172) que les Marcomans semblent avoir été complètement soumis, et que Marc-Aurèle prit le surnom triomphal bien mérité de Germanicus. On écrasa ensuite les Quades et enfin, en l'année 175, les Izayges; l'empereur reçut alors le nom plus général de vainqueur des Sarmates.

Les conditions, que l'on imposa aux peuplades vaincues, prouvent que Marc-Aurèle voulait, non pas les punir, mais les soumettre. Les Marcomans et les Jazyges, probablement aussi les Quades, durent se tenir éloignés du fleuve qui formait la frontière, à une distance de deux milles allemands (15 kilom. environ); puis, quand on eut adouci les clauses, d'un mille seulement. Dans les places fortes situées sur la rive droite du Danube, on mit des garnisons romaines; celles que l'on établit chez les Marcomans et les Quades ne comprenaient pas à elles seules moins de deux mille hommes. Toutes les tribus assujetties durent fournir un contingent à l'armée romaine, les Iazyges par exemple huit mille cavaliers. Si l'empereur n'avait pas été rappelé par l'insurrection de Syrie, il aurait complètement chassé ces Iazyges de leur territoire, comme avait fait Trajan pour les Daces.

Les événements postérieurs prouvent que Marc-Aurèle songeait à traiter de la même façon les Transdanubiens qui avaient trahi la cause romaine. A peine le soulèvement de Syrie fut-il réprimé, que l'empereur retourna sur le Danube et qu'en l'an 178, il commença, tout comme Trajan, la seconde lutte décisive. Nous ne connaissons pas les motifs de cette déclaration de guerre; ce que voulait sans doute Marc-Aurèle, c'était créer deux nouvelles provinces, la Marcomanie et la Sarmatie. Les Iazyges, qui se soumirent docilement aux volontés de l'empereur, furent en grande partie délivrés des lourdes charges qui pesaient sur eux: on leur permit de traverser la Dacie, sous une surveillance spéciale, pour entretenir des relations avec la peuplade des Roxolans, leurs parents, qui habitaient à l'Est de la Dacie; il est probable qu'on ne leur accorda cette faveur, que parce qu'ils étaient déjà considérés comme des sujets romains. Les Marcomans furent presque entièrement détruits par l'épée et par la famine. Les Quades désespérés voulaient émigrer vers le Nord et se réfugier chez les Semnones, mais on ne le leur permit pas; ils durent labourer les champs, pour approvisionner les garnisons romaines. Après une guerre presque ininterrompue de quatorze années, l'empereur, assaillant malgré lui, atteignit son but, et les Romains, pour la seconde fois, furent sur le point de conquérir l'Elbe supérieure; il ne leur manqua en fait que de déclarer leur intention de garder ce que l'on avait acquis. Ce fut alors que Marc-Aurèle mourut, le 17 mars 180, âgé de moins de soixante ans, dans le camp de Vindobona.

1. L'armée de Mésie fournit des soldats pour la guerre d'Arménie (Hirschfeld, Arch. epigr. Mitth., VI, 41); mais là, la frontière du Danube n'était pas encore menacée.

180

Résultats de la guerre des Marcomans

On doit reconnaître que l'empereur non-seulement montra de la fermeté et de la suite dans les idées, mais encore fit tout ce que réclamait une politique sensée. La conquête de la Dacie par Trajan était un avantage douteux, bien que dans la guerre des Marcomans, la possession de ce pays par les Romains ait non-seulement enlevé à leurs adversaires un élément redoutable, mais encore empêché l'essaim de peuplades, fixé sur le Bas-Danube, Bastarnes, Roxolans et autres, d'intervenir dans la lutte. Mais lorsque l'attaque formidable des Transdanubiens établis à l'Ouest de la Dacie, eut rendu leur assujettissement nécessaire, on ne pouvait obtenir définitivement ce résultat qu'en portant la ligne de défense au-delà de la Bohème, de la Moravie et de la vallée de la Theiss, quand même on n'aurait créé dans cette région que des postes avancés, comme en Dacie, en conservant le Danube pour frontière stratégique..

180-192

Traité de paix de Commode

Le successeur de Marc-Aurèle, l'empereur Commode, se trouvait au camp de Vindobona lorsque son père mourut; et il prit immédiatement possession du pouvoir suprême, qu'il partageait nominalement avec lui depuis plusieurs années déjà. Ce souverain de dix-neuf ans ne laissa que peu de temps la direction de la guerre aux hommes de confiance de son père, à son beau-frère Pompeianus, et à ceux qui avaient porté avec Marc-Aurèle tout le poids des dernières luttes. Commode était, en toute chose, l'opposé de son prédécesseur: ce n'était pas un savant, mais un bretteur, aussi lâche et aussi faible de caractère que son père était résolu et conséquent avec lui-même, aussi paresseux, aussi oublieux de ses devoirs que Marc-Aurèle était actif et consciencieux. Non-seulement il renonça à annexer les pays conquis; mais encore il accorda de lui-même aux Marcomans des conditions inespérées. Bien entendu, les relations furent régularisées sur les limites de l'empire et soumises au contrôle des Romains; les Marcomans durent s'engager à ne pas attaquer leurs voisins, alliés de Rome; mais on retira les garnisons de leurs pays, et l'on continua seulement à leur défendre de s'établir le long de la frontière. Sans doute on stipula formellement qu'ils paieraient des impôts et qu'ils seraient soumis au recrutement; mais les impôts ne furent bientôt plus levés, et le recrutement ne fut jamais sérieusement établi. Le même traité fut conclu avec les Quades et probablement aussi avec les autres tribus transdanubiennes. C'est ainsi que l'on abandonna les conquêtes, et qu'on rendit inutile une guerre de plusieurs années; si l'on ne voulait plus étendre la domination romaine, il y avait déjà longtemps qu'on aurait pu établir un pareil ordre de choses. Néanmoins la guerre des Marcomans avait fondé solidement pour l'avenir dans toutes ces régions la suprématie romaine, bien que Rome eût renoncé au prix de sa victoire. Le choc, qui renversa l'empire universel de Rome, ne vint pas des tribus, qui avaient pris part à cette guerre.

192

Le colonat

Cette guerre eut une autre conséquence durable, en amenant l'immigration des Transdanubiens dans l'empire romain. De tout temps des colonisations de ce genre s'étaient produites. Les Sicambres, transportés en Gaule sous Auguste et les Daces, envoyés en Thrace, n'étaient pas autre chose que de nouveaux sujets ou groupes de sujets ajoutés à ceux qui existaient déjà; il en fut de même pour les trois mille Naristes, auxquels Marc-Aurèle permit de quitter leur patrie située à l'Est de la Bohême, pour en chercher une nouvelle sur le territoire romain, tandis qu'il refusait la même autorisation aux Astingi d'ailleurs inconnus, qui habitaient sur la frontière septentrionale de la Dacie. Quant aux Germains qu'il établit, non seulement dans le bassin du Danube, mais même en Italie près de Ravenne, ce n'étaient ni des sujets libres, ni des esclaves à proprement parler: à cette époque apparut pour la première fois le servage romain, le colonat, dont l'introduction dans l'exploitation générale du sol de l'empire doit être exposée ailleurs qu'ici. Cette colonie de Ravenne ne dura pas; les Germains se révoltèrent; il fallut les déplacer encore, et le nouveau colonat resta d'abord limité aux provinces, surtout à la région danubienne.

193-235

Les envahisseurs du Nord

Une nouvelle période de paix succéda pendant près de soixante ans à la grande guerre qui venait de se livrer sur le Moyen-Danube: les bienfaits ne purent pas en être complétement détruits par l'anarchie intérieure qui croissait toujours. Sans doute plus d'un renseignement isolé nous indique que la frontière, surtout la frontière de Dacie, la plus exposée de toutes, fut quelquefois attaquée; mais le dur gouvernement militaire de Sévère se montra dans cette région à la hauteur de sa tâche. Tout au moins les Marcomans et les Quades paraissent absolument soumis même aux successeurs immédiats de cet empereur; si bien que le fils de Sévère put citer et faire décapiter devant lui un prince des Quades. Les combats livrés à cette époque sur le Bas-Danube furent aussi d'une importance secondaire. Ce fut probablement à la même date qu'il se produisit une poussée considérable des peuples du Nord-Est vers la mer Noire, et que les garnisons romaines de la frontière sur le Bas-Danube, se virent en présence d'adversaires nouveaux et plus dangereux. Dans cette région, Rome s'était jusque-là trouvée surtout en face de peuplades sarmates, parmi lesquelles la plus rapprochée de l'empire était celle des Roxolans; en fait de tribus germaniques il n'y avait dans ce pays que les Bastarnes qui l'occupaient depuis longtemps. Désormais les Roxolans disparaissent, absorbés peut-être par les Carpi, qui semblent leur être apparentés, et qui devinrent les voisins immédiats des Romains sur le Bas-Danube, dans les vallées du Seret et du Prut.

235-285

Les Goths

Auprès des Carpi se trouvait le peuple des Goths, également limitrophe de l'empire aux bouches du Danube. Cette tribu germanique, d'après un récit indigène qui nous a été conservé, émigra de Scandinavie, en franchissant la mer Baltique, arriva dans le bassin de la Vistule, puis de là sur les bords de la mer Noire. Les géographes romains, au deuxième siècle, sont unanimes à les placer sur la Vistule; l'histoire romaine, dès le premier tiers du troisième siècle, nous les montre établis sur le côté Nord-Ouest de la mer Noire. Depuis lors ils paraissent être en progrès continuels; sous l'empereur Probus les restes des Bastarnes, sous l'empereur Dioclétien les restes des Carpi, furent refoulés par eux sur la rive droite du Danube, tandis qu'une grande partie de ces deux tribus se mêlait sans aucun doute aux Goths et se fondait avec eux. Cette catastrophe ne peut être appelée guerre des Goths que dans le sens où les événements survenus sous Marc-Aurèle ont reçu le nom de guerre des Marcomans. Toutes les peuplades mises en mouvement par le courant d'émigration du Nord-Est vers la mer Noire prirent part à cette lutte, d'autant plus que les assaillants, qui, sur le continent, franchissaient le bas Danube et qui, sur mer, partaient de la côte septentrionale de la mer Noire, transformaient la guerre en un mélange confus de pirateries de terre et de mer. Ce n'est pas à tort que le savant athénien, qui combattit dans cette guerre et qui l'a racontée, l'appelle guerre des Scythes : il réunit sous ce nom, semblable au nom de Pélasges qui fait le désespoir des historiens, tous les ennemis de l'empire, Germains et non Germains. Nous allons résumer ici ce qu'il faut retenir de ces expéditions, autant que nous le permettra le désordre de la tradition, qui ne répond que trop au désordre de cette époque terrible.

235-285

Guerres des Goths

L'année 238, année de guerre civile où il y eut quatre empereurs, est désignée comme l'année où commença la lutte contre les Goths, nommés pour la première fois en cette circonstance1. Comme les monnaies de Tyra et d'Olbia disparaissent avec l'empereur Alexandre (+ 235), il est probable que ces établissements romains, situés en dehors de la frontière impériale, étaient devenus, depuis quelque temps déjà, la proie de ces nouveaux ennemis. En cette année 238 les Goths franchirent pour la première fois le Danube, et la plus septentrionale des villes de la côte en Mésie, Istros, fut d'abord leur victime. Gordien, monté sur le trône impérial au milieu des troubles de cette époque, est nommé vainqueur des Goths; ce qui est certain, c'est que le gouvernement romain tenta, sous son règne, s'il ne l'avait pas déjà fait auparavant, de repousser à prix d'argent les invasions ce peuple2. Naturellement les Carpi réclamèrent ce que l'empereur avait accordé aux Goths plus faibles qu'eux; lorsqu'on eut refusé de faire droit à leurs exigences, ils envahirent en 245 le territoire romain. L'empereur Philippe Gordien avait été déjà tué - les refoula; une action énergique soutenue par les forces réunies du vaste empire aurait certainement arrêté les Barbares. Mais dans cette période, si le meurtrier de l'empereur montait certainement sur le trône, il trouvait sûrement aussi, à son tour, un meurtrier qui lui succédait; ce fut précisément dans les pays du Danube menacés par l'ennemi que l'armée proclama, au lieu de l'empereur Philippe, d'abord Marinus Pacatianus, puis, après qu'on eut écarté celui-ci, Trajanus Decius, qui triompha de son adversaire en Italie et fut reconnu empereur. Habile et vaillant soldat, il n'était pas indigne des deux noms qu'il portait; il dirigea la guerre du Danube avec toute l'énergie possible; mais il n'y avait plus moyen de réparer les maux que la guerre civile avait causés dans l'intervalle.

Tandis que les Romains se battaient entre eux, les Goths et les Carpi s'étaient réunis, et, sous la conduite du prince goth Cniva, avaient pénétré dans la Mésie dégarnie de troupes. Le gouverneur de la province Trebonianus Gallus se jeta avec ses hommes dans Nicopolis, près de l'Hémus, et y fut assiégé par les Goths; ces Barbares ravagèrent en même temps la Thrace et en investirent la capitale, la grande et forte ville de Philippopolis; ils pénétrèrent jusqu'en Macédoine et se précipitèrent sur Thessalonique, où le gouverneur Priscus trouva le moment favorable pour se faire proclamer empereur. Dèce arriva pour combattre à la fois son rival et les ennemis de l'empire; il triompha de l'un sans peine, et réussit à débloquer Nicopolis, où 30000 Goths doivent avoir succombé. Mais les Goths, en se retirant par la Thrace, furent vainqueurs à leur tour près de Beroë (Alt-Zagora); ils rejetèrent les Romains en Mésie, emportèrent dans ce pays Nicopolis comme en Thrace Anchialos et même Philippopolis, où ils firent prisonniers cent mille Romains. De là ils se dirigèrent vers le Nord, pour mettre en sûreté leur immense butin. Dèce conçut le plan de leur infliger une défaite au moment où ils passeraient le Danube. Il disposa près du fleuve un détachement sous le commandement de Gallus; il espérait jeter les Goths de ce côté et pouvoir leur couper la retraite.

1. C'est par suite d'un contre-sens qu'on croit saisir la première mention des Goths dans la biographie de Caracalla, c. 10. Si en réalité un sénateur s'est permis de railler méchamment le meutrier de Géta en lui donnant le nom de Geticus, parce qu'il avait vaincu quelques bandes de Gètes (tumultuariis praeliis) dans sa marche militaire du Danube vers l'Orient, il voulait parler des Daces, et non des Goths qu'il est difficile de placer à cette époque dans ce pays et qui étaient à peine connus du public romain; ce n'est d'ailleurs que plus tard qu'on imagina de les assimiler aux Gètes. Le récit, suivant lequel l'empereur Maximin (235-238) serait le fils d'un Goth établi dans la Thrace voisine de son pays, nous reporterait à une date encore plus éloignée, mais il ne faut pas donner à ce renseignement une grande importance.

2. Pierre le Patrice, fr. 8. L'administration du légat de Basse-Mésie Tullius Menophilus, nommé dans ce passage, est connue par les monnaies; elle est certainement de l'époque de Gordien et probablement des années 238-240 (Borghesi, Euvr., II, 227). Comme le début de la guerre des Goths et la destruction d'Istros sont fixés par Dexippe (Vita Max. ei Balb., 16) à l'année 238, on est tenté d'établir un rapport entre ces événements et la perception du tribut; en tout cas ce tribut fut alors renouvelé. C'est peut-être à la suite de la prise d'Istros que les Goths assiégèrent en vain Marcianopolis et Philippopolis (Dexippe, fr. 18, 19). Jordanes (Get., XVI, 92), place le premier de ces deux sièges sous Philippe: mais il n'a pas grande autorité dans les questions de chronologie.

juin 251

Mort de Dèce

Mais près d'Abrittus, lieu situé sur la frontière de la Mésie, la fortune de la guerre, ou plutôt la trahison de Gallus fit échouer le projet de l'empereur; Dèce périt avec son fils, et Gallus, qui fut proclamé son successeur, commença son règne en promettant aux Goths de nouveaux tributs annuels (251)1. Cet échec complet des armes et de la politique romaine, la chute du premier empereur qui soit mort en luttant contre les Barbares, chute dont la nouvelle fit sur les esprits une profonde impression, même dans cette époque habituée à tous les malheurs, la honteuse capitulation qui suivit, tout cela mit réellement en question l'intégrité de l'empire. Des crises dangereuses sur le moyen Danube, probablement la perte imminente de la Dacie, ont dû être la conséquence immédiate de ces événements. La situation fut encore une fois sauvée; le gouverneur de Pannonie, Marcus AEmilius AEmilianus, un brave soldat, obtint de grands succès militaires et repoussa les ennemis au-delà de la frontière.

Mais la Nemesis n'avait pas perdu ses droits. A la suite de cette victoire remportée au nom de Gallus, l'armée refusa d'obéir à celui qui avait trahi Dèce, et proclama empereur son général en chef. De nouveau la guerre civile détourna les armes romaines de la défense des frontières et tandis qu'AEmilianus triomphait de son adversaire en Italie, pour être bientôt vaincu par le lieutenant de Gallus, Valérien (254), la Dacie était arrachée à l'empire, nous ne savons comment ni par qui2.

1. Les narrations de ces événements dans Zosime (1, 21-24), Zonaras (XII, 20), Ammien (XXXI, 5, 16-17), ces renseignements se rapportent certainement à cette histoire, même celui qui concerne Philippopolis, puisqu'il est répété dans Zosime, - quoique fragmentaires et en désordre, peuvent provenir du récit de Dexippe, d'où sont tirés les fragments 16-19, et forment en quelque manière un ensemble. C'est à la même source qu'ont puisé les biographes des empereurs et Jordanes; mais ils l'ont chacun tellement défigurée et dénaturée, qu'il ne faut les consulter qu'avec une grande circonspection. Victor (Caes., 29), est indépendant d'eux.

2. Peut-être faut-il en rapprocher la révolte des Marcomans signalée par Zosime (I, 29).

256-271

Perte de la Dacie

La dernière monnaie frappée dans cette province et l'inscription la plus récente qu'on y ait trouvée, datent de 255; la dernière monnaie de la place voisine de Viminacium, dans la Haute-Mésie, est de l'année suivante. C'est donc dans les premières années des règnes de Valérien et de Gallien que les Barbares occupèrent le territoire romain de la rive gauche du Danube et pénétrèrent même certainement sur la rive droite.

Avant de poursuivre le récit des événements qui se sont déroulés sur le Bas-Danube, il nous paraît nécessaire de jeter un coup d'oeil sur la piraterie, telle qu'elle existait alors dans le bassin oriental de la mer Méditerranée, et d'examiner les expéditions maritimes des Goths et de leurs alliés, qui en sont le résultat.

14 av. J.C./476

La piraterie dans le Pont-Euxin

Si la flotte romaine ne fut jamais inutile sur la mer Noire, si la piraterie n'y fut probablement jamais détruite, cela tient à la manière dont la domination de Rome s'était établie sur les côtes de cette mer. Le rivage n'y était fortement occupé que depuis les bouches du Danube jusqu'à Trébizonde. L'empire possédait aussi, il est vrai, d'un côté Tyra à l'embouchure du Dniester et Olbia sur la baie où se jette le Dnieper; de l'autre côté les ports du Caucase, Dioscurias et Pityus, dans les environs de la moderne Suchum-Kaleh. Le royaume du Bosphore, situé en Crimée entre les deux régions, était protégé par les Romains et avait une garnison romaine, soumise au gouverneur de la Mésie. Mais sur ces rivages le plus souvent peu hospitaliers, Rome n'occupait en réalité que quelques ports, anciennes colonies grecques ou places fortes romaines; la côte elle-même était déserte ou entre les mains des indigènes qui peuplaient l'intérieur du pays et qui, réunis sous le nom général de Scythes, la plupart étant d'origine sarmate, n'étaient pas et ne devaient jamais être soumis aux Romains; on se trouvait heureux, quand ils ne s'attaquaient pas directement à Rome ou à ses protégés. Aussi n'est-il pas étonnant que, déjà sous Tibère, les pirates de la côte orientale aient non seulement rendu dangereuse la mer Noire, mais même aient débarqué pour incendier les villages et les villes de la côte. Sous Antonin ou Marc-Aurèle une bande de Kostoboci, qui habitaient le rivage Nord-Ouest, surprit la ville d'Elatée située dans l'intérieur des terres, au coeur de la Phocide, et livrèrent bataille aux habitants sous les murs de leur ville; cet événement, qui certainement ne nous apparaît isolé que par accident, prouve que les symptômes qui avaient précédé la chute du régime sénatorial se renouvelaient et que, à une époque où la puissance impériale était encore debout et ne semblait pas ébranlée, non seulement des vaisseaux isolés de pirates, mais des flottes entières croisaient dans la mer Noire et même dans la Méditerranée. La décadence du régime impérial, si visible depuis la mort de Sévère, et surtout depuis la chute de la dernière dynastie, se manifesta principalement, comme il était naturel, dans l'abandon de la police des mers. Nos renseignements, peu authentiques dans le détail, nous indiquent que, déjà avant Dèce, une grande flotte de pirates avait paru dans la mer Egée; que, sous cet empereur, la côte de Pamphylie et les îles gréco-asiatiques avaient été ravagées, et que, sous Gallus, les pirates s'étaient montrés en Asie Mineure jusqu'à Pessinunte et Ephèse1. C'étaient là des incursions de pillards. Ces pirates ravageaient les côtes dans tous leurs recoins, et faisaient même, comme on le voit, des pointes audacieuses dans l'intérieur des terres; mais on ne parle pas de villes détruites, et les pirates évitaient de se rencontrer avec des troupes romaines; ils attaquaient de préférence les contrées où ne campait aucune armée.

1. On lit dans Ammien, (XXXI, 5, 15) : duobus navium milibus perrupto Bosporo et litoribus Propontidis Scythicarum gentium catervae transgressae ediderunt quidem acerbas terra marique strages : sed amissa suorum parte maxima reverterunt; après quoi il raconte la mort de Dèce et de son fils. Dans ce récit sont intercalés des renseignements plus étendus: obsessae Pamphyliae civitates (à ces événements doit se rattacher le siège de Side, dont parle Dexippe lui-même, fr. 23), insulae populatae complures; il y est aussi question du blocus de Cyzique. On ne peut pas saisir clairement la suite des faits chez Ammien. Si tout n'est pas absolument confondu dans ce coup d'oeil rétrospectif, ce qu'on ne saurait guère admettre pour Ammien, - ces événements précèdent les expéditions maritimes, qui commencent par le siège de Pityus et qui sont plutôt une partie de la grande invasion qu'une guerre de pirates indépendante. Sans doute, par une erreur de mémoire, on a pu attribuer à ces expéditions le nombre de vaisseaux relatif aux combats de l'an 269. C'est dans la même mesure que le récit de Zosime (I, 28), s'applique aux incursions des Scythes en Asie et en Cappadoce jusqu'à Ephèse et Pessinunte. Les renseignements que nous trouvons sur Ephèse dans la biographie de Gallien (c. 6) sont les mêmes que les précédents, mais on les a rapportés à une autre époque.

244-260

Expéditions maritimes des Goths et de leurs alliés

Sous Valérien, ces expéditions prennent un autre caractère. Les incursions nouvelles sont tellement différentes des anciennes que des relations bien informées ont pu signaler comme le début de ce mouvement l'opération, peu importante en elle-même, dirigée contre Pityus par les Borani, sous le règne de Valérien1; et que, pendant longtemps, en Asie Mineure, les pirates furent désignés par le nom de cette peuplade qui nous est d'ailleurs inconnue. Les assaillants n'étaient plus les anciens riverains indigènes de la mer Noire, mais des bandes qui les poussaient par derrière. Ces expéditions, qui n'avaient été jusqu'alors que des pirateries maritimes, appartiennent désormais au grand mouvement de peuples, dont l'invasion des Goths sur le Danube inférieur fut un épisode. Les tribus qui y prirent part furent très diverses; quelques-unes sont peu connues. Dans les incursions postérieures, les Hérules germaniques, établis à cette époque sur les côtes du Palus Maeotis, paraissent avoir joué un rôle considérable. Les Goths n'y furent pas non plus étrangers; mais, tant qu'il s'agit d'entreprises purement maritimes, ils restèrent au second rang, du moins d'après les renseignements assez précis qui nous sont parvenus sur eux; à proprement parler, ces incursions s'appellent plus justement scythiques que gothiques.

Le centre maritime d'où partirent toutes ces attaques fut le port de Tyra, à l'embouchure du Dniester2. Les villes grecques du Bosphore, abandonnées sans défense, par la chute de la puissance impériale, aux bandes des envahisseurs, et exposées à être assiégées par eux, consentirent moitié de gré, moitié de force, à transporter sur leurs navires et avec l'aide de leurs matelots ces nouveaux voisins incommodes, vers les possessions romaines les plus proches de la côte septentrionale du Pont-Euxin; les barbares n'avaient ni les ressources ni les connaissances nécessaires pour de tels voyages. C'est ainsi que fut faite l'expédition contre Pityus. Les Borani débarquèrent, et, comptant sur le succès, renvoyèrent les vaisseaux. Mais l'énergique gouverneur de Pityus, Successianus, repoussa leurs attaques, et les assaillants, redoutant l'arrivée des autres garnisons romaines, gagnèrent en toute hâte un point où ils se procurèrent à grande peine les moyens de transport nécessaires. Le plan cependant ne fut pas abandonné; l'année suivante, ils revinrent, et comme le gouverneur avait été changé dans l'intervalle, la garnison se rendit.

1. Il ne faut pas s'attendre à trouver chez Zosime lui-même un récit bien clair; mais son garant Dexippe, qui fut contemporain des événements et qui y prit part, savait bien pourquoi il appelait l'expédition de Bithynie, la deutepa spoôos (Zosime, 1, 35); et, même chez Zosime, on reconnaît facilement le contraste que Dexippe voulait établir entre l'expédition des Borani contre Pityus et Trebizonde et les anciennes courses des pirates. Dans la Biographie de Gallien l'expédition des Scythes en Cappadoce, racontée au c. 11 pour l'année 264, doit être l'expédition de Trébizonde, comme celle de Bithynie qui lui est rattachée et que Zosime appelle la seconde: en vérité tout cela est bien confus.

2. C'est ce que dit Zosime (1, 12); c'est aussi ce qui résulte de la participation des Bosporani à la première expédition (1, 32) et des rapports entre cette première expédition et la seconde (1, 34).

258

Attaque de Trébizonde

Les Borani qui, cette fois, avaient gardé les vaisseaux des villes du Bosphore, et qui en avaient formé l'équipage avec des matelots recrutés de force et avec des prisonniers romains, s'emparèrent d'une grande partie de la côte et arrivèrent à Trébizonde. Tout le monde s'était réfugié dans cette place fortifiée et solidement occupée; les barbares n'étaient pas capables de faire un siège en règle. Mais les Romains étaient mal commandés et l'enthousiasme guerrier était si faible, qu'on ne défendit même pas les remparts: les barbares les escaladèrent pendant la nuit, sans rencontrer la moindre résistance, et trouvèrent dans cette grande et riche cité un immense butin et un certain nombre de vaisseaux dont ils s'emparèrent. Ils retournèrent heureusement de ce pays lointain jusqu'au Palus Maeotis.

258-259

Expédition de Bithynie

Une seconde expédition, déterminée par le succès de la première, fut entreprise l'hiver suivant par des bandes de Scythes différents, mais voisins, qui se dirigèrent vers la Bithynie; ce qui caractérise cette époque troublée, c'est que l'instigateur de cette incursion fut Chrysogonos, un Grec de Nicomédie, et que les barbares lui rendirent de grands honneurs pour les heureux succès qu'il remporta. Comme on ne put pas réunir le nombre de vaisseaux nécessaire, cette expédition fut accomplie en partie par terre, en partie par mer. Les pirates réussirent d'abord, dans les environs de Byzance, à s'emparer d'une quantité considérable de barques de pêcheurs; ils arrivèrent ainsi sur la côte asiatique près de Chalcédoine, dont la forte garnison s'enfuit à cette nouvelle. Ils prirent non seulement cette ville, mais encore Nicomédie, Kios, Apamée sur la côte; Nicée et Pruse dans l'intérieur des terres. Ils incendièrent Nicomédie et Nicée, et parvinrent jusqu'à Rhyndakos. De là ils retournèrent dans leur pays, chargés des dépouilles de cette riche contrée et de ses grandes villes.

253-268

Expédition de Grèce

Déjà l'expédition contre la Bithynie avait été faite en partie par voie de terre; désormais les barbares, qui vont assaillir la Grèce d'Europe, s'avanceront à la fois par terre et par mer. Si la Mésie et la Thrace n'étaient pas encore occupées par les Goths d'une façon permanente, du moins ils allaient et venaient dans ce pays comme s'ils étaient chez eux, et ils pénétraient de là jusqu'en Macédoine. L'Achaïe craignit même sous Valérien d'être attaquée de ce côté: les Thermopyles et l'isthme furent barricadés et les Athéniens relevèrent leurs murs, démolis depuis le siège de Sylla. Ce ne fut pas à ce moment ni par cette route que les barbares arrivèrent. Mais sous Gallien une flotte de 500 voiles, montée surtout par des Hérules, parut devant le port de Byzance, encore puissant; les vaisseaux des Byzantins repoussèrent les assaillants avec succès. Ceux-ci s'éloignèrent, se montrèrent sur la côte d'Asie devant Cyzique qu'ils n'avaient pas attaquée antérieurement, et de là, dépassant Lemnos et Imbros, ils gagnèrent la Grèce proprement dite. Athènes, Corinthe, Argos, Sparte, furent pillées et détruites. Comme au temps des guerres médiques, les citoyens d'Athènes renversée, au nombre de 2000, tendirent une embuscade aux barbares qui partaient, et, soutenus par la flotte romaine, parvinrent à leur infliger un grave échec, sous le commandement de leur chef Publius Herennius Dexippus, aussi savant que brave, qui descendait de l'ancienne famille noble des Kerykes. A leur retour, qu'ils effectuèrent en partie par voie de terre, les pirates furent attaqués par l'empereur Gallien près du fleuve Nestos en Thrace, et perdirent un nombre d'hommes considérable1.

1. Le récit que Dexippe avait fait de cette guerre résumé par le Syncelle, p. 717 (dans ce passage il faut lire avelovros au lieu de avadoytes), par Zosime, I, 39 et par le biographe de Gallien, c. 13. Le fr. 22 est un morceau de sa propre narration. Le continuateur de Dion, dont s'est inspiré Zonaras, a placé cet événement sous Claude, par erreur ou par mauvaise foi, pour enlever à Gallien le mérite de cette victoire. Le biographe de Gallien l'a raconté à deux reprises, semble t-il, une première fois brièvement, au c. 6, en l'année 262, puis plus longuement, en l'année 265 ou même postérieurement, au c. 13.

235-285

Le gouvernement impérial au temps des Goths

Pour bien mesurer l'étendue du désastre, il faut ajouter que, dans cet empire désagrégé et surtout dans les provinces envahies par l'ennemi, les officiers saisissaient l'un après l'autre ce qui restait encore du pouvoir. Il est inutile de citer les noms de ces souverains éphémères. La situation nous prouve que l'empereur Valérien négligea d'envoyer un commandant extraordinaire en Bithynie, après que cette province eut été ravagée par les pirates : dans tout général il voyait, non sans raison, un compétiteur. Grâce à cette politique, le gouvernement garda dans cette crise dangereuse une attitude presque entièrement passive. Mais il est certain qu'il faut faire retomber en grande partie sur la personne même des empereurs la responsabilité d'une inertie aussi injustifiable. Valérien était faible et âgé; Gallien, inconstant et débauché; ni l'un ni l'autre n'était capable de diriger le vaisseau de l'Etat au milieu de la tempête. Marcien, auquel Gallien, après l'invasion de l'Achaïe, avait confié le commandement militaire dans cette région, remporta quelques succès; mais tant que Gallien resta au pouvoir, on ne fit aucun progrès sérieux.

269

Victoire de Claude sur les Goths

Après le meurtre de Gallien (268) et peut-être à la nouvelle de ce crime, les Barbares, de nouveau sous la conduite des Hérules, mais cette fois réunissant toutes leurs forces, se jetèrent sur les frontières de l'empire, et, ce qu'ils n'avaient pas encore fait, ils les attaquèrent en même temps par mer avec une flotte puissante, et par terre sur la ligne du Danube1. La flotte souffrit beaucoup des tempêtes dans la Propontide; elle se sépara. Les Goths firent voile les uns vers la Thessalie et la Grèce, les autres vers Crète et Rhodes; la masse principale se rendit en Macédoine, et de la pénétra dans l'intérieur du pays, d'accord sans doute avec les bandes qui envahissaient la Thrace. Mais l'empereur Claude arriva en personne avec une forte armée, et finit par débloquer Thessalonique, qui avait été souvent assiégée et qui était réduite à la dernière extrémité: il repoussa les Goths devant lui par la vallée de l'Axios (Vardar) et jusque dans la Haute-Mésie, au-delà des montagnes; après maints combats de fortune diverse, il remporta près de Naïssus dans la vallée de la Morawa une éclatante victoire, où 50000 ennemis durent succomber. Les Goths se retirèrent en désordre, d'abord vers la Macédoine, puis à travers la Thrace vers l'Hémus, pour mettre le Danube entre eux et le vainqueur. La dissension qui éclata dans le camp romain, cette fois entre la cavalerie et l'infanterie, faillit encore sauver les Barbares; mais au moment de la bataille, les cavaliers ne voulurent pas laisser leurs camarades dans l'embarras et l'armée réunie remporta une seconde victoire. Une épidémie cruelle, que la famine amène toujours à sa suite, surtout dans ces régions et au milieu d'agglomérations d'hommes extraordinaires, causa de grands dommages aux Romains; l'empereur Claude lui-même en fut atteint. Néanmoins la grande armée des guerriers du Nord fut complètement dispersée. Les nombreux prisonniers devinrent soit des soldats romains, soit des serfs.

1. La tradition représente cette invasion comme une expédition purement maritime, entreprise avec 2000 vaisseaux (ce chiffre n'est que probable; il est cité dans la biographie de Claude; les nombres 6000 et 900, entre lesquels flotte le texte de Zosime, 1, 42, sont tous deux altérés) et 320000 hommes. Pourtant il est difficile de croire que Dexippe, auquel il faut attribuer ces renseignements, ait pu établir de telles données. D'autre part cette campagne fut dirigée surtout contre Tomis et Marcianopolis; il est donc plus que probable que les agresseurs suivirent la tactique décrite par Zosime, I, 34, et qu'une partie d'entre eux vint par terre; dans cette hypothèse un contemporain a pu évaluer leur nombre aux chiffres cités plus haut. Enfin les péripéties de l'expédition, et surtout le lieu où fut livrée la bataille décisive, montrent que l'on n'avait pas seulement une flotte à combattre.

268-275

Affermissement des frontières du Danube

En même temps l'hydre des révolutions militaires était quelque peu domptée. Claude et après lui Aurélien furent réellement les maîtres de l'empire, ce qu'on ne peut guère dire de Gallien. On renouvela certainement la flotte, oeuvre qui avait été commencée sous celui-ci. La Dacie, conquise par Trajan, était et resta perdue; Aurélien retira de ce pays les postes qui s'y trouvaient encore et permit aux habitants chassés et à ceux qui s'exilaient volontairement de s'établir sur la rive mésienne du Danube. Mais la Thrace et la Mésie, qui pendant longtemps avaient appartenu aux Goths plus qu'aux Romains, furent replacées sous la domination impériale et, du moins, la frontière du fleuve fut de nouveau fortifiée.

250-269

Caractère de la guerre des Goths

On ne doit pas accorder une importance capitale à ces expéditions des Scythes et des Goths, faites par terre et par mer, qui remplissent une période de vingt années (250-269): ces bandes nomades n'ont jamais songé à occuper d'une façon permanente les régions qu'elles parcouraient. Elles n'eurent pas l'idée de s'établir en Thrace ou en Mésie, encore moins sur les côtes plus éloignées de leur pays; d'ailleurs les assaillants n'étaient pas assez nombreux pour entreprendre des invasions proprement dites. La mauvaise administration des derniers empereurs et surtout la défiance des troupes avaient encouragé les barbares, bien plus que leur puissance même, à envahir et à piller l'empire par terre et par mer: aussi la restauration de l'ordre intérieur et l'attitude énergique du gouvernement eurent elles pour conséquence immédiate la libération du territoire. L'empire romain, s'il ne se brisait lui-même, ne pouvait pas encore être brisé.

En tout cas ce fut une oeuvre considérable de recréer l'administration, comme le fit Claude. Nous connaissons ce prince moins encore que les empereurs du même temps; et la famille de Constantin, qui se plaisait à faire remonter son origine jusqu'à ce souverain, a dénaturé sa physionomie, en le représentant tout simplement comme la perfection réalisée; toutefois ce rapprochement généalogique même, ainsi que les nombreuses monnaies frappées en son honneur après sa mort, prouvent qu'il fut considéré comme le sauveur de l'Etat par la génération immédiatement postérieure; et cette génération ne s'est pas trompée. Ces expéditions des Scythes forment le prologue de la grande invasion qui les a suivies: ce qui les distingue des pirateries habituelles dans ces parages, ce sont les destructions de villes qu'elles entraînaient; la prospérité et la civilisation de la Grèce et de l'Asie Mineure ne s'en sont jamais relevées.

Troisième siècle

Les guerres du Danube jusqu'à la fin du troisième siècle

Sur la frontière du Danube, que l'on venait de rétablir, Aurélien affermit les succès remportés en abandonnant la tactique défensive pour reprendre l'offensive; il franchit le Danube près de ses embouchures, et battit au-delà du fleuve aussi bien les Carpi, qui depuis lors furent soumis au protectorat des Romains, que les Goths commandés par leur roi Canabaudes. Son successeur Probus établit sur la rive romaine, comme nous l'avons déjà raconté, les restes des Bastarnes opprimés par les Goths. En 295 Dioclétien en fit autant pour les Carpi. Ces faits prouvent que l'empire des Goths se consolidait de l'autre côté du Danube, mais ces barbares ne franchirent pas le fleuve. Les fortifications des frontières furent augmentées: Contre-Aquincum (Contra Aquincum, Pest) fut fondé en l'an 294.

Les pirateries ne disparurent pas complètement. Sous Tacite, des bandes venues du Palus Maeotis se montrèrent en Cilicie. Les Francs, que Probus avait transportés sur les côtes de la mer Noire, se procurèrent des embarcations, et retournèrent chez eux, dans leur mer du Nord, pillant en chemin les côtes de Sicile et d'Afrique. Les expéditions par terre ne cessèrent pas non plus: toutes les victoires de Dioclétien sur les Sarmates et une partie de ses victoires sur les Germains furent remportées dans la région du Danube. Mais ce fut seulement sous Constantin que la guerre recommença sérieusement contre les Goths: elle eut un heureux succès. Depuis que Claude les avait vaincus, la domination romaine était aussi solide qu'auparavant.

14 av. J.C.-476

Introduction de l'élément illyrien dans l'armée et dans le gouvernement

L'histoire des guerres dont nous venons de montrer le développement exerça, politiquement et militairement, une influence générale et permanente sur l'organisation intérieure de l'armée et de l'Etat romains. Nous avons déjà indiqué que les troupes du Rhin, les plus importantes dans les premiers temps de l'empire, avaient, dès l'époque de Trajan, cédé le premier rang aux légions du Danube. Sous Auguste, il y avait six légions dans le bassin du Danube et huit dans la vallée du Rhin; au second siècle, après les campagnes de Domitien et de Trajan en Dacie, les camps du Rhin ne contenaient plus que quatre légions; les camps du Danube en contenaient dix, douze même après la guerre des Marcomans. Après Hadrien l'élément italien disparut de toute l'armée, excepté du corps des officiers; en général chaque régiment se recrutait dans le pays où il campait. La plupart des soldats de l'armée du Danube, ainsi que les centurions sortis du rang, étaient chez eux en Pannonie, en Dacie, en Mésie, en Thrace. Les nouvelles légions créées sous Marc-Aurèle étaient également originaires de l'Illyricum, et les suppléments extraordinaires, dont les troupes avaient alors besoin, furent probablement aussi levés dans les pays où campaient les armées. Si donc l'armée du Danube était la première de toutes, et si son importance fut encore augmentée pendant la guerre des trois empereurs à l'époque de Sévère, par suite les soldats illyriens étaient les premiers de tous. Cette situation ressort très nettement de la réforme de la garde prétorienne accomplie par Sévère.

L'élément illyrien ne possédait pas, à proprement parler, cette suprématie dans les hautes sphères de l'empire, tant que la charge d'officier fut considérée comme une fonction d'Etat. Pourtant la carrière équestre fut de tout temps accessible aux simples soldats par le grade intermédiaire de centurion, et les Illyriens purent la parcourir de bonne heure. C'est ainsi que déjà en 235, un Thrace, Gaius Julius Maximinus, en 248, un Pannonien, Trajanus Decius, étaient arrivés par cette voie au pouvoir impérial. Mais lorsque Gallien, poussé par une défiance qui n'était que trop justifiée, eut interdit aux membres de l'ordre sénatorial de servir comme officiers, ce qui se passait jusqu'alors pour les soldats seuls s'étendit nécessairement à leurs chefs. Il est donc tout naturel que désormais les soldats du Danube, pour la plupart d'origine illyrienne, jouent le premier rôle dans l'Etat; aussi longtemps que l'armée fit les empereurs, ils furent pour la plupart illyriens. A Gallien succède le Dardane Claude; Aurélien vient de Mésie, Probus de Pannonie, Dioclétien de Dalmatie, Maximien de Pannonie, Constance de Dardanie, Galère de Serdica. Un historien qui écrivait sous les successeurs de Constantin signale l'origine illyrienne de ces derniers empereurs; il ajoute qu'ils étaient d'excellents princes, sans culture littéraire, mais doués d'une grande expérience acquise au milieu des camps et des combats.

Ce que les Albanais ont été pendant longtemps pour l'empire turc, leurs ancêtres l'ont été pour l'empire romain, lorsque cet empire se trouva dans le même état de délabrement et de barbarie. La restauration illyrienne du gouvernement impérial ne peut pas être considérée comme une réorganisation nationale; les empereurs illyriens furent simplement des soldats qui soutinrent l'empire complètement ébranlé par la mauvaise administration de souverains d'une haute naissance. L'Italie avait perdu tout caractère militaire; or, à qui n'a plus la puissance des armes, l'histoire ne reconnaît pas le droit de commander.

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