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L'Europe grecque

L'Europe grecque

Conquêtes d'Auguste Guerre de Domitien contre les Daces Guerre de Trajan contre les Daces Guerre des Marcomans Traité de paix de Commode Les Goths




Sources historiques : Théodore Mommsen




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27 av. J.C.-476

L'hellénisme et le panhellénisme

Domitien

Le développement politique des républiques grecques n'avait pas suivi le développement général de l'esprit hellénique, ou plutôt, comme une floraison trop puissante brise le calice d'une plante, cette prospérité intellectuelle n'avait permis à aucun Etat en particulier d'acquérir l'étendue et la stabilité, conditions indispensables du développement politique. Ces petites républiques, cités isolées ou confédérations de villes, devaient périr par elles-mêmes ou tomber sous les coups des barbares; seul le panhellénisme protégeait contre les peuples voisins de lignée étrangère l'existence même de la nation et les progrès de son développement. Le panhellénisme fut créé par le traité que Philippe, roi de Macédoine et père d'Alexandre, conclut à Corinthe avec les Etats de la Grèce. C'était nominalement un pacte d'alliance; en réalité, c'était l'assujettissement des républiques à la monarchie, mais un assujettissement qui n'était complet qu'en face de l'étranger: le commandement militaire illimité contre l'ennemi national était confié au général macédonien par presque toutes les villes grecques du continent, mais elles conservaient leur liberté et leur autonomie. Tel était, dans la situation de la Grèce, le seul moyen de réaliser le panhellénisme; telle était la forme de gouvernement la mieux appropriée à l'avenir du pays.

Elle subsista sous Philippe et sous Alexandre, bien que les idéalistes grecs, comme toujours, ne voulussent pas reconnaître que leur idéal était réalisé. Mais lorsque l'empire d'Alexandre se disloqua, avec lui périt le panhellénisme même et l'union des cités grecques sous la protection de la monarchie; les villes perdirent, au milieu de luttes inutiles qui durèrent plusieurs siècles, les derniers restes de leur prospérité intellectuelle et matérielle; elles furent tiraillées entre la domination éphémère de royautés plus puissantes qu'elles, et les vaines tentatives faites pour restaurer l'ancien particularisme à la faveur des discordes qui éclataient entre ces royautés.



27 av. J.C.-476

La Grèce et Rome

Mais lorsque la puissante république de l'Occident fut intervenue dans les luttes, jusqu'alors sans résultat, qui divisaient les monarchies de l'Orient, et eut prouvé bientôt qu'elle était plus forte que chacun des états grecs rivaux, la politique panhellénique fut modifiée par l'établissement de cette puissance redoutable. Ni les Macédoniens ni les Romains n'étaient des Hellènes au sens complet du mot: le développement de la Grèce a eu cette destinée tragique, que l'empire maritime d'Athènes fut moins une réalité qu'une espérance, et que le pays ne put pas se donner à lui-même son unité. Si, au point de vue national, les Macédoniens étaient plus proches parents des Grecs que les Romains, le gouvernement de Rome se rapprochait, beaucoup plus que la royauté héréditaire de Macédoine, de la constitution politique des Etats grecs. Ce qui est essentiel, c'est que les citoyens romains subirent l'influence de l'esprit hellénique plus longtemps et plus profondément que les hommes d'Etat macédoniens, précisément parce qu'ils en étaient plus éloignés. Rome désira s'helléniser, au moins intérieurement, s'initier aux moeurs, à la culture, aux arts et aux sciences de la Grèce; elle voulut, à la suite du grand conquérant macédonien, devenir le bouclier et l'épée des Grecs de l'Orient, et donner à cet Orient une civilisation non pas italienne, mais hellénique. Cette tendance se manifesta pendant les derniers siècles de la république et pendant la plus belle période de l'empire avec une force et un caractère idéal, qui ne sont pas moins tragiques que les vains efforts politiques des Hellènes. Des deux côtés on recherchait l'impossible: le panhellénisme grec ne pouvait pas durer, et l'hellénisme romain ne pouvait pas tout embrasser. Cette ambition n'en a pas moins caractérisé la politique de la république romaine comme celle des empereurs. Les Grecs, surtout au dernier siècle de la république, ont montré aux Romains qu'ils perdaient leurs efforts et leur passion; cela n'a diminué ni les efforts ni la passion des Romains.

27 av.J.C.-14

L'Amphictionie d'Auguste

Les Grecs d'Europe furent réunis par la république romaine en un seul gouvernement auquel fut donné le nom du pays le plus important, la Macédoine. Cette province fut divisée administrativement dès le début de l'empire; mais, à la même époque, l'unité grecque fut représentée par une assemblée religieuse qui se rattachait à l'ancienne Amphictionie de Delphes, créée d'abord pour assurer la trêve sacrée, et devenue plus tard un instrument politique. Au temps de la république romaine cette institution fut rétablie, pour les points essentiels, sur ses bases primitives; la Macédoine et l'Etolie, qui s'y étaient introduites par usurpation, en furent écartées, et l'Amphictionie comprit de nouveau, non pas tous les peuples de la Thessalie et de la Grèce proprement dite, mais la plupart d'entre eux. Auguste donna entrée, dans ce collège, à l'Epire et à la Macédoine et en fit en réalité le représentant de l'hellénisme, dans le sens large du mot, le seul d'ailleurs qui convienne à cette époque. A côté de l'antique sanctuaire de Delphes, les deux villes d'Athènes et de Nicopolis prirent dans l'assemblée une place prépondérante: la première était l'ancienne capitale de la Hellade, la seconde, dans la pensée d'Auguste, celle de la nouvelle Hellade impériale1. Cette nouvelle Amphictionie avait certains rapports avec l'assemblée provinciale des trois Gaules; comme l'autel de l'empereur à Lyon, le temple d'Apollon Pythien était le centre religieux des provinces grecques. Cependant l'assemblée de Lyon avait une certaine puissance politique; les Amphictions de cette époque, au contraire, en dehors des fêtes purement religieuses, s'occupaient simplement d'administrer le sanctuaire de Delphes et ses revenus encore considérables2. Si leur président s'attribue plus tard la «Helladarchie», cette domination sur la Grèce était purement idéale3. Mais le maintien officiel de la nationalité grecque montre bien quelle fut l'attitude, à cet égard, de l'empire romain nouvellement établi, et prouve que le philhellénisme était plus à la mode encore à cette époque que sous la République.

1. C'est une inscription de Delphes (Corp. insc. lat., III, p. 987; cf. Bulletin de corr. hellen., VII, p. 427 sq.) qui nous renseigne le mieux sur l'organisation de l'amphictionie delphique à l'époque de la république romaine. L'assemblée était alors composée de dix-sept peuples qui avaient ensemble vingt-quatre voix et qui appartenaient tous à la Grèce proprement dite ou à la Thessalie; l'Etolie, l'Epire, la Macédoine n'y étaient pas représentées. Après la réforme d'Auguste (Pausanias, X, 8), cette organisation subsista dans ses traits généraux; mais on limita le nombre trop grand des tribus thessaliennes, et les peuples représentés jusqu'alors dans l'assemblée n'eurent plus que dix-huit voix; on y ajouta deux nouveaux éléments, Nicopolis d'Epire qui eut six voix, et la Macédoine qui en eut six également. Les six voix de Nicopolis durent lui être données une fois pour toutes, comme cela se passa pour les deux voix de Delphes et pour la voix d'Athènes; il n'en était pas de même pour les suffrages accordés aux autres membres de l'assemblée : par exemple, la voix unique dont disposaient les Doriens du Péloponnèse passait d'Argos à Sicyone, à Corinthe, à Mégare. Le collège des Amphictions pas à cette époque une assemblée générale des Hellènes d'Europe, puisque les peuples de la Grèce proprement dite qui en avaient été exclus autrefois, une partie des Péloponnésiens, et les Etoliens qui ne se rattachaient pas à Nicopolis, n'y étaient pas représentés.

2. On continua de se réunir à Delphes et aux Thermopyles (Pausanias, VII, 24, 3; Philostrate, Vita Apoll., 4, 23); naturellement les jeux pythiques étaient toujours célébrés et les prix distribués par le collège des Amphictions (Philostrate, Vitae Soph., II, 27); ce même collège administrait les «tributs et revenus» du temple (Inscription de Delphes: Rhein. Mus., nouvelle série, II, p. 111); il les consacrait, par exemple, à fonder une bibliothèque à Delphes (Lebas, II, 845) ou à élever des statues.

3. Les membres du collège des Auoutlovas ou, comme ils s'appellent à cette époque, des 'Aupextúoves, sont nommés par les villes de la manière indiquée plus haut, tantôt de temps en temps (voir un exemple d'itération: Corp. insc. lat., 1058), tantôt à vie (Plutarque, An seni, etc., 20) selon que la voix dont elles disposaient était permanente ou alternative (Willamowitz). Le président des Amphictions porte le titre de slueAnths ToU ZO:vo? tõv 'Apply.tuów (Inscriptions de Delphes, Rhein. Mus., nouvelle série, II, p. 111; Corp. insc. graec., 1713), et plus tard de ?????????? ??? '??????????? (ibid., 1124).

27 av. J.C.-476

La province d'Achaïe

La division administrative du gouvernement gréco-macédonien, tel qu'il existait sous la République, marcha de pair avec la réunion religieuse de tous les Grecs d'Europe. Cette division n'a aucun lien avec la répartition des provinces qui fut faite entre l'empereur et le sénat, puisque le pays tout entier, ainsi que les régions danubiennes qui le couvraient en avant, furent attribués au sénat, dans le partage primitif; la question militaire est encore moins intervenue, toute la péninsule jusqu'à la frontière de la Thrace étant considérée comme défendue soit par cette contrée, soit par les garnisons du Danube, et figurant toujours comme telle au nombre des territoires pacifiés. Si le Péloponnèse et la région attico-béotienne furent alors soumis à un proconsul spécial et séparés de la Macédoine, ce que César avait peut-être eu déjà l'intention de faire, ce fut d'abord pour se conformer à l'habitude que l'on avait de ne pas constituer des provinces sénatoriales trop vastes, et aussi probablement pour établir une démarcation entre les régions purement helléniques et les pays à moitié grecs. Autrefois la province d'Achaïe se terminait à l'Oeta; plus tard, même lorsque les Etoliens y eurent été annexés1, la frontière ne dépassa pas l'Acheloos ni les Thermopyles.

1. Les frontières primitives sont fixées par Strabon (XVII, 3, 25, p. 840) dans son énumération des provinces sénatoriales: '????? ????? ????????? ??? ??????? ??? ????????? ??? ????? '??????????? ????? ??? ?? ????????? ??????????; le reste de Epire semble avoir été rattaché à la province d'Illyricum (dont Strabon fait une province sénatoriale, ce qui est une erreur pour son temps). Abstraction faite des arguments de fond, il n'est pas possible de donner au mot peype le sens de «inclusivement», puisque, d'après les derniers mots de la phrase, les territoires nommés plus haut dépendent de la Macédoine. C'est plus tard seulement que nous trouvons les Etoliens réunis à l'Achaïe (Ptolemee, III, 14). Il se peut que l'Epire ait fait aussi partie de cette province pendant longtemps, non pas tant à cause d'un passage de Dion (LII, 12), également difficile à justifier et pour le temps d'Auguste et pour celui de l'auteur, que parce que Tacite, en l'an 17 (Ann., II, 53), compte Nicopolis parmi les villes de l'Achaïe. Mais, au moins depuis Trajan, l'Epire forme avec l'Acarrianie une province procuratorienne à part (Ptolemee, III, 13; Corp. insc. lat., III, 536; Marquardt, Staatsverwaltung, I, p. 331). La Thessalie et tout le pays situé au Nord de l'Oeta n'ont jamais été séparés de la Macédoine.

509-27 av. J.C.

Les villes grecques sous la République romaine

Telle était l'organisation générale du pays. Nous allons maintenant rechercher la situation faite aux municipalités grecques sous la domination romaine.

Les Romains avaient d'abord eu l'intention de rattacher à leur propre système municipal la totalité des communes grecques, comme ils l'avaient fait pour celles d'Italie; mais ce projet avait subi des modifications essentielles, à la suite de la résistance que les Grecs avaient opposée à l'établissement de cette organisation, surtout après que la ligue achéenne se fut soulevée, en l'an 608, et après que la plupart des cités grecques eurent pris fait et cause pour le roi Mithridate en 666. Les confédérations de villes, qui avaient été la base de tout le développement politique en Grèce comme en Italie, et que les Romains avaient épargnées au début, furent dissoutes, surtout la plus importante d'entre elles, la ligue péloponnésienne, ou, comme elle s'appelait, la ligue achéenne, et chaque cité dut se donner à elle-même son organisation municipale. Plus tard Rome imposa aux municipalités certaines règles générales, et elles furent réorganisées sur ce modèle dans un sens anti-démocratique. C'est seulement avec ces restrictions que les communes gardèrent leur autonomie et leurs magistratures particulières. On leur laissa leurs lois, mais, en même temps, le Grec était juridiquement soumis aux verges et à la hache du préteur; on pouvait au moins le condamner, pour tout crime qui paraissait être une révolte contre le pouvoir supérieur, à une amende, au bannissement, ou même à la mort1.

Les municipalités s'imposaient elles-mêmes; mais elles devaient toujours envoyer à Rome une somme déterminée, en général peu élevée, semble-t-il. Les villes ne reçurent pas de garnison, comme au temps de la domination macédonienne; les troupes campées dans la Macédoine étaient prêtes, en cas de besoin, à envahir la Grèce.

Mais la destruction de Corinthe pèse plus lourdement sur l'aristocratie romaine que la démolition de Thebes sur la mémoire d'Alexandre. Les autres mesures, quelque odieuses ou exaspérantes qu'elles pussent être pour la plupart, surtout parce qu'elles étaient imposées par la domination étrangère, furent pourtant, en général, nécessaires et souvent bonnes: c'était l'inévitable rétractation de la politique primitive des Romains envers les Grecs, politique en partie si impolitique, faite de pardon et de faiblesse; au contraire, lors de la destruction de Corinthe, l'égoïsme commercial, dans son cynisme, l'emporte sur l'amour de la Grèce.

1. Rien ne nous instruit mieux sur la situation de la Grèce au dernier siècle de la république romaine, que la lettre écrite par un des gouverneurs de la province à la commune achéenne de Dymé (Corp. insc. graec., 1543). Cette cité s'était donné des lois en contradiction avec la liberté généralement accordée aux Grecs (? ??????????? ???? ?????? ???? "??????? ?????????) et avec l'organisation imposée par les Romains aux Achéens (aro??????? ???? ??????? ??? ??????? ????????) probablement avec le concours de Polybe (Pausanias, VIII, 30, 9); quelques révoltes avaient même éclaté; le gouverneur annonce à la cité qu'il a fait mettre à mort les deux chefs du complot, et qu'un troisième conjuré moins coupable sera exilé à Rome.

509-27 av. J.C.

Les cités libres sous la République romaine

Cependant, Rome n'abandonnait pas sa pensée fondamentale, qui était de rattacher les cités grecques au système italique des confédérations de villes. Alexandre n'avait jamais voulu soumettre la Grèce au même régime que l'Illyrie et que l'Egypte; de même ses successeurs romains n'ont jamais considéré la Grèce comme une province entièrement sujette, et déjà au temps de la République Rome n'a pas appliqué les lois strictes de la guerre aux Grecs qu'elle avait été obligée de combattre.

C'est surtout à l'égard d'Athènes qu'on suivit cette politique. Aucune ville grecque ne s'est montrée plus coupable envers Rome, au point de vue romain; son attitude pendant la guerre de Mithridate aurait inévitablement amené la destruction de toute autre cité. Mais pour ceux qui aimaient la Grèce, Athènes était la reine du monde; à elle se rattachaient les sympathies et les souvenirs de tout ce qu'il y avait de grand hors de l'Italie, comme aujourd'hui Pforta et Bonn sont les villes favorites de nos érudits. Cette considération l'emporta alors comme auparavant. Athènes n'a jamais vu les haches d'un gouverneur romain; elle n'a jamais payé d'impôts à Rome; elle a toujours été regardée comme une alliée; elle n'a fourni de contingents aux Romains que dans des circonstances extraordinaires et par une décision volontaire, au moins dans la forme. La capitulation qui suivit le siège d'Athènes par Sylla apporta bien quelque changement dans l'organisation municipale; mais l'alliance fut renouvelée, les possessions étrangères d'Athènes lui furent rendues, même l'île de Délos, qui avait abandonné sa métropole quand celle-ci s'était déclarée pour Mithridate, qui s'était constituée en commune indépendante, et qui, pour prix de sa fidélité envers Rome, avait été pillée et ravagée par la flotte du roi de Pont1.

Dans leur conduite envers Sparte, les Romains furent inspirés par les mêmes sentiments: ils eurent aussi égard à la grandeur de son nom. Quelques autres villes, appartenant à des confédérations libres dont nous parlerons plus loin, obtinrent ces privilèges dès l'époque républicaine. Sans doute il y avait dans toutes les provinces des exceptions de ce genre; mais ce qui a caractérisé dès le début la province grecque, c'est que les deux cités les plus importantes n'ont jamais été réduites à l'état de sujettes, et que les plus petites villes seules y ont été soumises.

1. Dans les fouilles de Delos, faites ces années dernières, on a trouvé la preuve que l'île, après avoir été donnée à Athènes par les Romains, resta constamment athénienne, et ne s'organisa en commune «delienne» qu'après la défection des Athéniens (Eph. epigr., V, p. 604); puis qu'elle était redevenue athénienne six ans après la capitulation d'Athènes (Eph. epigr., V, n. 184; Homolle, Bull. de corr. hellen., VIII, p. 142).

509-27 av. J.C.

Les Confédérations de villes sous la République

La république adoucit également la condition des cités grecques assujetties; les confédérations de villes, d'abord interdites, reparurent peu à peu; les moins étendues et les moins puissantes, comme la confédération béotienne, furent très promptement rétablies1. On s'habitua peu à peu à la domination étrangère, et l'on abandonna les idées d'opposition, qui avaient provoqué la dissolution de ces confédérations; les liens étroits qui les rattachaient à l'antique religion, soigneusement épargnée, leur ont été d'un grand profit. Nous avons déjà fait remarquer, à ce propos, que la république romaine avait rétabli l'Amphictionie dans ses fonctions primitives qui n'avaient rien de politique, et qu'elle l'avait protégée. Vers la fin de l'époque républicaine, le gouvernement semble même avoir permis aux Béotiens de former une confédération générale avec les petites peuplades qui les bornaient au Nord et les habitants de l'île d'Eubée2.

Le fait capital de l'époque républicaine fut la réparation de la destruction de Corinthe par le plus grand de tous les Romains et de tous les Philhellènes, par le dictateur César, et la réapparition de cette étoile de la Hellade sous la forme d'une commune indépendante de citoyens romains et sous le nom de «Laus Julia, Gloire julienne.»

1. On ne sait pas si le zo.vòv tuv 'Axarwy, qui naturellement ne se rencontre pas à l'époque républicaine proprement dite, a été reconstitué à la fin de cette période, ou seulement après que les empereurs eurent réorganisé l'administration provinciale. Des inscriptions comme celle du proquaestor Q. Ancharius. Q. f., à Olympie (Arch. Zeitung, 1878, p. 38, n° 1114) viennent à l'appui de la première hypothèse; mais on ne peut pas la dater certainement de l'époque antérieure à Auguste. Le plus ancien témoignage précis que l'on ait de l'existence de cette confédération, est l'inscription d'Olympie dédiée par elle à Auguste (Arch. Zeitung, 1877, p. 36, n° 33). Peut-être fut-elle organisée par le dictateur César et doit-on établir un certain rapport entre elle et le gouverneur de «la Grèce» sans doute de l'Achaïe impériales qu'on rencontre à cette époque (Ciceron, Ad famil., VI, 6, 10). D'ailleurs déjà sous la république plusieurs cités avaient élu, après avoir obtenu chaque fois l'approbation du gouverneur, des députés qui se réunissaient pour traiter des sujets déterminés et qui pouvaient prendre des décisions: le zo:vóv des Siciliens avait voté une statue à Verrès (Cicéron, Verr., II, 46, 114); il y eut en Grèce quelque chose de semblable sous la République. Mais les assemblées provinciales ne furent organisées régulièrement avec leurs magistrats et leurs prêtres permanents que sous l'empire.

2. C'est le ?????? ??????? ??????? ?????? ?????? ???????, signalé dans une remarquable inscription, probablement peu antérieure à la bataille d'Actium (Corp. insc. atlic., III, 568). Il est impossible d'appliquer, comme le veut Dittenberger (Arch. Zeitung, 1876, p. 220), à cette confédération le passage de Pausanias (VII, 16, 10), suivant lequel les Romains, «peu d'années» après la destruction de Corinthe, auraient eu pitié des Hellènes et leur auraient permis de reconstituer leurs confederations Iocales (???????? ???? ????? ???????? ?? ??????); cette phrase désigne des confédérations plus petites.

27 av. J.C.-476

L'Achaïe sous les Empereurs

Telle était la situation de la Grèce au commencement de l'empire; le gouvernement impérial alla plus loin encore dans la même voie. Les villes, soustraites à l'autorité directe de l'administration provinciale, et exemptes de tout impôt public, semblables sur beaucoup de points aux colonies de citoyens romains, formaient la plus grande et la meilleure partie de la province d'Achaïe. Dans le Péloponnèse, se trouvait Sparte avec son territoire, diminué sans doute, mais embrassant encore la moitié septentrionale de la Laconie1; Sparte, l'éternelle rivale d'Athènes aussi bien par ses institutions surannées et comme pétrifiées que par l'organisation et l'attitude qu'elle avait conservées au moins extérieurement. Il y avait encore les dix-huit cités libres de Laconie, qui occupaient la moitié méridionale du pays, autrefois sujettes de Sparte, organisées par les Romains en confédération indépendante depuis la guerre contre Nabis, et dotées par Auguste de la liberté qui les rendait égales à Sparte2. Enfin dans le pays des Achéens étaient Dymè, où Pompée avait installé des pirates prisonniers, et qui avait reçu au temps de César de nouveaux colons romains3; Patrae surtout, bourg déchu, dont Auguste avait remarqué la belle situation commerciale et qui était devenue, soit par l'annexion des petites localités environnantes, soit par la colonisation de nombreux vétérans italiens, la ville la plus peuplée et la plus florissante de toute la péninsule; elle était constituée comme une colonie de citoyens, et Naupaktos (en italien Lepanto) située en face d'elle sur la côte de Locride, lui était soumise. Corinthe avait été victime de sa belle position sur l'isthme. Après sa reconstruction, elle prospéra rapidement, comme Carthage; elle devint la plus riche et la plus peuplée des cités de la Grèce; elle fut la résidence ordinaire des gouverneurs. Les Corinthiens avaient été parmi les Grecs les premiers à reconnaître les Romains comme compatriotes en les admettant aux jeux isthmiques; aussi conservèrent-ils, quoique citoyens romains, la présidence de cette grande fête nationale des Hellènes. Aux districts libres du continent appartenaient non seulement Athènes et son territoire, qui comprenait toute l'Attique et des îles nombreuses dans la mer Egée, mais encore Tanagre et Thespies, les deux villes les plus considérables de la Béotie ainsi que Platées4; en Phocide, Delphes, Abae, Elatée, avec Amphissa, la plus importante cité de la Locride. Auguste termina l'oeuvre commencée par la République; il créa, du moins dans ses traits principaux, l'organisation que nous venons de décrire, et qui subsista après lui dans ses parties essentielles. Les villes soumises au proconsul étaient certainement les plus nombreuses, et leur population totale l'emportait peut-être sur celle des villes libres; mais Rome avait montré son esprit vraiment philhellénique en laissant leur liberté aux villes grecques les plus considérables par leur prospérité matérielle ou par leurs glorieux souvenirs '.

1. A ce territoire appartenait non seulement la ville voisine d'Amyklae, mais aussi Kardamyle (donation d'Auguste; Pausanias., III, 26, 7), Pherae (id., IV, 30, 2), Thuria (id., IV, 31, 1); pendant longtemps y furent aussi rattachées Coronée (Corp. insc. graec., 1258; cf. Lebas-Foucart, II, 305) sur le golfe de Messénie et l'île de Cythère (Dion, LIV, 7).

2. A l'époque républicaine, ce district apparaît comme to XO:VOV Tõv Aazeba povlw (Foucart, note à Lebas, II, p. 110). Pausanias (III, 21, 6) se trompe donc, lorsqu'il prétend que ces villes ne furent séparées de Sparte que par Auguste. Mais elles ne portent le nom d'Encu s polézwves que depuis Auguste; c'est bien lui par conséquent qui leur a donné la liberté.

3. On trouve des monnaies de cette ville avec la légende colonia) Iulia) Dume) et la tête de César, d'autres avec la légende colonia) 3 I(ulia) A(ugusta) Dum(e) et la tête d'Auguste à côté de celle de Tibère (Imhoof-Blumer, Monnaies grecques, p. 165). Pausanias (VII, 17, 5) doit donc être dans l'erreur lorsqu'il prétend qu'Auguste a réuni Dymè à la colonie de Patrae; il se peut pourtant qu'Auguste l'ait fait dans ses dernières années.

4. Cela est prouvé, au moins pour l'époque d'Antonin, par une inscription d'Afrique (Corp. insc. lat., VIII, 7059. Cf. Plutarque, Arist., 21). Les renseignements que les historiens nous donnent sur les cités libres ne nous permettent pas de compléter avec certitude la liste de ces villes. Probablement il faut leur adjoindre Elis, qui n'avait pas souffert de la ruine des Achéens, et qui datait encore ses actes postérieurement, non par l'ère de la province, mais par les Olympiades. Il est tout à fait impossible d'admettre que la ville des jeux olympiques n'ait pas joui des droits les plus considérables.


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54-68

Affranchissement des Grecs par Néron

Le dernier empereur de la maison Claudienne alla plus loin dans cette voie qu'Auguste lui-même; c'était un mauvais poète, mais à coup sûr un philhellène de naissance. Comme autrefois Titus Flamininus, pour remercier les Grecs de l'accueil que son talent d'artiste avait trouvé dans la patrie des Muses, à Corinthe, aux jeux isthmiques, il déclara les Grecs libres de la domination romaine; il leur remit tout tribut et les proclama indépendants de tout gouverneur, comme les Italiens. Aussitôt éclatèrent en Grèce des mouvements qui seraient devenus des guerres civiles, si les Grecs avaient pu aller au-delà de rixes. Quelques mois plus tard Vespasien déclara sèchement que les Grecs ne savaient plus être libres et rétablit dans toute sa rigueur l'administration provinciale.

27 av. J.C.-476

Les droits des villes libres

La situation légale des villes libres resta, dans son essence, la même que sous la République. Tant qu'il ne s'agissait pas de citoyens romains, elles avaient le droit de pleine justice; il semble seulement qu'elles aient participé, comme les autres cités, aux dispositions générales intéressant les appels à l'empereur ou aux tribunaux du sénat1. Avant tout elles pouvaient décider leurs affaires et s'administrer elles-mêmes. Athènes, par exemple, a joui pendant l'époque impériale du droit de battre monnaie, sans mettre sur ses pièces une tête d'empereur; il en fut de même pour les monnaies de Sparte dans les premiers temps de l'empire. Athènes conserva aussi l'ancien usage de compter par drachmes et par oboles; mais la drachme attique locale n'était guère à cette époque qu'une monnaie de billon propre au pays; elle était employée comme monnaie courante, comme obole de la drachme attique officielle ou du denier romain. L'exercice du droit de paix et de guerre fut même garanti formellement dans les traités particuliers que Rome conclut avec les Etats libres?. Rome laissa ainsi subsister beaucoup d'institutions absolument contraires à l'organisation des cités italiques, par exemple le changement annuel des membres du Conseil, et le paiement quotidien des conseillers et des jurés, que l'on retrouve aussi sous l'empire, au moins à Rhodes.

Le gouvernement romain n'en conserva pas moins, cela s'entend, une certaine influence permanente sur la constitution des cités libres. Ainsi l'organisation d'Athènes fut modifiée, soit à la fin de la république, soit par César ou par Auguste: le droit de proposer des motions à l'assemblée des citoyens ne fut plus laissé à tous indistinctement, mais réservé à certains fonctionnaires, comme cela se passait à Rome; parmi les nombreux magistrats purement décoratifs, un seul, le stratège, eut entre les mains la direction des affaires. Il est certain qu'on alla plus loin dans cette voie et que des réformes plus importantes furent accomplies; nous en constatons partout la trace, dans les états sujets comme dans les cités indépendantes, mais nous ne savons ni quand ni pourquoi l'organisation fut ainsi transformée. Le droit d'asile, qui n'était que la négation du droit, vestige d'une époque sans justice, grâce auquel la religion pouvait sauver les grands coupables et les meurtriers, fut, sinon tout à fait aboli, du moins très limité dans cette province. Il en fut de même de la proxénie, dont le but était primitivement comparable à celui de nos consulats, mais qui avait pris une grande extension, et était devenue politiquement très importante, lorsque l'on eut accordé aux étrangers amis le plein droit de cité, et souvent aussi le privilège d'être exemptés de l'impôt: le gouvernement romain la fit disparaître dans les premiers temps de l'empire, semble-t-il. Elle fut remplacée par une institution toute italique, le patronat des villes, qui n'avait aucune portée en ce qu'elle ne touchait en rien à la question financière. Enfin l'empire, souverain suprême des républiques dépendantes comme des princes clients, a toujours revendiqué et exercé le droit de détruire les constitutions des villes libres, à la suite d'une mauvaise administration, et de prendre en main le gouvernement de ces villes. Néanmoins, d'une part le traité juré, d'autre part la faiblesse de ces états nominalement confédérés ont donné à cette organisation plus de stabilité que l'on n'en rencontre dans les relations de Rome avec les princes clients.

1. Strabon (XIV, 3, 3, p. 605) nous dit de la confédération lycienne, autonome à son époque, qu'elle ne pouvait déclarer la guerre, signer des traités ou conclure des alliances qu'avec l'autorisation des Romains ou dans leur intérêt. Ces conditions durent être établies de suite pour Athènes.

27 av. J.C.-476

Les assemblées des villes grecques

Domitien

Si les communes libres de l'Achaïe gardèrent sous l'empire leur ancienne organisation, Auguste accorda aux cités grecques qui n'avaient pas encore été déclarées libres et qui ne devaient pas l'être une constitution nouvelle et meilleure. En réorganisant l'amphictionie de Delphes, il avait donné aux Grecs d'Europe un centre commun; de même il permit à toutes les villes de la province d'Achaïe, qui étaient soumises à l'administration romaine, de former une confédération générale, et de tenir une assemblée provinciale annuelle à Argos, la cité la plus considérable de la Grèce dépendante1. Non seulement la ligue achéenne, dissoute après la guerre d'Achaïe, fut reconstituée, mais encore on lui adjoignit la confédération béotienne que nous avons déjà citée et dont l'importance était augmentée. Il est probable que l'étendue de la province d'Achaïe a été déterminée par la réunion de ces deux territoires. La nouvelle ligue des Achéens, Béotiens, Locriens, Phocidiens, Doriens et Eubéens2, ou simplement la ligue des Achéens, suivant le nom qu'on lui donne habituellement ainsi qu'à la province, n'a eu probablement ni plus ni moins de droits que les autres assemblées provinciales de l'empire. Les fonctionnaires romains durent exercer un certain contrôle sur cette assemblée; mais les villes qui ne dépendaient pas du proconsul, comme Athènes et Sparte, ne furent pas soumises à cette surveillance. En outre cette diète, comme toutes les réunions du même genre, s'occupa surtout de la religion commune, répandue dans tout le pays, et en devint le centre. Mais tandis que dans les autres provinces, le culte local était étroitement rattaché à la religion romaine, au contraire l'assemblée d'Achaïe fut le foyer de l'hellénisme, et elle devait l'être. Déjà, sous les empereurs Juliens, les membres de cette assemblée se considéraient comme les représentants de la nation grecque tout entière: ils donnaient à leur président le nom d'Helladarque, et s'appelaient eux-mêmes Panhellènes3. La réunion oubliait ainsi son origine provinciale, et rejetait au dernier plan ses modestes attributions administratives.

1. Tous les présidents du xo vòv tüy 'Aya!uv, que l'on connaît jusqu'à présent, et dont on a pu déterminer certainement la patrie, sont originaires d'Argos, de Messène, de Coronée en Messénie (Foucart-Lebas, II, 305); non seulement on n'a pas encore trouvé parmi eux des citoyens des villes libres, comme Athènes et Sparte, mais on n'en a pas rencontré non plus qui fissent partie de la confédération des Béotiens et de leurs alliés. Peut-être ce xolyóv n'embrassait-il en droit que le territoire appelé par les Romains République d'Acha&ium;e, c.-a-d. le pays occupé par la ligne achéenne lors de sa chute; les Béotiens et leurs alliés, ainsi que le zovóv proprement dit des Achéens, ont sans doute été réunis à cette confédération plus vaste dont les inscriptions d'Akraephia (voir la note suivante) nous signalent l'existence et dont l'assemblée se tenait à Argos. En outre, à côté de ce xoivóv des Achéens, il y avait encore une ligue plus étroite du pays d'Achaïe, au sens propre du mot, dont les représentants se réunissaient à Aegion (Pausanias, VII, 24, 4); il avait de même le xo!vòv tov 'Apxá?w (Arch. Zeit., 1879, p. 139, no 374), et beaucoup d'autres confédérations semblables. D'après Pausanias (V, 12, 6) of Trávtes "Enres avaient élevé une statue a Trajan dans Olympie, ?? ?? ?? '??????? ???????? Tóels en avaient dédié une à Hadrien; s'il n'y a pas là quelque erreur, ce second monument doit avoir été inauguré à l'assemblée d'Aegion.

2. C'est ainsi que la confédération est désignée par l'inscription d'Akraephia (Keil, Syll. inscr. boeot., 31); seul le nom des Doriens fait défaut (cf. p. 11, note 1). Ce document, joint à un autre de la même époque (Corp. insc. graec., 1625), prouve que sous l'empereur Gaius la confédération, au lieu de porter ce nom purement officiel, s'appelait tantôt confédération des Acheens, tantot ?? ?????? ??? ?????????? ?? ? ??????? ??? ???????, ou encore ?? ??? ?????? ??? ?????????? ?????????. Au reste, cette jactance n'est pas aussi choquante que celle de la petite ligue béotienne; pourtant à Olympie, où la confédération construisait de préférence ses monuments, elle prenait, il est vrai, le plus souvent le titre de ?? ?????? ??? ??????, mais manifestait fréquemment ses prétentions, par exemple dans le texte suivant: ?? ?????? ??? ?????? ?. ?????? '???????? ..,.. ????????? ?? "??????? ????????? (Arch. Zeit., 1880, p. 86, n° 344). De même à Sparte o "Elanvez élèvent une statue à l'empereur Marc-Aurèle TÒ TOU XOLVO? Tuv 'Axa!uv (Corp. insc. graec., 1318).

3. En Asie, en Bithynie, dans la Mésie-Inférieure, le chef des villes grecques, qui appartenaient à chacune de ces provinces, portait aussi le titre de 'Elxoápxns: ce nom servait tout simplement à distinguer les Grecs des non-Grecs. Mais en Grèce nom de Hellènes était opposé, pour ainsi dire, dans la pratique, au nom officiel d'Achéens; c'était une manifestation de cette même tendance, qui s'exprimait si clairement dans les Panhellenea d'Argos. Ainsi on trouve ????????? ??? ?????? ??? '?????? ??? ????????? ??? ???? ??? ??????? (Arch. Zeit., 1877, p. 192, n° 98), ou, sur un autre document relatif au même personnage, ????????? ??? ???? ??? ?????? ??? ?????? (LebasFoucart, 305); on releve aussi un ????? ???? "??????? ???????? (Arch. Zeit., p. 195, no 106), ????????? ?????????? ????? ??? ??????? (ibid., 1877, p. 40, no 42), ????????? ??? ?????????? (ibid., 1876, n° 8, p. 226), tous d'ailleurs sur des inscriptions du xo voy tõv 'Ayarwy. Quand même ce xolvov n'aurait embrassé que le Péloponnèse (p. 18, note 1), il est facile de comprendre que l'esprit panhellénique ne s'y serait pas moins manifesté.

27 av. J.C.-476

Décadence de la Hellade

Le gouvernement impérial trouva l'empire tout entier désolé par vingt ans de guerres civiles; dans beaucoup de contrées les conséquences de ces luttes n'ont jamais complètement disparu, mais aucune région n'a été plus durement éprouvée que la péninsule grecque. Le sort avait voulu que les trois grandes batailles décisives de cette époque, Pharsale, Philippes, Actium se livrassent sur le territoire de la Grèce ou en vue de ses côtes, et les Grecs surtout avaient souffert, dans leurs vies et dans leurs fortunes, des opérations militaires qui avaient précédé les grands combats. Plutarque entendit son grand-père raconter que les officiers d'Antoine avaient forcé les habitants de Chéronée, qui n'avaient plus d'esclaves ni de bêtes de somme, à porter leurs derniers grains sur leurs épaules jusqu'au port le plus voisin pour approvisionner l'armée; au moment où le second transport de ce genre allait partir, la nouvelle de la bataille d'Actium arriva comme un heureux message de délivrance. Le premier soin d'Octave après sa victoire fut de distribuer aux populations grecques affamées les approvisionnements des ennemis qui tombèrent entre ses mains.

27 av. J.C.-476

Décroissance de la population

Cette misère noire frappait une population qui n'avait aucune force de résistance. Déjà, plus d'un siècle avant la bataille d'Actium, Polybe avait raconté que de son temps les mariages étaient stériles dans la Grèce entière, et que la population diminuait sans que le pays fût atteint d'une épidémie ou décimé par des guerres meurtrières. Dans la suite, ces fléaux firent plus de ravages encore, et la Grèce resta dépeuplée pour toujours. Sur toute l'étendue de l'empire romain, dit Plutarque, la dépopulation fut une conséquence des guerres sanglantes de l'époque; mais la Grèce en souffrit plus que tout autre pays, puisque les Etats les plus puissants qu'elle renfermait ne pouvaient plus mettre sur pied les trois mille hoplites que Mégare, la plus petite des cités grecques, avait envoyés jadis au combat de Platées1. César et Auguste ont essayé de remédier à cette dépopulation dangereuse pour le gouvernement lui-même, par l'envoi de colons italiens, et, en fait, les deux villes les plus prospères de la Grèce furent précisément ces colonies; mais les empereurs qui suivirent n'imitèrent pas leur exemple. Dans la gracieuse idylle des paysans eubéens, composée par Dion de Pruse, le fond du tableau est une ville dépeuplée; beaucoup de maisons sont abandonnées, les troupeaux paissent dans la salle du Conseil et dans celle des archives municipales; les deux tiers du territoire restent inoccupés faute de bras; or si le narrateur nous donne cette peinture comme un spectacle auquel il a lui-même assisté, c'est qu'il nous représente certainement l'état d'un grand nombre de petites cités grecques à l'époque de Trajan. «Thebes en Béotie», écrit Strabon, contemporain d'Auguste, «est à peine digne du nom de gros bourg, et l'on peut en dire autant de toutes les villes béotiennes, à l'exception de Tanagre et de Thespies.».

Non seulement le nombre des habitants diminuait, mais encore le peuple dégénérait. Il y a bien encore de belles femmes, dit à la fin du premier siècle un observateur très délicat, mais on ne voit plus de beaux hommes; les vainqueurs olympiques de la basse époque paraissent petits et communs, à côté des vainqueurs d'autrefois, en partie sans doute par la faute des artistes, mais aussi parce qu'ils le sont en réalité. Dans cette glorieuse patrie des éphèbes et des athlètes, on développait maintenant l'éducation corporelle de la jeunesse, comme si le but de la constitution politique était de transformer les enfants en gymnastes et les hommes en boxeurs.

Mais, si aucune province de l'empire romain ne fournissait autant d'artistes au cirque, aucune n'envoyait aussi peu de soldats à l'armée impériale. Même à Athènes, où autrefois les jeunes gens apprenaient à jeter la lance, à tirer de l'arc, à se servir de toutes les armes de trait, à faire de longues marches et à construire des camps, on n'enseignait plus aux enfants, sous l'empire, ces jeux militaires. Les villes grecques ne comptaient presque pas pour le recrutement des troupes, soit parce que leurs contingents paraissaient physiquement trop faibles, soit parce que l'on croyait dangereux d'introduire cet élément dans l'armée; ce fut par une pure fantaisie impériale, que Sévère Antonin, l'Alexandre au carrick2, au moment de partir pour la guerre contre les Perses, renforça l'armée romaine de quelques compagnies spartiates ?.

L'ordre et la sûreté de cette province durent être garantis par les différentes cités elles-mêmes, puisqu'il n'y avait pas en Grèce de troupes romaines: Athènes, par exemple, entretenait une garnison dans l'île de Délos, et sur l'acropole campait probablement quelque détachement militaire'. Pendant les crises du troisième siècle, la milice locale d'Elatée (t. IX, p. 310) et celle d'Athènes (t. IX, p. 314) repoussèrent avec bravoure les Kostoboci et les Goths; comme les petits-fils des soldats des Thermopyles l'avaient fait dans la guerre contre les Perses, sous Caracalla, les descendants des vainqueurs de Marathon, pendant la guerre des Goths, inscrivirent dignement leur nom une dernière fois dans les annales de l'histoire ancienne. Mais, quoiqu'une pareille attitude eût dû protéger les Grecs de cette époque contre les bandits qui devenaient de plus en plus puissants, la diminution et l'affaiblissement de la dynastie ne s'arrêtèrent pas un seul instant pendant les plus belles années de l'empire; puis, à la fin du second siècle, les épidémies cruelles qui ravagèrent le pays, les incursions des pirates de terre et de mer qui attaquaient surtout la côte orientale, enfin l'anéantissement de la puissance impériale au temps de Gallien transformèrent en une crise aiguë cette maladie chronique.

1. -A coup sûr Plutarque veut dire par là (De defectu orac., 8) non pas qu'il n'y avait plus en Grèce 3000 hommes en état de porter les armes, mais qu'on n'aurait pas pu lever 3000 «hoplites», si les armées des villes avaient dû être constituées comme elles l'étaient autrefois. En ce sens, son assertion est parfaitement admissible, autant que peuvent l'être des plaintes générales de cette nature. Dans toute la province il y avait peu près cent villes.

2. On sait que l'empereur Caracalla était ainsi appelé du nom d'un vêtement gaulois qu'il affectionnait.

27 av. J.C.-476

Les sentiments des Grecs

La décadence de la Grèce et les sentiments qu'elle éveillait chez les meilleurs citoyens se trouvent exprimés en termes saisissants dans le discours que l'un d'entre eux, Dion de Bithynie, adressa aux Rhodiens à l'époque de Vespasien. Ceux-ci passaient à juste titre pour les plus puissants des Grecs. Dans aucune cité on ne s'était occupé davantage des classes inférieures de la population, non pas en distribuant des aumônes, mais en donnant du travail aux pauvres. Quand Auguste, après la grande guerre civile, accorda aux peuples de l'Orient l'amnistie pour tous les crimes privés, les Rhodiens seuls refusèrent ce dangereux privilège. Si la grande époque du commerce rhodien était passée, il y avait encore beaucoup de comptoirs prospères, beaucoup de maisons de commerce florissantes1. Mais les vices s'étaient introduits en grand nombre dans cette cité; le philosophe demande qu'ils disparaissent, non pas tant, comme il le dit lui-même, pour l'amour des Rhodiens que dans l'intérêt de tous les Hellenes. «Autrefois l'honneur de la Grèce reposait sur un grand nombre de citoyens; un grand nombre accroissaient sans cesse sa gloire: vous, les Lacédémoniens, les Athéniens, les Thébains, Corinthe pendant longtemps, et antérieurement Argos. Mais aujourd'hui les autres Etats ne sont plus rien : quelques-uns sont en pleine décadence et même ont été détruits; d'autres se conduisent comme vous le savez: ils se déshonorent et ruinent leur antique gloire. Vous seuls survivez; vous seuls êtes encore quelque chose et jouissez de quelque considération; s'il n'y avait eu que les autres peuples, les Hellenes seraient depuis longtemps tombés plus bas que les Phrygiens et les Thraces. Lorsqu'une grande et puissante famille n'est plus représentée que par un homme, les fautes commises par ce dernier descendant déshonorent tous ses ancêtres : telle est votre situation en Grèce. Ne croyez pas que vous soyez les premiers des Grecs; vous êtes les seuls. A regarder ces misérables coquins, on ne comprend pas les grands événements du passé; les pierres et les ruines des villes témoignent plus clairement de l'orgueil et de la grandeur de la Grèce, que ces descendants qui seraient indignes même d'ancêtres mysiens; les cités qu'ils habitent sont plus malheureuses que les villes en ruines, dont le souvenir reste au moins honoré, et dont la gloire bien acquise est sans tâche: il vaut mieux brûler les cadavres que les laisser pourrir.»

1. «Vous ne manquez pas de ressources», leur dit Dion (Orat., 31, p. 366) «vous étes des milliers et des milliers, qui gagneriez à être moins riches», et plus loin (p. 670): «Vous êtes les plus riches de toute la Grèce. Vos ancêtres n'avaient pas plus de biens que vous; votre île est restée aussi fertile; la Carie une partie de la Lycie vous rapportent; un grand nombre de villes vous payent des impôts; beaucoup de citoyens font toujours à votre ville de riches donations.» Il continue, en montrant que les dépenses, loin de s'augmenter, ont plutôt diminué, par exemple les frais d'entretien de l'armée et de la flotte: les Rhodiens n'avaient plus qu'à envoyer tous les ans à Corinthe, pour la flotte romaine sans doute, un ou deux petits navires.

27 av. J.C.-476

L'ancienne civilisation

Ce n'est pas s'élever contre ces nobles pensées d'un lettré, qui comparait le présent si obscur à l'antiquité si brillante et qui voyait, comme il est naturel, l'un avec des yeux prévenus, l'autre dans toute la splendeur de son passé, que de montrer l'ancienne civilisation hellénique vivant encore à cette époque; elle vécut même longtemps après, non seulement à Rhodes, mais en beaucoup d'autres lieux. L'indépendance morale, le sentiment intime que les Grecs avaient et qu'ils pouvaient avoir d'être encore la nation la plus civilisée du monde ne disparut pas chez les Hellènes de ce temps, malgré leur état humiliant de sujets et leur condition méprisable de parasites. Les Romains empruntèrent aux anciens Grecs leurs dieux, aux Alexandrins leur administration publique; ils cherchèrent à se rendre maîtres de la langue grecque et à helléniser l'idiome latin par l'harmonie et le style. Les Hellenes de l'époque impériale n'agirent pas de même; les divinités nationales de l'Italie, comme Silvain et les dieux lares, ne furent pas honorées en Grèce; aucune ville hellénique ne songea à s'approprier l'organisation politique que Polybe, un Grec pourtant, avait vantée comme la meilleure de toutes. La connaissance du latin était indispensable pour parcourir la carrière des hautes dignités et des fonctions inférieures; c'est ce qui fit que les Grecs qui les briguaient apprirent le latin; car, si l'empereur Claude seulement songea à priver du droit de cité romaine les Grecs qui ne comprendraient pas la langue latine, il n'en est pas moins vrai qu'on ne pouvait exercer réellement les droits et remplir les devoirs attachés à ce privilège, que si l'on possédait la langue d'empire. Mais, en dehors de la vie publique, les Grecs n'ont jamais appris le latin autant que les Romains ont appris le grec. Un écrivain, qui littérairement a marié ensemble les deux moitiés de l'empire, et dont les biographies parallèles des grands hommes de la Grèce et de Rome se recommandent et valent surtout par leur comparaison, Plutarque, ne comprenait pas le latin plus que Diderot n'entendait le russe, et savait à peine le parler, comme il le dit lui-même; les littérateurs grecs qui possédaient réellement la langue latine étaient, ou des fonctionnaires comme Appien et Dion Cassius, ou des étrangers qui n'étaient ni Grecs ni Latins, comme le roi Juba.

En fait, la Grèce était bien moins changée en elle-même que dans sa situation extérieure. La constitution d'Athènes était mauvaise sans doute; mais elle n'avait guère été parfaite, même au temps de la grandeur athénienne. «C'est toujours, dit Plutarque, la même race, les mêmes agitations, la même gravité et le même enjouement, la même grâce et la même malice qu'autrefois.» A cette époque, la vie du peuple grec présente encore certains caractères qui sont dignes de sa domination civilisatrice. Les combats de gladiateurs, qui s'étaient répandus hors de l'Italie dans toutes les contrées, principalement en Asie Mineure et en Syrie, ont pénétré en Grèce plus tard que partout ailleurs: pendant longtemps ils ne furent admis que dans la ville semi-italienne de Corinthe; et lorsque les Athéniens, pour ne pas rester en arrière des Corinthiens, les introduisirent chez eux, malgré les prières d'un des meilleurs citoyens qui leur demandait s'ils ne pourraient pas auparavant élever un autel au dieu de la pitié, plusieurs des plus nobles habitants quittèrent à regret leur patrie qui se déshonorait.

Dans aucune région du monde ancien, les esclaves n'ont été traités avec autant d'humanité qu'en Grèce: ce n'était pas une loi, mais une simple coutume, qui défendait aux Grecs de vendre leurs esclaves à qui n'était pas Grec, et qui éloignait ainsi de ce pays la véritable traite des esclaves. Sous l'empire, nous ne trouvons qu'en Grèce les gens de lignée servile admis aux banquets des citoyens libres et aux distributions d'huile1. C'est en Grèce seulement qu'un esclave pouvait, comme Epictète sous Trajan, dans la situation extérieure plus que modeste qu'il occupait à Nicopolis d'Epire, entretenir avec des hommes considérables de rang sénatorial les mêmes relations que Socrate avec Critias et Alcibiade; ils écoutaient son enseignement oral comme des élèves écoutent leur maître; ils notaient par écrit et ils publiaient ses conversations. Il faut rapporter l'honneur des adoucissements que le droit impérial introduisit dans la condition des esclaves, à l'influence des idées grecques, sur Marc-Aurèle, par exemple, qui considérait cet esclave de Nicopolis comme son maître et comme son modèle.

L'auteur d'un dialogue, qui s'est conservé parmi les oeuvres de Lucien, fait admirablement connaître l'attitude du fin bourgeois athénien, dans les rapports étroits qu'il avait avec le public de voyageurs nobles et opulents, d'une éducation douteuse ou plutôt d'une grossièreté qui ne l'était pas : on y dissuade le riche étranger de se rendre aux bains publics avec une armée de serviteurs, comme si la vie n'était pas sûre à Athènes ou comme si la paix n'existait pas dans le pays; on lui conseille de ne pas se montrer dans la rue avec une toge de pourpre, tandis que les passants se demandent en riant s'il ne porte pas la robe de sa maman. L'auteur trace un parallèle entre la vie de Rome et celle d'Athènes : là ce sont des festins accablants et des débauches plus accablantes encore, des bandes d'esclaves et un luxe domestique d'une commodité qui n'est qu'incommode; là ce sont les ennuis du libertinage, les tourments de l'ambition, tout l'excès, toute la variété, toute l'agitation de la vie des capitales; ici c'est le charme de l'indigence, la liberté de la parole dans un cercle d'amis, l'oisiveté qui permet de goûter les plaisirs de l'esprit, la faculté de vivre dans le calme et la joie. «Comment pourrais-tu, demandait à Rome un Grec à l'un de ses compatriotes, abandonner pour tout ce bruit la lumière du soleil, la Grèce, sa douceur et sa liberté ?»

Tous les esprits délicats et purs s'unissaient alors dans la même pensée; même les meilleurs des Hellènes n'auraient pas voulu être Romains. A peine trouve-t-on dans la littérature de l'époque impériale quelque chose d'aussi charmant que cette idylle eubéenne de Dion, dont j'ai déjà parlé : c'est l'histoire de deux familles de chasseurs qui vivent dans une forêt déserte; leur fortune se compose de huit chèvres, d'une vache sans cornes, d'un joli veau, de quatre faucilles et de trois épieux de chasse; elles ne connaissent ni l'argent ni les impôts; amenées devant la bruyante assemblée des citoyens de la ville voisine, elles sont renvoyées finalement, sans être tracassées, à leur bonheur et à leur indépendance.

1. Un riche citoyen d'Akraephia, en Béotie, invita les esclaves adultes aux fêtes publiques qu'il donna sous Tibère, et sa femme invita les femmes esclaves (Corp. insc. graec., 1625). Lorsqu'on résolut de faire des distributions d'huile dans le gymnase (op.vádlov) de Gytheion, en Laconie, il fut décidé que six jours par an les esclaves pourraient y être admis (LebasFoucart, 243 a). On trouve, à Argos, la trace de semblables libéralités (Corp. insc. graec., 1122, 1123).

46-125

Plutarque

Cette vie, poétisée par Dion, Plutarque la mène dans la réalité, Plutarque de Chéronée, l'un des écrivains anciens les plus agréables, les plus souvent lus, et aussi l'un des plus féconds. Issu d'une famille riche de cette petite ville béotienne, il y habita d'abord; puis il acquit à Athènes et à Alexandrie une instruction complètement hellénique; par ses études, par ses nombreuses relations personnelles, et par ses voyages en Italie, il apprit à connaître le génie romain; il refusa, suivant l'habitude des Grecs aisés, d'entrer au service de l'Etat ou d'embrasser la carrière de professeur; il resta fidèle à sa patrie; avec son excellente femme, avec ses enfants, ses amis et ses amies, il sut jouir de la vie domestique dans le plus beau sens du mot; il se contenta des dignités et des honneurs qu'il pouvait acquérir dans sa chère Béotie et de la modeste fortune que ses pères lui avaient laissée. Dans ce Chéronien se marque la différence qui séparait le monde hellénique du monde hellénisé; on ne pouvait pas être Grec de cette façon à Smyrne, ni à Antioche : l'hellénisme était un produit du sol comme le miel de l'Hymette. Il y eut sans doute des talents plus puissants, des esprits plus profonds que Plutarque; mais aucun écrivain ne supporta avec tant de modération et d'enjouement le sort qui lui était réservé, et ne sut faire revivre dans ses écrits, comme il l'a fait, la paix de son âme et le bonheur de sa vie.

27 av. J.C.-476

Inconvénients de l'administration provinciale

L'influence toute-puissante de l'hellénisme ne peut pas se manifester dans le domaine de la vie publique avec autant de pureté et de beauté que dans le silence de la vie domestique, dont l'histoire ne se soucie pas et qui ne se soucie pas de l'histoire, ce qui est plus heureux encore. Si nous considérons la situation politique de la Grèce, nous devons signaler les inconvénients plutôt que les avantages de la domination romaine comme de l'autonomie grecque. Ce n'étaient pourtant pas les bonnes intentions qui manquaient, puisque le philhellénisme romain fut encore plus marqué sous le principat que sous la République. Il se manifeste partout, en grand comme en petit; on continue à helléniser les provinces de l'Orient; on n'hésite pas à reconnaître comme langues officielles les deux langues grecque et romaine; le gouvernement ne se départit pas des formes les plus courtoises dans ses relations avec les moindres cités grecques; et il recommande la même courtoisie à ses fonctionnaires1. En outre, les empereurs ont prodigué à cette province les dons et les monuments. La plus grande part de ces libéralités revint à Athènes, mais Corinthe fut dotée par Hadrien d'un très bel aqueduc et Antonin bâtit l'hopital d'Epidaure.

Cependant, si l'on traita les Grecs en général avec beaucoup de considération, et si le gouvernement impérial se montra très bienveillant envers la Grèce proprement dite, que l'on regardait dans un certain sens comme la mère patrie tout autant que l'Italie elle-même, il n'en résulta aucun avantage pratique ni pour l'administration ni pour le pays. Les hauts fonctionnaires changeant tous les ans et le contrôle central étant peu sérieux, tant que dura le régime des proconsuls, les provinces sénatoriales sentirent les inconvénients plus que les bienfaits d'une administration unique; le mal était deux fois plus grand pour les provinces petites et pauvres. Sous Auguste lui-même, les désavantages étaient si marqués qu'un des premiers actes de son successeur fut de prendre sous son autorité particulière la Grèce et la Macédoine2, provisoirement, disait-il, mais, en réalité, pour toute la durée de son règne. L'empereur Claude, lorsqu'il monta sur le trône, rétablit l'ancienne organisation; cette réforme, pour être constitutionnelle, n'était peut-être pas très sage. Depuis lors on ne modifia plus l'administration de la province; l'Achaïe fut gouvernée par des fonctionnaires tirés au sort et non pas nommés, jusqu'au moment où cette organisation disparut complètement.

1. Les petites cités de l'Asie Mineure rivalisaient entre elles au sujet de leurs titres et de leur rang, et elles importunaient le gouvernement de leurs plaintes incessantes. Antonin répondait ainsi aux griefs formulés par les Ephésiens (Waddington, Aristide, p. 51) : «Je sais bien que les habitants de Pergame vous ont donné votre nouveau titre; ceux de Smyrne n'ont pu l'oublier que par accident, et ils vous rendront justice à l'avenir, mais à la condition que vous, Ephésiens, vous leur donniez aussi leur véritable titre.» Une petite ville lycienne vient trouver le proconsul pour obtenir la confirmation d'un traité qu'elle a signé: celui-ci-répond (Benndorf, Lykische Reise, I, 71) que d'excellentes mesures n'ont besoin que d'éloges et nullement de confirmation; la confirmation est une conséquence toute naturelle. Les écoles de rhéteurs de cette époque fournissent aussi des formules à la chancellerie impériale; mais cela ne suffit pas. Il est de l'essence même du principat de ne pas accentuer, vis-à-vis des sujets, les marques extérieures de leur subordination, surtout quand il s'agit des villes grecques.

2. Ce changement ne provoque pas de modification formelle dans l'administration financière; d'ailleurs Tacite n'en signale pas (Ann., I, 76); si une réforme fut réclamée, parce que les provinciaux se plaignaient d'être accablés d'impôts (onera deprecantes), de meilleurs gouverneurs purent y remédier par des répartitions plus équitables, et en accordant provisoirement la remise de l'impôt. L'édit de Claude, relatif à Tégée (Eph. epig., V, p. 69), montre que l'établissement de la poste impériale fut considéré, surtout dans cette province, comme une charge très lourde.

27 av. J.C.-476

Décadence des villes libres

Mais beaucoup plus mauvaise encore était la situation des villes grecques soustraites à la domination du gouverneur. On avait voulu favoriser les cités indépendantes en les exemptant du tribut et du recrutement et en limitant le moins possible leurs droits d'Etats souverains; mais dans la plupart des cas on avait obtenu des résultats contraires à ceux que l'on attendait. Cette organisation, qui manquait d'unité intérieure, ne porta que de mauvais fruits. Il est vrai que dans les cités moins privilégiées, ou mieux administrées, l'autonomie communale a peut-être atteint son but; tout au moins nous ne savons pas que Sparte, Corinthe, Patrae surtout, en aient beaucoup souffert.

27 av. J.C.-476

Administration d'Athènes

Mais Athènes n'était pas capable de s'administrer elle-même; elle offre le spectacle désolant d'une cité gâtée par sa toute-puissance, et dont les finances comme les moeurs étaient perdues. Et pourtant elle aurait dû se trouver dans une situation prospère. Si ce fut un malheur pour les Athéniens d'établir leur hégémonie sur la nation tout entière, du moins Athènes est la seule cité de Grèce et d'Italie, qui ait réalisé l'unité provinciale : aucune ville de l'antiquité n'a possédé en propre un territoire comme l'Attique, de quelque quarante milles carrés, deux fois grand comme l'île de Rügen. Les Athéniens avaient même conservé ce qu'ils occupaient en dehors de l'Attique; Sylla le leur avait laissé après la guerre de Mithridate et César, après la bataille de Pharsale, où ils avaient combattu dans les rangs de Pompée; celui-ci leur avait demandé seulement combien de fois ils voulaient ainsi se perdre eux-mêmes, pour être sauvés par la gloire de leurs ancêtres. Athènes possédait encore non seulement l'ancien territoire de la ville d'Haliarte en Béotie, mais même sur le rivage de l'Attique, Salamine, le point de départ de sa domination maritime, dans la mer de Thrace les îles riches de Skyros, Lemnos et Imbros, dans la mer Egée, Délos. Il est vrai que cette île n'était plus, depuis la fin de la république, le centre des relations commerciales avec l'Orient; les ports de la côte occidentale d'Italie attiraient maintenant tout le trafic, et les Athéniens avaient subi là un dommage irréparable. Par leurs flatteries, ils avaient su obtenir d'Antoine de nouvelles concessions; Auguste, contre lequel ils avaient pris parti, leur enleva Egine et Erétrie d'Eubée ; mais ils purent garder les petites îles de la mer de Thrace, Ikos, Peparetos, Skiathos, et même Céos, en face du promontoire de Sunium; plus tard Hadrien leur donna la meilleure partie de la grande île de Céphallénie, dans la mer Ionienne. Ce fut l'empereur Sévère, mal disposé contre eux, qui le premier les dépouilla d'une partie de leurs possessions étrangères. Hadrien, de plus, avait garanti aux Athéniens la livraison d'une certaine quantité de blé aux frais de l'Etat; par l'extension de ce privilège, qui avait été jusqu'alors réservé à la capitale du monde romain, il reconnaissait Athènes comme une des métropoles impériales. De même les bienfaits de l'institution alimentaire, dont l'Italie jouissait depuis Trajan, furent introduits à Athènes par Hadrien, qui donna certainement aux Athéniens, sur sa propre cassette, le capital nécessaire. Un aqueduc, dédié par le même empereur à sa chère Athènes, fut achevé après sa mort par Antonin. Ajoutez à cela que les voyageurs et les étudiants affluaient dans cette ville, et que les riches Romains, comme aussi les princes étrangers, lui faisaient des donations de plus en plus considérables.

Athènes n'en était pas moins dans de continuels embarras. Avec le droit de cité s'étaient introduits non seulement ce trafic de la main à la main, commun à toutes les villes, mais encore un brocantage public et formel. Auguste dut intervenir pour le prohiber. Plusieurs fois le conseil municipal n'hésita pas à vendre l'une ou l'autre des îles athéniennes et il ne rencontra pas toujours un riche bienfaisant, comme ce Julius Nicanor, qui sous Auguste racheta pour les Athéniens faillis l'île de Salamine; le conseil lui décerna en retour le titre honorifique de «nouveau Thémistocle» et, comme il faisait des vers, celui de «nouvel Homère»; mais le public ne manqua pas de lui décocher, ainsi qu'aux nobles conseillers, quelques railleries bien méritées. Les monuments splendides, dont la ville d'Athènes continuait à s'orner, furent tous construits par des étrangers, entre autres par les riches souverains Antiochus de Commagène et Hérode de Judée, mais surtout par l'empereur Hadrien, qui bâtit sur l'Ilissus une ville complètement neuve (novae Athenae); après avoir fait élever un grand nombre de palais, parmi lesquels nous avons déjà cité le Panhellenion, il termina magnifiquement le temple colossal de l'Olympeion, cette merveille du monde, commencé sept siècles auparavant par Pisistrate, avec ses 120 colonnes dont une partie existe encore et qui sont les plus grandes de toutes les colonnes aujourd'hui restées debout. Athènes n'avait pas d'argent, non seulement pour relever les murs du Pirée, qui n'étaient plus utiles, mais même pour entretenir son port. Au temps d'Auguste, le Pirée n'était qu'un petit village de quelques maisons; on ne le visitait plus que pour admirer les chefs-d'oeuvre de la peinture dans les portiques de ses temples. Il n'y avait presque plus de commerce ni d'industrie à Athènes; ou plutôt la ville en général, et chaque citoyen en particulier, ne connaissaient plus qu'un seul genre de gain, la mendicité.

Les embarras financiers ne furent même pas le seul inconvénient de cette administration. La paix régnait bien dans le monde, mais non pas dans les rues ni dans les places d'Athènes. Sous Auguste, une émeute des Athéniens avait pris de telle proportions que le gouvernement romain dut envoyer des troupes contre cette ville libre1. Une pareille sédition est sans doute un fait isolé; mais chaque jour les Athéniens s'attroupaient dans la rue à cause du prix du pain ou pour d'autres motifs. Les autres villes ne devaient pas offrir un spectacle beaucoup plus beau; la différence est qu'on en parle moins.

On peut à peine comprendre que Rome ait abandonné la justice criminelle à une pareille bourgeoisie; mais elle appartenait légalement aux villes comme Athènes et Rhodes, admises à former une fédération internationale. A l'époque d'Auguste, l'aréopage d'Athènes refusa, malgré l'intercession d'un noble Romain, d'accorder sa grâce à un Grec condamné comme faussaire; c'était son droit; mais lorsque les habitants de Cyzique emprisonnaient sous Tibère des citoyens romains, lorsque les Rhodiens en crucifiaient un autre à l'époque de Claude, ils violaient formellement la légalité; une pareille conduite coûta aux Thessaliens leur autonomie, sous le règne d'Auguste. L'impuissance n'exclut pas l'outrecuidance ni les empiètements sur le terrain d'autrui; assez souvent même les plus faibles des pupilles sont les plus audacieux. Quelque respect que l'on puisse avoir pour un passé glorieux et des traités jurés, tout gouvernement consciencieux devait considérer ces Etats libres comme des éléments de trouble dans l'organisation générale, à peu près autant que le droit d'asile dans les temples, qui était pourtant d'une antiquité beaucoup plus vénérable encore.

1. L'émeute d'Athènes sous Auguste est confirmée certainement par la notice d'Eusèbe, pour l'année d'Abraham 2025, tirée de Jules l'Africain (Orose s'en est inspiré, VI, 22, 2). Les rassemblements contre les stratèges sont souvent signalés : Plutarque, Quaest. conviv., VIII, 3 au début.; Lucien, Demonax, 11, 64; Philostrate, Vit. soph., I, 23; II, 1, 11.

27 av. J.C.-476

Correcteurs

Rome se décida à user d'autorité; l'administration intérieure des villes libres fut soumise à la surveillance de fonctionnaires nommés par l'empereur, qui eurent d'abord le caractère de commissaires extraordinaires «pour corriger les inconvénients inhérents aux villes libres» et qui, plus tard, reçurent le titre officiel de «Correcteurs». Les débuts de cette institution se placent pour nous à l'époque de Trajan; à la fin du troisième siècle les correcteurs d'Achaïe nous apparaissent comme fonctionnaires permanents. Ils sont nommés par l'empereur et exercent leurs fonctions à côté des proconsuls. On ne les rencontre d'aussi bonne heure dans aucune partie de l'empire romain; nulle part ils ne sont devenus aussi vite permanents que dans l'Achaïe, où la moitié des villes étaient des cités libres.

27 av. J.C.-476

Fidélité aux souvenirs du passé

Les Hellènes avaient conscience de leur supériorité intellectuelle : ce sentiment, parfaitement justifié en soi-même et entretenu par l'attitude du gouvernement, peut-être davantage encore par celle du public romain, fit renaître le culte du passé, où se mêlent un attachement fidèle aux souvenirs d'époques plus grandes et plus heureuses, et le recul étrange d'une civilisation développée jusqu'à ses débuts, le plus souvent très primitifs.

27 av. J.C.-476

Religion

Excepté le culte des divinités égyptiennes et surtout d'Isis, introduit de bonne heure en Grèce à la faveur des relations commerciales, les Grecs de la Hellade proprement dite ont constamment repoussé les religions étrangères; si cette affirmation n'est pas très juste de Corinthe, c'est que Corinthe est la moins grecque des cités helléniques. Ce n'était pourtant pas la foi intime qui soutenait l'ancienne religion nationale; depuis longtemps on n'y croyait plus en Grèce; mais les coutumes du pays et les souvenirs du passé s'y attachaient de préférence. Aussi, non seulement elle fut conservée avec ténacité, mais encore on la voit, grâce surtout à une sorte de reconstitution archaïque, de jour en jour plus froide et plus antique, devenir l'apanage des érudits.

27 av. J.C.-476

Familles nobles

Il en est de même pour le culte des familles nobles: les Hellènes s'y sont consacrés avec une ardeur extraordinaire, et ont laissé bien loin en arrière les nobles romains les plus orgueilleux. A Athènes la dynastie des Eumolpides joua sous Marc-Aurèle un rôle prépondérant dans la réorganisation des fêtes d'Eleusis. Le fils de cet empereur, Commode, accorda au chef de la famille des Kerykes le droit de cité romaine, et cette lignée donna naissance au brave et savant Athénien qui, presque comme Thucydide, combattit les Goths et raconta ensuite la guerre qu'il avait faite contre eux. Le professeur et le consulaire Hérode Atticus, contemporain de Marc-Aurèle, appartenait à la même maison; son panégyriste le chante comme un des plus nobles Athéniens, comme un descendant de Hermès et de Hersé, fille de Cécrops, auquel le brodequin rouge des patriciens romains convient à merveille; un de ses admirateurs en prose le célèbre comme un Eacide et en même temps comme un petit-fils de Miltiade et de Cimon. Mais Athènes était encore surpassée par Sparte: on trouve de nombreux Spartiates qui se vantent de descendre des Dioscures, de Heraclès, de Poseidon, et qui rappellent avec orgueil que le sacerdoce de ces ancêtres divins est héréditaire dans leur famille depuis plus de quarante générations. Ce qui caractérise cette noblesse, c'est qu'elle n'apparaît guère avant la fin du second siècle: les auteurs héraldiques qui ont composé ces arbres généalogiques n'ont dû soumettre, ni dans Athènes ni dans Sparte, leurs documents à une critique sérieuse.

27 av. J.C.-476

La langue

Archaïsme et barbarismes. La même tendance se manifeste dans les modifications que la langue ou plutôt les dialectes subirent. Tandis que le grec dit vulgaire, essentiellement dérivé de l'idiome attique, domine dans les autres régions où l'on parle la langue grecque, et même est employé dans la Hellade pour les relations quotidiennes, on veut à cette époque purger la langue littéraire des solécismes et des néologismes qui s'y sont introduits; en outre on reprend souvent les idiotismes dialectaux disparus de la langue usuelle, et l'on fait visiblement revivre l'ancien particularisme, là où il était le moins justifié. Les Thespiens ayant élevé des statues aux Muses dans le bois sacré de l'Hélicon, on y grave, en bon béotien, les noms d'Orania et de Thalea; les épigraphes de ces mêmes statues, composées par un poète de nom romain, les appellent en bon ionien Uranié et Thaleié, et les Béotiens non érudits, qui les connaissaient, leur donnaient, comme tous les autres Grecs, les noms d'Urania et de Thaleia. Les Spartiates firent en ce genre des choses incroyables et bien souvent on écrivait plutôt pour l'ombre de Lycurgue que pour les Ælii ou les Aurelii contemporains1. D'ailleurs, à cette époque, la correction du langage disparaissait en Hellade; les documents de l'époque impériale fourmillent d'archaïsmes et de barbarismes qui s'accordent parfaitement ensemble. La population d'Athènes, très mêlée d'étrangers, ne s'est jamais spécialement distinguée par la pureté de sa langue2; et, quoique le dialecte attique se soit conservé relativement correct dans les actes officiels de la ville, la corruption du langage, qui régnait partout, s'y faisait déjà sentir dès l'époque d'Auguste. Les grammairiens rigoureux du temps ont rempli des livres entiers avec les solécismes commis par le rhéteur Hérode Atticus, nommé plus haut, dont on a souvent fait l'éloge, et par les autres professeurs de rhétorique célèbres au second siècle3; je laisse de côté l'affectation raffinée et les pointes maniérées qui remplissent leurs discours. La véritable décadence de la langue et de la littérature commença à Athènes et dans toute la Grèce, comme à Rome, avec Septime Sévère.

1. Une pièce curieuse est l'inscription (Lebas-Foucart, II, p. 142, ?. 162 ) de M?????) ????????) ????????? ? ??? ????????? 0:204.outw, un contemporain d'Antonin et de Marc-Aurèle, qui fut ?????? ??????????? ??? ??????????, des Dioscures et de leurs femmes, filles de Leucippos, mais qui, mêlant le nouveau à l'ancien, était en outre ????????? ?? ??????? ??? ??? ????? ???????? ???. Il avait été dans sa jeunesse ??????? ???????????????, littéralement bouvier des petits, c'est-à-dire maître des enfants de trois ans. Les troupes d'enfants de Lycurgue ne devaient être formées que d'enfants âgés de sept ans; mais ses descendants, pour réparer le temps perdu, avaient commencé à enrôler les enfants dès l'âge d'un an et à les confier à des «conducteurs». Ce même homme était vainqueur (verzáxp = vixho«s) ????????????, ???? ??? ????. Ce que cela signife, Lycurgue le sait peut-être.

2. L'intérieur de l'Attique, dit un habitant de ce pays dans Philostrate (Vitae sophist., II, 7) «est une bonne école pour qui veut apprendre à parler; au contraire, les habitants d'Athènes même, qui louent des logements à des jeunes gens venus de Thrace, de Pont et d'autres contrées barbares, laissent corrompre par eux leur langue plutôt qu'ils ne leur apprennent à bien parler. Mais dans l'intérieur du pays, où les habitants ne sont pas en contact avec des barbares, les expressions et le langage sont corrects.

3. Karl Keil (Pauly, Realencyclop., I, 2e éd., p. 2100) cite ????? au lieu de ?? ????? et ?? ????? ??????? dans l'inscription relative à la femme d'Hérode (Corp. insc. lat., VI, 1342).

27 av. J.C.-476

Les grandes familles

La dégradation de la vie hellénique tient à ce qu'elle était enfermée dans un cercle trop étroit; les hautes ambitions n'avaient pas d'objet digne d'elles et cédaient la place aux convoitises basses et humiliantes. Or il ne manquait pas en Grèce de familles riches et influentes1.

En général le pays était pauvre, mais il y avait encore des maisons qui possédaient de grandes propriétés foncières et qui jouissaient depuis longtemps d'une fortune solide. A Sparte, par exemple, la famille Lacharès, depuis Auguste jusqu'à l'époque d'Hadrien tout au moins, avait occupé une situation qui ressemblait vraiment à celle d'une maison princière. Antoine avait fait périr Lacharès pour confisquer ses biens. Aussi Eurykles, fils de Lacharès, fut-il un des plus chauds partisans d'Auguste et l'un des plus braves capitaines qui le secondèrent dans le combat décisif; il faillit faire prisonnier le général vaincu. Entre autres riches dons, le vainqueur lui donna l'île de Cythère (Cérigo), en propriété privée. Plus tard Eurykles joua un rôle prépondérant et dangereux, non seulement dans sa patrie, où il devait jouir d'une autorité constante, mais même aux portes de Jérusalem et de Césarée; la considération que les Orientaux avaient pour les Spartiates a dû le favoriser en cette circonstance. Souvent appelé devant le tribunal d'empire pour rendre compte de sa conduite, il fut enfin condamné et banni; mais la mort l'enleva à temps aux suites de sa condamnation. Son fils Lakon hérita de sa fortune, et surtout de sa puissance, dont il usa avec plus de circonspection. La famille de cet Hérode, que nous avons déjà souvent nommé, jouissait à Athènes de la même situation; nous pouvons en suivre la trace et remonter à travers quatre générations jusqu'à l'époque de César. Le grand-père d'Hérode, comme le Spartiate Eurykles, vit tous ses biens confisqués, parce qu'il avait, à Athènes, une puissance considérable. Les immenses propriétés foncières que son petit-fils possédait dans sa patrie ruinée, les vastes terrains qu'il destinait aux tombeaux de ses esclaves favoris, excitaient l'envie même chez les gouverneurs romains. Il y avait sans doute des familles aussi puissantes dans la plupart des pays de la Grèce; et si d'habitude elles étaient les maîtresses de l'assemblée provinciale, elles avaient aussi à Rome des attaches et de l'influence.

1. Tacite (pour l'année 62 : Ann., XV, 20) trace le portrait d'un de ces provinciaux riches et influents, Claudius Timarchides de Crète, qui est tout-puissant dans son pays (ut solent praevalidi provincialium et opibus nimiis ad injurias mi norum elati): il dispose de l'assemblée provinciale, et par conséquent du décret de remerciement que l'on est obligé d'adresser au proconsul qui part, et que celui-ci désire vivement, parce qu'on peut lui demander de rendre ses comptes (in sua potestate situm, an proconsulibus, qui Cretam obtinuissent, grales agerentur). L'opposition propose de refuser ces décrets; mais cette motion n'est pas votée. D'autre part ces Grecs puissants nous sont dépeints par Plutarque (Praec. ger. reip., c. 19, 3).

27 av. J.C.-476

La carrière des fonctions publiques

Les obstacles légaux qui empêchaient un Alexandrin ou un Gaulois d'entrer au sénat de l'empire, même après avoir obtenu le droit de cité, n'existaient pas en fait pour ces riches Hellenes; surtout sous les empereurs, la carrière politique et militaire que les Italiens pouvaient parcourir était de même ouverte en droit aux Grecs; pourtant ils ne sont entrés au service de l'Etat qu'à une époque reculée et en petit nombre. D'une part, le gouvernement romain, dans les premières années de l'empire, considérait, malgré lui, les Grecs comme des étrangers; d'autre part, les Grecs eux-mêmes ne voulaient pas se transporter à Rome, comme l'exigeait l'entrée dans cette carrière politique, et aimaient mieux rester les premiers dans leur patrie que devenir à Rome l'un quelconque des nombreux sénateurs. A l'époque de Trajan, l'arrière-petit-fils de Lacharés, Herklanos, et probablement le père d'Hérode Atticus furent admis les premiers dans le sénat romain1.

L'autre carrière, qui ne date que de l'empire, le service personnel des empereurs, procurait la richesse et l'influence aux gens que le sort favorisait; elle fut de bonne heure et très souvent parcourue par des Grecs; mais comme la plupart et les plus importantes de ces situations étaient liées au service d'officier, les Italiens paraissent avoir joui, pendant très longtemps, d'un véritable avantage; là aussi la voie directe était en quelque sorte barrée aux Grecs. Cependant à la cour impériale beaucoup d'Hellenes occupèrent toujours des positions subalternes; ils obtenaient souvent par des chemins détournés la confiance de l'empereur et une grande influence. Mais ces personnages venaient plutôt des pays hellénisés que de la Grèce propre; encore moins appartenaient-ils aux grandes familles helléniques. L'ambition légitime d'un jeune homme de bonne et haute naissance, quand il était Grec, ne pouvait s'exercer sous l'empire romain que dans un cercle très restreint.

1. Hérode était éto (Philostrate, Vitae Sophist., I, 25, 5, p. 536), ?????? ?? ??????? ?? ???? ?????????? (ibid., II, au début, p. 54). On ne sait pas autre chose des consulats de ses ancêtres; mais certainement son grand-père Hipparchos ne fut pas sénateur. Peut-être ne s'agit-il ici que de ses ascendants maternels. La famille d'Hérode ne possédait pas le droit de cité romaine sous les Jules (cf. Corp. insc, lat., II, 489); elle ne l'obtint que sous les Claude.

27 av. J.C.-476

L'administration municipale

Il lui restait sa patrie, où c'était d'ailleurs son devoir et son honneur de travailler au bien public. Mais le devoir était modeste et les honneurs plus modestes encore. «Votre tâche, dit Dion à ses Rhodiens, n'est plus la même que celle de vos ancêtres. Ils pouvaient exercer leur activité de tous les côtés à la fois, aspirer à la domination, secourir les opprimés, acquérir des alliés, fonder des villes, combattre et triompher; de tout cela vous ne pouvez plus rien faire. Ce qui vous reste à vous, c'est de bien gérer vos maisons, d'administrer votre ville, de distribuer les honneurs et les distinctions avec choix et mesure, de siéger au conseil et dans le tribunal, c'est le culte des dieux, ce sont les cérémonies des jours de fête; par là vous pouvez vous élever au-dessus des autres cités. Il ne faut pas pourtant non plus oublier de signaler la bienséance de votre attitude, le soin que vous prenez de vos cheveux et de votre barbe, la gravité de votre démarche dans la rue, qui fait que les étrangers accoutumés à courir perdent, chez vous, cette habitude, votre costume de bon ton, et, si risible qu'elle paraisse, votre bande de pourpre étroite et effilée, votre calme au théâtre et la mesure que vous apportez dans vos applaudissements; tout cela fait l'honneur de votre ville; là, plus que dans vos ports, vos murs et vos docks, se retrouvent les bonnes manières de l'ancienne Grèce. Par là, le barbare qui ne connaît pas le nom de votre cité s'aperçoit néanmoins qu'il est en Grèce, et non en Syrie ou en Cilicie.»

Ces affirmations sont justes; mais si l'on ne demandait plus aux citoyens de mourir pour leur patrie, ils pouvaient bien se demander eux-mêmes s'il valait la peine de vivre pour elle. Plutarque nous décrit la situation des magistrats municipaux de la Grèce à son époque, et il la juge avec l'équité et la modération qui lui sont propres. Il était tout aussi difficile qu'autrefois de bien administrer les affaires publiques avec des majorités de citoyens mobiles, capricieux, plus occupés de leurs profits particuliers que de l'intérêt général, ou bien avec les membres très nombreux des assemblées délibérantes; le Conseil d'Athènes comprit sous l'empire d'abord 600, puis 500 et plus tard 750 membres. Le devoir du bon magistrat, c'est d'empêcher «le peuple» de faire tort à l'individu, d'attirer illégalement à lui les fortunes privées, et de se partager les richesses publiques; devoir difficile à remplir, car le magistrat ne peut employer que les exhortations raisonnables ou les artifices du démagogue; il ne faudra pas non plus qu'il se montre trop ferme dans les petits détails et, si les citoyens demandent, à l'occasion d'une fête municipale, une modique distribution de blé, il ne voudra pas se brouiller avec ses administrés pour une pareille vétille.

Au reste la situation avait complètement changé; désormais le magistrat devait apprendre à s'y conformer. Il lui incombe avant tout d'avoir toujours devant les yeux et de mettre sans cesse devant ceux de ses concitoyens l'impuissance des Hellènes. La liberté de la ville s'étend aussi loin que les maîtres le permettent; et ce serait un mal de désirer l'accroître. Lorsque Péricles revêtait le costume officiel, il avait soin de se rappeler qu'il commandait à des hommes libres et à des Grecs; aujourd'hui le magistrat doit se dire qu'il ne commande que sous les ordres d'un maître, à une ville soumise à des proconsuls et à des procurateurs impériaux; qu'il ne peut pas, qu'il ne doit pas être autre chose que l'organe du gouvernement; et qu'un trait de plume du gouverneur suffit pour annuler chacun de ses décrets. Aussi le premier devoir d'un bon magistrat est-il de vivre en parfaite intelligence avec les Romains, et de se créer, s'il le peut, des relations influentes à Rome, pour le plus grand avantage de son pays. Sans doute l'homme intègre recule énergiquement devant la servilité; il est nécessaire que le magistrat résiste courageusement à un mauvais gouverneur, et la plus grave décision que puisse prendre une ville, c'est de porter un conflit de cette nature à Rome devant l'empereur. Mais Plutarque, et ceci est caractéristique, blâme fortement les Grecs, qui font intervenir, comme au temps de la ligue achéenne, le gouvernement romain dans la moindre querelle locale; il leur conseille de régler les affaires municipales au sein même de la ville, et de ne pas se livrer, par un appel imprudent, non pas tant à l'autorité supérieure qu'aux agents d'affaires et aux avocats qui la représentent.

Tout cela est sensé et patriotique, aussi sensé et aussi patriotique que l'avait été jadis la politique de Polybe, dont Plutarque parle à dessein. A cette époque, où le monde jouissait d'une paix complète, où il n'y avait plus de guerres ni contre les Grecs, ni contre les barbares, où le gouvernement des villes, les traités de paix et les alliances des cités sont devenus des événements historiques, on aurait dû abandonner aux maîtres d'école les souvenirs de Marathon et de Platées, au lieu d'exciter par de grands mots de cette nature les membres de l'Ecclesia; la meilleure attitude était de se renfermer dans le cercle étroit des libertés qu'on accordait encore. Mais c'est la passion, et non la raison, qui gouverne le monde. Le citoyen hellénique pouvait encore faire son devoir envers sa patrie; mais pour l'ambition purement politique qui aspire aux grandes choses, pour les hautes visées d'un Périclés et d'un Alcibiade, il n'y avait plus de place en Grèce, excepté peut-être dans le cabinet de travail d'un homme de lettres. Au lieu de ces nobles sentiments pullulaient ces passions vénimeuses qui empoisonnent la poitrine et corrompent le coeur de l'homme, lorsque les grandes aspirations lui sont interdites.

27 av. J.C.-476

Les jeux

Aussi la Grèce fut-elle le foyer de ces ambitions sans but et avortées, le plus général et certainement l'un des plus pernicieux parmi les nombreux fléaux qui ont sévi sur l'antique civilisation en décadence. Au premier rang doivent se placer, à ce sujet, les fêtes populaires et les assauts de magnificence auxquelles elles donnaient lieu. Les combats d'Olympie plurent à la nation encore jeune des Hellenes; dans cette fête de gymnastique, à laquelle prenaient part toutes les tribus et toutes les villes grecques, la couronne tressée de branches d'olivier, qui était décernée au meilleur coureur d'après la sentence «du juge de la Grèce », exprimait naïvement et simplement l'homogénéité d'un peuple nouveau. Mais on n'en resta pas à cette aurore, quand le pays eut reçu un développement politique. Déjà, à l'époque de la confédération maritime d'Athènes et assurément sous la monarchie d'Alexandre, cette fête hellénique était un anachronisme, un jeu d'enfant conservé pendant l'âge mûr; le possesseur de la couronne d'olivier ne passait pas plus, à ses propres yeux et aux yeux de ses concitoyens, pour le premier de tous les Grecs, que de nos jours, en Angleterre, on ne songe à mettre les vainqueurs des régates d'étudiants sur la même ligne que Pitt et Beaconsfield. Cet empire imaginaire de la couronne d'olivier exprime bien l'unité idéale et la dislocation réelle du peuple grecque, lorsqu'elle se fut répandue par la colonisation et l'hellénisation. La politique toute pratique, que l'on suivit sous les Diadoques, s'occupa fort peu, comme il était naturel, des jeux olympiques. Mais lorsque l'empire s'appropria l'idée panhellénique, lorsque les Romains s'arrogèrent les droits et s'imposèrent les devoirs des Grecs, Olympie resta ou devint le vrai symbole du panhellénisme romain: sous Auguste, pour la première fois, un Romain est vainqueur à Olympie, et ce n'est rien moins que le beau-fils d'Auguste, le futur empereur Tibère1. L'alliance impure que l'hellénisme tout entier avait contractée avec le démon du jeu fit de ces fêtes une institution puissante et durable, mais pernicieuse en général et surtout pour la Grèce. Le monde hellénique et hellénisant tout entier y prenait part, en les célébrant et en les imitant; partout sortaient de terre dans les contrées helléniques des fêtes semblables; l'enthousiasme des masses, l'intérêt que tous portaient à chaque combattant, l'orgueil du vainqueur et surtout de ses amis et de sa patrie faisaient presque oublier pourquoi l'on avait lutté. Le gouvernement romain non seulement accorda toute liberté aux combats de gymnastique et aux autres jeux, mais encore participa lui-même à ces fêtes; le droit que le vainqueur avait d'être solennellement reçu dans sa patrie ne dépendit plus sous l'empire du bon plaisir de la ville intéressée; il fut donné par privilège impérial aux différents centres de jeux2; dans ce cas la pension annuelle (clonces) servie au vainqueur fut prélevée sur le trésor impérial, et les jeux les plus importants furent considérés comme des institutions d'empire.

Cet amour des jeux s'étendait à toutes les provinces de l'empire, mais la Grèce proprement dite était toujours le centre idéal de ces combats et de ces victoires: c'est là qu'était leur patrie, sur les bords de l'Alphée; c'est là que se célébraient les plus anciens jeux, organisés sur le modèle des fêtes d'Olympie, les Pythiques, les Isthmiques, les Néméens, dont la fondation remonte à la grande époque de la Grèce, et qui furent chantés par ses poètes classiques; c'est là encore que se donnaient d'autres fêtes de création plus récente, mais aussi splendides, les Euryclées, fondées sous Auguste par le chef spartiate dont nous avons parlé plus haut, les Panathénées athéniennes, les Panhellénies également athéniennes et dotées par Hadrien avec une munificence impériale. On pouvait trouver bizarre que tous les habitants du vaste empire romain parussent se presser à ces fêtes de gymnastique; mais il était assez naturel de voir les Hellènes boire à cette coupe magique étrange, plus qu'à toute autre, et animer par ces distractions malsaines, par ces distributions de couronnes, de statues, de privilèges aux vainqueurs de ces fêtes, le calme plat politique que les meilleurs d'entre eux leur recommandaient.

1. Le premier Romain vainqueur à Olympie que nous connaissions est Ti. Claudius, Ti. filius, Nero, sans aucun doute le futur empereur, qui remporta le prix de la course en quadriges (Arch. Zeitung, 1880, p. 53); cette victoire tombe probablement dans l'Olympiade 195 (1 ap. J.-C.), et non dans l'Olympiade 199 (17 ap. J.-C.), comme le porte le texte de l'Africain (Eusèbe, I, p. 214, edit. Schone). A cette dernière date le vainqueur fut plutôt son fils Germanicus, également pour la course en quadriges (Arch. Zeitung, 1879, p. 36). Parmi les vainqueurs du stade, qui étaient les vainqueurs éponymes d'Olympie, ne se trouve aucun Romain; il semble qu'on ait voulu éviter ainsi de blesser le patriotisme grec.

2. Un centre de jeux ainsi privilégié s'appelle dywy lapos, certamen sacrum (c.-a-d. pensionné, Dion, II, 1), ou apeby sidedaotixós, certamen iselasticum (cf. par exemple Pline, Ep. ad Traj., 118, 119; Corp. insc. lat., X, 515). La Xystarchie était aussi accordée par l'empereur, au moins dans certains (Dittenberger, Hermes, XII, p. 17 et suiv.). Ce n'est pas à tort que ces jeux s'appellent jeux universels.

27 av. J.C.-476

L'ambition municipale

La marche des institutions municipales fut la même dans tout l'empire, mais surtout en Grèce. Tant qu'il resta place à de hautes visées pour l'ambition, ce fut autour des fonctions et des dignités municipales que se livrèrent, dans la Hellade, comme à Rome, les combats politiques, dont l'issue, quelquefois vaine, ridicule et nuisible, avait souvent été des plus heureuses et des plus nobles. Sous l'empire le fruit avait disparu, l'écorce seule restait; à Panope, en Phocide, les maisons étaient sans toit, les habitants logeaient dans des huttes, mais c'était encore une cité, un Etat, et les Panopéens avaient leur place dans le cortège des villes phocidiennes. Dignités et sacerdoces, décrets élogieux proclamés par la voix du héraut, places d'honneur aux assemblées publiques, vêtements de pourpre et diadème, statues à pied et à cheval, tout cela était pour ces villes affaire de vanité et d'argent, dont elles trafiquaient plus honteusement que le moindre principicule des temps modernes, qui vend ses décorations et ses titres. Assurément à cette époque de véritables services ont été rendus, des récompenses méritées ont été décernées; mais, le plus souvent, c'était un marché de la main à la main, ou plutôt, suivant le mot de Plutarque, un traité entre une courtisane et ses pratiques. De nos jours la richesse privée, qui sait être libérale, est d'abord décorée, puis anoblie; de même autrefois on lui donnait la pourpre sacerdotale et on lui élevait des statues sur la place publique. Mais ce n'est pas impunément qu'un Etat bat fausse monnaie avec ses dignités. En pareille matière le monde moderne est resté bien en arrière de l'antiquité; il n'a adopté ni l'insolence de ses procédés, ni le cynisme de leurs formes; c'est tout naturel: l'autonomie de ces cités n'était pas suffisamment réprimée par la notion de l'Etat et s'exerçait sans obstacle sur ce terrain, et les autorités législatives étaient, le plus souvent, la bourgeoisie ou les assemblées des petites villes. Les conséquences de ces abus furent doublement funestes; les fonctions municipales furent données plutôt à qui pouvait les payer qu'à des citoyens compétents; les banquets et les distributions ruinaient presque toujours les donataires, sans enrichir ceux qui recevaient. Cette coutume pernicieuse a puissamment contribué à faire haïr le travail et à dissiper la fortune des grandes familles.

L'administration des villes eut aussi beaucoup à souffrir de l'adulation croissante. Sans doute, les honneurs que la cité reconnaissante accordait à l'un de ses bienfaiteurs étaient le plus souvent décernés suivant ce principe raisonnable d'équité qui préside aujourd'hui à la distribution des mêmes récompenses; et quand ce n'était pas le cas, le bienfaiteur était souvent disposé, par exemple, à donner lui-même l'argent nécessaire pour élever sa statue. Mais il n'en était pas de même pour les distinctions honorifiques que la cité décernait aux riches étrangers, surtout aux gouverneurs, aux empereurs et aux membres de la famille impériale. A cette époque où l'on désirait les hommages même vides et officiels, la cour impériale et les sénateurs romains avaient pour eux un goût non pas aussi vif que les ambitieux de province, mais cependant bien prononcé; naturellement les honneurs et les hommages augmentaient au fur et à mesure qu'on avait intérêt à les accorder, et dans la même proportion que la faiblesse des personnages qui gouvernaient ou qui participaient au gouvernement. Dans ces conditions l'offre était toujours plus forte que la demande, cela se comprend; et ceux qui estimaient de pareils hommages à leur juste valeur étaient obligés, pour s'en exempter, de les refuser, ce qui paraît être assez souvent arrivé dans des cas isolés1, mais rarement plusieurs fois de suite, - le petit nombre des statues élevées à Tibère doit être compté peut-être parmi ses titres de gloire. - Les dépenses pour ces monuments, beaucoup plus considérables parfois qu'une simple statue, et pour les ambassades honorifiques2, ont été la plaie toujours croissante de l'administration provinciale. Mais aucune province n'a dépensé inutilement autant d'argent, en proportion de ses faibles ressources, que la Grèce, cette patrie des honneurs olympiques et municipaux, la plus remarquable de toutes à cette époque pour l'humilité des fonctionnaires et la déférence obséquieuse.

1. L'empereur Gaïus, par exemple, se plaint, dans une lettre qu'il adresse à l'assemblée d'Achaïe, du «grand nombre» des statues qui lui sont dédiées, et déclare se contenter des quatre qui lui ont été élevées à Olympie, à Némée, à Delphes et à l'isthme (Keil, Inscr. boeot., 31). Cette même assemblée décide d'élever, dans chacune de ses villes, une statue à l'empereur Hadrien, le piedestal de la statue d'Abea, en Messénie, a été conservé (Corp. insc. graec., 1387). L'autorisation impériale était toujours nécessaire en pareil cas.

2. Lorsque Pline révisa les comptes municipaux de Byzance, il trouva que 12000 sesterces étaient consacrés annuellement à l'envoi d'une ambassade spéciale qui portait à l'empereur les souhaits de nouvelle année, et 3000 sesterces à une députation qui se rendait auprès du gouverneur de Mésie pour le même motif. Pline ordonne aux magistrats de transmettre désormais leurs souhaits seulement par lettres, ce que Trajan approuve (Ep. ad Traj., 43, 44).

27 av. J.C.-476

Commerce et industrie

Il est à peine besoin d'exposer en détail que la situation économique de la Grèce n'était pas bonne. Le pays en général est d'une fertilité médiocre; les plaines arables n'y sont pas très étendues; sur le continent la culture de la vigne n'est pas importante; celle de l'olivier l'est davantage. Les célèbres carrières de marbre, du marbre blanc si brillant de l'Attique et du marbre vert de Karystos, appartenaient comme presque toutes les autres au domaine impérial; elles étaient exploitées par les esclaves de l'empereur, ce qui ne rapportait guère aux indigènes.

La plus industrielle des contrées grecques était l'Achaïe, où survivait l'ancienne fabrication des étoffes de laine; dans la ville la plus peuplée de ce pays, à Patrae, de nombreuses manufactures transformaient en vêtements et en bonnets le lin de l'Elide renommé pour sa finesse. L'art et l'industrie artistique restent encore le monopole des Grecs; parmi les blocs nombreux de marbre pentélique que l'empire employa, la plupart ont dû être travaillés dans le pays même. Mais autrefois les Grecs fournissaient surtout à l'étranger, tandis que l'on parle peu à cette époque de l'exportation jadis si considérable des oeuvres d'art grecques.

C'est à Corinthe que le commerce était le plus actif, dans cette ville des deux mers, commune à tous les Hellènes, métropole fourmillant sans cesse d'étrangers, comme l'appelle un orateur. Dans les deux colonies romaines de Corinthe et de Patrae, dans la cité d'Athènes, toujours remplie de voyageurs et d'érudits, s'étaient concentrées les plus grandes maisons de banque de la province, qui le plus souvent, sous l'empire comme sous la république, étaient entre les mains d'Italiens établis dans le pays. Dans les villes de second ordre, comme Argos, Elis, Mantinée du Péloponnèse, les négociants romains formaient des corporations spéciales au sein même de la cité. En général, les affaires s'étaient arrêtées dans l'Achaïe, surtout depuis que Rhodes et Délos n'étaient plus les étapes commerciales entre l'Asie et l'Europe et que le commerce se dirigeait vers l'Italie.

La piraterie était réprimée et les routes de terre suffisamment sûres1; mais l'antique prospérité n'était pas revenue. J'ai déjà parlé de la déchéance du Pirée; c'était un événement, lorsqu'un des grands vaisseaux égyptiens chargés de blé s'égarait par hasard dans ces parages. Nauplie, le port d'Argos, la ville la plus peuplée de la côte péloponnésienne après Patrae, était de même déserte2.

1. Nous ne savons pas qu'en Grèce les routes de terre soient devenues particulièrement dangereuses : le soulèvement de l'Achaïe sous Antonin (Vita, 5, 4) est tout à fait obscur. Le chef de voleurs en général et non pas le chef de voleurs grec - joue un rôle prépondérant dans la basse littérature de l'époque; mais c'est là un procédé commun aux mauvais romanciers de tous les temps. Le désert d'Eubée peint par le délicat Dion n'est pas un nid de voleurs: ce sont les ruines d'une grande propriété, dont le possesseur a été condamné par l'empereur parce qu'il était trop riche, et qui depuis lors a été abandonnée. D'ailleurs, et cela est évident sans qu'on ait besoin de le prouver au moins au public non érudit, cette histoire est aussi vraie que la plupart de celles où l'auteur raconte au début qu'il les tient de ceux qui y ont joué un rôle : si la confiscation dont parle Dion était historique, le domaine serait revenu au fisc, et non &agarve; la ville voisine, que l'écrivain se garde bien d'ailleurs de nommer.

2. On peut citer ici la description naïve de l'Achaïe que nous a laissée un négociant égyptien du temps de Constance. «En Achaïe, Grèce et Laconie, on est savant; mais le pays est dépourvu de toute autre qualité : c'est une province petite et montagneuse, qui ne saurait produire beaucoup de blé, qui donne seulement un peu d'huile et du miel attique; on peut l'estimer pour ses écoles et sa science, mais elle est stérile tous les autres égards. Les seules villes sont Corinthe et Athènes. Corinthe a un fort commerce et un beau monument, l'Amphithéâtre. Athènes a son passé (historias antiquas) et un remarquable édifice, l'Acropole, rempli de statues qui rappellent merveilleusement les exploits guerriers des ancêtres (ubi multis statuis mirabile est videre dicendum antiquorum bellum). En Laconie on ne peut citer que le marbre de Krokeae, que l'on appelle "marbre de Lacédémone." La barbarie de l'expression est imputable, non pas à l'écrivain lui-même, mais à un traducteur très postérieur.

27 av. J.C.-476

Routes

Il s'ensuit que l'empire ne s'est presque pas occupé des routes de cette province: on n'a retrouvé des milliaires romains que dans le voisinage immédiat de Patrae et d'Athènes; encore datent-ils des empereurs de la fin du troisième siècle et du quatri&egarve;me. Il est manifeste que les gouvernements précédents avaient négligé de rétablir en Grèce les communications. Hadrien seul entreprit de transformer en une route carrossable, au moyen de digues puissantes jetées dans la mer, le chemin aussi important que court qui conduisait de Corinthe à Mégare, par la gorge difficile des roches scironiennes.

258-259

Expédition de Bithynie

Une seconde expédition, déterminée par le succès de la première, fut entreprise l'hiver suivant par des bandes de Scythes différents, mais voisins, qui se dirigèrent vers la Bithynie; ce qui caractérise cette époque troublée, c'est que l'instigateur de cette incursion fut Chrysogonos, un Grec de Nicomédie, et que les barbares lui rendirent de grands honneurs pour les heureux succès qu'il remporta. Comme on ne put pas réunir le nombre de vaisseaux nécessaire, cette expédition fut accomplie en partie par terre, en partie par mer. Les pirates réussirent d'abord, dans les environs de Byzance, à s'emparer d'une quantité considérable de barques de pêcheurs; ils arrivèrent ainsi sur la côte asiatique près de Chalcédoine, dont la forte garnison s'enfuit à cette nouvelle. Ils prirent non seulement cette ville, mais encore Nicomédie, Kios, Apamée sur la côte; Nicée et Pruse dans l'intérieur des terres. Ils incendièrent Nicomédie et Nicée, et parvinrent jusqu'à Rhyndakos. De là ils retournèrent dans leur pays, chargés des dépouilles de cette riche contrée et de ses grandes villes.

253-268

Expédition de Grèce

Déjà l'expédition contre la Bithynie avait été faite en partie par voie de terre; désormais les barbares, qui vont assaillir la Grèce d'Europe, s'avanceront à la fois par terre et par mer. Si la Mésie et la Thrace n'étaient pas encore occupées par les Goths d'une façon permanente, du moins ils allaient et venaient dans ce pays comme s'ils étaient chez eux, et ils pénétraient de là jusqu'en Macédoine. L'Achaïe craignit même sous Valérien d'être attaquée de ce côté: les Thermopyles et l'isthme furent barricadés et les Athéniens relevèrent leurs murs, démolis depuis le siège de Sylla. Ce ne fut pas à ce moment ni par cette route que les barbares arrivèrent. Mais sous Gallien une flotte de 500 voiles, montée surtout par des Hérules, parut devant le port de Byzance, encore puissant; les vaisseaux des Byzantins repoussèrent les assaillants avec succès. Ceux-ci s'éloignèrent, se montrèrent sur la côte d'Asie devant Cyzique qu'ils n'avaient pas attaquée antérieurement, et de là, dépassant Lemnos et Imbros, ils gagnèrent la Grèce proprement dite. Athènes, Corinthe, Argos, Sparte, furent pillées et détruites. Comme au temps des guerres médiques, les citoyens d'Athènes renversée, au nombre de 2000, tendirent une embuscade aux barbares qui partaient, et, soutenus par la flotte romaine, parvinrent à leur infliger un grave échec, sous le commandement de leur chef Publius Herennius Dexippus, aussi savant que brave, qui descendait de l'ancienne famille noble des Kerykes. A leur retour, qu'ils effectuèrent en partie par voie de terre, les pirates furent attaqués par l'empereur Gallien près du fleuve Nestos en Thrace, et perdirent un nombre d'hommes considérable1.

1. Le récit que Dexippe avait fait de cette guerre résumé par le Syncelle, p. 717 (dans ce passage il faut lire avelovros au lieu de avadoytes), par Zosime, I, 39 et par le biographe de Gallien, c. 13. Le fr. 22 est un morceau de sa propre narration. Le continuateur de Dion, dont s'est inspiré Zonaras, a placé cet événement sous Claude, par erreur ou par mauvaise foi, pour enlever à Gallien le mérite de cette victoire. Le biographe de Gallien l'a raconté à deux reprises, semble t-il, une première fois brièvement, au c. 6, en l'année 262, puis plus longuement, en l'année 265 ou même postérieurement, au c. 13.

235-285

Le gouvernement impérial au temps des Goths

Pour bien mesurer l'étendue du désastre, il faut ajouter que, dans cet empire désagrégé et surtout dans les provinces envahies par l'ennemi, les officiers saisissaient l'un après l'autre ce qui restait encore du pouvoir. Il est inutile de citer les noms de ces souverains éphémères. La situation nous prouve que l'empereur Valérien négligea d'envoyer un commandant extraordinaire en Bithynie, après que cette province eut été ravagée par les pirates : dans tout général il voyait, non sans raison, un compétiteur. Grâce à cette politique, le gouvernement garda dans cette crise dangereuse une attitude presque entièrement passive. Mais il est certain qu'il faut faire retomber en grande partie sur la personne même des empereurs la responsabilité d'une inertie aussi injustifiable. Valérien était faible et âgé; Gallien, inconstant et débauché; ni l'un ni l'autre n'était capable de diriger le vaisseau de l'Etat au milieu de la tempête. Marcien, auquel Gallien, après l'invasion de l'Achaïe, avait confié le commandement militaire dans cette région, remporta quelques succès; mais tant que Gallien resta au pouvoir, on ne fit aucun progrès sérieux.

269

Victoire de Claude sur les Goths

Après le meurtre de Gallien (268) et peut-être à la nouvelle de ce crime, les Barbares, de nouveau sous la conduite des Hérules, mais cette fois réunissant toutes leurs forces, se jetèrent sur les frontières de l'empire, et, ce qu'ils n'avaient pas encore fait, ils les attaquèrent en même temps par mer avec une flotte puissante, et par terre sur la ligne du Danube1. La flotte souffrit beaucoup des tempêtes dans la Propontide; elle se sépara. Les Goths firent voile les uns vers la Thessalie et la Grèce, les autres vers Crète et Rhodes; la masse principale se rendit en Macédoine, et de la pénétra dans l'intérieur du pays, d'accord sans doute avec les bandes qui envahissaient la Thrace. Mais l'empereur Claude arriva en personne avec une forte armée, et finit par débloquer Thessalonique, qui avait été souvent assiégée et qui était réduite à la dernière extrémité: il repoussa les Goths devant lui par la vallée de l'Axios (Vardar) et jusque dans la Haute-Mésie, au-delà des montagnes; après maints combats de fortune diverse, il remporta près de Naïssus dans la vallée de la Morawa une éclatante victoire, où 50000 ennemis durent succomber. Les Goths se retirèrent en désordre, d'abord vers la Macédoine, puis à travers la Thrace vers l'Hémus, pour mettre le Danube entre eux et le vainqueur. La dissension qui éclata dans le camp romain, cette fois entre la cavalerie et l'infanterie, faillit encore sauver les Barbares; mais au moment de la bataille, les cavaliers ne voulurent pas laisser leurs camarades dans l'embarras et l'armée réunie remporta une seconde victoire. Une épidémie cruelle, que la famine amène toujours à sa suite, surtout dans ces régions et au milieu d'agglomérations d'hommes extraordinaires, causa de grands dommages aux Romains; l'empereur Claude lui-même en fut atteint. Néanmoins la grande armée des guerriers du Nord fut complètement dispersée. Les nombreux prisonniers devinrent soit des soldats romains, soit des serfs.

1. La tradition représente cette invasion comme une expédition purement maritime, entreprise avec 2000 vaisseaux (ce chiffre n'est que probable; il est cité dans la biographie de Claude; les nombres 6000 et 900, entre lesquels flotte le texte de Zosime, 1, 42, sont tous deux altérés) et 320000 hommes. Pourtant il est difficile de croire que Dexippe, auquel il faut attribuer ces renseignements, ait pu établir de telles données. D'autre part cette campagne fut dirigée surtout contre Tomis et Marcianopolis; il est donc plus que probable que les agresseurs suivirent la tactique décrite par Zosime, I, 34, et qu'une partie d'entre eux vint par terre; dans cette hypothèse un contemporain a pu évaluer leur nombre aux chiffres cités plus haut. Enfin les péripéties de l'expédition, et surtout le lieu où fut livrée la bataille décisive, montrent que l'on n'avait pas seulement une flotte à combattre.

268-275

Affermissement des frontières du Danube

En même temps l'hydre des révolutions militaires était quelque peu domptée. Claude et après lui Aurélien furent réellement les maîtres de l'empire, ce qu'on ne peut guère dire de Gallien. On renouvela certainement la flotte, oeuvre qui avait été commencée sous celui-ci. La Dacie, conquise par Trajan, était et resta perdue; Aurélien retira de ce pays les postes qui s'y trouvaient encore et permit aux habitants chassés et à ceux qui s'exilaient volontairement de s'établir sur la rive mésienne du Danube. Mais la Thrace et la Mésie, qui pendant longtemps avaient appartenu aux Goths plus qu'aux Romains, furent replacées sous la domination impériale et, du moins, la frontière du fleuve fut de nouveau fortifiée.

250-269

Caractère de la guerre des Goths

On ne doit pas accorder une importance capitale à ces expéditions des Scythes et des Goths, faites par terre et par mer, qui remplissent une période de vingt années (250-269): ces bandes nomades n'ont jamais songé à occuper d'une façon permanente les régions qu'elles parcouraient. Elles n'eurent pas l'idée de s'établir en Thrace ou en Mésie, encore moins sur les côtes plus éloignées de leur pays; d'ailleurs les assaillants n'étaient pas assez nombreux pour entreprendre des invasions proprement dites. La mauvaise administration des derniers empereurs et surtout la défiance des troupes avaient encouragé les barbares, bien plus que leur puissance même, à envahir et à piller l'empire par terre et par mer: aussi la restauration de l'ordre intérieur et l'attitude énergique du gouvernement eurent elles pour conséquence immédiate la libération du territoire. L'empire romain, s'il ne se brisait lui-même, ne pouvait pas encore être brisé.

En tout cas ce fut une oeuvre considérable de recréer l'administration, comme le fit Claude. Nous connaissons ce prince moins encore que les empereurs du même temps; et la famille de Constantin, qui se plaisait à faire remonter son origine jusqu'à ce souverain, a dénaturé sa physionomie, en le représentant tout simplement comme la perfection réalisée; toutefois ce rapprochement généalogique même, ainsi que les nombreuses monnaies frappées en son honneur après sa mort, prouvent qu'il fut considéré comme le sauveur de l'Etat par la génération immédiatement postérieure; et cette génération ne s'est pas trompée. Ces expéditions des Scythes forment le prologue de la grande invasion qui les a suivies: ce qui les distingue des pirateries habituelles dans ces parages, ce sont les destructions de villes qu'elles entraînaient; la prospérité et la civilisation de la Grèce et de l'Asie Mineure ne s'en sont jamais relevées.

Troisième siècle

Les guerres du Danube jusqu'à la fin du troisième siècle

Sur la frontière du Danube, que l'on venait de rétablir, Aurélien affermit les succès remportés en abandonnant la tactique défensive pour reprendre l'offensive; il franchit le Danube près de ses embouchures, et battit au-delà du fleuve aussi bien les Carpi, qui depuis lors furent soumis au protectorat des Romains, que les Goths commandés par leur roi Canabaudes. Son successeur Probus établit sur la rive romaine, comme nous l'avons déjà raconté, les restes des Bastarnes opprimés par les Goths. En 295 Dioclétien en fit autant pour les Carpi. Ces faits prouvent que l'empire des Goths se consolidait de l'autre côté du Danube, mais ces barbares ne franchirent pas le fleuve. Les fortifications des frontières furent augmentées: Contre-Aquincum (Contra Aquincum, Pest) fut fondé en l'an 294.

Les pirateries ne disparurent pas complètement. Sous Tacite, des bandes venues du Palus Maeotis se montrèrent en Cilicie. Les Francs, que Probus avait transportés sur les côtes de la mer Noire, se procurèrent des embarcations, et retournèrent chez eux, dans leur mer du Nord, pillant en chemin les côtes de Sicile et d'Afrique. Les expéditions par terre ne cessèrent pas non plus: toutes les victoires de Dioclétien sur les Sarmates et une partie de ses victoires sur les Germains furent remportées dans la région du Danube. Mais ce fut seulement sous Constantin que la guerre recommença sérieusement contre les Goths: elle eut un heureux succès. Depuis que Claude les avait vaincus, la domination romaine était aussi solide qu'auparavant.

14 av. J.C.-476

Introduction de l'élément illyrien dans l'armée et dans le gouvernement

L'histoire des guerres dont nous venons de montrer le développement exerça, politiquement et militairement, une influence générale et permanente sur l'organisation intérieure de l'armée et de l'Etat romains. Nous avons déjà indiqué que les troupes du Rhin, les plus importantes dans les premiers temps de l'empire, avaient, dès l'époque de Trajan, cédé le premier rang aux légions du Danube. Sous Auguste, il y avait six légions dans le bassin du Danube et huit dans la vallée du Rhin; au second siècle, après les campagnes de Domitien et de Trajan en Dacie, les camps du Rhin ne contenaient plus que quatre légions; les camps du Danube en contenaient dix, douze même après la guerre des Marcomans. Après Hadrien l'élément italien disparut de toute l'armée, excepté du corps des officiers; en général chaque régiment se recrutait dans le pays où il campait. La plupart des soldats de l'armée du Danube, ainsi que les centurions sortis du rang, étaient chez eux en Pannonie, en Dacie, en Mésie, en Thrace. Les nouvelles légions créées sous Marc-Aurèle étaient également originaires de l'Illyricum, et les suppléments extraordinaires, dont les troupes avaient alors besoin, furent probablement aussi levés dans les pays où campaient les armées. Si donc l'armée du Danube était la première de toutes, et si son importance fut encore augmentée pendant la guerre des trois empereurs à l'époque de Sévère, par suite les soldats illyriens étaient les premiers de tous. Cette situation ressort très nettement de la réforme de la garde prétorienne accomplie par Sévère.

L'élément illyrien ne possédait pas, à proprement parler, cette suprématie dans les hautes sphères de l'empire, tant que la charge d'officier fut considérée comme une fonction d'Etat. Pourtant la carrière équestre fut de tout temps accessible aux simples soldats par le grade intermédiaire de centurion, et les Illyriens purent la parcourir de bonne heure. C'est ainsi que déjà en 235, un Thrace, Gaius Julius Maximinus, en 248, un Pannonien, Trajanus Decius, étaient arrivés par cette voie au pouvoir impérial. Mais lorsque Gallien, poussé par une défiance qui n'était que trop justifiée, eut interdit aux membres de l'ordre sénatorial de servir comme officiers, ce qui se passait jusqu'alors pour les soldats seuls s'étendit nécessairement à leurs chefs. Il est donc tout naturel que désormais les soldats du Danube, pour la plupart d'origine illyrienne, jouent le premier rôle dans l'Etat; aussi longtemps que l'armée fit les empereurs, ils furent pour la plupart illyriens. A Gallien succède le Dardane Claude; Aurélien vient de Mésie, Probus de Pannonie, Dioclétien de Dalmatie, Maximien de Pannonie, Constance de Dardanie, Galère de Serdica. Un historien qui écrivait sous les successeurs de Constantin signale l'origine illyrienne de ces derniers empereurs; il ajoute qu'ils étaient d'excellents princes, sans culture littéraire, mais doués d'une grande expérience acquise au milieu des camps et des combats.

Ce que les Albanais ont été pendant longtemps pour l'empire turc, leurs ancêtres l'ont été pour l'empire romain, lorsque cet empire se trouva dans le même état de délabrement et de barbarie. La restauration illyrienne du gouvernement impérial ne peut pas être considérée comme une réorganisation nationale; les empereurs illyriens furent simplement des soldats qui soutinrent l'empire complètement ébranlé par la mauvaise administration de souverains d'une haute naissance. L'Italie avait perdu tout caractère militaire; or, à qui n'a plus la puissance des armes, l'histoire ne reconnaît pas le droit de commander.

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