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  Justin II  

15 novembre 565 - 5 octobre 578

Euric roi des Visigoths La victoire contre Syagrius ou la bataille de Soissons Conversion de Clovis Défaite et soumission des Allemands ou la bataille de Tolbiac La bataille de Vouillé Conquête définitive de la Bourgogne La descente des Saxons en Bretagne Clovis roi des Francs Les Visigoths d'Espagne



Sources historiques : Edward Gibbon




14 novembre
565

Mort de Justinien

Durant les dernières années de Justinien, sa tête affaiblie, livrée à des contemplations célestes, lui fit négliger les affaires de ce monde. Ses sujets étaient fatigués d'un si long règne; cependant les esprits capables de réflexion redoutaient le moment de sa mort, qui pouvait remplir la capitale de séditions et plonger l'empire dans une guerre civile. Ce monarque sans enfants avait sept neveux, fils ou petit-fils de son frère et de sa soeur, tous élevés dans la splendeur d'une extraction royale. On les avait vus dans les provinces et les armées revêtus du commandement : on connaissait leur caractère; leurs partisans étaient pleins de zèle; et le vieillard jaloux différant toujours de déclarer son successeur, chacun d'eux pouvait espérer de succéder à son oncle. Il mourut dans son palais après un règne de trente-huit ans; et les amis de Justin, fils de Vigilantia, profitèrent de l'instant décisif. Vers le milieu de la nuit sa maison est éveillée par un assez grand nombre de gens qui frappaient à la porte; ils demandent à entrer, et l'obtiennent en se faisant connaître pour les principaux membres du sénat. Ces députés annoncent l'important secret de la mort de l'empereur; ils racontent, ou peut-être ils supposent que Justinien, avant d'expirer, a choisi pour son successeur celui de ses neveux qui est le plus chéri et qui a le plus de mérite, et ils supplient Justin de prévenir les désordres de la multitude, si elle s'aperçoit au point du jour qu'elle n'a pas de maître. Justin, donnant à son maintien l'expression de la surprise, de la douleur et de la modestie, se rend, selon l'avis de Sophie son épouse, à l'autorité du sénat. On le conduit au palais à la hâte et en silence; les gardes saluent leur nouveau souverain, et à l'instant même les cérémonies martiales et religieuses de son couronnement s'accomplissent. Les officiers préposés à cet emploi le revêtent des habits impériaux, des brodequins rouges, de la tunique blanche et de la robe de pourpre. Un heureux soldat, que Justin éleva au grade de tribun, passe au cou de l'empereur le collier militaire; quatre hommes robustes l'élèvent sur un bouclier; il s'y tient debout pour recevoir l'adoration de ses sujets et la bénédiction du patriarche, qui sanctifie leur choix en posant le diadème sur la tête d'un prince orthodoxe.

15 novembre
565
- décembre
574

Justin II ou le jeune

Numa Pompilius
Justin II

L'hippodrome était déjà rempli de monde; et dès que l'empereur, se montra sur son trône, on entendit retentir également les acclamations de la faction des Bleus et de celle des Verts.

(Son consulat-1er janvier 566) Dans les discours adressés au peuple et au sénat, Justin promit de réformer les abus qui avaient déshonoré la vieillesse de son prédécesseur; il professa les maximes d'une administration juste et bienfaisante, et déclara qu'aux calendes de janvier, dont on n'était pas éloigné, il ferait revivre dans sa personne le nom et la libéralité d'un consul romain. Il donna, en payant sur-le-champ les dettes de son oncle, un gage solide de sa bonne foi et de sa générosité : une longue file de porte-faix chargés de sacs remplis d'or s'avança au milieu de l'hippodrome, et les créanciers de Justinien, qui ne conservaient plus d'espoir, reçurent comme un don volontaire ce paiement bien juste en lui-même. En moins de trois ans, l'impératrice Sophie imita et surpassa son exemple; elle releva de la détresse une foule de citoyens indigents, accablés sous le poids des dettes et de l'usure, genre de bienfaits justement assurés de la plus vive reconnaissance, puisqu'il fait cesser les maux les plus intolérables, mais qui expose souvent le prince trompé dans sa bonté à faire tomber ses faveurs sur le fourbe ou le prodigue.

566

Ambassade des Avares

La loi des XII Tables
La loi des XII Tables

Le septième jour de son règne, Justin donna audience aux ambassadeurs des Avares; et pour frapper les Barbares d'étonnement, de respect et de terreur, on eut soin de rendre cette cérémonie très pompeuse. Depuis la porte du palais, ses cours spacieuses et ses longs portiques offraient de tous côtés les casques élevés et les boucliers dorés des gardes, qu'on voyait présenter leurs piques et leurs haches de bataille avec plus de confiance qu'ils ne l'auraient fait un jour de combat. Les officiers chargés de quelque partie du pouvoir du prince ou du service de sa personne, revêtus de leurs plus magnifiques habits, étaient placés selon l'ordre militaire et civil de la hiérarchie. Lorsqu'on leva le voile du sanctuaire, les ambassadeurs virent l'empereur d'Orient sur son trône, placé sous un dais ou dôme soutenu de quatre colonnes, et surmonté d'une figure ailée de la Victoire. Dans le premier mouvement de leur surprise, ils se soumirent à la servile adoration de la cour de Byzance; mais du moment où ils se furent relevés, Targetius, leur chef, s'exprima avec la liberté et la fierté d'un Barbare. Il vanta, par la bouche de son interprète, la grandeur du chagan, à la clémence duquel les royaumes du Midi devaient leur existence, dont les sujets victorieux avaient traversé les rivières glacées de la Scythie, et couvraient alors les bords du Danube de leurs innombrables tentes. Justinien avait cultivé à grands frais, par des largesses annuelles, l'amitié d'un prince reconnaissant, et les ennemis de Rome avaient respecté les alliés des Avares. Les mêmes motifs de prudence devaient exciter son neveu à prendre cette libéralité pour modèle, et à acheter la paix que lui offrait un peuple invincible et sans égal dans les exercices de la guerre, dont il faisait ses délices. La réponse de l'empereur portait le même caractère de hauteur et de provocation que le discours des ambassadeurs : il fondait, disait- il, sa confiance sur la protection du Dieu des chrétiens, l'antique gloire de Rome et les triomphes récents de Justinien. L'empire, poursuivit-il, est rempli d'hommes et de chevaux, et il a des armes en assez grand nombre pour défendre ses frontières et châtier les Barbares. Vous nous offrez des secours, vous nous menacez de la guerre; nous méprisons votre inimitié et vos secours. Les vainqueurs des Avares sollicitent notre alliance : craindrons-nous un peuple d'exilés qui prend la fuite devant eux1 ? Mon oncle accorda des largesses à votre misère et à vos humbles supplications; je veux vous rendre un service plus important, je vous ferai connaître votre faiblesse. Eloignez-vous de ma présence : la vie des ambassadeurs est en sûreté; et si vous revenez me demander pardon, vous goûterez peut-être les fruits de ma bienveillance. Sur le récit de ses ambassadeurs, le chagan redouta la fermeté apparente d'un empereur romain dont il ignorait le caractère et les ressources. Au lieu d'exécuter ses menaces contre l'empire d'Orient, il se porta sur les contrées pauvres et sauvages de la Germanie, soumises à la domination des Francs; mais, après deux batailles douteuses, il consentit à se retirer, au moyen de quoi la disette de son camp fut soulagée par des convois de grains et de bétail que lui fournit le roi d'Austrasie. Tant d'espérances trompées avaient abattu le courage des Avares, et leur puissance se serait évanouie au milieu des déserts du pays des Sarmates, si l'alliance d'Alboin, roi des Lombards, n'eût pas offert un nouvel objet à leur valeur, et, par un établissement solide, fixé à la fin leur fortune lassée.

1. Corippe, l. III, 390. Il s'agit incontestablement des Turcs vainqueurs des Avares; mais le mot scultor ne parait pas avoir de sens et le seul manuscrit existant de Corippe, d'après lequel on a publié la première édition de cet écrivain (1581, apud Plantin), ne se trouve plus. Le dernier éditeur, Foggini de Rome, a conjecturé que ce mot devait être corrigé, par celui de soldan; mais les raisons qu'allègue Ducange (Joinville, Dissertat., 16, p. 238-240) pour prouver que les Turcs et les Persans ont employé ce titre de très bonne heure, sont faibles ou équivoques; et je suis plus disposé en faveur de d'Herbelot (Bibl. orient., p. 825), qui donne à ce mot une origine arabe et chaldéenne, et qui le fait commencer au onzième siècle, époque où le calife de Bagdad l'accorda à Mahmud, prince de Gazna et vainqueur de l'Inde.

560-572

Alboin, roi des Lombards

Au temps où Alboin servait sous les drapeaux de son père, il rencontra au milieu d'une bataille le prince des Gépides, contre lesquels il combattait, et le perça de sa lance. Les Lombards, frappés de cet exploit, demandèrent à son père, par des acclamations unanimes, que le jeune héros qui avait partagé les dangers du combat pût assister au banquet de la victoire. Vous n'avez pas oublié, leur répondit l'inflexible Audoin, les sages coutumes de nos aïeux : quel que soit le mérite d'un prince, il ne peut s'asseoir à la table de son père sans avoir été armé de la main d'un roi étranger. Alboin se soumit avec respect aux institutions de son pays; il choisit quarante guerriers et se rendit hardiment à la cour de Turisund, roi des Gépides, qui, soumis aux lois de l'hospitalité, embrassa et traita avec distinction le meurtrier de son fils. Au milieu du repas, où Alboin occupait la place du jeune prince qu'il avait tué, un tendre souvenir vint frapper Turisund. Incapable de commander à son indignation, il ne put s'empêcher de s'écrier en soupirant: Que cette place m'est chère ! Que celui qui l'occupe m'est odieux ! Sa douleur enflamma le ressentiment national des Gépides; et Cunimund, son dernier fils, échauffé par le vin ou par la tendresse fraternelle, sentit s'allumer dans son coeur le désir de la vengeance. Les Lombards, dit-il rudement, ont la figure et l'odeur des juments de nos plaines de Sarmatie. Allusion grossière aux bandelettes blanches dont leurs jambes étaient enveloppées. Tu peux ajouter quelque chose à cette ressemblance, s'écria audacieusement un des Lombards; car vous savez comme ils ruent. Va reconnaître la plaine d'Asfeld, cherches-y les ossements de ton frère; ils s'y trouvent confondus avec ceux des plus vils animaux. Les Gépides, peuple de guerriers, s'élancèrent de leurs sièges, l'intrépide Alboin et ses quarante compagnons mirent l'épée à la main. L'intervention du respectable Turisund apaisa le tumulte. Il sauva son honneur et la vie de son hôte; et, après avoir accompli les rites solennels de l'investiture, il le renvoya couvert des armes ensanglantées de son fils, présent d'un père affligé. Alboin revint triomphant; et les Lombards, en célébrant son incomparable valeur, ne purent refuser des éloges aux vertus d'un ennemi. Il vit probablement dans cette étrange visite la fille de Cunimund, qui bientôt après monta sur le trône des Gépides. Elle s'appelait Rosamonde, nom bien convenable à la beauté, et que l'histoire ainsi que les romans ont consacré aux récits d'amour. Alboin, devenu peu après roi des Lombards, devait épouser la petite-fille de Clovis; mais les liens de la bonne foi et de la politique cédèrent bientôt à l'espoir de posséder la belle Rosamonde, et d'insulter sa famille et sa nation. Il employa sans succès l'art de la persuasion; mais son impatiente ardeur, à l'aide de la force et de la ruse, lui procura l'objet de ses désirs. Il prévoyait que la guerre serait la suite de cet attentat; il la désirait; mais les Lombards ne purent soutenir l'attaque furieuse des Gépides qu'appuyait une armée romaine. L'offre d'épouser Rosamonde fut rejetée avec mépris; il se vit contraint d'abandonner sa proie et de partager le déshonneur qu'il avait imprimé sur la maison de Cunimund.

566

Les Lombards et les Avares tuent le roi des Gépides

Lorsque des injures particulières enveniment une querelle publique, les coups qui ne sont pas mortels ou décisifs ne produisent qu'une trêve de peu de durée, pendant laquelle on aiguise ses armes pour combattre de nouveau. Alboin n'ayant pas assez de force pour satisfaire son amour, son ambition et sa vengeance, implora les formidables secours du chagan; et les raisons qu'il fit valoir montrent l'art et la politique des Barbares. S'il avait attaqué les Gépides, c'était, disait-il, dans le dessein d'anéantir un peuple que son alliance avec l'empire romain rendait l'ennemi commun des nations et l'ennemi personnel du chagan; les Avares et les Lombards unis dans cette glorieuse querelle, la victoire était sûre et la récompense inestimable; le Danube, l'Ebre, l'Italie et Constantinople, se trouvaient exposés sans barrière à leurs armes invincibles; mais si le chagan hésitait ou différait de prévenir l'exécution des odieux projets des Romains, le même esprit qui avait insulté les Avares menaçait de les poursuivre jusqu'aux extrémités de la terre. Le chagan écouta avec froideur et avec dédain ces raisons spécieuses; il retint dans son camp les ambassadeurs d'Alboin; il prolongea la négociation, et allégua successivement son peu d'inclination et son défaut de moyens pour une si grande entreprise. Il déclara enfin le prix qu'il mettait à cette alliance; il demanda que les Lombards lui payassent sur-le-champ la dîme de leurs troupeaux, que les dépouilles et les captifs fussent partagés également; mais que les terres des Gépides devinssent le patrimoine des seuls Avares. Alboin, dominé par ses passions, ne balança pas à souscrire à des conditions si rigoureuses; et Justin, mécontent des Gépides dont il avait éprouvé l'ingratitude et la perfidie abandonna ce peuple incorrigible à sa destinée, et demeura tranquille spectateur de cette lutte inégale. Cunimund, réduit au désespoir, n'en était que plus actif et plus dangereux. Il apprit que les Avares se trouvaient sur son territoire; mais, convaincu qu'après la défaite des Lombards, il repousserait aisément ces étrangers, il marcha d'abord contre l'implacable ennemi de son nom et de sa famille. L'intrépidité des Gépides ne leur valut qu'une mort honorable. Les plus braves d'entre eux demeurèrent sur le champ de bataille; le roi des Lombards reçut avec joie la tête de Cunimund; et pour rassasier sa haine ou suivre les barbares coutumes de son pays, il fit monter son crâne en forme de coupe. Après cette victoire, aucun obstacle ne s'opposait plus aux progrès des alliés, et ils exécutèrent avec fidélité les articles de leur convention. Une nouvelle colonie de Scythes s'établit sans trouver de résistance dans les belles contrées de la Valachie, de la Moldavie, de la Transylvanie, ainsi que dans la portion de la Hongrie qui est au-delà du Danube, et le règne des chagans dans la Dacie subsista avec splendeur plus de deux cent trente ans. La nation des Gépides disparut; mais lors du partage des captifs, les esclaves qui tombèrent au pouvoir des Avares furent moins heureux que ceux qui eurent les Lombards pour maîtres : la générosité de ceux-ci adoptait un ennemi valeureux, et leur liberté se trouvait incompatible avec une tyrannie froide et réfléchie. La moitié du butin introduisit dans le camp des Lombards plus de richesses qu'ils n'en pouvaient compter par les lents et grossiers calculs de leur arithmétique. La belle Rosamonde se laissa engager ou forcer à reconnaître les droits d'un amant victorieux; et la fille de Cunimund parut oublier des crimes qu'on pouvait imputer à ses irrésistibles charmes.

567

Alboin entreprend la conquête de l'Italie

La destruction d'un puissant royaume établit la réputation d'Alboin. Au temps de Charlemagne, les Bavarois, les Saxons et les autres tribus qui parlaient la langue teutonique, chantaient encore les ballades qui rappelaient les vertus héroïques, la valeur, la générosité et la fortune du roi des Lombards. Mais son ambition n'était pas satisfaite, et des bords du Danube le vainqueur des Gépides tourna les yeux vers les fertiles rivages du Pô et du Tibre. Quinze ans auparavant, ses sujets alliés de Narsès, avaient visité le beau climat de l'Italie, ses montagnes, ses rivières et ses grands chemins, étaient encore présents et familiers à leur mémoire : le bruit de leurs succès, peut-être la vue du butin qu'ils avaient rapporté, excitaient dans la génération actuelle l'émulation et le goût des entreprises. La valeur et l'éloquence d'Alboin échauffèrent leurs désirs; et on assure que pour parler plus puissamment à leurs sens, il fit servir dans un banquet les fruits les plus beaux et les plus exquis de ceux qui croissent spontanément dans ce jardin de l'univers. Dès qu'il eut arboré son étendard, l'entreprenante jeunesse de la Germanie et de la Scythie vint en foule grossir son armée. Les robustes paysans de la Norique et de la Pannonie avaient repris les moeurs des Barbares et des Gépides, des Bulgares des Sarmates et des Bavarois, peuvent se retrouver d'une manière distincte dans les différentes provinces de l'Italie. Les Saxons étaient d'anciens alliés des Lombards, et vingt mille de leurs guerriers, suivis de leurs femmes et de leurs enfants acceptèrent l'invitation d'Alboin. Leur bravoure contribua à ses succès; mais tel était le nombre de ses troupes, qu'on s'y apercevait peu de leur présence ou de leur absence. Chacun y professait librement sa religion. Le roi des Lombards avait été élevé dans l'hérésie d'Arius; mais on permettait aux catholiques de prier publiquement dans leurs églises pour sa conversion, tandis que les Barbares, plus opiniâtres, sacrifiaient une chèvre ou peut-être un captif aux dieux de leurs ancêtres. Les Lombards et leurs alliés étaient unis par leur commun attachement pour un chef doué au plus haut degré de toutes les vertus et de tous les vices d'un héros sauvage. La vigilance d'Alboin avait préparé pour son expédition un immense magasin d'armes offensives et défensives. Tout ce que les Lombards purent emporter de leurs richesses suivait l'armée; et, s'exilant volontairement, ils abandonnèrent joyeusement leurs terres aux Avares, d'après une promesse solennelle faite et reçue sans sourire, que s'ils échouaient dans la conquête de l'Italie, ces exilés volontaires rentreraient dans leurs anciennes possessions.

573

La mort de Narsès

Ils n'auraient peut-être pas réussi, s'ils avaient eu à combattre Narsès; et les vieux guerriers d'Alboin qui avaient eu part à la victoire de ce général romain sur les Goths, se seraient présentés avec répugnance contre un ennemi qu'ils redoutaient et qu'ils estimaient. Mais la faiblesse de la cour de Byzance seconda les projets des Barbares, et ce fût pour la ruine de l'Italie que l'empereur écouta une fois les plaintes de ses sujets. L'avarice souillait les vertus de Narsès, et durant les quinze années qu'il avait gouverné l'Italie, il avait accumulé, soit en or soit en argent, un trésor fort au-dessus de la fortune qui convient à un particulier. Son administration était tyrannique ou du moins odieuse au peuple; et les députés de Rome à Constantinople énoncèrent avec liberté le mécontentement général. Ils déclarèrent hautement, au pied du trône, que leur servitude, sous les Goths, avait été plus supportable que le despotisme d'un eunuque grec; et que si on ne se hâtait de déposer leur tyran, ils ne songeraient qu'à leur bonheur dans le choix d'un maître. L'envie et la calomnie, qui avaient triomphé depuis peu du mérite de Bélisaire, surent accroître cette crainte d'une révolte. Un nouvel exarque, Longin, remplaça le vainqueur de l'Italie; et la lettre insultante de l'impératrice Sophie lui révéla les vils motifs qui déterminaient son rappel. Elle lui écrivit qu'il devait laisser à des hommes l'exercice des armes, et revenir dans la place qui lui convenait parmi les filles du palais, où on mettrait de nouveau une quenouille dans sa main. On dit que dans son indignation le héros, pénétré du sentiment de sa force, laissa échapper ces paroles : Mes fils seront issus de manière qu'elle ne les débrouillera pas aisément. Au lieu d'aller se présenter comme un esclave ou comme une victime à la porte du palais de Byzance, il se retira à Naples; d'où, si l'on s'en rapporte à l'opinion de ses contemporains, il excita les Lombards à punir l'ingratitude du prince et du peuple. Mais les passions du peuple sont mobiles autant que furieuses, et les Romains ne tardèrent pas à se rappeler le mérite ou à redouter la colère de leur général victorieux. Ils employèrent la médiation du pape, qui, étant allé trouver Narsès à Naples, lui fit agréer leur repentir; il adoucit la sévérité de son maintien, la fierté de son langage, et consentit à fixer sa résidence au Capitole; mais quoiqu'il eût atteint le dernier terme de la vieillesse, sa mort, arrivée bientôt après, pût être regardée comme prématurée; car son génie seul pouvait réparer la fatale erreur des derniers temps de sa vie. La réalité où le bruit d'une conspiration désarma et désunit les Italiens. Les soldats avaient été irrités de la disgrâce de leur général, et ils déplorèrent sa perte. Ils ne connaissaient pas leur nouvel exarque; et Longin ignorait aussi l'état de l'armée et celui de la province. L'année précédente, la peste et la famine avaient désolé l'Italie; et le peuple mécontent attribuait les calamités de la nature aux crimes ou à l'imprudence de ses administrateurs.

568-570

Les Lombards annexe une grande partie de l'Italie

Quels que fussent les motifs de sa sécurité, Alboin comptait bien ne pas trouver une armée romaine devant lui, et cette espérance ne fut pas trompée. Lorsqu'il fut au sommet des Alpes Juliennes, il regarda avec avidité et avec mépris ces fertiles plaines auxquelles ses victoires ont donné le nom de Lombardie. Il plaça un commandant fidèle et une troupe choisie au Forum Julii, le Frioul de la géographie moderne, pour garder les défilés des montagnes. Il ne voulut pas se hasarder contre les forces de Pavie, et il écouta les prières des Trévisans : suivi de cette multitude, retardée dans sa marche par un lourd bagage, il vint occuper le palais et la ville de Vérone; et six mois après son départ de la Pannonie, il investit avec toute son armée Milan qui renaissait de ses cendres. La terreur le précédait; il trouvait déserts les cantons où il portait ses pas, ou bien il en faisait une effrayante solitude; et les pusillanimes Italiens le jugeaient invincible, sans vouloir s'en assurer par leur expérience. On les voyait dans leur effroi se réfugier au milieu des lacs, des rochers et des marais, avec quelques débris de leurs richesses, et ils différaient ainsi le moment de leur servitude. Paulin, patriarche d'Aquilée retira ses trésors sacrés et profanes dans l'île de Grado; et ses successeurs furent adoptés par la naissante république de Venise, qui s'enrichissait sans cesse des calamités publiques. Honorat remplissait le siège de saint Ambroise; il avait eu la simplicité de souscrire à la trompeuse capitulation qu'on lui proposa; et la perfidie d'Alboin força bientôt l'archevêque, le clergé et les nobles de Milan, à chercher un asile dans les remparts moins accessibles de la ville de Gênes. Le courage des habitants était soutenu par leur situation sur le rivage de la mer, qui leur donnait la facilité de recevoir des vivres, l'espoir d'être secourus, et les moyens de prendre la fuite; mais des collines de Trente aux portes de Ravenne et de Rome, les Lombards s'approprièrent l'intérieur de l'Italie, sans livrer une bataille et sans former un siège. La soumission du peuple engagea le Barbare à revêtir le caractère de légitime souverain; et l'exarque, hors d'état de résister, se vit réduit à la triste fonction d'aller annoncer à l'empereur Justin la perte rapide et irréparable de ses provinces et de ses villes. Une place que les Goths avaient fortifiée avec soin arrêta les progrès du conquérant; et tandis que des détachements de Lombards subjuguaient le reste de l'Italie, le camp du roi demeura plus de trois ans devant la porte occidentale de Ticicum ou Pavie. Cette valeur, qui obtient l'estime d'un ennemi civilisé, provoque la fureur d'un sauvage; et Alboin fit l'épouvantable serment de confondre dans un massacre général les âges, les sexes et les dignités. La famine lui permit enfin d'accomplir ce voeu sanguinaire; mais en passant sous la porte de Pavie, son cheval fit un faux pas, et tomba sans qu'on pût le relever. La compassion ou la piété déterminèrent un de ceux qui accompagnaient Alboin, à interpréter cet événement comme un indice miraculeux de la colère du ciel. Alboin s'arrêta et s'adoucit; il remit son épée dans le fourreau, vint tranquillement se reposer dans le palais de Théodoric, et annonça à la multitude tremblante qu'elle vivrait pour obéir. Le roi des Lombards, charmé de la position de cette ville, que la longueur du siège avait rendue plus chère à son orgueil, dédaigna l'antique gloire de Milan; et Pavie fut, durant quelques générations, la capitale du royaume d'Italie.

28 juin
573

Mort d'Alboin

Le règne d'Alboin fut brillant et de peu de durée; et avant d'avoir pu régler ses nouvelles conquêtes, ce prince périt victime d'une trahison domestique et de la vengeance de sa femme. Il célébrait une orgie avec ses compagnons d'armes dans un palais près de Vérone, qui n'avait pas été bâti pour les Barbares; l'ivresse était la récompense de la valeur, et le roi fut entraîné par le plaisir de la table, ou par la vanité, à passer la mesure ordinaire de son intempérance. Après avoir vidé des coupes sans nombre de vin de Rhétie ou de Falerne; il demanda le crâne de Cunimund, l'ornement le plus noble et le plus précieux de son échansonnerie. Les chefs lombards, qui se trouvaient à sa table, poussèrent d'horribles acclamations de joie, en voyant cette coupe de la victoire. Remplissez-la de nouveau; remplissez-la jusqu'au bord, s'écria le vainqueur inhumain; portez-la ensuite à la reine, et priez-la de ma part de se réjouir avec son père. Rosamonde, prête à suffoquer de douleur et de rage, eut cependant la force de répondre : Que la volonté de mon seigneur soit faite, et, touchant la coupe de ses lèvres, prononça au fond de son coeur le serment de laver cette injure dans le sang d'Alboin. Implacable dans sa haine ou inconstante dans ses amours, la reine d'Italie avait prodigué ses faveurs à un de ses sujets; et Helmichis, le porte armes du roi, fut le ministre secret de sa vengeance comme de ses plaisirs. Il ne pouvait plus combattre par des raisons de fidélité ou de reconnaissance le projet d'assassiner son prince; mais il trembla en songeant au danger qu'il allait courir et au crime qu'on lui demandait, en se rappelant la force incomparable et l'intrépidité de ce guerrier, qu'il avait accompagné si souvent sur le champ de bataille. A force de sollicitations, il obtint qu'on lui donnerait pour second un des plus intrépides champions de l'armée des Lombards; on s'adressa au brave Pérédée, mais on ne put en tirer qu'une promesse de garder le secret sur cet attentat. Le moyen de séduction qu'employa Rosamonde, annonce à quel point d'effronterie elle portait le mépris de l'honneur et même de l'amour. Elle prit la place d'une de ses femmes qu'aimait Pérédée, et sut, au moyen de quelques prétextes, expliquer d'une manière plausible, l'obscurité et le silence de leur entrevue, jusqu'au moment où elle put lui dire qu'il sortait des bras de la reine des Lombards, et que sa mort ou celle d'Alboin devait être la suite d'un pareil adultère. Dans cette alternative, il aima mieux devenir le complice que la victime de Rosamonde, également incapable de crainte et de remords: elle attendait un moment favorable, et elle le trouva bientôt. Le roi, chargé de vin, sortit de table et alla sommeiller comme il avait coutume de le faire, après midi. L'infidèle épouse, paraissant s'occuper de la santé et du corps du prince, ordonna de fermer les portes du palais et d'éloigner les armes; elle renvoya les gens de service, et après avoir endormi Alboin en lui prodiguant les plus tendres caresses, elle ouvrit la porte de la chambre où il était, et pressa les conspirateurs d'exécuter sur-le-champ une promesse qu'ils ne remplissaient qu'à regret. A la première alarme, le guerrier s'élança de son lit; il voulut tirer son épée, mais Rosamonde avait eu soin de l'enchaîner au fourreau; et une petite escabelle, la seule arme qu'il trouva sous sa main, ne put le défendre longtemps contre le glaive des meurtriers. La fille de Cunimund sourit à sa chute: on l'enterra sous l'escalier du palais; et longtemps après sa mort, la postérité des Lombards révéra le tombeau et la mémoire de leur chef victorieux.

573

Mort de Rosamonde

L'ambitieuse Rosamonde aspirait à régner sous le nom de son amant : la ville et le palais de Vérone redoutaient son pouvoir, et une troupe dévoilée de Gépides, ses compatriotes, se disposait à applaudir à la vengeance et à seconder les désirs de leur souveraine; mais les chefs lombards, qui dans les premiers moments de la consternation et du désordre avaient pris la fuite, commençaient à retrouver leur courage et à réunir leurs forces; et la nation, au lieu d'obéir à cette perfide épouse, demanda à grands cris le châtiment de la coupable Rosamonde et des assassins du roi. Elle se réfugia chez les ennemis de son pays, et les vues intéressées de l'exarque assurèrent son appui à une criminelle qui méritait l'exécration du monde entier : elle descendit l'Adige et le Pô avec sa fille, héritière du trône des Lombards, avec ses deux amants, ses fidèles Gépides, et les dépouilles du palais de Vérone : un vaisseau grec la porta dans le havre de Ravenne. Longin sentit le pouvoir des charmes et des trésors de la veuve d'Alboin : la position et la conduite de cette femme autorisaient toutes les prétentions, et elle s'empressa de satisfaire la passion d'un ministre que, malgré le déclin de l'empire, on respectait à l'égal des rois. Elle lui sacrifia sans peine la vie d'un amant jaloux, et Helmichis, en sortant du bain, reçut de la main de sa maîtresse le breuvage mortel. Le goût de la liqueur, ses prompts effets, sa connaissance du caractère de Rosamonde, lui apprirent bientôt que le poison coulait dans ses veines; mettant alors le poignard sur la gorge de Rosamonde, il la força à boire le reste de la coupe, et expira peu de minutes après, avec la joie de penser qu'elle ne recueillerait pas les fruits de ce dernier attentat. La fille d'Alboin et de Rosamonde fut embarquée pour Constantinople avec les dépouilles les plus précieuses des Lombards. La force étonnante de Pérédée devint l'amusement et bientôt la terreur de la cour impériale. Sa cécité et sa vengeance rappelèrent ensuite d'une manière imparfaite les aventures de Samson. Les libres suffrages de l'assemblée de Pavie élevèrent à la royauté Cléphon, l'un des plus nobles généraux d'Alboin mais dix-huit mois ne s'étaient pas écoulés, qu'un second meurtre souilla le trône des Lombards; Cléphon fut assassiné par un de ses domestiques. Il y eut un interrègne de plus de dix ans durant la minorité de son fils Autharis, et une aristocratie de trente tyrans divisa et opprima l'Italie.

Août
573

Cléphon, roi des Lombards

Les libres suffrages de l'assemblée de Pavie élevèrent à la royauté Cléphon, l'un des plus nobles généraux d'Alboin mais dix-huit mois ne s'étaient pas écoulés, qu'un second meurtre souilla le trône des Lombards; Cléphon fut assassiné par un de ses domestiques. Il y eut un interrègne de plus de dix ans durant la minorité de son fils Autharis, et une aristocratie de trente tyrans divisa et opprima l'Italie.


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15 novembre
565-
5 octobre
578

Faiblesse de Justin

Les deux moines envoyés par Justinien remettent leur trésor à l'empereur

Le neveu de Justinien, en montant sur le trône, avait annoncé une nouvelle époque de bonheur et de gloire; mais la honte au dehors, la misère au dedans, ont marqué les annales de son règne. Du côté de l'occident, il perdit l'Italie, il vit ravager l'Afrique, et n'arrêta pas les conquêtes des Perses. L'injustice dominait dans la capitale et les provinces; les riches tremblaient pour leur fortune, les pauvres pour leur sûreté; les magistrats ordinaires étaient ignorants ou corrompus; les remèdes apportés quelquefois à tant de maux paraissent avoir été arbitraires et violents, et la couronne ne se trouvait plus sur la tête d'un législateur et d'un conquérant qui imposât silence aux plaintes du peuple. Un historien peut appuyer comme une vérité sérieuse ou comme un préjugé salutaire l'opinion qui impute aux princes les calamités de leur temps; mais, pour être de bonne foi, il faut dire que Justin parait avoir eu des intentions pures et bienfaisantes, et qu'il aurait pu porter le sceptre avec honneur, sans une maladie qui diminua les forces de sa tête, le priva de l'usage de ses pieds, et le retint dans son palais il ne fut instruit ni des plaintes du peuple ni des vices de son gouvernement. S'apercevant, mais trop tard, de son impuissance, il abdiqua la couronne; et, dans le choix d'un digne successeur, montra quelques lueurs de discernement et même de magnanimité. Le seul fils qu'il eût eu de l'impératrice Sophie était mort en bas âge; Arabia, leur fille, avait épousé Baduarius, d'abord surintendant du palais, et ensuite général des armées d'Italie, qui essaya vainement de faire confirmer les droits de son mariage par ceux de l'adoption. Aussi longtemps que l'empire avait été l'objet de ses désirs, Justin avait vu d'un oeil de jalousie et de haine ses frères et ses cousins rivaux de ses espérances : il ne pouvait compter sur leur reconnaissance pour le don de la pourpre, qu'ils auraient reçu comme une restitution plutôt que comme un bienfait. L'un de ces compétiteurs avait d'abord été exilé; et on lui avait ensuite donné la mort. L'empereur s'était porté, envers un autre à de si cruelles insultes, qu'il devait craindre son ressentiment ou mépriser sa patience. Cette animosité domestique donna lieu à la généreuse résolution de chercher un successeur, non dans sa famille, mais dans la république, et l'adroite Sophie recommanda Tibère, fidèle capitaine des gardes du prince, qui pouvait chérir les vertus de cet officier et veiller à sa fortune avec cette affection qu'on a pour les objets de son choix.

Décembre
574

Association de Tibère

La cérémonie de son élévation au rang de César ou d'Auguste se fit dans le portique du palais, en présence du patriarche et du sénat. Justin, rassembla alors le peu de forces qui lui restaient, et l'opinion populaire, qui attribua son discours à l'inspiration divine, indique assez quelle idée on avait de l'empereur dans son temps, et quelle idée nous devons avoir du temps. Vous voyez, dit-il à Tibère, les marques du pouvoir souverain. Vous allez les recevoir, non de ma main, mais de celle de Dieu. Rendez-les honorables, et elles vous honoreront. Respectez l'impératrice votre mère: vous étiez hier son serviteur, et vous êtes aujourd'hui son fils. Ne prenez pas plaisir à verser le sang des hommes; abstenez-vous de la vengeance; évitez les actions qui ont attiré sur moi la haine publique, et au lieu d'imiter votre prédécesseur, profitez de son expérience. Homme, j'ai dû pécher; pécheur, j'ai été puni sévèrement, même dès cette vie : mais ces serviteurs (en montrant ses ministres), qui ont abusé de ma confiance et échauffé mes passions, paraîtront avec moi devant le tribunal de Jésus-Christ. L'éclat du diadème m'a ébloui : soyez modeste et sage; n'oubliez pas ce que vous avez été, et songez toujours à ce que vous êtes. Vous avez sous les yeux vos esclaves et vos enfants : en prenant l'autorité, prenez la tendresse d'un père. Aimez votre peuple à l'égal de vous-même; cultivez l'affection et maintenez la discipline de l'armée; protégez la fortune des riches, et soulagez la misère du pauvre. L'assemblée en silence ne put applaudir que par ses larmes aux conseils de l'empereur, et fut touchée de son repentir. Tibère reçut le diadème à genoux; et Justin, que son abdication semble rendre digne du trône, adressa au nouveau monarque les paroles que voici : Je vivrai si vous y consentez; si vous l'ordonnez, je dois mourir. Puisse le Dieu du ciel, et de la terre inspirer à votre coeur, tout ce que j'ai négligé ou oublié!

5 octobre
578

Mort de Justin

Justin passa les quatre dernières années de sa vie dans une obscurité paisible; sa conscience cessa d'être tourmentée par le souvenir de ces devoirs qu'il était incapable de remplir, et son choix fut justifié par le respect filial et la reconnaissance de Tibère.

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