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23 septembre 867-29 août 886 (Basile Ier)

29 août 886-11 mai 912 (Léon VI le Sage)

11 mai 912-6 juin 913 (Alexandre)

6 juin 913-9 novembre 959 (Constantin VII)

17 décembre 920-20 décembre 944 (Romain Ier Lécapène)

20 mai 921-31 août 931 (Christophe Lécapène)

25 décembre 924-27 janvier 945 (Etienne Lécapène)

25 décembre 924-27 janvier 945 (Constantin Lécapène)

9 novembre 959-15 mars 963 (Romain II)

3 juillet 963-11 décembre 969 (Nicéphore II Phocas)

11 décembre 969-10 janvier 976 (Jean Ier Tzimiskès)

22 avril 960-15 décembre 1025 (Basile II)

962-11 novembre 1028 (Constantin VIII)

15 novembre 1028-juin 1050 (Zoé Porphyrogénète)

11 novembre 1028-11 avril 1034 (Romain III Argyrus)

13 décembre 1041-20 avril 1042 (Michel V le Calfat)

12 juin 1042-11 janvier 1055 (Constantin IX)

11 janvier 1055-31 août 1056 (Théodora Porphyrogénète)

31 août 1056-30 août 1057 (Michel VI Stratiotique)


Sources historiques : Edward Gibbon




24 septembre 867

Basile Ier ou le Macédonien

Basile remporte la victoire lors d'un combat de lutte contre le champion bulgare (Manuscrit Madrid Skylitzès)
Basile remporte la victoire lors d'un combat de lutte
contre le champion bulgare
(Manuscrit Madrid Skylitzès)

La généalogie de Basile le Macédonien, si elle n'a pas été fabriquée par l'orgueil et la flatterie, montre bien à quelles révolutions se trouvent exposées les plus illustres familles. Les Arsacides, rivaux de Rome, avaient donné des lois en Orient durant près de quatre siècles; une branche cadette de ces rois parthes continua de régner en Arménie, et survécut ensuite au partage et à l'asservissement de cette ancienne monarchie. Deux de ces princes, Artaban et Chlienes, se réfugièrent ou se retirèrent à la cour de Léon Ier, qui les accueillit avec générosité et les établit honorablement dans la province de Macédoine : Andrinople devint ensuite le lieu de leur résidence. Ils y soutinrent durant plusieurs générations la dignité de leur naissance, et, pleins de zèle pour l'empire romain, rejetèrent les offres séduisantes des Persans et des Arabes, qui les rappelaient dans leur patrie : mais le temps et la pauvreté obscurcirent peu à peu leur éclat, et le père de Basile fut réduit à une petite ferme qu'il cultivait de ses mains; cependant, trop fier pour avilir le sang des Arsacides en s'alliant à des plébéiens, il épousa une veuve d'Andrinople, qui se plaisait à compter Constantin parmi ses aïeux, et leur fils put se vanter de quelques rapports de parenté, ou du moins de nation, avec Alexandre de Macédoine. Ce fils, nommé Basile, avait à peine vu le jour, lorsqu'il fut enlevé avec sa famille et les habitants de la ville où il avait pris naissance, par les Bulgares, qui vinrent ravager Andrinople : il fut élevé dans la servitude, sous un climat étranger; et cette sévère discipline lui donna une force de corps et une flexibilité d'esprit qui, par la suite, devinrent la source de son élévation. Encore dans la première jeunesse, ou à peine parvenu à l'âge d'homme, il fut du nombre de ces captifs romains qui brisèrent courageusement leurs fers, et, après avoir traversé la Bulgarie, gagné les côtes de l'Euxin et défait deux armées de Barbares, s'embarquèrent sur les vaisseaux qui les attendaient, et revinrent à Constantinople, d'où chacun d'eux se rendit dans sa famille. Basile, redevenu libre, se trouvait dans la misère. Les dévastations de la guerre avaient ruiné sa ferme : après la mort de son père, le travail de ses mains, ou ce qu'il gagnait au service, ne pouvait plus soutenir une famille d'orphelins, et il résolut de chercher un théâtre plus éclatant, où chacune de ses vertus et chacun de ses vices pussent le mener à la grandeur. Arrivé à Constantinople, sans amis et sans argent, accablé de fatigue, il passa la première nuit sur les marches de l'église de Saint-Diomède; un moine charitable lui donna quelque nourriture. Il entra ensuite au service d'un parent de l'empereur Théophile, et du même nom, qui, bien que très petit de sa personne, se faisait toujours suivre d'une foule de domestiques d'une grande taille et d'une belle figure. Basile suivit son maître qui allait commander dans le Péloponnèse. Il éclipsa par son mérite personnel, la naissance et la dignité de Théophile, et forma une liaison utile avec une riche et charitable matrone de Patras. Soit amour, soit affection spirituelle, cette femme, qu'on nommait Danielis, s'attacha à lui et l'adopta pour son fils. Danielis lui donna trente esclaves; il en reçut d'autres largesses, avec lesquelles il fournit à la subsistance de ses frères, et acheta des biens dans la Macédoine. La reconnaissance ou l'ambition le retenait au service de Théophile, et un heureux hasard le fit connaître à la cour. Un fameux lutteur, qui était à la suite des ambassadeurs de la Bulgarie, avait défié, au milieu du banquet royal, le plus courageux et le plus robuste des Grecs. On vanta la force de Basile; il accepta le défi; et le Barbare fut renversé dès le premier choc. Il avait été décidé qu'on couperait les jarrets d'un très beau cheval que rien ne pouvait dompter; Basile l'ayant subjugué par son intrépidité et son adresse, obtint une place honorable dans les écuries de l'empereur. Mais il était impossible d'obtenir la confiance de Michel sans s'accommoder à ses vices : ce nouveau favori devint grand chambellan du palais, et se soutint à ce poste par un mariage déshonorant avec une des concubines du prince; et par le déshonneur de sa soeur, qui prit la place de celle-ci. Les soins de l'administration avaient été abandonnés au César Bardas, frère et ennemi de Théodora. Les maîtresses de Michel lui peignirent son oncle comme un homme odieux et redoutable; on écrivit à Bardas qu'on avait besoin de ses services pour l'expédition de Crète; il sortit de Constantinople et le chambellan le poignarda sous les yeux de l'empereur, dans la tente où on lui donnait audience. Un mois après cette action, Basile obtint le titre d'Auguste et le gouvernement de l'empire. Il supporta cette association inégale jusqu'au moment où il se crut assuré de l'estime du peuple. Un caprice de l'empereur mit ses jours en danger; et Michel avilit sa dignité en lui donnant un second collègue qui avait servi de rameur dans des galères. Toutefois le meurtre de son bienfaiteur ne peut être regardé que comme un acte d'ingratitude et de trahison, et les églises qu'il dédia à saint Michel ne furent qu'une misérable et puérile expiation de son crime.

La vie de Basile Ier peut, dans ses différentes époques, être comparée à celle d'Auguste. La situation du Grec ne lui permit pas, dans la première jeunesse, d'attaquer sa patrie à la tête d'une armée, ou de proscrire les plus nobles de ses concitoyens; mais son génie ambitieux se soumit à tous les artifices d'un esclave : il cacha son ambition et même ses vertus, et se rendit maître, par un assassinat, de cet empire qu'il gouverna ensuite avec la prudence et la tendresse d'un père. Les intérêts d'un individu peuvent se trouver en contradiction avec ses devoirs; mais un monarque absolu est dénué de sens ou de courage lorsqu'il sépare son bonheur de sa gloire; ou sa gloire du bonheur public. La vie ou le panégyrique de Basile a été composée, et publiée sous la longue domination de ses descendants; mais on peut attribuer à son mérite supérieur leur stabilité sur le trône. L'empereur Constantin, son petit-fils, a essayé de nous donner dans la peinture de son caractère la parfaite image d'un véritable monarque; et si ce faible prince n'eût pas copié un modèle, il ne se serait pas élevé si aisément au-dessus du niveau de ses propres idées et de sa propre conduite. Mais le plus sûr éloge de Basile se trouve dans la comparaison du misérable état de la monarchie qu'il enleva à Michel, avec la situation florissante de cette même monarchie, telle qu'il la transmit à la dynastie macédonienne. Il réprima d'une main habile des abus consacrés, par le temps et par des exemples. S'il ne fit pas renaître la valeur nationale, du moins rendit-il à l'empire romain de l'ordre et de la majesté. Son application était infatigable, son caractère froid, sa tête forte, ses décisions rapides; et, pratiquait cette utile modération qui tient chacune des vertus à une égale distance des vices auxquels elles sont opposées. Son service militaire s'était borné à l'intérieur du palais, et il manqua du courage ou des talents d'un guerrier. Cependant sous son règne les armes romaines se montreront encore redoutables aux Barbares. Dès que par le rétablissement de la discipline et des exercices militaires, il eût créé une nouvelle armée, il se montra en personne sur les bords de l'Euphrate; il humilia l'orgueil des Sarrasins, et étouffa la révolte dangereuse, quoique juste, des manichéens. Dans son indignation contre un rebelle qui lui avait longtemps échappé, il demanda à Dieu la grâce d'enfoncer trois traits dans la tête de Chrysochir, c'était le nom de son ennemi. Cette tête odieuse qu'il avait obtenue par trahison, plutôt que par son courage, fût attachée à un arbre et exposée trois fois à l'adresse de l'archer impérial; lâche vengeance, et plus digne du siècle que du caractère de Basile. Mais son principal mérite se montra dans l'administration des finances et celle des lois. Afin de remplir le trésor épuisé, on lui proposa de revenir sur les dons mal placés de son prédécesseur : il eut la sagesse de n'en reprendre que la moitié, il se procura de cette manière une somme très importante, avec laquelle il pourvut aux besoins les plus urgents, et gagna du temps pour d'exécution de ses réformes économiques. Parmi les plans divers qu'on forma pour accroître son revenu, on lui proposa un nouveau mode de tribut, qui aurait mis les contribuables beaucoup trop à la discrétion des employés du fisc. Le ministre lui présenta sur-le-champ une liste d'agents honnêtes et, en état de remplir cette fonction. Basile, les ayant examinés lui-même, n'en trouva que deux à qui l'on pût confier des pouvoirs si dangereux, et ils justifièrent son estime en refusant cette marque de confiance. Mais les soins assidus de l'empereur établirent insensiblement l'équilibre entre les propriétés et les contributions, entre la recette et la dépense, on assigna un fonds particulier à chaque service, et une méthode publique assura les intérêts du prince et les propriétés du peuple. Après avoir réformé le luxe de sa table, il décida que deux domaines patrimoniaux pourvoiraient à cette espèce de dépense : les impôts payés par ses sujets servaient à leur défense, et il employait le reste à embellir la capitale et les provinces. Le goût des bâtiments quoique dispendieux en lui-même, peut être excusé et mérite quelquefois des éloges; il alimente l'industrie, il excite les progrès des arts, et concourt à l'utilité ou aux plaisirs du public. On sent aisément les avantages qui résultent d'un chemin, d'un aqueduc on d'un hôpital; et les cent églises que fit élever Basile furent un tribut payé à la dévotion de son temps. Il se montra assidu et impartial en qualité de juge; il désirait sauver les accusés, mais il ne craignait pas de les condamner : il punissait sévèrement les oppresseurs du peuple quant à ceux de ses ennemis personnels auxquels il eût été dangereux de pardonner; après leur avoir fait crever les yeux, il les condamnait à une vie de solitude et de repentir. Les altérations survenues dans la langue et les moeurs exigeaient une révision de la jurisprudence de Justinien : on rédigea en quarante titres et en langue grecque le corps volumineux des Institutes, des Pandectes, du Code et des Novelles; et si les Basiliques furent perfectionnées et achevées par le fils et le petit-fils de Basile, c'est cependant à lui qu'il faut ordinairement les attribuer. Un accident de chasse termina ce règne glorieux. Un cerf furieux, embarrassa son bois dans le ceinturon de Basile, qu'il enleva de dessus son cheval. L'empereur fut dégagé par un homme de sa suite qui coupa le ceinturon et tua la bête; mais la chute ou la fièvre qui en fut la suite épuisa la force du vieux monarque et il mourut dans son palais, au milieu des larmes de sa famille et de son peuple. Si, comme on l'a dit, il fit tomber la tête du fidèle serviteur qui avait osé faire usage de son épée sur la personne de son souverain, il faut supposer que l'orgueil du despotisme, endormi durant sa vie, se ranima dans ses derniers moments, lorsque désormais, sans espérance de vivre; il n'eut plus besoin ou ne fit plus de cas de l'opinion des hommes.

1 mars 886

Léon VI le Sage ou le Philosophe

Léon VI et son fils Constantin VII
Léon VI
et son fils Constantin VII

Des quatre fils de l'empereur, Constantin mourut avant lui. Il permit en cette occasion à sa douleur et à sa crédulité de se laisser amuser par les flatteries d'un imposteur et une apparition fantastique. Etienne, le plus jeune, se contenta des honneurs de patriarche et de saint; Léon et Alexandre furent l'un et l'autre revêtus de la pourpre; mais l'aîné exerça seul les pouvoirs du gouvernement. Léon VI a obtenu le glorieux surnom de Philosophe; la réunion des qualités du prince et de celles de sage, des vertus actives et des vertus spéculatives, ont sans doute contribué à la perfection de la nature humaine; mais Léon fut bien loin de pouvoir prétendre à cette perfection idéale. En effet vint-il à bout de soumettre ses passions et ses désirs à l'empire de la raison ? Il passa sa vie au milieu de la pompe du palais, dans la société de ses femmes et de ses concubines; et on ne peut même attribuer qu'à la douceur et à l'indolence de son caractère la clémence qu'il montra et la paix qu'il s'efforça de maintenir. Oserait-on assurer qu'il triompha de ses préjugés et de ceux de ses sujets ? La superstition la plus puérile souilla son esprit; il consacra par ses lois l'influence du clergé et les erreurs du peuple; et ces oracles où il révéla en style prophétique les destinées de l'empire, ne sont fondés que sur l'astrologie et la divination. Si on examine d'où lui vient ce surnom de Philosophe, on trouve qu'il fut moins ignorant, que la plus grande partie de ses contemporains, soit de l'ordre ecclésiastique, soit de l'ordre civil; que le savant Photius avait dirigé son éducation, et que cet empereur composa ou publia; sous son propre nom, plusieurs ouvrages sur les matières sacrées ou profanes mais un tort de conduite domestique, la multiplicité de ses mariages, nuisit à sa réputation de philosophe et d'homme religieux. Les moines prêchaient toujours les anciennes maximes sur le mérite et la sainteté du célibat, et elles étaient avouées par la nation. On permettait le mariage comme un moyen nécessaire de propager le genre humain. Après la mort de l'un des époux, la faiblesse ou la puissance de la chair pouvait conduire le survivant à un second mariage; mais un troisième passait pour une espèce de fornication légale, et la célébration des quatrièmes noces était un péché et un scandale encore inconnu aux chrétiens de l'Orient. L'empereur Léon lui-même, au commencement de son règne, avait aboli l'état civil des concubines et avait condamné les troisièmes mariages sans les annuler : le patriotisme et l'amour le déterminèrent bientôt à violer ses propres lois, et à encourir la peine qu'en pareil cas il imposait à ses sujets. Il n'avait pas eu d'enfants de ses trois premiers mariages; l'empereur avait besoin d'une compagne, et l'empire demandait un héritier légitime. La belle Zoé fut introduite dans le palais en qualité de concubine, et lorsque par la naissance de Constantin elle eut donné des preuves de sa fécondité, l'empereur déclara son intention de légitimer la mère et l'enfant; et de célébrer ses quatrièmes noces. Le patriarche Nicolas lui refusa sa bénédiction : Léon ne put le déterminer à donner le baptême au jeune prince qu'après avoir promis de renvoyer sa maîtresse; mais l'ayant au contraire épousée, il fût exclu de la communion des fidèles. Ni la menace de l'exil, ni la désertion de ses confrères, ni l'autorité de l'Eglise latine, ni danger qu'il pouvait y avoir à interrompre la succession au trône ou à la laisser incertaine, rien ne prit faire plier l'inflexible moine. Après la mort de Léon il fut rappelé de son exil; il rentra dans les charges ecclésiastiques et civiles : et Constantin, fils de Léon, par l'édit d'union promulgué en son nom, qui condamne à l'avenir, comme scandaleuses les quatrièmes noces, a tacitement imprimé une tâche sur sa propre naissance.

11 mai 911

Alexandre, Constantin VII Porphyrogénète

Alexandre
Alexandre

Dans la langue grecque, le même mot signifie pourpre et porphyre; et les couleurs de la nature étant invariables, nous en pouvons conclure que la pourpre tyrienne des anciens était un rouge brun et foncé. Un appartement du palais de Byzance était revêtu de porphyre; les impératrices l'occupaient lorsqu'elles devenaient enceintes; et afin de désigner l'extraction royale de leurs enfants, on les appelait Porphyrogénètes, ou nés dans la pourpre. Un grand nombre d'empereurs romains avaient eu des enfants; mais Constantin VII prit pour la première fois ce surnom particulier. La durée de son règne titulaire égala celle de sa vie; cependant six de ses cinquante-quatre années s'écoulèrent avant la mort de son père : le fils de Léon fut toujours soumis volontairement, ou malgré lui, à ceux qui prenaient autorité sur sa faiblesse ou abusaient de sa confiance. Alexandre, son oncle, revêtu depuis longtemps du titre d'Auguste, fut le premier collègue et le premier maître du jeune prince; mais, parcourant rapidement la carrière du vice et de la folie, le frère de Léon égala bientôt en ce genre la réputation de l'empereur Michel; et quand la mort le surprit, il avait dessein de mettre son neveu hors d'état d'avoir des enfants, et de laisser l'empire à un indigne favori. Le reste de la minorité de Constantin fût soumis à sa mère Zoé, successivement conseillée par sept régents qui ne s'occupaient que de leurs intérêts, et qui, satisfaisant leurs passions, abandonnaient la république, se supplantaient les uns les autres, et disparurent enfin devant un guerrier qui se rendit maître de l'empire.

24 décembre 919

Romain Ier Lecapenus

Romain Lecapenus, d'une extraction obscure, était parvenu au commandement des armées navales, et, au milieu de l'anarchie de l'empire, avait mérité ou du moins obtenu l'estime de la nation. Il sortit de l'embouchure du Danube avec une escadre victorieuse et affectionnée il arriva dans le port de Constantinople, et fut salué comme le libérateur du peuple et le tuteur du prince. Une dénomination nouvelle, celle de père de l'empereur, exprima ses importantes fonctions; mais Romain dédaigna bientôt le pouvoir subordonné d'un ministre; et, prenant les titres de César et d'Auguste, il s'arrogea toute l'indépendance de la royauté, et régna près de vingt-cinq ans.

20 mai 921

Christophe, Etienne, Constantin Lécapène

Ses trois fils, Christophe, Etienne et Constantin, furent successivement revêtus des mêmes honneurs, et le légitime empereur tomba du premier au cinquième rang dans ce collège de princes. Toutefois il dut s'applaudir de sa fortune et de la clémence des usurpateurs, puisqu'il conserva la vie et la couronne. Des exemples tirés de l'histoire ancienne et de l'histoire moderne auraient excusé l'ambition de Romain; il tenait en ses mains les pouvoirs et les lois de l'empire; la naissance illégitime de Constantin eût justifié son exclusion, et le tombeau ou un monastère se serait facilement ouvert au fils de la concubine; mais il ne paraît pas que Lecapenus ait possédé les vertus ni les vices d'un tyran. On vit s'évanouir dans l'éclat du trône le courage et l'activité de sa vie privée; plongé dans des plaisirs licencieux, il oublia la sûreté de la république et celle de sa famille; mais, doux et religieux par caractère, il respecta la sainteté des serments, l'innocence du jeune Constantin, la mémoire de Léon et l'attachement du peuple. Le goût de Constantin pour l'étude et la retraite désarma la jalousie du pouvoir : les livres et la musique, sa plume et son pinceau, lui offraient des plaisirs continuels; et si réellement il accrut son mince revenu par la vente de ses tableaux, sans que le nom de l'artiste en ait augmenté la valeur; il eut des talents dont peu de princes pourraient, comme lui, se faire une ressource dans l'adversité.

27 janvier 945

Constantin VII

Constantin VII
Constantin VII avec sa mère Zoé

Les vices de Romain et ceux de ses enfants causèrent sa perte. Après la mort de Christophe, son fils aîné, ses deux autres enfants, désunis entre eux, conspirèrent contre leur père. Vers l’heure de midi, moment de la journée où l’on faisait sortir du palais tous les étrangers, ils entrèrent dans son appartement accompagnés de gens armés, et le conduisirent, en habit de moine, à une petite île de la Propontide qu’habitait une communauté religieuse. Le bruit de cette révolution domestique remplit la ville de désordre; mais Porphyrogénète, l’empereur légitime, fut seul l’objet des soins du public; et une tardive expérience apprit aux fils de Lecapenus qu’ils avaient exécuté pour leur rival un dessein coupable et hasardeux. Hélène, leur soeur, femme de Constantin, leur imputa le projet véritable ou faux d’assassiner son mari au milieu d’un festin; ses partisans prirent l’alarme les deux usurpateurs furent prévenus dans leur dessein, saisis, dépouillés de la pourpre, et embarqués pour l’île et le monastère où ils venaient d’emprisonner leur père. Le vieux Romain les reçut au rivage avec un sourire moqueur, et, après leur avoir justement reproché leur ingratitude et leur folie, offrit à chacun de ses deux collègues à l’empire une portion de l’eau et des nourritures végétales qui composaient ses repas. Constantin VII était âgé de quarante ans lorsqu’il fut mis en possession de l’empire d’Orient sur lequel il régna ou parut régner près de quinze ans. Il manquait de cette énergie qui eût pu le pousser à une vie active et glorieuse; les études qui avaient amusé et honoré ses loisirs, n’étaient plus compatibles avec les devoirs sérieux d’un souverain. L’empereur, au lieu de régir ses Etats, s’amusa à enseigner à son fils la théorie du gouvernement : livré à l’intempérance et à la paresse, il laissa tomber les rênes de l’administration dans les mains d’Hélène, sa femme, dont la faveur capricieuse faisait toujours regretter le ministre qu’elle éloignait par le choix d’un plus indigne successeur. Toutefois la naissance et les malheurs de Constantin l’avaient rendu cher aux Grecs : ils excusèrent ses fautes, ils respectèrent son savoir, son innocence, sa charité et son amour de la justice et la cérémonie de ses funérailles fut honorée des larmes sincères de ses sujets. Suivant un ancien usage, son corps fut exposé en grand appareil dans le vestibule du palais, et les officiers de l’ordre civil et de l’ordre militaire les patriciens, le sénat et le clergé, s’approchèrent chacun à leur tour pour adorer et baiser la dépouille inanimée de leur souverain. Avant que le convoi se mit en marche vers le lieu qui servait de sépulture aux empereurs, un héraut faisait entendre cet effrayant avertissement : Levez-vous, roi de la terre, et obéissez aux ordres du roi des rois.

15 novembre 959

Romain II

Mort de Romain II, manuscrit Skylitzès
Mort de Romain II, manuscrit Skylitzès

On crut que Constantin était mort empoisonné, et Romain, son fils, qui avait pris le nom de son grand-père maternel, monta sur le trône de Constantinople. Un prince qu’à vingt ans on soupçonnait d’avoir hâté le moment où il devait hériter de son père, était sans doute déjà perdu dans l’estime publique; mais, il était plus faible que méchant, et on attribuait la plus grande part de ce crime à sa femme Théophano, d’une basse origine, d’un esprit audacieux, et de moeurs très corrompues. Le sentiment de la gloire personnelle et du bonheur public, ces vrais plaisirs de la royauté, étaient inconnus au fils de Constantin; et tandis que les deux frères, Nicéphore et Léon, triomphaient des Sarrasins, il consumait dans une infatigable oisiveté ces journées qu’il devait à son peuple. Le matin, il se rendait au cirque; à midi, il recevait à sa table les sénateurs; il passait la plus grande partie de son après-dînée dans le Sphoeristerium, ou jeu de paume, le seul théâtre de ses victoires. Passant ensuite sur la rive asiatique, au Bosphore, il y poursuivait et tuait quatre sangliers de la plus forte taille; puis revenait dans son palais fier et content de ses travaux de la journée. Sa force et sa beauté le faisaient remarquer parmi les hommes de son âge, sa taille était droite et élevée comme un jeune cyprès, son teint blanc et animé, ses yeux très vifs, ses épaules larges, et son nez long et aquilin. Tant d’avantages ne purent cependant fixer l’amour de Théophano, et, après un règne de quatre ans, elle donna à son mari un breuvage pareil à celui qu’elle avait préparé pour son père.

6 août 963

Nicéphore II Phocas

Nicéphore II Phocas et son beau-fils, le futur Basile II
Nicéphore II Phocas et son beau-fils
le futur Basile II

De son mariage avec cette femme impie, Romain avait eu deux fils, qui parvinrent au trône, sous le nom de Basile II et de Constantin IX et deux filles qui, portèrent les noms d’Anne et de Théophano. Celle-ci épousa Othon II, empereur d’Occident; Anne fut mariée à Wolodimir, grand-duc et apôtre de Russie; et sa petite-fille ayant épousé, Henri Ier, roi de France, le sang des Macédoniens et peut-être celui des Arsacides coule encore dans les veines de la famille des Bourbons. Après la mort de son mari, l’impératrice voulut régner sous le nom de ses fils, l’un âgé de cinq ans et l’autre de deux. Elle s’aperçut bientôt de l’instabilité d’un trône qui n’avait d’appui qu’une femme qu’on ne pouvait estimer, et deux enfants, qu’on ne pouvait craindre. Alors elle porte les yeux autour d’elle pour trouver un protecteur, et se jeta dans les bras du guerrier le plus brave : elle était facile et peu délicate, mais la difformité de son nouvel amant fit croire que l’intérêt pouvait bien être le motif et l’excuse de cette liaison. Nicéphore Phocas avait, aux yeux du peuple, le double mérite d’un héros et d’un saint. Sous le premier apport, il était doué de qualités réelles et brillantes : descendant d’une lignée illustre par des exploits guerriers, il avait montré, dans tous les grades et dans toutes les provinces, la valeur d’un soldat et les talents d’un général et il venait d’ajouter à sa gloire par l’importante conquête de l’île de Crête. Sa religion était plus équivoque, et son cilice, ses jeûnes, son langage dévot, le désir qu’il montrait de se retirer du monde, n’étaient que le masque d’une profonde et dangereuse ambition. Cependant il sut en imposer à un saint patriarche, par l’influence duquel il obtint un décret du sénat qui lui donnait, durant la minorité des jeunes princes, le commandement absolu des armées de l’Orient. Aussitôt qu’il se fut assuré des chefs et des soldats, il marcha hardiment à Constantinople, écrasa ses ennemis, publia son intelligence avec l’impératrice, et, sans dégrader les enfants de Théophano, il prit, avec le titre d’Auguste, la prééminence du rang et la plénitude du pouvoir; mais le patriarche qui l’avait porté sur le trône ne voulut pas lui permettre d’épouser Théophano. Ce second mariage l’assujettit à une peine canonique d’une année : on lui opposa une affinité spirituelle, et il fallut recourir à des subterfuges et à des parjures pour réduire au silence les scrupules du clergé et ceux du peuple. L’empereur perdit sous la pourpre l’attachement de la nation; et, dans un règne de six années, il s’attira la haine des étrangers et celle de ses sujets, qui retrouvèrent en lui l’hypocrisie et l’avarice du premier Nicéphore. Pour le dépositaire de la fortune publique, l’économie est toujours une vertu; et l’augmentation des impôts trop souvent un devoir indispensable. Nicéphore, qui avait montré son caractère généreux dans l’usage de son patrimoine, employa scrupuleusement les revenus publics au service de l’Etat. Au retour de chaque printemps, il marchait en personne contre les Sarrasins; et les Romains, pouvaient aisément calculer l’emploi qui avait été fait de leurs contributions pour des triomphes, des conquêtes, et pour la sûreté de la barrière de l’Orient.

960

Réduction de la Crète

(Entreprise des Grecs) Au déclin de l’empire des califes, durant le siècle qui s’écoula après la guerre de Théophile et de Motassem, les hostilités des deux nations se bornèrent à quelques incursions par terre et par mer, effets de leur voisinage et de leur haine irréconciliable; mais les agitations convulsives qui déchirèrent l’Orient tirèrent les Grecs de leur léthargie, en leur offrant l’espérance de la victoire et de la vengeance. L’empire de Byzance, depuis l’avènement de la dynastie de Basile, s’était maintenu en paix et sans perdre de sa dignité; il pouvait attaquer avec la totalité de ses forces de petits émirs dont les Etats se trouvaient en même temps attaqués ou menacés d’un autre côté par d’autres musulmans. Les sujets de Nicéphore Phocas; prince aussi renommé à la guerre que détesté du peuple, lui donnèrent, dans leurs acclamations, les titres emphatiques d’Etoile du matin et de Mort des Sarrasins.

(Réduction de la Crète; 960) Dans son emploi de grand domestique ou de général de l’Orient, il réduisit l’île de Crète, et anéantit ce repaire de pirates qui depuis si longtemps bravait impunément la majesté de l’empire. Il développa ses talents dans cette entreprise où les Grecs avaient si souvent trouvé leur honte et leur perte. Il fit débarquer ses troupes au moyen de ponts solides et unis qu’il jetait de ses navires sur la côte. Ce débarquement répandit la terreur parmi les Sarrasins. Le siège de Candie dura sept mois, les naturels de la Crète se défendirent avec un courage désespéré, soutenu par les fréquents secours qu’ils recevaient de leurs frères d’Afrique et d’Espagne; et lorsque l’armée des Grecs eut emporté la muraille et le double fossé, ils se battirent encore dans les rues et les maisons de la ville. La prise de la capitale entraîna la soumission de l’île entière, et les vaincus reçurent sans résistance le baptême offert par le vainqueur. On donna à Constantinople le spectacle d’un triomphe : la capitale applaudit à cette cérémonie depuis longtemps oubliée, et le diadème impérial devint la seule récompense capable de payer les services ou de satisfaire l’ambition de Nicéphore.

25 décembre 969

Jean Ier Tzimiskès, Basile II, Constantin VIII

Jean protégé par Dieu et la Vierge Marie
Jean protégé par Dieu et la Vierge Marie

Parmi les guerriers qui l’avaient conduit au trône et servaient sous ses drapeaux Jean Zimiscès, brave Arménien d’une noble famille, était ce qui avait mérité et obtenu les récompenses les plus distinguées. Il était au-dessous de la taille ordinaire; mais dans cette petite stature, où se réunissaient les dons de la force et de la beauté, était renfermée l’âme d’un héros. Le frère de l’empereur, qui enviait sa fortune, le fit tomber du rang de général de l’Orient à celui de directeur des postes et les murmures qu’il se permît, à cette occasion, furent punis de la disgrâce et de l’exil. Mais Zimiscès était compté parmi les nombreux amants de l’impératrice : il obtint par son crédit qu’on lui permît de demeurer à Chalcédoine, aux environs de la capitale : il eut soin, dans des visites amoureuses et clandestines, de la payer de cette preuve de ses bontés; et Théophano consentit avec joie à la mort d’un mari avare et difforme. Des conspirateurs audacieux et fidèles furent cachés dans les chambres les plus secrètes du palais : au milieu des ténèbres d’une nuit d’hiver, Zimiscès et les chefs du complot s’embarquèrent sur une chaloupe, traversèrent le Bosphore, débarquèrent aux environs du palais, et montèrent sans bruit par une échelle de corde que leur jetèrent les femmes de l’impératrice. Ni la défiance de Nicéphore, ni les avertissements de ses amis, ni les secours tardifs de son frère Léon, ni l’espèce de forteresse qu’il s’était formée dans son palais, ne purent le défendre contre un ennemi domestique à la voix duquel toutes les portes s’ouvraient aux assassins. Il dormait sur une peau d’ours étendue par terre; éveillé par le bruit des conjurés, il aperçut trente poignards levés sur lui. Il n’est pas sûr que Zimiscès ait trempé ses mains dans le sang de son souverain, mais il se donna du moins le barbare plaisir de jouir du spectacle de sa vengeance. L’insultante cruauté des meurtriers retarda de quelques instants la mort de l’empereur; et du moment où, des fenêtres du palais, la multitude aperçut la tête de Nicéphore, le tumulte se calma et l’Arménien fut proclamé empereur d’Orient. Au jour fixé pour son couronnement, l’intrépide patriarche, l’arrêtant sur la porte de l’église de Sainte-Sophie, lui déclara que, coupable du crime de meurtre et de trahison, il devait au moins, en signe de repentir, se séparer d’une complice encore plus criminelle que lui. Cette saillie de zèle apostolique ne dut pas déplaire beaucoup au nouvel empereur, incapable de conserver ni amour ni confiance pour une femme qui avait tant de fois violé les obligations les plus sacrées : ainsi donc, au lieu de partager le trône, Théophano fut ignominieusement chassée de son lit et de son palais. Elle se livra, dans leur dernière entrevue, à une rage aussi impuissante que forcenée; elle accusa son amant d’ingratitude, s’emporta aux injures et aux coups contre son fils Basile, qui demeurait dans le silence et la soumission en présence d’un collègue supérieur à lui; et, avouant ses prostitutions, elle déclara qu’il était le fruit d’un adultère. L’exil de cette femme audacieuse, la punition de quelques-uns de ses plus obscurs complices, satisfirent à l’indignation publique. On pardonna à Zimiscès la mort d’un prince détesté du peuple, et l’éclat de ses vertus fît oublier son crime. Sa profusion fut peut-être moins utile à l’Etat que l’avarice de Nicéphore; mais la douceur et la générosité de son caractère, charmèrent tous ceux qui l’approchaient, et il ne marcha sur les traces de son prédécesseur que dans le chemin de la victoire. Il passa dans les camps la plus grande partie de son règne; il signala sa valeur personnelle et son activité sur le Danube et sur le Tigre, jadis les limites de l’empire romain; et, en triomphant des Russes et des Sarrasins, il mérita les noms de sauveur de l’empire et de vainqueur de l’Orient. Lorsqu’il revint de la Syrie pour la dernière fois, il observa que les eunuques possédaient les terres les plus fertiles de ses nouvelles provinces. Est-ce donc pour eux, s’écria-t-il avec une vertueuse indignation, que nous avons livré des batailles et fait des conquêtes ? Est-ce pour eux que nous versons notre sang et que nous épuisons les trésors du peuple ? Ces plaintes retentirent jusqu’au fond du palais, et la mort de Zimiscès offrit de forts indices de poison.

963-975

Les conquêtes en Orient de Nicéphore et de Jean

Après la mort de Romanus le jeune, quatrième descendant de Basile en ligne directe, sa veuve Théophanie épousa successivement les deux héros de son siècle, Nicéphore Phocas et Jean Zimiscès, l’assassin de ce dernier. Ils régnèrent en qualité de tuteurs et de collègues de ses enfants, qui étaient en bas âge, et les douze années où ils commandèrent l’armée des Grecs forment la plus belle époque des annales de Byzance. Les sujets et les alliés qu’ils menèrent à la guerre présentaient, du moins dans l’opinion de l’ennemi, deux cent mille hommes, dont trente mille étaient armés de cuirassés; quatre mille mulets suivaient leur marche, et une enceinte de piques de fer défendait le camp qu’ils formaient chaque nuit.

(Conquête de la Cilicie) Les sièges de Mopsueste et de Tarse en Cilicie exercèrent d’abord l’habileté et la persévérance de leurs soldats, auxquels, je ne craindrai pas de donner ici le nom de Romains. Deux cent mille musulmans étaient prédestinés à trouver la mort ou l’esclavage dans-la ville de Mopsueste, divisée en deux parties par la rivière de Sarus. Cette population paraît si considérable, qu’on doit supposer qu’elle comprenait au moins celle des districts qui dépendaient de Mopsueste. Cette ville fut prise d’assaut, mais Tarse fut lentement réduite par la famine. Les Sarrasins ne se furent pas plus tôt rendus à l’honorable capitulation qui leur était offerte, qu’ils eurent la douleur d’apercevoir au loin les navires de l’Egypte qui venaient inutilement à leur secours. On les renvoya avec un sauf-conduit aux frontières de la Syrie; les anciens chrétiens avaient vécu en paix sous leur domination, et le vide que laissa leur départ fut bientôt rempli par une nouvelle colonie; mais on fit de la mosquée une écurie; on livra aux flammes la chaire des docteurs de l’islamisme; on réserva pour l’empereur un grand nombre de croix enrichies d’or et de pierreries, dépouilles des églises de l’Asie, qui purent également satisfaire où sa piété ou son avidité; et il fit enlever les portes de Mopsueste et de Tarse, qu’on incrusta dans les murs de Constantinople; pour servir à jamais de monument de sa victoire.

(Invasion de la Syrie) Les deux princes romains, après s’être rendus maîtres et assurés des défilés du mont Aman, se portèrent à plusieurs reprises dans le centre de la Syrie; mais, au lieu d’attaquer les murs d’Antioche, l’humanité ou la superstition de Nicéphore sembla respecter l’ancienne métropole de l’Orient; il se contenta d’établir une ligne de circonvallation autour de la place; il laissa une armée sous ses murs, et il recommanda à son lieutenant d’attendre avec tranquillité le retour du printemps : mais au milieu de l’hiver, durant une nuit obscure et pluvieuse, un officier subalterne s’approcha des remparts à la tête de trois cents soldats; il appliqua ses échelles, s’empara de deux tours, tint ferme contre la foule des ennemis qui le pressaient de tous côtés, jusqu’au moment où son chef se décida malgré lui à le seconder.

(Les Grecs reprennent Antioche) La ville fut livrée d’abord au meurtre et au pillage; ensuite on y rétablit le règne de César et celui de Jésus-Christ; et ce fut en vain que cent mille Sarrasins des armées de Syrie, et des flottes de l’Afrique, vinrent se consumer en efforts sous les murs de cette place. La cité royale d’Alep était soumise à Seifeddowlat, de la dynastie de Hamadan, qui ternit sa gloire par la précipitation avec laquelle il abandonna son royaume et sa capitale. Dans le magnifique palais qu’il habitait hors des murs d’Alep, les Romains, pleins de joie, trouvèrent un arsenal bien fourni, une écurie de quatorze cents mulets, et trois cents sacs d’or et d’argent; mais les murs de la place résistèrent à leurs béliers et les assiégeants allèrent camper sur la montagne de Jauslian, située dans le voisinage. Leur retraite envenima les dissensions qui s’étaient élevées entre les habitants de la ville et les mercenaires; ils abandonnèrent les portes et les remparts, et tandis qu’ils se chargeaient avec fureur dans la place du marché, ils furent surpris et écrasés par leur ennemi commun. On passa au fil de l’épée tous les hommes faits, et on emmena captifs dix mille jeunes gens. Le butin fut si considérable, que les vainqueurs n’eurent pas assez de bêtes de somme pour le transporter : on brûla ce qui en restait, et après dix jours consacrés à la licence, les Romains sortirent de cette ville dépouillée et sanglante. Dans leurs incursions en Syrie, ils ordonnèrent aux cultivateurs d’ensemencer les terres, afin qu’à la saison prochaine l’armée y trouvât des subsistances. Ils soumirent plus de cent villes; et en expiation des sacrilèges commis par les disciples de Mahomet, dix-huit chaires des principales mosquées furent livrées aux flammes. La liste de leurs conquêtes réveille pour un moment le souvenir des noms classiques d’Hiéropolis, d’Apamée et d’Emèse. L’empereur Zimiscès campa dans le paradis de Damas, et il accepta la rançon d’un peuple soumis: ce torrent ne fut arrêté que par l’imprenable forteresse de Tripoli, située sur la côte de Phénicie (Liban).

(Passage de l'Euphrate) Depuis le règne d’Héraclius les Grecs avaient à peine vu l’Euphrate au-dessous du mont Taurus: Zimiscès passa ce fleuve sans obstacle, et l’historien doit imiter la promptitude avec laquelle il soumit les villes autrefois fameuses de Samosate, d’Edesse, de Martyropolis, d’Amida et de Nisibis, ancienne limite de l’empire, aux environs du Tigre. Son ardeur était augmentée par le désir de s’emparer des trésors encore vierges d’Ecbatane, nom très connu, et sous lequel un historien de Byzance a caché la capitale des Abbassides. La consternation des fuyards y avait déjà répandu la terreur de son nom; mais l’avarice et la prodigalité des tyrans de Bagdad en avaient déjà dissipé les richesses imaginaires.

(Danger de Bagdad) Les prières du peuple et les sollicitations impérieuses du lieutenant des Bowides pressaient le calife de pourvoir à la défense de la ville. L’infortuné Mothi leur répondit qu’on l’avait dépouillé de ses armes, de ses revenus et deux provinces, et qu’il était prêt à abdiquer une dignité qu’il se trouvait hors d’état de soutenir. L’émir fut inexorable; on vendit les meubles du palais, et la misérable somme de quarante mille pièces d’or qu’ils produisirent fut employée sur-le-champ à satisfaire à des fantaisies de luxe. Mais la retraite des Grecs dissipa les inquiétudes de Bagdad; la soif et la faim gardaient le désert de la Mésopotamie, et l’empereur, rassasié de gloire et chargé des dépouilles de l’Orient, revint à Constantinople, où il étala, dans la cérémonie de son triomphe, une grande quantité d’étoffes de soie et d’aromates, et trois cents myriades d’or et d’argent. Cependant cet orage n’avait fait qu’abaisser la tête des puissances de l’Orient sans les détruire. Après le départ des Grecs, les princes fugitifs rentrèrent dans leurs capitales; leurs sujets désavouèrent des serments arrachés par la force; les musulmans purifièrent de nouveau leurs temples, et renversèrent les idoles des saints et des martyrs de la religion chrétienne; les nestoriens et les jacobites aimèrent mieux obéir aux Sarrasins qu’à un prince orthodoxe; et les melchites n’étaient ni assez forts ni assez courageux pour soutenir l’Eglise et l’Etat. De ces vastes conquêtes, Antioche, les villes de la Cilicie et l’île de Chypre, furent les seules qui demeurassent à l’empire romain d’une manière utile et permanente.

10 janvier 976

Basile II et Constantin VIII

Miniature du fameux Ménologe de Basile II
Miniature du fameux Ménologe de Basile II

Durant cette usurpation, ou si l’on veut durant cette régence de douze années, les deux empereurs légitimes, Basile, et Constantin, étaient parvenus sans éclat à l’âge de virilité. Leur jeunesse n’avait pas permis de laisser le pouvoir entre leurs mains; ils s’étaient conduits envers leur tuteur, avec la respectueuse modestie due à son âge et à son mérite : celui-ci, qui n’avait pas d’enfants, ne songea pas à les priver de la couronne; il administra leur patrimoine fidèlement et avec habileté, et la mort prématurée de Zimiscès fût pour les fils de Romain une perte plutôt qu’un avantage. Leur défaut d’expérience les réduisit encore durant douze années à végéter dans l’obscurité, sous la tutelle d’un ministre qui prolongea sa domination en leur persuadant de se livrer aux plaisirs de la jeunesse, et leur inspirant d’un dédain pour les travaux du gouvernement. Le faible Constantin demeura pour toujours arrêté dans les filets de soie tendus autour de lui; mais son frère aîné, qui sentait l’impulsion du génie et le besoin d’agir, fronça le sourcil, et le ministre disparut. Basile fût reconnu souverain de Constantinople et des provinces de l’Europe; mais l’Asie était opprimée par Phocas et Sclerus, qui, tour à tour amis ou ennemis, sujets et rebelles, maintenaient leur indépendance, et s’efforçaient d’atteindre aux succès de tant d’usurpateurs qui les avaient précédés. Ce fut contre ces ennemis domestiques que le fils de Romain fit d’abord briller son épée; ils tremblèrent devant un prince rempli de courage et armé par les lois. Phocas, au moment de combattre, atteint d’un trait ou par l’effet du poison, tomba de son cheval à la tête de son armée. Sclerus, qui avait été chargé de chaînes deux fois, et deux fois revêtu de la pourpre, désirait passer tranquillement le peu de jours qui lui restaient. Lorsque ce vieillard, les yeux humides de larmes, la démarche mal assurée, et s’appuyant sur deux hommes de sa suite s’approcha du trône; l’empereur, avec toute l’insolence de la jeunesse et du pouvoir, s’écria : Est-ce donc là l’homme que nous avons craint si longtemps ? Basile avait affermi son autorité et rétabli la tranquillité dans l’empire; mais la gloire militaire de Nicéphore et de Zimiscès ne lui permettait pas de reposer tranquille dans son palais. Ses longues et fréquentes expéditions contre les Sarrasins furent plus glorieuses qu’utiles à l’Etat; mais il anéantit le royaume des Bulgares, et il paraît que c’est le triomphe le plus important des armes romaines depuis l’époque de Bélisaire. Toutefois ses sujets, au lieu de célébrer leur prince victorieux, détestèrent son avide et parcimonieuse avarice; et dans le récit imparfait qui nous est resté de ses exploits, on n’aperçoit que le courage, la patience et la férocité d’un soldat. Son esprit avait été gâté par une éducation vicieuse, qui cependant ne put triompher de son énergie; il était étranger à toutes les sciences, et le souvenir de son grand-père, si savant et si faible, semblait autoriser son mépris réel ou simulé des lois et des jurisconsultes, des artistes et des arts. Un tel caractère, dans un tel siècle, laissa prendre à la superstition le plus sûr et le plus solide empire : passé les premiers désordres de sa jeunesse, Basile II se soumit, soit dans son palais, soit dans son camp, à toutes les mortifications d’un ermite : il portait un habit de moine sous sa robe et son armure; il fit le voeu de continence, et le garda; il s’interdit pour jamais l’usage du vin et de la viande. A l’âge de soixante-huit ans, poussé par son humeur martiale, il était prêt à s’embarquer pour une sainte expédition contre les Sarrasins de la Sicile; la mort le prévint, et Basile, surnommé la terreur des Bulgares, quitta ce monde au milieu des bénédictions du clergé et des imprécations du peuple.

Décembre 1025

Constantin VIII

Après sa mort, Constantin son frère jouit environ trois ans du pouvoir ou plutôt des plaisirs de la royauté, et ne prit pour son empire d’autre soin que celui de se choisir un successeur; il avait eu soixante-six ans le titre d’Auguste, et le règne de ces deux frères est le plus long et le plus obscur de la monarchie de Byzance.

12 novembre 1028

Zoé Porphyrogénète et Romain III Argyrus

Cette succession en droite ligne de cinq empereurs de la même famille qui avaient occupé le trône l’espace de cent soixante ans, avait attaché les Grecs à la dynastie macédonienne; trois fois respectée par les usurpateurs du pouvoir. Après la mort de Constantin IX, le dernier mâle de cette maison commence une scène nouvelle et moins régulière, ou la durée du règne de douze empereurs n’égale pas celle du règne de Constantin IX. Son frère aîné avait préféré à l’intérêt public le mérite particulier de la chasteté, et Constantin n’avait eu que trois filles; Eudoxie, qui se fit religieuse, Zoé et Théodora : elles étaient parvenues à la maturité de leur âge dans l’ignorance et la virginité, lorsque dans le conseil de leur père mourant, on s’occupa du soin de les marier. Théodora, trop dévote ou trop froide, refusa de donner un héritier à l’empire; mais Zoé, victime volontaire consentit à se présenter à l’autel. On choisit pour son époux Romain Argyrus, patricien d’une figure agréable et d’une bonne réputation; sur le refus qu’il fit de cet honneur, on lui signifia que s’il n’obéissait pas, il n’avait qu’à choisir entre la mort et la perte de la vue. Il était marié, et l’affection qu’il avait pour sa femme était cause de sa résistance; mais cette femme généreuse sacrifia son bonheur à la sûreté et à la grandeur de son mari, et, en se retirant dans un monastère, leva le seul obstacle qui l’empêchât de s’unir à la famille impériale. Après la mort de Constantin, le sceptre passa dans les mains de Romain III; mais son administration intérieure et ses opérations au dehors furent également faibles et infructueuses. L’âge de Zoé, parvenue alors à sa quarante-huitième année, la rendit peu propre à fonder de grandes espérances de postérité; cependant il permettait encore les plaisirs, et l’impératrice honorait de sa faveur un de ses chambellans, le beau Michel Paphlagonien, dont le premier métier avait été celui de changeur de monnaie. Romain, par reconnaissance ou par esprit de justice, favorisait ce coupable amour ou se rendait facile sur les preuves de leur innocence; mais Zoé justifia bientôt cette maxime romaine, que toute femme adultère est capable d’empoisonner son mari : la mort de romain fut, au grand scandale de l’empire, suivie immédiatement du mariage de Zoé et de l’élévation de son amant au trône sous le nom de Michel IV.

11 avril 1034

Michel IV le Paphlagonien

Les espérances de Zoé furent cependant trompées; au lieu d’un amant plein de vigueur et de reconnaissance, elle n’avait placé dans son lit qu’un misérable valétudinaire dont la santé et la raison étaient affaiblies par des accès d’épilepsie, et dont la conscience était déchirée par le désespoir et le remords. On appela au secours de Michel les plus habiles médecins du corps et de l’âme. On amusa son inquiétude par de fréquents voyages aux eaux et sur les tombeaux des saints les plus en vogue. Les moines applaudissaient à ses mortifications, et, la restitution exceptée (mais à qui aurait-il restitué ?), il employa tous les moyens qu’il croyait alors propres à expier son crime. Tandis qu’il gémissait et priait sous le sac et la cendre, son frère, l’eunuque Jean, s’amusait de ses remords, et recueillait les suites d’un forfait dont il avait été en secret le plus coupable auteur. Il n’eut dans son administration d’autre objet que de satisfaire son avarice, et Zoé fût traitée en captive dans le palais de ses pères et par ses esclaves.

14 décembre 1041

Michel V le Calfat ou le Calaphate

L’eunuque, s’apercevant que la maladie de son frère était sans remède, s’occupa de la fortune de son neveu, qui portait aussi le nom de Michel et qu’on surnomma Calaphate, d’après le métier de son père, qui travaillait à la carène des vaisseaux. Zoé suivit les volontés de l’eunuque; elle adopta pour son fils le fils d’un ouvrier, et cet héritier étranger fut, en présence du sénat et du clergé, revêtu du titre et de la pourpre des Césars. La faible Zoé fut accablée de la liberté et du pouvoir qu’elle recouvra à la mort du Paphlagonien; quatre jours après elle plaça la couronne sur la tête de Michel V, qui lui avait promis, par des larmes et des serments, d’être toujours le plus empressé et le plus obéissant de ses sujets. Son règne dura peu, et ne présente d’autre fait qu’une odieuse ingratitude envers l’eunuque et l’impératrice, ses bienfaiteurs. On vit avec joie la disgrâce de l’eunuque; mais Constantinople murmura, et enfin se plaignit hautement de l’exil de Zoé, fille d’un si grand nombre d’empereurs. On avait oublié ses vices, et Michel apprit qu’il survient une époque ou la patience des plus vils esclaves fait place à la fureur et à la vengeance. Les citoyens de toutes les classes s’attroupèrent en tumulte, et cette redoutable sédition dura trois jours; ils assiégèrent le palais, forcèrent les portes, tirèrent leur mère Zoé de sa prison, Théodora de son monastère, et condamnèrent le fils de Calaphate à perdre les yeux ou la vie.

21 avril 1042

Zoé et Thédora

Les Grecs virent avec surprise deux femmes, pour la première fois, s’asseoir sur le même trône, présider au sénat et donner audience aux ambassadeurs des nations. Un partage si singulier ne dura que deux mois. Les deux souveraines se détestaient secrètement; elles avaient des caractères, des intérêts et des partisans opposés. Théodora montrant toujours de l’aversion pour le mariage, l’infatigable Zoé, âgée alors de soixante ans, consentit encore, pour le bien public, à subir les caresses d’un troisième mari et les censures de l’Eglise grecque.

11 juin 1042

Constantin IX Monomaque

Ce troisième mari prit le nom de Constantin X et le surnom de Monomaque, seul combattant, nom relatif sans doute à la valeur qu’il avait montrée et à la victoire qu’il avait remportée dans quelque querelle publique ou particulière. Mais les douleurs de la goutte venaient souvent le tourmenter, et ce règne dissolu n’offrit qu’une alternative de maladie et de plaisirs. Sclerena, belle veuve d’une noble famille, qui avait accompagné Constantin lors de son exil dans l’île de Lesbos, s’enorgueillissait du nom de sa maîtresse. Après le mariage de Constantin et son avènement au trône, elle fut revêtue du titre d’Augusta, la pompe de sa maison fut proportionnée à cette dignité, et elle occupa au palais, un appartement contigu à celui de l’empereur. Zoé (telle fut sa délicatesse ou sa corruption) permit ce scandaleux partage, et Constantin se montra en public entre sa femme et sa concubine.

30 novembre 1054

Théodora Porphyrogénète

Constantin survécut à l’une et à l’autre; mais la vigilance des amis de Théodora prévint les projets de Constantin, qui, sur la fin de sa carrière, voulait changer l’ordre de la succession; après sa mort, elle rentra, de l’aveu de la nation, en possession de son héritage. Quatre eunuques gouvernèrent en paix l’empire d’Orient sous son nom; et voulant prolonger leur domination, ils persuadèrent à l’impératrice, alors très avancée en âge, de nommer Michel VI son successeur.

22 août 1056

Michel VI Stratiotique

Le surnom de Stratioticus nous apprend qu’il avait suivi la profession militaire; mais ce vétéran infirme et décrépit ne pouvait voir que par les yeux de ses ministres et agir que par leurs mains. Tandis qu’il s’élevait sur le trône, Théodora, dernier rejeton de la dynastie macédonienne ou basiléenne, descendait au tombeau. J’ai parcouru à la hâte et je finis avec plaisir cette honteuse et destructive période de vingt-huit ans, durant laquelle les Grecs tombèrent au-dessous du niveau commun de la servitude, et furent, comme un vil troupeau, transférés de maître en maître, selon le caprice de deux vieilles femmes.

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