Se connecter      Inscription        
 
  Phocas et Héraclius  

23 novembre 602-5 octobre 610 (Phocas)

5 octobre 610-11 février 641 (Héraclius)

Phocas empereur La mort de Phocas Héraclius empereur Première expédition contre les Perses Seconde expédition Siège de Constantinople Conquêtes d'Héraclius Troisième expédition Mort de Chosroès Mort d'Héraclius



Sources historiques : Edward Gibbon




23 novembre
602 -
4 octobre
610

Phocas empereur

Numa Pompilius
Phocas

Ces larmes coulèrent sans doute en secret; une telle compassion eût été criminelle sous le règne de Phocas, reconnu souverain par les provinces de l'Orient et de l'Occident. Son portrait et celui de Léontia, son épouse, furent exposés à la vénération du clergé et du sénat dans la basilique de Latran, et déposés ensuite dans le palais des Césars, entre ceux de Constantin et de Théodose. En qualité de sujet et de chrétien, Grégoire devait se soumettre au gouvernement établi; mais les joyeuses félicitations par lesquelles il applaudit à la fortune de l'assassin, ont attaché au caractère de ce saint une inévitable flétrissure. Le successeur des apôtres pouvait faire sentir à Phocas, avec une fermeté décente, le crime qu'il avait commis et la nécessité du repentir : il se contente de célébrer la délivrance du peuple et la chute du tyran; il se réjouit de ce que la Providence a élevé jusqu'au trône impérial la piété et la bonté de Phocas; il prie le ciel de lui accorder de la force contre ses ennemis, et il désire pour lui, s'il ne le prédit même pas, un règne glorieux et de longue durée, la promotion d'un royaume temporel à un royaume éternel.

(Son caratère) Phocas ne fut pas moins odieux dans l'exercice du pouvoir que dans la manière dont il l'avait acquis. Un historien impartial le peint comme un monstre : il décrit la petite taille et la difformité de sa personne, ses épais sourcils, qui n'étaient séparés par aucun intervalle, ses cheveux roux, son menton sans barbe, et une de ses joues que défigurait et décolorait une large cicatrice. Ne connaissant ni les lettres, ni les lois, ni même le métier des armes, il ne voyait dans le rang suprême qu'un moyen de se livrer davantage à la débauche et à l'ivrognerie; chacun de ses plaisirs brutaux était une insulte pour ses sujets ou un trait d'ignominie pour lui-même : il renonça aux fonctions de soldat sans remplir celles de prince; et son règne accabla l'Europe d'une paix honteuse, et l'Asie de tous les ravages de la guerre. Des mouvements de colère enflammaient son caractère sauvage, qu'endurcissait la crainte et qu'aigrissait la résistance ou le reproche. Ses émissaires, soit par la rapidité de leur poursuite, soit par quelque message trompeur, arrêtèrent Théodose qui allait chercher de l'assistance à la cour de Perse; le jeune prince fut décapité à Nicée. Les consolations de sa religion et le sentiment de son innocence adoucirent ses derniers instants; mais son fantôme troubla le repos de l'usurpateur; on répandit le bruit que le fils de Maurice vivait encore : le peuple attendait son vengeur, et la veuve et les filles, du dernier empereur auraient adopté le dernier des hommes pour leur fils et pour leur frère. Lors du massacre de la famille de Maurice, Phocas avait épargné ces malheureuses femmes, par compassion ou plutôt par des vues politiques; on les gardait avec quelques égards dans une maison particulière; mais l'impératrice Constantina se souvenait toujours de son père, de son mari et de ses fils, et elle aspirait à la liberté et à la vengeance. Une nuit, elle vint à bout de se sauver dans l'église de Sainte-Sophie; mais ses larmes et l'or distribué par Germanus, qui était d'intelligence avec elle, ne purent exciter une révolte. Elle allait être sacrifiée à la vengeance et même à la justice; mais le patriarche obtint sur sa caution un serment d'épargner sa vie on l'enferma dans un monastère, et la veuve de Maurice consentit à profiter et à abuser de la clémence de son assassin.

(Sa tyrannie) Elle fût convaincue ou soupçonnée d'une nouvelle conspiration : Phocas, ne se crut plus engagé par le serment qu'il avait fait, et reprit toute sa fureur. On voulut connaître les projets et les complices de Constantina. Une matrone, fille, femme et mère d'empereurs, qui devait inspirer des égards et de la pitié, fut mise à la torture comme le plus vil des malfaiteurs. Elle fut décapitée à Chalcédoine; ainsi que ses trois innocentes filles, à l'endroit même ou avait été versé le sang de son époux et, celui de ses cinq fils. Il serait superflu d'indiquer les noms et les tourments des victimes d'une classe ordinaire qu'immola l'usurpateur. Leur condamnation fut rarement précédée des formalités d'un jugement, et on eut soin d'augmenter la douleur de leurs supplices par les raffinements de la cruauté. On perça les yeux, on arracha la langue, on coupa les pieds et les mains de plusieurs; quelques-uns de ces infortunés expirèrent sous le fouet des bourreaux; d'autres furent jetés au milieu des flammes ou percés de flèches, et ils obtinrent rarement la faveur d'une prompte mort. Des têtes, des parties de corps et des cadavres souillèrent l'hippodrome; cet asile des plaisirs et de la liberté des Romains; les anciens camarades de Phocas sentirent bien que sa faveur ou leurs services ne pouvaient les garantir de la fureur d'un tyran, digne rival des Caligula et des Domitien du premier siècle de l'empire.

4 octobre
610

La mort de Phocas

Phocas n'eut qu'une fille, qui épousa le patricien Crispus : on eut l'indiscrétion de placer dans le cirque, à côté de l'empereur, les bustes des deux époux. Le père désirait sans doute que sa postérité recueille le fruit de ses crimes; mais cette association prématurée et agréable au peuple, offensa le monarque : les tribuns de la faction des Verts, qui voulurent se justifier sur une méprise des sculpteurs, furent sur-le-champ condamnés à la mort; les prières du peuple obtinrent leur grâce, mais Crispus eut lieu de douter qu'un usurpateur jaloux pût jamais oublier cette concurrence involontaire. L'ingratitude de Phocas indisposa la faction des Verts, qu'il dépouilla de leurs privilèges; toutes les provinces de l'empire étaient mûres pour la rébellion; et Héraclius, exarque de l'Afrique, avait refusé, durant plus de deux ans, toute espèce de tribut ou d'obéissance au centurion qui déshonorait le trône de Constantinople. Des envoyés secrets de Crispus et du sénat excitèrent cet exarque à sauver et à gouverner son pays; mais son ambition se trouvant amortie par la vieillesse, il chargea de cette dangereuse entreprise son fils Héraclius, et Nicétas, fils de Grégoire, son ami et son lieutenant. Ces jeunes guerriers armèrent l'Afrique; l'un d'eux se chargea de conduire la flotte de Carthage à Constantinople, tandis que l'autre traverserait l'Egypte et l'Asie à la tête d'une armée : il fut convenu que la pourpre impériale serait le prix de la diligence et du succès. Un faible bruit de leur entreprise arriva aux oreilles de Phocas, qui arrêta la femme et la mère d'Héraclius, afin d'avoir un gage de sa fidélité; mais l'artificieux Crispus vint à bout d'affaiblir les craintes d'un danger éloigné : on négligea ou on différa les moyens de défense; et le tyran se croyait en sûreté, lorsque les vaisseaux de l'Afrique mouillèrent dans l'Hellespont. Les fugitifs et les exilés; respirant la vengeance, joignirent Héraclius à Abydos : ses navires portaient au sommet de leurs mâts les symboles sacrés de la religion; ils traversèrent la Propontide en triomphe, et Phocas vit des fenêtres de son palais approcher l'orage qu'il ne pouvait plus éviter. Il détermina, par des promesses et des présents, la faction des Verts à opposer une faible et inutile résistance au débarquement des troupes de l'Afrique; mais le peuple et même les gardes furent entraînés par Crispus, qui se déclara sur ces entrefaites, et le tyran fut saisi par un simple citoyen, qui, seul, osa pénétrer dans le palais désert. Après l'avoir dépouillé du diadème et de la pourpre, et l'avoir revêtit de l'habit le plus vil, on le chargea de chaînes, et on le mena dans un canot à la galère d'Héraclius, qui lui reprocha les forfaits de son règne abominable. Phocas lui répondit : Et le tien, sera-t-il meilleur ? Ce furent les derniers mots que laissa échapper son désespoir. Après lui avoir fait souffrir tous les genres d'outrages et de tortures, on lui coupa la tête; son corps en lambeaux fut jeté dans les flammes. On traita ensuite de la même manière les statues qu'avait multipliés la vanité de l'usurpateur et le drapeau séditieux des Verts. Le clergé, le sénat et le peuple, engagèrent Héraclius à monter sur le trône, qu'il venait de purifier des souillures du crime et de l'ignominie. Après avoir hésité aussi longtemps que l'exigeait la décence, il se rendit à leurs prières. Son couronnement fut suivi de celui de sa femme Eudoxie; et leur postérité régna sur l'empire d'Orient jusqu'à la quatrième génération.

5 octobre
610 -
11 février
642

Héraclius empereur

Maurice empereur
Héraclius empereur

La navigation d'Héraclius avait été très heureuse, comme on vient de le voir; la marche de Nicétas fut pénible, et quand il arriva, la révolution se trouvait consommée : mais il se soumit sans murmure à la fortune de son ami; et, pour le récompenser de ses louables intentions, on lui accorda une statue équestre et la fille de l'empereur. Il était plus difficile de compter sur la fidélité de Crispus, auquel on donna le commandement de l'armée de Cappadoce. Son arrogance provoqua bientôt et parut excuser l'ingratitude de son nouveau souverain. Le gendre de Phocas fut condamné, en présence du sénat, à embrasser la vie monastique; et l'arrêt fut justifié par cette remarque judicieuse d'Héraclius, que l'homme qui, avait trahi son père ne pouvait être fidèle à son ami.

603

Chosroès (ou Khosro II) envahit l'empire romain

Les crimes de Phocas eurent, même après sa mort, des suites funestes pour l'empire, contre lequel il avait excité les plus formidables de ses ennemis à reprendre les armes comme vengeurs d'une cause sacrée. Selon les formes d'amitié et d'égalité établies entre la cour de Byzance et celle de Perse, il avait annoncé à Chosroês son avènement au trône; et Lilius, qui lui avait présenté les têtes de Maurice et de ses enfants, lui parut le plus propre à décrire les circonstances de cette scène tragique. Quels que fussent les fictions et les sophismes dont il prit soin d'embellir son récit, Chosroès détourna avec horreur ses regards de dessus l'assassin; il emprisonna ce prétendu envoyé : il déclara qu'il n'aurait plus de liaisons avec l'usurpateur, et qu'il vengerait son bienfaiteur et son père adoptif. Tous les mouvements de douleur et de colère que pouvait inspirer l'humanité et que pouvait dicter l'honneur, se réunissaient pour animer le roi de Perse; les préjugés nationaux et religieux des mages et des satrapes augmentèrent encore cette disposition. Par une flatterie d'autant plus adroite qu'elle semblait prendre le langage de la liberté, ils osèrent blâmer l'excès de son amitié et de sa reconnaissance pour les Grecs, nation, disaient-ils, avec laquelle il était dangereux de signer un traité de paix ou d'alliance, qui dans sa superstition ne connaissait ni la vérité ni la justice, et qui devait être incapable de toute vertu, puisqu'en poussant l'impiété jusqu'au meurtre de ses souverains, elle se rendait coupable du plus atroce des forfaits. Les provinces de l'empire romain furent accablées des maux de la guerre pour le crime du centurion ambitieux qui les opprimait; et vingt ans après, les Romains se vengèrent et rendirent avec usure ces mêmes maux aux Persans. Le général qui avait rétabli Chosroès sur le trône, commandait toujours en Orient; et en Assyrie les mères épouvantaient leurs enfants du terrible nom de Narsès. Il n'est pas hors de vraisemblance que Narsès, né en Perse, encouragea son maître et son ami à délivrer et à envahir les provinces d'Asie; il est encore plus probable que Chosroês put animer ses soldats par cette assurance, que le glaive qu'ils redoutaient le plus demeurerait dans le fourreau ou n'en sortirait qu'en leur faveur. Le héros ne pouvait compter sur la loi d'un tyran, et le tyran devait sentir combien il méritait peu l'obéissance d'un héros. Narsès fut dépouillé du commandement; il arbora le drapeau de l'indépendance à Hiérapolis, ville de Syrie; mais, attiré par de trompeuses promesses, il fut brûlé vif au milieu de Constantinople. Les soldats qu'il avait menés à la victoire, privés du seul général qu'ils pussent craindre ou estimer, furent rompus deux fois par la cavalerie, écrasés sous les pieds des éléphants, et percés par les traits des Barbares : un grand nombre de captifs furent décapités sur le champ de bataille par ordre du vainqueur, qui pouvait avec justice condamner ces mercenaires séditieux comme les auteurs ou les complices de la mort de Maurice. Sous le règne de Phocas, le monarque de Perse assiégea, réduisit, et renversa successivement les fortifications de Merdin, Dara, Amida et Edesse; il passa l'Euphrate, s'empara d'Hiérapolis, de Chalcis et de Berrhée ou Alep, ville de la Syrie; et environna bientôt les murs d'Antioche de ses irrésistibles armes. Ses rapides succès montrent la décadence de l'empire, l'incapacité de Phocas et le peu d'affection de ses sujets. Un imposteur, qui se disait le fils de Maurice et l'héritier légitime de l'empire, suivait le camp de Chosroès, qui offrait ainsi aux provinces un prétexte de soumission ou de révolte.

(La conquête de la Syrie, 611) Les premières lettres qu'Héraclius reçut de l'Orient lui apprirent la perte d'Antioche; mais cette vieille métropole, si souvent renversée par les tremblements de terre ou pillée par l'ennemi, offrit aux Persans peu de trésors à piller et de sang à répandre. Le sac de Césarée, capitale de la Cappadoce, leur fut aussi facile et plus avantageux; à mesure qu'ils s'avancèrent au-delà des remparts de la frontière, limites que jusqu'alors n'avait pas passées la guerre, ils trouvèrent moins de résistance, et le butin fut plus considérable. Une ville royale a de tout temps embelli l'agréable valéée de Damas; son obscure félicité a jusqu'ici échappé à l'historien de l'empire romain. Chosroès fit reposer ses troupes dans ce paradis avant de monter les collines du Liban oui d'envahir les villes de la côte de Phénicie.

(De la Palestine, 614) La conquête de Jérusalem, qu'avait méditée Nushirwan, fut exécutée par le zèle et l'avidité de son petit-fils. L'esprit intolérant des mages demandait à grands cris la ruine de l'édifice le plus imposant du christianisme; et Chosroès vint à bout d'enrôler pour cette sainte guerre une armée de vingt-six mille Juifs, qui suppléèrent en quelque sorte par la fureur de leur zèle au défaut de valeur et de discipline. Jérusalem fut prise d'assaut après la réduction de la Galilée et du pays qui est au-delà du Jourdain, dont la résistance semble avoir différé le sort de la capitale. Le saint sépulcre et les belles églises d'Hélène et de Constantin, furent consumés ou du moins endommagés par les flammes : le conquérant pilla en un jour tout ce que la piété des fidèles y avait apporté durant trois siècles. On conduisit en Perse le patriarche Zacharie et la vraie croix; et on impute le massacre de quatre-vingt-dix mille chrétiens aux Juifs et aux Arabes, qui augmentèrent les désordres dont fut accompagnée la marche de l'armée persane. La charité de Jean, archevêque d'Alexandrie, que son glorieux surnom d'Aumônier distingue dans la foule des saints, accueillit les fugitifs de la Palestine : ce digne prélat rendit les revenus de son église et un trésor à leurs véritables propriétaires, c'est-à-dire aux pauvres de tous les pays et de toutes les dénominations.

(De l'Egypte, 616) Mais les successeurs de Cyrus subjuguèrent l'Egypte elle-même, le seul Etat qui, depuis le temps de Dioclétien, eût été exempt de toute guerre, soit civile, soit étrangère. Les cavaliers persans surprirent Péluse, la clef de cet impénétrable pays; ils passèrent impunément les innombrables canaux du Delta, et reconnurent la longue vallée du Nil, depuis les pyramides de Memphis jusqu'aux frontières de l'Ethiopie. Alexandrie aurait pu recevoir des secours du côté de la mer; mais l'archevêque et le préfet se réfugièrent dans l'île de Chypre, et Chosroès pénétra dans la seconde ville de l'empire, encore florissante par les restes de son industrie et de son commerce. La limite de ses conquêtes du côté de l'occident fut non pas le rempart de Carthage, mais les environs de Tripoli : les colonies grecques de Cyrène furent enfin anéanties, et le vainqueur marchant sur les traces d'Alexandre, revint en triomphe par les sables du désert de la Libye.

(De l'Asie Mineure, 626) Dans la même campagne, une autre armée marcha de l'Euphrate vers le Bosphore de Thrace. Chalcédoine se rendit après un long siège et les Persans demeurèrent campés près de dix ans à la vue de Constantinople. La côte du Pont, la ville d'Ancyre et l'île de Rhodes, sont mises au nombre des dernières conquêtes du grand roi; et si Chosroès avait eu des forces maritimes, son ambition, qui ne connaissait pas de bornes, aurait répandu l'esclavage et la désolation sur les provinces de l'Europe.

584-590

Le règne de Chosroès (ou Khosro II)

Des rives si longtemps disputées du Tigre et de l'Euphrate, la domination du petit-fils de Nushirwan et s'étendit tout à coup jusqu'à l'Hellespont et au Nil, anciennes limites de la monarchie persane; mais les provinces, façonnées par six siècles d'habitude aux vertus et aux vices du gouvernement romain, supportaient malgré elles, le joug des Barbares. Les institutions, ou du moins les écrits des Grecs et des Romains maintenaient l'idée d'une république, et les sujets d'Héraclius savaient, dès leur enfance, prononcer les mots de liberté et de loi. Mais les princes de l'Orient ont toujours mis leur orgueil et leur politique à étaler les titres et les attributs de leur pouvoir despotique, à rappeler aux peuples esclaves leur servitude et leur abjection, et à soutenir, par d'insolentes et cruelles menaces, la rigueur de leurs ordres absolus. Le culte du feu et la doctrine des deux principes scandalisèrent les chrétiens de l'Orient. Les mages n'étaient pas moins intolérants que les évêques; et on regarda le martyre de quelques Persans qui avaient abandonné la religion de Zoroastre, comme le prélude d'une persécution générale et cruelle. Les lois tyranniques de Justinien rendaient les adversaires de l'Eglise ennemis de l'Etat; l'alliance des Juifs, des nestoriens, et des jacobites, avait contribué aux succès des Chosroès; et sa partialité en faveur de ces sectaires excita la haine et les craintes du clergé catholique. Chosroès, n'ignorant ni ces craintes ni cette haine, gouverna ses nouveaux sujets avec un sceptre de fer; et, comme s'il se fut défié de la stabilité de son pouvoir, il épuisa leurs richesses par des tributs exorbitants et par des rapines arbitraires; il dépouilla ou démolit les temples de l'orient, et transporta dans ses Etats héréditaires l'or, l'argent, les marbres précieux, les monuments des arts et les artistes des villes de l'Asie. Dans cet obscur tableau des calamités de l'empire, il n'est pas aisé d'apercevoir la figure de Chosroês, de séparer ses actions de celles de ses lieutenants, et de marquer, au milieu de tant de gloire et de magnificence, le degré de son mérite personnel. Il jouissait avec ostentation des fruits de la victoire et abandonnait souvent les travaux de la guerre pour se livrer à la mollesse de son palais; mais des idées superstitieuses ou le ressentiment l'empêchèrent, durant vingt-quatre ans, d'approcher des portes de Ctésiphon; et Artemita ou Dastagerd, où il se plaisait à résider, était située au-delà du Tigre, environ soixante milles au Nord de la capitale. Les pâturages des environs étaient couverts de troupeaux; des faisans, des paons, des autruches, des chevreuils et des sangliers, remplissaient le paradis ou parc de son palais; et on y lâchait des lions et des tigres lorsqu'il voulait goûter les plaisirs d'une chasse plus hasardeuse. On entretenait neuf cent soixante éléphants pour le service ou la pompe fastueuse du grand roi. Douze mille grands chameaux et huit mille plus petits portaient à l'armée ses tentes et son bagage; on trouvait dans les écuries du prince six mille mulets ou chevaux, parmi lesquels se distinguaient les noms de Shebdiz et de Barid, renommés pour leur vitesse et leur beauté. Six mille gardes veillaient tour à tour à la porte du palais; douze mille esclaves étaient chargés du service des appartements; et Chosroês pouvait se consoler de la vieillesse ou de l'indifférence de Sira, en choisissant parmi trois mille vierges les plus belles de l'Asie, qui composaient son sérail. Cent voûtes souterraines renfermaient ses trésors en or, en argent, en pierreries, en soie et en parfums; et la chambre Badaverd contenait le butin fait sur Héraclius, dont le vent avait poissé les vaisseaux dans un havre de la Syrie qui appartenait à son rival. La voix de la flatterie, on peut-être celle de la fiction, n'a pas rougi de compter les trente mille tapisseries précieuses qui ornaient les mars du palais de Chosroès; les quarante mille colonnes d'argent, ou, ce qui est plus vraisemblable, de marbre ou de bois recouvert de lames d'argent qui en soutenaient le toit et les mille globes d'or suspendus au dôme, et par lesquels on avait voulu imiter le mouvement des planètes et les constellations du zodiaque. Tandis que le grand roi contemplait les merveilles de son art et de sa puissance, il reçut une lettre d'un obscur citoyen de la Mecque, qui l'engageait à reconnaître Mahomet en qualité d'apôtre de Dieu. Il dédaigna le conseil et déchira la lettre. C'est ainsi, s'écria le prophète arabe, que Dieu déchirera le royaume et rejettera les supplications de Chosroès. Placé sur les limites des deux vastes empires de l'Orient, Mahomet observait avec une joie secrète les progrès de leur destruction mutuelle, et il osa prédire, au milieu des triomphes de la Perse, qu'en peu d'années la victoire repasserait sous les drapeaux des Romains.

610-622

Détresse d'Héraclius

Le moment où l'on prétend que fut faite cette prédiction était assurément celui où il devait paraître le plus difficile de croire à son accomplissement; puisque les douze premières années du règne d'Héraclius semblèrent indiquer la dissolution prochaine de l'empire. Si les intentions de Chosroês eussent été honorables et pures, il eût fait la paix à la mort de Phocas, et aurait embrassé, comme le meilleur de ses alliés, l'heureux Africain qui avait vengé si noblement Maurice, son bienfaiteur. La continuation de la guerre révéla le véritable caractère de ce Barbare; il rejeta avec un silence dédaigneux ou avec d'insolentes menaces les ambassades suppliantes d'Héraclius, qui le conjurait d'épargner les innocents, d'accepter un tribut, et de donner la paix à l'univers. Les armes de la Perse s'adjugèrent la Syrie, l'Egypte et les provinces de l'Asie, tandis que les Avares, que la guerre d'Italie n'avait pas rassasiés de sang et de rapine, dévastaient l'Europe depuis les confins de l'Istrie jusqu'à la longue muraille de la Thrace. Ils avaient massacré de sang froid tous les captifs mâles dans les champs sacrés de la Pannonie; ils réduisaient en servitude les femmes et les enfants, et les vierges des plus nobles familles étaient livrées à la brutalité des soldats. L'amoureuse Romilda, qui ouvrit la porte de Frioul, ne passa qu'une nuit dans les bras du roi son amant; elle fût condamnée le lendemain à subir les caresses de douze Avares : le troisième jour, cette princesse, de la dynastie des Lombards, fut empalée à la vue du camp, tandis que le chagan observait avec un sourire cruel, que ses débauches et sa perfidie méritaient un pareil époux. Ces implacables ennemis insultaient et resserraient Héraclius de toutes parts. L'empire romain se trouvait réduit aux murs de Constantinople, à quelques cantons de la Grèce, de l'Italie et de l'Afrique, et au petit nombre des villes maritimes de la côte d'Asie qu'on trouvait de Tyr à Trébisonde. Après la perte de l'Egypte, la famine et la peste désolèrent-la capitale. L'empereur, hors d'état d'opposer de la résistance, et ne se flattant pas d'être secouru, avait résolu de transporter et sa personne et son gouvernement à Carthage, où il espérait se trouver plus à l'abri du danger. Ses navires étaient déjà chargés des trésors du palais; mais il fût arrêté par le patriarche qui, déployant en faveur de son pays l'autorité de la religion, conduisit le prince à l'autel de Sainte-Sophie, et exigea de lui le serment solennel de vivre et de mourir avec le peuple que Dieu avait confié à ses soins. Le chagan campait dans les plaines de la Thrace; mais il dissimulait ses perfides desseins, et demandait à l'empereur une entrevue près de la ville d'Héraclée. Leur réconciliation fut célébrée par des jeux équestres; le peuple et les sénateurs, revêtus de leurs habits de fête, allèrent en foule prendre part aux réjouissances de la paix, et les Avares contemplèrent avec envie et cupidité le tableau du luxe romain. La cavalerie des Scythes, qui avait fait la nuit une marche secrète et forcée, environna tout à coup l'enceinte où se donnaient les jeux : le son terrible du fouet du chagan fût le signal de l'assaut; et Héraclius, attachant son diadème à son bras, dut son salut à l'extrême vitesse de son cheval. Les Avares poursuivirent les Romains d'une manière si rapide, qu'ils arrivèrent à la porte d'Or de Constantinople presqu'en même temps que la foule qui fuyait devant eux. Le pillage des faubourgs récompensa leur trahison, et ils transportèrent au-delà du Danube environ deux cent soixante-dix mille captifs.

(Il sollicite la paix) L'empereur eut sur le rivage de Chalcédoine une conférence plus sûre avec un ennemi plus honorable, Sain, général persan, qui, avant même qu'Héraclius descendit de sa galère, plein de respect et de compassion, le salua avec les honneurs dus à la majesté impériale; il lui offrit amicalement de conduire une ambassade auprès du grand roi, ce que l'empereur accepta avec la plus vive reconnaissance; le préfet du prétoire, le préfet de la ville, et un dix premiers ecclésiastiques de l'église patriarcale, demandèrent humblement une amnistie et la paix. Malheureusement Sain s'était mépris sur les intentions de son maître. Ce n'était pas une ambassade, dit le tyran de l'Asie, mais Héraclius enchaîné qu'il fallait amener au pied de mon trône; tant que l'empereur de Rome ne renoncera pas à son Dieu crucifié, et qu'il n'embrassera pas le culte du Soleil, je ne lui accorderai jamais la paix. Sain fut écorché vif, selon la barbare coutume de son pays; et Chosroès, au mépris de la loi des nations et de la foi engagée par une stipulation formelle, fit plonger les ambassadeurs dans une étroite prison où on les tint séparés les uns des autres. Cependant six années d'expérience lui apprirent à la fin qu'il ne devait plais songer à la conquête de Constantinople : il demanda pour tribut annuel, ou pour la rançon de l'empire romain, mille talents d'or, mille talents d'argent, mille robes de soie, mille chevaux et mille vierges. Héraclius souscrivit à ces ignominieuses conditions : mais l'espace de temps qu'il avait obtenu pour rassembler ces trésors fut habilement employé à se préparer à une attaque hardie, dernière ressource du désespoir.

621

Ses préparatifs de guerre

Parmi tous les princes, qui jouent un rôle dans l'histoire, le caractère d'Héraclius est un des plus singuliers et un des plus difficiles à concevoir dans son ensemble. Durant les premières et les dernières années d'un long règne, on le voit, esclave indolent du plaisir ou de la superstition, se montrer le tranquille spectateur des calamités publiques; mais entre ces brouillards du matin et du soir, le soleil parut au méridien dans tout son éclat. L'Arcadius du palais devint le César des camps, et les exploits et les trophées de six campagnes périlleuses rétablirent l'honneur de Rome et celui d'Héraclius. Les historiens de Byzance auraient dû nous révéler les causes de sa léthargie et celles de son réveil. Au point de distance où nous sommes on peut conjecturer seulement qu'il possédait plus de courage personnel que de résolution dans les affaires; qu'il fut retenu par les charmes et peut-être par les artifices de sa nièce Martina, avec laquelle, après la mort d'Eudoxie, il avait contracté un mariage incestueux; et qu'il se livra à de lâches conseillers, qui lui répétaient comme une loi fondamentale que l'empereur ne devait jamais exposer ses jours à la guerre. L'insolence de Chosroès l'éveilla peut-être enfin de sa léthargie; mais lorsque Héraclius se montra en héros, les Romains n'avaient plus d'espoir que dans les vicissitudes de la fortune, qui pouvait menacer l'orgueilleuse prospérité du roi de Perse, et devenir favorable aux Romains, arrivés au dernier degré de l'humiliation. Il chercha d'abord à pourvoir aux frais de la guerre, et réclama pour cet objet la bienveillance des provinces de l'Orient; mais les sources du revenu étaient taries, et le crédit d'un monarque absolu se trouvant anéanti par son pouvoir, Sérachus eut d'abord à montrer son courage dans la demande qu'il osa faire d'emprunter les richesses des églises après avoir juré solennellement de rendre avec usure tout ce qu'il serait obligé d'employer au service de la religion et de l'empire. Il parait que le clergé lui-même se prêta à la misère publique; l'habile patriarche d'Alexandrie, qui ne voulait pas permettre un arrangement sacrilège dont on abuserait dans la suite, assista son souverain d'un trésor caché, qu'il avait connu sans doute d'une manière miraculeuse. De tous les soldats complices de Phocas, deux seulement avaient résisté aux coups du temps et au glaive des Barbares : les nouvelles levées d'Héraclius suppléèrent d'une manière imparfaite aux troupes qu'avait perdues l'empire, et l'or de l'Eglise réunit sous les mêmes tentes les noms, les armes et les idiomes de l'Orient et de l'Occident. Il eût été satisfait de la neutralité des Avares; cependant il conjura le chagan d'agir, non pas en ennemi, mais en défenseur de l'empire, prière qu'il accompagna, pour la rendre plus efficace, d'un présent, de deux cent mille pièces d'or. Deux jours après la fête de Pâques, il quitta sa robe de pourpre pour le simple habit d'un pénitent et d'un guerrier, et donna le signal du départ. Il recommanda ses enfants à la fidélité du peuple, remit dans les plus dignes mains l'autorité civile et militaire, et autorisa-le patriarche et le sénat à défendre ou à rendre Constantinople, si en son absence l'ennemi venait avec des forces supérieures accabler cette capitale.

622

Première expédition contre les Perses

Les deux moines envoyés par Justinien remettent leur trésor à l'empereur
Khosro II ou Chosroès

Des tentes et des armes couvraient les hauteurs des environs de Chalcédoine: mais si on avait mené sur-le-champ les nouvelles levées au combat, une victoire des Persans à la vue de Constantinople aurait été le dernier jour de l'empire romain. Il n'eût pas été plus sage de pénétrer dans les provinces de l'Asie, en laissant sur ses derrières une cavalerie innombrable, qui pouvait intercepter les convois, et harceler sans cesse une arrière-garde fatiguée et en désordre; mais les Grecs étaient toujours maîtres de la mer; des galères, des vaisseaux de transport et des barques d'approvisionnement se trouvaient rassemblés dans le port : les Barbares de l'armée d'Héraclius consentirent à s'embarquer; un bon vent les porta au-delà de l'Hellespont. Laissant à leur gauche la côte occidentale et méridionale de l'Asie-Mineure; Héraclius montra son courage au milieu d'une tempête, où ceux qui l'accompagnaient, même les eunuques de sa suite, furent encouragés par son exemple à la patience et au travail. Il débarqua ses troupes sur les frontières de la Syrie et de la Cilicie, dans le golfe de Scanderoon, où la côte tourne brusquement au Sud, et le choix qu'il fit de ce poste important fut une nouvelle preuve de son discernement. Les garnisons dispersées des villes maritimes et- des montagnes pouvaient se rendre en peu de temps, et sans danger, sous les drapeaux de l'empereur. Les fortifications naturelles de la Cilicie protégeaient et même cachaient le camp d'Héraclius, qui se trouvait près d'Issus, sur le terrain où l'armée de Darius avait été vaincue par Alexandre. L'angle qu'il occupait touchait au centre d'un vaste demi-cercle formé par les provinces de l'Asie, de l'Arménie et de la Syrie, et, sur quelque point de la circonférence qu'il voulut diriger son attaque, il lui était facile de dissimuler ses mouvements et de prévenir ceux de l'ennemi. Dans son camp d'Issus, le général romain s'appliqua à corriger la paresse et la licence des vétérans, et à instruire ses nouvelles recrues dans la théorie et la pratique des vertus militaires. Arborant l'image miraculeuse de Jésus-Christ; il les exhorta à venger les saints autels profanés par les adorateurs du feu; il les appela des tendres noms de fils et de frères, et déplora devant eux les malheurs publics et privés de la nation. Il sut persuader aux sujets d'un monarque absolu qu'ils combattaient pour la cause de la liberté; et cet enthousiasme se communiqua à des mercenaires étrangers, qui devaient voir avec une égale indifférence les intérêts de Rome ou ceux de la Perse. Héraclius, avec les connaissances et la patience d'un centurion, donnait lui-même des leçons de tactique, et exerçait assidûment les soldats au maniement des armes et aux manoeuvres des combats. La cavalerie et l'infanterie, armées pesamment ou à la légère, étaient divisées en deux parties les trompettes placées au centre donnaient le signal de la marche, de la charge, de la retraite et de la poursuite, de la ligne droite ou de l'ordre oblique de la formation de la phalange sur l'ordre mince ou sur l'ordre profond, et, de tous les mouvements par lesquels elles étaient instruites à représenter une véritable guerre. Héraclius s'assujettissait à toutes les fatigues qu'il imposait à ses troupes; l'inflexible règle de la discipline déterminait le temps du travail, celui des repas et celui du sommeil; et, sans mépriser leur ennemi, elles avaient appris à se reposer entièrement sur la bravoure et sur la sagesse de leur chef. Les Persans environnèrent bientôt la Cilicie; mais leur cavalerie balança à s'engager dans les défilés du mont Taurus. Héraclius, à force d'évolutions, vint à bout de les entourer; et tandis qu'il semblait leur présenter le front de son armée en ordre de bataille, il gagna peu à peu leurs derrières. Un mouvement simulé, qui paraissait menacer l'Arménie, les amena malgré eux à une action générale. Le désordre apparent de ses troupes excita leur confiance; mais lorsqu'ils s'avancèrent pour combattre, ils trouvèrent tous les désavantages que pouvaient leur donner le terrain et le soleil, une attente trompée et la juste confiance de leurs ennemis; les Romains répétèrent habilement sur le champ de bataille leurs exercices de guerre, et l'issue de la journée apprit au monde entier qu'on pouvait vaincre les Persans, et qu'un héros était revêtu de la pourpre. Fort de sa victoire et de sa renommée, Héraclius gravit hardiment les hauteurs du mont Taurus, traversa les plaines de la Cappadoce, et établit ses quartiers d'hiver dans une position sûre et dans un canton bien approvisionné, sur les bords de l'Halys. Son âme était bien au-dessus du vain désir d'étaler à Constantinople un triomphe imparfait; mais la capitale avait besoin de sa présence pour arrêter les mouvements et les dévastations des Avares.

623
624
625

Seconde expédition

Depuis les jours de Scipion et d'Annibal, on n'avait rien vu d'aussi hardi que l'entreprise conçue par Héraclius pour la délivrance de l'empire. Permettant au roi de Perse d'accabler pour un temps les provinces de l'Orient, et même d'insulter sa capitale, il s'ouvrait une route périlleuse au milieu de la mer Noire et des montagnes de l'Arménie; il pénétrait dans le centre de la Perse, et forçait les armées du grand roi à la défense de son pays désolé. Héraclius se rendit de Constantinople à Trébisonde avec cinq mille soldats d'élite; il rassembla les troupes qui avaient passé l'hiver dans le Pont; et depuis l'embouchure du Phase jusqu'à la mer Caspienne, il excita ses sujets et ses alliés à marcher avec le successeur de Constantin, sous la fidèle et triomphante bannière de la croix. Lorsque les légions de Lucullus et de Pompée passèrent l'Euphrate pour la première fois, elles rougirent de leurs faciles victoires sur les naturels de l'Arménie; mais une longue habitude de la guerre avait fortifié les esprits et les corps de ces peuples orientaux; ils prouvèrent leur zèle et leur bravoure pour la défense d'un empire penchant vers sa chute; ils abhorraient et craignaient les usurpations de la maison de Sassan, et le souvenir de la persécution aigrissait leur pieuse haine contre les ennemis de Jésus-Christ. L'Arménie, telle qu'on l'avait cédée à l'empereur Maurice, se prolongeait jusqu'à l'Araxe : cette rivière subit l'outrage d'un pont; et Héraclius, marchant sur les traces de Marc-Antoine, s'avança vers la ville de Tauris ou de Gandzaca, capitale ancienne et moderne d'une des provinces de la Médie. Chosroês était revenu en personne, à la tête de quarante mille hommes, d'une expédition éloignée, pour arrêter les progrès des Romains; mais évitant la généreuse alternative de la paix ou d'une bataille, il se retira à l'approche d'Héraclius. Au lieu d'un demi-million d'habitants qu'on a attribué à la ville de Tauris, sous le règne des sophis, cette ville ne contenait alors que trois mille maisons; mais les trésors du roi, qu'on y avait renfermés, passaient pour considérables : une tradition assurait que c'étaient les dépouilles de Crésus, que Cyrus y avait transportées de la citadelle de Sardes. L'hiver seul suspendit les rapides conquêtes d'Héraclius : la prudence ou la superstition le déterminèrent à se retirer dans la province de l'Albanie, le long des bords de la mer Caspienne; et il est probable qu'il dressa ses tentes dans les plaines de Mogan, campement favori des princes de l'Orient. Dans le cours de cette heureuse incursion, il signala le zèle et la vengeance d'un empereur chrétien; ses soldats éteignirent, par ses ordres, le feu des mages, et renversèrent leurs temples. Les statues de Chosroès, qui prétendait aux honneurs divins, furent livrées aux flammes, et la ruine de Thebarma ou Ormia, qui avait donné le jour à Zoroastre, expia, en quelque façon, la profanation du saint-sépulcre. Il suivit mieux l'esprit de la religion, lorsqu'il soulagea et délivra cinquante mille captifs : les larmes et les acclamations de leur reconnaissance le récompensèrent de son bienfait; mais cette sage opération, qui répandit au loin la renommée de sa bienfaisance, excita les murmures des Persans contre l'orgueil et l'obstination de leur souverain.

Au milieu des triomphes de la campagne suivante, Héraclius disparaît presque entièrement à nos yeux et à ceux des historiens de l'histoire byzantine. Il paraît qu'en quittant les plaines vastes et fertiles de l'Albanie, il suivit la chaîne des montagnes de l'Hyrcanie pour descendre dans la province de la Médie ou de l'Irak, et porter ses armes victorieuses jusqu'aux villes royales de Casbin et d'Ispahan, dont n'avait jamais approché une armée romaine. Chosroès, inquiet sur le sort de ses Etats, avait déjà rappelé celles de ses troupes qui se trouvaient aux environs du Nil et du Bosphore; et sur une terre éloignée et ennemie, trois armées formidables environnaient le camp de l'empereur. Les habitants de la Colchide, alliés d'Héraclius, se disposaient à abandonner ses drapeaux, et le silence des braves vétérans exprimait plutôt qu'il ne cachait leur frayeur. Que la multitude de vos ennemis ne vous épouvante pas, leur dit l'intrépide Héraclius; un Romain peut, avec l'aide du ciel, triompher de mille Barbares; mais si nous perdons la vie pour sauver nos frères, nous obtiendrons la couronne du martyre, et Dieu et la postérité nous accorderont des récompenses immortelles. Ces magnanimes sentiments furent soutenus par la vigueur de ses actions. Il repoussa la triple attaque des Persans; il profita de la mésintelligence de leurs chefs; et, par une suite bien combinée de marches, de retraites et de combats heureux, il leur fit abandonner la campagne et les relégua dans les villes fortifiées de l'Assyrie et de la Médie. Sarabaze, qui occupait Salban, se croyait, au milieu de l'hiver, en sûreté dans les murs de cette ville; il fût surpris par l'activité d'Héraclius, qui divisa ses troupes, et, dans le silence de la nuit, exécuta une marche laborieuse. La garnison défendit avec une valeur inutile, contre les dards et les torches des assiégeants, les terrasses aplaties qui surmontaient les maisons. Les satrapes et les nobles de la Perse, leurs femmes, leurs enfants et la fleur de leur jeunesse, tombèrent sous le glaive ou au pouvoir des vainqueurs. Une fuite précipitée sauva le général; mais son armure d'or fut le prix du conquérant, et les soldats d'Héraclius jouirent des richesses et du repos qu'ils avaient si bien mérités. Au retour du printemps, l'empereur traversa en sept jours les montagnes du Curdistan, et passa sans obstacle le rapide courant du Tigre. L'armée romaine, embarrassée du butin et des captifs qu'elle traînait à sa suite, s'arrêta sous les murs d'Amida, et Héraclius apprit au sénat de Constantinople qu'il était vivant et vainqueur, ce que cette ville avait déjà si heureusement senti par la retraite des assiégeants. Les Persans détruisirent les ponts de l'Euphrate; mais dès que l'empereur eut découvert un gué, ils se retirèrent à la hâte pour défendre les bords du Sarus, rivière de la Cilicie, dont le cours forme un torrent d'environ trois cents pieds de large : le pont était fortifié par de grosses tours, et des archers garnissaient les rivages. Après une attaque meurtrière, qui dura jusqu'au soir, les romains triomphèrent, et l'empereur tua de sa main et jeta dans le Sarus un Persan d'une taille gigantesque. Ses ennemis épouvantés se dispersèrent; il continua sa marche jusqu'à Sébaste en Cappadoce; et, au bout de trois ans, la même côte de l'Euxin qui l'avait vu partir, le vit avec joie revenir de cette longue et victorieuse expédition.

626

Siège de Constantinople

Au lieu d'escarmoucher sur les frontières, les deux monarques qui se disputaient l'empire d'Orient, cherchaient à se porter des coups mortels dans le centre de leurs Etats. La Perse avait perdu beaucoup de monde dans les marches et les combats de vingt années, et plusieurs des vétérans, échappés au glaive et au climat, se trouvaient renfermés dans les forteresses de l'Egypte et de la Syrie; mais la vengeance et l'ambition de Chosroês, épuisèrent son royaume; de nouvelles levées, où furent également compris les sujets, les étrangers et les esclaves, lui fournirent trois redoutables armées. La première, composée de cinquante mille hommes, et désignée sous le nom de lance d'or, des lances de ce métal que portaient les guerriers qui la composaient, devait marcher contre Héraclius; la seconde fut chargée de prévenir sa jonction avec les troupes de son frère Théodore; et la troisième eut ordre d'assiéger Constantinople et de seconder les opérations du chagan, avec qui le roi de Perse avait signé un traité d'alliance et de partage. Sarbar, général de la troisième armée, traversa les provinces d'Asie, arriva au camp si connu de Chalcédoine, et s'amusa à détruire les édifices sacrés et profanes des faubourgs asiatiques de Constantinople, en attendant que les Scythes fussent rendus sous les murs de la capitale, de l'autre côté du Bosphore. Le 29 juin, trente mille guerriers, l'avant-garde des Avares, forcèrent la longue muraille, et repoussèrent dans Constantinople une multitude confuse de paysans, de citoyens et de soldats; le chagan s'avançait à la tête de quatre-vingt mille hommes composés des Avares, ses sujets naturels, des Gépides, des Russes, des Bulgares et des Esclavons, tribus dépendantes de son empire. On passa un mois en marches et en négociations; mais la ville fut investie le 31 juillet, depuis les faubourgs de Péra et de Galata jusqu'à Blachernae et aux Sept-Tours, et les habitants observaient avec frayeur les signaux des côtes de l'Europe et de l'Asie. Les magistrats de Constantinople s'efforcèrent à diverses reprises d'acheter la retraite du chagan : celui-ci renvoya toujours leurs députés avec insulte. Il souffrit que les patriciens demeurassent debout devant son trône, tandis que les envoyés de Perse, revêtus de robes de soie étaient assis à ses côtés. Vous voyez, leur dit l'orgueilleux Barbare, des preuves de ma parfaite union avec le grand roi, et son général est prêt à envoyer dans mon camp trois mille guerriers d'élite. N'espérez plus tenter votre maître par une rançon partielle et insuffisante; vos richesses et votre ville, voilà les seuls présents que je puisse trouver dignes d'être acceptés. Quant à vous, je vous permettrai de vous éloigner avec une soubreveste et une chemise; et Sarbar, mon ami, ne refusera pas à ma prière de vous laisser passer dans ses lignes. Votre prince absent, aujourd'hui captif ou fugitif, a livré Constantinople à sa destinée; et vous ne pouvez échapper aux Avares et aux Persans, à moins que, semblables aux oiseaux, vous ne preniez votre vol dans les airs, ou qu'à l'exemple des poissons, vous ne sachiez plonger sous les vagues. Pendant dix jours consécutifs, les Avares, qui avaient fait des progrès dans l'art d'attaquer les places, donnèrent chaque jour l'assaut aux murs de la capitale. A couvert sous l'impénétrable tortue, ils s'avançaient pour saper ou battre la muraille; leurs machines de guerre vomissaient une grêle continuelle de pierres et de dards, et douze grandes tours de bois élevaient les assiégeants à la hauteur des remparts voisins. Mais le courage d'Héraclius, qui avait détaché douze mille cuirassiers au secours de la capitale, animait le sénat et le peuple. Les assiégés se servirent du feu et des forces de la mécanique avec beaucoup d'habileté et de succès : des galères, à deux et trois rangs de rames commandaient le Bosphore; et rendirent les Persans inutiles spectateurs de la défaite de leurs alliés. Les Avares furent repoussés; une flotte de navires esclavons fut détruite dans le port : les vassaux du chagan menaçaient de l'abandonner; ses munitions étaient épuisées : après avoir brûlé ses machines; il donna le signal de la retraite et s'éloigna lentement et toujours formidable. La dévotion des Romains attribua cette délivrance à la vierge Marie; mais la mère du Christ eût sans doute condamné l'assassinat des envoyés persans, qu'ils égorgèrent contre toutes les lois de l'humanité, qui, au défaut de la loi des nations, auraient dû les protéger.

626

Conquêtes d'Héraclius

Héraclius, après la division de son armée, se retira sagement sur les bords du Phase; il y soutint une guerre défensive contre les cinquante mille lances d'or de la Perse. Les nouvelles de Constantinople dissipèrent ses inquiétudes; une victoire de Théodore, son frère, confirma ses espérances, et à la ligue de Chosroès et des Avares, il put opposer l'utile et honorable alliance des Turcs. La libéralité de ses offres détermina la horde des Chozares à transporter ses tentes des plaines du Volga aux montagnes de la Géorgie; il les reçut aux environs de Téflis. Si nous en croyons les Grecs, le khan Ziébel et ses nobles descendirent de cheval et se prosternèrent pour adorer la pourpre du César. Un pareil hommage et des secours si importants méritaient une extrême reconnaissance; l'empereur, ôtant son diadème, le plaça sur la tête du prince turc, qu'il embrassa et salua du nom de fils. Après un banquet somptueux, il donna à Ziébel la vaisselle, les ornements, l'or, les pierreries et la soie dont on venait de faire usage, et distribua de sa main de riches joyaux et, des boucles d'oreilles à ses nouveaux alliés. Dans une entrevue secrète, il lui montra le portrait d'Eudoxie sa fille, et daigna, par sa promesse, flatter le Barbare de l'espoir de posséder cette belle et auguste épouse. Il obtint sur-le-champ un secours à quarante mille cavaliers, et négocia une puissante diversion des armes turques du côté de l'Oxus. Les Persans à leur tour se retirèrent avec précipitation : Héraclius, campé à Edesse, passa en revue son armée composée de soixante-dix mille Romains et étrangers, et il employa quelques mois à reprendre les villes de la Syrie, de la Mésopotamie et de l'Arménie, dont les fortifications avaient été mal réparées, Sarbar tenait toujours le poste important de Chalcédoine; mais la méfiance de Chosroês ou les artifices de l'empereur indisposèrent bientôt ce puissant satrape contre son roi et contre son pays. On arrêta un messager chargé d'un ordre, soit réel, soit supposé, qui enjoignait au cadarigan, ou commandant en second, d'envoyer sans délai au pied du trône la tête d'un général ou malheureux ou coupable. Les dépêches furent portées à Sarbar lui-même; peu après y avoir lu son arrêt de mort, il y inséra adroitement les noms de quatre cents officiers. Il assembla ensuite un conseil de guerre, et demanda au cadarigan s'il se disposait à exécuter les ordres du tyran. Les Persans déclarèrent d'une voix unanime que Chosroês était déchu de la couronne : ils signèrent un traité particulier avec la cour de Constantinople; et si l'honneur ou la politique empêcha Sarbar de joindre le drapeau d'Héraclius, l'empereur du moins eut la certitude de pouvoir suivre sans obstacles ses plans de victoire et de paix.


Devenez membre de Roma Latina

Inscrivez-vous gratuitement et bénéficiez du synopsis, le résumé du portail, très pratique et utile; l'accès au forum qui vous permettra d'échanger avec des passionnés comme vous de l'histoire latine, des cours de latin et enfin à la boutique du portail !

L'inscription est gratuite : découvrez ainsi l'espace membre du portail; un espace en perpétuelle évolution...

Pub


Rien de plus simple : cliquez sur ce lien : Inscription


627

Troisième expédition

Les deux moines envoyés par Justinien remettent leur trésor à l'empereur
Siège de Constantinople

Privé de son plus ferme appui, doutant de la fidélité de ses sujets, Chosroes se montrait encore puissant dans sa ruine. Ce n'est cependant que comme une métaphore orientale qu'il faut prendre ce que disent les auteurs contemporains, des cinq cent mille hommes, chevaux et éléphants, qui couvraient la Médie et l'Assyrie pour contenir Héraclius. Au reste, les Romains s'avancèrent hardiment de l'Araxe sur les bords du Tigre; et la timide prudence de Rhazates se contenta de les suivre par des marches forcées à travers une contrée désolée, jusqu'au moment où il reçut un ordre péremptoire de risquer le sort de la Perse dans une bataille décisive. A l'Est du Tigre et à l'extrémité du pont de Mosul, s'était élevée jadis la fameuse Ninive; cette ville et même ses ruines avaient disparu dès longtemps : son emplacement offrait un vaste terrain aux opérations des deux armées; mais les historiens de Byzance ont négligé ces opérations; et, comme les auteurs des poèmes épiques et des romans, ils attribuent la victoire, non pas aux heureuses combinaisons, mais à la valeur personnelle du héros qu'ils célèbrent. Dans cette journée mémorable, Héraclius, monté sur son cheval Phallas, surpassa ses plus braves guerriers : il reçut un coup de lance à la lèvre; le coursier, blessé à la cuisse, porta son maître, sauf et victorieux, à travers la triple phalange des Barbares. Durant l'action, l'empereur tua de sa main trois, des plus braves chefs ennemis. : Rhazates l'un des trois, mourut en bon soldat; mais la vue de sa tête portée en triomphe répandit la douleur et le désespoir parmi les lignes découragées des Persans. Son armure d'or pur et massif, son bouclier de cent vingt plaques, son épée et son baudrier, sa selle et sa cuirasse, ornèrent le triomphe d'Héraclius; et s'il n'eût pas été fidèle à Jésus-Christ et à la vierge Marie, il aurait pu offrir au Jupiter du Capitole les quatrièmes dépouilles opimes. On se battit avec acharnement depuis la pointe du jour jusqu'à la onzième heure : les Romains prirent aux Perses vingt-huit drapeaux, sans compter ceux qui purent être brisés ou déchirés; la plus grande partie de l'armée persane fut taillée en pièces; et les vainqueurs, cachant leur perte, passèrent la nuit sur le terrain où l'on venait de combattre. Ils avouèrent que dans cette occasion il leur avait été moins difficile de tuer que de vaincre les soldats de Chosroes. Le reste des cavaliers persans eut l'intrépidité de se tenir à deux portées de trait des romains et au milieu des cadavres de leurs compatriotes jusqu'à la septième heure à la nuit. Vers la huitième heure, ils se retirèrent dans leur camp qu'on n'avait pas pillé; ils rassemblèrent leurs bagages, et se dispersèrent de tous côtés, faute d'ordre plutôt que de courage. Héraclius profita de la victoire avec une activité admirable : au moyen d'une marche de quarante-huit milles en vingt-quatre heures, son avant-garde occupa les ponts du grand et du petit Zab; et les villes et les palais de l'Assyrie s'ouvrirent pour la première fois devant les Romains. Les regards frappés d'une magnificence toujours croissante, ils pénétrèrent jusqu'à la résidence royale de Dastagerd; quoiqu'on eût enlevé une partie de ses trésors et qu'on y eût pris des sommes considérables pour fournir aux besoins publics, les richesses qu'on y trouva surpassèrent les espérances des vainqueurs et parurent même satisfaire leur cupidité. Ils brûlèrent tout ce qu'ils ne purent transporter aisément, afin que Chosroès connût par sa propre expérience quels étaient les maux dont il avait si souvent accablé les provinces de l'empire : la vengeance eût pu paraître excusable; si cette déprédation se fut bornée aux objets du luxe personnel du grand roi; si la haine nationale, la licence des troupes et le fanatisme religieux, n'eussent pas ravagé les habitations et les temples de ses innocents sujets. La reprise de trois cents drapeaux romains, et la délivrance d'un grand nombre de captifs d'Edesse et d'Alexandrie, qui se trouvaient au pouvoir des Persans, procurèrent à Héraclius une gloire plus pure. Du palais de Dastagerd, il continua sa marche et arriva à peu de milles de Modain ou de Ctésiphon; mais il fût arrêté, sur les bords de l'Arba par la difficulté du passage, par la rigueur de la saison, et peut-être par ce qu'il apprit de la force de cette capitale. Le nom moderne de la ville de Sherzour marque sa retraite : il passa heureusement le mont Zara avant les neiges qui tombèrent durant trente-quatre jours, et les citoyens de Gandzaca ou Tauris furent contraints de recevoir et de nourrir ses soldats et leurs chevaux.

29 décembre 627

Fuite de Chosroès

Lorsque Chosroès se vit réduit à défendre ses Etats héréditaires, l'amour de la gloire ou même le sentiment de la honte aurait dû le déterminer à chercher son rival sur un champ de bataille; il aurait dû se trouver à la journée de Ninive, y conduire les Persans à la victoire, ou tomber avec honneur sous la lance d'Héraclius. Le successeur de Cyrus avait mieux aimé attendre de loin l'événement. Il avait assemblé les débris de son armée, et s'était retiré tranquillement devant l'empereur romain, jusqu'au moment, où il aperçut en soupirant ce palais de Dastagerd, autrefois si chéri. Ses amis et ses ennemis avaient cru également que son projet était de s'ensevelir sous les ruines de cette ville; et comme les uns ou les autres se seraient également opposés à sa fuite, le monarque de l'Asie, accompagné de Sira et de trois concubines, s'était sauvé par un trou de muraille, neuf jours avant l'arrivée de ses vainqueurs. Un voyage rapide et secret remplaça ce magnifique appareil dans lequel il s'était montré à la foule prosternée devant lui; et la nuit de la première journée, il logea dans la chaumière d'un paysan, dont l'humble porte ne s'ouvrit qu'avec peine au grand roi. La peur triompha de la superstition; le troisième jour il entra avec joie dans les murs fortifiés de Ctésiphon; mais il ne se crut en sûreté que lorsqu'il eut mis le Tige entre lui et les Romains. Son évasion remplit d'effroi et de tumulte le palais, la ville et le camp de Dastagerd : les satrapes examinèrent s'ils devaient plus craindre leur souverain que l'ennemi, et les femmes de son sérail, étonnées et charmées, cessèrent d'être privées de la vue du genre humain, jusqu'au moment où le jaloux mari de trois mille femmes les renferma de nouveau dans un château plus éloigné. Il ordonna à l'armée de Dastagerd de se retirer dans un nouveau camp : son front était couvert par l'Arba et par une ligne de deux cents éléphants; les troupes des provinces éloignées arrivèrent successivement, et pour soutenir le trône par un dernier effort, on enrôla les plus vils domestiques du roi et des satrapes. Chosroês pouvait toujours obtenir une paix raisonnable; les députés d'Héraclius le pressèrent à diverses reprises d'épargner le sang de ses sujets, et de dispenser un conquérant humain du pénible devoir de porter le fer et la flamme dans les plus belles contrées de l'Asie; mais, son orgueil n'était pas encore descendu au niveau de sa fortune : la retraite de l'empereur lui rendit un moment de confiance; il versa des pleurs de rage sur les ruines de ses palais d'Assyrie, et dédaigna trop longtemps les murmures de ses sujets, indignés de ce qu'on sacrifiait leur vie et leur fortune, à l'obstination d'un vieillard. Les douleurs les plus vives d'esprit et de corps tourmentaient ce vieillard malheureux; voyant, approcher sa fin, il résolut de placer la tiare sur la tête de Merdaza, celui de ses fils qu'il chérissait davantage; mais on ne respectait plus les volontés de Chosroès, et Siroès, qui s'enorgueillissait du rang et du mérite de Sira sa mère, avait conspiré avec les mécontents pour faire valoir et anticiper les droits de la primogéniture. Vingt-deux satrapes, qui se donnaient le nom de patriotes, furent séduits par le fortune et les honneurs d'un nouveau règne. Siroès promit aux soldats une augmentation de solde, aux chrétiens le libre exercice de leur religion, aux captifs la liberté et des récompenses, et à la nation en général une prompte paix et la réduction des impôts. Les conspirateurs décidèrent qu'il se montrerait dans le camp avec les marques de la royauté, et ils eurent soin, en cas de mauvais succès, de lui ménager une retraite à la cour impériale.

25 février
628

Mort de Chosroès

Mais le nouveau monarque fut salué par un concert d'acclamations : on s'opposa violemment à la fuite de Chosroês; et d'ailleurs, où aurait-il pu fuir ? On massacra sous ses yeux dix-huit de ses fils, et il fut jeté dans un cachot où il expira le cinquième jour. Les Grecs et les Persans modernes décrivent très en détail tout ce que Chosroès eut à souffrir d'insultes, de misère et de tourments de la part d'un fils qui porta la cruauté beaucoup plus loin que son père : mais à l'époque de sa mort, quelle langue aurait osé raconter l'histoire du parricide et quel oeil put pénétrer dans la tour d'oubli ? La religion miséricordieuse des chrétiens, ses ennemis, l'a précipité sans retour dans un abîme beaucoup plus profond. Au reste, il faut avouer que c'est aux tyrans de tous les siècles et de toutes les sectes que doivent être particulièrement destinées ces infernales demeures. La gloire de la maison de Sassan finit avec Chosroès : son fils dénaturé ne jouit que huit mois du fruit de ses crimes; et dans l'espace de quatre ans, le titre de roi fût usurpé par neuf compétiteurs, qui se disputèrent avec l'épée et le poignard les restes d'une monarchie épuisée. Chaque province, chaque ville de la Perse devint un théâtre d'indépendance, de discorde et de meurtre; et l'anarchie se prolongea encore environs huit années, jusqu'au moment où les califes arabes firent taire les fictions et les réunirent sous le même joug.

mars 628

Traité de paix

Dès que le chemin des montagnes fut devenu praticable, l'empereur reçut l'heureuse nouvelle du succès de la conspiration, de la mort de Chosroês et de l'avènement de son fils aîne au trône de la Perse. Les auteurs de la révolution, empressés de faire valoir à la cour et au camp de Tauris la part qu'ils y avaient eue, précédèrent les ambassadeurs de Siroès, qui remirent les lettres du nouveau monarque à son frère l'empereur des Romains. Selon le langage des usurpateurs de tous les temps, Siroès rejetait ses crimes sur la Divinité, et, sans renoncer à l'égalité, offrait de terminer la longue discorde des deux nations par un traité de paix et d'alliance, plus durable que le fer ou l'airain. Les conditions du traité furent réglées sans peine, et fidèlement exécutées. Héraclius eut soin, à l'exemple d'Auguste, de redemander les drapeaux et les prisonniers tombés au pouvoir des Persans. Les poètes des deux époques ont également célébré le zèle des deux princes pour la dignité nationale : on peut juger de la décadence de l'esprit par la distance qui se trouve entre Horace et George de Pisidie. Les sujets et les frères d'armes d'Héraclius furent délivrés de la persécution, de l'esclavage et de l'exil; mais au lieu des aigles romaines, ce fut le bois de la vraie croix qu'on accorda aux pressantes sollicitations du successeur de Constantin. Le vainqueur ne désirait pas d'étendre la faiblesse de l'empire, et le fils de Chosroès abandonnait sans regret les conquêtes de son père. Les Persans qui évacuèrent les villes de la Syrie et de l'Egypte, furent conduits d'une manière honorable jusqu'à la frontière; et une guerre qui avait attaqué dans les deux monarchies les sources de la vie et de la puissance, ne changea rien à leur situation extérieure et relative. Le retour d'Héraclius fut un triomphe continuel de Tauris à Constantinople : après les exploits de six campagnes glorieuses, il obtint enfin un jour de sabbat, où il put se reposer de ses travaux. Le sénat, le clergé et le peuple, allèrent à la rencontre du héros; ils le reçurent avec des larmes et des acclamations, des branches d'olivier et une quantité innombrable de flambeaux : il fit son entrée dans la capitale sur un char traîné par quatre éléphants; et dès qu'il put se soustraire au tumulte de la joie publique, il goûta des plaisirs plus réels dans les bras de sa nièce et de son fils.

L'année suivante fut marquée par un triomphe d'un genre bien différent, le retour de la vraie croix au saint-sépulcre. Héraclius fit en personne le pélerinage de Jérusalem. Le prudent patriarche vérifia l'identité, de la relique, et c'est en mémoire de cette auguste cérémonie que fut instituée la fête annuelle de l'exaltation de la croix. L'empereur, avant de porter ses pas sur les lieux consacrés par la mort de Jésus-Christ, fut averti de se dépouiller du diadème et de la pourpre, pompes et vanités de ce monde; mais son clergé décida que la persécution des Juifs était beaucoup moins difficile à concilier avec les préceptes de l'Evangile. Il remonta sur son trône pour y recevoir les félicitations des ambassadeurs de la France et de l'Inde; et dans l'opinion publique, le mérite supérieur et la gloire du grand Héraclius éclipsèrent la réputation de Moïse, d'Alexandre et d'Hercule : mais le libérateur de l'Orient était faible et pauvre; la portion la plus précieuse des dépouilles de la Perse avait été consommée dans la guerre, distribuée aux soldats, ou ensevelie par la tempête dans les vagues de l'Euxin. L'empereur, dominé par ses scrupules, se sentait tourmenté du désir de rendre à l'Eglise les richesses, qu'il en avait empruntées pour la défendre, ainsi que le reste de ses Etats; un fonds perpétuel était nécessaire pour acquitté cette dette que les prêtres redemandaient vivement. Les provinces déjà dévastées par les armes et la cupidité des Persans se virent réduites à payer une seconde fois les mêmes impôts, et les arrérages que devait un simple citoyen, le trésorier de Damas, furent convertis en une amende de cent mille pièces d'or. Durant ces hostilités si longues et si destructives, la perte des deux cent mille soldats qu'avait moissonnés la guerre, fut moins funeste que la décadence des arts, de l'agriculture et de la population; et quoiqu'une armée victorieuse se fît formée sous le drapeau d'Héraclius, il paraît que cet effort hors de nature épuisa plutôt qu'il n'exerça les forces de l'empire. Tandis que l'empereur triomphait à Constantinople ou à Jérusalem, une ville obscure des frontières de la Syrie était pillée par les Sarrasins : ceux-ci taillèrent en pièces quelques troupes qui marchaient à son secours; événement peu important en lui-même, s'il n'eût été le prélude d'une grande révolution. Les Sarrasins étaient les apôtres de Mahomet; leur valeur commençait à s'élancer, hors du désert, et les Arabes enlevèrent à Héraclius, dans les huit dernières années de son règne, les mêmes provinces qu'il avait arrachées aux Persans.

638

Mort d'Héraclius

L'empereur Héraclius avait puni un tyran; il s'était emparé de son trône, et avait rendu son règne mémorable par la conquête passagère et la perte irréparable des provinces de l'Orient. Après la mort d'Eudoxie, sa première femme, il désobéit au patriarche; il viola les lois en épousant sa nièce Martina; et la superstition des Grecs vit un jugement du ciel dans les maladies du père et la difformité de ses enfants. Mais le bruit d'une naissance illégitime pouvant écarter le choix ou affaiblir l'obéissance du peuple, la tendresse maternelle, et peut-être la jalousie d'une belle-mère, donnèrent plus d'activité à l'ambition de Martina; et son mari, déjà avancé en âge, était trop faible pour résister aux séductions et aux caresses d'une épouse : Constantin, son fils aîné, obtint dans un âge mûr le titre d'Auguste; mais la faiblesse de sa constitution exigeait un collègue et un surveillant, et il consentit, avec une secrète répugnance, au partage de l'empire.

(4 juillet 638) Le sénat fut rassemblé au palais (4 juillet 638) pour ratifier, ou attester l'association d'Héracléonas, fils de Martina : l'imposition du diadème fut consacrée par les prières et la bénédiction du patriarche : les sénateurs et les patriciens adorèrent la majesté de l'empereur, et celle de ses collègues, et dès qu'on ouvrit les portes, la voix tumultueuse mais importante des soldats salua les trois princes.

(Janvier 639) Après un intervalle de cinq mois, les pompeuses cérémonies qui semblaient seules former la constitution de l'Etat, eurent lieu dans la cathédrale et l'hippodrome : afin de montrer la bonne intelligence des deux frères, le plus jeune se présenta appuyé sur le bras de l'aîné, et les acclamations d'un peuple vendu, ou séduit par la crainte, joignirent le nom de Martina à ceux de Constantin et d'Héracléonas.

(11 février 641) Héraclius ne survécut que deux ans à cette association (11 février 641) : son testament déclara ses deux fils héritiers de l'empire d'Orient avec un pouvoir égal, et il leur ordonna d'honorer Martina comme leur mère et leur souveraine.

Page précédente                                                                         haut de page                                                                         Page suivante