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  Alexis Ier Comnène, Jean II Comnène, Manuel Ier Comnène, Alexis II Comnène, Andronic Ier Comnène

4 avril 1081-15 août 1118 (Alexis Ier Comnène)

1er septembre 1092-8 avril 1143 (Jean II Comnène)

8 avril 1143-24 septembre 1180 (Manuel Ier Comnène)

24 septembre 1180-octobre 1183 (Alexis II Comnène)

24 septembre 1183-12 septembre 1185 (Andronic Ier Comnène)


Sources historiques : Edward Gibbon




avril 1081

Alexis Ier Comnène

Sceau d'Alexis
Sceau d'Alexis

La vie de l'empereur Alexis a été écrite par celle de ses filles qu'il aimait le plus. La princesse Anne Comnène, inspirée par sa tendresse et par l'estimable désir de perpétuer les vertus de son père, sentit bien que les lecteurs douteraient de sa véracité. Elle proteste à diverses reprises, qu'entre les faits parvenus à sa connaissance personnelle, elle a recherché les discours et les écrits de tous ceux qui ont vécu sous le règne de son père; qu'après un intervalle de trente ans, oubliée du monde, qu'elle a elle-même oublié, sa triste solitude est inaccessible à l'espérance et à la crainte, et que la vérité, la simple, et respectable vérité, est plus sacrée pour elle que la gloire de son père; mais, au lieu de cette simplicité de style et de narration qui attire la confiance, un étalage recherché de savoir et de fausse rhétorique laisse voir à chaque pas la vanité d'une femme auteur. Le véritable caractère d'Alexis se perd dans une vague accumulation de vertus; un ton perpétuel de panégyrique et d'apologie éveille nos soupçons, nous fait douter de la véracité de l'historien et du mérite du héros. On ne peut toutefois se refuser à la vérité de cette importante remarque : que les désordres de cette époque furent le malheur et la gloire d'Alexis; et que les vices de ses prédécesseurs et la justice du ciel accumulèrent sur son règne toutes les calamités qui peuvent affliger un empire dans sa décadence. En Orient, les Turcs victorieux avaient établi, de la Perse à l'Hellespont, le règne du Coran et du croissant : la valeur chevaleresque des peuples de la Normandie envahissait l'Occident; et dans les intervalles de paix, le Danube apportait de nouveaux essaims de guerriers, qui avaient acquis dans l'art militaire ce qu'ils avaient perdu du côté de la férocité des moeurs. La mer n'était pas plus tranquille que le continent, et tandis qu'un ennemi déclaré attaquait les frontières, des traîtres et des conspirateurs alarmaient l'intérieur du palais. Tout à coup les Latins déployèrent l'étendard de la croix : l'Europe se précipita sur l'Asie, et cette inondation fut au moment d'engloutir Constantinople. Durant la tempête, Alexis gouverna le vaisseau de l'empire avec autant de dextérité que de courage. A la tête des armées, hardi, rusé, patient, infatigable, il savait profiter de ses avantages, et se relever d'une défaite avec une vigueur que rien ne pouvait abattre. Il rétablit la discipline parmi les troupes; et son exemple, ainsi que ses préceptes, créèrent une nouvelle génération d'hommes et de soldats. Il montra dans ses négociations avec les Latins toute sa patience et son habileté; son oeil pénétrant saisit le nouveau système de ces peuples de l'Europe qu'il ne connaissait pas, et j'exposerai dans un autre endroit les vues supérieures, avec lesquelles il balança les intérêts et les passions des champions de la première croisade. Durant les trente-sept années de son règne, il sut contenir la jalousie qu'il excitait parmi ses égaux et la leur pardonner; il remit en vigueur les lois relatives à la tranquillité de l'Etat comme à celle des particuliers; les sciences et les arts utiles furent cultivés; les bornes de l'empire furent reculées soit en Europe, soit en Asie; et la famille des Comnène garda le sceptre jusqu'à la troisième et à la quatrième génération. Cependant la difficulté des temps où il vécût mit à découvert quelques défauts de son caractère et exposa sa mémoire à des reproches bien ou mal fondés. Le lecteur sourit des éloges infinis que sa fille donne si souvent à son héros en fuite; on peut, dans la faiblesse ou la prudence à laquelle le contraignit sa situation, soupçonner un défaut de courage personnel; et les Latins traitent de perfidie et de dissimulation l'art qu'il employa dans ses négociations. Le grand nombre d'individus des deux sexes que comptait alors sa famille, augmentait l'éclat du trône et assurait la succession; mais leur luxe et leur orgueil révoltèrent les patriciens, épuisèrent le trésor royal et insultèrent à la misère du peuple. Nous apprenons par le fidèle témoignage d'Anne Comnène que les travaux de l'administration détruisirent le bonheur et affaiblirent la santé de son père : la longueur et la sévérité de son règne lassèrent Constantinople, et lorsqu'il mourut il avait perdu l'amour et le respect de ses sujets. Le clergé ne pouvait lui pardonner d'avoir employé les richesses de l'Eglise à la défense de l'Etat; mais il loua ses connaissances théologiques et son zèle ardent pour la foi orthodoxe, qu'il défendit par ses discours, sa plume et son épée. Son caractère fut rétréci par la superstition des Grecs, et un même principe, inconséquent dans ses effets, le porta à fonder un hôpital pour les malades et les pauvres, et à ordonner le supplice d'un hérétique, qui fût brûlé vif dans la place de Sainte-Sophie. Ceux qui avaient vécu dans son intimité suspectèrent même ses vertus morales et religieuses. Lorsque, dans ses derniers moments, Irène sa femme le pressait de changer l'ordre de la succession, il éleva sa tête, et répondit par un soupir accompagné d'une pieuse exclamation sur les vanités de ce monde. L'impératrice indignée lui adressa ces paroles, qu'on aurait pu graver sur son tombeau : Vous mourez comme vous avez vécu, en HYPOCRITE.

15 août 1118

Jean II Comnène ou Calo-Jean

Jean II Comnène
Jean II Comnène

Irène voulait supplanter l'aîné de ses fils en faveur de la princesse Anne, sa fille, qui, malgré sa philosophie, n'aurait pas refusé le diadème; mais les amis de la patrie ne souffrirent pas que la succession sortit de la ligne masculine; l'héritier légitime tira le sceau royal du doigt de son père, qui ne s'en aperçut pas ou qui y consentit, et l'empire obéit au maître du palais. L'ambition et la vengeance excitèrent Anne Comnène à conspirer contre la vie de son frère; et son projet ayant manqué par les craintes et les scrupules de son mari, elle s'écria en colère que la nature avait confondu les sexes, et avait donné à Bryennius l'âme d'une femme. Jean et Isaac, fils d'Alexis, conservèrent entre eux cette amitié fraternelle, vertu héréditaire dans leur famille; et le cadet se contenta du titre de sebastocrator, c'est-à-dire d'une dignité presque égale celle de l'empereur, mais sans pouvoir. Les droits de la primogéniture se trouvaient heureusement unis à ceux du mérite. Le teint basané du nouvel empereur, la dureté de ses traits et la petitesse de sa taille, lui valurent le surnom ironique de Calo-Joannes, ou de Jean le Beau, que ses sujets reconnaissants accordèrent ensuite d'une manière plus sérieuse aux beautés de son esprit. Après la découverte de son complot, Anne devait perdre sa fortune et la vie. La clémence de l'empereur épargna ses jours; mais, après avoir examiné par ses yeux le faste et les trésors étalés dans son palais, il disposa de cette riche dépouille en faveur du plus digne de ses amis. Cet ami respectable, Axuch, esclave turc d'origine, eut l'âme assez grande pour refuser un semblable présent, et intercéder en faveur de celle qu'on voulait punir. Son maître généreux, touché de la vertu de son favori, suivit un si bel exemple, et les reproches ou les plaintes d'un frère offensé furent le seul châtiment de la coupable princesse. De ce moment, il n'y eut plus sous son règne ni conspiration ni révolte : redouté des nobles et chéri du peuple, Jean ne fut plus réduit à la pénible nécessité de punir ses ennemis personnels, ou même de leur pardonner. Sous son administration, qui fut de vingt ans, la peine de mort fut abolie dans l'empire romain : loi de miséricorde, douce à l'humanité du philosophe contemplateur, mais qui dans un corps politique nombreux et corrompu, se trouve rarement d'accord avec la sûreté publique. Sévère pour lui-même et indulgent pour les autres, Jean était chaste, frugal et sobre; et le philosophe Marc-Aurèle n'aurait pas dédaigné les vertus simples que ce prince tirait de son coeur, sans y avoir été instruit dans les écoles. Il méprisa et diminua le faste de la cour de Byzance, si accablant pour le peuple, et si méprisable aux yeux de la raison. Sous son règne, l'innocence n'eut rien à craindre, et le mérite put tout espérer. Sans s'arroger les fonctions tyranniques d'un censeur, il réforma peu à peu, mais d'une manière sensible; les moeurs publiques et privées de Constantinople. Ce caractère accompli n'offrit que le défaut des âmes nobles, l'amour des armes et de la gloire militaire; mais la nécessité de chasser les Turcs de l'Hellespont et du Bosphore, peut justifier, du moins dans leur principe, les expéditions fréquentes de Jean le Beau. Le sultan d'Iconium fut resserré dans sa capitale; les Barbares furent repoussés dans les montagnes; et les provinces maritimes de l'Asie goûtèrent, du moins pour un moment, le bonheur de s'en voir délivrées. Il marcha plusieurs fois de Constantinople vers Antioche et Alep, à la tête d'une armée victorieuse; et dans les sièges et les batailles de cette guerre sainte, les Latins, ses alliés, furent étonnés de la valeur et des exploits d'un Grec. Il commentait à se livrer à l'ambitieux espoir de rétablir les anciennes limites de l'empire; il avait l'esprit occupé de l'Euphrate et du Tigre, de la conquête de la Syrie et de Jérusalem, lorsqu'un accident singulier termina sa carrière et la félicité publique. Il chassait un sanglier dans la vallée d'Anazarbus; dans sa lutte contre l'animal furieux, qu'il avait percé de sa javeline, un trait empoisonné tomba de son carquois et lui fit à la main une légère blessure : la gangrène survint, et finit les jours du meilleur et du plus grand des princes Comnène.

8 avril 1143

Manuel Ier Comnène

Manuel Ier
Manuel Ier

Une mort prématurée avait enlevé les deux fils aînés de Jean le Beau : Isaac et Manuel lui restaient, guidé par la justice ou par l'affection, il préféra le plus jeune; et les soldats, qui avaient applaudi à la valeur de ce jeune prince durant la guerre contre les Turcs, ratifièrent son choix. Le fidèle Axuch se rendit en hâte à Constantinople, s'assura de la personne d'Isaac, qu'il relégua dans une prison honorable; et, par le don de quatre cents marcs d'argent, il s'assura la voix de ceux des ecclésiastiques qui menaient le clergé de Sainte-Sophie, et dont l'autorité était décisive pour la consécration de l'empereur. Manuel arriva bientôt dans la capitale à la tête de son armée, composée de vieilles troupes affectionnées : son frère se contenta du titre de sebastocrator. Ses sujets admirèrent la stature élevée et les grâces martiales de leur nouveau souverain, et se laissèrent flatter de l'idée qu'il joignait la sagesse de l'âge mûr à l'activité et à la vigueur de la jeunesse. L'expérience leur apprit bientôt qu'il avait seulement hérité du courage et des talents de son père dont les vertus sociales étaient ensevelies dans le tombeau: durant tout son règne, qui fut de trente-sept ans, il fit la guerre sans cesse, mais avec des succès différents, aux Turcs, aux chrétiens et aux peuplades du désert situé par-delà le Danube. Il combattit sur le mont Taurus, dans les plaines de la Hongrie, sur la côte de l'Italie et de l'Egypte, et sur les mers de la Sicile et de la Grèce. L'effet de ses négociations se fit sentir de Jérusalem à Rome et en Russie; et la monarchie de Byzance devint, pendant quelque temps, un objet de respect ou de terreur pour les puissances de l'Asie et de l'Europe. Manuel, élevé dans la pourpre et dans le luxe de l'Orient, y avait conservé ce tempérament de fer d'un soldat, dont on ne trouve guère d'exemple, qui puisse lui être égalé, que dans les vies de Richard Ier, roi d'Angleterre, et de Charles XII, roi de Suède. Telle était sa fierté et son habileté dans l'exercice des armes, que Raimond, surnommé l'Hercule d'Antioche, ne put manier la lance et le bouclier de l'empereur grec. Dans un fameux tournoi, on le vit s'avancer sur un coursier fougueux, et renverser, dès la première passe deux Italiens que l'on comptait parmi les plus robustes chevaliers. Toujours le premier à l'attaque et le dernier au moment de la retraite, il faisait trembler également ses amis et ses ennemis, les uns pour sa sûreté, et les autres pour la leur. Dans une de ses guerres, après avoir placé une embuscade au fond d'un bois, il s'était porté en avant, afin de trouver une aventure périlleuse, n'ayant à sa suite que son frère et le fidèle Axuch, qui n'avaient pas voulu abandonner leur souverain. Il mit en fuite, après un combat très court, dix-huit cavaliers : cependant le nombre des ennemis augmentait, le renfort envoyé à son secours s'avançait d'un pas lent et timide; et Manuel, sans recevoir une blessure, s'ouvrit un chemin à travers un escadron de cinq cents Turcs. Dans une bataille contre les Hongrois impatienté de la lenteur de ses troupes, il arracha un drapeau des mains de l'enseigne qui se trouvait à la tête de la colonne, et fut le premier et presque le seul à passer un pont qui le séparait de l'ennemi. C'est dans ce même pays, qu'après avoir conduit son armée au-delà de la Save, il renvoya les bateaux en ordonnant, sous peine de mort, au chef de la flottille de le laisser vaincre ou mourir sur cette terre étrangère. Au siège de Corfou, remorquant une galère qu'il avait prise, et se tenant sur la partie de son vaisseau la plus exposée, il affronta une grêle continuelle de pierres et de dards, sans autre défense qu'un large bouclier et une voile flottante; et la mort était inévitable pour lui, si l'amiral sicilien n'eut enjoint à ses archers de respecter un héros. On dit qu'un jour il tua de sa main plus de quarante Barbares et qu'il revint dans le camp, traînant quatre prisonniers turcs attachés aux anneaux de sa selle; toujours le premier lorsqu'il s'agissait de proposer ou d'accepter un combat singulier, il perçait de sa lance ou pourfendait de son sabre les gigantesques champions qui osaient résister à son bras. L'histoire de ses exploits, qu'on peut regarder comme le modèle ou la copie des romans de chevaliers, donne des soupçons sur la véracité des Grecs; pour justifier la foi qui leur est due, je ne perdrai pas celle que je puis inspirer : j'observerai toutefois que, dans la longue suite de leurs annales, Manuel est le seul prince qui ait donné lieu à de pareilles exagérations. Mais à la valeur d'un soldat il ne sut pas unir l'habileté ou la sagesse d'un général; aucune conquête utile ou permanente ne fut le résultat de ses victoires, et les lauriers qu'il avait cueillis en combattant contre les Turcs se flétrirent dans sa dernière campagne, durant laquelle il perdit son armée sur les montagnes de la Pisidie, et dut son salut à la générosité du sultan. Au reste, le trait le plus singulier du caractère de Manuel se trouve dans le contraste et les alternatives d'une vie tour à tour laborieuse et indolente; des travaux les plus durs et des jouissances. Durant la guerre, il paraissait oublier qu'on pût vivre en paix, et durant la paix, il semblait incapable de faire la guerre. En campagne, on le voyait dormir au soleil ou sur la neige; ni hommes ni chevaux ne pouvaient résister à ce que, dans ses longues marches, il supportait de fatigues, et il partageait en souriant l'abstinence ou le régime frugal de ses troupes; mais à peine de retour à Constantinople, il s'abandonnait tout entier aux arts et aux plaisirs d'une vie voluptueuse; il dépensait pour ses habits, pour sa table et son palais, plus que n'avait dépensé aucun de ses prédécesseurs; et il passait de longs jours d'été dans les délicieuses îles de la Propontide, oisif et livré aux jouissances de ses incestueuses amours avec sa nièce Théodora. Les dépenses d'un prince guerrier et dissolu épuisèrent les revenus publics, et multiplièrent les impôts; et, dans la détresse où se trouva réduit son camp lors de sa dernière expédition contre les Turcs, il eut à endurer d'un soldat au désespoir un bien amer reproche. Le prince se plaignit de ce que l'eau d'une fontaine, auprès de laquelle il étanchait sa soif, était mêlée de sang chrétien : Ce n'est pas la première fois, ô empereur ! s'écria une voix qui partit de la foule, que vous buvez le sang de vos sujets chrétiens. Manuel Comnène se maria deux fois; il épuisa d'abord la vertueuse Berthe ou Irène, princesse d'Allemagne, et ensuite la belle Marie, princesse d'Antioche, d'extraction française ou latine. Il eut de sa première femme une fille qu'il destinait à Béla, prince de Hongrie, qu'on élevait à Constantinople sous le nom d'Alexis; et ce mariage aurait pu transférer le sceptre romain à une dynastie de Barbares guerriers et indépendants; mais dès que Marie d'Antioche eut donné un fils à l'empereur, et un héritier à l'empire, les droits présomptifs de Béla furent abolis, et on ne lui accorda pas la femme qui lui était promise : le prince hongrois reprit alors son nom, rentra dans le royaume de ses pères, et déploya des vertus qui durent exciter le regret et la jalousie des Grecs. Le fils de Marie fut nommé Alexis; et, à l'âge de dix ans, il monta sur le trône de Byzance, lorsque la mort de son père eut terminé la gloire de la lignée des Comnène.

24 septembre 1180

Alexis II Comnène

Des intérêts et des passions opposées avaient quelquefois troublé l'amitié fraternelle des deux fils d'Alexis le Grand. L'ambition détermina Isaac sebastocrator à prendre la fuite et à se révolter; la fermeté et la clémence de Jean le Beau le ramenèrent à la soumission. Les erreurs d'Isaac, père des empereurs de Trébisonde, furent légères et de peu de durée; mais Jean, l'aîné de ses fils, abjura pour jamais sa religion. Irrité d'une insulte qu'il croyait, à tort ou à raison, avoir reçue de son oncle; il abandonna le camp des Romains, et se réfugia dans celui des Turcs. Son apostasie fût récompensée par son mariage avec la fille du sultan, par le titre de chelebi ou de noble, et l'héritage d'une souveraineté; et, au quinzième siècle Mahomet II se vantait de descendre de la famille des Comnène.

24 septembre 1183

Caractère et premières aventures d'Andronic

prise du pouvoir d'Andronic Comnène
Illustration de la prise du pouvoir
d'Andronic Comnène

Andronic, frère cadet de Jean, fils d'Isaac et petit-fils d'Alexis Comnène, est un des caractères les plus remarquables de son siècle, et ses aventures feraient la matière d'un roman très singulier. Il fut aimé de trois femmes d'extraction royale, et pour justifier leur choix, que cet heureux amant était formé dans toutes les proportions de la force et de la beauté; ce qui lui manquait en grâces aimables était bien compensé par une contenance, par une stature élevée, des muscles d'athlète, l'air et le maintien d'un soldat. Il conserva sa vigueur et sa santé jusqu'à un âge très avancé, et ce fut le fruit de la tempérance et de ses exercices. Un morceau de pain et un verre d'eau formaient souvent son repas du soir, ou s'il goûtait d'un sanglier ou d'un chevreuil apprêté de ses propres mains, ce n'était que lorsqu'il l'avait gagné par une chasse fatigante. Habile dans le maniement des armes il ne connaissait pas la peur; son éloquence persuasive savait se plier à tous les événements et à toutes les positions de la vie; il avait formé son style, mais non pas sa conduite, sur le modèle de saint Paul : dans toute action criminelle; il ne manquait jamais de courage pour se résoudre, d'habileté pour se conduire, de force pour exécuter. Après la mort de l'empereur Jean, il suivit la retraite de l'armée romaine. En traversant l'Asie-Mineure, comme il errait par hasard ou à dessein, dans les montagnes, les chasseurs turcs l'environnèrent, et il demeura quelque temps, soit de son plein gré, soit malgré lui au pouvoir de leur prince. Ses vertus et ses vices lui procurèrent la faveur de son cousin : il partagea les dangers et les plaisirs de Manuel; et tandis que l'empereur vivait dans un commerce incestueux avec Théodora, Andronic jouissait des bonnes grâces d'Eudoxie, soeur de cette princesse qu'il avait séduite. Celle-ci, bravant les bienséances de son sexe et de son rang, se glorifiait du nom de concubine d'Andronic, et le palais ou le camp auraient étalement pu attester, qu'elle dormait ou veillait dans les bras de son amant. Elle le suivit lorsqu'il alla commander dans la Cilicie, qui fut le premier théâtre de sa valeur et de son imprudence. Il pressait vivement le siège de Mopsueste; il passait la journée à diriger les attaques les plus audacieuses, et la nuit à se livrer à la musique et à la danse, et une troupe de comédiens grecs formait la partie de sa suite à laquelle il mettait le plus de prix. Ses ennemis, plus vigilants que lui, le surprirent par une sortie inattendue; mais, tandis que ses troupes fuyaient en désordre, Andronic, de son invincible lance, perçait les bataillons les plus épais des Arméniens. A son retour au camp impérial, établi dans la Macédoine, Manuel l'accueillit en public avec un sourire de bienveillance, mais en particulier avec quelques reproches. Cependant, pour récompenser, ou consoler le général malheureux, il lui donna les duchés de Naissus, Braniseba et Castoria. Sa maîtresse l'accompagnait partout : les frères de celle-ci, pleins de fureur et désirant laver leur honte dans son sang, fondirent tout à coup sur sa tente; Eudoxie lui conseilla de prendre des habits de femme et de se sauver; le brave Andronic ne voulut pas écouter un pareil avis, et, s'élançant de son lit, il s'ouvrit, l'épée à la main, une route au travers de ses nombreux assassins. Ce fut là qu'il laissa voir, pour la première fois, son ingratitude et sa perfidie. Il entama une négociation criminelle avec le roi de Hongrie et l'empereur d'Allemagne; il approcha de la tente de l'empereur, l'épée à la main et à une heure suspecte; se donnant pour un soldat latin, il avoua qu'il voulait se venger d'un ennemi mortel, et eut la maladresse de louer la vitesse de son cheval, avec lequel, disait-il, il comptait se tirer sain et sauf de toutes les circonstances de sa vie. Manuel dissimula ses soupçons; mais lorsque la campagne fut terminée, il fit arrêter Andronic, et on l'emprisonna dans une tour du palais de Constantinople.

Cette prison dura plus de douze années, pendant lesquelles le besoin de l'action et la soif des plaisirs l'excitèrent sans cesse à chercher les moyens d'échapper, à une si pénible captivité. Enfin, seul et pensif, il aperçut, un jour dans un coin de sa chambre quelques briques cassées; il élargit graduellement le passage, et trouva derrière un réduit obscur et oublié. Il gagna ce réduit avec le reste de ses provisions, après avoir eu soin de remettre les briques en place, et d'effacer tous les vestiges de sa retraite. Les gardes qui vinrent faire la visite à l'heure accoutumée furent étonnés du silence et de la solitude de la prison, et, répandirent qu'Andronic s'était sauvé sans qu'on pût savoir de quelle manière. Au même instant les portes du palais et de la ville se fermèrent; les provinces reçurent l'ordre le plus rigoureux de s'assurer de la personne du fugitif, et sa femme, qu'on soupçonnait d'avoir favorisé son évasion, et à qui on eut la bassesse d'en faire un crime, fut emprisonnée dans la même tour. Durant la nuit, elle crut voir un spectre; elle reconnut son mari; ils partagèrent leurs vivres et ces secrètes entrevues, qui adoucissaient les peines de leur captivité, produisirent un fils. La vigilance des geôliers, chargés de la garde d'une femme, se relâcha peu à peu, et Andronic était en pleine liberté, lorsqu'on le découvrit et qu'on le ramena à Constantinople, chargé d'une double chaîne. Il trouva le moyen et le moment de se sauver de sa prison. Un jeune homme qui le servait enivra les gardes, et prit sur de la cire l'empreinte des clefs : les amis d'Andronic lui envoyèrent, au fond d'un tonneau, de fausses clefs avec un paquet de cordes. Le prisonnier s'en servit avec courage et avec intelligence; il ouvrit les portes, descendit de la tour, se tint une journée entière caché dans une haie, et la nuit, il escalada les murs du jardin du palais. Un bateau l'attendait; il se rendit à sa maison, embrassa ses enfants, se débarrassa de ses fers, et, montant un agile coursier, se dirigea rapidement vers les bords du Danube. A Anchiale, ville de la Thrace, un ami courageux le fournit de chevaux et d'argent. Il passa le fleuve; traversa à la hâte le désert de la Moldavie et les monts Carpathes, et il se trouvait déjà près de Haliez, ville de la Russie polonaise, lorsqu'il fut arrêté par un parti de Valaques, qui résolut de mener Constantinople cet important prisonnier. Sa présence d'esprit le tira de ce nouveau danger. Sous prétexte d'une incommodité, il descendit de cheval durant la nuit, et on lui permit de se retirer à quelque distance de la troupe. Après avoir fiché en terre son long bâton, il le revêtit de son chapeau et d'une partie de ses habits; se glissa dans le bois, et les Valaques, trompés par le mannequin, lui laissèrent le temps de gagner Haliez. Il y fut bien reçu; et on le conduisit à Kiow, ou résidait le grand-duc. L'habile Grec ne tarda pas à obtenir l'estime et la confiance de Ieroslas; il savait se conformer aux moeurs de tous les pays, et fit admirer aux Barbares sa force et son courage contre les ours et les élans de la forêt. Pendant son séjour dans cette contrée septentrionale, il mérita son pardon de l'empereur, qui sollicitait le prince des Russes de joindre ses armes à celles de l'empire, pour faire une invasion dans la Hongrie. Andronic, par son influence, fit réussir cette importante négociation; et par un traité particulier, où il promettait fidélité à l'empereur, celui-ci promit d'oublier le passé. Andronic marcha, à la tête de la cavalerie russe du Borysthène aux rives du Danube. Malgré son ressentiment, Manuel avait toujours conservé du goût pour le caractère martial et dissolu d'Andronic; et l'attaque de Zemlin, où il se montra, pour la valeur, le premier après l'empereur, mais seulement après lui, devint l'occasion d'un pardon libre et complet.

Dès qu'Andronic fut de retour dans sa patrie, son ambition se ralluma d'abord pour son malheur, et enfin pour celui de la nation. Une fille de Manuel était un faible obstacle aux vues ambitieuses des princes de la maison de Comnène, qui se sentaient plus dignes du trône : elle devait épouser le roi de Hongrie, et ce mariage contrariait les espérances et les préjugés des princes et des nobles : mais lorsqu'on leur demanda le serment de fidélité envers l'héritier présomptif, Andronic soutint seul l'honneur du nom romain; il ne voulut pas prêter ce serment illégitime, et protesta hautement contre l'adoption d'un étranger. Son patriotisme offensa l'empereur, mais il était d'accord avec les sentiments du peuple; et le monarque, l'éloignant seulement de sa personne par un honorable exil, lui donna pour la seconde fois le commandement de la frontière de la Cilicie, avec la disposition absolue des revenus de l'île de Chypre. Les Arméniens y exercèrent encore son courage, et fournirent l'occasion de s'apercevoir de sa négligence. Il désarçonna et blessa d'une manière dangereuse un rebelle qui déconcertait toutes ses opérations; mais il découvrit bientôt une conquête plus facile et plus agréable à faire, la belle Philippa, soeur de l'impératrice Marie, et fille de Raimond de Poitou, prince latin qui régnait à Antioche. Abandonnant, pour elle le poste qu'il devait garder, il passa l'été dans des bals et des tournois : Philippa lui sacrifia son innocence, sa réputation et un mariage avantageux. Andronic vit ses plaisirs interrompus par la colère de Manuel, irrité de cet affront domestique; il abandonna l'imprudente princesse à ses larmes et à son repentir, et, suivi d'une troupe d'aventuriers, il entreprit le pélerinage de Jérusalem. Sa naissance, sa réputation de grand homme de guerre, le zèle qu'il annonçait en faveur de la religion, tout le désignait pour un des champions de la croix; il captiva le roi et le clergé, et obtint la seigneurie de Béryte sur la côte de Phénicie. Dans son voisinage résidait une jeune et belle reine de sa nation et de sa famille, arrière-petite-fille de l'empereur Alexis, et veuve de Baudouin III, roi de Jérusalem. Elle alla voir son parent et conçut de l'amour pour lui. Cette reine s'appelait Théodora; elle fut la troisième victime de ses séductions, et sa honte fut encore plus éclatante et plus scandaleuse que celle des deux autres. L'empereur, qui respirait toujours la vengeance, pressait vivement ses sujets et les alliés qu'il avait sur la frontière de Cilicie, d'arrêter Andronic et de lui crever les yeux. Il n'était plus en sûreté dans la Palestine; mais la tendre Théodora l'instruisit des dangers qu'il courait, et l'accompagna dans sa fuite. La reine de Jérusalem se montra à tout l'Orient la concubine d'Andronic, et deux enfants illégitimes attestèrent sa faiblesse. Son amant se réfugia d'abord à Damas, où, dans la société du grand Noureddin et de Saladin, l'un de ses serviteurs, ce prince, nourri dans la superstition des Grecs, put apprendre à révérer les vertus des musulmans. En qualité d'ami de Noureddin, il visita probablement Bagdad et la cour de Perse; et après un long circuit autour de la mer Caspienne et des montagnes de la Géorgie, il établit sa résidence parmi les Turcs de l'Asie-Mineure, ennemis héréditaires de ses compatriotes. Andronic, sa maîtresse et la troupe de proscrits, qu'il avait à sa suite, trouvèrent une retraite hospitalière dans les domaines du sultan de Coloria, il s'acquitta envers lui par des incursions multipliées dans la province romaine de Trébisonde; à chaque incursion il rapportait une quantité considérable de dépouilles, et ramenait beaucoup de captifs chrétiens. Dans le récit de ses aventures, il aimait à se comparer à David, qui par un long exil sut échapper aux pièges des méchants; mais le prophète-roi, osait-il ajouter, borna ses soins à rôder sur la frontière de la Judée, à tuer un Amalécite, et à menacer dans sa triste position les jours de l'avide Nabal. Les excursions d'Andronic avaient été plus étendues; il avait répandu dans tout l'Orient la gloire de son nom et de sa religion. Un décret de l'Eglise grecque, en punition de sa vie errante et de sa conduite licencieuse, l'avait séparé de la communion des fidèles, et cette excommunication même prouve qu'il n'abjura jamais le christianisme.

Il avait éludé ou repoussé toutes les tentatives, soit ouvertes, soit cachées, qu'avait faites l'empereur pour se rendre maître de lui. La captivité de sa maîtresse l'attira enfin dans le piège. Le gouverneur de Trébisonde vint à bout de surprendre et d'enlever Théodora; la reine de Jérusalem et ses deux enfants furent envoyés à Constantinople, et dès lors Andronic trouva sa vie errante bien pénible. Il implora son pardon et l'obtint : on lui permit, de plus, de venir se jeter aux pieds de son souverain, qui se contenta de la soumission de cet esprit hautain. Prosterné la face contre terre, il déplora ses rébellions avec des larmes et des gémissements; il déclara qu'il ne se relèverait que lorsqu'un sujet fidèle viendrait le saisir par la chaîne de fer qu'il avait secrètement attachée à son cou, et le traîner sur les marches du trône. Cette marque extraordinaire de repentir excita l'étonnement et la compassion de l'assemblée; l'Eglise et l'empereur lui pardonnèrent ses fautes; mais Manuel, qui, à juste titre, se défiait toujours de lui l'éloigna de la cour et le relégua à Onoe, ville du Pont, entourée de fertiles vignobles, et située sur la côte de l'Euxin. La mort de Manuel et les désordres de la minorité ouvrirent bientôt à son ambition la carrière la plus favorable. L'empereur était un enfant de douze à quatorze ans; et par conséquent également dénué de vigueur, de sagesse et d'expérience. L'impératrice Marie, sa mère, abandonnait sa personne et les soins de l'administration à un favori du nom de Comnène; et la soeur du prince, nommée Marie, femme d'un Italien décoré du titre de César, excita une conspiration et enfin une révolte contre son odieuse belle-mère. On oublia les provinces, la capitale fut en feu, les vices et la faiblesse de quelques mois renversèrent l'ouvrage d'un siècle de paix et de bon ordre. La guerre civile recommença dans les murs de Constantinople; les deux factions se livrèrent un combat meurtrier sur la place du palais, et les rebelles enfermés dans l'église de Sainte-Sophie y soutinrent un siège régulier. Le patriarche travaillait avec un zèle sincère à guérir les maux de l'Etat; les patriotes les plus respectables demandaient à haute voix un défenseur et un vengeur; l'éloge des talents et même des vertus d'Andronic était dans toutes les bouches. Dans sa retraite, il affectait d'examiner les devoirs que lui imposait son serment. Si la sûreté ou l'honneur de la famille impériale est menacé, disait-il, j'emploierai en sa faveur tous les moyens que je puis avoir. Il entremêlait à propos dans sa correspondance avec le patriarche et les patriciens, des citations tirées des psaumes de David et des épîtres de saint Paul; et il attendait patiemment que la voix de ses compatriotes l'appelât au secours de sa patrie. Lorsqu'il se rendit d'Ono à Constantinople, sa suite, d'abord peu considérable, devint bientôt une troupe nombreuse et ensuite une armée; on le crut sincère dans ses professions de religion et de fidélité : un costume étranger, qui, dans sa simplicité, faisait ressortir sa taille majestueuse, rappelait vivement à tous les esprits sa pauvreté et son exil. Tous les obstacles disparurent devant lui; il arriva au détroit du Bosphore de Thrace; la flotte de Byzance sortit du port pour recevoir avec acclamations le sauveur de l'empire. Le torrent de l'opinion était bruyant et irrésistible; au premier souffle de l'orage disparurent tous les insectes qu'avaient fait éclore les rayons de la faveur du prince. Le premier soin d'Andronic fut de s'emparer du palais, de saluer l'empereur, d'emprisonner l'impératrice Marie, de punir son ministre, et de rétablir le bon ordre et la tranquillité publique. Il se rendit ensuite au sépulcre de Manuel : les spectateurs eurent ordre de se tenir à quelque distance; mais comme ils l'examinaient dans l'attitude de la prière, ils entendirent ou crurent entendre sortir de ses lèvres des paroles de triomphe et de ressentiment : Je ne te crains plus, mon vieil ennemi, toi qui m'as poursuivi comme un vagabond dans toutes les contrées de la terre. Te voilà déposé en sûreté sous les sept enceintes d'un dôme d'où tu ne pourras sortir qu'au son de la trompette du dernier jour. C'est maintenant mon tour, et je vais fouler aux pieds tes cendres et ta postérité. La tyrannie qu'il exerça par la suite permet bien de croire que ce furent là les sentiments que dut lui inspirer un tel moment; mais il n'est pas très vraisemblable qu'il ait articulé ses pensées secrètes. Dans les premiers mois de son administration, il couvrit ses desseins d'un masque d'hypocrisie qui ne pouvait tromper que la multitude. Le couronnement d'Alexis se fit avec l'appareil accoutumé, et son perfide tuteur, tenant entre ses mains le corps et le sang de Jésus-Christ, déclara qu'il vivrait et qu'il était prêt à mourir pour son bien-aimé pupille. Cependant on recommandait à ses nombreux partisans de soutenir que l'empire qui s'écroulait ne pouvait manquer de périr sous l'administration d'un enfant; qu'un prince expérimenté, audacieux à la guerre, habile dans la science du gouvernement et instruit par les vicissitudes de la fortune dans l'art de régner, pouvait seul sauver l'Etat, et que tous les citoyens devaient forcer le modeste Andronic à se charger du fardeau de la couronne. Le jeune empereur fut obligé lui-même de joindre sa voix aux acclamations générales, et de demander un collègue, qui ne tarda pas à le dégrader du rang suprême, à le renfermer, et à vérifier enfin la justesse de cette imprudente assertion du patriarche, qu'on pouvait regarder Alexis comme mort, dès qu'on le remettait au pouvoir de son tuteur. Cependant sa mort fut précédée de l'emprisonnement et de l'exécution de sa mère. Le tyran, après avoir noirci la réputation de l'impératrice Marie, et avoir excité contre elle les passions de la multitude, la fît accuser et juger sur une correspondance criminelle avec le roi de Hongrie. Le fils d'Andronic lui-même, jeune homme plein d'honneur et d'humanité, avoua l'horreur que lui inspirait cette action odieuse, et trois des juges eurent le mérite de préférer leur conscience à leur sûreté; mais les autres, soumis aux volontés de l'empereur, sans demander aucune preuve et sans admettre aucune défense, condamnèrent la veuve de Manuel, et son malheureux fils signa l'arrêt de sa mort. Marie fut étranglée; on jeta son corps à la mer, et on souilla sa mémoire en défigurant sa beauté dans une caricature difforme. Le supplice de son fils ne fut pas longtemps digéré; on l'étrangla avec la corde d'un arc; et Andronic, insensible à la pitié et aux remords, après avoir examiné le corps de cet innocent jeune homme, le frappa grossièrement avec son pied : Ton père, s'écria-t-il, était un fripon, ta mère une prostituée, et toi tu étais un sot.

octobre 1183

Andronic Ier Comnène

Le sceptre de Byzance fut la récompense des crimes d'Andronic; il le porta environ trois ans et demi, soit en qualité de protecteur, soit en qualité de souverain de l'empire. Son administration présenta un singulier contraste de vices et de vertus. Lorsqu'il suivait ses passions, il était le fléau de son peuple, et quand il consultait sa raison, il en était le père. Il se montrait équitable et, rigoureux dans l'exercice de la justice privée : il abolit une honteuse et funeste vénalité; et comme il avait assez de discernement pour faire de bons choix et assez de fermeté pour punir les coupables, des gens de mérite ne tardèrent pas à remplir les charges : il détruisit l'usage inhumain de piller les malheureux naufragés et de s'emparer même de leur personne. Les provinces, opprimées ou négligées si longtemps, se ranimèrent dans le sein de l'abondance et de la prospérité; mais tandis que des millions d'hommes placés loin de la capitale, célébraient le bonheur de son règne, les témoins, de ses cruautés journalières le couvraient de malédictions. Marius et Tibère n'ont que trop justifié cet ancien proverbe, que l'homme qui passe de l'exil à l'autorité est avide de sang. La vie d'Andronic en montra la justesse jour la troisième fois. Il se rappelait dans son exil tous ceux de ses ennemis et de ses rivaux qui avaient mal parlé de lui, qui avaient insulté à ses malheurs ou qui s'étaient opposés à sa fortune, et l'espoir de la vengeance était alors sa seule consolation. La nécessité où il s'était mis de faire punir le jeune empereur et sa mère lui imposa la funeste obligation de se défaire de leurs amis, qui devaient haïr l'assassin et qui pouvaient le punir; et l'habitude du meurtre lui ôta la volonté ou le pouvoir de pardonner. L'horrible tableau du nombre des victimes qu'il sacrifia par le poison ou par le glaive, qu'il fit jeter dans la mer ou dans les flammes, donnerait une idée moins frappante de sa cruauté que la dénomination de jours de l'alcyon (jours tranquilles), appliquée à l'espace, bien rare dans son règne, d'une semaine où il se reposa de verser du sang. Il tâcha de rejeter sur les lois ou sur les juges une partie de ses crimes; mais il avait laissé tomber le masque, et ses sujets ne pouvaient plus se méprendre sur l'auteur de leurs calamités. Les plus nobles d'entre les Grecs, et en particulier ceux qui par leur extraction ou leur alliance pouvaient former des prétentions à l'héritage des Comnène, se sauvèrent de l'antre du monstre ils se réfugièrent à Nicée ou à Pruse, en Sicile ou dans l'île de Chypre; et leur évasion passant déjà pour criminelle, ils aggravèrent leur délit en arborant l'étendard de la révolte et en prenant le titre d'empereurs. Toutefois Andronic échappa au poignard et au glaive de ses plus redoutables ennemis; il réduisit et châtia les villes de Nicée et de Pruse; le sac de Thessalonique suffit pour réduire les Siciliens à l'obéissance; et si ceux des rebelles qui avaient gagné l'île de Chypre se trouvèrent hors de la portée des coups de l'empereur, cette distance ne fut pas moins utile à Andronic. Ce fut par un rival sans mérite et un peuple désarmé qu'il se vit renversé du trône. La prudence ou la superstition d'Andronic avait prononcé l'arrêt de mort d'Isaac l'Ange, qui descendait par les femmes d'Alexis le Grand : prenant des forces dans son désespoir, Isaac défendit sa liberté et sa vie; après avoir tué le bourreau, qui venait exécuter l'ordre du tyran, il se réfugia dans l'église de Sainte-Sophie. Le sanctuaire se remplit insensiblement d'une multitude curieuse et affligée qui, dans le sort d'Isaac, prévoyait celui dont elle était menacée. Mais, passant bientôt des gémissements aux imprécations, et des imprécations aux menaces, on osa se demander : Pourquoi donc craignons-nous ? Pourquoi obéissons-nous ? Nous sommes en grand nombre, et il est seul : c'est notre seule patience qui nous retient dans l'esclavage. A la pointe du jour, le soulèvement était général dans la ville; on força les prisons; les citoyens les moins ardents ou les plus serviles s'animèrent pour la défense de leur pays, et Isaac, second du nom, fut porté du sanctuaire sur le trône. Andronic, ignorant le danger qui le menaçait, se reposait dans les îles délicieuses de la Propontide. Il avait contracté un mariage peu décent avec Alice ou Agnès, fille de Louis VII, roi de France, et veuve du malheureux Alexis; et sa société, plus analogue à ses goûts qu'à son âge, était composée de sa jeune femme et de celle de ses concubines qu'il aimait le plus. Au premier bruit de la révolution, il se rendit à Constantinople impatient de verser le sang des coupables; mais le silence du palais, le tumulte de la ville, l'abandon général ou il se trouvait, portèrent l'effroi dans son âme. Il publia une amnistie générale; ses sujets ne voulurent ni recevoir de pardon ni en accorder : il proposa d'abandonner la couronne à son fils Manuel; mais les vertus du fils ne pouvaient expier les crimes du père. La mer était encore ouverte à sa fuite; mais la nouvelle de la révolution s'était répandue le long de la côte; du moment où avait cessé la crainte, l'obéissance avait disparu. Un brigantin armé poursuivit et prit la galère impériale; Andronic, chargé de fers et une longue chaîne autour du cou, fut traîné aux pieds d'Isaac l'Ange. Son éloquence et les larmes des femmes qui l'accompagnaient sollicitèrent vainement en faveur de sa vie; mais, au lieu de donner à son exécution les formes décentes d'un châtiment légal, le nouveau monarque l'abandonna à la foule nombreuse de ceux que sa cruauté avait privés d'un père, d'un mari, d'un ami. Ils lui arrachèrent les dents et les cheveux, lui crevèrent un oeil et lui coupèrent une main; faible dédommagement de leurs pertes ! Ils eurent soin de mettre quelque intervalle dans ces tortures, afin que sa mort fût plus douloureuse. On le monta sur un chameau, et, sans craindre que personne entreprit de le délivrer, on le conduisit en triomphe dans toutes les rues de la capitale, et la plus vile population se réjouit de fouler aux pieds la majesté d'un prince déchu. Accablé de coups et d'outrages, Andronic fut enfin pendu par les pieds entre deux colonnes qui supportaient, l'une la figure d'un loup, et l'autre celle d'une truie; tous ceux dont le bras put atteindre cet ennemi public, se plurent à exercer sur lui quelques traits d'une cruauté brutale ou raffinée, jusqu'à ce qu'enfin deux Italiens, émus de pitié ou entraînés par la rage, lui plongèrent leurs épées dans le corps et terminèrent ainsi son châtiment dans cette vie. Durant une agonie si longue et si pénible, il ne prononça que ces paroles : Seigneur, ayez pitié de moi; pourquoi voulez-vous briser un roseau cassé ? Au milieu de ses tortures, on oublie le tyran; alors l'homme le plus criminel inspire de la compassion, et on ne peut blâmer sa résignation pusillanime, puisqu'un Grec soumis au christianisme n'était plus le maître de sa propre vie.

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