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  Tibère II et Maurice  

5 octobre 578-14 août 582 (Tibère II)

14 août 582-23 novembre 602 (Maurice)

Euric roi des Visigoths La victoire contre Syagrius ou la bataille de Soissons Conversion de Clovis Défaite et soumission des Allemands ou la bataille de Tolbiac La bataille de Vouillé Conquête définitive de la Bourgogne La descente des Saxons en Bretagne Clovis roi des Francs Les Visigoths d'Espagne



Sources historiques : Edward Gibbon




26 septembre
578
14 août 582

Tibère II

Numa Pompilius
Tibère II

Tibère était parmi les Romains de son temps le plus remarquable, par l'élévation de sa taille et les agréments de sa figure: indépendamment de ses vertus, sa beauté put contribuer à lui valoir la bienveillance de Sophie, et la veuve de Justin crut pouvoir espérer, en l'épousant, de conserver sous le règne d'un plus jeune époux le rang et le crédit dont elle avait joui; mais si l'ambition de Tibère l'avait porté à flatter, par sa dissimulation, les désirs de sa protectrice, il n'était plus en son pouvoir de satisfaire à l'espoir qu'elle avait conçu ou à la promesse qu'il lui avait faite. Les factions de l'hippodrome demandèrent avec impatience une impératrice, et le peuple, ainsi que Sophie, entendit avec surprise proclamer en cette qualité Anastasie, l'épouse secrète mais légitime de l'empereur. Il accorda à Sophie tout ce qui pouvait calmer, sa douleur : les honneurs d'impératrice, un magnifique palais et une nombreuse maison, prouvèrent l'affection de son fils adoptif. Dans les occasions importantes, il allait consulter la femme de son bienfaiteur; mais l'ambition de celle-ci dédaigna le vain simulacre de la royauté; et le respectueux titre de mère, que lui donnait l'empereur, irritait, au lieu de l'adoucir, une femme qui se croyait insultée. Tandis qu'elle recevait, avec un de ces sourires si familiers dans les cours, les témoignages, du respect et de la confiance de Tibère, elle se liguait secrètement contre lui avec d'anciens ennemis, et Justinien, fils de Germanus, devint l'instrument de sa vengeance. L'orgueil de la maison régnante voyait avec peine un étranger sur le trône; le jeune fils de Germanus jouissait de la faveur populaire et la méritait; une faction tumultueuse avait prononcé son nom après la mort de Justin, et la soumission qu'il avait montrée alors, en offrant sa tête avec un trésor, pouvait être regardée comme une preuve de son crime ou du moins de sa frayeur. Justinien avait reçu le pardon de l'empereur et le commandement de l'armée d'Orient. Le monarque de Perse prit la fuite devant lui, et les acclamations qui accompagnèrent son triomphe le déclarèrent digne de la pourpre. Son adroite protectrice choisit le mois des vendanges, époque de l'année où Tibère goûtait dans une solitude champêtre les plaisirs d'un sujet. Instruit, des projets de Sophie, celui-ci revînt à Constantinople, où sa présence et sa fermeté étouffèrent la conspiration. Il ôta à l'impératrice douairière la pompe et les honneurs dont elle avait abusé; il la priva de son cortège, il intercepta ses lettres et la mit sous la garde d'un surveillant fidèle; mais aux yeux de cet excellent prince, les services de Justinien n'aggravèrent pas son crime: après lui avoir fait quelques reproches pleins de douceur, il lui pardonna sa trahison et son ingratitude, et chacun fut alors persuadé qu'il songeait à former une double alliance avec le nival de son trône. Selon une fable qui courut dans le temps, la voix d'un ange révéla à l'empereur qu'il triompherait toujours de ses ennemis domestiques; mais Tibère comptait davantage sur l'innocence et la générosité de son propre coeur.

26 septembre
578
14 août
582

Ses vertus

Il ajouta à l'odieux nom de Tibère le surnom plus populaire de Constantin, et imita toutes les vertus des Antonins. Après avoir raconté les vices ou les extravagances d'un si grand nombre d'empereurs, il est doux de s'arrêter un moment sur un prince distingué par son humanité, sa justice, sa tempérance et la force de son âme; de contempler un souverain affable dans son palais, religieux au pied des autels, impartial dans ses fonctions de juge, et vainqueur, du moins par ses généraux, dans la guerre de Perse; mais une multitude de captifs dont il prit des soins extrêmes, et qu'il renvoya dans leur patrie avec la charité d'un héros chrétien, après les avoir rachetés de ses soldats et de ses officiers, fut le trophée le plus glorieux de sa victoire. Le mérite ou l'infortune de ses sujets excitaient toujours sa bienfaisance; et ses largesses, qu'il calculait d'après sa dignité, surpassaient communément leurs désirs. Cette maxime dangereuse dans un dépositaire de la fortune publique, était contrebalancée toutefois par un principe d'humanité et d'équité qui lui faisait regarder comme la plus vile des richesses l'or qu'on tire des larmes des sujets. Dès qu'ils avaient souffert par une calamité de la nature ou par les ravages de la guerre, il se hâtait de leur remettre les arrérages des tributs, ou de les affranchir d'impôts. Si de lâches ministres venaient lui proposer ces ressources dix fois surpassées par les extorsions auxquelles elles donnent lieu, il les rejetait, d'un air sévère, et ses sages lois excitèrent les éloges et les regrets des temps postérieurs. Constantinople croyait que l'empereur avait découvert un trésor : une noble économie et le mépris de toutes les dépenses vaines et superflues formaient son trésor. Les sujets de l'empire d'Orient auraient goûté le bonheur, si ce roi patriote, le plus beau présent que le ciel puisse faire au monde, fût toujours resté sur la terre; mais dès la quatrième année après la mort de Justin, Tibère fut attaqué d'une maladie mortelle, qui lui laissa à peine le temps de rendre le diadème au plus digne de ses concitoyens, ainsi qu'il l'avait reçu. Il choisit Maurice dans la foule; jugement plus précieux en lui-même que la pourpre. Il lui donna sa fille et l'empire, en présence du patriarche et du sénat qu'il avait appelés à son lit de mort; il y ajouta des conseils par la voix du questeur, et sa dernière espérance fût que les vertus de son fils et de son successeur élèveraient à sa mémoire le plus noble monument dont elle pût étre honorée. Elle fut environnée de l'affliction publique comme d'un encens précieux; mais la douleur la plus sincère s'évapore au milieu du tumulte d'un nouveau règne, et les yeux et les acclamations de l'univers se tournèrent bientôt vers le nouvel astre qui commençait à paraître.

13 août
582
27 novembre
602

Maurice empereur

Maurice empereur
Maurice empereur

La famille de Maurice était originaire de l'ancienne Rome; mais son père et sa mère habitaient Arabissus dans la Cappadoce, et ils eurent le rare bonheur de voir et de partager la fortune de leur auguste fils. Il avait passé sa jeunesse dans le métier des armes : ayant obtenu le commandement d'une nouvelle légion de douze mille confédérés que Tibère venait de lever; il se signala par sa valeur et sa conduite dans la guerre de Perse, et revint à Constantinople, où l'héritage de l'empire devint la juste réconpense de son mérite. Il monta sur le trône à l'âge de quarante-trois ans, et il en régna plus de vingt sur l'empire et sur lui-même : chassant de son coeur le tumulte démocratique des passion, et y établissant, selon l'expression recherchée d'Evagrius, l'aristocratie parfaite de la raison et de la vertu. Au reste, le témoignage d'un sujet inspire des soupçons, quoiqu'il déclare que ses éloges n'arriveront jamais à l'oreille de son souverain; et quelques fautes semblent placer Maurice au-dessous de son prédécesseur, dont la vertu fût si pure. Son maintien froid et réservé pouvait être attribué à l'arrogance, sa justice n'était pas toujours exempte de cruauté, sa clémence de faiblesse, et son économie rigoureuse l'exposa trop souvent au reproche d'avarice; mais les voeux raisonnables d'un monarque absolu doivent tendre au bonheur du peuple. Maurice était doué du discernement et du courage nécessaires pour les accomplir, et son administration fut dirigée par les principes et l'exemple de Tibère. La pusillanimité des Grecs avait établi une séparation si absolue entre les fonctions de roi et celles de général, qu'un soldat arrivé à la pourpre par son mérite se montrait rarement, ou ne se montrait jamais à la tête de ses armées; cependant l'empereur Maurice eut la gloire de rétablir le roi de Perse sur le trône : ses lieutenants firent contre les Avares du Danube une guerre dont les succès furent douteux, et il jeta un oeil de compassion, d'inutile compassion, sur l'abjection et la détresse de ses provinces d'Italie.

582-602

Misère et détresse de l'Italie

L'Italie exposait continuellement sa misère aux empereurs; elle leur demandait sans cesse des secours qui les forçaient à l'humiliant aveu de leur faiblesse. La dignité de Rome expirait, et on ne la trouvait plus que dans la liberté et l'énergie de ses plaintes. Si vous n'êtes pas en état, disait-elle, de nous délivrer du glaive des Lombards, sauvez-nous du moins des maux de la famine. Tibère lui pardonna ses reproches, et la soulagea dans sa détresse : des blés de l'Egypte arrivèrent à l'embouchure du Tibre; et le peuple romain, au lieu du nom de Camille invoquant celui de saint Pierre, repoussa les Barbares qui vinrent attaquer ses murs; mais ces secours furent passagers et le danger était continuel et pressant. Le clergé et le sénat rassemblèrent une somme de six mille marcs d'or qui composaient les débris de leur antique richesse, et le patricien Pamphronius vint déposer ce présent et les plaintes de la ville au pied du trône de Byzance. La guerre de Perse occupait l'attention de la cour et les forces de l'Orient; mais la justice de Tibère employa ces six mille marcs d'or à la défense de Rome : il dit à Pamphronius, en le renvoyant, que le meilleur avis qu'il pût lui donner, c'était de corrompre les chefs lombards, ou d'acheter le secours des rois de France. Malgré ce faible expédient, la détresse de l'Italie continua; Rome fut assiégée de nouveau, et les troupes d'un simple duc de Spolette pillèrent et envahirent le faubourg de Classe, situé à trois milles de Ravenne. Maurice reçut une seconde députation de prêtres et de sénateurs; le pontife de Rome retraçait avec énergie dans ses lettres les devoirs et les menaces de la religion, et le diacre Grégoire, son envoyé était autorisé à parler au nom de Dieu et du nom des hommes. L'empereur adopta, mais avec plus de succès, les mesures de son prédécesseur : on détermina plusieurs chefs des Barbares à embrasser la cause des Romains, et l'un d'eux, d'un caractère doux et fidèle, vécut depuis cette époque et mourut au service de l'exarque : on livra aux Francs les défilés des Alpes, et le pape les excita à violer sans scrupule leur serment et leur foi envers des infidèles. Le don de cinquante mille pièces d'or engagea Childebert, arrière-petit-fils de Clovis, à envahir l'Italie; mais le plaisir avec lequel il avait admiré plusieurs pièces de la monnaie de Byzance au poids d'une livre, lui fit stipuler que pour rendre le présent plus digne de lui on y mêlerait un certain nombre de ces respectables médailles. Les ducs des Lombards avaient provoqué par des incursions fréquentes leurs voisins, les redoutables habitants des Gaules. Du moment où ils eurent à craindre de justes représailles, ils renoncèrent à leur indépendance, source de faiblesse et de désordre; ils reconnurent unanimement les avantages du gouvernement monarchique, tels que l'union, le secret et la vigueur, et ils se soumirent à Autharis, fils de Cléphon, qui avait déjà la réputation d'un habile guerrier

584-590

Autharis, roi des Lombards

Les vainqueurs de l'Italie, rangés sous l'étendard de leur nouveau roi, soutinrent trois invasions successives, dont l'une était dirigée par Childebert, le dernier des princes mérovingiens qui ait passé les Alpes. La première fut déconcertée par les haines jalouses des Francs et des Allemands. Lors de la seconde, ils furent vaincus dans une bataille sanglante, avec plus de perte et de déshonneur qu'ils n'en avaient éprouvé depuis la fondation de leur monarchie. Enflammés par la vengeance, ils revinrent une troisième fois, avec un redoublement de forces, et Autharis céda à la fureur de ce torrent. Les troupes et les trésors des Lombards furent distribués dans les villes murées, situées entre les Alpes et l'Apennin. Une nation moins sensible au danger qu'à la fatigue et aux délais, murmura bientôt contre l'imprudence de ses vingt chefs; et le soleil ardent de l'Italie frappa de maladie ces corps habitués à d'autres climats, et qui avaient déjà souffert des alternatives de l'intempérance et de la famine; mais les forces qui ne suffisaient pas pour conquérir le pays étaient plus que suffisantes pour le ravager, et les naturels épouvantés ne pouvaient distinguer leurs ennemis et leurs libérateurs. Si la jonction des troupes du roi mérovingien et des troupes impériales s'était effectuée aux environs de Milan, elles auraient peut-être renversé le trône des Lombards; mais les Francs attendirent six jours le signal d'un village en flammes, dont on était convenu, et les Grecs s'amusèrent à réduire Modène et Parme, qu'on leur enleva après la retraite de leurs alliés. Le triomphe d'Autharis établit son droit à la possession de l'Italie. Il soumit, malgré sa résistance, une île du lac de Côme au pied des Alpes Rhétiennes, et s'empara des trésors qu'on y avait cachés. A l'extrémité de la Calabre, il toucha de sa lance une colonne placée près de Reggio, sur le bord de la mer, et déclara que cette ancienne borne serait à jamais celle de son royaume.

582-602

L'exarchat de Ravenne

Le royaume des Lombards et l'exarchat de Ravenne divisèrent inégalement l'Italie durant une période de deux siècles. Justinien réunit les offices et les professions que la jalousie de Constantin avait séparée et dix-huit exarques furent successivement revêtus, au déclin de l'empire, de toute l'autorité civile, militaire et même ecclésiastique, que conservait le prince qui régnait à Byzance. Le pays soumis à leur juridiction immédiate, consacré depuis sous le nom de patrimoine de Saint-Pierre, embrassait la Romagne actuelle, les marais, ou les vallées de Ferrare et de Commachio, cinq villes maritimes, depuis Rimini jusqu'à Ancône, et cinq autres villes de l'intérieur, entre la mer Adriatique et les collines de l'Apennin. Les trois provinces de Rome, de Venise et de Naples, séparées du palais de Ravenne par des terres ennemies, reconnaissaient, soit dans la paix, soit dans la guerre, la suprématie de l'exarque. Il paraît que le duché de Rome comprenait les pays que dans les quatre premiers siècles après sa fondation, Rome avait conquis dans l'Etrurie, le pays des Sabins et le Latium: on en peut clairement indiquer les limites le long de la côte de Civita-Vecchia à Terracine; et en suivant le cours du Tibre, depuis Ameria et Narni jusqu'au port d'Ostie. Cette multitude d'îles, répandues de Grado à Chiozza formaient l'empire naissant de Venise; mais les Lombards, qui voyaient avec une fureur impuissante une nouvelle capitale s'élever au milieu de la mer, renversèrent les villes que cette république possédait sur le continent. La puissance des ducs de Naples était resserrée par la baie et les îles adjacentes, par le territoire de Capoue, occupé par les ennemis, et par la colonie romaine d'Amalfi, dont les industrieux citoyens, par l'invention de la boussole, ont découvert à nos regards toute la face du globe. Les trois îles de Sardaigne, de Corse et de Sicile, obéissaient encore à l'empire; et l'acquisition de la Calabre ultérieure repoussa la borne des Etats d'Autharis de Reggio jusqu'à l'isthme de Cosenza. Les farouches montagnards de la Sardaigne conservaient la liberté et la religion de leurs aïeux; mais les cultivateurs de la Sicile étaient enchaînés à leur sol fertile. Rome gémissait sous le sceptre de fer des exarques, et un Grec, peut-être un eunuque, insultait impunément aux ruines du Capitole. Mais Naples, acquit bientôt le privilège de nommer ses ducs; le commerce amena l'indépendance d'Amalfi, et l'affection volontaire de Venise pour les empereurs fut enfin ennoblie par une alliance sur le pied d'égalité. L'exarchat occupe très peu d'espace sur la carte de l'Italie; mais les richesses, l'industrie et la population, y refluaient alors en abondance. Les plus fidèles et les plus précieux des sujets de l'empire avaient fui le joug des Barbares; et ces nouveaux habitants de Ravenne déployaient, dans les différents quartiers de cette ville, les bannières de Pavie et de Vérone, de Milan et de Padoue.

582-602

Le royaume des Lombards

Les Lombards possédaient le reste de l'Italie; et depuis Pavie, la résidence du prince, leur royaume se prolongeait à l'Orient, au Nord et à l'Occident, jusqu'aux frontières du pays des Avares, des Bavarois et des Francs de l'Austrasie et de la Bourgogne. Il forme aujourd'hui la terre ferme de la république de Venise, le Tyrol, le Milanais, le Piémont, la côte de Gênes, les duchés de Mantoue, de Parme et de Modène, le grand duché de Toscane, et une portion considérable de l'Etat de l'Eglise, depuis Pérouse jusqu'à la mer Adriatique. Les ducs et enfin les princes de Bénévent survécurent à la monarchie et perpétuèrent le nom des Lombards. De Capoue à Tarente, ils donnèrent des lois plus de cinq cents ans à la plus grande partie du royaume actuel de Naples.

582-602

Les Lombards

Les deux moines envoyés par Justinien remettent leur trésor à l'empereur
Gravure représentant
un guerrier lombard

Les changements d'idiome qui surviennent dans un pays subjugué par la conquête, sont les meilleurs indices qu'on puisse suivre sur la proportion des vainqueurs et des vaincus. Il paraît d'après cette règle que les Lombards de l'Italie et les Visigoths de l'Espagne étaient moins nombreux que les Francs ou les Bourguignons; et les vainqueurs de la Gaule doivent le céder à leur tour à la multitude de Saxons et d'Angles qui anéantirent presque l'idiome de la Bretagne. Le mélange des nations a formé peu à peu l'italien moderne; et le peu de discernement des Barbares, dans l'emploi délicat des déclinaisons et des conjugaisons, les réduisit à l'usage des articles et des verbes auxiliaires; un assez grand nombre de nouvelles idées ont été exprimées par des termes teutoniques, mais le principal fond des mots techniques et familiers vient du latin; et si nous connaissions assez le dialecte rustique, le dialecte ancien de l'Italie et les divers dialectes de ses différentes villes municipales, nous remonterions à l'origine d'une foule de mots qu'aurait peut-être rejetés la pureté classique des auteurs de Rome. Une armée nombreuse ne forme qu'une petite nation, et la puissance des Lombards fût bientôt diminuée par la retraite de vingt mille Saxons, qui, méprisant une situation dépendante, retournèrent dans leur patrie à travers un grand nombre de périlleuses aventures. Le camp d'Alboin était d'une étendue formidable; mais une ville contiendrait aisément le camp le plus étendu, et, répandus dans une vaste contrée, les guerriers qui le composent ne peuvent être que clairsemés sur toute la surface du pays. Lorsque Alboin descendit des Alpes, il établit son neveu duc de Frioul, et lui donna le commandement de la province et du peuple; mais le sage Gisulf n'accepta ce dangereux emploi que sous la condition qu'on lui permettrait de choisir parmi les nobles Lombards un nombre de familles suffisant pour former une colonie de soldats et de sujets. Dans le progrès de la conquête, on ne put accorder la même liberté aux ducs de Brescia ou de Bergame, de Pavie ou de Turin, de Spolette ou de Bénévent; mais chacun de ceux-ci et chacun de leurs collègues établit dans son district une bande de compagnons qui venaient se ranger sous son drapeau durant la guerre, et qui ressortissaient à son tribunal durant la paix. Cette dépendance était libre et honorable : en rendant ce qu'ils avaient reçu, ils pouvaient se retirer avec leurs familles dans le district d'un autre duc; mais leur absence du royaume passait pour une désertion militaire, et elle était punie de mort. La postérité des premiers conquérants s'attacha par de profondes racines à ce sol que l'intérêt et l'honneur l'obligeaient à défendre. Un Lombard naissait soldat de son roi et de son duc; et les assemblées civiles de la nation arboraient des drapeaux et prenaient le titre d'armée régulière. Les provinces conquises fournissaient à la solde et aux récompenses de cette armée, et l'injustice et la rapine présidèrent à la distribution des terres, qui n'eut lieu qu'après la mort d'Alboin. Un grand nombre de riches Italiens furent égorgés ou bannis; les autres furent partagés comme tributaires entre les étrangers, et on leur imposa, sous le nom d'hospitalité, l'obligation de payer aux Lombards le tiers des productions de la terre. En moins de soixante-dix ans on adopta, sur les propriétés un système de redevance beaucoup plus simple et plus solide. Le Lombard, abusant de la force, dépouillait et chassait le propriétaire romain; ou bien celui-ci, pour se racheter du tribut du tiers des productions, cédait, par une transaction un peu plus équitable, une certaine quantité de terres. Sous ces maîtres étrangers, les blés, les vins et les olives, étaient cultivés par des esclaves ou par les naturels, tous les jours moins habiles dans les travaux de l'agriculture; mais la paresse des Barbares s'accommodait mieux des soins d'une vie pastorale. Ils rétablirent et améliorèrent dans les riches pâturages de la Vénétie la race des chevaux qui avaient autrefois rendu cette province célèbre; et les Italiens virent avec étonnement la propagation d'une nouvelle race de boeufs et de buffles. La dépopulation de la Lombardie et l'augmentation des forêts ouvrirent une vaste carrière aux plaisirs de la chasse. L'industrie des Grecs et des Romains ne s'était pas étendue jusqu'à cet art merveilleux qui rend les oiseaux dociles à la voix et obéissants à l'ordre de leur maître. La Scandinavie et la Scythie ont toujours produit les faucons les plus hardis et les plus faciles à apprivoiser. Les habitants de ces deux contrées, toujours à cheval et parcourant les campagnes, savaient les élever et les dresser. Les Barbares introduisirent dans les provinces romaines cet amusement favori de nos aïeux; et selon les lois de l'Italie, l'épée et le faucon ont dans la main d'un noble Lombard, la même dignité et la même importance.

582-602

Habillement et mariages

L'effet du climat et de l'exemple se fit si rapidement sentir, que les Lombards de la quatrième génération regardaient avec curiosité et avec effroi les portraits de leurs sauvages ancêtres. Leur tête était rasée par-derrière; mais une chevelure en désordre tombait sur leurs yeux et sur leur bouche, et une longue barbe indiquait le nom et les habitudes de la nation. Ils portaient, comme les Anglo-Saxons, de larges vêtements de toile ornés, à leur manière, de larges bandes de différentes couleurs. Une longue chaussure et des sandales ouvertes couvraient leurs jambes et leurs pieds; et, même au milieu de la paix, leur fidèle épée se trouvait toujours suspendue à leur ceinture. Mais cet étrange costume et cet air effrayant cachaient souvent un naturel doux et généreux; et, dès que la fureur des combats s'était calmée, l'humanité du vainqueur étonnait quelquefois les captifs et les sujets. Il faut attribuer leurs vices à la colère à l'ignorance et à l'ivrognerie : et leurs vertus méritent d'autant plus d'éloges, qu'ils n'étaient ni assujettis à l'hypocrisie des moeurs sociales, ni gênés par la contrainte des lois et de l'éducation. Après la mort d'une princesse mérovingienne qu'il devait épouser, Autharis demanda la main de la fille du roi de Bavière, et celui-ci, Garibald, consentit à s'allier au monarque de l'Italie. Impatienté de la lenteur de la négociation, le bouillant Autharis partit en secret et se rendit à la cour de Bavière, à la suite de ses ambassadeurs. Au milieu d'une audience publique, il s'avança jusqu'au pied du trône, et dit à Garibald que l'ambassadeur des Lombards était ministre d'Etat, mais que lui seul avait l'amitié d'Autharis, qui l'avait chargé de la délicate commission de lui rendre un compte fidèle des charmes de celle qu'il devait épouser. Theudelinde reçut ordre de se soumettre à cet important examen. Ravi à son aspect, après un moment de silence, il la salua reine d'Italie; et la supplia d'offrir au premier de ses nouveaux sujets une coupe remplie de vin, selon la coutume de la nation. Elle le fit d'après un ordre de son père : Autharis redit la coupe à son tour; en la rendant à la princesse, il lui toucha secrètement la main, et porta ensuite ses doigts sur ses lèvres. Le soir, Theudelinde raconta à sa nourrice la familiarité indiscrète de l'étranger. La vieille nourrice la rassura : elle lui dit que cette hardiesse ne pouvait venir que du roi son mari, qui par sa beauté et son courage semblait digne de son amour. Les ambassadeurs partirent; mais dès qu'ils furent sur la frontière de l'Italie, Autharis, s'élevant sur ses étriers, lança sa hache de bataille contre un arbre, avec une force et une dextérité merveilleuses : Voilà, dit-il aux Bavarois étonnés, les coups que porte le roi des Lombards. Les approches d'une armée française forcèrent Garibald et sa fille à se réfugier sur les terres de leur allié, et le mariage se consomma dans le palais de Vérone. Autharis mourut une année après; mais les vertus de Theudelinde l'avaient rendue chère à la nation, qui lui permit de donner avec sa main le sceptre et le royaume d'Italie.

582-602

Gouvernement

Ce fait et d'autres pareils démontrent que les Lombards avaient le droit d'élire leur souverain, et assez de bon sens pour ne pas user trop souvent de ce dangereux privilège. Leur revenu public venait des productions de la terre et des émoluments de la justice. Lorsque les ducs indépendants permirent à Autharis de monter sur le trône de son père, ils attachèrent à la couronne la moitié de leurs domaines respectifs. Les plus fiers d'entre les nobles aspiraient aux honneurs de la servitude auprès de la personne de leur prince : celui-ci récompensait précairement la fidélité de ses vassaux par des pensions et des bénéfices, et travaillait à expier les maux de la guerre par de magnifiques fondations d'églises et de monastères. Il exerçait les fonctions de juge durant la paix, celles de général pendant la guerre, et n'usurpa jamais les pouvoirs d'un législateur absolu. Il convoquait les assemblées nationales dans le palais de Pavie, ou, ce qui est plus vraisemblable, dans les champs voisins de cette ville : les personnages les plus éminents par leur extraction et leurs dignités, formaient son grand conseil; mais la validité et l'exécution des décrets de ce sénat dépendaient de l'approbation du fidèle peuple et de l'armée fortunée des Lombards.

643

Lois

Quatre-vingts ans environ après la conquête de l'Italie, on écrivit en latin teutonique leurs coutumes traditionnelles; elles furent ratifiées par le consentement du prince et du peuple; on établit de nouveaux règlements plus analogues à la situation où ils se trouvaient alors; les plus sages des successeurs de Rotharis imitèrent son exemple, et des différents codes des Barbares, celui des Lombards a été jugé le moins imparfait. Assurés par leur courage de la possession de leur liberté, de pareils législateurs ne songeaient guère, dans leur imprévoyante simplicité, à balancer les pouvoirs d'une constitution ou à discuter la difficile théorie des gouvernements; ils condamnaient à des peines capitales les crimes qui menaçaient la vie du roi ou la sûreté de l'Etat, mais ils s'occupèrent surtout du soin de défendre la personne et la propriété des sujets. Selon l'étrange jurisprudence de ces temps-là; le crime du sang pouvait être racheté par une amende; au reste, le prix de neuf cents pièces d'or exigées pour le meurtre d'un simple citoyen, est une preuve de l'importance qu'on attachait à la vie d'un homme. On calculait avec des soins scrupuleux et presque ridicules les injures moins graves, une blessure, une fracture, un coup ou un mot insultant, et le législateur favorisait l'ignoble usage de renoncer, pour de l'argent, à l'honneur et à la vengeance. L'ignorance des Lombards, soit avant, soit après leur conversion au christianisme, faisait chez eux du crime de sorcellerie un objet de croyance absolue et de haine générale. Cependant les législateurs du dix-septième siècle auraient pu trouver leur devoir et leur condamnation dans les sages lois de Rotharis, qui, tournant en dérision des superstitions absurdes, protégeait les malheureuses victimes de la cruauté populaire ou juridique. On trouve de même chez lui des idées de législation supérieures à celles de son siècle et de son pays; car il condamnait, en la tolérant, la coupable mais trop ancienne coutume des duels; et il observait, d'après son expérience, qu'un agresseur injuste et heureux avait souvent triomphé de la cause la plus juste. Tout le mérite de lois des Lombards appartient entièrement à la raison naturelle de ce peuple, qui n'admit jamais les évêques d'Italie dans son conseil de législation. La suite de ses rois se fit remarquer par des talents et des vertus les troubles dont se composent ses annales laissent briller des intervalles de paix, d'ordre et de bonheur intérieur; les Italiens jouirent d'un gouvernement plus modéré et plus équitable qu'aucun des autres royaumes qui s'établirent sur les ruines de l'empire d'Occident.


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582-602

Misère de Rome

Les deux moines envoyés par Justinien remettent leur trésor à l'empereur

Au milieu des hostilités des Lombards, et sous le despotisme des Grecs, la condition de Rome, vers la fin du sixième siècle, avait atteint le dernier degré de l'humiliation. Le siège de l'empire transféré à Constantinople, et la perte successive des provinces, avaient tari la source de la fortune publique et de la richesse des individus : cet arbre élevé à l'ombre duquel s'étaient reposées les nations de la terre, n'offrait plus ni feuilles ni branches, et son tronc desséché approchait de la dissolution. Les courriers qui portaient les ordres de l'administration et les messagers de la victoire ne se rencontraient plus sur la voie Appienne ou sur la voie Flaminienne. On éprouvait souvent les funestes effets de l'approche des Lombards, et on les craignait toujours. Les paisibles habitants d'une grande capitale, qui parcourent sans inquiétude les jardins dont elle est environnée, se formeront difficilement une idée de la détresse des Romains : c'était en tremblant qu'ils fermaient et ouvraient leurs portes; du haut des murs, ils voyaient les flammes qui dévoraient leurs maisons des champs; ils entendaient les lamentations de leurs compatriotes, accouplés comme des chiens, qu'on menait en esclavage au-delà de la mer et des montagnes. Ces continuelles alarmes devaient anéantir les plaisirs et interrompre les travaux de la vie champêtre. Bientôt la campagne de Rome ne fut plus qu'un affreux désert où l'on ne trouvait qu'un sol stérile, des eaux impures et une atmosphère empestée. La curiosité et l'ambition n'amenaient plus les peuples dans la capitale du monde; et si le hasard ou la nécessité y conduisait les pas errants d'un étranger, il ne contemplait qu'avec horreur cette vaste solitude, et se sentait prêt à demander, où est le sénat ? Où donc est le peuple ? Dans une année excessivement pluvieuse, le Tibre sortit de son lit, et se précipita avec une violence irrésistible dans les vallées des sept collines. La stagnation des eaux produisit une maladie pestilentielle; et la contagion fut si rapide, que quatre-vingts personnes expirèrent en une heure, au milieu d'une procession solennelle destinée à implorer la miséricorde divine. Une société où le mariage est encouragé et l'industrie en honneur, répare bientôt les malheurs qu'ont causés la peste ou la guerre; mais la plus grande partie des Romains se trouvant condamnée à la misère et au célibat, la dépopulation demeura constante et visible, et la sombre imagination des enthousiastes put y voir l'approche de la fin du monde. Cependant le nombre des citoyens excédait encore la mesure des subsistances : les récoltes de la Sicile ou de l'Egypte leur fournissaient des vivres qui manquaient souvent, et la multiplicité des disettes de grains montre l'inattention de l'empereur pour ces provinces éloignées. Les édifices de Rome n'annonçaient pas moins la décadence et la misère; les inondations, les orages et les tremblements de terre, renversaient aisément ces fabriques tombant en ruines; et les moines, qui avaient eu soin de s'établir dans les positions les plus avantageuses, triomphaient bassement de la destruction des monuments de l'antiquité. On croit communément que le pape Grégoire Ier attaqua les temples et mutila les statues; que ce Barbare fit brûler la bibliothèque Palatine, et que l'histoire de Tite-Live fut en particulier l'objet de son absurde et funeste fanatisme. Ses écrits montrent assez sa haine implacable pour les ouvrages du génie des anciens; et il réprouve, avec la plus grande sévérité, le profane savoir d'un évêque qui enseignait l'art de la grammaire, étudiait les poètes latins, et chantait d'une même voix les louanges de Jupiter et celles de Jésus Christ; mais les témoignages que nous ayons de sa fureur destructive sont incertains et d'une date bien plus moderne : c'est la succession des siècles qui a détruit le temple de la Paix et le théâtre de Marcellus, et une proscription formelle aurait multiplié les copies de Virgile, ou de Tite-Live dans les pays qui ne reconnaissaient pas ce dictateur ecclésiastique.

582-602

Tombeaux et reliques des apôtres

Rome, ainsi que Thèbes, Babylone, ou Carthage, aurait été effacée de dessus la terre, si cette cité n'avait pas été animée d'un principe de vie qui la fit renaître aux honneurs et à la puissance. Il se répandit une vague tradition, que deux apôtres juifs, l'un faiseur de tentes et l'autre pêcheur, avaient été jadis mis à mort dans le cirque de Néron; et cinq siècles après l'époque de cette exécution, on révéra leurs reliques, vraies ou supposées, comme le palladium de Rome chrétienne. Les pèlerins de l'Orient et de l'Occident venaient se prosterner au pied des autels qui les contenaient; mais leur chasse était défendue par des miracles et par un sentiment de terreur : ce n'était pas sans crainte que les pieux catholiques approchaient ces objets de leur culte. On ne touchait pas impunément les corps des deux saints, il était dangereux de les regarder : ceux même qui, déterminés par les motifs les plus purs, osaient troubler le repos de leur sanctuaire, se trouvaient épouvantés par des visions ou frappés de mort subite. On rejeta avec horreur la demande peu raisonnable d'une impératrice qui voulait priver les Romains de leur trésor sacré, la tête de saint Paul; et le pape assura, probablement avec une grande vérité, que la toile sanctifiée par le voisinage au corps du saint ou les particules de ses chaînes, qu'il était quelquefois aisé et quelquefois impossible d'obtenir, partageaient également le don des miracles; mais le pouvoir aussi bien que la vertu de ces apôtres respiraient avec énergie dans l'âme de leurs successeurs.

540-590

Saint Grégoire le Grand

Grégoire, le premier et le plus grand du nom, occupait sous le règne de Maurice la chaire de saint Pierre (évèque de Rome). Son grand-père Félix avait aussi porté la tiare, et les évêques se trouvant déjà astreints à la loi du célibat, sa consécration dut être postérieure à la mort de sa femme. Gordien, père de Grégoire, et Sylvia, sa mère, étaient des plus nobles familles du sénat, et on les mettait au nombre des personnes les plus pieuses de l'Eglise de Rome : il comptait des saintes et des vierges parmi ses parentes; et sa figure ainsi que celles de son père et de sa mère, subsista plus de trois siècles dans un tableau de famille qu'il donna au monastère de saint André. Le dessin et le coloris de ce portrait ont prouvé que les Italiens du sixième siècle cultivaient avec quelque succès l'art de la peinture, mais les Epîtres de saint Grégoire, regardé comme le premier érudit du siècle, ses sermons et ses dialogues, ne peuvent donner qu'une bien misérable idée de leur goût et de leur littérature. Sa naissance et ses lumières l'avaient élevé à l'emploi de préfet de la ville, et il eut le mérite de renoncer à la pompe et aux vanités de ce monde. Il employa son riche patrimoine à la fondation de sept couvents, un à Rome et six en Sicile; et il ne formait d'autre voeu que celui de mener une vie obscure glorieuse seulement dans l'éternité. Cependant sa dévotion, quelque sincère qu'elle pût être, l'avait conduit dans la route la plus propre à remplir les vues d'un ambitieux et rusé politique. Les talents de Grégoire et l'éclat de sa retraite le rendirent cher et utile à l'Eglise : il fallait bien qu'il obéît aux ordres qu'on lui donnait, car une obéissance implicite a toujours été recommandée comme le premier devoir d'un moine. Aussitôt qu'il eut été revêtu du diaconat, il alla résider à la cour de Byzance en qualité de nonce ou de ministre du saint-siège, et il y prit, au nom de saint Pierre, un ton d'indépendance et de dignité que le plus illustre laïque de l'empire n'aurait pu prendre sans crime et sans danger. Il revint ensuite à Rome, chargé d'un surcroît de réputation; et après un court intervalle donné à l'exercice des vertus monastiques, les suffrages unanimes du clergé, du sénat et du peuple, l'arrachèrent du cloître pour l'élever sur le trône pontifical. Lui seul s'opposait ou semblait s'opposer à son élévation : il supplia Maurice de ne pas confirmer le choix des Romains, et cette humble supplication ne put servir qu'à le relever davantage encore aux yeux de l'empereur et dans l'opinion publique. Lorsque la fatale confirmation du prince arriva, il détermina des marchands à l'enfermer dans un panier, et à le conduire au-delà des portes de Rome : il se tint caché plusieurs jours au milieu des bois et des montagnes, jusqu'à ce qu'il fût découvert, dit-on, à la lueur d'un flambeau céleste.

8 février
590
12 mars
604

Pontificat de Grégoire le Grand ou Grégoire Ier

Le pontificat de Grégoire le Grand, qui dura treize ans six mois et dix jours, est l'une des époques les plus édifiantes de l'Eglise. Ses vertus et même ses fautes, une réunion singulière de simplicité et d'astuce, d'orgueil et d'humilité, de bon sens et de superstition, convenaient beaucoup à sa position et à l'esprit de son temps. Il s'éleva contre le titre anti-chrétien d'évêque universel que se donnait le patriarche de Constantinople, son rival. Le successeur de saint Pierre était trop fier pour le lui laisser, et trop faible pour le prendre lui-même.

(Ses fonctions spirituelles) Il n'exerça sa juridiction qu'en qualité d'évêque de Rome, de primat d'Italie et d'apôtre de l'Occident. Il prêcha souvent, et son éloquence grossière, mais pathétique, enflammait les passions de son auditoire. Il interprétait et appliquait le langage des prophètes juifs; et tournait vers l'espoir et la crainte d'une autre vie l'esprit du peuple abattu par le malheur. Il détermina d'une manière fixe la liturgie romaine, la division des paroisses, le calendrier des fêtes, l'ordre des processions, le service des prêtres et des diacres, la variété et le changement des habits sacerdotaux. Il officia jusqu'au dernier jour de sa vie dans le canon de la messe, qui durait plus de trois heures. Le chant qu'il introduisit, et qu'on appela chant Grégorien, conserva la musique vocale et instrumentale du théâtre; et les voix rauques des Barbares essayèrent vainement d'imiter la mélodie de l'école romaine. L'expérience lui avait appris l'efficacité des cérémonies pompeuses et solennelles pour soulager les détresses, affermir la foi, adoucir la férocité et dissiper le sombre enthousiasme du vulgaire; et il leur pardonna volontiers de favoriser l'empire des prêtres et de la superstition. Les évêques de l'Italie et des îles adjacentes reconnaissaient le pontife de Rome pour leur métropolitain particulier. L'existence, l'union ou la translation des évêchés, dépendaient de lui, et ses heureuses incursions dans les provinces de la Grèce, de l'Espagne et de la Gaule, autorisèrent à quelques égards les prétentions plus élevées de ses successeurs : il interposa son autorité pour empêcher, les abus des élections populaires; il conserva la pureté de la foi et de la discipline, et de son siège apostolique veilla avec soin à ce qu'elles se conservassent chez les pasteurs soumis à sa suprématie. Les ariens de l'Italie et de l'Espagne se réunirent, sous son pontificat, à l'Eglise catholique, et la Bretagne conquise n'a pas attaché autant de gloire au nom de César qu'à celui de Grégoire le Grand. Au lieu de six légions, quarante moines s'embarquèrent pour cette île, et on le vit regretter que ses austères devoirs ne lui permissent pas de partager les dangers de la guerre spirituelle qu'ils allaient entreprendre. En moins de deux ans il annonça à l'évêque d'Alexandrie que ses missionnaires avaient baptisé le roi de Kent et dix mille Anglo-Saxons, et cela, ainsi que la primitive Eglise, sans autre secours que celui des armes spirituelles et surnaturelles. La crédulité ou la prudence de Grégoire était toujours disposée à confirmer la vérité de la religion par des apparitions, des miracles et des résurrections; et la postérité a payé à sa mémoire le tribut qu'il accordait facilement à la vertu de ses contemporains, ou à celle des générations qui l'avaient précédé. Les papes ont libéralement distribué les honneurs du ciel; mais Grégoire est le dernier pontife de Rome qu'ils aient osé inscrire sur le calendrier des saints.

(Son gouvernemnt temporel) Le malheur des temps augmenta peu à peu le pouvoir temporel des papes; et les évêques de Rome, qui, depuis saint Grégoire, ont inondé de sang l'Europe et l'Asie, étaient alors réduits à exercer leur pouvoir en qualité de ministres de paix et de charité.
1° L'Eglise de Rome possédait de riches domaines en Italie, en Sicile et dans les provinces les plus éloignées, et ses agents, qui étaient ordinairement des sous-diacres, avaient acquis une juridiction civile et même criminelle sur ses vassaux et ses colons.

(Ses domaines) Le successeur de saint Pierre administrait son patrimoine avec les soins d'un propriétaire vigilant et modéré. Les épîtres de saint Grégoire sont remplies des plus salutaires recommandations, telles que celles d'éviter les procès douteux ou vexatoires, de maintenir l'intégrité des poids et des mesures, d'accorder tous les délais raisonnables, et de réduire la capitation des esclaves de la glèbe, qui, au moyen d'une somme fixée arbitrairement, achetaient le droit de se marier. Le revenu ou les productions de ces domaines arrivaient à l'embouchure du Tibre, aux risques et aux frais du pape : il usait de ses richesses en fidèle intendant de l'Eglise et des pauvres, et consacrait à leurs besoins les inépuisables ressources qu'il trouvait dans son abstinence et son économie. On a gardé durant plus de trois siècles, dans le palais de Latran, le compte volumineux de ses recettes et de ses dépenses, comme modèle de l'économie chrétienne.

(Ses aumônes) Aux quatre grandes fêtes de l'année, il distribuait des largesses au clergé, à ses domestiques, aux monastères, aux églises, aux cimetières, aux aumôneries et aux hôpitaux de Rome, ainsi qu'au reste du diocèse. Le premier jour de chaque mois, il faisait distribuer aux pauvres, selon la saison, des portions réglées de blé, de vin, de fromage, de végétaux, d'huile, de poisson, de provisions fraîches, des habits et de l'argent; et outre ces distributions, ses trésoriers recevaient sans cesse de lui des ordres pour subvenir extraordinairement aux besoins de l'indigence et du mérite. Des libéralités de tous les jours, de toutes les heures, venaient au secours des malades et des pauvres, des étrangers et des pèlerins; et le pontife ne se permettait un repas frugal qu'après avoir envoyé des plats de sa table à quelques infortunés dignes de compassion. La misère des temps avait réduit des nobles et des matrones à recevoir sans rougir les aumônes de l'Eglise. Il logeait et nourrissait trois mille vierges; et plusieurs évêques d'Italie, échappés aux mains des Barbares, vinrent demander l'hospitalité au Vatican. Saint Grégoire mérita le surnom de père de son pays; et telle était l'extrême sensibilité de sa conscience, qu'il s'interdit plusieurs jours les fonctions sacerdotales, parce qu'un mendiant était mort dans la rue.
2° Les malheurs de Rome remettaient entre les mains du pontife les soins de l'administration et les affaires de la guerre; et peut-être ne savait-il pas bien lui-même si la piété ou l'ambition le déterminait à exercer l'autorité de son souverain absent. Il tira l'empereur de sa léthargie; il exposa les crimes ou l'incapacité de l'exarque et de ses ministres; il se plaignit de ce qu'on avait fait sortir de Rome les vétérans pour les envoyer à la défense de Spolette; il excita les Italiens à défendre leurs villes et leurs autels; et, dans un moment de crise, il consentit à nommer des tribuns et à diriger les opérations des troupes de la province. Mais les scrupules de l'humanité et de la religion tempéraient son esprit martial; il déclara odieuse et tyrannique toute espèce d'impôts, même ceux qu'on employait à la guerre d'Italie; et il protégeait en même temps, contre les édits de l'empereur, la pieuse lâcheté des soldats qui abandonnaient leurs drapeaux pour embrasser la vie monastique. Si nous l'en croyons, il avait en son pouvoir les moyens d'exterminer les Lombards par leurs factions domestiques, sans y laisser un roi, un duc ou un comté qui pût soustraire cette malheureuse nation a la vengeance de ses ennemis. En qualité d'évêque chrétien, il aima mieux travailler à la paix : sa médiation apaisa le tumulte des armes; mais il connaissait trop bien l'artifice des Grecs et les passions des Lombards, pour garantir l'exécution de la trêve. Trompé dans l'espoir qu'il avait conçu d'un traité général et permanent, il osa sauver son pays sans l'aveu de l'empereur ou de l'exarque. L'éloquence et les largesses de ce pontife, respecté des hérétiques et des Barbares, détournèrent le glaive des Lombards suspendu sur Rome. Ce fut par des reproches et des insultes que la cour de Byzance récompensa les services de saint Grégoire; mais il trouva dans l'affection d'un peuple reconnaissant la plus douce récompense que puisse obtenir un citoyen et le meilleur titre de l'autorité d'un prince.

527-565

Querelle de l'empire de Rome et celui de Perse

La lutte de Rome avec le royaume de Perse s'est prolongée depuis Crassus jusqu'au règne d'Héraclius. Une expérience de sept siècles aurait dû convaincre les deux nations de l'impossibilité de garder leurs conquêtes au-delà du Tigre et de l'Euphrate; mais les trophées d'Alexandre excitèrent l'émulation de Trajan et de Julien, et les souverains de la Perse se livrèrent à l'ambitieux espoir de rétablir l'empire de Cyrus. Ces grands efforts de la puissance et du courage obtiennent toujours l'attention de la postérité; mais les événements qui n'ont pas changé d'une manière complète le sort d'un peuple, laissent une faible impression sur les pages de l'histoire; et la répétition des mêmes hostilités, entreprises sans motifs, suivies sans gloire et terminées sans effet, ne servirait qu'à épuiser la patience du lecteur. Les princes de Byzance pratiquaient avec soin cet art de la négociation, étranger à la grandeur simple du sénat et des premiers Césars; et les relations de leurs perpétuelles ambassades n'offrent jamais qu'un retour prolixe et monotone du langage de la fausseté et de la déclamation, du tableau de l'insolence des Barbares et des serviles dispositions des Grecs tributaires.

570

Conquête du Yémen par Nurshirwan

Bagaudes
Gravure représentant
un guerrier lombard

Dans le cours de ces vaines altercations qui précèdent et justifient les querelles des princes, les Grecs et les Barbares s'étaient accusés mutuellement d'avoir violé la paix conclue entre les deux empires environ quatre années avant la mort de Justinien. Le souverain de la Perse et de l'Inde voulait subjuguer là province du Yémen ou l'Arabie Heureuse, terre éloignée qui produit l'encens et la myrrhe, et qui avait échappé plutôt qu'elle n'avait résisté aux vainqueurs de l'Orient. Après la défaite d'Abrahah sous les murs de la Mecque, la discorde de ses fils et de ses frères facilita l'invasion des Perses : ils poussèrent au-delà de la mer Rouge les étrangers établis dans l'Abyssinie; et un prince du pays et de la lignée des anciens Homérites fut remis sur le trône en qualité de vassal ou de vice-roi de Nushirwan. Le neveu de Justinien déclara qu'il vengerait les injures qu'avait reçues son allié chrétien le prince d'Abyssinie : elles lui fournirent un prétexte décent pour cesser le tribut annuel, mal déguisé sous le titre de pension. L'esprit intolérant des mages opprimait les églises de la Persarménie; elles invoquèrent en secret le protecteur des chrétiens; et les rebelles, après avoir pieusement égorgé leurs satrapes, furent avoués et soutenus comme les frères et les sujets de l'empereur des Romains. La cour de Byzance ne fit aucune attention aux plaintes de Nushirwan : Justin céda à l'importunité des Turcs qui lui proposaient une alliance contre l'ennemi commun; et les forces de l'Europe, de l'Ethiopie et de la Scythie, menacèrent au même instant la monarchie de Perse. Agé de quatre-vingts ans, le souverain de l'Asie eût peut-être désiré pouvoir jouir en paix de sa gloire et de sa grandeur; mais aussitôt qu'il vit que la guerre était inévitable, il entra en campagne avec l'ardeur d'un jeune homme, tandis que l'agresseur tremblait dans son palais de Constantinople.

572

Sa dernière guerre contre les romains

Nushirwan ou Chosroês dirigea lui-même le siège de Dara; et quoique cette forteresse importante eût été laissée dégarnie de troupes et vide de magasins, la valeur des habitants résista plus de cinq mois aux archers, aux éléphants et aux machines de guerre du grand roi. Sur ces entrefaites, Adarman, son général, partit de Babylone pour venir le joindre : il traversa le désert, passa l'Euphrate, insulta les faubourgs d'Antioche; brûla la ville d'Apamée, et vint apporter les dépouilles de la Syrie aux pieds de son maître, dont la persévérance, résistant aux rigueurs de l'hiver, renversa enfin le boulevard de l'Orient. Mais ces pertes, qui étonnèrent la cour et les provinces, produisirent un effet salutaire, puisqu'elles amenèrent le repentir et l'abdication de l'empereur Justin. Le courage reparut dans les conseils de la cour de Byzance, et le sage Tibère obtint une trêve de trois ans. Cet intervalle fut employé en préparatifs de guerre; et la renommée publia dans le monde entier que cent cinquante mille soldats venus des Alpes et des bords du Rhin, de la Scythie, de la Moesie, de la Pannonie, de l'Illyrie et de l'Isaurie, avaient renforcé la cavalerie impériale. Cependant, peu effrayé ou peut-être peu convaincu, le roi de Perse résolut de prévenir l'attaque de l'ennemi; il repassa l'Euphrate et renvoya les ambassadeurs de Tibère en leur ordonnant insolemment de l'attaquer à Césarée, métropole des provinces de la Cappadoce. Les deux armées se livrèrent bataille à Mélitène : les Barbares, qui obscurcissaient l'air de leurs traits, prolongèrent leur ligne et étendirent leurs ailes sur toute la plaine, tandis que les Romains, formés en colonnes profondes et solides, attendaient le moment où, dans un combat plus rapproché, ils pourraient triompher par la pesanteur de leurs lances et de leurs épées. Un chef scythe, qui commandait leur aile droite, tourna tout à coup le flanc des Perses; il attaqua leur arrière-garde en présence de Chosroês; il pénétra jusqu'au milieu de leur camp, pilla la tente du roi, profana le feu éternel; et, traînant à sa suite une multitude de chameaux chargés des dépouilles de l'Asie, il s'ouvrit un passage à travers l'armée ennemie, et rejoignit, en poussant les cris de la victoire, ses alliés, qui avaient consumé cette journée en combats singuliers ou en inutiles escarmouches. L'obscurité de la nuit et les campements séparés des Romains offrirent au monarque de Perse une occasion de se venger : il fondit avec impétuosité sur un de leurs camps qu'il enleva; mais l'examen de ses pertes et le sentiment du danger le déterminèrent à une retraite prompte; il brûla sur sa route la ville de Mélitène qu'il trouva déserte, et, sans s'inquiéter des moyens de faire passer ses troupes, traversa hardiment l'Euphrate à la nage sur le dos d'un éléphant. Après cette entreprise malheureuse, le défaut de magasins, et peut-être quelques incursions des Turcs l'obligèrent à licencier ou à diviser ses forces : les Romains demeurèrent maîtres de la campagne : Justinien, leur général, s'avança au secours des rebelles de la Persarménie et arbora son drapeau sur les rives de l'Araxe. Le grand Pompée s'était arrêté jadis à trois journées de la mer Caspienne; une escadre ennemie reconnut pour la première fois cette mer placée dans l'intérieur du continent, et soixante-dix mille captifs furent transplantés de l'Hyrcanie dans l'île de Chypre.

(Sa mort; 579) Au retour du printemps, Justinien descendit dans les fertiles plaines de l'Assyrie : le feu de la guerre approcha de la résidence de Nushirwan, qui descendit au tombeau rempli d'indignation, et qui, par sa dernière loi, défendit à ses successeurs d'exposer leur personne dans une bataille contre les Romains. Toutefois le souvenir de cet affront passager se perdit dans la gloire d'un long règne; et ses redoutables ennemis, après s'être livrés à de vaines idées de conquête, demandèrent de nouveau à respirer un moment des malheurs de la guerre.

579-590

Tyrannie et vices de Hormouz; son fils

Chosroès Nushirwan transmit sa couronne à Hormouz ou Hormisdas, l'aîné de ses enfants ou celui qu'il aimait le plus. Outre les royaumes de la Perse et de l'Inde, il lui laissait son exemple et l'héritage de sa gloire, d'habiles et valeureux officiers de tous les rangs, et un système général d'administration consolidé par le temps, et calculé par Chosroès pour le bonheur du prince et celui du peuple. Hormouz jouit d'un avantage encore plus précieux; l'amitié d'un sage qui avait dirigé son éducation, qui préféra toujours l'honneur de son élève à ses intérêts, et ses intérêts à ses goûts. Buzurg, c'est le nom de ce sage, avait soutenu autrefois, dans une discussion avec les philosophes de la Grèce et de l'Inde, que le plus grand malheur que puisse avoir à supporter l'homme, c'est une vieillesse privée des souvenirs de la vertu; et nous devons croire que ce fut d'après ce principe qu'il consentit à diriger trois ans les conseils de la Perse. Il fut récompensé de son zèle par la reconnaissance et la docilité d'Hormouz, qui reconnut devoir plus à son précepteur qu'à son père. Mais lorsque l'âge et les travaux eurent diminué la force et peut-être les facultés de Buzurg, il s'éloigna de la cour et abandonna le jeune monarque à ses passions et à celles de ses favoris. Selon la fatale vicissitude des choses humaines, on vit à Ctésiphon ce qu'on avait vu à Rome après la mort de Marc-Aurèle. Les ministres de la flatterie et de la corruption, qu'avait bannis le père, furent rappelés et accueillis par le fils; la disgrâce et l'exil des amis de Chosroès favorisèrent leur tyrannie; et la vertu s'éloigna par degrés du coeur d'Hormouz, de son palais et de son gouvernement. De fidèles agents, institués pour être les yeux et les oreilles du prince, voulurent l'instruire des progrès du désordre; ils lui représentèrent les gouverneurs des provinces fondant sur leur proie avec la rapacité des lions et des aigles; ils lui montrèrent la rapine et l'injustice s'étudiant à faire abhorrer aux plus fidèles sujets le nom et l'autorité du souverain. La sincérité de cet avis fut punie de mort. Le despote méprisa les murmures des villes; il étouffa les émeutes par des exécutions militaires : il abolit les pouvoirs intermédiaires qui se trouvaient entre le trône et le peuple; et cette même vanité puérile, qui ne lui permettait pas de se montrer autrement que la tiare sur la tête, le porta à déclarer qu'il voulait être le seul juge comme le seul maître de son royaume. Chacune des paroles et chacune des actions du fils de Nushirwan annonçait à quel point il avait dégénéré des vertus de son père. Son avarice fraudait les troupes de leur solde; ses caprices jaloux avilissaient les satrapes; le sang de l'innocent souillait le palais, les tribunaux et les eaux du Tigre; et le tyran s'enorgueillissait des souffrances de treize mille victimes qu'il avait fait expirer dans les tourments. Il daignait quelquefois justifier sa cruauté en disant que la crainte des Persans enfantait la haine, et que leur haine devait les conduire à la révolte; mais il oubliait que ces sentiments étaient la suite des crimes et des folies qu'il déplorait, et avaient préparé l'orage qu'il appréhendait avec tant de raison. Les provinces de Babylone, de Suze et de Carmanie, irritées d'une longue oppression sans espérance, arborèrent l'étendard de la révolte; et les princes de l'Arabie, de l'Inde et de la Scythie, refusèrent à l'indigne successeur de Nushirwan le tribut accoutumé. Les armes, des Romains désolèrent les frontières de la Mésopotamie et de l'Assyrie par de longs sièges et des incursions fréquentes; un de leurs généraux témoigna vouloir imiter Scipion; et les soldats furent excités par une image miraculeuse de Jésus-Christ, dont les traits pleins de douceur n'auraient jamais dû se montrer à la tête d'une armée. Le khan passa l'Oxus avec trois ou quatre cent mille Turcs, et envahit dans le même temps les provinces orientales de la Perse. L'imprudent Hormouz accepta leur redoutable et perfide secours; les villes du Khorasan et de la Bactriane eurent ordre d'ouvrir leurs portes : la marche des Turcs vers les montagnes de l'Hyrcanie révéla leur intelligence avec les Romains, et leur union aurait dû renverser le trône de la maison de Sassan.

590

Exploits de Bahram

La Perse avait été perdue par un roi; elle fut sauvée par un héros. Varanes ou Bahram put dans la suite, après sa révolte, être flétri par le fils d'Hormouz du nom d'esclave ingrat, sans que ce reproche prouvât autre chose que l'orgueil du despote; car Bahram descendait des anciens princes de Rei, l'une des sept familles qui, par leurs éclatantes et utiles prérogatives, se trouvaient au-dessus de la noblesse de Perse. Au siège de Dara, il signala sa valeur sous les yeux de Chosroès; Nushirwan et Hormouz l'élevèrent successivement au commandement des armées, au gouvernement de la Médie et à la surintendance du palais. Une prédiction répandue parmi le peuple l'indiqua comme le libérateur de la Perse; peut-être avait-elle été inspirée par le souvenir de ses victoires passées, et en même temps par son étrange figure. L'épithète de Giubin, par laquelle on le désignait, exprime la qualité de bois sec; il avait la force et la stature d'un géant; et on comparait sa physionomie farouche à celle d'un chat sauvage. Tandis que la nation tremblait, qu'Hormouz déguisait ses terreurs sous le nom de soupçons, et que ses serviteurs cachaient leur peu d'affection sous le masque de la crainte, Bahram seul montrait un courage intrépide et une fidélité apparente; voyant qu'il ne pouvait rassembler que douze mille soldats pour marcher à l'ennemi, il déclara habilement quelques honneurs du triomphe étaient réservés au nombre de douze mille hommes. La descente escarpée et étroite du Pule Rudbar, ou rocher Hyrcanien, est le seul passage qui puisse conduire une armée dans le territoire de Rei et les plaines de la Médie. Une petite troupe d'hommes courageux, placée sur les hauteurs, pouvait, à coups de pierres et de dards, écraser l'immense armée des Turcs. L'empereur et son fils furent percés de traits, et les fuyards furent abandonnés, sans conseils et sans provisions, à la fureur d'un peuple maltraité. L'affection du général persan pour la ville de ses aïeux anima son patriotisme; au moment de la victoire chaque paysan devint soldat, et chaque soldat fut un héros. Leur ardeur fut encore excitée par le magnifique spectacle des lits, des trônes et des tables d'or massif dont brillait le camp ennemi. Un prince d'un caractère moins odieux n'aurait pas pardonné aisément à son bienfaiteur; et la haine secrète d'Hormouz s'augmenta par des délateurs qui lui rapportèrent que Bahram avait gardé la partie la plus précieuse du butin fait sur les Turcs : mais l'approche d'une armée romaine du côté de l'Araxe força cet implacable tyran à un sourire d'approbation; et Bahram obtint, pour récompense de ses travaux, la permission d'aller combattre un nouvel ennemi que son habileté et sa discipline rendaient plus formidable qu'une horde de Scythes. Enorgueilli par la victoire, il envoya un héraut dans le camp des Romains; il les laissa les maîtres de fixer le jour de la bataille, et leur demanda s'ils voulaient eux-mêmes passer la rivière ou laisser un libre passage aux troupes du grand roi. Le général de l'empereur Maurice se décida pour le parti le plus sûr; et cette circonstance locale, qui aurait augmenté l'éclat de la victoire des Perses, rendit leur défaite plus meurtrière et leur fuite plus difficile. La perte de ses sujets et le danger de son royaume furent contrebalancés dans l'esprit d'Hormouz par la honte de son ennemi personnel. Dès que Bahram eut réuni ses forces dispersées, un messager du prince lui apporta en présent une quenouille, un rouet et un vêtement de femme. Selon la volonté de son souverain, il se montra aux soldats revêtu de cet indigne habit : irrités d'un outrage qui rejaillissait sur eux, ils poussèrent de toutes parts des cris de révolte, et Bahram reçut le serment qu'ils prononcèrent, de lui demeurer fidèles et de le venger.

(Sa rébellion) Un second messager qui avait ordre d'enchaîner le rebelle, fut foulé aux pieds d'un éléphant; et l'on fit de toutes parts circuler des manifestes exhortant les Perses à défendre leur liberté, contre un tyran odieux et méprisable. La défection fut rapide et universelle : le petit nombre des sujets demeurés fidèles à Hormouz et à l'esclavage tombèrent victimes de la fureur publique; les soldats se réunirent sous le drapeau de Bahram, et les provinces saluèrent une seconde fois le libérateur de leur pays.

590

Déposition d'Hormouz

Comme les passages étaient bien gardés, Hormouz ne pouvait connaître le nombre de ses ennemis que par les remords de sa conscience, et par le calcul journalier des défections de ceux de ses courtisans que l'heure de sa détresse avertissait de venger les injures ou d'oublier les bienfaits qu'ils avaient reçus. Il voulut orgueilleusement déployer les signes de la royauté; mais la ville et le palais de Modain ne reconnaissaient déjà plus le tyran. Bindoès, prince de la maison de Sassan, avait été une des victimes de sa cruauté; il l'avait fait jeter dans un cachot : délivré par le zèle et le courage d'un de ses frères, Bindoès se présenta devant le monarque, à la tête des gardes qu'on avait choisis pour assurer sa détention, peut-être pour lui donner la mort. Effrayé par l'arrivée et les reproches du captif, Hormouz chercha vainement autour de lui des conseils ou des secours; il découvrit qu'il n'avait de force que l'obéissance de ses sujets; et il céda au seul bras de Bindoès, qui le traîna du trône dans le même cachot où peu de temps auparavant il se trouvait lui-même. Chosroès, l'aîné des fils d'Hormouz, se sauva de la ville, au commencement de l'émeute. Les instances pressantes et amicales de Bindoès, qui lui promit de l'établir sur le trône et qui comptait régner sous le nom d'un jeune prince sans expérience, le déterminèrent à revenir. De plus, convaincu avec justice que ses complices ne pouvaient ni pardonner ni espérer leur pardon, et qu'il pouvait s'en fier à la haine des Perses de leur décision contre un tyran, Bindoès soumit Hormouz à un jugement public dont on ne trouve que ce seul exemple, dans les annales de l'Orient. Hormouz, qui suppliait qu'on lui permît de se justifier, fut amené comme un criminel dans l'assemblée des nobles et des satrapes. On l'écouta avec toute l'attention convenable tant qu'il s'étendit sur les bons effets de l'ordre et de l'obéissance, le danger des innovations, et le tableau des inévitables discordes auxquelles doivent finir par se livrer ceux qui se sont mutuellement excités à fouler aux pieds leur légitime souverain : implorant ensuite, d'un ton pathétique, l'humanité de ses juges, il les força à cette compassion qu'on ne refuse guère à un roi détrôné. En considérant l'humble posture, l'air défait de leur prisonnier, ses larmes, ses chaînes et les ignominieuses cicatrices des coups de fouet qu'il avait reçus, il leur était impossible d'oublier que peu de jours auparavant ils adoraient la divine splendeur de son diadème et de sa pourpre; mais lorsqu'il essaya de faire l'apologie de sa conduite, et de relever les victoires de son règne, un murmure d'indignation s'éleva dans l'assemblée; les nobles Persans l'entendirent avec le sourire du mépris définir les devoirs des rois, et ne purent retenir leur indignation lorsqu'il osa outrager la mémoire de Chosroès. Ayant proposé indiscrètement d'abdiquer la couronne en faveur du second de ses fils, il souscrivit à sa propre condamnation, et sacrifia ce prince innocent qu'il désignait comme l'objet de ses affections. On exposa en public les corps déchirés de cet enfant et de la mère qui lui avait donné le jour. On creva les yeux à Hormouz avec un fer ardent, et ce châtiment fut suivi du couronnement de son fils aîné.

590

Avènement de Chosroès

Chosroês, parvenu sur le trône sans crime, s'efforça d'adoucir les malheurs de son père : il tira Hormouz du cachot où on le retenait, et lui donna un appartement dans le palais : il fournit libéralement à ses plaisirs, et souffrit avec patience les saillies furieuses de son ressentiment et de son désespoir. Il pouvait mépriser la colère d'un tyran aveugle et détesté : mais la tiare ne pouvait être affermie sur sa tête qu'il n'eût renversé la puissance ou gagné l'amitié de l'illustre Bahram, qui refusait avec indignation de reconnaître la justice d'une révolution sur laquelle on n'avait consulté ni lui ni ses soldats; les véritables représentants de la Perse. On lui offrit une amnistie générale et la seconde place du royaume; il répondit par une lettre, où il se qualifiait d'ami des dieux, de vainqueur des hommes, d'ennemi des tyrans, de satrape des satrapes, de général des armées de la Perse, et de prince doué de onze vertus. Il ordonnait à Chosroês d'éviter l'exemple et le sort de son père, de remettre en prison les traîtres dont on avait brisé les chaînes, de déposer dans un lieu saint le diadème qu'il avait usurpé, et d'accepter de son gracieux bienfaiteur le pardon de ses fautes et le gouvernement d'une province. Cette correspondance ne peut être regardée que comme une preuve de l'orgueil de Bahram et surtout de l'humilité du roi; mais l'un sentait sa force et l'autre connaissait si bien sa faiblesse, que le ton modeste de sa réplique n'anéantit pas l'espoir d'un traité et d'une réconciliation. Chosroês entra en campagne, à la tête des esclaves du palais et de la population de sa capitale. Ils virent avec terreur les bannièsre d'une armée, de vétérans; ils furent environnés et surpris par les évolutions de Bahram, et les satrapes qui avaient déposé Hormouz furent punis de leur révolte, ou expirent leur trahison par un second acte d'infidélité plus criminel que le premier. Chosroès parvint à sauver sa vie et sa liberté; mais il se trouvait réduit à chercher des secours ou un asile dans une terre étrangère; et l'implacable Bindoès, pour lui assurer un titre incontestable, retourna en hâte au palais, et avec la corde d'un arc termina la misérable existence du fils de Nushirwan.

590

Mort d'Hormouz

Tandis que Chosroès faisait les préparatifs de sa retraite, il délibéra, avec le peu d'amis qui lui restaient, s'il demeurerait caché et épiant l'occasion dans les vallées du mont Caucase s'il se réfugierait dans le camp des Turcs, ou s'il solliciterait la protection de l'empereur de Constantinople. La longue rivalité des successeurs d'Artaxerxés et de Constantin augmentait sa répugnance à paraître en suppliant dans une cour ennemie; mais, calculant les forces des Romains, il jugea prudemment que le voisinage de la Syrie rendrait son évasion plus facile et leurs secours plus efficaces. Suivi seulement de ses concubines et de trente gardes, il partit en secret de la capitale, suivit les bords de l'Euphrate, traversa le désert, et s'arrêta à dix milles de Circésium. Le préfet romain fut instruit de son approche à la troisième veille de la nuit; et dès la pointe du jour, il introduisit dans la forteresse cet illustre fugitif. De là le roi de Perse fut conduit à Hiéropolis, séjour plus honorable, et à la réception des lettres et des ambassadeurs du petit-fils de Nushirwan, Maurice dissimula son orgueil et déploya sa bienveillance. Chosroès lui rappelait humblement les vicissitudes de la fortune et les intérêts communs des princes; il exagérait l'ingratitude de Bahram, qu'il peignait, comme l'agent du mauvais principe, et représentait à l'empereur d'une manière spécieuse qu'il était avantageux aux Romains eux-mêmes de soutenir deux monarchies qui tenaient le monde en équilibre, et deux astres dont l'heureuse influence vivifiait et embellissait la terre. Les inquiétudes de Chosroès ne tardèrent pas à se dissiper : l'empereur lui répondit qu'il embrassait la cause de la justice et de la royauté, mais il se refusa sagement aux dépenses et aux délais qu'aurait entraînés un voyage du prince fugitif à Constantinople. Chosroès reçut de son bienfaiteur un riche diadème, et, un inestimable présent en or et en pierreries. Maurice assembla une puissante armée sur les frontières de la Syrie; il en donna le commandement au brave et fidèle Narsès; ce général eut ordre de passer le Tigre, et de ne pas remettre son épée dans le fourreau qu'il n'eût rétabli Chosroês sur le trône de ses aïeux.

(Son retour en Perse) Cette entreprise si éclatante était moins difficile qu'elle ne le paraissait. La Perse se repentait déjà de la fatale imprudente avec laquelle elle avait livré l'héritier de la maison de Sassan à l'ambition d'un sujet rebelle; et le refus des mages de consacrer l'usurpateur, avait déterminé Bahram à s'emparer du sceptre en dépit des lois et des préjugés de sa nation. Le palais fut bientôt troublé par des conspirations, la capitale par des émeutes, les provinces par des soulèvements : la cruelle exécution des coupables ou de ceux qu'on soupçonnait, loin d'affaiblir le mécontentement public, ne servit qu'à l'irriter. Dès que le petit-fils de Nushirwan eut arboré au-delà du Tigre ses bannières et celles des Romains, la noblesse et le peuple coururent en foule grossir chaque jour son armée; et, à mesure qu'il avançait, il recevait avec joie de toutes parts, les clefs de ses villes et les têtes de ses ennemis. Aussitôt que Modain fut délivré de la présence de l'usurpateur, les habitants obéirent aux premières sommations de Mébodes, arrivé seulement à la tête de deux mille hommes de cavalerie, et Chosroês accepta les ornements précieux et sacrés du palais comme un gage de leur bonne foi, et un présage de ses prompts succès. Après la jonction des troupes impériales, que Bahram s'efforça vainement d'empêcher, la querelle se décida en deux batailles, l'une sur les bords du Zab, et l'autre sur les frontières de la Médie.

(Victoire décisive) Les Romains, réunis aux fidèles sujets de la Perse, formaient une armée de soixante mille hommes, et l'usurpateur n'en avait pas quarante mille : les deux généraux signalèrent leur valeur et leur habileté; mais la supériorité du nombre et de la discipline détermina enfin la victoire.

(Mort de Bahram) Bahram se réfugia avec le reste de ses troupes vers les provinces orientales de l'Oxus : la haine de la Perse le réconcilia avec les Turcs; mais ses jours furent abrégés par le poison, peut-être par le plus incurable de tous, l'aiguillon du remords, et le désespoir et l'amer souvenir de la gloire perdue. Au reste, les Persans modernes célèbrent encore les exploits de Bahram, et d'excellentes lois ont prolongé la durée de son règne si court et si orageux.

591-603

Rétablissement de Chosroès sur le trône

Des fêtes et des exécutions signalèrent le rétablissement de Chosroês; et les gémissements des criminels qu'on multipliait ou qu'on faisait expirer dans les tortures troublèrent souvent la musique du banquet royal. Un pardon général aurait calmé et consolé un pays ébranlé par les dernières révolutions; mais avant de condamner les dispositions sanguinaires de Chosroès, il faudrait savoir si les Persans n'étaient pas accoutumés à l'alternative de craindre la sévérité ou de mépriser la faiblesse de leur souverain. La justice et la vengeance du conquérant punirent également la révolte de Bahram et la conspiration des satrapes; les services de Bindoès lui-même ne purent faire oublier qu'il avait trempé ses mains dans le sang du dernier rois, et le fils d'Hormouz voulut montrer son innocence et affermir le respect dû à la personne sacrée des monarques. Durant la vigueur de la puissance romaine, les armes et l'autorité des premiers Césars avaient établi plusieurs princes sur le trône de la Perse. Mais les Persans étaient bientôt révoltés des vices ou des vertus adoptés par leurs maîtres dans une terre étrangère, et l'instabilité de leur pouvoir donnât lieu à cette remarque vulgaire, que la légèreté capricieuse des esclaves de l'Orient sollicitait et rejetait avec la même ardeur les princes désignés par le choix de Rome. Mais la gloire de Maurice reçut un grand éclat du règne heureux et long de son fils et de son allié. Une troupe de mille Romains, qui continua à garder la personne de Chosroês, annonçait la confiance de ce prince dans la fidélité des étrangers : l'accroissement de ses forces lui permit d'éloigner ce secours désagréable au peuple; mais il montra toujours la même reconnaissance et le même respect pour son père adoptif, et jusqu'à la mort de Maurice, les deux empires remplirent fidèlement les devoirs de la paix et de l'alliance. Cependant des cessions importantes avaient payé la mercenaire amitié de l'empereur : le roi de Perse lui rendit les forteresses de Martyropolis et de Dara, et les Persarméniens devinrent avec joie sujets de l'empire, qui se prolongea vers l'Orient, au-delà des anciennes bornes, jusqu'aux rives de l'Araxe et aux environs de la mer Caspienne. Les âmes pieuses espéraient que l'Eglise, ainsi que l'Etat, gagnerait à cette révolution; mais si Chosroès avait écouté de bonne foi les évêques chrétiens; le zèle et l'éloquence des mages effacèrent cette impression : s'il n'eut jamais qu'une indifférence philosophique, il adapta sa croyance, ou plutôt sa profession de foi, aux circonstances où il se trouvait, et le fugitif devenu souverain ne s'exprima plus de la même manière. La conversion imaginaire du roi de Perse se réduisit à une dévotion locale et superstitieuse pour Sergius, l'un des saints d'Antioche, qui, dit-on, exauçait ses prières et lui apparaissait en songe. Ses offrandes en or et en argent enrichirent la chasse du saint; il attribua à ce protecteur invisible le succès de ses armes et la grossesse de Sira, chrétienne fervente, et celle de ses femmes qu'il aimait le plus. La beauté de Sira ou Schirin, son esprit, ses talents pour la musique, sont célèbres dans l'histoire on plutôt dans les romans de l'Orient; son nom, dans la langue persane, signifie la douceur et la grâce, et l'épithète de Parviz fait allusion aux charmes du roi son amant. Au reste, Sira ne partagea pas la passion qu'elle inspirait : le bonheur de Chosroès fut empoisonné par ses craintes jalouses, et par l'idée que, tandis qu'il possédait la personne de Sira, un amant d'un rang moins élevé possédait toutes ses affections.

570-600

Puissance du chagran des Avares

Tandis que la majesté du nom romain se relevait en Orient, l'aspect de l'Europe offrait bien moins de bonheur et de gloire. Le départ des Lombards et la ruine des Gépides avaient détruit sur le Danube la balance du pouvoir, et les Avares s'étaient formé un empire permanent depuis le pied des Alpes jusqu'aux rives de l'Euxin. Le règne de Baian est l'époque la plus brillante de leur monarchie. Leur chagan, qui occupait le rustique palais d'Attila, semble avoir imité le caractère et la politique de ce prince. Mais comme on revit les mêmes scènes sur un théâtre moins étendu, une description minutieuse de la copie n'aurait pas la grandeur et la nouveauté de l'original. La fierté de Justin II, de Tibère et de Maurice, fut humiliée par un Barbare plus prompt à commencer les ravages de la guerre qu'exposé à les souffrir; et toutes les fois que les armes, de la Perse, menaçaient l'Asie, l'Europe était accablée par les dangereuses incursions ou la dispendieuse amitié des Avares. Lorsque les envoyés de Rome approchaient du chagan, on leur ordonnait d'attendre à la porte de sa tente; et ce n'était quelquefois qu'au bout de dix ou douze jours qu'on leur permettait d'entrer. Si le ton ou le sujet de leur discours blessait l'oreille du chagan, alors, dans un accès de fureur réelle ou simulée, il insultait les ambassadeurs et leur maître; il faisait piller leurs bagages, et ils ne pouvaient même racheter leur vie que par la promesse qu'ils faisaient d'apporter de plus riches présents et de s'exprimer d'un ton plus respectueux. En même temps ses ambassadeurs, toujours respectés, abusaient jusqu'à la licence de la liberté illimitée dont on les laissait jouir au milieu de Constantinople. Leurs importunes clameurs ne cessaient de demander un accroissement de tributs ou des restitutions de captifs et de déserteurs; et la majesté de l'empire était presque également avilie par une basse condescendance ou par les fausses et timides excuses au moyen desquelles on éludait leurs insolentes demandes. Le chagan n'avait jamais vu d'éléphant, et les récits singuliers, peut-être fabuleux, qu'on lui faisait sur cet étonnant animal, avaient excité sa curiosité. D'après ses ordres on équipa richement un des plus gros éléphants des écuries impériales, et une suite nombreuse le conduisit au village situé au milieu des plaines de la Hongrie, qu'habitait le chef des Barbares. Celui-ci vit l'énorme quadrupède avec étonnement, avec dégoût, peut-être avec frayeur; et il sourit de la frivole industrie des Romains, qui allaient aux extrémités de la terre et de l'Océan chercher ces inutiles raretés. Il voulut se coucher dans un lit d'or aux dépens de l'empereur. Sur-le-champ l'or de Constantinople et l'habileté de ses artistes furent employés à satisfaire sa fantaisie; et, lorsque le lit fut achevé, il rejeta avec dédain un présent si indigne de la majesté d'un grand roi. Telles étaient les saillies de l'orgueil du chagan; mais son avarice était plus constante et plus traitable. On lui envoyait exactement une quantité considérable d'étoffes de soie, de meubles et de vaisselle bien travaillés, et les éléments des arts et du luxe s'introduisirent sous les tentes des Scythes : le poivre et la cannelle de l'Inde stimulaient leur appétit : le subside ou tribut annuel fut porté de quatre-vingts à cent vingt mille pièces d'or; et quand il avait été suspendu par des hostilités, le paiement des arrérages, avec un intérêt exorbitant, était toujours la première condition du nouveau traité. Le prince des Avares, prenant le ton d'un Barbare qui ne sait pas tromper, affectait de se plaindre de la mauvaise foi des Grecs; mais il était aussi habile dans l'art de la dissimulation et de la perfidie que les peuples les plus civilisés. Le chagan réclamait, en qualité de successeur des Lombards, la ville importante de Sirmium, l'ancien boulevard des provinces de l'Illyrie. La cavalerie des Avares couvrit les plaines de la Basse-Hongrie, et on construisit dans la forêt Hercynienne de gros bateaux qui devaient descendre le Danube et porter dans la Save les matériaux d'un pont. Mais la nombreuse garnison de Singidunum, qui dominait le confluent des deux rivières, pouvant arrêter le passage et renverser ses projets, il sut, par un serment solennel, ôter à cette garnison toute défiance de ses intentions. Il jura par son épée, symbole du dieu de la guerre, que ce n'était pas comme ennemi de Rome qu'il songeait à élever un pont sur la Save. Si je viole mon serment, continua l'intrépide Baian, que j'expire sous le glaive avec le dernier des individus de ma nation; que le firmament et le feu, la divinité du ciel, tombent sur nos têtes; que les forêts et les montagnes nous ensevelissent sous leurs ruines ! et que la Save, remontant vers sa source, malgré les lois de la nature, nous engloutisse dans ses ondes courroucées ! Après cette imprécation barbare, il demanda tranquillement quel était le serment le plus respectable et le plus sacré chez les chrétiens, celui qu'ils regardaient comme le plus dangereux de violer. L'évêque de Singidunum lui présenta l'Evangile; le chagan le reçut à genoux, et ajouta : Je jure par le Dieu qui a parlé dans ce livre saint, que je n'ai ni fausseté sur les lèvres ni trahison dans le coeur. Et se relevant aussitôt, il courut hâter les travaux du pont, et un envoyé alla annoncer de sa part ce qu'il ne cherchait plus à cacher. Informez l'empereur, dit le perfide Baian, que Sirmium est investi de tous côtés; conseillez à sa sagesse d'en retirer les citoyens avec leurs effets, et de livrer une place qu'il ne peut plus ni secourir ni défendre. Sirmium se défendit plus de trois ans sans espoir d'être secouru : les murailles étaient encore dans leur entier, mais la famine habitait dans leur enceinte. Les habitants, exténués et dépouillés, obtinrent par une capitulation favorable la liberté de se retirer. Singidunum, situé à cinquante milles, eut une destinée plus cruelle; ses édifices furent rasés, et ses habitants condamnés à la servitude et à l'exil. Cependant il ne reste aucun vestige de Sirmium; mais la situation avantageuse de Singidunum y a bientôt attiré une nouvelle colonie d'Esclavons, et le confluent de la Save et du Danube est encore gardé aujourd'hui par les fortifications de Belgrade ou de la Ville-Blanche, que les chéétiens et les Turcs se sont disputée si souvent et avec tant d'opiniâtreté. De Belgrade aux murs de Constantinople la distance est de six cents milles; le fer et la flamme ravagèrent tout ce pays. Les chevaux des Avares se baignaient alternativement dans l'Euxin et dans la mer Adriatique; et le pontife de Rome, alarmé de l'approche d'un ennemi plus farouche, se vit forcé de regarder les Lombards comme les protecteurs de l'Italie. Un captif, désespéré de n'avoir pas été racheté, enseigna aux Avares l'art de fabriquer et d'employer les machines de guerre : ils ne mirent d'abord ni beaucoup d'industrie à les construire, ni beaucoup d'adresse à s'en servir; et la résistance de Dioclétianopolis, de Berée, de Philippopolis et d'Andrinople, épuisa promptement le savoir et la patience des assiégeants. Baian faisait la guerre en Tartare, mais il était susceptible d'humanité et de sentiments élevés : il épargna Anchialus dont les eaux salutaires avaient rétabli la santé de celle de ses femmes qu'il chérissait le plus et les Romains avouent que leur armée, épuisée par la disette, fut épargnée, et nourrie par la générosité de leur ennemi. Il donnait des lois à la Hongrie, à la Pologne et à la Prusse, depuis l'embouchure du Danube jusqu'à celle de l'Odes, et sa politique jalouse divisa ou transplanta les nouveaux sujets qu'il venait de conquérir. Des colonies d'Esclavons peuplèrent les parties orientales de la Germanie, demeurées désertées par l'émigration des Vandales. On découvre les mêmes tribus dans les environs de la mer Adriatique et de la Baltique, et les villes illyriennes de Neyss et de Lissa se retrouvent, avec le nom de Baian lui-même, au centre de la Silésie. S'intéressant peu à la vie de ses vassaux, le chagan les exposait au premier choc dans la disposition de son armée ou de ses provinces, et le glaive de ses ennemis était émoussé avant même d'avoir eu à résister à la valeur naturelle des Avares.

595-602

Guerres de Maurice contre les Avares

L'École d'Athènes

L'alliance avec la Perse rendit les troupes de l'Orient à la défense de l'Europe; et Maurice, qui avait souffert dix années l'insolence du chagan; déclara qu'il marcherait en personne contre les Barbares. Dans un intervalle de deux siècles, aucun des successeurs de Théodose n'avait paru sur le champ de bataille; leurs jours s'écoulaient mollement dans le palais de Constantinople, et les Grecs ne savaient plus que le nom d'empereur désignait, selon son acception primitive, le chef des armées de la république. Les graves flatteries du sénat, la superstition pusillanime du patriarche et les pleurs de l'impératrice Constantine, s'opposèrent à l'ardeur guerrière de Maurice; on le supplia de charger un général moins important des fatigues et des périls d'une campagne de Scythie. Sourd à leurs conseils et à leurs prières, il se porta fièrement en avant jusqu'à sept milles de sa capitale; l'étendard sacré de la croix flottait à la tête de ses troupes; il passa en revue, avec un sentiment d'orgueil, ces nombreux vétérans qui avaient combattu et vaincu au-delà du Tigre. Anchialus fut le terme de ses expéditions; il sollicita vainement une réponse miraculeuse à ses prières nocturnes : son esprit fut troublé par la mort d'un cheval qu'il aimait beaucoup, par la rencontre d'un sanglier, par un orage suivi d'une pluie abondante, enfin par la naissance d'un enfant monstrueux, et il oublia que le meilleur de tous les présages est de s'armer pour son pays. Il revint à Constantinople sous prétexte de recevoir les ambassadeurs de la Perse : des idées de dévotion remplacèrent ses idées de guerre; son retour et le choix de ses lieutenants trompèrent l'espoir de l'empire. L'aveugle prévention de l'amour fraternel peut l'excuser d'avoir donné un commandement à son frère Pierre, qu'on vit fuir également devant les Barbares, devant ses propres soldats et devant les habitants d'une ville romaine. Cette ville, si nous en croyons la ressemblance du nom et celle du caractère des habitants, était la célèbre Azimuntium, qui seule avait repoussé l'impétueux Attila. Le courage que fit paraître alors la brave jeunesse d'Azimuntium se communiqua eux générations suivantes, et l'un des deux Justin avait accordé aux habitants de cette ville l'honorable privilège de réserver leur valeur pour la défense de leur séjour natal. Le frère de Maurice voulut attenter à ce privilège, et mêler une troupe de patriotes avec les mercenaires de son camp : ils se retirèrent dans l'église; et la sainteté du lieu n'en imposa pas au général; le peuple se souleva, il ferma les portes, il parut armé sur les remparts, et la lâcheté de Pierre égala son arrogance et son injustice. Le caractère guerrier de Commentiolus[37] doit être l'objet de la satire ou de la comédie plutôt que de l'histoire, puisqu'il n'avait pas même la qualité si vulgaire du courage personnel. Ses conseils tenus avec appareil, ses étranges évolutions et ses ordres Secrets, avaient toujours pour objet de lui fournir un prétexte de fuite ou de délai. S'il marchait contre l'ennemi, les agréables vallées du ment Remus lui opposaient une barrière insurmontable ; mais dans les retraites, son intrépide curiosité découvrait des sentiers si difficiles et tellement abandonnés, que les plus anciens habitants du pays en avaient presque laissé échapper le souvenir. Les seules gouttes de sang qu'il avait perdues en sa vie lui furent tirées par la lancette du chirurgien, dans une maladie réelle ou simulée ; le repos, la sûreté de l'hiver, ne manquaient jamais de rétablir sa santé, toujours sensiblement altérée par l'approche des Barbares. Le prince capable d'élever et de soutenir cet indigne favori ne doit retirer aucune gloire du mérite accidentel de Priscus, qu'il lui avait donné pour collègue[38]. En cinq batailles, qui semblent avoir été conduites avec habileté Pt avec courage, Priscus fit prisonnier dix-sept mille deux cents Barbares ; il leur tua près de soixante mille hommes, parmi lesquels se trouvaient les quatre fils du chagan ; il surprit un paisible canton des Gépides, qui se croyait en sûreté sous la protection des Avares ; et c'est sur les bords du Danube et de la Theiss qu'il érigea ses derniers trophées. Depuis la mort de Trajan, les armes de l'empire n'avaient pas pénétré si avant dans l'ancienne Dacie : cependant les victoires de Priscus furent passagères et infructueuses ; il fut bientôt rappelé dans la crainte que Baian ne vint, avec son indomptable intrépidité et de nouvelles forces, venger sa défaite sous les murs de Constantinople[39].

529

Héritages et successions

Le droit personnel du premier propriétaire doit finir avec sa vie; mais ce droit se continue, sans aucune apparence de changement dans la personne de ses enfants, qui ont partagé ses travaux et sa fortune. Les législateurs de tous les pays et de tous les siècles ont protégé cette succession : ainsi le père poursuit ses travaux; encouragé par la douce espérance qu'une longue postérité en recueillera les fruits les plus éloignés. Le principe de la succession héréditaire est donc universel; mais l'ordre de ces successions varie d'après les convenances ou le caprice, d'après l'esprit des institutions nationales ou des exemples donnés originairement par la fraude ou la violence. Les lois des Romains semblent s'être moins écartées de l'égalité, de la nature que celles des Juifs, celles des Athéniens et celles de l'Angleterre. A la mort d'un citoyen, tous ses descendants, lorsqu'ils n'avaient pas été affranchis de la puissance paternelle, étaient appelés au Partage de ses biens. On ne connaissait pas l'insolente prérogative de la primogéniture; les deux sexes se trouvaient placés sur le même niveau : chacun des fils et chacune des filles recevaient une égale portion des biens du père; et si la mort avait enlevé un des fils, ses enfants le représentaient et obtenaient sa part. A l'extinction de la ligne directe, le droit de succession passait aux branches collatérales.

(Degrés civils de la parenté) Les jurisconsultes marquent les degrés de parenté, en remontant du dernier possesseur à un chef commun, ou en descendant de ce chef commun au parent qui est le plus près de l'héritage : mon père est au premier degré, mon frère au second, ses enfants au troisième : l'imagination conçoit aisément la suite du tableau, et on l'a détaillé dans les tables généalogiques. On fit dans ce calcul une distinction essentielle aux lois et même à la constitution de Rome; les agnats ou les individus de la ligne des mâles furent appelés, selon leur proximité, à un partage égal, mais une femme ne pouvait transmettre aucune prétention légale, et la loi des Douze-Tables déshéritait comme étrangers et comme aubains les cognats de toutes les classes, sans faire même une exception en faveur des liens si doux de mère et de fils. Chez les Romains, un nom commun et des rites domestiques unissaient une gens ou un lignage. Les cognomen, ou surnoms de Scipion ou de Marcellus, distinguaient les branches ou familles subordonnées de la lignée Cornelia ou Claudia : au début des agnats du même surnom, des parents auxquels on donnait la dénomination plus générale de gentiles les remplaçaient; et la vigilance des lois conservait dans les individus du même nom la ligne perpétuelle des cérémonies religieuses et des propriétés. Un principe de même nature dicta la loi Voconia, qui ôta aux femmes le droit d'hériter. Tant que les vierges furent données ou vendues à leurs époux, l'adoption de la femme étendait les espérances de la fille : mais les matrones indépendantes ayant recouvré ce droit, qui alimentait leur orgueil et leur luxe, elles purent transporter les richesses de leurs pères dans une maison étrangère. L'équité des préteurs tempérait la rigueur des décemvirs; leurs édits remettaient les enfants émancipés et posthumes en possession des droits de la nature; et lorsqu'il n'y avait pas d'agnats, ils préféraient le sang des cognas au nom des gentiles, dont le titre et la qualité tombèrent insensiblement dans l'oubli. L'humanité du sénat établit, par les décrets de Tertullien et d'Orphisius, la succession réciproque des mères et des fils. Les Novelles de Justinien tout en affectant de remettre en vigueur la jurisprudence des Douze-Tables, introduisirent un nouvel ordre de choses plus impartial. Les lignes mâles et femelles furent confondues : les lignes ascendantes, descendantes et collatérales, furent désignées avec soin; et chaque degré succéda, selon la proximité du sang et de l'affection, aux propriétés d'un citoyen de Rome.

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Les testaments

L'ordre de succession est réglé par la nature, ou du moins par la raison générale et permanente du législateur; mais cet ordre est souvent interverti d'une manière arbitraire et partiale par les actes de dernière volonté qui prolongent au-delà du tombeau les droits du testateur. Ce dernier usage, ou plutôt cet abus du droit de propriété, fut rarement toléré dans les premiers temps de la société; les lois de Solon l'introduisirent à Athènes, et les Douze-Tables autorisèrent le testament d'un père de famille. Avant les décemvirs, un citoyen de Rome exposait ses voeux ou ses motifs à l'assemblée des trente curies ou paroisses; et un acte spécial du corps législatif suspendait la loi générale des successions. Les décemvirs autorisèrent chaque citoyen à rendre lui-même la loi qui concernait sa propre succession, en déclarant son testament verbal ou par écrit, devant cinq citoyens qui représentaient les cinq classes du peuple : un sixième témoin était chargé d'attester leur présence; un septième pesait la monnaie de cuivre que payait un acheteur imaginaire, et les biens se trouvaient émancipés par une vente fictive et une décharge immédiate. Cette singulière cérémonie, qui excitait l'étonnement des Grecs, avait encore, lieu sous le règne de Sévère; mais les préteurs avaient déjà approuvé une forme de testament plus simple, dans laquelle ils exigeaient le sceau et la signature de sept témoins irréprochables, et appelés d'une manière expresse pour l'exécution de cet acte important. Un monarque domestique, qui régnait sur la vie et la fortune de ses enfants, pouvait régler leur part selon le degré de leur mérite ou de son affection : il pouvait punir un indigne fils par la perte de sa succession et la honte de se voir préférer un étranger; mais l'exemple de plusieurs pères dénaturés fit connaître la nécessité d'apporter des restrictions à ce droit. Un fils, et même, selon les lois de Justinien, une fille, ne se trouvaient plus déshérités par le silence de leur père; celui ci devait nommer le criminel et désigner l'offense, et l'empereur détermina les seuls cas qui pouvaient justifier une telle infraction aux premiers principes de la nature et de la société. Lorsqu'on ne laissait pas aux enfants leur légitime ou la quatrième partie des biens, ils étaient autorisés à former une action ou une plainte contre ce testament inofficieux, à supposer que la maladie ou la vieillesse avait affaibli l'entendement de leur père, et à appeler respectueusement de sa sentence rigoureuse à la sagesse réfléchie du magistrat.

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Les legs

La jurisprudence romaine admettait une distinction essentielle entre l'héritage et les legs. Les héritiers qui succédaient à tous les biens du testateur, ou seulement à un douzième de ces biens, le représentaient absolument sous le point de vue civil et religieux; ils faisaient valoir ses droits, ils remplissaient ses obligations, et acquittaient les dons de l'amitié et de la libéralité distribués dans son testament sous le nom de legs. Mais comme l'imprudence et la prodigalité d'un mourant pouvaient épuiser la succession et ne laisser à l'héritier que de la peine ou des risques à courir, on accorda à celui-ci la portion falcidienne, qui l'autorisait à prélever le quart net des biens avant de payer les legs. On lui laissait un temps raisonnable pour examiner le rapport des dettes et de la succession, pour décider s'il voulait accepter ou refuser le testament; et lorsqu'il acceptait sous bénéfice d'inventaire, les créanciers n'étaient pas autorisés à réclamer au-delà de la valeur des biens. Un testament pouvait être changé durant la vie du testateur et cassé après sa mort; les personnes qu'il y nommait pouvaient mourir avant lui ou refuser la succession, ou bien être exclues par quelque empêchement légal. D'après ces considérations, on permit de désigner des seconds et troisièmes héritiers, qui se remplaçaient les uns les autres, selon l'ordre du testament, et on suppléa de la même manière à l'incapacité par raison de démence ou par défaut d'âge. Le pouvoir du testateur s'éteignait dès qu'on avait accepté son testament; tout Romain d'un âge mûr et d'une capacité suffisante était absolument maître de sa succession; et ces substitutions si longues et si embrouillées, qui restreignent aujourd'hui le bonheur et la liberté des générations futures, n'obscurcirent jamais la simplicité de leurs lois civiles.

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Codiciles et fidéicommis

Les conquêtes de la république et les formalités de la loi, établirent l'usage des codicilles. Si la mort surprenait un Romain dans une province éloignée, il adressait une lettre à l'héritier que lui désignait la loi, ou qu'il avait nommé par son testament; et celui-ci remplissait avec bonheur ou négligeait impunément cette prière, dont les juges n'eurent pas, avant le siècle d'Auguste, le droit d'ordonner l'exécution. Un codicille n'était assujetti à aucune forme ou aucune langue particulière; mais son authenticité devait être prouvée par la signature de cinq témoins. Les intentions du testateur, louables en elles-mêmes, étaient quelquefois illégales; et l'opposition de la loi naturelle et de la jurisprudence positive donna lieu à l'invention de fideicommissa. Le Romain qui n'avait pas d'enfants, chargeait de l'exécution de ses dernières volontés un Grec ou un naturel de l'Afrique; mais il fallait être son concitoyen pour agir en qualité de son héritier. La loi Voconia, qui ôta aux femmes le droit de succéder, leur permit seulement de recevoir, à titre de legs ou d'héritage, la somme de cent mille sesterces, et une fille unique était presque regardée comme une étrangère dans la maison de son père. Le zèle de l'amitié et l'affection paternelle osèrent hasarder un artifice : le testateur nommait un citoyen avec la prière ou l'injonction de rendre l'héritage à la personne à laquelle-il était véritablement destiné. La conduite des fidéicommissaires, dans cette position critique, n'était pas toujours la même; ils avaient juré d'observer les lois de leur pays, mais l'honneur leur ordonnait de violer ce serment; et lorsque, sous le masque du patriotisme, ils préféraient leur intérêt, ils perdaient l'estime de tous les gens vertueux. La déclaration d'Auguste mit fin à leur embarras; il autorisa les testaments et les codicilles de confiance, et détruisit doucement les formes et les entraves des lois de la république : mais le nouvel usage des fidéicommis ayant donné lieu à quelques abus, les décrets de Trébellien et de Pégase permirent au fidéicommissaire de garder une quatrième partie des biens, ou de transférer sur la tête d'un véritable héritier toutes les dettes et tous les procès de la succession. L'interprétation des testaments était stricte et littérale; mais la langue des fidéicommis et des codicilles fut affranchie de l'exactitude minutieuse et technique des gens de loi.

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