Se connecter      Inscription        
 
  Constantin III; Héraclonas, Constant II, Constantin IV, Justinien II, Léonce, Tibère III, Philippicos (Philippicus), Anastase II, et Théodose III

11 février 641-25 mai 641 (Constantin III)

25 mai 641-septembre 641 (Héraclonas)

septembre 641-15 septembre 668 (Constant II)

septembre 685-695 (Justinien II)

695-698 (Léonce)

698-21 août 705 (Tibère III)

21 août 705-11 décembre 711 (Justinien II)

11 décembre 711-3 juin 713 (Philippicus)

3 juin 713-août 715 (Anastase II)

mai 715-25 mars 717 (Théodose III)

Constantin III Héracléonas Constant II Constantin IV, surnommé Pogonat Justinien II et Léonce Justinien II et Léonce Tibère III et l'exil de Justinien II Rétablissement de Justinien II Philippicus 
Anastase II Théodose III



Sources historiques : Edward Gibbon




Février 641

Constantin III

Constantin III
Constantin III

Lorsque Martina se montra pour la première fois sur le trône, avec le titre et les attributs de la royauté, elle rencontra une opposition ferme, quoique respectueuse, et des préjugés superstitieux ranimèrent les dernières étincelles de la liberté. Nous respectons la mère de nos princes, s'écria un citoyen; mais ces princes sont les seuls à qui nous devions de l'obéissance, et Constantin, l'aîné de nos deux empereurs, est en âge de soutenir le poids de la couronne: La nature a exclu votre sexe des travaux du gouvernement. Si les Barbares approchaient de la ville royale, soit en ennemis, soit avec de pacifiques intentions, pourriez-vous les combattre ? Sauriez-vous leur répondre ? Les Persans, esclaves eux-mêmes, ne pourraient supporter le gouvernement d'une femme. Que le ciel préserve à jamais la république romaine d'un événement qui déshonorerait la nation ! Martina descendit du trône avec indignation, et se réfugia dans la partie du palais habitée par les femmes. Le règne de Constantin III ne fut que de cent trois jours, il mourut à l'âge de trente ans : sa vie entière avait été une longue maladie; on attribua cependant sa mort prématurée à sa belle-mère, et on crut qu'elle avait employé le poison. Elle recueillit en effet les fruits de cette mort, et s'empara du gouvernement au nom d'Héracléonas.

26 mai 641

Héracléonas

Mais tout le monde abhorrait l'incestueuse veuve d'Héraclius; elle excitait les soupçons du peuple et les deux orphelins qu'avait laissés Constantin devinrent les objets de la sollicitude publique. En vain le fils de Martina, âgé seulement de quinze ans, instruit par sa mère, déclara qu'il servirait de tuteur à ses neveux, dont l'un avait été tenu par lui sur les fonts de baptême; en vain il jura sur la vraie croix de les défendre contre tous leurs ennemis. Peu de moments avant sa mort, le dernier empereur avait fait partir un serviteur fidèle pour armer les troupes et les provinces de l'Orient en faveur des orphelins qu'il laissait en des mains si suspectes : l'éloquence et la libéralité de Valentin lui avaient assuré un plein succès; de son camp de Chalcédoine, il osa demander qu'on punît les assassins, et qu'on rétablît sur le trône l'héritier légitime. La licence des soldats qui saccageaient les vignes et buvaient le vin des domaines d'Asie appartenant aux habitants de Constantinople, excita ceux-ci contre les auteurs de leurs maux, et on entendit retentir l'église de Sainte-Sophie, non pas d'hymnes et de prières, mais des clameurs et des imprécations d'une multitude furieuse. Héracléonas, appelé par des cris impérieux, se montra en chaire avec l'aîné des deux orphelins : Constant seul fut proclamé empereur des Romains, et on plaça sur sa tête, avec la bénédiction solennelle du patriarche, une couronne d'or qu'on avait prise sur le tombeau d'Héraclius; mais, dans le tumulte de la joie et de l'indignation, l'église fut pillée, et Pyrrhus, sectateur de l'hérésie des monothélites, et créature de l'impératrice, pour se soustraire à la violence des catholiques, prit fort sagement le parti de s'enfuir après avoir laissé une protestation sur l'autel. Le sénat, momentanément revêtu de quelque force par l'assentiment des soldats et du peuple, avait à remplir des fonctions plus sérieuses et plus sanglantes. Animé de l'esprit de la liberté romaine, il renouvela l'antique et imposant spectacle d'un tyran jugé par son peuple ! Martina et son fils furent déposés, et condamnés comme les auteurs de la mort de Constantin; mais la sévère justice des pères conscrits fut souillée par la cruauté qui confondit l'innocent avec le coupable.

septembre 641

Châtiment de Martina et d'Héracléonas

Martina et Héracléonas furent condamnés à avoir l'une la langue l'autre le nez coupés, et, après cette cruelle exécution, l'un et l'autre passèrent le reste de leurs jours dans l'exil et dans l'oubli; et ceux des Grecs qui se trouvaient capables de quelque réflexion durent, jusqu'à un certain point, se consoler de leur servitude, en observant où peut aller l'abus du pouvoir remis pour un moment entre les mains de l'aristocratie.

septembre 641

Constant II

Constant II
Constant II et Constantin IV

Quand on lit le discours que Constant II prononça devant le sénat de Byzance (septembre 641), à l'âge de douze ans, on se croit reporté à cinq siècles en arrière, dans le temps des Antonins. Après l'avoir remercié du juste châtiment infligé aux assassins, qui venaient d'enlever à la nation les heureuses espérances que donnait le règne de son père, le jeune prince ajouta : La providence divine et votre équitable décret ont précipité du trône Martina et son incestueuse progéniture. Votre majesté et votre sagesse ont empêché l'empire romain de dégénérer en une tyrannie qui ne connaît plus de lois; mes exhortations et mes prières vous demandent de consacrer au bien public vos conseils et votre prudence. Ces paroles respectueuses, jointes à de grandes largesses, satisfirent les sénateurs; mais les serviles Grecs étaient indignes d'une liberté dont ils faisaient peu de cas, et les préjugés du temps, l'habitude du despotisme, effacèrent bientôt dans l'esprit du nouvel empereur une leçon dont on ne l'avait occupé que quelques instants. Il n'en conserva qu'une crainte inquiète de voir quelque jour le sénat ou le peuple entreprendre sur le droit de primogéniture, et placer son frère Théodose sur le trône, en le revêtant d'un pouvoir égal au sien. Le petit-fils d'Héraclius, promu aux ordres sacrés, devint ainsi inhabile à la pourpre. Mais cette cérémonie, qui semblait profaner les sacrements de l'Eglise, ne suffit pas pour apaiser les soupçons du tyran, et la mort du diacre Théodose put seule expier le crime de son extraction royale. Sa mort fut vengée par les imprécations du peuple; et le meurtrier, alors dans toute la plénitude de sa puissance, fut forcé de se condamner de lui-même à un exil perpétuel. Constant s'embarqua pour la Grèce, et, comme s'il avait voulu rendre à sa patrie les sentiments d'horreur qu'il méritait d'elle, on dit que de sa galère impériale il cracha sur les murs de Constantinople. Après avoir passé l'hiver à Athènes, il se rendit à Tarente en Italie; il alla voir Rome, et termina à Syracuse, où il fixa sa résidence, ce honteux voyage marqué dans tout son cours par des rapines sacrilèges. Mais s'il pouvait échapper aux regards de son peuple, il ne pouvait se fuir lui-même : les remords de sa conscience créèrent un fantôme qui le poursuivit par terre et par mer, la nuit et le jour; sans cesse il croyait apercevoir devant lui la figure de Théodose qui, lui présentant une coupe remplie de sang, et l'approchant de ses lèvres, lui disait ou semblait lui dire : Bois, mon frère, bois; allusion à la circonstance qui aggravait son crime, pour avoir reçu des mains du diacre la coupe mystérieuse du sang de Jésus-Christ. Odieux à lui-même et odieux au genre humain, il mourut dans la capitale de la Sicile par une trahison domestique, et peut-être par une conspiration des évêques. Un domestique qui le servait au bain, après lui avoir versé de l'eau chaude sur la tête, le frappa avec violence du vase qu'il tenait : le prince tomba étourdi du coup, et suffoqué par la chaleur de l'eau; sa suite, étonnée de ne pas le voir paraître, s'approcha de lui et reconnut avec indifférence qu'il était mort. Les troupes de la Sicile revêtirent de la pourpre un jeune homme obscur; dont l'inimitable beauté échappait, comme il est facile de le concevoir, à l'habileté des peintres et des sculpteurs de son temps.

septembre 668

Constantin IV, surnommé Pogonat

Constant avait laissé trois fils dans le palais de Byzance : l'aîné avait été revêtu de la pourpre dès son enfance. Lorsqu'il leur ordonna de venir le trouver en Sicile, les Grecs, voulant garder ces otages précieux, répondirent que c'étaient les enfants de l'Etat, et qu'on ne les laisserait pas partir. La nouvelle de sa mort arriva avec une rapidité extraordinaire de Syracuse à Constantinople, et Constantin, l'aîné de ses fils, hérita de son trône sans hériter de la haine publique. Ses sujets concoururent avec zèle et avec ardeur au châtiment de la province qui avait usurpé les droits du sénat et du peuple; le jeune empereur sortit de l'Hellespont à la tête d'une escadre nombreuse, et réunit sous ses drapeaux, dans le havre de Syracuse, les légions de Rome et celles de Carthage. La défaite, de l'empereur proclamé par les Siciliens était facile, et sa mort était juste; sa belle tête fut exposée dans l'hippodrome; mais je ne puis applaudir à la clémence d'un prince qui, dans la foule de ses victimes, comprit le fils d'un patricien, coupable seulement d'avoir déploré avec amertume l'exécution d'un père vertueux. Ce jeune homme, qu'on appelait Germanus, subit une mutilation déshonorante : il survécut à cette cruelle opération, et son élévation subséquente au rang de patriarche, et de saint a conservé le souvenir de l'indécente cruauté de l'empereur. Constantin, après de si sanglants sacrifices offerts aux mânes de son père, revint dans sa capitale; et sa barbe ayant paru durant son voyage de Sicile; cette circonstance fut annoncée à l'univers par le surnom familier de Pogonat. La discorde fraternelle souilla son règne ainsi que celui de son prédécesseur. Il avait accordé le titre d'Auguste à Héraclius et à Tibère, ses deux frères; mais ce n'était pour eux qu'un vain titre, car ils continuaient à languir dans la solitude du palais, sans exercer aucun pouvoir et sans être chargés d'aucune fonction. A leurs secrètes instigations, les troupes du thême ou province d'Anatolie s'approchèrent de Constantinople du côté de l'Asie : elles demandèrent en faveur des deux frères de Constantin le partage ou l'exercice de la souveraineté, et soutinrent cette demande séditieuse d'un argument théologique. Les soldats s'écriaient qu'ils étaient chrétiens et catholiques et sincères adorateurs à la sainte et indivisible Trinité; que puisqu'il y avait trois personnes égales dans le ciel, il était raisonnable qu'il y eût trois personnes égales sur la terre. L'empereur invita ces habiles docteurs à une conférence amicale, dans laquelle ils pourraient proposer leurs raisons au sénat : ils s'y rendirent, et bientôt la vue de leurs corps, suspendus à un gibet dans le faubourg de Galata, réconcilia leurs camarades avec l'unité, du règne de Constantin. Il pardonna à ses frères; on continua à les nommer dans les acclamations publiques : mais s'étant rendus de nouveau coupables, ou ayant été de nouveau soupçonnés, ils perdirent le titre d'Auguste, et on leur coupa le nez en présence des évêques catholiques qui formaient à Constantinople le sixième concile général. A la fin de sa vie, Pogonat se montra soigneux d'établir le droit de primogéniture. Les cheveux de ses deux fils, Justinien et Héraclius, furent offerts sur la châsse de saint Pierre comme un symbole de leur adoption spirituelle par le pape; mais l'aîné fut seul élevé au rang d'Auguste, et obtint seul l'assurance de la couronne.

668-675

Premier siège de Constantinople

Lorsque les Arabes sortirent de leur désert pour la première fois, ils durent s’étonner de la facilité et de la rapidité de leurs succès; mais lorsque dans leur carrière triomphante ils arrivèrent aux bords de L’Indus et au sommet des Pyrénées, lorsque après une foule d’épreuves ils eurent reconnu toute la force de leurs cimeterres et toute l’énergie de leur foi; ils durent s’étonner également de trouver quelque nation capable de résister à leurs invincibles armes, et quelques limites capables de borner l’empire des successeurs du prophète. Les déserts des Scythes et des Sarmates étaient gardés par leur étendue, par leur pauvreté et le courage des pasteurs du Nord; la Chine était très éloigné et inaccessible; mais les musulmans avaient asservi la plus grande partie de la zone tempérée; les Grecs se trouvaient épuisés par les calamités de la guerre, par la perte de leurs plus belles provinces, et la chute précipitée de la monarchie des Goths pouvait faire trembler les Barbares de l’Europe.

Quarante-six ans après la fuite de Mahomet, ses disciples parurent en armes sous les murs de Constantinople; ils étaient animés par le mot véritable ou supposé du prophète, que la première armée qui assiégerait la ville des Césars obtiendrait le pardon de ses péchés : les Arabes voyaient d’ailleurs la gloire de cette longue suite de triomphes des premiers Romains justement transférée aux vainqueurs de la nouvelle Rome, et la richesse des nations déposée dans cette ville si favorablement située pour être à la fois le centre du commerce et le siège du gouvernement. Le calife Moawiyah, après avoir étouffé ses rivaux et affermi son trône, voulut expier, par le succès et la gloire de cette sainte expédition, le sang des citoyens versé dans les guerres civiles. Ses préparatifs sur mer et sur terre égalèrent l’importance de l’objet : le commandement fut confié à Sophian, vieux guerrier; mais les troupes furent animées par la présence et l’exemple de Yezid, fils du commandeur des fidèles. Les Grecs avaient peu de chose à espérer, et leurs ennemis peu de chose à craindre du courage et de la vigilance de l’empereur, qui déshonorait le nom de Constantin, et n’imitait d’Héraclius, son grand-père, que les années qui avaient terni sa gloire. Les forces navales des Sarrasins traversèrent, sans être arrêtées, et sans rencontrer de résistance le canal de l’Hellespont, qu’aujourd’hui même les Turcs regardent comme le boulevard naturel de la capitale. La flotte arabe jeta l’ancre, et les troupes débarquèrent près du palais d’Hebdomon, à sept milles de la place. Durant plusieurs jours elles livrèrent, depuis l’aurore jusqu’à la nuit, des assauts qui se prolongeaient de la porte dorée au promontoire oriental; et le poids et l’effort des colonnes placées sur les derrières, précipitaient en avant les guerriers de la première ligne; mais les assiégeants avaient mal jugé de la force et des ressources de Constantinople. Ses murs solides et élevés étaient défendus par une garnison nombreuse et disciplinée. Le courage romain fut réveillé par l’excès du danger qui menaçait la religion et l’empire : les habitants fugitifs des provinces conduises, qui s’y étaient réfugiés, renouvelèrent avec plus de succès les moyens de défense employés à Damas et à Alexandrie, et les Sarrasins furent épouvantés de l’effet extraordinaire et prodigieux du feu grégeois. Cette opiniâtre résistance les détermina à se tourner vers des entreprises plus aisées : ils pillèrent les côtes d’Europe et d’Asie qui bordent la Propontide; et après avoir tenu la mer depuis le mois d’avril jusqu’à celui de septembre, ils se retirèrent à quatre-vingts milles de la capitale, dans l’île de Cyzique, où ils avaient établi leurs magasins et déposé leur butin. Ils furent si patients dans leur persévérance ou si faibles dans leurs opérations, que les six étés suivants on les vit former le même plan d’attaque terminé par la même retraite; chaque entreprise manquée diminuait leur vigueur et leurs espérances de succès; jusqu’à ce qu’enfin les naufrages et les maladies, le glaive et le feu de l’ennemi, les contraignirent d’abandonner leur inutile projet. Ils eurent à regretter la perte ou à célébrer le martyre de trente mille musulmans qui perdirent la vie au siège de Constantinople, et les pompeuses funérailles d’Abu-Ayub ou Job excitèrent la curiosité des chrétiens eux-mêmes. Ce vénérable Arabe, l’un des derniers compagnons de Mahomet, était au nombre des ansars ou auxiliaires de Médine, qui accueillirent le prophète lors de son évasion de la Mecque. Dans sa jeunesse il s’était trouvé aux combats de Beder et d’Ohud; parvenu à la maturité de l’âge, il avait été l’ami et le camarade d’Ali, et il venait d’épuiser le reste de ses forces loin de sa patrie. Sa mémoire fut toujours respectée; mais on négligea, on ignora même le lieu de sa sépulture durant près de huit siècles, jusqu’à la prise de Constantinople par Mahomet II. Une de ces visions, moyens ordinaires de toutes les religions du monde, apprit aux musulmans qu’Ayub était enterré au pied des murs et au fond du port; on y éleva une mosquée qu’on a choisie avec raison pour le lieu de l’inauguration simple et martiale des sultans turcs.

677

Paix et tribut

L’issue du siège rétablit dans l’Orient et l’Occident la gloire des armes romaines et obscurcit pour un moment celle des Sarrasins. L’envoyé de l’empereur à Damas fut bien reçu dans un conseil général des émirs ou Koreishites; les deux empires signèrent une paix ou une trêve de trente ans, et le commandeur des croyants abaissa sa dignité jusqu’à promettre un tribut annuel de cinquante chevaux de bonne race, de cinquante esclaves et de trois mille pièces d’or. Ce calife était avancé en âge; il voulait jouir de son pouvoir et terminer sa carrière dans la tranquillité et le repos : tandis que son nom faisait trembler les Maures et les Indiens, son palais et la ville de Damas étaient insultés par les Mardaïtes ou Maronites au mont Liban, qui ont été la meilleure barrière de l’empire, jusqu’à l’époque où la politique soupçonneuse des Grecs les désarma et les relégua dans une autre contrée. Après la révolte de l’Arabie et de la Perse, la maison d’Ommiyah ne possédait plus que les royaumes de la Syrie et de l’Egypte : son embarras et sa frayeur la déterminèrent à céder toujours davantage aux pressantes demandes des chrétiens, et l’on convint du tribut d’un esclave, d’un cheval et de mille pièces d’or, pour chacun des trois cent soixante-cinq jours de l’année solaire; mais dès qu’Abdalmalek eut, par ses armes et par sa politique, rétabli l’intégrité de l’empire, il se refusa à une marque de servitude qui blessait sa conscience non moins que sa fierté : il cessa de payer le tribut; et les Grecs affaiblis par la tyrannie extravagante de Justinien II, par la légitime rébellion du peuple et le fréquent renouvellement de ses adversaires et de ses successeurs, ne purent le demander les armes à la main. Jusqu’au règne d’Abdalmalek, les Sarrasins s’étaient contentés de jouir des trésors de la Perse et de ceux de Rome, sous l’empreinte de Chosroès ou de l’empereur, de Constantinople; ce calife fit fabriquer des monnaies d’or et d’argent, et l’inscription de ces monnaies appelées dinars, bien qu’elle put être censurée par quelque sévère casuiste, annonçait l’unité des musulmans. Sous le règne du calife Walid, on cessa d’employer la langue et les caractères grecs dans les comptes du revenu public. Si ce changement a produit l’invention ou établi l’usage des chiffres qu’on appelle communément arabes ou indiens, un règlement de bureau imaginé par les musulmans a donné lieu aux découvertes les plus importantes de l’arithmétique, de l’algèbre et des sciences mathématiques.

septembre 685

Justinien II et Léonce

Justinien II hérita de l'empire après la mort de son père, et le nom d'un législateur triomphant fut déshonoré par les vices d'un jeune homme qui n'imita le réformateur des lois que dans le luxe des bâtiments. Ses passions étaient fortes, mais son jugement faible : il exaltait, avec l'enivrement d'un sot orgueil, le droit de naissance qui lui soumettait des millions d'hommes, tandis que la plus petite communauté ne l'aurait pas choisi pour son magistrat particulier. Ses ministres favoris étaient un eunuque et un moine, c'est-à-dire les deux êtres par leur état les moins susceptibles des affections humaines : à l'un il abandonnait le palais, et à l'autre les finances; le premier châtiait à coups de fouet la mère de l'empereur; le second faisait suspendre les débiteurs insolvables, la tête en bas, sur un feu lent et exhalant une épaisse fumée. Depuis les jours de Commode et de Caracalla, la crainte avait été le mobile ordinaire de la cruauté des souverains de Rome; mais Justinien, doué de quelque vigueur de caractère, se plaisait à voir les tourments de ses sujets, et brava leur vengeance l'espace d'environ dix ans, jusqu'au moment où il eut comblé la mesure de ses crimes et celle de leur patience. Léontius (Léonce), général renommé, avait gémi plus de trois ans dans un cachot avec quelques patriciens des plus nobles familles et du nombre de ceux qui avaient le plus de mérite; le souverain l'en tira tout à coup pour lui donner le gouvernement de la Grèce : cette grâce, accordée à un homme outragé, annonçait le mépris plutôt que la confiance. Ses amis l'accompagnant jusqu'au port où il devait s'embarquer, il leur dit en soupirant qu'on ornait la victime pour le sacrifice, et que la mort le suivrait de près. Ils osèrent lui répondre que la gloire et l'empire seraient peut-être la récompense d'une résolution généreuse; que toutes les classes de l'Etat abhorraient le règne d'un monstre, et que deux cent mille patriotes n'attendaient que la voix d'un chef. Ils choisirent la nuit pour le moment de leur délivrance; et, dans les premiers efforts des conspirateurs, le préfet de la capitale fut égorgé, et on força les prisons : les émissaires de Léontius crièrent dans toutes les rues : Chrétiens, à Sainte-Sophie ! Le texte choisi par le patriarche, Voici le jour du Seigneur, fut l'annonce d'un sermon qui acheva d'enflammer tous les esprits; et, quittant l'église, le peuple indiqua une autre assemblée dans l'hippodrome. Justinien, en faveur duquel on n'avait pas tiré un seul glaive, fut traîné devant ces juges furieux, qui demandèrent qu'on le punît de mort au même instant. Léontius (Léonce), déjà revêtu de la pourpre, vit d'un oeil de compassion le fils de son bienfaiteur, et le rejeton d'un si grand nombre d'empereurs, prosterné devant lui. Il épargna la vie de Justinien; on lui coupa, d'une manière imparfaite, le nez et peut-être la langue : l'heureuse flexibilité de l'idiome grec lui donna sur-le-champ le nom de Rhinotmète; et le tyran, ainsi mutilé, fut relégué à Cherson, bourgade solitaire de la Tartarie-Crimée, qui tirait des blés, des vins et de l'huile des pays voisins, comme des objets de luxe.


Devenez membre de Roma Latina

Inscrivez-vous gratuitement et bénéficiez du synopsis, le résumé du portail, très pratique et utile; l'accès au forum qui vous permettra d'échanger avec des passionnés comme vous de l'histoire latine, des cours de latin et enfin à la boutique du portail !

L'inscription est gratuite : découvrez ainsi l'espace membre du portail; un espace en perpétuelle évolution...

Pub


Rien de plus simple : cliquez sur ce lien : Inscription


695-705

Tibère III et l'exil de Justinien II

Justinien, banni sur la frontière des déserts de la Scythie, nourrissait toujours l'orgueil de sa naissance et l'espoir de remonter sur le trône. Après trois ans d'exil, il apprit avec joie qu'une seconde révolution l'avait vengé, et que Léontius (Léonce) avait été détrôné et mutilé à son tour par le rebelle Apsimar, qui avait pris le nom plus respectable de Tibère. Mais les prétentions de la ligne directe devaient être redoutables à un usurpateur de la classe du peuple; et ses inquiétudes étaient augmentées par les plaintes et les accusations des habitants de Cherson, qui retrouvaient les vices du tyran dans la conduite du prince exilé. Justinien, suivi d'une troupe de gens attachés à sa personne par une même espérance ou un même désespoir, s'éloigna de cette terre inhospitalière, et se réfugia chez les Chozares, qui campaient entre le Tanaïs et le Borysthène. Le khan, ému de compassion, traita avec respect un tel suppliant : il l'établit à Phanagoria, ville jadis opulente, située sur la rive du lac Maeotis, du côté de l'Asie. Justinien, oubliant alors tous les préjugés romains, épousa une soeur du Barbare, qui cependant, d'après son nom de Théodora, semble avoir reçu le baptême; mais l'infidèle khan fut bientôt séduit par l'or de Constantinople, et sans la tendresse de sa femme, qui lui révéla les projets qu'on formait contre lui, Justinien aurait péri sous le glaive des assassins, ou bien eut été livré au pouvoir de ses ennemis. Après avoir étranglé de sa main les deux émissaires du khan, il renvoya Théodora à son frère et s'embarqua sur l'Euxin pour chercher des alliés plus fidèles. Une tempête assaillit le vaisseau qu'il montait, et l'un des hommes de sa suite lui conseilla d'obtenir la miséricorde du ciel, en faisant le voeu d'un pardon général si jamais il remontait sur le trône. Pardonner ! s'écria l'intrépide tyran, plutôt mourir à l'instant même ! Que le Tout-Puissant m'engloutisse dans les vagues de la mer si je consens à épargner la tête d'un seul de mes ennemis ! Il survécut à cette menace impie; il arriva à l'embouchure du Danube, et osa se hasarder dans le village habité par le roi des Bulgares, Terbelis, prince guerrier et païen, dont il obtint des secours en lui promettant sa fille et le partage des trésors de l'empire. Le royaume des Bulgares se prolongeait jusqu'aux frontières de la Thrace, et les deux princes se portèrent sous les murs de Constantinople avec quinze mille cavaliers. Apsimar (Tibère III) fut déconcerté par cette brusque apparition de son rival dont la tête lui avait été promise par le Chozare, et dont il ignorait l'évasion. Dix années d'absence avaient presque effacé le souvenir des crimes de Justinien; sa naissance et ses malheurs excitaient la pitié de la multitude, toujours indisposée contre les princes qui la gouvernent, et les soins actifs de ses partisans l'introduisirent dans la ville et le palais de Constantin.

705-711

Rétablissement de Justinien II

Constant II
Justinien II

Justinien, en récompensant ses alliés, en rappelant sa femme, prouva qu'il n'était pas tout à fait étranger à des sentiments d'honneur et de reconnaissance. Terbelis se retira avec un monceau d'or dont l'étendue fut déterminée par la portée de son fouet; mais jamais voeu ne fut si religieusement accompli que le serment de vengeance prononcé au milieu des drames de l'Euxin. Les deux usurpateurs (car c'est pour le vainqueur que doit être réservé le nom de tyran) furent amenés dans l'hippodrome, l'un de sa prison et l'autre de son palais. Léontius (Léonce) et Apsimar (Tibère III), avant d'être livrés aux bourreaux, furent étendus chargés de chaînes sous le trône de l'empereur, et Justinien, établissant l'un de ses pieds sur le cou de chacun d'eux, regarda plus d'une heure la course des chars, tandis que le peuple inconstant répétait ces paroles du Psalmiste : Tu marcheras sur l'aspic et sur le basilic, et tu fouleras aux pieds le lion et le dragon. La défection universelle qu'il avait jadis éprouvée, put le porter à désirer, comme Caligula, que le peuple romain, n'eût eu qu'une tête. Ce désir ne convenait pas à un tyran ingénieux, puisqu'au lieu des tourments variés dont il accablait les victimes de sa colère, un seul coup aurait terminé les plaisirs de sa vengeance et de sa cruauté. Ces plaisirs furent en effet inépuisables : ni vertus privées ni services publics ne purent expier le crime d'une obéissance active ou même passive à un gouvernement établi, et, dans les six années de son nouveau règne, la hache, la corde et la torture, lui parurent les seuls instruments de la royauté. Mais ce fut surtout contre les habitants de Cherson, qui avaient insulté à son exil et enfreint les lois de l'hospitalité, que se dirigèrent les efforts de son implacable haine. Comme leur position éloignée leur laissait quelques moyens de défense, ou du moins d'évasion, Constantinople fut chargée d'un impôt qui devait payer les frais d'une escadre et d'une armée levée contre eux : Ils sont tous coupables et ils doivent tous périr, tel fut l'ordre de Justinien; il chargea de l'exécution de ce sanguinaire arrêt Etienne, son favori, recommandé près de lui par son surnom de Sauvage. Cependant le sauvage Etienne ne remplit qu'imparfaitement les intentions de son souverain. La lenteur de ses attaques permit à la plus grande partie des habitants de se retirer dans l'intérieur du pays, et le ministre des vengeances du prince se contenta de réduire en servitude les jeunes gens des deux sexes, de brûler vifs sept des principaux citoyens, d'en jeter vingt dans la mer, et d'en réserver quarante-deux qui devaient recevoir leur condamnation de la bouche de Justinien. Au retour d'Etienne, son escadre échoua sur les rochers qui hérissent les côtes de l'Anatolie, et Justinien applaudit à l'obéissance de l'Euxin, qui avait enveloppé dans un même naufrage tant de milliers de ses sujets et de ses ennemis. Cependant, altéré de sang, le tyran ordonna une seconde expédition pour anéantir les restes de la colonie qu'il avait proscrite. Dans ce court intervalle, les Chersonites étaient revenus dans leur ville et se préparaient à mourir les armes à la main : le khan des Chozares avait abandonné la cause de son détestable beau-frère; les exilés de toutes les provinces se réunirent à Tauris; et Bardanes fût revêtu de la pourpre sous le nom de Philippicus. Les troupes impériales ne voulant ni ne pouvant exécuter les projets vindicatifs de Justinien, échappèrent à sa fureur en renonçant à son obéissance; l'escadre conduite par Philippicus arriva heureusement aux havres de Sinope et de Constantinople; toutes les bouches prononcèrent la mort du tyran, tous les bras s'empressèrent d'y concourir : il était dénué d'amis, il fut abandonné des Barbares qui le gardaient, et le coup qui termina sa vie fut célébré comme un acte de patriotisme et l'effet d'une vertu romaine. Tibère, son fils, s'était réfugié dans une église; sa grand-mère, fort avancée en âge, en défendait la porte; l'innocent jeune homme suspendit à son cou toutes les reliques les plus respectées; il s'appuya d'une main sur l'autel et de l'autre sur la vraie croix : mais la fureur populaire, lorsqu'elle ose fouler aux pieds la superstition, est sourde aux cris de l'humanité, et la dynastie d'Héraclius s'éteignit après avoir porté la couronne durant un siècle.

décembre 711

Philippicus

Constant II
Philippicus

Entre la chute de la dynastie des Héraclides et l'avènement de la dynastie isaurienne, se trouve un intervalle de six années seulement divisé en trois règnes. Bardanes ou Philippicus (Philippicos) fut reçu à Constantinople comme un héros qui avait délivré son pays d'un tyran; et les premiers transports d'une joie aussi sincère qu'universelle, purent lui faire goûter quelques moments de bonheur. Justinien avait laissé un grand trésor, fruit de ses cruautés et de ses rapines; mais son successeur ne tarda pas à le dissiper par de vaines profusions. Le jour de l'anniversaire de sa naissance, Philippicus donna au peuple les jeux de l'hippodrome; il se montra ensuite dans toutes les rues précédé de mille bannières et de mille trompettes, alla se rafraîchir dans les bains de Zeuxippe, et, de retour a son palais, il y donna un festin somptueux à sa noblesse. A l'heure de la Méridienne, il se retira au fond de son appartement, enivré d'orgueil et de vin, et oubliant que ses succès avaient rendu ambitieux chacun de ses sujets, et que chaque ambitieux était secrètement son ennemi. Au milieu du désordre de la fête, de hardis conspirateurs pénétrèrent jusqu'à lui, surprirent le monarque endormi, le garrottèrent, lui crevèrent les yeux et le déposèrent avant même qu'il eût eu le loisir de sentir toute l'étendue de son danger. Mais les traîtres ne profitèrent pas de leur crime; le choix du sénat et du peuple revêtit de la pourpre Artémius, qui exerçait auprès de l'empereur déposé les fonctions de secrétaire.

4 juin 713

Anastase II

Artémius prit le nom d'Anastase II, et, durant un règne court et rempli d'agitations, déploya, soit dans la paix, soit dans la guerre, les vertus qui conviennent à un souverain. Mais, par l'extinction de la ligne impériale, le frein de l'obéissance avait été rompu, et chaque avènement au trône répandait les germes d'une nouvelle révolution.

janvier 716

Théodose III

Constant II
Théodose III

Dans un soulèvement de la flotte, un obscur officier du fisc fut revêtu malgré lui de la pourpre; après quelques mois d'une guerre navale, Anastase abdiqua la couronne, et Théodose III, son vainqueur, se soumit à son tour à l'ascendant supérieur de Léon, général des troupes de l'Orient. On permit à Anastase et à Théodose d'embrasser l'état ecclésiastique : l'ardeur impatiente du premier le conduisit à risquer et à perdre la vie dans une conspiration; les derniers jours du second furent honorables et tranquilles. On ne grava sur sa tombe que ce mot : santé, dont la simplicité sublime exprime la confiance de la philosophie ou celle de la religion, et le peuple d'Ephèse garda longtemps le souvenir de ses miracles. Les ressources qu'offrait l'Eglise purent ainsi quelquefois rendre aux princes la clémence plus facile; mais il n'est pas sûr qu'en diminuant les périls d'une ambition malheureuse, on ait travaillé pour l'intérêt public.

716-718

Second siège de Constantinople

Tandis que le calife Walid sommeillait sur le trône de Damas et que ses lieutenants achevaient la conquête de la Transoxiane et de l’Espagne, une troisième armée de Sarrasins inondait les provinces de l’Asie-Mineure et s’approchait de Byzance. Mais la tentative et le mauvais succès d’un second siège étaient réservés à son frère Soliman, animé, à ce qu’il parait, d’une ambition plus active et d’un courage plus martial. Dans les révolutions de l’empire grec, après que le tyran Justinien eut été puni et vengé, un humble secrétaire, Anastase ou Artemius, fut élevé à la pourpre par le hasard ou par son mérite. Des bruits de guerre vinrent bientôt l’alarmer, et l’ambassadeur qu’il avait envoyé à Damas lui rapporta la terrible nouvelle des préparatifs que faisaient les Sarrasins sur mer et sur terre pour un armement bien supérieur à tous ceux qu’on avait vus jusqu’alors ou à tout ce qu’on pouvait imaginer. Les précautions d’Anastase ne furent indignes ni de son rang, ni du danger qui le menaçait. Il ordonna de faire sortir de la ville toute personne qui n’aurait pas des vivres pour un siège de trois années; il remplit les magasins et les arsenaux; il fit réparer et fortifier les murs; et on plaça sur les remparts, ou sur des brigantins dont on augmenta le nombre à la hâte, les machines qui lançaient des pierres, des dards ou du feu. Il est à la fois plus sûr et plus honorable de prévenir une attaque que de la repousser; les Grecs conçurent un projet au-dessus de leur courage ordinaire, celui de brûler les munitions navales de l’ennemi, les bois de cyprès qu’on avait tirés du Liban et amenés sur les côtes de Phénicie pour le service de la flotte égyptienne. La lâcheté ou la perfidie des troupes qu’on appelait, d’après une nouvelle dénomination, les soldats du Theme Obsequien, firent échouer cette généreuse entreprise. Elles assassinèrent leur chef, abandonnèrent leur drapeau dans l’île de Rhodes, se dispersèrent sur le continent voisin, et obtinrent ensuite leur pardon, ou peut-être une récompense, en choisissant pour empereur un simple officier des finances. Il s’appelait Théodose, et son nom pouvait être agréable au sénat et au peuple; mais après un règne de quelques mois, il tomba du trône dans un cloître, et remit à la main plus vigoureuse de Léon l’Isaurien, la défense de la capitale et de l’empire. Le plus redoutable des Sarrasins, Moslemah, frère du calife, approchait à la tête de cent vingt mille Arabes et Persans, dont le plus grand nombre étaient montés sur des chevaux ou des chameaux : et les sièges de Tyane, d’Amorium et de Pergame, places qu’ils emportèrent, furent assez longs pour exercer leur savoir et augmenter leurs espérances. C’est au passage très connu d’Abydos sur l’Hellespont, que les musulmans passèrent pour la première fois d’Asie en Europe. De là, tournant les villes de la Thrace situées sur la Propontide, Moslemah investit Constantinople du côté de la terre : il environna son camp d’un fossé et d’un rempart; il établit ses machines de siège, et annonça par ses paroles et ses actions que si l’obstination des assiégés se montrait égale à la sienne, il attendrait patiemment dans cette position le retour des semailles et de la récolte. Les Grecs de la capitale offrirent de racheter leur religion et leur empire, en payant une amende ou une contribution d’une pièce d’or par tête d’habitant. Mais cette offre magnifique fut rejetée avec dédain, et l’arrivée des navires de l’Egypte et de la Syrie augmenta la présomption de Moslemah. On a porté ces navires au nombre de dix-huit cents, par où l’on peut juger de leur petitesse : ils étaient accompagnés de vingt vaisseaux dont la grandeur nuisait à leur légèreté, et qui toutefois ne contenaient que cent soldats pesamment armés. Cette nombreuse escadre s’avançait vers le Bosphore sur une mer tranquille, par un bon vent, et, une forêt mouvante ombrageait la surface du détroit; le général sarrasin avait fixé la nuit fatale destinée à un assaut général par mer et par terre. Afin d’augmenter la confiance de l’ennemi, l’empereur avait fait abattre la chaîne qui gardait l’entrée du port; mais tandis que les musulmans examinaient s’ils profiteraient de l’occasion ou s’ils n’avaient pas à craindre quelque piège, la mort les enveloppa. Les Grecs lancèrent leurs brûlots; les Arabes, leurs armes et leurs navires devinrent la proie des flammes; ceux des vaisseaux qui voulurent prendre la fuite, se brisèrent les uns contre les autres ou furent engloutis par les vagues; et on ne trouve dans les historiens aucun vestige de cette escadre qui menaçait d’anéantir l’empire. Les musulmans firent une perte encore plus irréparable; le calife Soliman mourut d’une indigestion dans son camp, près de Kinnisrin ou Chalcis en Syrie, lorsqu’il se préparait à marcher à Constantinople avec le reste des forces de l’Orient. Un parent et un ennemi de Moslemah, remplaça Soliman, et les inutiles et funestes vertus d’un bigot déshonorèrent le trône d’un prince rempli d’activité et de talents. Tandis qu’Omar, le nouveau calife, s’occupait à calmer et à satisfaire les scrupules de son aveugle conscience, sa négligence plutôt que sa résolution laissait continuer le siège pendant l’hiver. Cet hiver fut extraordinairement rigoureux. Une neige profonde couvrit la terre durant plus de cent jours; et les naturels des climats brûlants de l’Egypte et de l’Arabie demeurèrent engourdis et presque sans vie dans leur camp glacé. Ils se ranimèrent au retour du printemps; on avait fait pour eux un second effort; ils reçurent deux flottes nombreuses chargées de blé, d’armes et de soldats : la première, de quatre cents transports et galères, venait d’Alexandrie; et la seconde, de trois cent soixante navires, venait des ports de l’Afrique. Mais les terribles feux des Grecs se rallumèrent de nouveau, et si la destruction fut moins complète, ce fut parce que l’expérience avait appris aux musulmans à se tenir loin du danger; ou par la trahison des Egyptiens qui servaient sur la flotte, et qui passèrent avec leurs vaisseaux du côté de l’empereur des chrétiens. Le commerce et la navigation de la capitale se rétablirent, et les pêcheries fournirent au besoin et même au luxe des habitants. Mais les troupes de Moslemah se virent bientôt en proie à la famine et aux maladies qui s’augmentèrent bientôt d’une manière effrayante par la nécessité où se trouvèrent ces malheureux de recourir aux nourritures les plus dégoûtantes et les plus révoltantes pour la nature. L’esprit de conquête avait disparu : les Sarrasins ne pouvaient plus sortir de leurs lignes seuls en petits détachements, sans s’exposer aux impitoyables vengeances des paysans de la Thrace. Les dons et les promesses de Léon lui procurèrent une armée de Bulgares qui arriva des bords du Danube; ces sauvages auxiliaires expièrent en quelque sorte les maux qu’ils avaient faits à l’empire par la défaite et le massacre, de vingt-deux mille Asiatiques. On répandit avec adresse le bruit que les Francs, peuplades inconnues du monde latin, armaient sur mer et sur terre en faveur des chrétiens; et ce formidable secours, qui remplit de joie les assiégés, épouvanta les assiégeants.

(Les Sarrasins abandonnent le siège de Constantinople) Enfin, après un siège de treize mois, Moslemah, privé d’espoir, reçut avec joie du calife la permission de se retirer. La cavalerie arabe traversa l’Hellespont et les provinces de l’Asie sans retard et sans être inquiétée, mais une armée de musulmans avait été taillée en pièces du côté de la Bithynie; et le reste de la flotte avait tellement souffert à diverses reprises des tempêtes et du feu grégeois, que cinq galères seulement arrivèrent à Alexandrie pour y faire le récit de leurs nombreux et presque incroyables désastres.

716-718

Découverte et usage du feu grégois

Si Constantinople se tira des deux sièges qu’entreprirent les Arabes, on peut l’attribuer surtout aux ravages et à l’épouvante que répandait le feu grégeois, rendu encore plus effrayant par sa nouveauté. L’important secret de cette composition terrible, et les moyens de la diriger, avaient été donnés par Callinicus, originaire d’Héliopolis en Syrie, qui avait abandonné le service du calife pour passer du côté de l’empereur. Le talent d’un chimiste, et d’un ingénieur se trouva équivalent à des escadres et à des armées; et cette découverte ou cette amélioration dans l’art de la guerre arriva heureusement à l’époque où les Romains, dégénérés ne pouvaient lutter contre le fanatisme guerrier et la jeunesse vigoureuse des Sarrasins. L’historien qui voudra analyser cette extraordinaire composition doit se méfier de son ignorance et de celle des auteurs grecs, si portés au merveilleux, si négligents, et en cette occasion si jaloux de garder la découverte pour eux seuls. D’après les mots obscurs et peut-être trompeurs, qu’ils laissent échapper, on est tenté de croire que le naphte ou le bitume liquide, huile légère, tenace et inflammable, qui vient de la terre, et qui prend feu dès qu’elle touche l’atmosphère, était le principal ingrédient du feu grégeois. Le naphte se mêlait, avec le soufre et avec la poix qu’on tire des sapins. De cette mixtion, qui produisait une fumée épaisse et une explosion bruyante, sortait une flamme ardente et durable qui non seulement s’élevait sur une ligne perpendiculaire, mais qui brûlait avec la même force de côté et par en bas; au lieu de l’éteindre, l’eau la nourrissait et lui donnait de l’activité; le sable, l’urine et le vinaigre, étaient les seuls moyens de calmer la fureur de cet agent redoutable, que les Grecs nommaient avec raison le feu liquide ou le feu maritime. On l’employait contre l’ennemi avec le même succès sur mer et sur terre, dans les batailles ou dans les sièges. On le versait du haut des remparts, à l’aide d’une grande chaudière; on le jetait dans des boulets de pierre et de fer rougis, ou bien on le lançait sur des traits et des javelines couverts de lin et d’étoupes fortement imbibés d’huile inflammable; d’autres fois on le déposait dans des brûlots destinés à porter dans un plus grand nombre d’endroits la flamme qui les dévorait; plus communément on le faisait passer à travers de longs tubes de cuivre placés sur l’avant d’une galère; dont l’extrémité, figurant la bouche de quelque monstre sauvage, semblait vomir des torrents de feu liquide. Cet art important était soigneusement renfermé dans Constantinople, comme le palladium de l’Etat. Lorsque l’empereur prêtait ses galères et son artillerie à ses alliés de Rome, on n’avait gardé de leur apprendre le secret du feu grégeois et les terreurs des ennemis étaient augmentées et entretenues par leur ignorance et leur étonnement. L’un des empereurs indique, dans son Traité sur l’Administration de l’empire (Constant. Porphyrog., de Administratione imperii, c. 13, p. 64, 65.), les réponses et les excuses au moyen desquelles on peut éluder la curiosité indiscrète et les importunes sollicitations des Barbares. Il recommande de dire qu’un ange a révélé le mystère du feu grégeois au premier et au plus grand des Constantin, en lui ordonnant d’une manière expresse de ne jamais communiquer aux nations étrangères ce don du ciel et cette grâce particulière accordés aux Romains; que le prince et les sujets sont également obligés de garder sur ce point un silence religieux, auquel ils ne peuvent manquer sans s’exposer aux peines temporelles et spirituelles réservées à la trahison et au sacrilège; qu’une pareille impiété attirerait sur-le-champ sur le coupable la vengeance miraculeuse du Dieu des chrétiens. Ces précautions rendirent les Romains de l’Orient maîtres de leur secret durant quatre siècles; et à la fin du onzième, les Pisans, accoutumés à toutes les mers et instruits dans tous les arts, se virent foudroyés par le feu grégeois sans en pouvoir deviner la composition. A la fin les musulmans le découvrirent ou le dérobèrent, et, dans les guerres de la Syrie et de l’Egypte, firent retomber sur les chrétiens le moyen que ceux-ci avaient inventé contre eux. Un chevalier qui méprisait les glaives et les lances des Sarrasins raconte de bonne foi ses frayeurs et celles de ses compagnons à la vue et au bruit de la funeste machine qui vomissait des torrents de feu grégeois, comme le nomment encore les écrivains français. Il arrivait fendant les airs, dit Joinville, sous la forme d’un dragon ailé à longue queue, et de la grosseur d’un tonneau; il était bruyant comme la foudre, il avait la vitesse de l’éclair, et sa funeste lumière dissipait les ténèbres de la nuit. L’usage du feu grégeois, ou, comme on pourrait le nommer maintenant, du feu sarrasin, a continué jusque vers le milieu du quatorzième siècle; jusqu’à l’époque où des combinaisons de nitre, de soufre et de charbon, produit de la science ou du hasard, ont amené, par la découverte de la poudre à canon, une nouvelle révolution dans l’art de la guerre et les annales du monde.

Page précédente                                                                         haut de page                                                                         Page suivante