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  Michel II l'Amorien; Théophile et Michel III dit l'Ivrogne

25 décembre 820-2 octobre 829 (Michel II l'Amorien)

2 octobre 829-20 janvier 842 (Théophile)

20 janvier 842-23 septembre 867 (Michel III dit l'Ivrogne)

Michel II l'Amorien surnommé le Bègue Théophile Michel III dit l'Ivrogne



Sources historiques : Edward Gibbon




25 décembre
820

Michel II l'Amorien surnommé le Bègue

La destinée de Michel II, qu'on surnomma le Bègue, à cause d'un défaut dans l'organe de la parole, présenta une révolution mémorable. Il échappa de la fournaise à laquelle il était destiné, pour monter sur le trône de l'empire; et comme au milieu du tumulte on ne put sur-le-champ trouver un serrurier, les fers demeurèrent sur ses jambes plusieurs heures après qu'on l'eut assis sur le trône des Césars. Ce fut sans profit pour le peuple que fût versé le sang royal qui avait été le prix de l'élévation de Michel. Il conserva sous la pourpre les vices ignobles de son origine, et on le vit perdre ses provinces avec la même indifférence que s'il les eut reçues de l'héritage de ses aïeux. Le trône lui fut disputé par Thomas de Cappadoce, le dernier des trois officiers, objets de la prédiction faite à Bardanes. Des bords du Tigre et des rives de la mer Caspienne, Thomas transporta en Europe quatre-vingt mille Barbares, avec lesquels il forma le siège de Constantinople; mais tous les moyens temporels et spirituels furent employés la défense de la capitale. Un roi bulgare ayant attaqué le camp des Orientaux, Thomas eut le malheur ou la faiblesse de se laisser tomber vivant au pouvoir du vainqueur. On lui coupa les pieds et les mains; on le mit sur un âne, et, au travers des insultes de la population, on le promena dans les rues qu'il arrosait de son sang : l'empereur assista à ce spectacle; et d'après ce trait on peut juger jusqu'à quel point les moeurs étaient farouches et corrompues. Michel, sourd aux lamentations de son frère d'armes, s'obstinait à vouloir découvrir les complices de la rébellion; mais un ministre vertueux ou coupable l'arrêta en lui demandant s'il ajouterait foi aux dépositions d'un ennemi contre ses amis les plus fidèles. Lorsque l'empereur, eut perdu sa femme, le sénat l'engagea à épouser Euphrosyne, fille de Constantin VI, enfermée dans un monastère, et il se rendit à cette prière. Par égard sans doute pour l'auguste naissance d'Euphrosyne, le contrat de mariage déclara que ses enfants partageraient l'empire avec leur frère aîné; mais ce second mariage fut stérile, et Euphrosyne se contenta du titre de mère de Théophile, fils et successeur de Michel.

2 octobre 829

Théophile

Solidus de Nicéphore Ier et son fils Staurakios
Solidus de Théophile

Théophile nous offre l'exemple bien rare d'un hérétique et d'un persécuteur dont le zèle religieux a avoué, peut-être exagéré les vertus. Ses ennemis éprouvèrent souvent sa valeur, et il fit sentir sa justice à ses sujets; mais sa valeur fut téméraire et infructueuse, et sa justice arbitraire et cruelle. Il déploya l'étendard de la croix contre les Sarrasins; mais ses cinq expéditions se terminèrent par un revers signalé. Amorium, patrie de ses ancêtres, fut rasée et ses travaux militaires ne lui procurèrent que le surnom de malheureux. Un souverain montre sa sagesse dans l'institution des lois et le choix des magistrats; et tandis qu'il parait inactif, le gouvernement civil fait sa révolution autour de son centre, avec le silence et le bon ordre du système planétaire. Théophile fut juste comme le sont les despotes de l'Orient, qui, lorsqu'ils exercent eux-mêmes l'autorité, suivent la raison ou la passion du moment, sans s'occuper des lois, ou sans mesurer la peine sur le délit. Une pauvre femme vint se jeter à ses pieds et se plaindre du frère de l'impératrice, dont le palais avait été élevé à une telle hauteur, qu'il privait d'air et de jour son humble habitation. La chose prouvée, au lieu de lui accorder, comme l'eût fait un juge ordinaire, des dommages suffisants ou même des dommages considérables, il lui adjugea le palais et le terrain. Il ne fut pas même satisfait de cet arrêt extravagant; il fit d'une affaire civile une action criminelle, et l'infortuné patricien fût battu de verges dans la place publique de Constantinople. Pour des fautes légères, pour un défaut d'équité ou de violence, ses principaux ministres, un préfet, un questeur, un capitaine des gardes, étaient bannis, mutilés, échaudés avec de la poix bouillante ou brûlés vifs dans l'hippodrome. Ces terribles décrets, dictés vraisemblablement par l'erreur et le caprice, durent aliéner l'affection des meilleurs et des plus sages citoyens; mais l'orgueil du monarque se complaisait dans ces actes de pouvoir qu'il regardait comme des actes de vertu, et le peuple, tranquille dans son obscurité, applaudissait au danger et à l'humiliation de ses supérieurs. Cette rigueur extrême fut à la vérité justifiée, à quelques égards, par des effets bien salutaires, puisque, après une recherche de dix-sept jours, on ne trouva pas, soit à la cour ou dans la capitale, un seul sujet de plainte, ni un abus à dénoncer. On doit peut-être avouer que les Grecs avaient besoin d'être menés avec un sceptre de fer, et que l'intérêt public est le motif et la loi du suprême magistrat; mais dans le jugement du crime de lèse-majesté, ce juge est plus qu'un autre crédule ou partial. Théophile infligea des peines tardives aux assassins de Léon et aux libérateurs de son père, sans cesser de jouir du fruit de leur crime, et sa tyrannie jalouse immola le mari de sa soeur à sa propre sûreté. Un Persan, de la dynastie des Sassanides, était mort à Constantinople dans la pauvreté et l'exil, laissant un fils unique qu'il avait eu de son mariage avec une plébéienne. Ce fils, nommé Théophobe, était âgé de douze ans lorsqu'on connut le secret de sa naissance, et son mérite n'était pas indigne de son extraction. Il fut élevé dans le palais de Byzance, et y reçut l'éducation d'un chrétien et d'un soldat; il fit des progrès rapides dans la carrière de la fortune et de la gloire; il épousa la soeur de l'empereur, et, obtint le commandement de trente mille Perses qui, ainsi que son père, avaient quitté leur pays pour échapper aux musulmans. Ces trente mille guerriers, unissant les vices des fanatiques à ceux des troupes mercenaires, voulurent se révolter contre leur bienfaiteur, et arborer l'étendard du prince leur compatriote; mais le fidèle Théophobe rejeta leur proposition, déconcerta leurs projets, et se réfugia dans le camp ou dans le palais de son beau-frère. L'empereur, en lui accordant une généreuse confiance, se serait ménagé un habile et fidèle tuteur pour sa femme et pour le fils, encore enfant, que Théophile à la fleur de l'âge laissa pour héritier de son empire. Ses maux corporels et son caractère envieux augmentèrent ses inquiétudes; il craignit des vertus qui pouvaient devenir dangereuses à leur faiblesse, et au lit de la mort il demanda la tête du prince persan. Il montra un plaisir barbare en reconnaissant les traits de son frère : Tu n'es plus Théophobe, dit-il; et retombant sur sa couche, il ajouta d'une voix défaillante : Et moi, bientôt, trop tôt, hélas ! Je ne serai plus Théophile !

Les Russes, qui ont pris chez les Grecs le plus grand nombre de leurs lois civiles et ecclésiastiques, ont observé, au mariage du czar, un singulier usage: ils rassemblaient les jeunes filles, non pas de tous les rangs et de toutes tes provinces, ce qui eût été ridicule et impossible, mais toutes celles de la principale noblesse, et elles attendaient au palais le choix de leur souverain. On assure qu'on suivit cet usage lors des noces de Théophile. Il se promena, tenant une pomme d'or à la main, au milieu de toutes ces beautés rangées sur deux files : les charmes d'Icasia arrêtèrent ses yeux, et ce prince maladroit, pour commencer l'entretien, ne trouva autre chose à lui dire sinon que les femmes avaient fait beaucoup de mal: Oui, sire, répondit-elle avec vivacité, mais aussi elles ont été l'occasion de beaucoup de bien. Cette affectation d'esprit déplacée mécontenta l'empereur; il tourna le dos. Icasia alla cacher son humiliation dans un couvent, et Théodora, qui avait gardé un modeste silence, reçut la pomme d'or. Elle mérita l'amour de son maître, mais ne put se soustraire à sa sévérité. Il vit au jardin du palais un vaisseau très chargé qui entrait dans le port : ayant découvert qu'il était rempli de marchandises de la Syrie, qui appartenaient à sa femme, il condamna le navire au feu, et reprocha avec aigreur à Théodora de dégrader sa qualité d'impératrice pour prendre celle d'une marchande.

838

La guerre d'Amorie entre Théophile et Motassem

L'empereur Théophile, fils de Michel le Bègue, est l'un des princes les plus actifs et les plus courageux qui aient occupé dans le moyen âge le trône de Constantinople. Il marcha cinq fois en personne contre les Sarrasins, dans des guerres soit offensives soit défensives; redoutable dans l'attaque, il obtint, même par ses défaites, l'estime de ses ennemis. Dans la dernière de ses expéditions, il pénétra en Syrie, et assiégea la ville obscure de Sozopetra, où, par hasard, était né le calife Motassem, dont le père Haroun se faisait toujours accompagner, soit en paix, soit à la guerre, de celle de ses femmes et de ses concubines qu'il aimait le plus. La révolte d'un imposteur persan occupait alors les armes des Sarrasins, et il ne put qu'intercéder en faveur d'une ville pour laquelle il avait une sorte d'attachement filial. Ses sollicitations déterminèrent l'empereur à blesser son orgueil en un point si sensible. Sozopetra fut rasée; ses habitants furent mutilés ou marqués d'une manière ignominieuse; et les vainqueurs enlevèrent mille captives sur le territoire des environs. Parmi celles-ci se trouvait une matrone de la maison d'Abbas qui, dans son désespoir, implora le secours de Motassem : celui-ci, irrité des insultes des Grecs, crut son honneur engagé à s'en venger, et à répondre à l'appel que lui avait fait sa parente. Sous le règne des deux frères aînés, l'héritage du plus jeune s'était borné à l'Anatolie, l'Arménie, la Géorgie et la Circassie : cette position sur les frontières avait exercé ses talents militaires; et parmi les titres que le hasard lui avait donnés au surnom d'Octonaire, les huit batailles qu'il gagna sur les ennemis des musulmans, ou du moins qu'il leur livra, forment sans doute le plus honorable. Dans cette querelle personnelle, les troupes de l'Irak, de la Syrie et l'Egypte, tirèrent leurs recrues des tribus de l'Arabie et des hordes turques; sa cavalerie dut être nombreuse, bien qu'il faille diminuer quelque chose des cent trente mille chevaux que lui accordent les historiens; et les frais de l'armement ont été évalués à cent mille livres d'or. Les Sarrasins se rassemblèrent à Tarse, et prirent en trois divisions la grande route de Constantinople : Motassem commandait le corps de bataille; l'avant-garde était sous les ordres d'Abbas son fils, qui, dans l'essai de ses premières armes, pouvait triompher avec plus de gloire, ou recevoir un échec avec moins de honte, et le calife avait résolu de venger son injure par une injure pareille. Le père de Théophile était né à Amorium en Phrygie : cette ville, berceau de la maison impériale, avait été distinguée par ses privilèges et ses monuments, et, quelle que fût l'opinion du peuple aux yeux du souverain et de sa cour, elle n'était guère moins précieuse que Constantinople. Le nom d'Amorium fut gravé sur les boucliers des Sarrasins, et les trois armées se réunirent de nouveau sous les murs de cette cité proscrite. Les plus sages conseillers avaient été d'avis d'évacuer la place, d'en faire sortir les habitants, et d'en abandonner les édifices à la vaine fureur des ennemis. L'empereur prit le parti plus généreux de soutenir un siège et de livrer une bataille pour défendre la patrie de ses ancêtres. Lorsque les armées s'approchèrent, le front de la ligne musulmane parut le plus hérissé de piques et de javelines; mais de l'un et de l'autre côté l'issue du combat ne fut pas glorieuse pour les troupes nationales. Les Arabes furent enfoncés; mais ce fut par les épées de trente mille Persans qui avaient obtenu du service et un établissement dans l'empire grec. Les Grecs furent repoussés et vaincus, mais ce fut par les flèches de la cavalerie turque; et si une pluie qui tomba le soir n'eût pas mouillé et relâché les cordes de ses arcs, l'empereur aurait pu à peine s'échapper avec un très petit nombre de chrétiens. L'armée vaincue s'arrêta à Dorylée, ville située à trois journées du champ de bataille. Théophile, en faisant la revue de ses escadrons tremblants, ne put qu'excuser sa faute et celle de ses sujets. Après cette découverte de sa faiblesse, ce fut en vain qu'il espéra sauver Amorium : l'inexorable calife rejeta avec dédain ses prières et ses promesses; il retint même ses ambassadeurs pour les rendre témoins de sa vengeance : il s'en fallut peu qu'ils ne fussent témoins de sa honte. Un gouverneur fidèle, une garnison composée de vétérans, et un peuple désespéré, soutinrent durant cinquante cinq jours les vigoureux assauts des musulmans, et les Sarrasins auraient été réduits à lever le siège, si un traître ne leur eût indiqué la partie la plus faible des murailles, facile à reconnaître par la représentation d'un lion et d'un taureau qui se trouvaient placés en cet endroit. Motassem accomplit son voeu dans toute sa rigueur. Fatigué du carnage sans en être rassasié, il retourna au palais de Samara, qu'il venait de bâtir aux environs de Bagdad, tandis que l'infortuné Théophile implorait le secours tardif et incertain de son rival l'empereur des Francs. Cependant soixante-dix mille musulmans avaient perdu la vie au siège d'Amorium; ils avaient été vengés par le massacre de trente mille chrétiens, et par les cruautés exercées envers un égal nombre de captifs qui furent traités comme les plus atroces criminels. La nécessité obligea quelquefois les deux partis à consentir à l'échange et à la rançon des prisonniers; mais dans cette lutte nationale et religieuse des deux empires, la paix était sans confiance et la guerre sans quartier; rarement l'accordait-on sur le champ de bataille : ceux qui échappaient à la mort étaient réservés à un esclavage sans espoir ou bien à d'affreuses tortures;. Motassem avait sacrifié au point d'honneur une ville florissante, deux cent mille hommes et plusieurs millions. Le même calife descendit de cheval, et salit sa robe pour secourir un vieillard décrépit qui était tombé avec son âne dans un fossé rempli de boue. A laquelle de ces deux actions songea-t-il avec le plus de plaisir lorsqu'il fut appelé par l'ange de la mort ?

841-870

Désordres des gardes turques

Avec Motassem, le huitième des Abbassides, disparut la gloire de sa famille et de sa nation. Lorsque les vainqueurs arabes se furent répandus en Orient, lorsqu'ils se furent mêlés avec les troupes serviles de la Perse, de la Syrie et de l'Egypte, ils perdirent peu à peu l'énergie et les vertus guerrières du désert. Le courage des pays du midi est une production artificielle de la discipline et du préjugé. L'activité du fanatisme avait diminué, et les troupes du calife, devenues mercenaires, se recrutèrent dans le Nord, où se trouve la valeur naturelle, production vigoureuse et spontanée de ces climats. On prenait à la guerre ou l'on achetait des Turcs qui vivaient au-delà de l'Oxus et du Jaxarte, de robustes jeunes gens qu'on élevait dans l'art des combats et dans la foi musulmane. Ces Turcs, devenus les gardes du calife, environnaient le trône de leur bienfaiteur, et leurs chefs usurpèrent bientôt l'empire du palais et des provinces. Motassem donna le premier ce dangereux exemple; il appela plus de cinquante mille Turcs dans la capitale : leur licence excita l'indignation publique, et les querelles des soldats et du peuple déterminèrent le calife à s'éloigner de Bagdad, et à établir sa résidence et le camp de ses Barbares favoris à Sumara, sur le Tigre à environ douze lieues au-dessus de la cité de Paix. Motawakkel, son fils, fut un tyran soupçonneux et cruel. Détesté de ses sujets, il eut recours à la fidélité des gardes turques : ces étrangers ambitieux et effrayés de la haine qu'ils inspiraient, se laissèrent séduire par les avantages que leur promettait une révolution. A l'instigation de son fils, ou du moins pour lui donner la couronne, ils se précipitèrent à l'heure du souper dans l'appartement du calife, et le coupèrent en sept morceaux avec les mêmes glaives qu'il venait de leur donner, pour défendre sa vie et son trône. Mostanser fut porté en triomphe sur ce trône encore dégouttant du sang de son père. Mais durant les six mois de son règne, il n'éprouva que les angoisses d'une conscience criminelle. Si, comme on le dit, il versa des larmes à la vue d'une ancienne tapisserie qui représentait le crime et le châtiment du fils de Chosroès, si le chagrin et le remords abrégèrent en effet sa vie, nous pouvons nous permettre quelque compassion pour un parricide qui, au moment de sa mort, s'écriait qu'il avait perdu le bonheur de ce monde et celui de la vie future. Après cet acte de trahison, les mercenaires étrangers donnèrent et reprirent le vêtement et le bâton de Mahomet, qui étaient encore les emblèmes de la royauté; et dans l'espace de quatre ans, ils créèrent, déposèrent et assassinèrent trois califes. Toutes les fois que les Turcs étaient agités par la crainte, la rage et la cupidité, ils saisissaient le calife par les pieds; après l'avoir traîné hors du palais; ils l'exposaient nu à un soleil brûlant; ils le frappaient avec des massues de fer, et le forçaient à acheter de son abdication quelques moments de retard à une destinée inévitable. A la fin cette tempête se calma ou prit un autre cours, les Abbassides retournèrent à Bagdad, qui leur offrait un séjour moins orageux, une main plus ferme et plus habile réprima l'insolence des Turcs; ces troupes redoutables furent divisées ou détruites par les guerres étrangères. Mais les nations de l'Orient s'étaient accoutumées à fouler aux pieds les successeurs du prophète; et c'est en diminuant leur force et en relâchant la discipline que les califes obtinrent la paix dans l'intérieur de leurs Etats.

20 janvier 842

Michel III dit l'Ivrogne

Michel III
Michel III et sa mère
Théodora et sa soeur Thékla (à gauche)

Toutefois, au lit de la mort, il lui confia la tutelle de l'empire et celle de son fils Michel, âgé alors de cinq ans. Le rétablissement des images et l'entière expulsion des iconoclastes ont rendu le nom de Théodora cher aux Grecs; mais, dans la ferveur de son zèle religieux, elle n'oublia pas les soins que lui prescrivait la reconnaissance pour la mémoire et le salut de son mari. Après treize ans d'une administration sage et modérée, elle s'aperçut du déclin de son crédit; mais cette seconde Irène n'imita que les vertus de la première : au lieu d'attenter à la vie dû à l'autorité de son fils, elle se dévoua sans résistance, mais non pas sans murmure, à la solitude de la vie privée, en déplorant l'ingratitude, les vices et la ruine inévitable de son indigne fils.

Parmi ceux des successeurs de Néron et d'Elagabale qui se montrèrent les imitateurs de leurs vices, nous n'avions pas encore trouvé un prince qui regardât le plaisir comme l'objet important de la vie, et la vertu comme l'ennemie du plaisir. Quels qu'eussent été les soins de Théodora pour l'éducation de son fils, le malheur de ce prince fut d'être souverain avant d'être homme; mais si cette mère ambitieuse s'efforça d'arrêter le développement de sa raison, elle ne put calmer l'effervescence de ses passions, et sa conduite intéressée fût justement punie par le mépris et l'ingratitude de cet opiniâtre jeune homme. A l'âge de dix-huit ans, il s'affranchit de l'autorité de Théodora, sans s'apercevoir qu'il était hors d'état de gouverner l'empire et de se gouverner lui-même. Avec Théodora s'éloignèrent de la cour la sagesse et la gravité; on ne vit plus que le vice et la folie y régner tour à tour, et il fut impossible d'acquérir ou de conserver la faveur du prince sans perdre l'estime publique. Les millions amassés pour le service de l'Etat furent prodigués aux plus vils des hommes, qui flattaient ses passions et partageaient ses plaisirs; et dans un règne de treize ans, le plus riche des monarques fut réduit à vendre les ornements les plus précieux de son palais et ceux des églises. Semblable à Néron, les amusements du théâtre le charmaient, et, comme lui, il voyait avec dépit qu'on le surpassât dans les avantages qu'il aurait dû rougir de posséder. Mais l'étude qu'avait faite Néron de la musique et de la poésie, annonçait une sorte de goût pour les occupations libérales; les inclinations plus ignobles du fils de Théophile se bornaient aux courses de chars de l'hippodrome. Les quatre factions, qui avaient troublé la paix de la capitale, amusaient encore ses oisifs habitants : l'empereur prit la livrée des Bleus; il distribua à ses favoris les trois couleurs rivales, et, dans l'ardeur de ces vils exercices, il oublia la dignité de sa personne et la sûreté de ses Etats. Il fit taire un courrier qui, pour lui apprendre que l'ennemi venait d'envahir une des provinces de l'empire, s'avisa de l'aborder du moment le plus intéressant de la course : il ordonna d'éteindre les feux importuns qui, destinés à avertir du danger, répandaient trop souvent l'alarme dans le pays situé entre Tarse et Constantinople. Les plus habiles conducteurs de chars obtenaient les premières places dans sa confiance et dans son estime; il leur permettait de lui donner des festins, et il tenait leurs enfants sur les fonts de baptême : il s'applaudissait alors de sa popularité, et affectait de blâmer la froide et imposante réserve de ses prédécesseurs. L'univers ne connaissait plus ces débauches contraires à la nature, qui ont déshonoré même l'âge viril de Néron; mais Michel consumait ses forces en se livrant à l'amour et à l'intempérance. Echauffé par le vin, dans ses orgies nocturnes, il donnait les ordres les plus sanguinaires; et lorsqu'au retour de sa raison l'humanité parvenait à se faire entendre, il en était réduit à approuver la salutaire désobéissance de ses serviteurs. Mais le trait le plus extraordinaire du caractère de Michel est la profane liberté avec laquelle il tournait en ridicule la religion de son pays. La superstition des Grecs pouvait à la vérité exciter le sourire d'un philosophe; mais le sourire du sage eût été raisonnable et modéré, et il aurait désapprouvé la sottise ignorante d'un jeune homme qui insultait aux objets de la vénération publique. Un bouffon de la cour prenait une robe de patriarche; ses douze métropolitains, au nombre desquels se trouvait l'empereur, se couvraient d'habits ecclésiastiques; ils maniaient et profanaient les vases sacrés, et, pour égayer leurs bacchanales, ils administraient la sainte communion avec un dégoûtant composé de vinaigre et de moutarde. On ne dérobait pas ces impiétés aux regards de la ville : un jour de grande fête, l'empereur, ses évêques et ses bouffons, courant les rues montés sur des ânes, rencontrèrent le véritable patriarche à la tête de son clergé, et, par leurs acclamations licencieuses et leurs gestes obscènes, déconcertèrent la gravité de cette procession chrétienne. Michel ne se conforma jamais aux pratiques de la dévotion que pour outrager la raison et la véritable piété; il recevait d'une statue de la Vierge les couronnes du théâtre, et il viola la tombe impériale de Constantin l'iconoclaste pour le plaisir de brûler ses ossements. Cette conduite extravagante le rendit aussi méprisable qu'il citait odieux. Chaque citoyen désirait avec ardeur la délivrance de son pays, et ses favoris eux-mêmes craignaient qu'un caprice ne leur ôtât ce qu'un caprice leur avait donné. A l'âge de trente ans, et au milieu de l'ivresse et du sommeil, Michel III fut assassiné dans son lit par le fondateur d'une nouvelle dynastie, qu'il avait revêtu d'un rang et d'un pouvoir égal au sien.

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