Dèce     

automne 249 - juin 251

automne 249

Dèce empereur

Le nouvel empereur avait à peine employé quelques mois au rétablissement de la paix et à l'administration de la justice, lorsqu'il fut tout à coup appelé sur les rives du Danube par des cris de guerre et par l'invasion des Goths. C'est ici la première occasion importante où l'histoire fasse mention de ce peuple qui, bientôt après, renversa la monarchie romaine, saccagea le Capitole, et donna des lois à la Gaule, à l'Espagne et à l'Italie. Ses conquêtes en Occident ont laissé des traces si profondes, que même encore aujourd'hui on se sert, quoique fort improprement, du nom de Goths pour désigner tous les Barbares grossiers et belliqueux.

238-250

Les Goths

Dece
Dèce
Musei Capitolini

Dans le commencement du sixième siècle, les Goths, maîtres de l'Italie, et devenus souverains d'un puissant empire, se livrèrent au plaisir de contempler leur ancienne gloire et l'avenir brillant qui s'offrait à leurs yeux. Ils désirèrent perpétuer le souvenir de leurs ancêtres, et de transmettre leurs exploits aux siècles futurs. Le savant Cassiodore, principal ministre de la cour de Ravenne, remplit les voeux des conquérants. Son histoire des Goths consistait en douze livres; elle est maintenant réduite à l'abrégé imparfait de Jornandès (voyez les préfaces de Cassiodore et de Jornandès. Il est surprenant que la dernière ait été omise dans l'excellente édition des écrivains goths, donnée par Grotius). Ces écrivains ont eu l'art de passer avec rapidité sur les malheurs de leur nation, de célébrer son courage lorsqu'il était secondé par la fortune, et d'orner ses triomphes de plusieurs trophées érigés en Asie par les Scythes. Sur la foi incertaine de quelques poésies, les seules archives des Barbares, ils font venir originairement les Goths1 de la Scandinavie. Cette vaste péninsule, située à l'extrémité septentrionale de l'ancien continent, n'était pas inconnue aux conquérants de Rome. De nouveaux liens d'amitié avaient resserré les premiers noeuds du sang. On avait vu un roi scandinave abdiquer volontairement sa sauvage dignité, et se rendre à Ravenne pour y passer le reste de ses jours au milieu d'une cour tranquille et polie (Jornandès, 3). Des vestiges, qui ne peuvent être attribués à la vanité nationale, attestent l'ancienne résidence des Goths dans les contrées au nord de la Baltique. Depuis le géographe Ptolémée, le midi de la Suède semble avoir toujours appartenu à la partie la moins entreprenante de la nation, et même aujourd'hui un pays considérable est divisé en Gothie orientale et occidentale. Depuis le neuvième siècle jusqu'au douzième, tandis que le christianisme s'avançait à pas lents dans le Septentrion (le Nord), les Goths et les Suédois formaient, sous la même domination, deux nations différentes, et quelquefois ennemies2. Le dernier de ces deux noms a prévalu, sans anéantir le premier. Les Suédois, assez grands par eux-mêmes pour se contenter de leur réputation dans les armes, ont toujours réclamé l'ancienne gloire des Goths.

Le célèbre temple d'Upsal subsistait encore à la fin du onzième siècle dans cette ville, la plus considérable de celles des Goths et des Suédois. L'or enlevé par les Scandinaves, dans leurs expéditions maritimes, en faisait le principal ornement; et la superstition y avait consacré, sous des formes grossières, les trois principales divinités, le dieu de la guerre, la déesse de la génération et le dieu du tonnerre. Dans la fête générale que l'on célébrait chaque neuvième année, deux animaux de toute espèce, sans en excepter l'espèce humaine, étaient immolés avec la plus grande cérémonie, et leurs corps ensanglantés suspendus dans le bois sacré qui tenait au temple3. Les seules traces qui subsistent maintenant de ce culte barbare sont contenues dans l'Edda, système de mythologie compilé en Islande vers le treizième siècle, et que les savants de Suède et de Danemark ont étudié comme le geste le plus précieux de leurs anciennes traditions.

1. Les Goths ont habité la Scandinavie, mais n'en sont pas originaires. Cette grande nation était anciennement de la tribut des Suèves; elle occupait, du temps de Tacite et longtemps auparavant, le Mecklenbourg, la Poméranie, la Prusse méridionale et le nord-ouest de la Pologne. Peu avant la naissance de Jésus-Christ, et dans les premières années qui la suivirent, ils appartenaient à la monarchie de Marbod, roi des Marcomans; mais Cotualda, jeune prince goth, les délivra de cette tyrannie, et établit lui-même son pouvoir sur le royaume des Marcomans, déjà très affaibli par les victoires de Tibère. La puissance des Goths, à cette époque, doit avoir été assez grande; ce fut probablement d'eux que le Sinus Codanus (mer Baltique) prit ce nom, comme il prit celui de mare Sucvicum et de mare Venedicum lors de la supériorité des Suèves proprement dits et des Vénèdes. L'époque à laquelle les Goths ont passé en Scandinavie est inconnue. Voyez Adel., Hist. anc. des Allem., p. 200; Gatterer, Essai d'une Histoire universelle, p. 458.

2. Voyez les extraits assez étendus des ouvrages d'Adam de Brème, et de Saxon le Grammairien, qui se trouvent dans les Prolégomènes de Grotius. Adam de Brème écrivait en 1077; et Saxon le Grammairien vers l'année 1200.

3. Voyez Adam de Brême, dans les Prolégomènes de Grotius, p. 10. Le temple d'Upsal fut détruit par Ingo, roi de Suède, qui monta sur le trône en 1075; et environ quatre-vingts ans après, on éleva sur ses ruines une cathédrale chrétienne. Voyez l'Histoire de Suède, par Dalin, dans la Bibliothèque raisonnée.

250

Odin

Malgré l'obscurité mystérieuse de l'Edda, il est facile de distinguer deux personnages confondus sous le nom d'Odin le dieu de la guerre et le grand législateur de la Scandinavie. Ce fut lui qui institua une religion adaptée au climat et au peuple. De nombreuses tribus, sur les deux rives de la Baltique, furent subjuguées par la valeur invincible d'Odin, par son éloquence persuasive et par sa réputation d'habile magicien. Pendant le cours d'une vie longue et heureuse, il ne s'était occupé qu'à propager sa religion : il y mit le sceau par une mort volontaire. Redoutant les approches ignominieuses des maladies et des infirmités, il résolut d'expirer comme il convenait à un guerrier. Dans une assemblée solennelle des Suédois et des Goths, il se fit neuf blessures mortelles. Je cours, disait-il en rendant le dernier soupir, préparer le festin des héros dans le palais du dieu de la guerre (Mallet, Introduction à l'Histoire du Danemark).

Le lieu de la naissance d'Odin et de sa résidence habituelle est désigné sous le nom d'As-gard. L'heureuse conformité de ce nom avec As-bourg ou As-of (Mallet, IV, p. 55, a tiré de Strabon, de Pline, de Ptolémée et d'Etienne de Byzance, les vestiges de ce peuple et de cette ville), mots dont la signification est la même, sert de base à un système historique si ingénieux, que nous souhaiterions qu'il fût vrai (il ne peut l'être : Bayer a prouvé que la ville d'Asof ne paraissait que dans le douzième siècle de l'histoire. Voyez sa dissertation sur l'histoire d'Asof, dans le deuxième volume de la collection de l'Histoire russe). On suppose qu'Odin était le chef d'une tribu de Barbares qui habitèrent les bords des Palus-Méotides, jusqu'à ce que la chute de Mithridate et les armes victorieuses de Pompée fissent trembler le Nord pour sa liberté. Odin, trop faible pour résister à un pouvoir si formidable, ne céda qu'en frémissant : forcé de quitter son pays natal, il conduisit sa tribu depuis les frontières de la Sarmatie asiatique jusqu'en Suède, avec le projet véritablement grand de former, dans des retraites inaccessibles à la servitude, une religion et un peuple qui pussent servir un jour sa vengeance immortelle, lorsque ses invincibles Goths, animés par l'enthousiasme de la gloire, sortiraient en nombreux essaims des environs du pôle pour châtier les oppresseurs du genre humain1.

. Il est difficile d'admettre comme un fait authentique l'expédition merveilleuse d'Odin, qui pourrait fournir le sujet d'un beau poème épique, en faisant remonter à une époque si mémorable l'inimitié des Goths et des Romains. Selon le sens le plus naturel de l'Edda, et l'interprétation des plus habiles critiques, As-gard n'est pas réellement une ville de la Sarmatie asiatique : c'est le nom du séjour Mystérieux des dieux; c'est l'Olympe de la Scandinavie. Le prophète était supposé en descendre lorsqu'il vint annoncer sa nouvelle religion à la nation des Goths qui étaient déjà établis dans la partie méridionale de la Suède.
On peut consulter sur ce sujet une lettre curieuse du Suédois Ihre, conseiller de chancellerie à Upsal, imprimée à Upsal, chez Edmau, en 1772, et traduite en allemand par M. Schlozer; à Gottingue, chez Dieterichs, 1773.

250-251

La migration des Goths

Dèce
Dèce

Quand même tant de générations successives du peuple goth auraient été capables de conserver quelques faibles traces de leur origine des Scandinaves, ce n'est pas à des Barbares sans lettres que nous pourrions demander un détail exact des temps et des circonstances de leurs migrations. Le passage de la Baltique était une entreprise facile et naturelle. Les habitants de la Suède avaient un nombre suffisant de vaisseaux à rames (Tacite, Germ., 44); et depuis Carlscroon jusqu'aux ports les plus voisins de la Prusse et de la Poméranie, la distance n'est que d'environ cent milles. Ici enfin nous marchons à la lueur de l'histoire sur un terrain solide. Du moins, en remontant jusqu'à l'ère chrétienne (Tacite, Ann., II, 62. Si l'on pouvait ajouter foi aux voyages de Pythéas de Marseille, il faudrait convenir que les Goths avaient passé la mer Baltique au moins trois cents ans avant Jésus-Christ), au plus tard jusqu'au siècle des Antonins (Ptolémée, II), nous voyons les Goths établis à l'embouchure de la Vistule, et dans cette fertile province où longtemps après furent bâties les villes commerçantes de Thorn, d'Elbing, de Königsberg et de Dantzig (par les colonies allemandes qui suivirent les armes des chevaliers teutoniques. Ces aventuriers terminèrent, dans le treizième siècle, la conquête et la conversion de la Prusse). A l'Occident de ces contrées, les nombreuses tribus des Vandales se répandirent le long des rives de l'Oder, et des côtes maritimes du Mecklembourg et de la Poméranie. Une ressemblance frappante de moeurs, de traits, de religion, et de langage, semble indiquer que les Vandales et les Goths étaient originairement une grande et même nation1. Ceux-ci paraissent avoir été subdivisés en Ostrogoths, Visigoths et Gépides2. La distinction des diverses tribus vandales fut plus fortement marquée par les noms indépendants d'Hérules, de Bourguignons, de Lombards, et d'une foule d'autres petits Etats, qui formèrent, pour la plupart, dans les siècles suivants, de puissantes monarchies.

Dans le siècle des Antonins, les Goths habitaient encore la Prusse. Déjà, sous le règne d'Alexandre Sévère, leurs hostilités et leurs incursions fréquentes avaient annoncé leur voisinage aux Romains de la Dacie. Cet intervalle, qui est d'environ soixante-dix ans, est donc la période où nous devons placer la seconde migration des Goths, lorsqu'ils se portèrent de la Baltique au Pont-Euxin; mais il est impossible d'en démêler la cause au milieu des différents ressorts qui faisaient mouvoir des Barbares errants. La peste ou la famine, une victoire ou une défaite, un oracle des dieux ou l'éloquence d'un chef entreprenant, suffisaient pour les attirer dans les climats plus tempérés du Midi. Outre l'influence d'une religion guerrière, leur nombre et leur intrépidité les mettaient en état d'affronter les plus grands dangers. Leurs boucliers ronds et leurs épées courtes les rendaient formidables, lorsqu'ils en venaient aux mains. Leur noble soumission à des rois héréditaires donnait à leurs conseils une union et une stabilité peu communes (Omnium harum gentium insigne, rotunda scuta, breves gladii, et erga reges obsequium. Tacite, Germ., 43. Le commerce de l'ambre procura vraisemblablement du fer à la nation des Goths). Amala, le héros de ce siècle, le dixième aïeul de Théodoric, roi d'Italie, était digne de les commander. Ce chef illustre soutenait par l'ascendant du mérite personnel, la noblesse de son origine qu'il attribuait aux Anses ou demi-dieux de la nation (Jornandès,13-14).

Le bruit d'une grande entreprise, répandu dans la Germanie, excita le courage des plus braves guerriers de plusieurs nations vandales, que nous voyons, un petit nombre d'années après, prendre part à la guerre sous le nom générique de Goths3. Les conquérants se rendirent d'abord sur les rives du Prypek, rivière que les anciens ont universellement regardée comme la branche méridionale du Borysthène. Ce grand fleuve, qui arrose les plaines de la Pologne et de la Russie, servit de direction aux Barbares, et leur procura pendant toute leur marche une provision constante d'eau, et d'excellents pâturages pour les nombreux troupeaux qui les accompagnaient. Pleins de confiance en leur propre bravoure, ils pénétrèrent dans des contrées inconnues sans songer aux puissances qui auraient pu s'opposer à leurs progrès. Les Bastarnes et les Vénèdes furent les premiers qui se présentèrent. La fleur de leur jeunesse prit parti, de gré ou de force, dans l'armée des Goths. Les Bastarnes occupaient le nord des monts Krapacks. L'immense contrée qui séparait ces peuples des sauvages de Finlande était habitée, ou plutôt dévastée, par les Vénèdes (Tacite, Germ., 46). On a quelques raisons de croire que les Bastarnes, qui se distinguèrent dans la guerre de Macédoine (Cluvier, Germ. ant., III, 43), et qui formèrent ensuite ces tribus redoutables de Peucins, de Borans, de Carpiens, etc., tiraient leur origine de la Germanie4. Nous sommes encore mieux fondés à placer dans la Sarmatie le berceau des Vénèdes, qui devinrent si fameux dans le moyen âge (les Vénèdes, les Slaves et les Antes étaient trois grandes tribus du même peuple. Jornandès, 24. Ces trois tribus formaient la grande nation ces Slaves); mais le mélange du sang et des moeurs sur la frontière douteuse de ces deux vastes régions embarrasse souvent l'observateur le plus exact.

1. Pline (Hist. nat., IV, 14) et Procope (in Bell. vand., I, 1) ont suivi la même opinion. Ces deux auteurs vivaient dans des siècles éloignés, et ils employèrent différentes voies pour chercher la vérité.
Cette opinion est peu vraisemblable. Les Vandales et les Goths appartenaient également à la grande division des Suives, mais ces deux tribus étaient très différentes. Ceux qui ont traité cette partie de l'histoire me paraissent avoir négligé de remarquer que les anciens donnaient presque toujours le nom du peuple puissant et vainqueur à toutes les tribus faibles et vaincues; ainsi Pline appelle Vindili, Vandales, tous les peuples du nord-est de l'Europe, parce qu'à cette époque les Vandales étaient sans doute la tribu conquérante. César, au contraire, rangeait sous le nom de Suèves plusieurs des tribus que Pline met sous celui de Vandales, parce que les Suèves proprement dits étaient alors la tribu la plus puissante de la Germanie. Quand les Goths, devenus à leur tour conquérants, eurent soumis les peuplades qui se trouvaient sur leur chemin, ces peuplades perdirent leur nom en perdant leur liberté, et devinrent d'origine gothique. Les Vandales eux-mêmes furent considérés alors comme des Goths; les Hérules, les Gépides, etc., eurent le même sort. Une origine commune fut ainsi attribuée à des peuples qui n'avaient été réunis que par les conquêtes d'une nation, et cette confusion a causé une foule d'erreurs en histoire.

2. Les Ostrogoths et les Visigoths, ou les Goths orientaux et occidentaux, avaient été ainsi désignés lorsqu'ils habitaient la Scandinavie (*). Par suite, dans toutes leurs marches et dans tous leurs établissements, ils conservèrent avec leurs noms la même situation respective qui les leur avait fait donner. La première fois qu'ils sortirent de Suède, la colonie, dans son enfance, était contenue dans trois vaisseaux, un de ces bâtiments, qui n'était pas si bon voilier que les deux autres, fut retardé dans sa route; et l'équipage, qui forma ensuite, une grande nation, reçut le nom de Gépides ou Traîneurs. Jornandès, c. 17.
(*) Ce n'est pas en Scandinavie que les Goths ont été divisés en Ostrogoths et Visigoths; cette division eut lieu après leur irruption en Dacie, au troisième siècle : ceux qui venaient du Mecklembourg et de la Poméranie furent appelés Visigoths; ceux qui venaient du midi de la Prusse et du nord-ouest de la Pologne se nommaient Ostrogoths. Adel., Hist. anc. des Allem., p. 202; Gatt., Hist. univ., p. 431.

3. Les Hérules et les Bourguignons sont particuliérement nommés. Voyez l'Histoire des Germains, par Mascou, V. Un passage de l'Histoire Auguste, p. 28, parait faire allusion à cette grande migration. La guerre des Marcomans fut occasionnée en partie par la pression des tribus barbares, qui fuyaient, devant les armes de Barbares plus septentrionaux.

4. Les Bastarnes ne sauraient être regardés comme originaires de la Germanie : Strabon et Tacite paraissent en douter; Pline est le seul qui les appelle positivement Germains; Ptolémée et Dion les traitent de Scythes, dénomination vague à cette époque de l'histoire; Tite-Live, Plutarque et Diodore de Sicile les nomment Gaulois, et cette opinion est la plus vraisemblable. Ils descendaient des Gaulois venus en Germanie sous la conduite de Sigovèse. On les trouve toujours associés à des tribus gauloises, telles que les Boïens, les Taurisques, etc., et non aux tribus germaniques : les noms de leurs chefs ou princes, Chlonix, Chlondicus, Deldon, ne sont pas des noms germains. Ceux qui s'étaient établis dans l'île Peuce, sur le Danube, prirent le nom de Peucins.
Les Carpiens paraissent en 237 comme une tribu suève qui fit une irruption dans la Moesie. Dans la suite ils reparaissent sous les Ostrogoths, avec lesquels ils se sont probablement amalgamés. Voyez Adel., Hist. anc. des All., p. 236 et 278.

250

Les Germains et les Sarmates

En s'avançant plus près du Pont-Euxin, les Goths rencontrèrent les Sarmates, les Jaziges, les Alains1 et les Roxolans. Les Goths furent vraisemblablement les premiers Germains qui aperçurent les bouches du Tanaïs et du Borysthène. Il est facile de connaître ce qui distinguait particulièrement les peuples de la Germanie et de la Sarmatie. Des cabanes fixes ou des tentes mobiles, les lois du mariage, qui permettaient d'épouser une ou plusieurs femmes, un habit serré ou des robes flottantes, une force militaire qui consistait principalement en infanterie ou en cavalerie; telles sont les marques caractéristiques de ces deux grandes portions du genre humain. Il ne faut pas surtout oublier l'usage des langues teutonique et esclavonne, dont la dernière s'est répandue, par la voie des armes, des confins de l'Italie au voisinage du Japon.

1. Jac. Reineggs croit avoir trouvé dans les montagnes du Caucase quelques descendants de la nation des Alains; les Tartares les appellent Edeki-Alan : ils parlent un dialecte particulier de l'ancienne langue des Tartares du Caucase. V. J. Reineegs, Descr. du Caucase (en allemand) p. II, p. 15.

250

L'Ukraine

Avant d'attaquer les provinces romaines, les Goths possédaient déjà l'Ukraine, pays d'une grande étendue et d'une rare fertilité. Il est partagé presque également par le Borysthène, qui reçoit des deux côtés les eaux de plusieurs rivières navigables. Cette vaste contrée renfermait en quelques endroits des bois immenses de chênes antiques et très élevés. L'abondance du gibier et du poisson, les ruches innombrables que l'on trouvait dans les cavités des rocs ou dans le creux des vieux arbres, et qui, même en ces temps grossiers, formaient une branche considérable du commerce, la beauté du bétail, la température de l'air, un sol propice à toute espèce de grains, la richesse de la végétation, tout attestait la libéralité de la nature, et invitait l'industrie de l'homme1. Les Goths dédaignèrent ces avantages : une vie de paresse, de pauvreté et de rapine, leur parut toujours préférable.

1. Histoire généalogique des Tartares, p. 593. M. Bell (vol. II, p. 379) traversa l'Ukraine, en voyageant de Pétersbourg à Constantinople. La face du pays représente exactement aujourd'hui ce qu'il était autrefois, puisque entre les mains des Cosaques il reste toujours dans un état de nature.

250

Les Goths envahissent la Dacie et la Moesie

Les hordes des Scythes, qui bordaient leurs nouveaux établissements, du côté de l'Orient, ne leur offraient que le hasard incertain d'une victoire inutile : l'aspect brillant des campagnes romaines avait bien plus d'attraits pour eux. Les champs de la Dacie, cultivés par des habitants industrieux, pouvaient être moissonnés par un peuple guerrier. Les successeurs de Trajan consultèrent moins les véritables intérêts de l'Etat que de fausses idées de grandeur, lorsqu'ils conservèrent les conquêtes de ce prince au-delà du Danube. Il est probable que leur politique affaiblit l'empire du côté de ce fleuve. La Dacie, province nouvelle et à peine soumise, n'était ni assez forte pour résister aux Barbares, ni assez opulente pour assouvir leur cupidité (250).

Tant que les rives éloignées du Niester servirent de bornes à l'empire, les fortifications du bas Danube furent gardées avec moins de précautions : ensevelis dans une fatale sécurité, les habitants de la Moesie se persuadèrent qu'une distance trop vaste pour être franchie les mettait à l'abri de tout danger de la part des Barbares. L'irruption des Goths, sous le règne de Philippe, les tira de leur funeste erreur. Le roi ou chef de cette fière nation traversa avec mépris la province de la Dacie, et passa le Niester et le Danube, sans rencontrer aucun obstacle. Les troupes romaines ne connaissaient déjà plus de discipline; elles livrèrent à l'ennemi les postes importants qui leur avaient été confiés et la crainte d'un juste châtiment en fit passer un grand nombre sous les étendards des Goths. Tous ces Barbares parurent enfin devant Marcianopolis (267?) (aujourd'hui Prebislaw, chez les Bulgares. D'Anville, Géogr. Anc., t. I, p. 311), ville bâtie par Trajan en l'honneur de sa soeur, et qui servait alors de capitale à la seconde Moesie1. Les habitants se crurent trop heureux de racheter à prix d'argent leurs biens et leurs personnes; et les conquérants retournèrent dans leurs déserts, plutôt encouragés que satisfaits par ce premier succès de leurs armes contre un Etat faible, mais opulent.

1. Dans le seizième chapitre de Jornandès, au lieu de secundo Mosiam, on peut substituer secundam, la seconde Moesie, dont Marcianopolis était certainement la capitale (Voyez Hiéroclès, de Provincus, et Wesseling, ad locum, p. 636, Itineraria). Il est étonnant qu'une faute si palpable du copiste ait échappé à la correction judicieuse de Grotius.

250

Le siège de Philippopolis

Dèce fut bientôt informé que Cniva, roi des Goths, avait passé une seconde fois le Danube avec des troupes plus nombreuses; que ses détachements répandaient de tous côtés la désolation en Moesie; et que le principal corps d'armée composé de soixante-dix mille Germains et Sarmates pouvait se porter aux entreprises les plus audacieuses. Une invasion si formidable exigeait la présence du monarque, et le développement de toutes ses forces.

Dèce trouva les Goths occupés au siège de Nicopolis en 250, sur le Jatrus, un de ces monuments qui devaient perpétuer le souvenir des exploits de Trajan (le lieu qu'occupait cette ville est encore appelé Nicop. La petite rivière sur les bords de laquelle elle était située tombe dans le Danube. D'Anville, Géogr. Anc., I, p. 307). A son approche ils se retirèrent; mais avec le projet de voler à une conquête plus importante, et d'attaquer Philippopolis (aujourd'hui Philippopolis ou Philiba; sa situation entre des collines la faisait aussi appeler Trimontium. D'Anville, Géogr. anc., t. I , p. 295), ville de Thrace bâtie par le père d'Alexandre, presque au pied du Mont Hémus (Etienne de Byzance, de Urbibus, p. 740; Wesseling, Itineraria, p. 136. Zonare, par une méprise singulière, attribue la fondation de Philippopolis au prédécesseur immédiat de l'empereur Dèce). L'empereur les suivit par des marches forcée dans un pays difficile; mais lorsqu'il se croyait encore à une distance considérable de leur arrière garde, Cniva se tourna contre lui avec une violente impétuosité. Le camp des Romains fut pillé; et, pour la première fois, leur souverain prit la fuite devant une troupe de Barbares à peine armés. Après, une grande résistance Philippopolis, privée de secours, fût emportée d'assaut. On assure que cent mille personnes perdirent la vie dans le sac de cette ville (Ammien, 31, 5).

Plusieurs prisonniers de marque ajoutèrent à l'importance du butin, et Priscus, frère du dernier empereur Philippe, ne rougit pas de prendre la pourpre, sous la protection des plus cruels ennemis de Rome (Aurelius Victor, 29). Cependant la longueur du siège avait donné le temps à Dèce de ranimer le courage, de rétablir la discipline, et d'augmenter le nombre de ses troupes. Il intercepta différents partis de Barbares, qui accouraient de la Germanie pour venir partager la victoire de leurs compatriotes (les mots victorio carpico, qui se trouvent sur quelques médailles de l'empereur Dèce, insinuent ces avantages). Des officiers d'une fidélité et d'une valeur éprouvées1 eurent ordre de garder les passages des montagnes; les fortifications du Danube furent réparées et mises en état de défense; enfin le prince employa les plus grands efforts pour s'opposer aux progrès ou à la retraite des Goths. Encouragé par le retour de la fortune, il se préparait à frapper de plus grands coups, et il attendait avec inquiétude le moment de venger sa propre gloire et celle des armes romaines2.

1. Claude, qui régna depuis avec tant de gloire, gardait les Thermopyles avec deux cents Dardaniens, cent hommes de cavalerie pesante et cent soixante de cavalerie légère, soixante archers crétois, et mille hommes de nouvelles troupes bien armées. Voyez une lettre originale de l'empereur à cet officier, dans l'Histoire Auguste, p. 200.

2. Jornandès, 16-18; Zozime, I, p. 22. Il est aisé de découvrir, dans le récit général de cette guerre, les préjugés opposés de l'auteur grec et de l'historien des Goths. Ils ne se ressemblent que par le manque d'exactitude.

27 octobre 251

Valérien censeur

Dans le temps qu'il luttait contre la violence de la tempête, son esprit calme et réfléchi, au milieu du tumulte de la guerre, méditait sur les causes plus générales qui, depuis le siècle des Antonins, avaient précipité si impétueusement la décadence de la grandeur romaine. Il découvrit bientôt qu'il était impossible de remplacer cette grandeur sur une base solide, sans rétablir la vertu publique, les principes fondamentaux de la constitution, les moeurs antiques de l'Etat, et la majesté opprimée des lois. Pour exécuter un projet si beau, mais si difficile, il résolut de faire revivre l'ancien office de censeur, magistrature importante qui avait beaucoup contribué à maintenir le gouvernement1, jusqu'à ce qu'usurpée par les Césars, elle eût perdu son intégrité primitive, et fût tombée insensiblement en oubli2. Persuadé que la faveur du souverain peut donner la puissance, mais que l'estime du peuple confère seule l'autorité, Dèce abandonna le choix d'un censeur au libre suffrage du sénat. Les voix unanimes, ou plutôt les acclamations de l'assemblée, nommèrent Valérien comme le plus digne de remplir cet auguste emploi (27 octobre 251). Ce vertueux citoyen, qui fut depuis revêtu de la pourpre, servait alors avec distinction dans les troupes. Dès que l'empereur eut appris son élection, il assembla dans son camp un conseil général, et, avant de donner l'investiture au nouveau censeur, il crut devoir lui rappeler la difficulté et l'importance de sa charge. Heureux Valérien, dit le prince à son illustre sujet, heureux d'avoir mérité l'approbation du sénat et de la république ! Acceptez la censure, et réformez les moeurs du genre humain. Vous choisirez parmi les sénateurs ceux qui méritent de conserver leur rang dans cette auguste assemblée. L'ordre équestre vous devra rétablissement de son ancienne splendeur. En augmentant les revenus de l'Etat, songez à diminuer les charges publiques. Partagez en plusieurs classes régulières la multitude confuse des citoyens. Que la puissance militaire, les richesses, les vertus et les ressources de Rome, soient l'objet constant de votre attention. Vos décisions auront force de loi. L'armée, le palais, les ministres de la justice, les grands officiers de l'empire, sont soumis à votre tribunal : nul n'est excepté que les consuls ordinaires (malgré cette exemption Pompée parut rependant devant le tribunal du censeur pendant son consulat. L'occasion était, à la vérité, également singulière et honorable. Plutarque, Vie de Pompée, p. 630.), le préfet de la ville, le roi des sacrifices et la première des vestales, aussi longtemps que cette vierge conservera sa chasteté; et même ce petit nombre, qui peut ne pas redouter la sévérité du censeur romain, s'efforcera de gagner son estime (voyez le discours original dans l'Histoire Auguste, p. 173-174).

Un magistrat revêtu d'un pouvoir si étendu aurait été moins le ministre que le collègue de son maître3. Valérien redoutait, avec raison, une place qui devait l'exposer aux soupçons et l'envie. Sa modestie parut alarmée de la grandeur du poste où on voulait le placer. Après avoir insisté sur sa propre insuffisance et sur la corruption du siècle il représenta fort adroitement que l'office de censeur ne pouvait être séparé de la dignité impériale, et que les mains d'un sujet étaient trop faibles pour supporter l'énorme fardeau d'une telle administration. Les événements de la guerre arrêtèrent bientôt l'exécution d'un projet séduisant, mais impraticable, mirent Valérien à l'abri du danger, et épargnèrent probablement au prince la honte de ne pas réussir. Un censeur peut maintenir les moeurs d'un Etat; il ne saura jamais les rétablir. Il est impossible que l'autorité d'un pareil magistrat soit avantageuse, qu'elle produise même aucun effet, à moins qu'il ne trouve dans le coeur du peuple un sentiment vif d'honneur et de vertu, et qu'il ne soit soutenu par un respect religieux pour l'opinion publique, et par une foule de préjugés utiles favorisant les moeurs nationales. Dans un temps où ces principes sont anéantis, l'office de censeur doit dégénérer en vaine représentation, ou devenir un instrument d'oppression (telles que les tentatives d'Auguste pour la réforme des moeurs. Tacite, Annales, III, 24.) et de despotisme. Il était plus aisé de vaincre les Goths que de déraciner les vices de l'Etat, et cependant la première de ces entreprises coûta à l'empereur son armée et la vie.

1. Montesquieu, Grandeur et décadence des Romains, c. 8. Il parle de la nature et de l'usage de la censure avec sa sagacité ordinaire et avec une précision peu commune.

2. Vespasien et Titus furent les derniers censeurs (Pline, Hist. nat., VII, 49; Censorin, de Die natali.). La modestie de Trajan ne lui permit pas d'accepter un honneur dont il était digne, et son exemple fut une loi pour les Antonins. Voyez le Panégyrique de Pline, c. 45 et 60.

3. C'est peut-être ce qui a trompé Zonare. Cet auteur suppose que Valérien fut alors déclaré le collègue de Dèce. L. XII, p. 625)

juin 251

La mort de Dèce

Dèce
Dèce

Environnés des troupes romaines, les Goths se trouvaient exposés à des attaques continuelles. Le siège de Philippopolis leur avait coûté leurs meilleurs soldats, et le pays dévasté n'offrait plus de subsistance à ce qui restait de cette multitude de Barbares indisciplinés. Dans cette extrémité, ils auraient volontiers rendu leur butin et leurs prisonniers pour avoir la permission de se retirer paisiblement; mais l'empereur se croyait sûr de la victoire, et résolu de répandre une terreur salutaire parmi toutes les nations du Nord, il refusa d'écouter aucun accommodement. Les Barbares intrépides préférèrent la mort à l'esclavage. La bataille se donna sous les murs d'une ville obscure de la Moesie, appelée Forum Terebronii1. L'armée des Goths était rangée sur trois lignes, et, par un effet du hasard ou d'une sage disposition, un marais couvrait le front de leur troisième ligne. Au commencement de l'action, le fils de Dèce (Herennius Etruscus), jeune prince de la plus belle espérance, et déjà revêtu de la pourpre, fut percé d'une flèche, et tomba mort à la vue d'un père affligé, qui, rassemblant toute sa fermeté, rappela à son armée, consternée que la perte d'un soldat importait peu à la république. Le choc fut terrible; c'était le combat du désespoir contre la douleur et la rage. Enfin la première ligne des Goths fut enfoncée; la seconde, qui s'avançait pour la soutenir, eut le même sort. La troisième seulement restait entière, disposée à disputer le passage du marais que l'ennemi présomptueux eut l'imprudence de vouloir forcer. La fortune change tout à coup. Tout est contre les Romains, la profondeur du marécage, un terrain où l'on enfonce pour peu qu'on s'arrête, où l'on glisse quand on fait un pas; la pesanteur de la cuirasse, la hauteur des eaux, qui ne permet pas de lancer le javelot. Au contraire, les Barbares, habitués à combattre dans les terrains marécageux, outre l'avantage de la taille, avaient encore celui des longues piques, dont ils atteignaient de loin. Après d'inutiles efforts, l'armée romaine fut ensevelie dans ce marais, et jamais on ne put retrouver le corps de l'empereur. Tel fut le destin de Dèce, âgé pour lors de cinquante ans; monarque accompli, actif dans la guerre, affable au sein de la paix1. Son fils aurait été digne de lui succéder. La vie et la mort de ces deux princes les ont fait comparer aux plus brillants modèles de la vertu républicaine.

1. Tillemont, Histoire des Empereurs, tome III, p. 593. Comme Zozime et quelques-uns de ceux qui l'ont suivi prennent le Danube pour le Tanaïs, ils placent le champ de bataille dans les plaines de la Scythie.

2. Les Dèce furent tués avant la fin de l'année 251, puisque les nouveaux princes prirent possession du consulat dans les calendes de janvier qui suivirent.

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