Auguste : 27 av. J.C.-14 de notre ère
L'administration de l'Empire

Le recensement

Auguste
Cinna est pardonné par Auguste
Auguste Etienne-Jean Delécluze, 1814
The Bowes Museum, County Durham

Par une sorte d'instinct monarchique, qui, dans l'esprit de Constantin, deviendra un principe arrêté d'organisation sociale, Auguste tâche de mettre dans l'Etat des divisions et des rangs, pour y ramener la subordination et la discipline. Il comprend que l'homme seul au-dessus de tous a à craindre de la part de tous, et il place entre lui et la foule, pour garder les avenues du pouvoir, une multitude de gens régulièrement classés par catégories et échelonnés les uns au-dessus des autres, de manière que cette hiérarchie, pesant de tout son poids sur les masses d'en bas, tient le peuple et les factieux dans l'immobilité.

Ce qui reste de la vieille noblesse patricienne a le premier rang dans la cité, avec le privilège de remplir exclusivement certaines charges religieuses; au-dessous vient la noblesse sénatoriale, à demi héréditaire; plus bas, la noblesse d'argent ou l'ordre équestre : trois aristocraties superposées.

La Noblesse sénatoriale

Le sénat se compose :
1° des sénateurs en titre, au nombre de six cents, dont le nom avait été inscrit sur la liste officielle publiée chaque année;
2° des vingt questeurs annuellement en exercice, à qui cette charge ouvre la curie, et des anciens questeurs qui ne sont pas encore devenus titulaires, en prenant sur la liste officielle les places laissées vacantes par les sénateurs décédés1.
Les titulaires sont seuls vraiment sénateurs; on appelle les autres : ceux qui sont autorisés à parler devant le sénat, quibus in senatu sententiam dicere licet. On voit qu'Auguste fait entrer dans la haute assemblée les hommes qu'il destine à devenir les grands fonctionnaires de l'empire, afin d'animer toute l'administration d'un même esprit. Pour les sénateurs titulaires il existe des distinctions, du reste fort anciennes : on siège à la place déterminée par la fonction qu'on avait exercée, consulat, préture, tribunat, édilité ou questure. Ce sont comme des degrés différents de noblesse : un prétorien ne marche pas à l'égal d'un consulaire, et ceux qui n'ont pas reçu les insignes de ces charges passent après les personnages qui les avaient remplies; pour entrer à la curie, il faut posséder le cens sénatorial, et que les mutilés n'y sont pas admis.

Les fils de sénateurs forment la classe intermédiaire entre l'ordre sénatorial et l'ordre équestre. Ils sont associés à une partie des prérogatives honorifiques de leurs pères, portent dès l'âge de dix-sept ans le laticlave, avec le brodequin noir, assistent aux séances du sénat2, et, leur stage militaire achevé, obtiennent, à Rome, une des charges du vigintivirat3. Ces fonctions les initient aux affaires publiques et leur facilitent l'accès de la questure par où l'on entre au sénat4. Il y a donc pour ce corps une sorte d'hérédité qui répond assez bien à celle qu'Auguste se propose d'établir pour le pouvoir : ni l'une ni l'autre franchement avouées, mais montrées comme condition nécessaire de stabilité5. Au second siècle, les familles sénatoriales formeront une noblesse héréditaire, ordo senatorum; dès maintenant les pères conscrits, leurs femmes et leurs enfants sont soustraits à la justice ordinaire pour ne relever que de la juridiction du sénat.

L'un des privilèges des fils de sénateurs aura de graves conséquences. Comme ils arrivent de plein droit au tribunat légionnaire et aux préfectures de cavalerie, l'avancement par la naissance remplacera souvent l'avancement par les services, et le mal deviendra si grand, qu'Hadrien, un des restaurateurs de la discipline romaine, sera obligé, de déclarer qu'il ne nommera plus de tribun imberbe : nec tribunum nisi plena barba faceret ! En outre, comme il eût été imprudent de laisser ces imberbes remplir leur charge, on a dû leur adjoindre, comme lieutenants, de vieux centurions : ceux-ci faisant toute la besogne, tribuni minores; ceux-là ayant tous les honneurs, tribuni majores6.

L'ordre équestre

Auguste établit des distinctions dans l'ordre équestre. Les chevaliers de noble origine et qui ont le cens sénatorial forment une classe à part, celle des illustres, qui sera comme la pépinière du sénat. Quand cette assemblée ne fournit pas de candidats pour le tribunat plébéien, on ira les prendre parmi les illustres. La préfecture du prétoire, celle de l'Egypte, le gouvernement de plusieurs provinces, leur seront réservés, ainsi que l'intendance des vivres, le commandement des gardes nocturnes, les hauts grades à l'armée et presque toutes les places nouvellement créées, qui enrichissent, tandis que les charges sénatoriales ruinent. Celles-ci obligent à donner des jeux et des fêtes; celles-là assurent un traitement de 100, 200, 400000 sesterces. Enfin les chevaliers voient à leur tête les petits-fils d'Auguste, les princes de la jeunesse romaine, et dans leurs rangs les plus chers amis de l'empereur, Mécène et Salluste. A l'armée, ils ne forment plus la cavalerie des légions, principalement fournie par les alliés; mais on conserve à Rome, pour les solennités, les six compagnies d'ordonnance, equites equo publico, dont l'empereur fait chaque année la revue et où il place les plus distingués parmi la jeune noblesse. Cet honneur du cheval public sera donné plus tard même à des enfants7, et ceux qui le posséderont auront au théâtre la place à part des autres chevaliers, le cuneus juniorium. Quant à la foule des enrichis, au vétéran qui obtenait l'anneau d'or en récompense de ses services, au provincial que l'empereur faisait chevalier et qui venait s'établir à Rome, ils remplissaient les tribunaux civils qui employaient quatre mille juges ou jurés.




L'aristocratie de l'argent

Ainsi, aux sénateurs, la délibération sur les grandes affaires publiques; aux principaux des chevaliers, presque toute l'administration de l'empire : voilà la double aristocratie sur laquelle Auguste appuie à l'intérieur son pouvoir : aristocratie non de sang, malgré quelques semblants d'hérédité, mais d'argent, car, pour entrer au sénat ou dans l'ordre équestre, comme pour obtenir une charge, il faut une fortune déterminée et considérable8; aristocratie qu'il augmente à son gré, car il abrège la durée des fonctions pour accroître le nombre de ceux qui auront passé par les honneurs; et, comme les rois donnaient des lettres de noblesse, il envoie les ornements de consul, de préteur, de tribun ou de questeur, à des citoyens qui n'ont pas rempli ces charges, ou il donne l'anneau d'or à ceux qu'il veut élever au rang de chevalier9.

Aux réceptions officielles, les sénateurs ont le privilège d'embrasser l'empereur; le prince se contente de saluer les chevaliers illustres, en prononçant leur note, quand il veule leur être agréable.

La bourgeoisie

Après les chevaliers viennent les bourgeois de Rome, qui tiennent le milieu entre l'ordre équestre et la plebs urbana (plèbe). Le privilège de fournir une quatrième décurie de juges, celle des ducénaires10, et les mille places de quartenier qu'il leur réserve11, les constituent en classe distincte; cependant ils sont peu nombreux, car ils doivent tendre à monter plus haut, pour avoir l'anneau d'or, ou à descendre plus bas, pour partager avec les citoyens les gratifications mensuelles.

La plèbe

Quand César fit le recensement de ceux qui étaient nourris aux dépens du trésor, il en trouva trois cent vingt mille, en retrancha la moitié, et pour le reste ordonna que, chaque année, le préteur remplacerait les pensionnaires morts par d'autres que le sort désignerait entre les pauvres non encore inscrits. Les désordres qui suivirent la mort de César et les progrès de la misère ramenèrent le chiffre primitif (320000); c'est dans la seconde moitié de son règne qu'Auguste osera le faire redescendre à environ deux cent mille (en l'an 2 av. J.C., trois ans auparavant, les indigents étaient encore trois cent vingt mille. (Dion, LV, 10.)). Ses colonies en Italie et dans les provinces faciliteront cette réduction; afin de la rendre durable, il encouragera le travail, combat la mode des affranchissements, et se montrera très avare du droit de cité. Voilà donc, deux cent mille mendiants, menace redoutable. Mais, délivrée de ses tribuns démagogues et contenue par les prétoriens de l'imperator, la plebs urbana (plèbe) tendra la main et ne fera plus d'émeute.

Les classes sociales

Auguste conserve les anciennes charges républicaines; en réalité, elles seront moins des fonctions politiques, ayant un pouvoir propre, que des titres qui servent à classer. Pour que ce classement soit plus rigoureux, il fait revivre les anciennes prescriptions sur la hiérarchie des magistratures, et il les consacre par les exceptions mêmes qu'il accorde12. Quand il exige un sénatus-consulte solennel pour dispenser ses petits-fils de la loi annale, nul ne doit être assez hardi pour oser s'y soustraire. Son administration tend partout et en tout à multiplier les différences dans les conditions sociales, soit des personnes, soit des cités et des pays. Par exemple, il divise Rome en quatorze régions, et ces régions sont, par leur administration, par les prérogatives de leurs habitants13, placées au-dessus des districts suburbicaires, lesquels, à leur tour, sont plus favorisés que le reste de l'Italie14, regardée cependant, elle aussi, par les provinciaux, comme une terre privilégiée.

Dans le droit de cité, Octave met des différences : le citoyen parvenu n'aura pas la cité au même titre que le citoyen d'origine15, et le provincial décoré de la toge ne sera, ni en droit ni en dignité, l'égal du quirite (citoyen) de Rome. Il y avait jadis plusieurs degrés pour monter au jus civitatis; Auguste en crée un nouveau : nul Egyptien ne pourra devenir citoyen de Rome qu'il n'ait été auparavant citoyen d'Alexandrie.

Ainsi, les conditions se classent, les rangs se marquent; ils ne le sont pas moins parmi les provinciaux, depuis le dedititius jusqu'au civis, et plus bas encore de la servitude à la liberté. Il y a l'esclave, celui qui ne pourra pas obtenir que la latinité nouvelle créée par la loi Junia Norbana, celui enfin à qui il est interdit de s'approcher de Rome à moins de 100 milles et que Gaius place au dernier degré de la liberté16. Non content, dit Suétone, d'avoir élevé une foule d'obstacles entre l'esclavage et la simple liberté, d'en avoir mis un plus grand nombre entre la servitude et la jouissance des droits politiques, il avait réglé les conditions, les différences et le nombre des affranchissements17.

C'est au théâtre qu'il faut voir le peuple romain; il est là tout entier, avec ses pontifes, ses vestales et son sénat. Avant Auguste, la plus grande confusion y régnait, chacun s'y asseyait au hasard; il y met l'ordre, ordinavit : voilà le mot de tout son règne. Au premier rang, les magistrats, puis les sénateurs et leurs fils; derrière ceux-ci, les quatorze bancs des chevaliers. Le peuple est séparé des soldats; les plébéiens mariés de ceux qui ne le sont pas. Les femmes ont une place à part, et les prolétaires en haillons sont rejetés sur les bas-côtés.

La Toge

Le costume marque les rangs; Auguste en maintient sévèrement les différences. Il proscrit le manteau grec, et fait chasser du Forum ceux qui n'ont pas la toge, car son poète lauréat le dit : "C'est à la toge que se reconnaît le peuple-roi". Horace a deux fois raison. La toge est le signe de la souveraineté nationale, et par son ampleur, par l'harmonieuse élégance de ses plis, elle est un des plus majestueux vêtements que l'homme ait portés, surtout quand la bande de pourpre se détache sur son éclatante blancheur. Vue sur les froides images que ce peuple nous a laissées de lui-même, elle contribue à maintenir le renom de la gravité romaine.

La loi pénale

Ces tendances vont apparaître jusque dans la loi pénale. Les Douze Tables établissent les mêmes peines pour les mêmes délits quel que soit le coupable, pourvu qu'il soit citoyen; la législation nouvelle sépare les grands des petits, ceux qu'elle appelle, tout en les frappant, les honnêtes gens, honesti, de ceux dont elle ne parle qu'avec dédain, humiles, les gens de rien; et elle détermine deux catégories de châtiments, les plus rigoureux pour les plus pauvres. On ne sait pas à quelle époque, cette distinction fut établie, mais elle sortait des entrailles mêmes de cette société dont les lois et les traditions reconnaissaient : au patricien, une origine supérieure; au père de famille, un pouvoir absolu dans sa maison; au maître, l'autorité sans limite sur ses esclaves; au patron, des droits rigoureux sur ses affranchis; et qui, où conséquence, n'a jamais pu connaître l'égalité. Une telle organisation de cité et de famille ne laisse pas de place au pauvre que dans la clientèle des riches que Martial appelle des rois; et Cicéron, Salluste, pensent comme eux lorsqu'ils parlent de la tourbe famélique, dépravée dans ses moeurs, exaltée dans ses espérances et dont le fond est l'envie. Auguste détermina les catégories d'hommes dont le témoignage ne serait pas reçu en justice, et un de ses jurisconsultes, Labéon, déclara qu'il n'était pas permis à l'humilis d'être témoin contre un honestior; nous avons vu les triumvirs commencer cette législation qui pour un même délit décrétait des peines différentes, selon la condition du coupable.

La langue

La langue, jusqu'alors sévère dans sa sobre élégance, se surcharge et s'enfle. L'emphase orientale qui, depuis deux siècles, gâtait l'idiome de Démosthène et de Maton, régnera bientôt sur celui de Cicéron et de Virgile. Les mots ordinaires ne suffisent plus; les sénateurs prennent ou reçoivent la qualification de très glorieux (Clarissimus). On trouve ce titre employé déjà sous Claude. (Cf. Orelli, n° 3115.). Il se donne aux femmes et aux enfants des sénateurs. (Id., 3761 ; Renier, Inscr. d'Alg., 1825, 1827, etc.)); les membres de l'ordre équestre sont les illustres, et leur service à l'armée s'appelle la splendide milice. Bientôt, avec les progrès de la servilité, tout deviendra divin et sacré. Quelques-uns en rient; Auguste même entend le favori de Mécène se moquer de ces classifications qu'établit la fortune, non le mérite. Mais les Romains les acceptent, et l'habitude des superlatifs outrés passera à leurs descendants.

1. Velleius Paterculus dit : Designatum quaestor, necdunt senator aequatus senatoribus (II, 111). Auguste doit avoir fait une lex Annalis, comme en avait eu la république. Dion la lui fait proposer par Mécène (LII, 20), et l'on sait qu'on n'arrivait à la questure qu'à vingt-cinq ans, à la préture à trente ans. Cf. Capitolinus, Marc. Anton., 5.

2. Suétone, Octave, 38. Voyez, au Digeste, I, 9, combien les jurisconsultes s'occupaient d'eux; ils conservaient même le titre et les privilèges de fils de sénateur à l'enfant conçu avant que son père ait été chassé du sénat. (Ibid., Ulpien, 7, ad legem Juliam et Papiam.)

3. Triumviri capitales, triumviri monetales, quattuorviri viarum curandarum et decemviri stlitibus judicandis. Il fallait avoir au moins vingt-deux ans (Pline, Lettres, X, 83) pour y arriver.

4. Claude régla ainsi l'avancement militaire des chevaliers : cohors, ala, tribunalus legionis (Suétone, Claude, 25). Une cohorte, comptant 600 hommes. C'était donc par un commandement considérable que les chevaliers débutaient; mais ce commandement était souvent plus nominal que réel. A vingt-cinq ans, ces tribuni militum honores petituri, comme Pline (Lettres, VI, 31) les appelle, sollicitaient la questure (Orelli, n° 3711 : quaestor designatus annorum XXIIII), ensuite l'édilité ou le tribunat, et à trente ans la préture, d'où l'on peut conclure que les charges du vigintivirat étaient moins une magistrature, honos, que ce qui est appelé au Digeste (L, 16, 239, § 3) un munus, ou obligation personnelle. Sur le vigintivirat, voyez Dion, LIV, 26, et L. Renier, Mélanges d'Epigraphie, p. 203-214.

5. Au-dessous d'eux venaient les anciens sénateurs, qui pour une raison ou pour une autre étaient sortis du sénat. (Dion, LIV, 14.)

6. Tribunus major per epistolam sacrant imperatoris judicio destinatur, minor tribunus provenit ex labore (Végèce, II, 7). Cet auteur est du quatrième siècle, mais le mal a son origine dans les institutions du premier empereur, et on vient de voir Hadrien le constater un siècle après Auguste.

7. On trouve dans les inscriptions des equites equo publico morts à seize ans, à cinq ans. Cf. Orelli, 3052-5, et L. Renier, Inscriptions d'Algérie, 4825-20.

8. Dion, LIV, 47. On trompait quelquefois sur sa fortune, ou l'on trouvait la charge trop onéreuse, car je vois en l'an 10 un édile se démettre de sa charge pour cause d'indigence. (Id., LIV,10.)

9. Insignia consularia, etc., ou inter consulares, praetorios.... regerre. César l'avait déjà fait. (Suétone, César, 76 ; Dion, XLIII, 17.) Il donna de même les triumphalia ornamenta. (Suétone, Octave, 58.)

10. Possédant 200000 sesterces. Cette quatrième classe de juges fut organisée en 17 av. J.C. et jugea de levioribus summis. (Suétone, Octave, 52). Ils avaient le droit de porter un anneau de fer (Pline, Hist. nat., XXXIII, 7): pauvre distinction, mais qui flattait parce qu'elle donnait un rang.

11. Il y avait deux cent soixante-cinq quartiers (Pline, Hist. nat., III, 9) et quatre ou cinq inspecteurs par quartier annuellement choisis, sans doute par le curator regionis, parmi les habitants, e plebe cujusgue viciniae electi (Suétone, Octave, 30). Auguste leur accorda le droit de porter, à certains jours, la prétexte et d'avoir deux viateurs (Dion, LV, 8.) Dans son testament, Tibère leur fit un legs particulier. (Suétone, Tibère, 76.)

12. Tacite, Ann., III, 29. De nombreuses inscriptions donnent en quelque sorte la loi d'avancement dans les charges publiques, cursus honorum. Car personne n'oubliait de faire graver ses états de service sur son tombeau dans l'ordre où ses fonctions s'étaient succédé. Pour fermer l'accès des hautes charges à ceux qui n'étaient pas très riches, il ajouta aux obligations imposées par Sylla aux préteurs, celle de donner les jeux que célébraient auparavant les édilités. Les consuls, et sous Claude les questeurs, furent aussi forcés de donner des jeux au peuple. (Dion, LIX, 14; LX, 27; Suétone, Claude, 24; Tacite, Ann., XI, 22.)

13. Il fallait être domicilié à Rome pour obtenir une charge; les distributions n'étaient faites qu'à la plebs urbana. Rome payait le sel moins cher que le reste de l'Italie. (Tite-Live, XXIX, 57.)

14. Toute la région à 100 milles de Rome était placée sous la juridiction du préfet de la ville et était exempte des prestations en nature que devait l'Italie annonaire. (Godefroy, au livre IX Cod. Theod., de Annona, II, 1, et Savigny, Steuerverf., p. 22.) Certains affranchis ne pouvaient pas s'établir dans la région suburbicaire. (Suétone, Octave, 40, et Gaius, Hist., I, 27.) Il n'égala pas tout à fait l'Italie à Rome, dit Suétone (Octave, 46). La loi Papia Poppea fournit une nouvelle preuve de cette inégalité. Le jus trium liberorum était reconnu dans Rome à celui qui avait trois enfants; il fallait, pour l'obtenir en Italie, en avoir quatre, dans les provinces cinq. L'interdiction faite au mari par la loi Julia, de adulteriis, d'aliéner le praedium totale ne s'appliquait qu'aux fonds italiques (Inst., II, VIII, proom.).

15. Relativement, par exemple, aux testaments. L'étranger qui n'avait pas obtenu le jus cognationis en même temps que le jus civitatis payait l'impôt du vingtième, même lorsqu'il héritait de son père. Cette distinction ne fut abolie que par Nerva et Trajan. (Pline, Panég., 57.)

16. Pessima libertas (Inst., I, 68). Il ne pouvait jamais devenir citoyen romain ou latin. La loi Aelia Sentia, rendue en l'an J de J.C. (Dion, LV, 13), le reléguait au rang des peregrini dedilitii (Gaius, Inst., I, 13-15). Les Latini Juniani (loi de l'an 19 de J.-C.) n'avaient que la jouissance de la liberté; aussi, à leur mort, étaient-ils considérés comme n'étant jamais sortis d'esclavage et leur ancien maître reprenait ses droits sur leurs biens. (Gaius, ibid., et les Instit., I, 5, 3.)

17. La loi Furia Caninia (huit ans ap. J.-C.) limita le nombre des affranchis testamentaires, et la loi Aelia Sentia (quatre ans après J.C.) ne permit pas au maître âgé de moins de vingt ans d'affranchir un esclave, praeter quam si causam apud consilium probaverit (Ulpien, I, 13).





L'ordre

Auguste
Le forum

A ce peuple si bien classé il faut encore du blé pour le nourrir, des jeux pour le distraire et une police active pour veiller, à sa place, contre le Tibre et les bandits, contre le feu et la peste... Auguste n'a garde de manquer à ces exigences. Il sait qu'il doit donner du pain, s'il veut assurer l'ordre, ce but unique de son administration. Aussi sa grande affaire à Rome est-elle, après l'affermissement de son pouvoir, de garantir à l'immense population qui encombre la ville des moyens d'existence. Il a bien voulu s'en dispenser, et renvoyer aux champs cette foule incommode; mais les distributions sont un legs de la république, et l'on a vu qu'il s'y attache l'idée d'un droit que les Gracques, même Caton, avaient reconnu et que César respecta.

L'annone

Auguste fait des frumentationes une institution impériale sous la direction du préfet de l'annone, qui juge toutes les causes, civiles ou criminelles, se rapportant au commerce des grains. D'abord tous, riches ou pauvres, avaient été admis à jouir d'un avantage conquis par tous. Plus tard les sénateurs et les chevaliers seront exclus; Auguste dressera le canon frumentaire qui déterminera la quantité de blé à fournir par les provinces pour la consommation du palais, des soldats et des citoyens établis à Rome (annona militaris et annona civica); de l'autre, il fixe le nombre des parties prenantes : deux cent mille pour une population qui dépasse sans doute quinze cent mille âmes (1500000)1; les non participants devront attendre que la mort produise des vacances dans les listes d'inscription2. L'annone n'est plus alors qu'un secours accordé aux nécessiteux et à tous ceux qui, sans être dans le besoin, ne sont pas dans l'aisance. Ce qu'elle donne, 42 litres de blé par mois, c'est-à-dire à peine la ration assignée à l'esclave et au captif, ne suffise pas à nourrir une famille3.

Ce blé ne coûte rien à l'Etat, puisqu'il est fourni par les provinces frumentaires, qui doivent faire parvenir leurs grains aux ports d'embarquement. De là les navires des cités maritimes les transportent à Rome, de sorte que le trésor n'a à payer que les frais d'emmagasinage et de manutention dans les greniers de la ville4.

Dans les temps de famine, Auguste double la ration; souvent même il ménage au peuple des surprises. Dans son onzième consulat, il lui donne douze fois du blé acheté à ses frais; et, à chaque événement important de sa vie, il fait des distributions en argent qui iront jusqu'à 400 sesterces par tête. Ses édits défendent aux candidats de répandre de l'argent dans les tribus (la peine encourue par cette brigue était l'exclusion pour cinq ans de toute magistrature); on en conclut qu'il s'était réservé le droit d'acheter le peuple romain tout entier (d'après le Monument d'Ancyre, n°15, il distribua en argent comptant, aux habitants de Rome, 575 millions de sesterces et 31200000 deniers, soit 500 millions de sesterces. La moyenne des parties prenantes étant d'environ deux cent cinquante mille...).

La clientèle

Autrefois le patron était tenu d'assurer à son client un morceau de terre; il lui assure; à présent, un morceau de pain, la sportula. Chaque matin le pauvre vient, à la porte d'une noble ou riche maison, tendre son panier aux vivres et la main; dans l'un, l'esclave distributeur laisse dédaigneusement tomber des restes de festin, et dans l'autre quelque menue monnaie. Auguste, devenu le patron universel, doit la sportula au peuple romain, et il la lui donne.

Les jeux

Dans cette société, les riches ont aussi la charge d'amuser les pauvres; les nobles n'y ont pas manqué; Auguste le fait. Les spectacles sont de deux sortes : les ludi (jeux), ou représentations scéniques et courses du cirque, qui reviennent à jour fixe; les munera, ou combats soit de gladiateurs, soit de bêtes fauves. Il en règle les dépenses et le nombre, pour ceux que donnent les magistrats et les particuliers; mais lui-même en donne beaucoup. "J'ai fait combattre", dit-il dans son Testament, "dix mille gladiateurs dans l'arène, et j'ai fait chasser trois mille cinq cents bêtes fauves. En une seule de ces chasses deux cent soixante lions furent égorgés". Une autre fois il fit creuser un large canal le long du Tibre, et trente galères à trois ou quatre rangs de rames, avec un plus grand nombre de petits navires divisés en deux flottes et montés par trois mille hommes, sans compter les matelots, donnèrent à la multitude la représentation d'un combat naval.

Traitant le peuple en grand enfant, qu'il faut à tout prix distraire, il se fait envoyer des curiosités de tous les points de l'empire, un rhinocéros, un serpent de cinquante coudées, ou un tigre monstrueux. Il lui vient d'Egypte, en une fois, trente-six crocodiles, pour lesquels il fait un lac du cirque flaminien. "Lors même", dit son biographe, "que ce n'était pas jour de fête, s'il lui arrivait quelque chose qu'on n'eut pas encore vu à Rome, il le faisait montrer aussitôt dans tous les endroits de la ville".

Durant l'édilité d'Agrippa, en l'an 38 av. J.C., les jeux avaient duré deux mois entiers (cinquante-neuf jours, pris probablement sur l'année entière. (Pline, Hist. nat., XXXV, 7.)), et Varron s'écria : "A Rome, la vie n'est qu'une bombance de tous les jours".

Le peuple veut qu'on s'amuse avec lui. César avait failli perdre sa popularité en s'occupant d'affaires au milieu du spectacle. Auguste se garde bien d'une pareille inconvenance. Il reste aux jeux des journées entières. Si quelque nécessité publique le force à s'absenter, il en demande la permission, et désigne quelqu'un pour présider à sa place.

Il protège les histrions, enlève aux magistrats le droit de les faire battre de verges, et s'intéresse aux querelles des mimes. "Il vous est utile, César", lui disait Pylade, "que le peuple s'occupe de Bathylle et de moi". Auguste n'a pas besoin des conseils du mime pour laisser au peuple romain ces passions du cirque et cette liberté du théâtre, la seule qu'il n'a jamais perdue. Il les a excitées plutôt, car, dit Suétone, "tous ceux, sans exception, qui consacraient leur industrie aux spectacles publics, lui paraissaient dignes de son attention. Il augmenta les privilèges des athlètes et il supprima l'ancienne loi qui plaçait les comédiens, hors du théâtre, dans une étroite dépendance de l'autorité".

Les grands travaux

Auguste continue les grands travaux de César. Pour lui-même, il se construit sur le Palatin une demeure qui commencera cette suite de palais dont les empereurs couvriront la colline royale, et puisqu'on est encore en république, du moins le disait-on, il oblige ses amis et les principaux sénateurs à suivre les usages républicains, en l'aidant de leur fortune à décorer la ville. Le Champ de Mars, autour duquel se groupent la plupart de ces constructions, forme une cité nouvelle, toute monumentale, qui pour maisons avait des temples, des théâtres et des portiques.

"Agrippa, aussi habile dans ces travaux de la paix que dans ceux de la guerre, élève", dit Suétone, "un nombre infini de beaux édifices". Un d'eux subsiste encore, le Panthéon (Santa Maria Rotonda), qui garde ces mots sur son fronton : M. Agrippa L. F. cos. Tertium fecit. A l'intérieur, en face de l'entrée, se dresse sans doute la statue de Jupiter Vengeur, qui avait poursuivi sur tous les meurtriers du dictateur l'expiation du crime. A droite et à gauche du dieu des vengeances de la maison Julienne, les divinités et les héros de la gente prédestinée : Mars et Vénus, Enée et Iule, Romulus le fondateur de la Rome patricienne, et César le fondateur de la Rome impériale. Octave refuse de siéger parmi les immortels, et, discrètement, met sa statue en dehors, près de la porte; de l'autre côté, il fait placer celle d'Agrippa.

Porté par son génie pratique vers les entreprises utiles, Agrippa, durant son édilité, amène à Rome l'aqua Virgo, source qu'une jeune fille, disait-on, avait découverte et indiquée à des soldats romains altérés; elle donne encore aujourd'hui, à la moitié de Rome, une eau limpide et fraîche (fontaine de Trevi). Il construit le Diribitorium, le plus vaste édifice qui n'ait jamais existé avec un seul toit5; il restaure les anciens canaux, établit 700 abreuvoirs, 105 fontaines jaillissantes, 130 réservoirs, 170 bains gratuits, et sur ces constructions il place 300 statues, 400 colonnes de marbre, tout cela en un an. A sa mort, il lègue au prince 240 esclaves ingénieurs qu'il avait formés et dont Auguste fit présent à l'Etat, pour l'achèvement ou l'entretien des travaux de son grand ministre.

Auguste aussi se vante d'avoir réparé les aqueducs qui tombaient en ruine, et doublé le volume de l'aqua Marcia, en dérivant une nouvelle source dans le conduit qui l'apporte à Rome. Il empêche pour quelque temps le Tibre de ravager périodiquement les bas quartiers de la ville, en élargissant et creusant son lit depuis longtemps obstrué et rétréci par les édifices écroulés. Il attache avec raison tant d'importance à empêcher les désastreuses inondations du fleuve, qu'il constitue une commission spéciale de curatores alvei et riparum Tiberis et cloacarum urbis.

Rome

Pour garantir Rome du désordre et du feu, il divise la ville en quatorze régions, chaque région en quartiers. La surveillance des régions est confiée aux magistrats annuels, sous l'autorité supérieure du préfet de la ville; celle des quartiers, à des inspecteurs choisis parmi les habitants eux-mêmes (vicomagistri).

Sept cohortes de gardes nocturnes, réparties en sept postes, un pour deux régions, seront chargées, sous la direction d'un préfet, sorti de l'ordre équestre, de prévenir et d'arrêter les incendies (le praefectus vigilum exerce la juridiction criminelle sur les incendiaires et les voleurs). Les cas graves sont réservés au préfet de la ville. Ces vigiles, tous affranchis6, peuvent, après trois années de service, obtenir la tessère frumentaire et, avec elle, le plein droit de cité. Pour la police de jour, elle est faite par les trois cohortes urbaines auxquelles les prétoriens peuvent au besoin prêter main forte. Quand Auguste donne, au Champ de Mars, des jeux où tout le peuple accourt, il fait garder la ville déserte par des soldats, de peur que les bandits ne pillent les maisons vides d'habitants : précaution qui en dit beaucoup sur l'état où cette société avait été mise par vingt ans de guerre civile.

Le véritable remède contre la misère est le travail du pauvre et non l'aumône du riche. L'ancienne Rome n'avait connu qu'une façon de s'enrichir, la guerre : la Rome nouvelle voulant tenir fermé le temple de Janus doit chercher un autre moyen d'échapper à la misère. Les empereurs des derniers siècles crurent le trouver en organisant le travail dans des corporations héréditaires. Auguste voit plus juste, il se contente de l'encourager. Bon nombre d'industries que les esclaves n'ont pas encore envahies tout entières, et les besoins multiples d'une grande capitale sollicitent la plèbe à demander au travail des profits qui suppléaient à l'insuffisance des distributions. Les constructions, par lesquelles la face de la ville est changée, donnent aussi de l'occupation aux citoyens, et les efforts du prince pour relever l'agriculture rendent un peu de vie aux Campagnes; enfin, l'immense commerce qui se fait entre Rome et le monde ramène vers les gains légitimes beaucoup de ceux qui depuis longtemps vivent de fraudes et de mendicité. "En modérant", dit Suétone, "l'excès des distributions de blé, il concilia l'intérêt du peuple avec celui des fermiers et des négociants".

Un autre moyen de fournir des bras au commerce et à l'agriculture est la diminution des loisirs forcés : il supprime trente jours fériés7. On sait combien Auguste fut aidé dans cette tâche par Virgile, qui reprit, dans le plus parfait de ses poèmes, le mot mis dès la première églogue dans la bouche d'Octave : Pascite, ut ante, boves, pueri; submittite tauvos.... Ses Géorgiques sont un magnifique éloge du travail agricole. Horace célèbre aussi la fécondité revenue dans les campagnes; et pour seconder le prince dans cette oeuvre, Varron, à quatre-vingts ans, écrivit les préceptes de l'agriculture.

1. En l'an 5 de notre ère, une gratification de 60 deniers par tête fut donnée à trois cent vingt mille hommes de la plèbe. Beaucoup de plébéiens restaient donc en dehors des distributions ordinaires.

2. Salluste, fragm. 3; Pline, Panég., 25. Sénèque (Epist., 18) disait que le prisonnier était mieux nourri que le pauvre, liberatiora sunt alimenta carceris...

3. Le modius valant 8,67 litres, 5 modii = 43,35 litres, que donnaient environ 42 kilogrammes de pain; par l'imperfection des procédés de mouture et de panification, le blé rendait à peine son poids en pain (Pline, Hist. nat., XVIII, 120), tandis que chez nous 100 kilogrammes de farine donnent au moins 130 kilogrammes de pain. Or, avec 42 kilogrammes de pain, une famille ne se nourrissait pas, et Dion a raison de dire (LV, 26).

4. La valeur du blé que l'Egypte livrait était d'environ 2500 talents; Suivant les Verrines, III, 75, le modius, qui dans le commerce valait 1 denier (Dureau de la Malle, Economie polit., t. I, p. 108), ne coûtait à l'Etat que 5 sesterces. Comme on en donnait à chacun des inscrits 60 par an, c'était une dépense annuelle de 180 sesterces, 1 sesterce, 1/100 de l'aureus, (Levasseur, De la valeur des monnaies romaines, p. 28 et 29).

5. Cet édifice servait au dépouillement des votes, au payement de la solde et au partage des gratifications faites au peuple. (Dion, LV, 8; Suétone, Claude, 48; Pline, Hist. nat., I, 40.)

6. En l'année 23, il avait donné six cents esclaves aux édiles curules pour le service des incendies (Dion, LIV, 2); en l'an 5 de J. C., il organisa le corps des vigiles, qui furent recrutés d'abord dans les classes d'origine servile. Plus tard on les prit partout. (Dion, LV, 26.) Ces gardes de nuit portaient chacun une sonnette pour s'appeler mutuellement. (id., LIV, 4.) Toutes les cités, à l'exemple de Rome, eurent des esclaves publics pour la police, la voirie et les bas offices de l'administration.

7. Ibid., 32. Il ne supprima que des fêtes honoraires, c'est-à-dire instituées par les particuliers; durant les autres, il était défendu de travailler. Quand le roi des sacrifices et les flamines sortaient ces jours-là, ils étaient précédés de hérauts qui enjoignaient au peuple de ne pas violer la sainteté du jour, en faisant oeuvre de ses mains. Le contrevenant était puni d'une amende. (Festus, s. v. Praecia, et Macrobe, Saturnales, I, XVI.) Columelle (II, 12, 9) compte quarante-cinq jours de fête ou de pluie, quibus non aratur, et Tertullien (de Idol., 14) dit que, chez les païens, les jours de fête n'atteignent pas le nombre des cinquante jours de joie des chrétiens.





La religion

Auguste
Le forum

La société romaine est plus calme, Auguste tâche de la rendre plus digne; et pour utiliser, après tant de bouleversements, tous les éléments conservateurs, il se fait professeur de morale et de religion. Il commande d'écrire des recueils de sentences prises dans les vieux auteurs et il les envoie aux magistrats des provinces. Dans le sénat, on lit par ses ordres des discours qui avaient été prononcés au temps de l'ancienne rigueur des moeurs, ou des harangues nouvelles de pure morale, et il fait défense aux juges d'entrer dans la maison d'un citoyen pendant l'année de leur charge : petites mesures qui ne remédient à rien. Il ne se vanta pas moins, dans son Testament, d'avoir fait revivre les moeurs antiques. "Par des lois nouvelles", dit-il, "j'ai remis en honneur les exemples de nos ancêtres depuis longtemps oubliés, et par mes édits j'ai proposé à l'imitation de tous les vertus de nos pères".

Le réformateur moraliste veut être aussi un réformateur religieux, pour fortifier dans le peuple des croyances que lui-même n'a pas. Tant de défis jetés, depuis un siècle, à la justice du ciel, n'avaient pas rendu aux habitants de l'Olympe leur crédit. La confiance aux grands dieux des nobles, des artistes et des poètes, s'en allait, mais elle reste à ceux des petites gens; et avec ses légendes, avec son cortège impur d'imposteurs venus de ces contrées d'Orient où les charlatans religieux demi trompés, demi trompeurs, pullulent toujours, le paganisme romain demeure une puissance. Tite-Live a beau dire que le peuple même ne croit plus aux signes envoyés par les dieux, et Properce que l'araignée couvre les temples de ses toiles, que les herbes folles cachent les dieux abandonnés, on va aux autels et surtout on s'occupe des présages. Les prétendues révélations des auspices et des prodiges, celles des oracles et des étoiles, conviennent à ces hommes, qu'une curiosité malsaine pousse à demander quelle sera dans l'avenir la volonté des dieux, au lieu de contraindre, par leur volonté propre, cet avenir à seconder des desseins préparés avec prudence et suivis avec courage. Et puis, pour certains esprits, la religion seule, toute science sérieuse manquant encore, rend compte des phénomènes naturels; seule aussi elle répond obscurément aux questions que l'homme se fera toujours sur sa fin dernière, et le plus sceptique, au milieu des plaisirs, subit son influence dès qu'un péril se montre. Vorace ne fonde-t-il pas un sacrifice annuel pour remercier les dieux qui l'ont préservé de la chute d'un arbre maudit ? Ainsi, spiritualisée par les uns, pour les autres grossière, mais mêlée à toute leur existence, la religion ancienne se maintient.

La réforme religieuse

Auguste protégera la religion à titre d'utilité. Avant même d'avoir pris le grand pontificat, 18 av. J.C., il en purifiera les sources par un choix des oracles qui courent dans le public. Plus de deux mille volumes de prédictions en grec et en latin seront brûlés. Les livres sibyllins, seul évangile que les Romains connaissent, seront soumis à une révision sévère, puis enfermés en deux coffrets d'or qu'on place sous la statue d'Apollon Palatin. La cooptation faisait arriver dans les collèges sacerdotaux des prêtres dont la vie contrastait avec leur fonction, elle sera remplacée par la nomination impériale. Il reconstitue le collège des frères Arvales et s'en fait le chef, comme il l'était déjà des autres corporations religieuses. Enfin il rétablit beaucoup d'anciennes cérémonies. Pour que rien ne gêne ce retour vers le passé, il repousse les nouveautés et défend de regarder dans l'avenir.

Les magiciens, plusieurs fois chassés de Rome sous la république, y étaient rentrés et pullulaient. Auguste leur interdit, sous peine de la vie, de prédire les choses futures, ces prédictions n'étant pas d'ordinaire favorables à la politique du moment, et il défend de pratiquer, dans l'intérieur du pomerium, le culte égyptien et les cérémonies juives, deux religions sur lesquelles il n'a pas de prise.

La restauration des temples

Il s'honore du titre de fondateur ou de restaurateur des temples, fait glorifier les dieux par tous ceux qui l'approchent, et enrôle dans cette croisade jusqu'à Ovide, qui, tout en écrivant les Fastes pour célébrer l'ancien culte, s'étonne d'en être arrivé là, après avoir si bien chanté les amours faciles (Fastes, II, 8:Sacra Cano...Ecquis ad haec illinc crederet esse viam ?...Haec mea militia est). Enfin il rétablit d'antiques cérémonies avec des restrictions autrefois inutiles dans une société naturellement chaste, nécessaires aujourd'hui au milieu d'un peuple corrompu. Il restaure les anciens temples et il en élève aux dieux bienfaisants et pacifiques : à Cérès, à la Concorde, à la Fortune, à Jupiter Libertas qui avait délivré Rome de l'anarchie, à la Paix, déesse longtemps délaissée, qui reçoit de lui deux autels, à la condition de convertir le monde à son culte. Mars, devenu le gardien des serments, ne doit plus combattre que pour punir les parjures : il est Mars Vengeur1. Par cette transformation du dieu homicide, Auguste veut donner à croire que la guerre, subie désormais comme une nécessité, serait non plus un appel à la force, mais à la justice du ciel. Il croit ou tient à faire croire qu'Apollon l'avait protégé au grand jour d'Actium; il lui élève sur le Palatin un temple très riche, dont les portes ont des ciselures d'ivoire, et où le dieu est montré se vengeant de ses ennemis2. Une idée contraire vaut aussi un temple à Jupiter Tonnant, dont la foudre avait un jour effleuré la litière du prince et tué un esclave à ses côtés.

Les Pénates et les Lares

Entre les anciens dieux, ceux qui sont les gardiens de l'Etat et de la famille, Pesta et les Lares, seront les plus honorés: ceux-ci surtout, divinités familières et simples, chères au peuple dont elles font toute la religion. Jupiter, Apollon et Diane sont de trop grands dieux, bons pour les sénateurs, et réservés à ceux qui montent au Capitole. Aux pauvres gens qui ne sortent pas de leurs quartiers, il faut de ces dieux du coin de rue et du foyer, menue monnaie de la divinité, personnages moins imposants et d'abord plus facile, comme le peuple s'en fait toujours. Chaque jour, le père de famille entouré de ses enfants et de ses esclaves, lorsqu'il en a fait, devant les Lares, la prière du matin; il les invoque encore avant de s'asseoir à sa table frugale, et, au milieu du repas, dans un religieux silence, il jette au foyer un peu de sel et de pain : c'est la communion avec les dieux propices3.

Auguste replace dans les carrefours (compita) les images des Lares (8 av. J.C.) et veut que deux fois l'an, au printemps et à l'été, à la fête des Compitalia, les habitants du voisinage viennent les orner de fleurs.

Pour assurer la perpétuité de ce culte, il en organise le sacerdoce : les 265 vici de Rome auront chacun quatre prêtres annuellement élus par les gens du voisinage. C'est, au-dessous des collèges pontificaux de la vieille religion aristocratique, un clergé nouveau, tout plébéien, donné à la religion populaire. Le Lare familier est l'ancêtre de la famille ou celui qui l'avait le plus honorée. "Rome a maintenant", dit Ovide, "mille dieux lares et le Génie du prince qui nous les a donnés : chaque quartier adore trois divinités"4. Cette association vaut aux modestes divinités de carrefour le titre impérial, Laribus Augustis, et aux desservants qui doivent veiller sur l'édicule, y offrir les sacrifices, y célébrer des jeux, le surnom d'Augustales.

Auguste augmente le nombre des prêtres, leur dignité, même leurs privilèges; une des Vestales étant morte, il protesta devant plusieurs citoyens, qui refusaient de soumettre leurs enfants aux chances du sort, que si l'une de ses petites-filles avait atteint l'âge voulu, il l'aurait de lui-même offerte5.

Les gloires nationales

Il est un autre culte, celui des gloires nationales. Afin de ranimer le patriotisme qui s'éteignait, Auguste les accepte toutes sans les craindre. Il honore, raconte son biographe, presque à l'égal des dieux immortels, les grands hommes qui avaient porté si haut la puissance romaine; il fait restaurer, en y laissant leurs glorieuses inscriptions, les monuments qu'ils avaient élevés; et il dresse leurs statues, dans le costume triomphal, sous les deux portiques de son forum, afin, disait-il dans un édit, que leur exemple serve à le juger lui-même, tant qu'il vivra, et après lui, tous les princes, ses successeurs6. La statue même de Pompée est placée en face de son théâtre, sous une arcade de marbre. Ces illustres morts lui font un cortège d'honneur, et il semble que toutes les gloires républicaines viennent naturellement se réunir et se perdre dans la gloire impériale.

Ses anciens adversaires ou leurs fils trouvent près de lui bon accueil. Il donne le consulat et la main de sa nièce à un fils d'Antoine, et il sollicite Pison, un des plus violents ennemis de César et des triumvirs, d'accepter le consulat7. Une fois même il défendit Caton contre des courtisans maladroits: "Sachez", leur dit-il, "que celui qui s'oppose aux révolutions dans l'Etat est un honnête homme et un bon citoyen". Il y a plus de politique que de magnanimité dans ces paroles. En changeant de place, l'allié d'Antoine avait changé de point de vue, sans cesser de regarder du côté de son intérêt, et si, par cet éloge du conservateur à outrance, le révolutionnaire devenu prince condamne le triumvirat d'Octave, c'est au profit du principat d'Auguste.

Mais la foule s'inquiète peu des secrets calculs d'une politique qui lui plait; elle applaudit à ces publics hommages rendus aux dieux et aux héros de la ville éternelle, et elle écoute avec une curiosité complaisante les beaux génies qui secondent les efforts du prince, en employant tous les charmes de l'éloquence et de la poésie à ramener les Romains, fût-ce par l'orgueil du patriotisme, à l'imitation de leurs pères.

Le culte des Muses

Depuis que le Forum avait perdu ses agitations et le sénat sa liberté, toute l'activité des esprits s'était tournée vers le culte des Muses. Comme il n'y avait plus d'orateurs à entendre, on écoutait les poètes. Tout le monde écrivait, même Pollion, même Auguste, qui composait des tragédies. Les libraires ne suffisent pas aux demandes; les récitations ou lectures publiques se multipliaient et l'empereur ne dédaignait pas d'y assister. On ouvre des bibliothèques; Asinius Pollion fonde la première dans un monument qu'il appellera d'un beau nom, Atrium Libertalis, le sanctuaire de la liberté morale, où il place les bustes des grands hommes à côté de leurs oeuvres, pour qu'on retrouve leur image dans le lieu où leur âme immortelle semblait encore parler. Auguste en ouvre une autre dans le temple d'Apollon bâti à côté de sa demeure, et y admet, avec une libéralité d'esprit qui l'honore, les poésies de Catulle et de Bibaculus, malgré leurs vers satiriques contre la famille des Césars. Il faut bien laisser lire, puisque les institutions nouvelles ne laissent plus parler. Octavie en fondera une troisième, en souvenir de son fils.

La moralité des moeurs

La moralité ne s'impose pas plus par de beaux vers que par des règlements de police; il y a cependant des qualités qui tiennent à l'habit que l'on porte, au rang que l'on garde... Le respect de soi et des autres, s'il n'est pas la vertu en est du moins le commencement; Auguste ne souffre pas le renouvellement du spectacle scandaleux de sénateurs combattant dans l'arène; il leur défend, à eux et à leurs fils, d'épouser des filles d'affranchis ou de comédiens. Il force les chevaliers à garder la dignité de l'angusticlave, et ne leur permet pas de monter sur le théâtre. En suivant assidûment les exercices militaires du Champ de Mars, on gagne sa faveur; par contre, il flétrit ceux qui font de trop grosses usures. Tout le peuple sera plus d'une fois réprimandé par lui; et, pour tarir les sources impures où il se renouvelle, il limite les affranchissements8 et défend qu'un esclave, après avoir été condamné à la torture, ne puisse jamais devenir citoyen.

Il aurait voulu retourner jusqu'à ces beaux jours de la république où c'était un devoir pour le riche d'aider le pauvre de sa parole et de ses lumières devant le tribunal du préteur. Il défend aux juges de faire des visites, aux avocats de rien recevoir de leurs parties, sous peine de restitution au quadruple.

Les femmes n'ont pas à Rome l'influence que nos moeurs leur accordent9. En général elles vivent à l'écart, loin de la société des hommes. Auguste, intéressé de voiler partout la corruption romaine, ne les oublie pas dans ses réformes. Il veut que les femmes de la maison impériale donnent l'exemple d'une vie modeste et laborieuse. Longtemps il ne s'habille que des étoffes qu'avaient filées sa femme, sa fille et sa soeur. Il punit la séduction par la confiscation d'une partie des biens, par une peine corporelle ou par la relégation; l'adultère, en permettant à l'époux outragé, ou au père, qui surprend les coupables, de les frapper du glaive, et en déclarant que la femme convaincue de ce crime ne sera jamais reçue à contracter mariage avec un homme de naissance libre10. Par contre, il donne à l'épouse fidèle une garantie pour ses biens, en interdisant au mari l'aliénation du fonds dotal11, et une autre pour sa liberté en affranchissant la mère de famille de la tutelle incommode des agnats12.

Auguste défend aux femmes l'entrée des jeux où luttent des athlètes; et, dans les combats de gladiateurs, il les relègue sur les bancs les plus élevés de l'amphithéâtre. Il fait davantage pour elles, en honorant le mariage, en attachant des privilèges aux unions légitimes et fécondes. Ici se place un des actes les plus importants de son administration intérieure, la fameuse loi Papia Poppea, le plus grand monument de la législation romaine, depuis les Douze Tables.

Dans la tourmente qui, pendant un siècle, avait emporté la république, les institutions seules n'avaient pas péri13. Dans beaucoup de maisons, il n'y avait plus de pères, plus de fils, plus d'épouses, mais des créatures humaines oubliant les plus naturels de tous les devoirs et courant au plaisir à travers la débauche. Le mariage devenu une gêne était abandonné; et, pour échapper à ses obligations, on vivait dans le célibat, ou, ce qui était pis encore, on le prostituait par des divorces annuels. Les matrones, disait-on, comptent les années par leurs maris et non plus par les consuls. De telles moeurs mettent en péril non seulement la famille, mais la société même. Pour forcer la classe des citoyens à se recruter en elle-même, Auguste reprend, mais en les développant, les mesures de son père adoptif; il propose en l'an 18 av. J.C., une loi Julia de maritandis ordinibus. Le mal est si profond, si universel, que ces Romains qui n'ont plus de force pour protéger leur liberté en trouveront pour défendre leurs vices; les comices repousseront tout d'une voix la proposition, et le prince devra attendre vingt années pour la faire accepter (an 4 de J.C.). Cinq ans plus tard, bravant les violentes réclamations qu'elle soulève et presque une émeute de chevaliers en plein théâtre, il la reproduira dans une loi Papia Poppea, qui formera comme un code nouveau, où seront réglés non seulement le mariage, mais le divorce, la dot, les donations entre époux, les hérédités, les legs, etc. Un juge difficile et peu prévenu a dit de ces lois : "Elles ont tant de vues, elles influent sur tant de choses, qu'elles forment la plus belle partie des lois civiles des Romains14.

La loi, considérant le mariage comme un impôt dû à l'Etat, divise les citoyens en deux classes : ceux qui ont des enfants (patres) et ceux qui n'en ont pas (caelibes vel orbi). Aux premiers elle donne des privilèges et des honneurs; elle frappe les seconds d'une diminution de droits utiles, calculée de manière à punir le célibataire plus sévèrement que le citoyen sans enfants (orbus), qui en se mariant avait fait au moins preuve de soumission à la loi. La pénalité est habilement prise dans une des passions les plus vives de cette société, le législateur n'ayant guère mis de bornes à la faculté de tester15, la chasse aux testaments est une des constantes préoccupations des citoyens. Le prince fermera, pour ceux qui se tiennent en dehors des prescriptions de sa loi, cette source de fortune, en déclarant que le célibataire16 serait incapable de rien recevoir d'un étranger; que le citoyen dont le mariage était resté stérile n'a droit qu'à la moitié de ce qui lui serait laissé, et qu'il ne pourra donner à sa femme par testament, ni recevoir d'elle plus d'un dixième de sa succession. Ces biens que la loi enlève aux citoyens délivrés des charges de la famille, elle en gratifie les héritiers ou les légataires qui donnent à l'Etat des enfants17. Si ceux-là mêmes n'ont pas de postérité, le peuple romain, comme père commun, leur est substitué, et le fisc reçoit les legs18. Tous les citoyens seront invités par l'appât de riches récompenses à dénoncer les infractions19.

Aux droits utiles sont jointes les prérogatives qu'on accordait autrefois à l'âge, une place meilleure au théâtre, et, partout, en tout, la prééminence sur les citoyens du même ordre. Une nombreuse famille assure la préférence dans la poursuite et l'exercice des honneurs; le consul qui a le plus d'enfants prend le premier les faisceaux et choisit sa province; de même que la femme la plus féconde donne à son époux sénateur le droit d'être inscrit en tête de la liste du sénat, et de dire le premier son avis. Pour les pères de famille le temps d'arriver aux magistratures est abrégé, car chaque enfant donne dispense d'une année20, et trois enfants, à Rome, exemptent des charges personnelles, libèrent des tutelles et assurent double part dans les distributions. Les Vestales, naturellement, ont le jus trium liberorum, et les soldats, qui eux aussi ne peuvent pas se marier, l'obtiennent de Claude. Ce droit devient donc comme une condition nouvelle ajoutée à celles qui existent déjà dans la société et y marquent les rangs; ce fut un privilège très envié qu'on ne chercha pas toujours à gagner par les moyens que la loi indiquait, et qu'on arracha à la prodigue facilité des empereurs, mais dont les bons princes se montreront fort avares. Auguste le refusera longtemps à Livie; il ne le lui accordera qu'après la mort de Drusus, avec les autres honneurs décernés à l'impératrice pour la distraire de la perte de son fils.

1. Ce temple, élevé au milieu du forum d'Auguste, était particulièrement consacré à la Vengeance de César. Un autre, bâti sur le Capitole et que les médailles montrent rond, reçut les drapeaux de Crassus.

2. Il ne reste de ce temple que la description faite par Properce, II, 31. Sur ses portes d'ivoire étaient représentés les Gaulois précipités du Parnasse par les serviteurs du dieu et les Niobides tombant sous ses flèches. Une bibliothèque était annexée au temple.

3. Les Lares étaient les âmes des morts, qu'avant les Douze Tables on enterrait dans la maison (Servius, VI, 152). De là le culte domestique qui leur était rendu. On associait souvent leur image à celle des Pénates, que l'on représenta dans les derniers temps dansant et tenant d'une main la corne à boire, rhyton, de l'autre le plat aux aliments, en signe de l'abondance et de la joie qu'ils entretenaient dans la maison. A l'origine, les Pénates et les Lares différaient; les premiers n'étaient que les gardiens du penus, c'est-à-dire des provisions mises en réserve dans la cella penaria. Cette cella, où l'on ne pouvait entrer que dans l'état de pureté, castus (Columelle, de Re rust., XII, 4), était le temple des Pénates; pour autel ils avaient le foyer où l'on jetait les prémices du repas. Il n'y avait dans chaque maison qu'un Lare familier; le nom des Pénates, au contraire, est toujours au pluriel. Au temps d'Auguste, on avait cessé de les distinguer (Marquardt, Handbuch, t. III, p. 122, note 4), de même qu'on ne distinguait plus les Génies des Lares. (Censorinus, de Die Nat., 5, d'après un livre de Granius Flaccus, adressé à César.)

4. Fastes, V, 128 et suiv. Ces divinités qu'Ovide a vues dans Rome associées au culte du Génie d'Auguste étaient les deux Lares protecteurs des deux rues qui se croisaient au carrefour. Ce culte des Lares de carrefour était très ancien; mais il avait été desservi par des collegia compitalicia fort mal composés, au dire de Cicéron, ex omni faece urbis ac servitio concitata, et qui ayant été plus d'une fois des instruments de désordre, avaient été supprimés en 64 par le sénat. Clodius les avait rétablis; six ans plus tard, César les abolit encore. Auguste les réorganisa de manière à n'avoir rien à en craindre.

5. Il fut contraint, en l'an 5 de J.C., d'ordonner qu'on recevrait parmi les vestales des filles d'affranchis. (Suétone, Octave, 51.) Sous Tibère (Tacite, Ann., IV, 16), la place de l'impératrice au théâtre fut sur le banc des vestales.

6. Sous ce portique, il avait aussi placé les tituli provinciarum, ce qui donna l'idée de faire des statues de provinces captives.

7. Piso.... petitione honorum abstinuit, donec ultro ambiretur delatum ab Augusto consulatum accipere (Tacite, Ann., II, 43). Quant à Julus Antonius, il devint un des amants de Julie, et, lorsqu'elle fut exilée, il se tua pour éviter le châtiment.

8. On ne put affranchir par testament plus de cent esclaves à la fois. Il fut défendu d'obliger par serment l'affranchi à rester célibataire, afin que son bien revint après lui à son ancien patron, perspective qui engageait beaucoup de maîtres à donner la liberté à leurs esclaves. (Dion, XLVII, 14; lois Furia Caninia et Aelia Sentia de manumissionibus, an 8 et an 4 de J.C.)

9. Les jurisconsultes disaient : Major dignitas est in sexu virili (Ulpien, au Digeste, I, 9, proem.). Cependant on trouve déjà quelque chose d'analogue à la formule du moyen âge : le ventre anoblit. Les femmes de Delphes, du Pont et d'Hiensis Colonia, lorsqu'elles épousaient un homme d'une autre cité, conservaient à leurs enfants le titre de citoyens de leur ville natale.

10. La peine de mort pour l'adultère fut introduite par Constantin. (Cod., IX, 9, 30.) Paulus (Sent. lib., II, XXVI, 14) ne parle que de la confiscation d'une partie des biens et de la relégation des deux coupables dans deux îles différentes. Auguste accepta cependant le concubinat, mais en le régularisant pour en diminuer les désordres. Il lui donna un caractère juridique déterminé et fonda des rapports de droit entre les deux conjoints et leurs enfants. (Digeste, XXV, 7; Cod., V, 26.)

11. A moins du consentement exprès de la femme. Celle-ci ne pouvait même accorder qu'on prit hypothèque sur le dotale praedium ou immeubles situés en Italie. (Inst., II, 8, pr., et 18, 4. Cf. Ulpien, Reg. lib., 15, e lege Julia de adulteriis.) Cette loi de l'an 17 av. J.C. est la base de tout le régime dotal.

12. Marezoll, Droit privé, §166. Les ingénues ayant trois enfants, les affranchies quatre, sortaient de tutelle. Il régularisa le système.

13. Voyez la belle ode d'Horace, III, 6. Un riche citoyen, célèbre pour ses moeurs infâmes, ayant été assassiné par ses esclaves, Auguste refusa d'instruire l'affaire. (Sénèque, Quest. nat., I, 16.)

14. Montesquieu, Esprit des lois, XXIII, 21. L'opposition que ces lois rencontrèrent est certaine; les dates données ne le sont pas, excepté celle du consulat de Papius Mutila et de Poppæus Secundus en l'an 9 de notre ère.

15. C'était aussi un honneur, sans compter le profit, d'être porté sur un testament. On a vu que Cicéron se vantait (Phil., II, 32) d'avoir reçu ainsi 20 millions de sesterces. Auguste lui-même recevait annuellement des legs très considérables. (Suétone, Octave, 101.) Mais quand lui arrivait la succession de quelqu'un ayant des enfants, il la rendait immédiatement à ceux-ci, s'ils étaient adultes, ou, s'ils ne l'étaient pas, plus tard et avec les revenus. (Dion, LVI, 32.)

16. Sont réputés célibataires : l'homme non marié à vingt-cinq ans, la femme à vingt, ou l'homme qui se marie après soixante et la femme après cinquante. Pour échapper à la loi, on se mariait à des enfants. Auguste annula les fiançailles qui, au bout de deux ans, n'auraient pas été accomplies. Or la loi romaine ne permettant le mariage pour les femmes qu'à douze ans, il fallut fiancer des jeunes filles de dix ans au moins. (Dion, LIV, 16.)

17. Les pères de famille trouvèrent un autre avantage dans le système des fidéicommis, qui, régularisé par Auguste, permit de faire arriver un héritage à des personnes autrefois incapables d'en recevoir. Les citoyens ayant le jus trium liberorum en profitèrent, à l'exclusion des célibataires. Les consuls furent investis de cette juridiction nouvelle. (Instit., II, 23, § 1.)

18. Gaius, Inst., II, §§ 206 et 286. Le droit pour les héritiers ayant des enfants de revendiquer les caducs, jus caduca vindicandi, leur était si bien reconnu, qu'Ulpien compte ce droit parmi les moyens d'acquérir la propriété quiritaire. (Reg. lib., XIX, 17.)

19. Il était attribué au delator plus du quart des biens contestés, car Néron gagna un moment de popularité, lorsque proemia delatorum Papiae legis ad quartas redegit (Suétone, Néron, 10).

20. Quand le divorce ou la mort d'un des époux rompait l'union, Auguste n'accordait dans le premier cas que dix-huit mois, dans le second que deux ans, pour en contracter une autre. (Suétone, Octave, 34; Ulpien, Reg. lib., XIV). On remarque, au sujet de l'efficacité de ces lois, que Virgile, Horace, Properce, Tibulle, ne se marièrent pas.





L'Italie

Auguste
Le forum

Tout ce que l'empereur faisait pour la police de la capitale aura son contrecoup dans l'Italie qui était habituée à copier Rome et ses institutions. La péninsule ne forme pas un gouvernement provincial, car elle n'a à donner ni argent ni soldats, puisqu'elle n'est pas soumise à l'impôt foncier et que les légions des frontières ne s'y recrutent pas1; en outre, tous ses habitants ayant le droit de cité romaine, un magistrat romain n'aurait pas pu y exercer le jus necis de l'imperium militaire. Auguste la divise en onze régions, probablement pour centraliser les résultats du cens municipal, faciliter le recouvrement des impôts indirects, l'administration du domaine public et celle des subseciva ou terres coloniales non encore assignées.

Afin de prévenir le brigandage, Auguste désarme la population. On ne peut pas garder d'armes que pour la chasse ou le voyage. Les bandits se recrutent de paysans ruinés, de colons militaires fatigués de la vie des champs, surtout d'esclaves qui, après avoir quelque temps servi dans l'armée, en cachant leur origine, gagnent à la première occasion la montagne. Auguste fait une revue sévère de ses légions, avant de les envoyer aux frontières. Tous les esclaves trouvés dans les rangs seront rendus à leurs maîtres ou mis en croix2. Pour les vétérans, il les répartit dans vingt-huit colonies italiennes, où il ne les oublie pas : cinq fois, pour les y retenir, il leur fait des largesses considérables.

Les nouvelles colonies

Vivant lui, la fondation d'une colonie était une calamité pour la ville où elle s'établissait, les habitants étant contraints de partager avec les nouveaux venus, fiers et turbulents, leurs maisons et leurs champs, quand les colons ne prenaient pas tout. Auguste se glorifie d'avoir acheté les terres qu'il donna à ses soldats en l'an 30 et en l'an 14 av. J.C. "J'ai payé", dit-il, "pour les champs situés en Italie, 600 millions de sesterces et 260 millions pour ceux qui furent donnés dans les provinces. Je l'ai fait le premier et le seul de tous ceux qui ont fondé des colonies". Et il a raison d'en tirer vanité, car il empêchera, par cette mesure, le renouvellement des affreux désordres dont l'Italie, depuis Sylla, n'avait pas cessé d'être le théâtre. Afin de rendre l'accès de Rome plus facile, il réparera à ses frais la voie Flaminienne jusqu'à Rimini, et voudra qu'à son exemple tout citoyen honoré du triomphe emploie à faire paver une route l'argent qui lui reviendrait pour sa part de butin.

Les reconstructions

Les Italiens profitent du rétablissement de l'ordre pour défricher leurs champs et travailler avec l'espérance que, durant cinquante années, ils n'avaient pas eue, de jouir enfin du fruit de leur travail. Brindes et Pouzzoles, les deux grands ports d'Italie, l'un pour les voyageurs, l'autre pour les marchands, Ostie par où se font les approvisionnements de Rome, grossissent à vue d'oeil. Octave avait brûlé Pérouse, Auguste la rebâtit et l'orne. Rimini garde encore le pont de marbre qu'il y construisit et un arc de triomphe élevé en son honneur par les habitants. Véies, colonisée par lui, se relève; dans ses ruines on a trouvé la preuve de cette prospérité renaissante : deux têtes colossales d'Auguste et de Tibère, une statue de ce dernier prince et de magnifiques colonnes qui décorent aujourd'hui une place de Rome et Saint-Paul hors les murs3. Caere redevient plus riche qu'elle ne l'avait jamais été4; de populeuses cités sortent des décombres sous lesquelles Sylla les avait ensevelies. Arezzo répand par toute l'Italie sa poterie rouge recherchée pour le service de table, et Tertullien reprochera aux Toscans d'inonder Rome d'images de leurs dieux. Les bandits traqués par la police impériale n'infestant plus les routes, les denrées circulent avec sécurité, et partout se montre, pour l'oeuvre de réparation, l'ardeur qui, dans tous les temps, se manifeste après les crises sociales.

Auguste ne rendra pas aux cultivateurs italiens leur plus grand marché, celui de Rome, que nourrissent les provinces frumentaires. L'annone est une charge comprise dans la succession de la république; le prince ne peut pas la répudier.

La réforme religieuse qu'il avait faite à Rome s'étend à toute l'Italie : le culte des dieux lares y donnera naissance à un ordre nouveau de citoyens. La nouveauté la plus considérable concerne la votation des cités. Tous les Italiens ont le droit de cité : avantage dérisoire puisqu'ils ne peuvent user de ce droit qu'en faisant, chaque jour de comices, le voyage de Rome, seul lieu où les votes soient reçus. Auguste, qui laisse subsister une apparence de libres élections, veut s'assurer un moyen de contrebalancer au besoin les suffrages de la plèbe romaine par ceux des villes d'Italie. Il autorise les décurions à envoyer par écrit leurs bulletins de vote pour l'élection aux grandes magistratures romaines5. Comme les décurions, au nombre de cent, dans chaque cité, avaient été indirectement élus par l'assemblée populaire6.

1. Nous n'avons pas une seule inscription mentionnant un légionnaire italien. La péninsule ne recrutait que les cohortes prétoriennes, urbaines, celles des vigiles et des cohortes volontaires. S'il est parlé, au deuxième siècle, d'une levée en Italie (Wilmanns, n° 636), c'est au moment des plus grandes nécessités de Marc-Aurèle.

2. Appien, Bell. civ., V, 151. Dans le Monument d'Ancyre, Auguste dit qu'après sa victoire sur Sextus il rendit à leurs maîtres, ad supplicium sumendum, trente mille esclaves fugitifs, et, suivant Paul Orose (VI, 18), il mit en croix six mille esclaves sans maîtres.

3. A Tarquinies, à Vulci, à Cosa, à Vulsinies, à Clusium, à Mosellæ, on trouve des preuves évidentes que l'empire et la paix avaient réparé les ravages des guerres civiles. Vetulonia fut reconstruite; Cortone, Fiesole, Volterra, Arezzo, conservent également des souvenirs de leur prospérité matérielle pendant les deux premiers siècles de notre ère. (Noël des Vergers, l'Etrurie, t. II, p. 379.)

4. On y a trouvé une belle statue de Claude, dont le socle portait la représentation des douze peuples étrusques.

5. Suétone (Octave, 46), qui cite cette mesure, donnerait à croire que les seuls décurions des vingt-huit colonies fondées par Auguste en profitèrent; ceux des municipes obtinrent certainement le même privilège, puisqu'il affirme que le prince voulut rendre l'Italie presque l'égale de Rome, en droits et en honneurs

6. On entrait à la curie par l'exercice d'une magistrature, et c'était l'assemblée publique qui nommait les magistrats; mais il fallait que les anciens magistrats fussent maintenus sur l'Album de la curie, dressé tous les cinq ans par les quinquennales.

Livret :

  1. Auguste dans la boutique de Roma Latina

Liens externes :

  1. Auguste de l'encyclopédie libre Wikipédia
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