Pompée   
78-60 av. J.C.

Première coalition entre les démocrates, Pompée et Crassus Rétablissement du tribunat et de la censure Rétablissement des fermes en Asie La loi Gabinia La bataille de Nicopolis La loi Manilia La motion agraire de Servilius Rullus Cicéron, élu consul Annexion de la Syrie Catilina Expédition contre Mithridate

78-70 av. J.C.

Tentative de rétablissement du tribunat

Pompee
Pompée, Glyptothèque Ny Carlsberg

La constitution donnée par Sylla se tient encore debout. L'orage suscité par Lepidus et Sertorius avait été écarté sans trop de grandes pertes. Ce n'est pas qu'il manque d'hommes songeant au rétablissement des institutions des Gracques et voulant obtenir par la voie des réformes partielles et successives les résultats que Lepidus et Sertorius avaient demandés à la révolution. Déjà, au lendemain même de la mort de Sylla (78 av. J.C.), sous le coup de l'agitation fomentée par Lepidus, l'annone avait été rendue; et le gouvernement employa tous ses efforts à donner satisfaction au peuple sur cette question vitale.

Mais en dépit des distributions de blé, la cherté se maintient à cause de la piraterie : elle devient intolérable dans Rome à ce point qu'en 75 av. J.C., il y a une violente émeute de rue. On pare aux plus urgents besoins par des achats extraordinaires de blé de Sicile au compte de l'Etat; et pour l'avenir, une loi d'annone votée sur la motion des consuls de 73 av. J.C., réglemente les achats annuels de ce même blé et donne ainsi au gouvernement le moyen de prévenir le mal.

La réintégration de la puissance tribunicienne dans tous ses anciens attributs, la suppression des tribunaux sénatoriaux restent à l'ordre du jour de l'agitation populaire. Dès 76 av. J.C., immédiatement après la défaite de Lepidus, la lutte se rouvre sur la question du tribunat. Un des tribuns, Lucius Sicinius, voit sa motion repoussée surtout à cause de l'opposition passionnée du consul Gaius Curio. Le jeune Gaius César se mêle à la grande agitation pour le rétablissement des pouvoirs tribuniciens, César se porte accusateur en 77 av. J.C. contre Gnoeus Dolabella, consulaire et l'un des principaux hommes de mains de Sylla : puis l'année suivante contre Gaius Antonius, autre officier du dictateur.

En 70 av. J.C., Marcus Cicéron, à son tour, accuse Gaius Verres. Chaque jour les orateurs du parti populaire réclame la restauration des pleins pouvoirs du tribunat, cette panacée d'autrefois qui seule peut ramener encore les jours de liberté, de grandeur, la restitution des tribunaux équestres et celle de la censure, abolie par Sylla.

72-71 av. J.C.

Tiraillement entre Pompée et le Sénat

Les meneurs de la démocratie ont beau attisé les flammes, le feu ne prend pas faute d'aliment. Le gouvernement le sait : tout au plus il se prête en 72 av. J.C. à amnistier une partie des complices de Lepidus qui avaient dû fuir. Aujourd'hui, on a à compter avec Gnaeus Pompée : il était Syllanien; mais il était mal à l'aise au sein de son propre parti; combien ses origines, son passé le tient à distance de cette même noblesse dont il est considéré comme l'épée et le bouclier.

Pendant les guerres d'Espagne (77-71), la scission déjà entrouverte s'était incurablement élargie. Malgré ses répugnances on lui avait imposé pour collègue Quintus Métellus, l'homme selon le coeur du sénat; et il accusait à son tour, non sans fondement, le sénat d'avoir laissé dans l'abandon les armées de la République en Espagne.

Aujourd'hui ce même Pompée, âgé de 33 ans rentre dans Rome, vainqueur de tous ses ennemis publics ou cachés, à la tête d'une armée aguerrie, entièrement dévouée, demandant pour ses soldats des terres, pour lui-même le triomphe et le consulat. Ses exigences vont à l'encontre de la loi. Investi déjà des pouvoirs les plus étendus, mais à titre extraordinaire, Pompée n'avait jamais occupé les magistratures, pas même la questure et il n'était pas encore entré au sénat : or, pour pouvoir briguer le consulat, il faut avoir passé par les charges inférieures, pour obtenir le triomphe, il faut avoir revêtu la haute et suprême charge publique. Quand l'ex-général demande le triomphe, on lui remet en mémoire le fait de Scipion, comme lui conquérant de l'Espagne et renonçant à ces mêmes honneurs qu'il ne pouvait non plus réclamer.

Pour ses terres domaniales promises à ses soldats, Pompée ne peut d'ailleurs rien espérer que de la bonne volonté du sénat. Sans l'intérêt de sa propre cause, l'oligarchie ne peut lui permettre d'ajouter à ses trophées d'Afrique et d'Europe, des lauriers récoltés dans un troisième continent : ces lauriers, les aristocrates les gardent pour eux-mêmes. Donc ne trouvant pas son compte à ne frayer qu'avec les partis dominants, comme les temps ne sont pas mûrs pour une politique personnelle, comme il n'est pas fait pour ce rôle, il ne lui reste plus qu'à s'associer avec la démocratie.

Les chefs actifs du parti sont prêts : ils sont trop peu forts pour pouvoir ou vouloir disputer à un général illustre le premier rôle et surtout le commandement des forces militaires. Le plus important d'entre eux, Gaius César n'est encore qu'un adolescent, fameux par l'audace déployée dans ses voyages et par ses dettes élégantes. Il est manifeste que passer dans le camp ennemi, avec cette armée victorieuse d'Espagne et toute entière rassemblée en Italie sous la main de son chef, c'est renverser l'ordre des choses existant. Pouvoir régnant, opposition sont également sans force : mais si l'opposition ne combat plus seulement avec la parole, si elle met au service de sa cause l'épée d'un général, d'un favori de la victoire, le pouvoir succomberait peut-être même sans coup férir.

71 av. J.C.

Première coalition entre les démocrates, Pompée et Crassus

Mais au pacte d'alliance Pompée ne concourt pas seul avec les démocrates. Marcus Crassus est là, dans la même situation que lui. Ancien partisan de Sylla, Crassus a comme Pompée qu'une politique toute personnelle, absolument étrangère aux intérêts de l'oligarchie régnante : comme Pompée, il a en Italie, derrière soi une armée nombreuse et victorieuse, l'armée qui sous ses ordres venait d'abattre la révolte des esclaves. Sa fortune colossale, son influence sur les clubs de la capitale en fait dans tous les cas une précieuse recrue. Et les démocrates, que leur pacte avec le présomptueux général ne laisse pas que d'inquiéter se complaisent à voir à celui-ci, dans le nouveau venu un contrepoids, un rival futur peut-être.

Ainsi est conclue durant l'été de 71 av. J.C., la première coalition entre la démocratie d'une part et les deux généraux et anciens Syllaniens de l'autre. Tous deux adoptent le programme du parti : on leur promet le consulat pour l'année suivante : en outre Pompée aura le triomphe, les lots de terre tant désirés pour ses soldats et Crassus, le vainqueur de Spartacus, aura tout au moins les honneurs d'une entrée solennelle dans la capitale.

Aux deux armées campées en Italie, à la haute finance et à la démocratie complotant ensemble le renversement de la constitution syllanienne, le sénat n'a au plus à opposer que la seconde armée d'Espagne, commandée par Quintus Métellus Pius. Mais Métellus, peu enclin à se jeter dans une guerre civile a, aussitôt les Alpes franchies, congédié ses soldats.

L'oligarchie doit se résigner à son sort inévitable. Le sénat accorde les dispenses nécessaires pour le consulat et le triomphe : Pompée et Crassus sont élus consuls pour 70 av. J.C.

70 av. J.C.

Rétablissement du tribunat et de la censure

Tout d'abord le tribunat reconquiert son importance des temps anciens. C'est Pompée qui, en sa qualité de consul, propose la loi nouvelle rendant aux tribuns leurs attributions traditionnelles et l'initiative légiférante. En ce qui touche les jurés, l'ordonnance de Sylla prescrivait de les prendre en suivant l'ordre des listes sénatoriales; cette ordonnance est abolie : en revanche, on ne la remplace pas par la restauration des tribunaux équestres des gracques.

A l'avenir, ainsi le veut la loi Aurelia, les tribuns ont désormais le droit d'aspirer aux magistratures supérieures et de reprendre ainsi leur place dans la carrière des honneurs.

Enfin, la censure est non seulement réinstituée mais elle ressuscite sans l'ancienne limitation de la charge à dix-huit mois de durée.



70 av. J.C.

Rétablissement des fermes en Asie

Autre réforme considérable. Le système de l'impôt asiatique, tel que Sylla l'avait organisé est à son tour abandonné : le gouverneur provincial Lucius Lucullus est invité à rétablir les fermes, cette création de Gaius Gracchus. Ainsi se trouve rouverte pour la haute finance une source abondante de puissance et de richesse.

70 av. J.C.

Pompée devient une menace

Ainsi périt l'oeuvre de Sylla. La coalition doit se maintenir tant qu'on aura un but commun : le renversement de la restauration. Ce but atteint, elle va se dissoudre d'elle-même. Les armées de Pompée et de Crassus campent toujours devant les murs. Le premier avait bien promis de licencier ses soldats aussitôt après son triomphe (dernier jour de décembre 71 av. J.C.). Pour accomplir la révolution sans obstacle, ne faut-il pas peser sur le sénat par la crainte qu'il y a de l'armée d'Espagne et en vue de Rome. Ou bien avec l'armée de Crassus, n'en arriverait on point au même résultat ?

Mais la révolution une fois faite, les deux armées ne sont pas davantage congédiées. Tout semble présager que l'un des deux généraux alliés à la démocratie allait prendre la dictature militaire et enchaîner ensemble oligarques et démocrates. Or ce dictateur ne peut être que Pompée. Dès le départ, Crassus n'avait joué dans la coalition qu'un second rôle : il était arrivé en solliciteur et devait son élection au consulat à Pompée. Celui-ci, de beaucoup le plus fort, domine la situation : s'il va de l'avant, il ne peut manquer de se faire le régent absolu du plus puissant Etat du monde civilisé.

On voit Crassus, poussé par sa jalousie contre un rival plus jeune et de beaucoup supérieur à lui se rapprocher du sénat, s'essayer à capter la multitude romaine par ses prodigalités inouïes. Un moment, il semble que les soldats de Crassus et de Pompée en viendraient aux mains devant les portes de Rome. Pour les démocrates, tout autant qu'au sénat et à Crassus, il importe que Pompée ne puisse saisir la dictature. Il ne manque à Pompée, pour mettre la main sur la couronne, qu'une seule condition, la première de toutes, l'audace qui fait les rois.

Aussitôt les démocrates de pousser Crassus à prendre lui-même les mesures pour menacer Pompée. Celui-ci bat en retraite et accorde le licenciement à ses troupes. Il n'a plus qu'à ambitionner le commandement de l'expédition contre Mithridate. Quand vient le dernier jour de l'année 70 av. J.C., Pompée sort de charge, se retire des affaires publiques et déclare sa ferme intention de vivre à l'avenir dans le repos, en simple citoyen.

67 av. J.C.

Evénements d'Orient

En Orient, sur terre et sur mer la guerre avait pris la plus défavorable tournure. L'armée romaine du Pont battue, l'armée d'Arménie en voie de dissolution et en pleine retraite, les pirates absolument maîtres de la mer, les blés montant à un prix si haut en Italie qu'on redoutait une complète famine : tel est le tableau qui s'offre aux yeux au commencement de l'an 67 av. J.C. ( cf la conquête de l'Orient).

La crise éclate. Si devant les comices, des motions sont portées tendant à donner une impulsion meilleure à la guerre continentale et maritime, les sénateurs restent impuissants à empêcher le vote et l'immixtion du peuple dans les affaires politiques et c'est du même coup la destitution du sénat et la translation du pouvoir aux mains des chefs de l'opposition. Dans cet environnement politique instable, Pompée redevient un recours.

Depuis deux ans, l'illustre capitaine vit dans Rome, loin des affaires. Rarement, il se fait entendre au forum ou dans la Curie. Quand il se montre, c'est avec tout l'appareil de ses grands et petits clients lui faisant cortège. L'éclat de ses grandes victoires ne s'était pas effacé : qu'il s'offre à aller en Orient et le peuple aussitôt lui donnant ce qu'il demande, l'investirait de la toute puissance militaire et politique. Pour l'oligarchie, qui voit dans la dictature militaire populaire sa ruine et dans Pompée après la coalition de 71 av. J.C. son plus redoutable ennemi, c'eût été le coup de la mort; et quant aux démocrates, ils n'en sauront pas satisfaits.

Quelque désirable qu'elle puisse être à leurs yeux de mettre fin au gouvernement sénatorial, une telle révolution apporterait bien moins la victoire à leur parti que le triomphe à leur trop puissant allié.

67 av. J.C.

Pompée redevient le maître

Pompée met la main sur le pouvoir ou laisse ses amis agir pour lui. L'année 67 av. J.C. voit proposer deux lois : l'une, outre le licenciement depuis longtemps réclamé par les démocrates de tous les soldats de l'armée d'Asie qui avaient fait leur temps, exige le rappel du général Lucius Lucullus et son remplacement par l'un des consuls du moment, Gaius Pison, l'autre reprend les projets destinés à balayer la piraterie. Elle ordonne que le sénat désigne un général unique choisi parmi les consulaires ayant seul le commandement suprême des mers méditerranéennes depuis les colonnes d'Hercule jusqu'aux rivages de Syrie et du Pont, et sur toutes les côtes jusqu'à 50 milles dans les terres, en y exerçant ses pouvoirs avec les gouverneurs locaux. Il serait nommé pour trois ans. Il aurait un état-major tel qu'on n'en avait jamais vu, vingt-cinq lieutenants, tous sénatoriens, tous ayant les insignes et les attributions des prêteurs ainsi que deux questeurs.

Les choix appartiennent exclusivement au général en chef. On l'autorise à lever jusqu'à 120000 fantassins, 7000 cavaliers, 500 vaisseaux de guerre; à user sans contrôle à telles fins, de toutes les ressources des provinces et des pays clients. On met à son service toutes les caisses publiques dans Rome et dans les provinces, toutes les caisses des cités sujettes.

De tels projets de loi, celui surtout qui a trait à la guerre contre les pirates entraîneraient la ruine du gouvernement sénatorial. Dans le cours ordinaire des choses, les hauts magistrats, régulièrement élus par le peuple, sont en même temps les généraux de ses armés; et quant aux magistrats extraordinaires, il leur faut aussi l'assemblée populaire pour exercer le commandement : mais dès qu'il s'agisse de l'imperium unique, les comices n'ont plus autorité, constitutionnellement parlant.

Depuis la fondation de la république, le sénat en cas pareil avait toujours eu le premier et le dernier mot; et avec le cours des siècles sa prérogative s'était confirmée et fait accepter. Aujourd'hui, c'est un simple particulier que le peuple va, à titre extraordinaire, investir de la puissance suprême. En la forme, il est bien dit que la nomination serait faite par le sénat et dans les rangs des consulaires : mais si on lui laisse le choix, c'est qu'il n'y en a pas à faire ! En face de cette multitude ameutée, à qui donc le sénat peut-il conférer le commandement des mers et des côtes maritimes sinon à Pompée ?

Jadis l'imperium prenait fin avec l'année de charge; il était circonscrit dans sa province; les moyens militaires et financiers lui étaient exactement mesurés : aujourd'hui la mission nouvelle et extraordinaire conférée à Pompée lui demeure assurée pour trois ans sans exclure une plus longue extension : Pompée aura sous ses ordres presque toutes les provinces et même l'Italie, toujours en dehors auparavant du proconsulat militaire : il prendra arbitrairement, sans compter, soldats, vaisseaux et argent du trésor.

L'antique et la fondamentale règle du droit public de la république romaine, laquelle prohibait la collation de la fonction suprême militaire et civile sans le vote préalable du peuple : cette règle on va la violer en faveur du général en chef; et la loi nouvelle, en donnant les attributions et le rang des préteurs aux vingt-cinq lieutenants qu'il sera libre de choisir1, subordonne du même coup la magistrature souveraine de la Rome républicaine à la fonction de création nouvelle.

1. Aux termes du droit public de Rome, l'imperium extraordinaire (pro consule, pro praetore) se conférait de trois manières:

1-ou bien il avait pour point de départ la règle appliquée à l'office de magistrature extra-urbaine, règle selon laquelle la charge prenant fin à son échéance légale, l'imperium se prorogeait jusqu'à l'arrivée de son successeur : c'est là le cas le plus simple, le plus ancien et le plus fréquent;

2- Ou encore l'imperium sortait d'un vote des organes constituants, des comices notamment et du sénat plus tard, qui nommaient tel haut magistrat en dehors des prévisions constitutionnelles : celui-ci ayant les mêmes pouvoirs que le magistrat ordinaire mais portant dans son titre le signe distinctif de sa mission extraordinaire : "pro-préteur, pro-consul." A la même classe appartiennent aussi les questeurs, nommés en la forme accoutumée mais en outre pourvus d'attributions prétoriennes ou même consulaires : ce fut en cette qualité que Publius Lentulus Marcellinus fut envoyé à Cyrène, que Gnoeus Pison alla en Espagne citérieure;

3-Enfin, l'imperium extraordinaire peut être aussi délégué par le magistrat suprême. Tel est le cas lorsque ce dernier s'absente de sa province ou est empêché : alors, il peut se nommer un lieutenant qui prend le titre de legatus pro proetore ou si son choix tombe sur un questeur, celui de quoetor pro proetore. De même, lorsqu'il n'a point de questeur avec lui, il en peut confier les attributions à un officier de sa suite qui s'appelle alors le legatus pro quoestore.

67 av. J.C.

La loi Gabinia

La motion sur le rappel de Lucullus et sur l'expédition nouvelle contre les pirates est portée devant le peuple par le tribun Aulus Gabinius, homme perdu de moeurs et de la bourse, orateur hardi et brave soldat. Si peu sérieuses que fussent les assurances de Pompée, affectant de ne pas désirer le commandement des mers et de l'expédition contre les pirates, ou de n'aspirer qu'au repos de la vie privée le projet de vote est enclenché.

Quant à la démocratie, ses chefs, tout en couvant leur mécontentement en silence, demeurent hors d'état de combattre publiquement la motion. Ils n'ont pas pu empêcher le vote de peur de se brouiller avec Pompée, l'obligeant à se rapprocher de l'oligarchie. Quand Gabinius, sa motion faite, revient dans la Curie, il s'en faut de peu que les pères conscrits ne l'étranglent de leurs propres mains, oubliant dans leur colère tout le mal qu'il pouvait sortir de ce mode sommaire de discussion. Le tribun s'enfuit au forum et déjà il excitait la foule à prendre la Curie d'assaut : heureusement la séance avait été levée.

Sur ces entrefaites, arrive le jour du vote. La foule se presse au forum : sur les toits des édifices on voit les groupes entassés, les yeux tournés vers la tribune aux harangues : tous les collègues de Gabinius avaient promis leur intercession au sénat; mais intimidés par cette foule, soulevée et bruyante, ils se taisent sauf un seul, Lucius Trebellius qui s'était juré à lui-même et aux sénateurs de mourir plutôt que de céder.

Il intervient; aussitôt Gabinius, arrêtant le scrutin, demande au peuple assemblé qu'il soit destitué sur place comme jadis Tiberius Gracchus l'avait fait pour Octavius. Le peuple vote sur cette motion. A ce moment, Trebellius prend peur et faussant son serment retire son intercession. Othon, un autre tribun lutte avec énergie, demandant au moins qu'il puisse être nommé deux généraux au lieu d'un seul, deux duumvirs de la flotte comme autrefois. En vain le vieux Quintus Catulus, l'homme le plus respecté du sénat épuise les forces qui lui restent demandant que le choix des lieutenants ne puisse pas être laissé au général mais revient au peuple. Au milieu des cris furieux de la foule, Othon n'est pas entendu.

La loi est votée sans aucun amendement.

67 av. J.C.

Succès de Pompée en Orient

Les deux nouveaux généraux élus, Pompée et Glabrion partent pour leurs commandements, laissant derrière eux l'espérance et l'impatience : aussitôt le vote de la loi Gabinia terminée, le cours du blé retombe au taux ordinaire, preuve manifeste de la confiance qui s'attache à la grande expédition et à son illustre chef. En trois mois, la mer sera nettoyée. Pendant ce temps le désordre est plus grand que jamais sur le continent d'Orient. Glabrion qui doit prendre à la place de Lucullus le commandement des troupes contre Mithridate et Tigrane, n'a pas bougé de l'Asie occidentale : ses proclamations avaient soulevé les soldats contre Lucullus. Mais comme il n'a pas rejoint l'armée celui-ci est resté à leur tête.

Contre Mithridate on n'avait plus rien fait. La guerre contre les pirates ayant conduit Pompée avec son armée jusqu'en Asie Mineure, rien ne semble plus simple que de le proposer aussi à la guerre du Pont et de l'Arménie dont il avait si longtemps convoité le commandement.

67 av. J.C.

Pompée détruit les pirates

Au commencement de 67 av. J.C., Pompée investi de pouvoirs illimités reprend la guerre contre les corsaires. Il commence par diviser son immense province en treize circonscriptions, chacune placée sous le commandement d'un de ses lieutenants, qui y lève hommes et vaisseaux, parcourt la côte, fait main basse sur les corsaires ou les pousse dans les filets du voisin. Quant à lui, se mettant à la tête de la plus grande partie des navires disponibles, au milieu desquels se distingue encore la marine de Rhodes, il prend la mer de bonne heure et tout d'abord balaie les eaux de Sicile, d'Afrique et de Sardaigne, afin de rétablir immédiatement les importations de blé à destination de l'Italie.

A la même heure, ses lieutenants accomplissent pareille besogne sur les côtes de la Gaule et des Espagnes. Au bout de quarante jours, la navigation est libre dans tout le bassin occidental de la méditerranée. Le général part alors pour la mer d'Orient avec ses meilleurs navires et fait voile sur l'antique et repaire des pirates, la côte de Lycie et de Cilicie. A la nouvelle de l'approche de la flotte romaine, ceux-ci disparaissent complètement de la haute mer et leurs forteresses lyciennes presque inabordables de Kragos et d'Antikragos se rendent sans faire de résistance.

Ses prédécesseurs mettaient en croix tous les pirates captifs : il leur fait quartier à tous, il montre une indulgence inaccoutumée envers les simples rameurs trouvés à bord de l'ennemi. Seuls les rois ciliciens de la mer essaient de lutter : femmes, enfants, trésors, ils ont tout caché dans leurs châteaux du Taurus et ils attendent la flotte italienne à Koracesium sur la côte ouest de Cilicie. Les romains remportent une victoire signalée. Puis, le général débarque sans obstacles et va assaillir et détruire les châteaux, offrant en même temps la vie et la liberté à ceux qui se soumettent. Quarante-neuf jours après s'être montré sur la mer orientale, Pompée avait dompté la Cilicie et fini la guerre. Environ 400 vaisseaux dont 90 véritables navires de guerre pris, 1300 autres coulés, les arsenaux livrés aux flammes, 10000 pirates tués, 20000 tombés captifs : tels sont les résultats. Dès l'été de 67 av. J.C., trois mois après les opérations commencées, le commerce reprend dans toutes les mers et l'abondance remplace en Italie la famine.

66 av. J.C.

La loi Manilia

Pompée
Pompée
H.F. Helmot, History of the world

Voici que surgit un certain Gaius Manilius, homme de rien, insignifiant s'il en faut, tribun du peuple pourtant. Espérant se hisser sous l'auréole du général, s'il lui fait obtenir ce que chacun sait être l'objet de son ardent désir bien qu'il n'ose pas le demander, Manilius demande au peuple de rappeler Glabrion de Bithynie et du Pont, ainsi que Marcius Rex de Cilicie. A leur place, le proconsul des mers et des côtes sera, par surcroît, chargé de toute la guerre en Orient, sans limite de temps avec droit absolu de conclure la paix et les traités d'alliance.

On peut voir quel coup terrible a été porté au mécanisme de la constitution romaine, le jour où l'initiative appartenant désormais au premier démagogue venu et le vote à la foule, le pouvoir légiférant a aussi mis la main sur l'administration des affaires publiques. La motion manilienne ne plait à personne : et pourtant elle ne rencontre pour ainsi dire pas de résistance. Notons que c'est pour défendre la motion que Cicéron monta pour la première fois à la tribune politique.

Seuls quelques optimates comme A. Catulus à leur tête parlent contre la loi. Naturellement le peuple vote en faveur de la loi à une majorité proche de l'unanimité. Ainsi Pompée à son commandement déjà immense, va s'ajouter le gouvernement des provinces d'Asie Mineure : jamais depuis la fondation de Rome, une telle puissance n'avait été concentrée dans une même main.

Le vote des lois Gabinia et Manilia termine la lutte entre le sénat et le parti populaire, lutte qui débuta soixante-sept ans avant par le vote des lois semproniennes. Celles-ci avaient constitué le parti révolutionnaire à l'état d'opposition politique : par les lois Gabinia et Manilia, il passe de l'opposition au pouvoir; et de même qu'à un moment solennel, l'inutile intercession d'Octavius avait amené la première brèche faite à la constitution, de même l'heure est grave où la retraite de Trebellius donne le signal de la chute du dernier rempart du gouvernement sénatorial.

La chute de l'aristocratie est un fait accompli. Cependant, l'ancienne guerre ayant pris fin, déjà il s'en prépare une nouvelle : la guerre entre deux forces un moment alliées pour renverser la constitution aristocratique, entre l'opposition démocratique et la puissance militaire, ambitieuse et prédominante. La situation exceptionnelle faite à Pompée par la loi Gabinia et plus encore par la loi Manilia ne peuvent se concilier avec l'ordre des choses républicain.

67 av. J.C.

Querelle entre Métellus et Pompée

Depuis deux ans, Quintus Métellus était en Crète (cf. rubrique Métellus soumet la Crète), occupé à achever sa conquête déjà aux trois quarts accomplie, quand Pompée arrive dans les eaux d'Orient. La loi Gabinia avait aussi étendu le pouvoir de Pompée sur cette longue terre. Pompée par prudence n'y avait envoyé aucun de ses lieutenants. Mais les cités crétoises insoumises avaient vu Métellus traiter leurs compatriotes vaincus avec la plus cruelle rigueur et apprenant au contraire les conditions indulgentes octroyés par Pompée aux villes du sud de l'Asie Mineure qui s'étaient rendues, elles préfèrent se donner à lui en masse.

Leurs envoyés le trouve en Pamphylie. Il accepte la soumission offerte et expédie avec ceux-ci son lieutenant Lucius Octavius chargé de montrer à Métellus les traités conclus et de prendre possession de l'île. En vain Octavius proteste; en vain débarqué lui-même sans soldats, il appelle à son aide le lieutenant de Pompée en Archaï, Lucius Cisenna. Métellus, sans prendre souci ni d'Octavius ni de Cisenna, assiège Eleutherna, prend d'assaut Lappa où Octavius tombe dans ses mains : il le laisse partir sous le coup de cet affront et livre au bourreau tous les captifs.

Alors commence une guerre entre ses soldats et ceux de Cisenna qui meurt mais à la tête desquels Octavius s'est mis lui-même. Métellus, optimate ardent, en luttant contre la démocratie et son général en chef ouvre la guerre civile, emporte Hierapytna ou se trouve retranché Octavius après une vive résistance. Ces graves événements n'ont d'autres conséquences qu'un amer échange de correspondance entre les deux capitaines qu'on verra deux ans après, paisiblement et "amicalement" assis l'un près de l'autre dans la Curie !

67 av. J.C.

Expédition contre Mithridate

Pompée est en Cilicie, préparant en apparence pour l'année suivante une expédition contre les crétois ou plutôt contre Métellus, n'attendant en fait qu'un signe pour se jeter contre Mithridate. Le peu qui restait de l'armée de Lucullus, après le licenciement des légions de Fimbria, restait inactif sur le haut Halys, dans le pays des Trocmes, à deux pas de la frontière du Pont.

Lucullus était resté quelque temps encore à leur tête, son successeur Glabrio s'attardant en Asie occidentale. Les trois légions placées en Cilicie sous les ordres de Marcius Rex ne bougeaient pas non plus. Le Pont est tout entier retombé au pouvoir de Mithridate. Tout à coup survient la loi Manilia, laquelle exauce les espérances de Pompée. Glabrion et Marcius Rex sont rappelés : les gouvernements du Pont, de la Bithynie, de la Cilicie, la guerre pontique et arménienne, tout est donné à Pompée.

67 av. J.C.

Alliance avec les Parthes

A la cour du Pont, Mithridate espère que le roi des parthes, Phraate, se laisserait gagner à la coalition du Pont et de l'Arménie. Pour combattre ce plan, d'autres envoyés romains sont dépêchés à la cour de Ctésiphon : des deux côtés on offre à ce roi la Mésopotamie pour le prix de son alliance : il aime mieux les sûretés promises par les romains, renouvelle avec Pompée le traité signé par Lucullus au sujet de la frontière de l'Euphrate et s'engage à coopérer avec les latins contre l'Arménie.

66 av. J.C.

Pompée et Lucullus

Pompée arme sans relâche. Les cités alliées ou clientes ont ordre d'envoyer leurs contingents fixés par les traités. Des affiches placardées en public invitent les vétérans licenciés de Fimbria à reprendre du service comme volontaires. En y comprenant les corps des peuples auxiliaires, les forces réunies par le général s'élèvent à 40000 ou 50000 hommes1.

Au printemps de 66 av. J.C., Pompée se rend en Galatie pour se mettre à la tête des troupes de Lucullus et entrer avec elles sur le territoire pontique où les légions de Cilicie avaient ordre de venir le rejoindre. Les deux généraux se rencontrent à Danala chez les Trocmes : leurs amis communs avaient espéré une réconciliation qui n'a pas eu lieu. On débuta par une courtoisie réciproque à laquelle bientôt firent place les explications amères et les dures paroles : ils se séparent plus en froid que jamais.

1. Pompée distribua à ses soldats et officiers, à titre d'honoraire, 384000000 de sesterces (= 16,000 talents : App. Mithr., 116) : les officiers en reçurent 100000000 (Pline, Hist. nat., 2, 16), chaque soldat 6000 (Pline, App., loc. cit.) : d'où l'on peut conclure qu'au jour où Pompée mena son triomphe, l'armée comptait environ quarante mille hommes.

66 av. J.C.

Marche sur le Pont

Les troupes romaines passent la frontière, ayant en face d'elles Mithridate avec 30000 hommes de pied et 3000 chevaux. Abandonné par son gendre Tigrane, attaqué par Rome avec des forces et une énergie doublées, il fait une tentative en vue de la paix : mais quand Pompée demande une soumission sans conditions, il ne veut plus rien entendre. Pour ne pas livrer son armée aux coups irrésistibles de l'infanterie romaine, il rétrograde lentement, forçant l'ennemi à le suivre, gênant ses approvisionnements et préparant ainsi de cruelles souffrances à ses légions.

Pompée impatienté se fatigue de faire ainsi la guerre et laissant là le roi; ne s'occupe plus qu'à soumettre le pays : il pousse jusqu'au haut Euphrate, le franchit et met le pied dans les provinces orientales du Pont. Mais Mithridate à son tour le suit par la rive gauche du fleuve. Pompée n'a pas encore ses légions de Cilicie, il n'est pas encore en état de se défendre. Il repasse l'Euphrate et va dans les forêts d'Arménie pontique, se mettre à l'abri des archers et des cavaliers du roi.

Enfin le corps de Cilicie arrive : Pompée peut reprendre l'offensive. Il marche de nouveau en avant, enferme le camp royal, le bloque et pendant ce temps, il lance partout des détachements qui ravagent le pays. La détresse est grande chez les pontiques : après quarante-six jours de souffrances, ne pouvant ni sauver ses blessés et malades, ni les laisser aux mains de ses ennemis, Mithridate les fait tous massacrer et pendant la nuit, il prend en silence la route de l'Est. Pompée le poursuit : il est proche de la frontière entre le royaume du Pont et l'Arménie. Ayant reconnu que Mithridate ne veut pas livrer la bataille décisive sur son territoire mais qu'il souhaite l'entraîner dans les profondeurs sans fin de l'Est, Pompée se décide à l'en empêcher à tout prix.

66 av. J.C.

La bataille de Nicopolis

Les deux armées campent tout près l'une de l'autre. Pendant la sieste du midi, les romains se lèvent tout à coup à l'insu de l'ennemi, l'enveloppent autour d'un défilé non loin de l'emplacement ou sera construit plus tard la cité de Nicopolis. Le matin venu, les pontiques se mettent en route comme de coutume et plantent leurs tentes, leur étape finie dans la vallée même où les romains tiennent les sommets.

Tout à coup, dans le silence de la nuit, les légions attaquent : de tous côtés les traits pleuvent : les romains tombent des hauteurs sur les bandes sans défense. Tout ce qui ne périt pas par le fer de l'ennemi meurt écrasé sous le pied des chevaux ou les roues des chars. Ainsi finit le dernier combat où le vieux roi lutta en personne contre les romains. Il s'enfuit, suivi par deux cavaliers et une concubine, habituée à l'accompagner partout. Il se réfugie à Sinoria, puis remontant l'Euphrate avec les quelques troupes qui lui restent, il va rejoindre son allié le grand roi d'Arménie.

66 av. J.C.

Tigrane se tourne contre Mithridate

En prenant la route d'Arménie, Mithridate compte sur une alliance dont il ne reste déjà plus rien. Pendant qu'il luttait contre Pompée, le roi Parthe, poussé par les romains avait envahi le royaume de Tigrane qui doit battre en retraite vers les montagnes inaccessibles du pays. Les Parthes mettent le siège devant la capitale Artaxata : ce siège traînant en longueur, Phraate s'éloigne avec la plus grande partie de ses troupes. Tigrane réapparaît, culbute le corps d'armée parthe laissé devant la place : il est à nouveau le maître de son royaume.

Tigrane entame des négociations avec les romains, demandant une paix séparée; et sans attendre la conclusion du traité, il rompt son alliance avec Mithridate. Celui-ci arrive à la frontière et apprend que son gendre a mis sa tête au prix de 100 talents. Mithridate prend la route du Nord, franchit le Phase, dernière frontière de l'Asie Mineure et se trouve hors d'atteinte de Pompée qui cesse de le poursuivre. Au lieu de revenir vers les sources de l'Euphrate, le romain se jette vers la capitale du royaume d'Arménie pour en finir avec Tigrane.

Le général romain arrive dans les environs d'Artaxata et plante son camp devant la capitale. Tigrane le jeune, le fils du grand roi se présente aux romains, espérant que son père tombé, les romains lui remettraient le diadème; ainsi il essaie d'empêcher par tous les moyens la conclusion d'un traité de paix entre son père et les romains. Mais celui-ci veut la paix à tout prix : un jour, il se présente à Pompée. Après qu'il eut remis aux licteurs, comme le veut la consigne du camp, son cheval et son épée, il va, selon les usages orientaux, se jeter aux pieds du proconsul et dépose dans ses mains, en signe de soumission absolue, son diadème et sa tiare.

Pompée, joyeux de sa victoire plus que facile, relève ce roi qui s'humilie, lui rend les insignes de sa dignité et dicte les termes de la paix. Tigrane versera 600 talents, chaque soldat recevant un don de 50 deniers : il rendra toutes ses conquêtes de Phénicie, de Syrie, de Cilicie, de Cappadoce : il restituera même ses possessions sur la rive droite de l'Euphrate, la Sophère et la Gordyème : c'en est fait du Grand-Royaume. Toute la région de l'Asie Mineure à l'Ouest de l'Euphrate obéit à la domination romaine; l'armée victorieuse prend enfin ses quartiers d'hiver à l'est de l'Euphrate, en territoire arménien.

66-65 av. J.C.

Victoire sur les Alains

En mettant le pied dans ces nouveaux pays, les romains éveillent de nouveaux ennemis. Les peuples belliqueux du Caucase moyen et oriental s'irritent à la vue des romains campés au milieu d'eux. Les plateaux fertiles et arrosés de la Georgie actuelle sont habités par les Ibères. Au-delà des Ibères, vers l'Est, on rencontre les Alains ou les Albaniens, bien plus sauvages qu'eux : ils résident sur le Kour inférieur jusqu'à la mer Gaspienne. Bien plus nombreux que les Ibères, les Alains ont la même manière de se battre que leurs voisins : ils se servent des flèches et autres armes légères de jet qu'ils lancent sur l'ennemi, en se dérobant derrière les arbres ou perchés au sommet des branches. Les Alains ont aussi des cavaliers nombreux, recouverts comme les Mèdes et les Arméniens de lourdes cuirasses, de brassard et de jambières. Les deux peuples vivent au milieu de leurs champs, de leurs pâturages dans la plus complète indépendance.

Les Alains apprennent avec effroi qu'au prochain printemps le général de la république veut franchir leurs montagnes et poursuivre au-delà le roi du Pont établit aujourd'hui près de la mer noire. Aussitôt, sous la conduite de leur prince Oroïzès, ils s'ébranlent en plein hiver 66-65 av. J.C., franchissent le Kour et se jettent sur les romains alors partagés en trois divisions et commandés par Quintus Métellus Celer, Lucius Flaccus et Pompée en personne. Celer sur qui tombe la principale attaque tient vigoureusement; et Pompée, après s'être débarrassé des hordes qui se sont attaquées à lui poursuit jusqu'au fleuve les barbares tous battus. Le roi des Ibères, Artocès se tient tranquille et promet aux romains paix et amitié; mais Pompée sait qu'il arme en secret et qu'il se propose de l'attaquer dans les défilés du Caucase.

65 av. J.C.

Victoire sur les Ibères

Dès le printemps de 65 av. J.C., Pompée attaque par surprise Artocès, le roi des Ibères. Artocès brûle les ponts au plus vite et tout en négociant avec le romain, recule à l'intérieur de son royaume. Pompée s'empare de deux forteresses importantes, Harmozica et Seusamora, et donne la chasse aux Ibères, espérant les contraindre à déposer les armes. Mais Artocès recule toujours : il ne fait halte que sur les bords du Peloros : là, il lui faut ou se rendre ou se battre. Contre le choc des légions, les archers Ibères ne tiennent pas pied : le Peloros est franchi; alors Artocès subit les conditions dictées par le romain et envoie ses enfants comme otages.

65 av. J.C.

Pompée en Colchide

Pompée se rend du pays du Kour dans la vallée du Phase et de là, longeant le fleuve, arrive à la mer Noire où la flotte de Servilius l'attend sur la côte de Colchide. C'est une témérité presque sans but que de conduire et l'armée et les vaisseaux vers ces rivages légendaires. Des voix nombreuses s'élèvent dans l'armée, des voix plus nombreuses encore dans Rome poussent le général à aller de l'avant : mais elles viennent d'amis faux, désireux de tenir à tout prix éloigné le puissant proconsul et de le savoir engagé au fond de l'Orient dans des entreprises à pertes de vue.

Pompée a trop d'expérience et de prudence pour compromettre son armée et sa gloire dans une expédition absurde; et à ce moment, une révolte des Alains lui fournit un plausible prétexte, il abandonne la poursuite de Mithridate et ordonne la retraite. La flotte a ordre de croiser dans la mer Noire, de couvrir la côte nord d'Asie Mineure contre toute attaque ennemie et de fermer le Bosphore. Pompée retourne vers le Kour, le traverse et campe dans les plaines d'Albanie.

65 av. J.C.

Nouveaux combats contre les Alains

Arrivée à la rive gauche de l'Abas, l'armée romaine voit en face d'elle les hordes albaniennes que commande Cosès, frère du roi Oroïzès. Elles ne comptent pas moins de 60000 hommes de pied et 12000 cavaliers. Les Alains croient avoir à faire qu'à la cavalerie romaine, sans quoi ils n'auraient pas osé combattre : mais Pompée avait masqué son infanterie par sa cavalerie, et celle-ci s'effaçant on voit tout à coup derrière elle les masses profondes des légions. La mêlée est courte; l'armée des barbares se disperse dans les bois que Pompée fait envelopper et incendier.

Les Alains alors de demander la paix : puis à l'exemple des autres peuples plus puissants, toutes les tribus d'entre le Kour et la mer Gaspienne concluent un traité de paix avec Pompée : les Alains, les Ibères et les autres nations à l'intérieur du Caucase méridional entrer dans la dépendance de Rome. Le Caucase marque la limite de l'empire romain comme jadis il avait été celle de l'empire perse et hellénique.

65-63 av. J.C.

La mort de Mithridate

Mithridate est laissé à lui-même et à sa destinée. Il quitte Dioscuriade et gagne au travers de mille obstacles, tantôt par terre et tantôt par mer le royaume de Panticapée : il jette à bas Macharès, son fils rebelle et le force à se donner la mort. Il tente encore d'entrer avec les romains. Il demande qu'on lui rende son royaume se disant prêt à reconnaître la suzeraineté de la république et à payer le tribut de vassalité. Pompée refuse net : il faut qu'il fasse purement et simplement sa soumission.

Mithridate ramasse toutes ses ressources, les derniers débris de ses trésors : il arme une armée de 36000 hommes, esclaves pour la plupart, qu'il équipe et exerce à la romaine : il prépare une flotte de guerre, il ne médite rien moins, dit-on, que de jeter dans l'ouest, par la Thrace, la Macédoine et la Pannonie; puis entraînant comme alliés les Scythes des steppes Sarmates, les Celtes du Danube, il ira déchaîner sur l'Italie toute une avalanche de peuples. Pompée, sans se préoccuper davantage des menaces de Mithridate, préside à l'organisation des territoires conquis.

Ses armements révoltent et écrasent les peuples du Bosphore dont il démolit les maisons ou fait enlever ou tuer les boeufs à la charrue pour s'approvisionner. Aujourd'hui que son étoile pâlit et que malade, toujours irrité, les défections se succèdent plus vite encore autour de lui. Castor, commandant de la place de Phanagoria donne le premier le signal de la révolte : il proclame que la cité est libre et remet aux romains les fils du roi qui y sont enfermés. L'insurrection se propage dans toutes les villes du Bosphore : Mithridate, pendant ce temps, lâche la bride à son humeur soupçonneuse et cruelle. Sur la dénonciation de quelques vils eunuques, il fait mettre en croix ses affidés les plus intimes. L'un de ses fils, Pharnace, le favori de son père et probablement celui qu'il destinait à lui succéder, prend une résolution extrême et se met à la tête des insurgés.

Abandonné de tous, et par le pays et par les soldats, Mithridate apprend que Panticapée, sa capitale a ouvert ses portes aux rebelles. Du haut des murs, il implore son fils, lui demandant de le laisser en vie. La dernière heure ayant sonné pour le vieux roi, il veut du moins finir comme il avait vécu : femmes, concubines, filles et parmi celles-ci les jeunes fiancées des rois d'Egypte et de Chypre, il les condamne toutes à mourir. Elles vident la coupe empoisonnée avant qu'il la prend lui-même, et comme le beuvrage n'agissait pas assez vite, il tend la gorge à un soldat celte, Bituit qui l'achève. Ainsi meurt en 63 av. J.C. Mithridate Eupator dans sa soixante-huitième année, dans la cinquante-septième année de son règne, vingt-six ans après son premier combat contre les romains. Pharnace envoie le cadavre à Pompée, en preuve du service rendu et de sa loyauté : Pompée le fait installer dans les caveaux royaux de Sinope.

64-63 av. J.C.

Annexion de la Syrie

En été 64 av. J.C., Pompée se rend en Syrie. Lucullus avait installé en Commagène, à l'extrémité septentrionale de la Syrie, un Séleucide du nom d'Antiochus. Par ailleurs, après le départ des arméniens, Antiochus l'Asiatique, dont le sénat aussi bien que Lucullus avaient admis les prétentions au trône, était entré un jour à Antioche et s'y était fait saluer roi. Mais voici qu'aussitôt surgit un troisième candidat de la maison de Seleucus, Philippe.

Pour remettre l'ordre dans ce chaos, Pompée écarte Antiochus l'asiatique. La lettre qui lui envoie est celle-ci: "Jamais je ne remplacerai sur le trône un roi qui ne sait ni régner ni défendre son royaume, ses sujets allassent-ils jusqu'à le réclamer, encore moins quand leurs voeux déclarés lui sont décidemment contraires !". Cette lettre du proconsul romain est le congé définitif de la maison des Seleucides : la couronne lui avait appartenu pendant 250 ans. A peu de temps de là, Antiochus perd la vie dans une embuscade tendue par Sampsicerame; et après lui, l'histoire ne dit plus rien du troisième prétendant.

Pour introduire en Syrie le nouveau gouvernement de la république, et pour réorganiser tant bien que mal des affaires si embrouillées, il faut y venir à la tête d'une armée et effrayer tous ces destructeurs de la paix publique. Déjà en 65 av. J.C., Aulus Gabinius, celui qui, tribun du peuple, avait fait envoyer Pompée en Orient, avait marché vers le Tigre, puis traversant la Mésopotamie, était entré en Syrie pour aller mettre fin aux différends des juifs.

A peu de temps de là en Judée, un autre lieutenant de Pompée, Marcus Scaurus intervient pour éteindre une nouvelle discorde. Lucius Afranius, commandant du corps d'Arménie, pendant que Pompée guerroyait dans la Caucase, s'était porté de la Gordyene (le Kurdistan septentrional) dans la haute Mésopotamie : là, s'appuyant sur les grecs émigrés à Carrhes, il avait pu franchir le désert et ses dangers et soumettre les Arabes de l'Osroene. Enfin, dans les derniers jours de 64 av. J.C.1, Pompée parait en personne et séjourne chez les syriens jusqu'à l'été 63 av. J.C. Il restaure l'état des choses : les légions sont prêtes à donner main-forte aux injonctions sévères du général en chef

Pompée avait achevé l'oeuvre commencée par Lucullus : l'annexion de la Bithynie, Pont et Syrie. Désormais Rome va exercer la souveraineté immédiate sur les grands territoires qui relèvent d'elle. La république acquiert en Orient de nouvelles frontières et de nouveaux voisins.

1. Il avait passé l'hiver de 65-64 av. J.-C. dans le voisinage de la mer Caspienne (Dion Cassius, 37, 7). En -64, on le voit encore dans le Pont, réduisant les derniers châteaux forts qui tiennent encore : puis, arrangeant partout les affaires sur sa route, il descend lentement vers le sud. La preuve qu'il commença dès l'an 64 à opérer en Syrie, c'est que l'ère provinciale syrienne débute par cette même date : Cicéron la mentionne aussi à propos de la Commagène (ad Q. fratr., 2, 12, 2 ; cf. Dion, 37, 7). Pompée paraît avoir eu son quartier général à Damas pendant l'hiver de -64/-63 (Joseph, 14, 3, 1, et 2; il y a là d'ailleurs bien de la confusion : Diodore, fr. Vatic., p. 139).

63 av. J.C.

Guerre contre les Nabatéens

On confond souvent ce peuple avec ses voisins de l'Est, les arabes nomades : en réalité, il appartient au rameau araméen. La tribu araméenne aurait eu la contrée de Babylone pour origine et aurait envoyée une colonie dans la péninsule du Sinaï, lieu actuelle de la nation nouvelle. Par ses mains se fait le commerce entre la méditerranée et l'Inde. La grande route du sud des caravanes allant de Gaza aux bouches de l'Euphrate et au golfe persique passe par Petra, sa capitale.

Aretas, leur roi, obéissant aux injonctions des romains, avait évacué la terre juive : mais Damas restait dans ses mains. Pompée dirige en 63 av. J.C., une expédition sur Petra. Pendant qu'il est en marche, les juifs se révoltent : il laisse alors le commandement de l'expédition à Marcus Scaurus qui lui succède dans la difficile entreprise tentée contre nanatéenne, au loin perdue dans les déserts1. Celui-ci se voit bientôt forcer de revenir en arrière sans n'avoir rien fait. En fin de compte, Antipater l'Iduméen, l'habile ministre de Judée persuade Arétas d'acheter à prix d'or son maintien et la possession de toutes ses conquêtes y compris celle de Damas. La paix est conclue et les médailles de Scaurus représentent le roi nabatéen tenant un chameau par la bride et offrant à genoux la branche d'olivier au général de Rome.

1. Orose (6, 6) et Dion (37, 15), tous deux selon Tite Live, mènent Pompée jusqu'à Pétra, dont il s'empare, et ensuite jusqu'à la mer Rouge : mais Plutarque (Pompée, 41, 42), confirmé en cela par Florus (1, 39) et par Josèphe (14, 3, 3 et 4), enseigne au contraire qu'ayant reçu la nouvelle de la mort de Mithridate alors qu'il était en marche sur Jérusalem, il quitta la Syrie pour revenir dans le Pont. Le roi Arètas figure aussi parmi les vaincus dans les bulletins de Pompée, ce qui s'explique par le fait de la retraite à laquelle il fut contraint après la levée du siège de Jérusalem.

65-64 av. J.C.

Démêlés avec les Parthes

Lucullus et Pompée lui-même avaient reconnu au roi des parthes, Phraate, la possession des pays au-delà de l'Euphrate : Rome n'en est pas moins une menace pour les Arsacides. Phraate entendait retentir à ses oreilles ces paroles prophétiques de Mithridate : "l'alliance du parthe avec les occidentaux, en préparant la ruine des empires des peuples de sa race, prépare aussi la sienne !". Unis entre eux, les romains et les parthes avaient abattu l'Arménie : mais cela fait, Rome fidèle à sa vielle politique va changer ce rôle et favoriser l'ennemi humilié aux dépens de son puissant complice.

Ainsi s'expliquent les prévenances étranges de Pompée envers le vieux Tigrane : son fils, l'affidé et le gendre du roi des parthes est au contraire le prétexte d'une injure directe : par ordre du proconsul, il est arrêté avec tous les siens même quand Phraate s'interpose auprès du général en faveur de lui. Ce n'est pas tout : Phraate aussi bien que Tigrane élevaient des prétentions sur la Gordyène : Pompée la fait occuper par ses soldats romains dans l'intérêt de Tigrane : il expulse au delà des frontières du pays les parthes qu'y s'y trouvent (65 av. J.C.). Par ailleurs, Pompée semble ne plus vouloir respecter la ligne de l'Euphrate.

Tous les jours les divisions romaines, en marchant d'Arménie en Syrie, passent au travers de la Mésopotamie. Ce n'est plus l'Euphrate c'est le grand désert syro-mésopotamien qui sépare maintenant les romains avec les parthes. Aux ambassadeurs de ces derniers qui viennent demander l'observation du traité de frontière, traité resté purement formel, Pompée ne répond que par une équivoque : "l'empire de Rome s'étend aussi loin que son droit !".

Ainsi la cour de Ctesiphon ne manque pas de motifs de commencer la guerre, et la guerre semble s'ouvrir avec Rome, quand en 64 av. J.C., le parthe la déclare un jour avec l'Arménie au sujet des frontières. Pourtant le coeur manque à Phraate : en voyant le général tant redouté, campé à deux pas de son royaume à la tête d'une armée puissante, il recule. Il subit l'arbitrage forcé de Rome, dont la sentence restitue à l'Arménie la Gordyène et la Mésopotamie du nord.

64-63 av. J.C.

Nouvelle organisation des provinces

L'Asie, embrassant naguère la Mysie, la Lydie, la Carie et la Lycie deviennent de province frontière simple province intérieure : on crée la province nouvelle de Bithynie et de Pont. Celle de Cilicie, plus ancienne déjà reçoit des accroissements : après sa réorganisation, elle ambrasse la Pamphylie et l'Isaurie. Viennent ensuite les provinces de Syrie et de Crète.

Les inscriptions triomphales de Pompée énuméraient les 12 millions d'hommes par lui subjugués, les 1538 villes et châteaux conquis : elles étendaient le champ de ses victoires de la mer Moetique à la mer Gaspienne, de la mer Gaspienne à la mer rouge, alors qu'il n'en avait vu aucune de ses yeux, il laisse croire au public que par l'incorporation de la Syrie, l'empire de Rome embrassait désormais tout l'Orient jusqu'aux confins de la Bactriane et de l'Inde. Le 28 et 29 septembre 61 av. J.C., se déroule le cortège triomphal dans les rues de Rome le jour où "Pompée le Grand" atteint sa quarante-sixième année, exposant devant tous et les joyaux sans nombre et les insignes de la couronne du Pont, et les enfants des trois plus puissants monarques de l'Asie, de Mithridate, de Tigrane, de Phraate : l'imperator, vainqueur de vingt-deux rois, reçoit à son tour des honneurs vraiment royaux en récompense de ses hauts faits : la couronne d'or, les marques de la magistrature suprême et à vie lui sont données.

Les médailles frappées à son nom montrent le globe de terre enveloppé du triple laurier des trois mondes, et au dessus cette même couronne d'or, votée par ses concitoyens au héros triomphateur des guerres d'Afrique, d'Espagne et d'Asie.

63 av. J.C.

Etat des choses à Rome

Le forum
Le Forum

Avec la loi Gabinia, les rôles sont changés : l'aristocratie se tient encore compacte comme par le passé mais l'élu de la démocratie ayant le pouvoir de l'épée, sa faction ou le groupe qui passe pour tel a toute la puissance dans Rome. On voit les hommes les plus célèbres du parti de la noblesse, Quintus Métellus Pius et Lucius Lucullus abdiquer réellement, et dès qu'ils peuvent le faire avec décence, se retirer dans leurs villas, oubliant le forum et la Curie, au milieu de leurs jardins, auprès de leurs bibliothèques, de leurs volières et de leurs viviers. Naturellement la génération plus jeune de l'aristocratie se précipite dans la même voie : tout adonnée au luxe, aux loisirs littéraires, elle s'efface.

Pourtant les démocrates n'en continuent pas moins leurs attaques. La meute populaire se précipite sur les débris de la noblesse. La multitude suit ses chefs d'autant plus volontiers qu'ils la tient en belle humeur. Gaius Cesar, entre autres, déploie le faste d'un prodigue dans ses jeux (65 av. J.C.) ou brille partout l'argent massif. Les largesses princières de l'édile dépassent toute mesure, d'autant plus fastueuses que César ne les fait que sur emprunts. Les abus du régime aristocratique y fournissant ample matière, magistrats, avocats, Gaius Cornelius, Aulus Gabinius, Marcus Cicéron continuent à dévoiler systématiquement les vices criants et honteux du régime oligarchique. Il est décrété qu'à l'avenir, le sénat recevra les ambassadeurs étrangers à jour comptés, voulant par là mettre un terme à l'usage des remises abusives d'audience.

L'action en justice est déclarée non recevable pour les prêts faits dans Rome à ces mêmes ambassadeurs, moyen de couper court aux corruptions passées à l'ordre du jour dans le sénat (67 av. J.C.).

63 av. J.C.

Procès contre Rabirius

La démocratie veut revenir à l'ancienne juridiction des comices en matière criminelle (judicia publica). Sans la supprimer absolument, Sylla l'avait remplacée par les commissions du meurtre et de haute trahison. On voit apparaître la souveraineté du peuple, réclamant la consécration de l'autorité des citoyens dans le jugement des causes criminelles. Le tribun Titus Labienus imagine d'accuser, en 63 av. J.C., un vieillard qui, trente huit ans auparavant avait tué le tribun Lucius Saturninus. Il le traduit devant cette haute justice; l'accusé est un certain Rabirius.

Il n'avait pas porté le coup de la mort à Saturninus mais il avait colporté sa tête autour des tables des aristocrates. Ni son accusateur, ni ceux plus sages qui se tiennent derrière lui n'ont intérêt à ce qu'il expire sur la croix. Aussi laisse-t-on le sénat apporter en la forme un adoucissement au titre de l'accusation : puis bientôt, les comices assemblées pour le jugement ayant été congédiées sous un prétexte quelconque, le procès lui même tombe.

63 av. J.C.

Saturninus et Marius réhabilités

Les principaux d'entre les sénateurs se voient incessamment poursuivis et atteints dans leurs personnes. Gaius Memmius en 66 av. J.C. fait à Marcus Lucullus un procès d'opinion. Trois ans durant, on fait attendre aux portes de la ville son frère, l'illustre, avant de lui accorder les honneurs du triomphe (66-63 av. J.C.). Quintus Rex et Quintus Métellus, le conquérant de l'île de Crète essuient pareille insulte. Une autre affaire fait grand bruit. L'un des chefs du parti, Gaius (Jules) César en 63 av. J.C. ose disputer les fonctions de Grand Pontife aux deux hommes les plus importants de la noblesse, Quintus Catulus et Publius Servilius le vainqueur de l'Isaurie; le peuple consacre ses prétentions en le nommant.

Les héritiers de Sylla, son fils Faustus surtout sont sur le coup de menaces incessantes; on leur réclame les sommes que le régent aurait détournées au préjudice du Trésor. Quant aux hommes compromis dans les rangs des proscripteurs du temps de Sylla sont chaque jour traduits en justice.

Nous venons de dire comment Saturninus avait été réhabilité par le procès fait à son prétendu meurtrier. Marius qui avait sauvé l'Italie envahie par les barbares du Nord a aussi pour neveu le chef actuel du parti démocrate. La foule éclate en transports quand en 68 av. J.C., César, malgré la défense de l'édit, montre un jour en plein forum aux funérailles de la veuve de Marius, les traits vénérés du vainqueur de Verceil : c'est pour les masses un jour d'allégresse et le sénat n'ose pas intervenir.

63 av. J.C.

Crassus et César

Les démocrates se rapprochent de Crassus pendant l'absence de son allié le plus puissant, qui les avait aidé à se procurer la victoire et avec qui ils n'avaient pas osé le lui refuser, un pouvoir politique et militaire sans précédent : Pompée. A ce moment, le général est occupé à faire ou à défaire les rois; nul ne peut dire combien de temps il demeurerait loin de Rome, à quelle heure il déclarerait finies les guerres par lui entamées. A Crassus, pour combattre un rival haï et envié, nul autre moyen ne reste ouvert qu'une nouvelle et plus étroite alliance avec les démocrates.

Déjà, lors de la première coalition, César et Crassus, comme étant les moins forts, s'étaient tenus ensemble : aujourd'hui leur intérêt commun et un commun danger accroissent leur intimité : l'homme le plus opulent et l'homme le plus endetté de Rome scellent un pacte étroit. Tout en affectant d'appeler Pompée la tête et l'orgueil de leur parti et de n'avoir plus de traits à lancer que contre les aristocrates, ils arment en silence contre l'absent.

66 av. J.C.

Catilina

La capitale est en proie à la fièvre : la colère sourde des gens d'argent, les paiements arrêtés, les nombreuses banqueroutes, tous ces événements annoncent la révolution. Le complot démocratique amenait la réconciliation du sénat et de Pompée. Déjà se fait entendre cette grave parole que "seul le pauvre peut représenter le pauvre !". Déjà se fait jour la maxime que la foule pauvre peut aussi bien que la riche oligarchie se constituer en puissance indépendante et cessant de subir la tyrannie, jouer au tyran à son tour. Ces dangereuses opinions trouvent écho parmi la jeunesse des hautes classes.

Sous ce monde élégant, à la chevelure parfumée, portant barbe et manchettes taillées au dernier goût, adonné à la danse, à la cithare et vidant les coupes du matin jusqu'au soir, s'entrouvre un effrayant abîme de corruption morale et sociale et de désespoir. Là, on soupire après le retour des temps de Cinna, de l'ère des proscriptions, des confiscations, de la radiation des dettes : là se trouvent des hommes, dont plusieurs de noble extraction qui n'attendent qu'un signal pour tomber en brigands sur la société civile et regagner par le pillage, les richesses dévorées par la débauche. Un ex-préteur, Lucius Catilina, se distingue entre tous par sa haute naissance et sa condition. Catilina, d'ailleurs, hait l'aristocratie qui l'avait écarté du consulat, comme corrompu et dangereux.

Affidé de Sylla, jadis il avait à la tête de ses gaulois, donné la chasse aux proscrits : il avait tué de ses mains un vieillard, son propre beau-frère : aujourd'hui, passant dans l'autre camp, il est prêt à y rendre de semblables services. Un pacte secret est conclu. Les conjurés sont au nombre de quatre cents; ils ont de nombreux affiliés dans toutes les régions, dans toutes les villes d'Italie.

66-65 av. J.C.

Le premier complot

En décembre 66 av. J.C., les chefs du complot saisissent l'occasion d'éclater. Les deux consuls élus pour 65 av. J.C., Cornelius Sylla et Publius Autronius Paetus, viennent d'être convaincus en justice du crime de corruption électorale; et aux termes de la loi, ils ont encouru la déchéance de leur candidature. Ils entrent tous les deux dans la conspiration. Les conjurés décident que ces deux hommes monteraient de gré ou de force sur les sièges consulaires : ce qui revient à s'emparer du pouvoir suprême.

Ils doivent donc le 1er janvier 65 av. J.C., jour où les nouveaux consuls, Aurelius Cotta et Manlius Torquatus, inaugureraient leur magistrature, assaillir en armes la Curie, massacrer les consuls sortants et proclamer Sylla et Paetus, après annulation par le peuple de la sentence qui les condamnait. Crassus alors prendrait la dictature : César serait fait maître de cavalerie avec mission de mettre sur pied une force militaire imposante. Capitaines et soldats, tous sont achetés, tous ont le mot d'ordre. Catilina, posté au jour fixé près de la Curie, n'attendait plus que le signal de César (César devait laisser tomber sa toge de son épaule), sur un mouvement de Crassus qui devait lui transmettre. Il attend en vain : Crassus ne parut pas à la séance où tout se devait décider, et cette fois l'insurrection projetée avorta.

On arrête un nouveau plan de meurtre et sur une plus grande échelle, pour le 5 février : il ne peut s'exécuter davantage : Catilina, dit-on, aurait donné le signal avant que les bandits commandés pour le massacre ne fussent tous arrivés. Le complot transpirait. Le gouvernement n'ose pas attaquer les conjurés face à face : il se contente de donner des avertissements aux consuls; et à l'armée révolutionnaire, il oppose des bandes payées par l'Etat. On veut éloigner Pison. La motion est portée de l'envoyer en qualité de questeur avec pouvoirs prétoriaux dans l'Espagne citérieure; et Crassus donne les mains à sa nomination espérant gagner par Pison une province importante et un utile secours.

64-63 av. J.C.

Le second complot

Le complot s'arrête pour un temps. Les élections pour 64 av. J.C. se font sans que Crassus ni César renouvellent leur tentative de mainmise sur le consulat; pourtant leur abstention s'explique par la candidature de Lucius César, parent du chef des démocrates (Jules César), homme faible et se mouvant au gré de ce dernier. Sur ces entrefaites, les bulletins venus d'Orient précipitent les choses. Déjà Pompée avait tout réorganisé en Asie Mineure et en Arménie.

La conspiration de 66 av. J.C., debout toute entière se remet à l'oeuvre aux élections consulaire pour l'année 63 av. J.C. Comme la première fois, les meneurs se tiennent en arrière. Les candidats sont Catilina lui-même et Gaius Antonius, le plus jeune fils d'Antonius l'orateur et le frère de l'officier revenu si mal famé de Crète. Antonius, syllanien comme Catilina, comme lui traduit plus tard en justice par les démocrates et expulsé du sénat, au demeurant homme sans énergie, sans importance, n'ayant rien des qualités du commandement, perdu de dettes et insolvable, il se fait volontiers l'humble serviteur du parti, moyennant qu'il obtienne le consulat et les avantages inhérents à cette magistrature.

Par ces deux hommes, les chefs de la conjuration croient se rendre maîtres du pouvoir, arrêter comme otages les enfants de Pompée, demeurés dans la capitale : ils armeraient ensuite contre le Proconsul en Italie et dans les provinces. Le propréteur Pison, à la première nouvelle du coup frappé à Rome, devait lever en Espagne citérieure l'étendard de l'insurrection. On comptait aussi sur le concours des Transpadans alors en fermentation violente et qui naturellement auraient le droit de cité romaine pour récompense : on comptait aussi sur d'autres tribus gauloises. Le complot étendait ses fils jusqu'en Mauritanie. Un des conjurés, gros négociant, Publius Sittius de Nucerie avait ramassé dans ce pays et en Espagne, une armée d'enfants perdus; devenu chef de partisans, il parcourt l'Afrique occidentale où son commerce lui avait fait des relations.

Crassus et César, prodiguant l'argent, argent à eux ou d'emprunt s'efforcent d'enlever l'élection de Catilina et d'Antonius : les compagnons de Catilina font de leur côté l'impossible pour porter au gouvernement celui qui promettait toutes choses, les charges publiques et les sacerdoces, les palais et les villas des aristocrates, l'abolition des dettes... L'aristocratie est en détresse : elle s'ingénue à combattre la brigue au moyen d'une loi nouvelle contre la vénalité des votes. Leur loi échoue par l'intercession d'un tribun. De guerre lasse, ils réunissent leurs voix sur un citoyen, capable de naviguer en eaux troubles, en coquetterie tantôt avec les démocrates et tantôt avec Pompée; faisant aussi les yeux doux à l'aristocratie; mettant son talent d'avocat au service de tout accusé important, sans distinction de parti ou de personne (n'avait-il pas eu un jour Catilina pour client ?) : Marcus Tullius Cicéron.

64-63 av. J.C.

Cicéron, élu consul

Cicéron, au fond n'appartenant à aucun parti, fidèle au parti des intérêts matériels, lequel a la haute main dans les prétoires. Dans Rome et hors de Rome, ses nombreuses relations lui donnent des chances en face du candidat malheureux des démocrates : les Pompéiens et la noblesse votent pour lui. Il est élu à une grande majorité. Les deux candidats démocrates obtiennent un nombre presqu'égal de voix : Antonius, grâce à sa famille l'emporte de quelques unités sur son concurrent. L'événement tourne contre Catilina et délivre Rome de la menace d'un second Cinna. Quelque temps avant, Pison, à l'instigation de Pompée, son ennemi politique et son ennemi personnel avait été massacré en Espagne, par son escorte d'indigènes. Avec l'autre consul Antonius tout seul, impossible pour la conjuration de rien entreprendre.

Pendant ce temps, la réorganisation de la Syrie se fait rapidement : déjà partent d'Egypte de nombreux avis sollicitant l'intervention de Pompée et l'incorporation à l'empire romain : tous les jours on craint d'apprendre que le proconsul n'allait de sa personne prendre possession de la vallée du Nil. C'est pour cette raison que César avait tenté de s'y faire envoyer directement par le peuple avec mission de prêter aide au roi égyptien contre ses sujets révoltés : il échoua, lui aussi contre la répugnance de tous, grands et petits à rien faire contre l'intérêt de Pompée. La ville est en sourde fermentation : les meneurs tiennent de fréquentes conférences attestant quelque nouvelle trame.

64 av. J.C.

La motion agraire de Servilius Rullus

Le 10 décembre 64 av. J.C., l'un des tribuns du peuple, Publius Servilius Rullus propose une loi agraire radicale: fonder en Italie des colonies et vendre au profit du peuple toutes les terres de l'ager publicus. La république achèterait les terres nécessaires. Mais pour ces achats, il faut de l'argent. On battrait donc monnaie en vendant ce qui restait encore de terres domaniales en Italie et d'abord toutes celles du domaine extra-italiques c'est à dire les anciennes possessions de la mense royale en Macédoine, dans le Chersonèse de Thrace, la Bithynie, le Pont, la Cyrénaïque et les territoires des villes complètement incorporées en Espagne, en Afrique, en Sicile, en Grèce et en Cilicie.

On vendrait aussi tout ce que l'Etat avait acquis, biens mobiliers ou immobiliers depuis 88 av. J.C. et qui restait encore disponible : la motion avait principalement en vue Chypre et l'Egypte. Toutes les cités sujettes à l'exception de celles du droit latin et des autres villes libres, seraient chargées de lourdes taxes et de dîmes. Enfin et toujours pour subvenir aux achats, il leur sera affecté le produit des taxes frappées sur les nouvelles provinces à dater de 62 av. J.C. et celui de tout le butin non encore régulièrement employé : par cette motion, Rullus mettait la main sur tous les revenus de l'impôt ouvertes en Orient par les victoires de Pompée et sur tous les deniers publics restés dans les mains des héritiers de Sylla.

Pour l'exécution, il serait nommé des décemvirs avec juridiction et imperium spécial, lesquels demeureraient cinq ans en charge et auraient sous leurs ordres deux cents officiers pris dans l'ordre équestre : ne pourraient être nommés décemvirs que les candidats qui se présenteraient en personne; enfin, de même qu'aux élections, sur les trente-cinq tribus, il n'y en aurait plus que dix-sept d'appelées au vote, après désignation par le sort. Il lui fallait la puissance de juridiction, ayant à décider entre autre la question de l'Egypte : il lui fallait la puissance militaire ayant à armer contre Pompée. Par l'exclusion de la candidature des absents, on excluait celle de Pompée : par l'amoindrissement du nombre des tribus votantes par le tirage au sort adroitement manoeuvré, on mettait l'élection dans la main de la démocratie.

Telle est la tentative de Rullus. Elle manque complètement son effet. La foule trouve plus commode de recevoir à l'ombre, sous les portiques de Rome, l'annone mesurée dans les magasins publics, que d'aller labourer la terre à la sueur de son front : elle fait à la rogation un accueil des plus froids. Elle sent que jamais Pompée n'accepterait pas un plébiscite qui le léserait à tous les égards. Dans ces conditions, le gouvernement fait tomber la motion sans trop de peine : l'auteur du projet le retire le 1er janvier 63 av. J.C.

63 av. J.C.

L'insurrection

Catilina
Cicéron dénonce Catilina
Cesare Maccari (1840-1919)

Fatigué de ses candidatures stériles et de tant de complots avortés, Catilina se résout de brusquer les choses. Il prend au cours de l'été toutes les mesures pour commencer la guerre civile. Il établit son quartier général en Etrurie, à Foesulae (Fiesole). On y envoie de grosses sommes d'argent : on y rassemble et des soldats et des armes : un ancien officier de Sylla, Gaius Manlius y prend le commandement à titre provisoire. Ailleurs, les Transpadans surexités semblent n'attendre qu'un signal. Dans le Bruttium, sur la côte orientale de l'Italie, à Capoue, partout où son agglomérés les esclaves, il semble qu'une nouvelle guerre servile va tout à coup se déchaîner, pareille à celle de Spartacus.

Pour les élections prochaines de l'année 62 av. J.C., Catilina se présente encore; les conjurés se promettent de tuer sans plus de façon le consul, directeur du vote et d'enlever enfin à tout prix la nomination de Catilina, dût-on faire entrer dans Rome, s'il le faut, les bandes ramassées en Etrurie et ailleurs et briser violemment les résistances. Cicéron a des agents secrets qui le tient au courant heure par heure de tous les mouvements des conjurés. Au jour marqué pour l'élection (20 octobre 63), il les dénonce en plein sénat en présence de Catilina lui-même. Catilina ne s'abaisse pas à nier : il répond que "si le vote du peuple tombait sur lui, au grand parti sans tête dans la république il saurait bientôt donner un chef qui renverserait la petite et débile faction avec ses chefs infirmes !" (Duo corpora sunt reipublicae, unum debile, infirmo capite, alterum firmum sine capite : huic cum ita de me meritum sit caput me vivo non deerit, Ciceron).

Comme il n'y a aucune preuve de flagrant délit, le sénat ne peut pas sanctionner. Cicéron se fait une force armée d'une troupe de jeunes hommes appartenant à l'ordre marchand et quand arrive le 28 octobre, jour auquel le vote doit avoir lieu, cette même troupe garnit le Champ de Mars et l'occupe en force. Les conjurés ne peuvent rien faire : ni massacrer le consul ni tourner les voix en leur faveur.

Le 27 octobre, Gaius Manlius lève ses aigles (il en montre une du temps de Marius et de la guerre des Cimbres), appelant à lui l'armée insurrectionnelle. Dans ses proclamations, fidèle aux traditions du parti populaire, il réclame l'abolition de la dette écrasante. Dans la capitale, on appelle les milices aux armes : des officiers supérieurs sont envoyés dans tous les pays italiens qui devront écraser l'insurrection naissante : les gladiateurs esclaves sont chassés de Rome et de fortes gardes volantes sont commandées pour veiller aux incendies que l'on redoute.

Les principaux conjurés et amis de Catilina sont Publius Lentulus Sura, consul en 71 av. J.C., ainsi que deux anciens préteurs Publius Autronius et Lucius Cassius : tous trois, hommes sans capacité. Chez Lentulus on ne trouve qu'un aristocrate à grandes phrases et à grandes prétentions, lent à comprendre, indécis à agir. Autronius ne se distingue que par la puissance de ses poumons et de sa voix tonnante. Quant à Lucius Cassius, nul ne sait comment un personnage aussi simple et épais s'en allait se fourvoyer parmi les conspirateurs. Catilina a d'autres complices, plus vigoureux, un jeune sénateur, Gaius Cethegus, les deux chevaliers Lucius Statilius et Publius Gabinius Capito.

Quelque pressant appel qu'il reçoit de l'armée de l'insurrection, quelque danger qu'il a pour lui de rester plus longtemps à Rome, il se résout pourtant à ne pas encore partir. Il continue à se faire voir en plein forum et dans le sénat : opposant la menace à la menace, "qu'on se garde de me pousser à bout, s'écrit-il; une fois mis à la maison, il faudra éteindre le feu sous les ruines !". Nul n'ose, citoyen ou magistrat porter la main sur le dangereux conspirateur. Mais les agents du pouvoir s'étaient glissés en foule parmi les conjurés et tous les détails du complot étaient successivement révélés.

Malgré sa témérité et son audace, Catilina voit bien que son départ ne peut plus être différé : mais avant, dans une réunion nocturne (6-7 novembre), les conjurés, sur ses insistances, décident de mettre à mort Cicéron, ce consul qui dirige toute la contre-insurrection; pour ne pas être trahis, l'exécution devait avoir lieu sans délai. Dès le matin (7 novembre), les assassins choisis viennent frapper à sa porte; ils trouvent la garde renforcée et on les éconduit : les espions du sénat les avaient encore devancés. Au jour suivant, Cicéron convoque les sénateurs. Catilina ose se présenter : il balbutie quelques mots de défense, en réponse aux accusations indignées du consul, qui dévoile tous les préparatifs révolutionnaires des journées précédentes : on ne veut pas l'entendre, et le vide se fait sur les bancs autour de sa place. Il s'agit ici du fameux Quousque Tandem et de la première Catilinaire. Dans la seconde, prononcée le lendemain au forum, devant le peuple, Cicéron raconte ce qui s'est passé et revient sur une foule de détails.

Là dessus, il quitte la séance et se rend en Etrurie. Là, il se proclame consul et se place en observation, tout prêt à fondre sur la capitale avec les insurgés. Le sénat l'avait accusé de haute trahison, lui et Manlius, les deux chefs ainsi que tous ceux qui dans un délai déterminé n'auraient pas déposé les armes. Mais l'armée dirigée contre Catilina était sous le commandement du consul Gaius Antonius, compromis dans la conspiration. Le complot n'est pas abandonné : avant son départ, Catilina avait réglé les détails de l'exécution. Un tribun devait donner le signal, en convoquant les comices : puis, dans la nuit suivante, Cethegus se chargeait de tuer Cicéron : Gabinius et Stalinius allumaient l'incendie en douze endroits à la fois. S'il avait été pourvu par Cethegus aux préparatifs urgents, si Lentulus, devenu le chef de l'armée des conspirateurs dans Rome en l'absence de Catilina, s'était décidé à l'attaque, le coup monté pouvait encore réussir. Mais tous ces hommes étaient incapables et lâches plus encore que leurs adversaires : les jours, les semaines s'écoulent et rien ne se dessine.

63 av. J.C.

Arrestation des principaux conjurés

Lentulus nouent des intelligences avec les députés de la cité gauloise des Allobroges, alors de séjour à Rome : il s'efforce d'engager dans le complot ces représentants, endettés eux-mêmes par dessus la tête, d'une nation désorganisée. Les Allobroges partent; mais dans la nuit du 2 au 3 décembre, ils sont arrêtés non loin des portes; on saisit leurs lettres et papiers. On découvre que les envoyés gaulois s'étaient faits espions de la république; ils avaient donné les mains à la conspiration que pour tenir d'elle les preuves tant souhaitées par le consul, et livrer ses chefs.

Le matin venu, Cicéron décerne mandat contre les principaux et les plus dangereux : Lentulus, Cethegus, Gabinius et Statilius sont arrêtés : d'autres s'échappent. Détenus ou fugitifs, leur culpabilité est manifeste. Aussitôt l'arrestation des premiers, les lettres saisies sont produites devant le sénat : on interroge prévenus et témoins : on constate tous les faits à charge, les armes amassées dans les maisons. Le corps de délit est acquis et établi juridiquement : les procès-verbaux les plus importants, par les soins de Cicéron circulent dans le public.

Les oligarques ont volontiers tiré avantage des révélations qu'ils ont dans les mains et demandé un compte sévère à la démocratie, à Cesar surtout. D'autre part, les incendies complotés par les conjurés ont soulevé la multitude; pour l'ordre marchand, la guerre de débiteur à créancier dégénère en un combat à mort. Catilina, averti de ce qui se passe, est aux portes de la ville et peut à tout heure, avec ses bandes tenter un coup d'audace. On est tenté de tout craindre conformément à la loi constitutionnelle, les consuls n'ont sous la main ni troupes ni polices suffisamment respectables.

On dit tout haut que pour empêcher les tentatives en faveur des prisonniers, il convient de les mettre à mort sans forme de procès. Mais à cela faire, on viole la loi. Aux termes du vieux droit sacro-saint de l'appel au peuple, pour porter contre un citoyen la sentence capitale, il faut l'assemblée des citoyens; et depuis l'établissement des tribunaux de jury, les jugements publics étant tombés en désuétude, on n'avait plus entendu prononcer la peine de mort. Cicéron a donc mieux aimé résister aux redoutables suggestions de l'opinion. Son entourage et jusqu'à sa femme le pressent de couronner par un acte hardi les services qu'il venait de rendre à la patrie.

Le consul, Cicéron, convoque le sénat; dans sa perplexité, il lui laisse à décider de la vie ou la mort des quatre prisonniers. Son allocution au sénat forme la quatrième Catilinaire. César met tout en oeuvre pour sauver les coupables; et son discours, plein de menaces déguisées et d'allusions à l'inévitable et prochaine vengeance de la démocratie. Déjà tous les consulaires et la grande majorité ont opiné pour l'exécution immédiate; et pourtant voilà que la plupart, et Cicéron avec eux semble revenir à l'emploi des formes de la loi.

Mais Caton est là, Caton, étroit d'esprit, hargneux, montre à ses collègues l'émeute prête à délivrer les captifs : il jette dans l'assemblée une frayeur plus grande et enfin arrache la résolution meurtrière à la majorité entraînée. L'exécution du senatus-consulte appartient à celui qui l'a mis en délibération.

63 av. J.C.

Exécution des principaux conjurés

Dès le soir du 5 décembre, à une heure avancée, les coupables sont extraits des maisons où ils sont gardés : ils traversent le forum encore encombré par la foule et sont déposés dans la prison Mamertine, près du Capitole. Le consul en personne y conduit Lentulus, les préteurs y mènent les autres, tous sous bonne escorte; nul ne tente de les délivrer, nul ne sait ce qu'on allait faire d'eux. A la porte de la prison ils sont livrés aux Triumvirs ayant la charge des exécutions capitales, et descendus dans l'oubliette, ils sont immédiatement étranglés, à la lueur des torches.

Le consul, debout près de la porte, avait attendu la fin du drame : bientôt il repasse par le forum, jetant de sa voix claire et bien connue à la foule muette et anxieuse ces simples mots :"ils ont vécu !". Jusque dans le milieu de la nuit le peuple circula par les rues, acclamant Cicéron envers qui il se croyait redevable de salut de ses maisons et de ses biens. Le sénat ordonne des actions de grâce publiques; et les principaux de la noblesse, Caton, Quintus Catulus le salue du nom de "Père de la Patrie", donné pour la première fois à un citoyen.

62 av. J.C.

Fin de l'insurrection

La conspiration dans la ville écrasée, reste à étouffer l'insurrection d'Etrurie. Catilina y avait réuni 2000 hommes environ : mais les recrues lui arrivant en foule, sa bande s'était vite à peu près quintuplée : déjà il a deux légions quasi complètes. Il se jette dans les montagnes évitant le choc avec les troupes d'Antonius et le corps de Quintus Métellus, venu de Ravenne et d'Ariminum et qui défend le versant du nord. La bataille s'engage entre les soldats de la république et les insurgés, au fond d'une étroite vallée, dominée par des hauteurs de rochers : quant au consul, il ne veut pas se faire l'exécuteur de la vindicte publique contre son ancien allié; et sous un prétexte quelconque, il a, ce jour-là, donné le commandement à Marcus Petreius, vieux capitaine, blanchi sous les armes.

Le terrain laisse peu d'avantage à ceux qui ont l'avantage du nombre. Catilina, comme Petreius met par-devant ses hommes les plus sûrs : nul ne donne ou ne reçoit quartier. Le combat dure longtemps. Au moment d'en venir aux mains, Catilina avait fait emmener son cheval et les montures de tous ses officiers : il montra en ce jour que la nature l'avait fait pour une destinée peu commune sachant commander et combattre en soldat. Enfin Petreius avec sa garde (la cohorte prétorienne) enfonce le centre de l'ennemi qu'il disperse et se retourne à la fois contre les deux ailes. Les cadavres des Catiliniens (on en compta 3000) couvrent le sol, alignés à leur rang de combat : quant à leur chef et à ses officiers, ils s'étaient jetés sur les romains; ils avaient cherché et rencontré la mort. Antonius, victorieux malgré lui, reçoit du sénat le titre d'Imperator.

63 av. J.C.

Pompée en Orient

Lorsque Pompée, sa mission accomplie en Orient tourne ses regards du côté de sa patrie, il y voit le diadème pour la seconde fois sous sa main. Terrassé à la fois par l'opposition libérale et par la dictature des armes, le sénat expire. Nettement indiqués d'ailleurs dans le mouvement mi-parti démocratique, mi-parti militaire, les événements des cinq dernières années avaient achevé le travail déjà ancien de la transformation politique. Dans la lice ouverte aux compétiteurs, Pompée les avait tous distancés : ils ne les avait pas complètement vaincus. Il lui faut prévoir la coalition de tous les éléments hostiles à sa nouvelle puissance : il allait avoir en face et unis pour le renverser, Quintus Catulus, Marcus Caton, Marcus Crassus, Gaius Cesar et Titus Labienus.

N'est-il pas tout à fait vraisemblable, que sous l'impression récente de la révolte de Catilina, tout le parti du juste milieu se rangerait derrière un pouvoir qui promettrait l'ordre et la sécurité, fût-ce au prix des libertés publiques que la foule des capitalistes, soucieuse uniquement de ses intérêts matériels, qu'une grande partie de l'aristocratie, politiquement désorganisée et sans espoir pour elle-même, accueilleraient volontiers la transaction opportune qui leur garantirait par la main du prince, la richesse, le rang et l'influence.

Pompée revient, ayant pleinement accompli sur terre et sur mer les missions diverses dont il s'était chargé. Nul opposition sérieuse à craindre si ce n'est peut être de la part des partis extrêmes, impuissants chacun pris en soi et qui, s'ils se mettaient ensemble n'est qu'une coalition de factions ardentes à se faire la guerre. Cette opposition n'a ni armes, ni armée, ni tête : en Italie, nulle organisation : dans les provinces nul appui pour elle; et son général, elle a à le chercher encore. Où trouver dans ses rangs un capitaine de renom, un officier osé pour appeler les citoyens aux armes contre Pompée ?

63 av. J.C.

Mission de Nepos

Pompée choisit son heure et envoie à l'automne 63 av. J.C., Quintus Métellus Nepos briguer le tribunat, disant tout haut qu'une fois nommé, il préparerait la candidature de son général au consulat pour l'année 61 puis lui ferait déférer, par plébiscite le commandement de la guerre contre Catilina. L'agitation dans Rome est énorme. A vouloir ainsi rentrer en Italie à la tête de ses légions d'Asie, revêtu de l'imperium et exerçant le pouvoir suprême dans le civil et dans le militaire, celui-ci faisait manifestement un pas de plus sur la route du trône : l'envoi de Nepos est comme l'annonce officielle de la monarchie.

Avec Nepos, l'aristocratie ne voit pas seulement une déclaration de guerre contre l'ordre établi dans les propositions dont il est porteur, elle les reçoit ouvertement comme telles et ne dissimule pas le moins du monde ses inquiétudes et sa mauvaise humeur. Dans le but exprès de les combattre, Marcus Caton se fait aussitôt élire tribun du peuple avec Nepos et repousse les efforts de Pompée qui veut se rapprocher de lui. Nepos se rapproche alors vers les démocrates.

Au même moment, César, ouvrant sa préture, demande compte à Quintus Catulus des sommes par lui détournées à l'occasion de la reconstruction du temple capitolin et en confiait l'achèvement à Pompée. Ce premier acte est un coup de partie. Catulus depuis seize ans déjà dirige les travaux et semblait vouloir s'y perpétuer jusqu'à la fin de sa vie : en s'attaquant à des abus commis dans l'exercice d'un mandat public et que protège seule l'importance du personnage officiel, César élève une accusation pleinement fondée en même temps que grandement populaire. On suggérait à Pompée l'ambition d'effacer le nom de Catulus de dessus ces murs, monument le plus noble de la ville et d'y inscrire le sien à la place.

Nepos apporte devant le peuple ses motions conçues dans l'intérêt de son chef. Mais voici qu'au jour du vote, Caton et son ami et collègue Quintus Minucius se jettent sur leur collègue et le contraignent à s'arrêter. Puis accourt une troupe armée qui le délivre et qui chasse les aristocrates du Forum. Alors Caton et Minucius de revenir à la charge, accompagnés eux aussi d'hommes armées : ils restent maîtres du champ de bataille. Enhardi par ce succès, le sénat suspend de leur charge Nepos le tribun et César, le préteur (celui-ci avait appuyé la motion de tout son pouvoir). La foule, dès qu'elle sut ce qu'il se passait, s'attroupe devant la demeure de César et lui offre ses services : il ne tient qu'à lui de commencer aussitôt la guerre des rues mais il préfère inviter la multitude à se disperser, après quoi le sénat retire la sentence disciplinaire. Quant à Nepos, il avait quitté Rome, en se voyant suspendu et s'embarquant pour l'Asie, il va dire à Pompée les tristes résultats de son ambassade.

62-60 av. J.C.

Retour de Pompée

Après la condamnation illégale des partisans de Catilina, après les violences inouïes commises contre un tribun du peuple, Métellus Nepos, Pompée peut tirer le glaive contre l'aristocratie, se poser en défenseur du droit d'appel et de l'inviolabilité du tribunat, ces deux palladiums des libertés de la république et en même temps, soldat de la cause de l'ordre, marcher contre les troupes de Catilina. Il semble impossible qu'il ne saisissent pas l'occasion ou qu'il allait une seconde fois se jeter dans le piège où il s'était pris en 70 av. J.C. en licenciant son armée. Il n'ose pas prendre le pouvoir : quand il n'a plus qu'à prendre le bandeau royal et à le ceindre sur son front, quand il le convoitait de toute son âme, et le coeur et la main lui manquent à l'heure de l'action.

Rien de plus facile s'il l'eut voulu que d'entrer dès janvier 62 avec flotte et armée dans le port de Brindes et d'y recevoir Nepos. Mais il s'attarde en Asie durant tout l'hiver 63-62 av. J.C., retard fâcheux et dont profite l'aristocratie. Elle pousse autant qu'elle peut et précipite la guerre contre Catilina et anéantit ses bandes : quelle bonne raison maintenant de recourir et de garder ses légions en Italie qui rentrent d'Asie ? Pour un homme d'un tel caractère, n'ayant foi ni en lui-même ni en son étoile, ayant besoin pour agir d'un prétexte presque plus encore que d'un droit, Catilina à détruire eut fait un lourd poids dans la balance. Et puis Pompée se dit que même licenciés, ses soldats resteraient en quelque sorte sous sa main; qu'en cas de besoin, il saurait mettre une nouvelle armée en campagne : il se dit que la démocratie attend son signal, que pour se défaire d'un sénat intraitable.

Quoi qu'il en soit, à l'automne 62 av. J.C., Pompée fait voile vers l'Italie; et pendant que dans Rome tout se prépare pour la réception du nouveau monarque, voici qu'arrive la nouvelle qu'à peine débarqué à Brindes, le général congédie ses légions et que suivi de quelques hommes seulement, il se met en route pour la capitale. Les partis respirent. Pour la seconde fois, Pompée abdique. En janvier 61 av. J.C., on le revoit à Rome. Il s'est brouillé avec tout le monde. Les démocrates, en lui, voit un ami incommode, Marcus Crassus un rival, la classe riche un protecteur douteux, les aristocrates un ennemi déclaré. Il est plus que jamais tout-puissant : sa clientèle militaire dispersée dans toute l'Italie, son influence dans les provinces, celles de l'est surtout, son renom de capitaine, ses énormes richesses lui donnent une importance à laquelle nulle autre ne peut se comparer.

Pourtant au lieu de l'enthousiasme sur lequel il comptait, il ne rencontre qu'une réception froide; et plus froid encore est l'accueil fait à ses demandes. Il réclame pour lui-même comme l'avait annoncé Nepos, un second consulat et naturellement aussi la confirmation de tous les arrangements réglés en Orient, enfin l'accomplissement des promesses qu'il avait faites à ses soldats, à savoir des assignations sur le domaine. A tout cela le sénat répond par une opposition systématique, fomentée principalement par les rancunes personnelles de Lucullus et de Métellus le Crétique, par la vielle jalousie de Crassus et les cas de conscience de Caton.

Le second consulat lui est refusé. Déjà quand il s'était mis en route, le sénat avait rejeté sa première demande tendant au report de l'élection consulaire pour 61 av. J.C. jusqu'à son arrivée dans la ville : encore moins peut il espérer un vote de dispense de la loi syllanienne qui porte sur l'interdiction des secondes candidatures. En ce qui touche l'organisation provinciale, il désire une approbation générale pure et simple : Lucullus fait décider qu'il serait délibéré et voté chacune des mesures prises. C'est ouvrir le champ à des tracasseries sans fin et lui préparer mille petites défaites.

Le sénat ratifie en gros les promesses d'assignations à donner aux soldats de l'armée d'Asie : mais il en étend le bénéfice aux légions crétoises de Métellus. L'exécution ne suit pas, les caisses de la république sont vides et les sénateurs ne veulent pas mettre la main sur les domaines disponibles pour faire face à ces grandes largesses. Pompée, désespéré, se tourne du côté du peuple. Mais là encore, les chefs du parti démocratique, sans marcher ouvertement contre lui ont autre chose à faire que d'épouser ses intérêts : ils se tiennent à l'écart.

Quant à ses instruments et à ses créatures, comme les consuls Marcus Pupius Pison, élu pour 61 av. J.C. et Lucius Afranius, élu pour 60 av. J.C., lesquels doivent leurs élections à son influence et à son or, ils sont inutiles. Un jour enfin, un tribun du peuple, Lucius Flavius ayant proposé, sous forme de loi agraire générale, les assignations de terre pour les vétérans Pompéiens, la motion, non appuyée par les démocrates, combattue publiquement par les aristocrates, ne réunit que la minorité des voix (commencement de 60).

Livret :

  1. Pompée dans la boutique de Roma Latina

Liens externes :

  1. Pompée de l'encyclopédie libre Wikipédia
  2. Pompée de méditerrannée.net
  3. La conquête de l'Orient par Pompée de histoire des civilisations européennes
  4. Pompée de l'encyclopédie de l'Agora
  5. La Syrie de l'encyclopédie libre Wikipédia
  6. Lucius Lucullus de l'encyclopédie libre Wikipédia
  7. Lex Gabinia de Worldlingo
  8. Discours pour la Loi Manilia de gallica.bnf.fr
  9. Parthie de l'encyclopédie libre Wikipédia
  10. Royaume du Pont de l'encyclopédie libre Wikipédia
  11. Les Alains de l'encyclopédie libre Wikipédia
  12. Catilina de histoire des civilisations européennes
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