Philippe l'Arabe   

2 février 244 - automne 249

Philippe empereur Les jeux séculaires La mort de Philippe l'Arabe




2 février 244

Forme d'une république militaire

Ce qu’on appelait l’empire romain dans ce siècle là, était une espèce de république irrégulière, où la milice militaire, qui a la puissance souveraine, fait et défait tout magistrat; et peut-être est-ce une règle assez générale que le gouvernement militaire est, à certains égards, plutôt républicain que monarchique. Et qu’on ne dise pas que les soldats ne prenaient de part au gouvernement que par leurs désobéissances et leurs révoltes : les harangues que les empereurs leur faisaient ne furent-elles pas à la fin du genre de celles que les consuls et les tribuns avaient faites autrefois au peuple ? Et quoique les armées n’eussent pas un lieu particulier pour s’assembler, qu’elles ne se conduisissent pas par de certaines formes, qu’elles ne fussent pas ordinairement de sang-froid, délibérant peu et agissant beaucoup, ne disposaient-elles pas en souveraines de la fortune publique ? Et qu’était-ce qu’un empereur, que le ministre d’un gouvernement violent, élu pour l’utilité particulière des soldats ?

Quand l’armée associa à l’empire Philippe, qui était préfet du prétoire du troisième Gordien, celui-ci demanda qu’on lui laissât le commandement entier, et il ne put l’obtenir : il harangua l’armée, pour que la puissance fût égale entre eux et il ne l’obtint pas non plus il supplia qu’on lui laissât le titre de César, et on le lui refusa : il demanda d’être préfet du prétoire, et on rejeta ses prières : enfin il parla pour sa vie. L’armée, dans ses divers jugements, exerçait la magistrature suprême.

2 février 244

Philippe empereur

Gordien III
Philippe l'Arabe

Philippe, qui pendant toute la révolution, avait gardé un farouche silence, voulut un moment épargner la vie de son bienfaiteur (Gordien III). Bientôt, réfléchissant que l’innocence de ce jeune prince pouvait exciter une compassion dangereuse, il ordonna, sans égard pour ses cris et pour ses supplications, qu’il fût saisi, dépouillé et conduit aussitôt à la mort. Après un moment d’hésitation, la cruelle sentence fut exécutée1.

1. L’Histoire Auguste (p. 163-164) ne peut ici se concilier avec elle-même ni avec la vraisemblance. Comment Philippe pouvait-il condamner son prédécesseur, et cependant consacrer sa mémoire ? Comment pouvait-il faire exécuter publiquement le jeune Gordien, et cependant protester au sénat, dans ses lettres, qu’il n’était pas coupable de sa mort ? Philippe, quoique usurpateur et ambitieux, ne fut pas un tyran insensé. D’ailleurs Tillemont et Muratori ont découvert des difficultés chronologiques dans cette prétendue association de Philippe à l’empire.

21 avril 248

Les jeux séculaires

Gordien III
Philippe l'Arabe

A son retour de l’Orient, Philippe, dans la vue d’effacer le souvenir de ses crimes, et de se concilier l’affection du peuple, solennisa dans Rome les jeux séculaires avec une pompe et une magnificence éclatantes (21 avril 248). Depuis Auguste, qui les avait fait renaître, où plutôt institués1, ils avaient été célébrés sous les règnes de Claude, de Domitien et de Sévère. Ils furent alors renouvelés pour la cinquième fois, et terminèrent une période complète de mille ans, depuis la fondation de la ville de Rome. Tout ce qui caractérisait les jeux séculaires contribuait merveilleusement à inspirer aux esprits superstitieux une vénération profonde. Le long intervalle qui s’écoulait entre les époques de leur célébration (cet intervalle était de cent ans ou de cent dix ans : Varron et Tite-Live ont adopté la première de ces opinions; mais la dernière est consacrée par l’autorité infaillible des sibylle. (Censorin, de Die nat, c. 17). Cependant les empereurs Claude et Philippe ne se conformèrent pas aux ordres de l’oracle), excédait la durée de la vie humaine; aucun spectateur ne les avait jamais vus, et aucun ne pouvait se flatter d’y assister une seconde fois. On offrait, durant trois nuits, sur les rives du Tibre des sacrifices mystérieux, et l’on exécutait dans le Champ-de-Mars des danses et des concerts, à la lueur d’une multitude innombrable de lampes et de flambeaux. Les esclaves et les étrangers étaient exclus de toute participation à ces cérémonies nationales. Vingt-sept jeunes gens, et autant de vierges, tous de famille noble et qui n’avaient pas perdu ceux dont ils tenaient le jour, se réunissaient en chœur et chantaient des hymnes sacrés. Après avoir imploré les dieux propices en faveur de la génération présente, après les avoir conjurés de veiller sur les tendres rejetons qui faisaient déjà l’espoir de la république, ils leur rappelaient la foi des anciens oracles, et les suppliaient de maintenir à jamais la vertu, la félicité et l’empire du peuple romain (pour se former une idée juste des jeux séculaires, il faut consulter le poème d’Horace, et la description de Zozime, II, p. 167, etc.). La magnificence des spectacles donnés par Philippe, éblouit les yeux de la multitude; les esprits religieux étaient entièrement absorbés par la célébration des rites de la superstition : le petit nombre de ceux qui réfléchissaient méditait l’histoire de Rome, et jetait en tremblant des regards inquiets sur les destins futurs de l’empire.

1. Ce qui nous a été rapporté sur la prétendue célébration de ces jeux à l’époque où ils avaient eu lieu, nous dit-on, pour la dernière fois, est si obscur et si peu authentique, quoique cette époque se place dans un temps déjà éclairé, qu’il me semble que l’alternative ne peut se soutenir. Lorsque Boniface VII institua les jubilés, et voulut que, comme les jeux séculaires, ils se célébrassent tous les cent ans, ce pape artificieux prétendit qu’il faisait seulement renaître une ancienne institution. Voyez M. Le Chais, Lettres sur les jubilés.



244-249

Décadence de l'empire romain

Dix siècles s’étaient déjà écoulés depuis que Romulus avait rassemblé, sur quelques collines près du Tibre, une petite bande de pasteurs et de brigands (selon le calcul reçu de Varron, Rome fût fondée sept cent cinquante-quatre ans avant J.-C.; mais la chronologie de ces temps reculés est incertaine). Durant les quatre premiers siècles, les Romains, endurcis à l’école de la pauvreté, avaient acquis les vertus de la guerre et du gouvernement. Le développement de ces vertus leur avait procuré, avec le secours de la fortune, dans le cours des trois siècles suivants un empire absolu sur d’immenses contrées en Europe, en Asie et en Afrique. Pendant les trois cents dernières années, sous le voile d’une prospérité apparente, la décadence attaque les principes de la constitution. Les trente-cinq tribus du peuple romain, composées de guerriers, de magistrats et de législateurs, avaient entièrement disparu dans la masse commune du genre humain : elles étaient confondues avec des millions d’esclaves habitants des provinces, et qui avaient reçu le nom de Romains, sans adopter le génie de cette nation si célèbre. La liberté n’était plus le partage que de ces troupes mercenaires, levées parmi les sujets et les Barbares des frontières, qui souvent abusaient de leur indépendance. Leurs choix tumultuaires avaient élevé sur le trône de Rome un Syrien, un Goth, un Arabe, et les avaient investis du pouvoir de gouverner despotiquement les conquêtes et la patrie des Scipions.

Les frontières de l’empire s’étendaient toujours depuis le Tigre jusqu’à l’océan occidental, et depuis le mont Atlas jusqu’aux rives du Rhin et du Danube. Le vulgaire aveugle comparait la puissance de Philippe, à celle d’Adrien (Hadrien) ou d’Auguste : la forme était encore la même, mais le principe vivifiant n’existait plus; tout annonçait un dépérissement universel. Une longue suite d’oppressions avait épuisé et découragé l’industrie du peuple. La discipline militaire, qui seule, après l’extinction de toute autre vertu, aurait été capable de soutenir l’Etat, était corrompue par l’ambition ou relâchée par la faiblesse des empereurs. La force des frontières, qui avait toujours consisté dans les armes plutôt que dans les fortifications, se minait insensiblement, et les plus belles provinces de l’empire étaient exposées aux ravages, et allaient bientôt devenir la proie des Barbares, qui ne tardèrent pas à s’apercevoir de la décadence de la grandeur romaine.

été 249

Dèce

Ainsi l'on concevra, sans difficulté, que les massacres successifs de tant d'empereurs durent relâcher tous les liens de fidélité entre les princes et les sujets; que les généraux de Philippe étaient disposés à imiter l'exemple de leur maître; et que le caprice des armées, accoutumées depuis longtemps à de fréquentes et violentes évolutions, pouvait élever sur le trône le dernier des soldats. L'histoire se contente d'ajouter que la première rébellion contre l'empereur Philippe éclata parmi les légions de Moesie, dans l'été de l'année 249. Le choix de ces troupes séditieuses tomba sur Marinus, officier subalterne (l'expression dont se servent Zozime et Zonare peut signifier également que Marinus commandait une centurie, une cohorte ou une légion). Philippe prit l'alarme : il craignit que ces premières étincelles ne causassent un embrasement général. Déchiré par les remords d'une conscience coupable, et tremblant à la vue du danger qui le menaçait, il fit part au sénat de la révolte des légions. Le morne silence qui régna d'abord dans l'assemblée attestait la crainte, et peut-être le mécontentement général, jusqu'à ce qu'enfin Dèce, l'un des sénateurs, prenant un caractère conforme à la noblesse de son extraction, osât montrer plus de fermeté que le prince. Il parla de la conspiration comme d'un soulèvement passager et digne de mépris, et il traita Marinus de vain fantôme, qui serait détruit en peu de jours par la même inconstance qui l'avait créé. Le prompt accomplissement de la prophétie frappa l'empereur. Rempli d'une juste estime pour celui dont les conseils avaient été si utiles, il le crut seul capable de rétablir l'harmonie et la discipline dans une armée dont l'esprit inquiet n'avait pas été entièrement calmé après la mort du rival de Philippe. Dèce refusa longtemps d'accepter cet emploi; il voulait faire entende au prince, combien il était dangereux de présenter un chef habile à des soldats animés par le ressentiment et par la crainte. L'événement justifia encore sa prédiction : les légions de Moesie forcèrent leur juge à devenir leur complice; elles ne lui laissèrent que l'alternative de la mort ou de la pourpre. Après une démarche si décisive, il n'avait plus à balancer; il mena ou fait obligé de suivre son armée jusqu'aux confins de l'Italie, tandis que Philippe, rassemblant toutes ses forces pour repousser le compétiteur redoutable qu'il avait lui-même élevé, marchait à sa rencontre.

automne 249

La mort de Philippe l'Arabe

Les troupes impériales étaient supérieures en nombre; mais les rebelles formaient une armée de vétérans, commandés par un général habile et expérimenté (Dèce)1. Philippe fut tué dans le combat, ou mis à mort quelques jours après à Vérone. Les prétoriens massacrèrent à Rome son fils, qu'il avait associé à l'empire. L'heureux Dèce, moins criminel que la plupart des usurpateurs de ce siècle, fut universellement reconnu par les provinces et par le sénat. On dit qu'immédiatement après avoir été forcé d'accepter le titre d'Auguste, il avait, par un message particulier, assuré Philippe de sa fidélité et de son innocence, déclarant solennellement qu'à son arrivée en Italie il quitterait les ornements impériaux, et reprendrait le rang d'un sujet soumis. Ses protestations pouvaient être sincères; mais, dans la situation où la fortune l'avait placé, il lui aurait été difficile de recevoir ou d'accorder le pardon.

1. Il naquit à Bubalie, petit village de la Pannonie (Eutrope, IX; Victor, in Cæsarib. et epit.). Cette circonstance, à moins qu'elle ne soit purement accidentelle, semble détruire l'opinion qui faisait remonter l'origine de ce prince aux Decius. Six cents ans d'illustration avaient anobli cette famille; mais les Decius n'avaient d'abord été que des plébéiens d'un mérite distingué : on les voit paraître parmi les premiers qui partagèrent le consulat avec les superbes patriciens. Plebeio Deciorum animo, etc. Juvénal, sat. VIII, 254. Voyez le beau discours de Decius, dans Tite-Live, X, 9, 10.

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