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  La première guerre punique  
264-241 av. J.C.

Le contrôle du détroit de Messine La bataille de Mylae La bataille d'Ecnome Marcus Atilius Regulus La bataille de Panormus Le siège de Lilybaeum (Lilybée) La victoire des îles Egates et la fin du conflit

289 av J.C.

Les Phéniciens

Le Forum
Un siège naval à Tyr
(350 av. J.C.)

Les Phéniciens ou la nation punique s'est étendue jusque dans l'Ouest. Elle eut pour patrie l'étroite bande de terre située entre l'Asie Mineure, les hauteurs de la Syrie, et l'Egypte, et qu'on appelle à proprement parler la plaine ou Chanaan. Tel était en effet le nom qu'elle se donnait à elle-même : jusque dans les temps chrétiens, le paysan africain voulut être un Chanaanite. Pour les Grecs, la terre de Chanaan était la terre de la pourpre ou la terre des hommes rouges. Les Italiens et nous-mêmes aujourd'hui, nous l'avons appelée la Phénicie. Cette contrée, d'ailleurs propice à l'agriculture, avait, avant tout, des havres excellents, du bois, des métaux en abondance.

Aussi, est-ce bien sur ces plages, où le continent oriental, avec tous ses produits luxuriants, vient aboutir à la vaste mer intérieure, toute parsemée d'îles et de rades, que l'on a vu, pour la première fois peut-être, parmi les hommes, le mouvement commercial naître et prendre aussitôt un immense essor. Tout ce que peuvent l'audace, l'intelligence et l'inspiration dans les conceptions; les Phéniciens l'ont tenté, pour donner à leur commerce et à ses branches accessoires, navigation, industrie, colonisation, tous les développements qu'elles comportent, et pour rattacher l'Est à l'Ouest par le lien des relations internationales.

Dès les temps fabuleusement reculés, nous les rencontrons dans l'île de Chypre et en Egypte, en Grèce et en Sicile, en Afrique et en Espagne, et jusque sur les rivages de l'Atlantique et de la mer du Nord. Leur rayon commercial s'étend depuis le Sierra-Leone et la terre de Cornouailles dans l'Ouest, jusqu'à la côte de Malabar, dans l'Est. C'est par leurs mains que passent l'or et les perles d'Orient, la pourpre tyrienne, les esclaves, l'ivoire, les peaux de lion et de panthère de l'intérieur de l'Afrique, l'encens d'Arabie, le lin d'Egypte, les poteries et les vins généreux de la Grèce, le cuivre de Chypre, l'argent de l'Espagne, l'étain de l'Angleterre et le fer de l'île d'Elbe.

Les vaisseaux phéniciens apportent à tous les peuples tout ce qui peut leur faire besoin, ou tout ce qu'ils peuvent acheter : ils parcourent les mers, mais reviennent toujours dans la patrie à laquelle ils restent attachés de coeur, si resserrées qu'en soient les frontières. Du reste, les créations les plus grandioses et les plus indestructibles qui soient sorties du sein de la branche araméenne n'appartiennent pas directement à la Phénicie. Si, en un sens, la science et la foi ont été tout d'abord l'apanage des Araméens; si c'est bien d'eux et de l'Orient que les peuples indo-germaniques les ont reçues, encore faut-il le reconnaître, ni la religion, ni la science, ni les arts de la Phénicie ne se sont jamais fait une place indépendante dans la civilisation araméenne.

Ses mythes religieux sont informes, dépourvus de toute beauté son culte excite et nourrit les passions de la luxure et les instincts de la cruauté, bien plus qu'il ne les refrène; et pour nous borner aux époques qu'éclaire la lumière de l'histoire, nulle part nous ne rencontrons les témoignages d'une action quelconque de la religion purement phénicienne sur la religion des autres peuples.

Encore moins existe-t-il trace d'une architecture, d'une plastique nationale, qui se puissent comparer, non pas même à celles des métropoles illustres de l'art, mais seulement à l'art italique. La patrie la plus ancienne des observations scientifiques, le lieu où pour la première fois elles ont été pratiquées et mises en valeur, c'est Babylone, c'est la région euphratéenne. Là, ce semble, pour la première fois, on étudia le cours des astres : là, de même, furent distingués et notés les sons de la langue parlée : là, l'homme s'essaya à méditer sur les notions du temps et de l'espace, et sur les forces puissantes et agissantes de la nature : là enfin se retrouvent les débris des plus anciens monuments de l'astronomie, de la chronologie, de l'alphabet, des poids et des mesures.

Les Phéniciens ont tiré grand parti, pour leur industrie, des oeuvres artistiques fort remarquables de la Babylonie; pour leur navigation, de celles de l'astronomie babylonienne; pour leur commerce, de l'écriture et du système des poids et mesures des Assyriens. A leur tour, ils ont transporté au loin, avec leurs marchandises, tous ces germes féconds de la civilisation. Mais que jamais ils aient tiré de leur propre fond l'alphabet ou quelque autre des grandes créations de l'esprit humain; c'est ce que rien ne démontre ! Les Phéniciens n'avaient pas, tant s'en faut, le génie civilisateur et d'assimilation des peuples avec lesquels ils entrèrent en contact, les Hellènes; ou même les Italiens. Dans les contrées qu'ils ont conquises, les Romains ont étouffé les langues indigènes, l'ibère, le celte, remplacés désormais par l'idiome latin : les Berbères de l'Afrique, au contraire, parlent de nos jours encore la langue qu'ils ont parlée au temps des Hannon et des fils de Barca.

Mais ce qui fait le plus défaut aux Phéniciens, le trait commun par où tous les peuples de souche araméenne se distinguent fortement de la famille indo-européenne, c'est l'absence du génie politique qui fonde les sociétés et les fait se gouverner elles-mêmes au sein d'une liberté féconde. Au temps des prospérités les plus éclatantes de Sidon et de Tyr, la terre phénicienne joue le rôle de la pomme de discorde parmi les puissances établies sur les bords de l'Euphrate et du Nil. Un jour elle est la sujette des Assyriens; le lendemain elle obéit à l'Egypte. Avec moitié moins de ressources, des cités grecques auraient constitué solidement leur indépendance ! Mais les hommes d'Etat de Sidon étaient gens avisés : ils calculaient tout ce qu'il leur en eût coûté si les routes des caravanes en Orient, si les ports égyptiens s'étaient fermés devant eux : mieux valait cent fois un lourd tribut; mieux valait payer à juste échéance les lourds impôts exigés par Ninive ou Memphis; où aller avec leurs flottes livrer des combats sur toutes les mers pour le compte des rois leurs suzerains.

De même que, chez eux, les Phéniciens acceptaient le joug d'un maître, de même au dehors ils ne se laissaient guère entraîner à échanger les paisibles pratiques du commerce contre les hasards d'une politique ambitieuse. Leurs colonies sont des comptoirs : apporter des marchandises aux indigènes, exporter leurs produits; voilà leur grande affaire ! Ils n'ont souci, d'ailleurs, d'occuper de vastes territoires dans les pays lointains, et de s'y consacrer aux longs et difficiles labeurs de la véritable colonisation.

Avec leurs rivaux mêmes, la guerre leur répugne; c'est presque sans résistance, qu'ils se laissent expulser de l'Egypte, de la Grèce, de l'Italie, de la Sicile occidentale. Aux jours des grandes batailles jadis livrées dans les eaux de la Méditerranée; vers le couchant, à Alalie (217 de Rome (537 av. J.-C.)), à Cymé (280 de Rome (474 av. J.C.)); les Etrusques, bien plus que les Phéniciens, avaient eu à supporter le poids de la lutte contre les Grecs; leurs communs adversaires.

La concurrence commerciale devient-elle inévitable, ils entrent en accommodement du mieux qu'ils peuvent : jamais, par exemple, ils n'essaieront la conquête de Massalie ou de Coré, encore moins leur humeur les pousse-t-elle aux guerres offensives. Une seule fois, dans les anciens temps, on les vit prendre les premiers les armes : partis des côtes d'Afrique, ils étaient descendus en foule en Sicile : mais dans cette circonstance encore, ils agissaient en sujets obéissants du Grand-Roi; et pour n'avoir pas à prendre part plus directement à la grande invasion médique, ils marchaient contre les Grecs occidentaux. Dans les mers de l'Ouest, on a vu déjà qu'ils trouvèrent devant eux Gélon, le tyran de Syracuse, qui les battit à plate couture (274 de Rome (480 av. J.C.)) sous Himère. A la même heure, leurs frères de Syrie étaient écrasés à Salamine à côté des Perses.

- Il faut du courage au capitaine qui commande un vaisseau de guerre, au navigateur qui s'aventure dans des eaux inconnues : or, l'on sait qu'il s'est trouvé chez les Phéniciens bon nombre d'excellents marins. Sentiment profond de la lignée, amour ardent de la patrie, telles furent aussi les vertus des Phéniciens : mais encore une fois, ils n'eurent pas avec elles le sens politique, et c'est là le trait essentiel de leur caractère. La liberté n'a pas pour eux son attrait ordinaire : ils n'aspirent pas à la domination.



289 av J.C.

Carthage

Parmi les établissements phéniciens, les plus rapidement et les plus constamment prospères furent ceux que les Tyriens et les Sidoniens avaient fondés le long des côtes de l'Espagne méridionale et de l'Afrique septentrionale. Là, ni le bras du Grand-Roi; ni la dangereuse concurrence des marines grecques ne venaient les atteindre : les indigènes qu'ils y rencontrèrent étaient pour eux, à peu près, ce qu'étaient pour les Européens, les Indiens de l'Amérique. Ils fondèrent de nombreuses et florissantes villes dans ces parages : mais entre toutes brillait la ville neuve ou Carthage (Karthada, et Carthago, pour l'appeler comme les Occidentaux). Plus récemment bâtie que les autres cités phéniciennes de la contrée, elle avait été d'abord, dans la dépendance d'Utique, sa voisine et la plus ancienne des colonies libyques; puis, grâce à une situation merveilleuse et à l'activité intelligente de ses habitants, elle avait devancé promptement tous les comptoirs de la côte, et l'emportait même sur la mère Patrie.

Non loin de l'embouchure actuellement déplacée du Bagradas (la Medjerdah), qui traversait les régions alors les plus riches en céréales de l'Afrique septentrionale, Carthage était assise, sur une hauteur fertile, chargée de bois d'oliviers et d'orangers, et de nos jours encore couverte de nombreuses maisons de campagne. D'un côté, le terrain s'abaisse doucement vers la plaine : de l'autre, il s'avance en promontoire jusque dans la mer qui l'entoure, au centre même du vaste golfe de Tunis, et forme un havre splendide, donné par la nature à cette région de l'Afrique. Un vaste bassin y offre un sûr ancrage aux plus grands vaisseaux et l'eau douce y descend jusque sur le rivage. L'agriculture et le commerce y trouvent donc réunies les conditions les plus favorables. Colonie tyrienne, Carthage devint la plus importante place de commerce que les Phéniciens aient possédée : conquise par les Romains, à peine est-elle sortie de ses ruines, qu'elle devient la troisième ville de l'empire : aujourd'hui enfin, tels sont les avantages du lieu, qu'une autre ville y compte quelque cent mille habitants, quoique moins bien située et moins heureusement peuplée. La position de Carthage, le génie de ses habitants, expliquent à eux seuls sa prospérité agricole, mercantile, industrielle : mais comment, par quels moyens, ce comptoir phénicien avait-il pu se transformer en chef-lieu d'un empire tel que les Phéniciens n'en avaient nulle part fondé un pareil ?

Les preuves abondent qu'à Carthage comme ailleurs, les Phéniciens n'avaient pas démenti les habitudes passives de leur politique. Jusque dans les temps de leur plus haute fortune, les Carthaginois payèrent à une peuplade de Berbères indigènes, les Maxitains ou Maziques, la rente du terrain sur lequel était bâtie leur ville. Séparés qu'ils étaient du Grand-Roi par la mer et les déserts, n'ayant rien à craindre des monarchies de l'Orient, ils reconnurent cependant leur suzeraineté nominale, et leur payèrent tribut dans l'occasion, pour assurer la facilité de leurs relations commerciales avec Tyr, avec les régions du soleil levant. Mais en dépit de tant de docilité et de souplesse, un jour vint où la force des choses leur imposa une politique plus virile. Ce flot des émigrations helléniques allait se déversant dans l'Ouest. Chassés déjà de la Grèce propre et de l'Italie, les Phéniciens allaient aussi se voir expulsés de la Sicile, de l'Espagne et de la Libye. C'en était fait de leur existence, s'ils ne luttaient, et ne mettaient une digue devant l'invasion. Avec les trafiquants grecs, il ne suffisait plus d'une soumission plus ou moins effective, comme elle eût suffi avec le Grand-Roi : le payement d'un tribut ne sauvait plus ni leur commerce ni leur industrie. Déjà les Grecs avaient fondé Massalie et Cyrène; déjà ils occupaient toute la Sicile orientale : l'heure avait sonné d'une résistance à outrance.

Les Carthaginois prirent leur parti en braves : après de longues et opiniâtres guerres, ils refoulèrent les Cyrénéens dans leurs limites, et l'hellénisme désormais ne put prendre pied au-delà des déserts de la Tripolitaine. Avec l'aide de Carthage, les Phéniciens établis à la pointe de la Sicile occidentale parvinrent aussi à repousser les agressions des Grecs, et entrèrent de pleine bonne volonté dans la clientèle de la puissante cité fondée par leurs compatriotes. C'est au IIe siècle de Rome (654-554 av. J.-C.), que se passent ces grands événements : ils garantissent aux Phéniciens leur suprématie dans les mers Sud occidentales, en même temps que Carthage, dont les efforts et les armes ont tout décidé, prend naturellement la tête de se nation, et que sa politique a radicalement changé avec les nécessités de sa position. Elle n'est plus simplement un grand comptoir de commerce : il lui faut se faire un empire en Libye; dans toute une portion de la Méditerranée et elle s'y emploie avec vigueur. Dans l'accomplissement de sa tâche, elle rencontre, alors un puissant secours dans les mercenaires qui lui arrivent en foule. Le métier de soldat de fortune, qui n'a pas pris faveur en Grèce avant le Ive siècle de Rome (vers 354 av. J.C.), était de toute ancienneté pratiqué dans l'Orient, chez les Cariens notamment, peut-être aussi chez les Phéniciens. Grâce aux condottieri, les enrôlements faits à l'étranger transformaient la guerre en une sorte de spéculation commerciale, ce dont s'accommodèrent facilement les Phéniciens de l'Afrique.

Le contrecoup des événements extérieurs amena également Carthage à modifier sa situation en Afrique. Elle n'y possédait le sol qu'à titre de location ou de précaire : elle s'y fit conquérante et propriétaire. Vers l'an 300 de Rome (454 av. J.-C.), ses marchands s'affranchirent de la rente foncière qu'ils avaient jusque-là payée aux tribus indigènes, et le champ de la grande agriculture s'ouvrit aussitôt devant eux. De tout temps, les Phéniciens avaient cultivé leurs vastes exploitations, non par eux-mêmes, mais par des esclaves ou des travailleurs à gages; et, près de Tyr, les Juifs en grand nombre se plaçaient au service des marchands de la cité. A leur tour, les Carthaginois purent enfin soumettre le sol fertile de la Libye à un système ressemblant fort à celui des plantations coloniales. Des esclaves enchaînés labourèrent la terre; certains domaines en comptaient jusqu'à vingt mille.

Non contente de cela, Carthage s'empara de tous les villages peuplés par les tribus environnantes (les traditions agricoles des Libyens étaient de beaucoup antérieures à la descente des Carthaginois sur les côtes, et leur venaient sans doute de l'Egypte). - Domptés par la force des armes, ces libres paysans furent réduits à remettre à leurs maîtres la quatrième partie des fruits, et fournissant à l'armée carthaginoise les contingents d'un recrutement régulier. La lutte se perpétuait sur les frontières avec les tribus pastorales, une ligne de postes avancés assura la tranquillité de la zone intérieure, et les nomades furent peu à peu refoulés dans le désert ou dans la montagne : d'autres reconnurent la souveraineté de Carthage, lui payèrent tribut et lui envoyèrent des soldats. Au temps de la première guerre punique, la grande ville des indigènes Thevesté (Tébessa, près des sources de la Medjerdah) est conquise. Tous ces Libyens, dans les actes publics, sont désormais compris sous la dénomination suivante : Les villes et les peuples des sujets : les villes sont les douars ou bourgs assujettis; les peuples sont les nomades qui subissent la suzeraineté de Carthage.

289 av J.C.

Les Liby-Phénitiens

Tous les Phéniciens établis en Afrique, les Liby-Phénitiens, comme on les appelle, se reconnurent ensuite comme ses vassaux. Les uns, sortis jadis de Carthage même, avaient fondé une multitude de colonies sur toute la côte du Nord et sur une partie de la côte du Nord-Ouest de l'Afrique; colonies souvent importantes, puisque nous savons que trois mille colons furent, en une seule fois, envoyés sur les côtes de l'Atlantique. Les autres, venus de la mère patrie asiatique, avaient occupé les côtes de la province actuelle de Constantine et du beylick de Tunis. Parmi leurs villes on comptait Hippone (Hippo regius, plus tard; aujourd'hui Bone), Hadrumète (Sousa), la petite Leptis (Lepta, au Sud de Sousa), la seconde ville des Phénico-Africains, Thapsus (Demsas, même situation), la grande Leptis (Lébédah, non loin de Tripoli). Toutes ces cités s'étaient-elles volontairement soumises, pour trouver dans Carthage une défense contre les incursions des Cyrénéens et des Numides ? Avaient-elles été réduites par la force au contraire ? On l'ignore. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'elles figuraient comme sujettes dans tous les actes officiels; c'est qu'elles avaient dû abattre leurs murailles et envoyer leurs contingents à l'armée carthaginoise; non qu'elles fussent astreintes à une conscription régulière et à l'impôt foncier : elles avaient simplement à fournir un chiffre déterminé en hommes et en argent. Leptis la petite, par exemple, donnait chaque année l'énorme somme de 365 talents. Il y avait d'ailleurs entre elles et Carthage la communauté du droit civil et des mariages1. Seule Utique n'avait pas été enveloppée dans l'assujettissement général; seule elle avait gardé ses murailles et son indépendance, non pas tant par l'effet de sa force réelle que d'un sentiment de piété de la part de Carthage envers son ancienne protectrice. Tout autre que les Grecs, si renommés pour leur indifférence oublieuse, les Phéniciens respectaient au plus haut point de pareils souvenirs. Dans les relations avec l'étranger on voit toujours Carthage et Utique stipuler ou s'engager ensemble, ce qui n'empêchait pas naturellement la Ville neuve, devenue prépondérante d'exercer sur sa voisine une incontestable hégémonie.

Ainsi, l'obscur comptoir de Tyr s'était fait peu à peu la capitale d'un vaste empire nord-africain; ses possessions allaient, à l'Ouest, du désert de la Tripolitaine à la mer Atlantique, ne faisant souvent qu'occuper à demi la longue zone des côtes (Maroc et Alger); et du côté de l'Est, poussant tous les jours au Sud, et s'avançant à l'intérieur dans les provinces plus riches de Constantine et de Tunis. Les Carthaginois, dit un ancien, de Tyriens qu'ils étaient d'abord, s'étaient changés en Libyens. La civilisation phénicienne dominait en Libye, absolument comme la civilisation grecque avait conquis, avec une énergie plus grande encore, l'Asie Mineure et la Syrie, à la suite d'Alexandre. On parlait, on écrivait en phénicien sous la tente des cheiks nomades, et les peuplades indigènes témoignaient de leur première et incomplète culture, en faisant de l'alphabet phénicien l'instrument de leur langue2. Quant à les dénationaliser complètement, quant à les changer en des Phéniciens, ce n'était ni dans l'esprit ni dans la politique des Carthaginois.

Impossible de déterminer l'époque à laquelle leur ville est décidément devenue la capitale de la Libye. Cette révolution s'est faite peu à peu. L'écrivain que nous venons de citer se nomme Hannon comme le réformateur de sa nation. S'il s'agit ici d'Hannon, le contemporain de la première guerre punique, il n'a pu que mettre la dernière pierre au vaste édifice, dont la construction s'est continuée sans doute pendant tout le cours des IVe et Ve siècles de Rome.

Chose remarquable, en même temps que grandissait Carthage, la décadence était venue pour les grandes villes phéniciennes de la mère patrie; Sidon, et Tyr surtout, ne connaissaient plus de jours prospères. Assaillies par les dissensions intérieures et par les calamités venues du dehors, elles tombaient au Ier siècle de Rome sous les coups de Salmanassar; de Nabuccodrossor (Nabuchodonosor) au IIe, et du Macédonien Alexandre, au Ve siècle. Alors les nobles familles, les antiques maisons commerciales de Tyr, en grand nombre émigrées, allaient demander la paix et la sécurité à la ville soeur qui florissait en Afrique, et lui apportaient le surcroît de leur intelligence, de leurs richesses et de leurs traditions. Quand les Phéniciens entrent, en contact avec Rome, Carthage est devenue la grande cité du monde chanaanite, de même que Rome est la première entre les cités du monde latin.

Mais l'empire continental de Carthage en Afrique ne constitue que la moitié de sa puissance : dans le même temps, elle a aussi fondé un empire maritime non moins grandiose.

1. Cette classe importante de sujets est nettement caractérisée dans un acte public carthaginois (cité par Polybe, VII 9), où on les voit mis en regard des gens d'Utique, d'une part, et des sujets libyens de l'autre : les sujets carthaginois usant des mêmes lois que Carthage. Ailleurs il est parlé d'eux sous le nom de villes fédérées (Diodore, XX, 10), ou de villes tributaires (liv. 34, 62. - Justin, 22, 7, 3 (urbes vectigales, urbes tributario). Diodore (XX, 55) mentionne aussi leur droit de connubium avec Carthage; quant au commercium, il résulte de la communauté des lois, à laquelle fait allusion Polybe. Maintenant, il est certain que les anciennes colonies phéniciennes étaient rangées parmi les libyphéniciennes. Tite-Live (25, 40 (Libyphonicum generis Hipponiates)) parle d'Hippone comme d'une ville libyphénicienne; d'un autre côté, le même nom appartient aussi aux établissements fondés par Carthage. Ainsi, on lit dans le Périple d'Hannon que les Carthaginois décidèrent qu'Hannon ferait voile au-delà des colonnes d'Hercule, et irait fonder des villes libyphéniciennes. Au fond, les Libyphéniciens, au regard des Carthaginois, ne forment pas une nation séparée : leur nom ne constitue qu'une distinction politique. Grammaticalement, nous l'admettons aussi, le mot libyphénicien veut dire Phéniciens et Libyens mêlés. (Liv., 21, 22 (mixium Punicum Afris genus) commentaire vrai du texte de Polybe.) De fait, lors de la fondation des colonies plus exposées, il était adjoint souvent des Libyens aux Phéniciens (Diodore, XIII, 79. - Cicéron, pro scauro, 42). L'analogie du nom et des droits réciproques entre les Latino-Romains et les Libyphéniciens Carthaginois est frappante.

2. L'alphabet libyque ou numide, celui usité chez les Berbères, aujourd'hui comme au temps jadis, pour l'écriture de la langue non sémitique, est l'un des innombrables dérivés du type araméen primitif. Dans quelques-uns de ses détails, il semble même s'en rapprocher plus encore que celui des Phéniciens. Qu'on n'aille cependant pas croire que les Libyens auraient reçu l'écriture d'importateurs plus anciens que les Phéniciens eux-mêmes; il en est de même ici qu'en Italie, où certaines formes évidemment plus vieilles n'empochent pourtant pas que l'alphabet local ne se rattache aux types grecs. Tout ce qu'on en peut induire, c'est que l'alphabet libyque appartient à l'écriture phénicienne d'une époque remontant au-delà de celle où furent tracés les monuments phéniciens qui nous sont parvenus.

289 av J.C.

L'Espagne, la Sardaigne, la Sicile

Le Forum
Denys l'Ancien
épisode de l'épée de Damoclès
Richard Westall

En Espagne, où Gadès (Cadix), la vieille factorerie tyrienne, est aujourd'hui l'établissement principal, à l'Est et à l'Ouest s'étend une longue chaîne de comptoirs : à l'intérieur, Carthage a pris possession des mines d'argent : elle détient en un mot l'Andalousie et la province actuelle de Grenade, ou tout au moins leurs côtes. Enlever l'intérieur du pays aux nations guerrières indigènes, c'est ce qu'elle n'essaye pas de faire; il lui suffit d'avoir la main sur les trésors que recèle le flanc des montagnes et d'avoir des stations maritimes pour le commerce, la pêche du poisson et des coquillages : là seulement elle prend la peine d'entrer en lutte avec les peuplades environnantes. Toutes ces possessions, on le suppose, étaient tyriennes bien plutôt que carthaginoises, et Gadès ne comptait probablement pas parmi les villes tributaires; mais comme tous les autres établissements phéniciens de l'Occident, les stations espagnoles ont été successivement englobées dans l'hégémonie de la ville africaine. Ebusus (Iviça) et les Baléares, au contraire, ont été de très bonne heure occupées, soit pour la pêche, soit comme avant-postes contre les Massaliotes, avec qui, dans ces régions, ont lieu les combats les plus acharnés.

Vers le IIe siècle de Rome, nous trouvons les Carthaginois pareillement établis en Sardaigne : ils en exploitent les ressources comme ils font des richesses de la Libye. Pendant que les indigènes vont demander aux montagnes du centre de l'île un asile contre la servitude et l'enchaînement à la glèbe, de même qu'en Afrique les Numides se sont réfugiés sur la lisière du grand désert, les Phéniciens fondent Caralis (Cagliari) et d'autres colonies importantes, et ils mettent en valeur les côtes les plus fertiles en y amenant des laboureurs africains.

En Sicile, où le détroit de Messine et la plus grande moitié orientale de l'île avaient fini par rester dans la main des Grecs, les Phéniciens, avec l'assistance de Carthage, possèdent, sans compter toutes les petites îles voisines, les Ægades (Levanzo, Favignana, Maritima, à la pointe Ouest de la Sicile), Mélite, Gaulos et Cossyra (Malte, Gozzo, Pantellaria) : parmi celles-ci la colonie maltaise était surtout florissante. Ils occupaient aussi toute la côte de l'Ouest et du Nord-Ouest dans la grande terre, par Motyé et par Lilybée (Marsala); plus tard, ils entretenaient de faciles communications avec l'Afrique, par Panornte (Palerme) et Soloïs, avec la Sardaigne. Les Elymiens, les Sicanes et les Sicèles, indigènes, vivaient cantonnés à l'intérieur.

Les Grecs, ne pouvant plus agrandir leurs domaines, il s'était établi entre eux et leurs concurrents une sorte d'entente et de paix, un seul instant rompue, le jour où, à l'instigation des Perses, les Carthaginois avaient de nouveau attaqué les Hellènes (274 de Rome (480 av. J.-C.)). Après cette tentative, la paix avait duré jusqu'à l'expédition athénienne en Sicile (339-341 de Rome (415-413 av. J.C.)). Chacun supportait son voisin tant bien que mal, et se contentait de ses anciennes conquêtes.

Mais quelque importantes que fussent par elles-mêmes toutes les possessions de Carthage, elles avaient une bien autre valeur encore à titre de soutiens de sa puissance sur mer. Maîtres de l'Espagne du Sud, des Baléares, de la Sardaigne, de la Sicile occidentale et de Malte; empêchant les progrès de la colonisation grecque sur la côte espagnole orientale, en Corse et dans la région des deux-Syrtes; assis eux-mêmes sur le rivage du Nord de l'Afrique, les Carthaginois avaient fait une mer fermée (mare clausum) de la mer environnante, et monopolisaient les détroits occidentaux.

Les autres nations n'entraient avec eux en partage que dans les eaux gauloises et tyrrhéniennes. Encore cet état de choses ne pouvait-il subsister qu'autant que les Grecs et les Etrusques continueraient à s'y maintenir à égalité de forces ! Carthage, contre ses autres concurrents, fit de suite alliance avec les Tyrrhéniens, rivaux moins dangereux pour elle ! Après la chute des Etrusques, qu'elle ne s'était guère efforcée d'empêcher, ainsi qu'il arrive toujours dans ces sortes de coalitions forcées; après l'insuccès de la vaste entreprise d'Alcibiade contre Syracuse, cette dernière occupa sans conteste le premier rang parmi les puissances grecques maritimes.

Les maîtres de Syracuse, à leur tour, aspirèrent à l'empire sur toute la Sicile et l'Italie du Sud, sur les mers Tyrrhénienne et Adriatique, et les Carthaginois se virent aussitôt et violemment rejetés dans les voies d'une politique énergique. De longs, d'opiniâtres combats s'en suivirent entre eux et leur puissant et trop fameux adversaire, Denys l'Ancien (348-389 de Rome (406-365 av. J.-C.)), combats dont le premier résultat fut la ruine ou l'affaiblissement des petites cités siciliennes moyennes, qui avaient pris couleur pour les Africains ou pour Syracuse. L'île, coupée en deux, appartint par moitié aux Carthaginois et aux Syracusains. Les villes les plus florissantes, Sélinunte, Agrigente, Himère, Géla, Messine avaient été ruinées de fond en comble par les premiers au milieu de ces luttes furieuses; et Denys, insensible à de tels désastres, alors que tout l'édifice de la colonisation hellénique craquait et s'écroulait, s'empressa d'en tirer avantage à la tête de ses mercenaires soudoyés en Italie, dans les Gaules, en Espagne : il crut sa tyrannie mieux assurée, régnant désormais sur des campagnes désertes ou sur des colonies militaires.

Le général carthaginois Magon avait été victorieux à Cronion (371 de Rome (383 av. J.C.)) : la paix conclue avec les Phéniciens attribuait à Carthage les villes grecques de Thermæ (Himère la vieille), Egeste, Héraclée Minoa, Sélinunte, et une partie du territoire agrigentin jusqu'à l'Halycus. Entre les deux rivales qui se disputaient l'île; cette paix ne put durer. A tous les instants, c'était à qui attaquerait et chasserait l'autre. A quatre reprises, aux temps de Denys l'Ancien (360 de Rome (394 av. J.C.)), de Timoléon (410 de Rome (344 av. J.C.)), d'Agathocle (445 de Rome (309 av. J.C.)) et de Pyrrhus (476 de Rome (278 av. J.C.)), les Carthaginois envahirent toute la Sicile, hormis Syracuse, dont les murs défiaient leurs efforts : autant de fois, en revanche, sous la conduite de généraux habiles comme ce même Denys, comme Agathocle, comme Pyrrhus, les Syracusains se crurent à la veille de jeter le dernier Africain à la mer. Pourtant chaque jour Carthage prenait le dessus, et ses attaques se succédaient régulières, non pas sans doute avec toute la persistance clairvoyante de Rome en face de son but, mais pourtant bien autrement combinées, énergiques, que la défense des Grecs dans leur ville en proie aux tiraillements et aux désordres des partis. Les Carthaginois, étaient en droit d'attendre une issue favorable à leur entreprise, en dépit de la peste et des condottieri étrangers. Déjà sur mer la victoire s'était décidée pour eux, et Pyrrhus avait en vain tenté une dernière résurrection de la marine syracusaine. Désormais les vaisseaux carthaginois parcourent en maîtres toutes les mers occidentales, et, à les voir attaquer Syracuse, Rhégium et Tarente, on comprend ce que peut et ce que veut Carthage. En même temps ils assurent avec un soin jaloux le monopôle de tout le commerce, et vis-à-vis de l'étranger, et vis-à-vis de leurs propres sujets. Ils n'hésitent jamais, on le sait, à user de violence; si la violence leur donne le succès. Un contemporain des guerres puniques, le père de la géographie, Eratosthène (479-560 de Rome (275-194 av. J.-C.)), déclare que tout vaisseau étranger, faisant voile vers la Sardaigne ou le détroit de Gadès, était sans pitié coulé à fond de cale, si les Carthaginois venaient à s'en emparer. Qu'on se rappelle aussi les traités avec Rome. En 406 de Rome (348 av. J.C.), les Carthaginois avaient ouvert aux marchands romains les havres d'Espagne, de Sardaigne et de Libye; en 448 de Rome (308 av. J.C.), ils les leur ferment tous, à l'exception du seul port de Carthage.

289 av J.C.

La civilisation carthaginoise

Aristote, qui mourut cinquante ans environ avant le commencement de la seconde guerre punique, nous dépeint la constitution de Carthage comme ayant passé de l'état monarchique à l'aristocratie, ou mieux à la démocratie tempérée d'oligarchie; il lui donne à la fois ces deux noms. Le gouvernement avait appartenu d'abord au Conseil des Anciens, ou Sénat, composé comme la Gérousie de Sparte, de deux rois annuels à la désignation du peuple, et, de vingt-quatre gérousiastes, probablement aussi nommés par lui chaque année.

C'est à ce sénat que revenaient de droit toutes les grandes affaires : les préparatifs de guerre, par exemple, les levées, les enrôlements étaient faits par lui : il nommait le général d'armée, et lui adjoignait un certain nombre de gérousiastes, parmi lesquels se recrutaient les officiers en sous-ordre; il recevait enfin toutes les dépêches d'Etat. On doute qu'à côté de ce conseil restreint, il y en ait eu un autre plus nombreux : en tous cas, son autorité n'aurait eu que peu de poids. Les rois n'ont pas eu davantage de pouvoir ou d'influence : ils siégeaient comme grands juges, voilà tout : et ce nom leur est souvent donné (schofeth, suffètes : protores).

Les généraux étaient bien plus forts. Isocrate, aussi contemporain d'Aristote, rapporte, que chez eux les Carthaginois vivaient en oligarchie, mais qu'à l'armée la monarchie l'emportait; en telle sorte que les écrivains latins ont pu, non sans raison, comparer les fonctions du général carthaginois avec la dictature romaine : dictature mitigée toutefois par la présence des gérousiastes, commissaires du sénat, et par l'obligation, inconnue à Rome, de rendre un compte sévère en sortant de charge. Mais elle n'avait pas de terme fixe, et sous ce rapport elle se distingue essentiellement de la royauté annuelle, ou consulat, avec laquelle Aristote se garde de la confondre. Enfin, les Carthaginois pratiquaient souvent le cumul, et l'on voit, sans qu'il faille s'en étonner, le même homme à la fois suffète dans la cité et général à la tête de l'armée.

Au-dessus de la Gérousie, au dessus des fonctionnaires suprêmes siégeait, le conseil des Cent-Quatre, ou plus brièvement, le conseil des Cent ou des Juges, vraie citadelle de l'oligarchie carthaginoise. Ils n'existèrent pas à l'origine, et pareils aux Ephores spartiates, ils étaient sortis de l'opposition aristocratique, à titre de réaction contre l'élément monarchique qui se manifestait au sein des institutions. La vénalité des charges, le petit nombre des citoyens appelés à avoir part commune aux fonctions suprêmes, laissaient prise au danger : une famille puissante entre toutes par sa richesse et la gloire des armes, la famille de Magon, semblait prête à mettre la main sur le gouvernement des affaires, en temps de paix et de guerre, et sur l'administration même de la justice. Il fallut conjurer le péril; de là une réforme contemporaine sans doute des décemvirs de Rome, et la création du nouveau corps des Juges. Tout ce que nous en savons, c'est que l'entrée dans les Cent-Quatre était subordonnée à l'exercice préalable de la questure; mais que pour être admis parmi eux, le candidat avait encore à passer par l'élection et les votes de ce qu'Aristote nomme les Pentarchies (quinquevirs), lesquelles se recrutaient d'elles-mêmes. De plus, bien que nommés pour l'année seulement, sans doute, les juges surent se faire continuer au-delà, à vie même, dans leurs fonctions; ce qui fait que les Romains et les Grecs les désignent souvent par le nom de sénateurs.

Les hauts magistrats constituent, dans leur essence un corps tout oligarchique, formé et choisi dans son propre sein par une aristocratie prévoyante. Citons un fait caractéristique à Carthage, à côté du bain public destiné aux simples citoyens, il y avait le bain des juges. Leur principale mission en faisait une sorte de jurés politiques, devant eux le général rendait compte de sa gestion de guerre; devant eux et le cas échéant, étaient appelés de même les suffètes et les gérousiastes à leur sortie de charge : impitoyables et cruels dans leur droit de sentence arbitraire, ils envoyaient bien souvent l'accusé à la mort. Comme il arrive toujours là, l'exécutif est placé sous une surveillance effective, le centre du pouvoir s'était déplacé; et du corps contrôlé avait passé au corps contrôlant. Par un effet naturel, celui-ci s'immisça tous les jours davantage dans l'administration : la Gérousie en vint à lui soumettre les dépêches d'Etat importantes, avant de les notifier au peuple, et bientôt, devant la menace d'un jugement mesuré sur le succès ou l'insuccès, hommes d'Etat et généraux se sentirent comme paralysés dans les conseils de la cité et sur les champs de bataille.

Le peuple, à Carthage, s'il n'était pas réduit, comme à Sparte, à assister passivement aux actes publics du gouvernement, n'a pas joui pour cela d'une beaucoup plus grande influence. Dans les élections aux sièges de la Gérousie, la corruption électorale était tout : s'agissait-il de nommer un général, le peuple était interrogé, il est vrai, mais quand, en réalité, le choix avait été fait à l'avance par la désignation des gérousiastes. Ailleurs, on ne le consultait que selon le libre arbitre de la Gérousie, ou que s'il y avait là désaccord. Enfin, pas de tribunaux populaires. Une telle insignifiance politique chez le peuple tenait sans doute à son organisation même. Peut-être que les associations de repas en commun (ainsi on les nommait), pareilles aux phidities lacédémoniennes, n'étaient-elles autre chose que des corporations exclusives et oligarchiques. En tous cas, nous voyons qu'on distinguait entre les citoyens proprement dits et les artisans et manoeuvres, d'où l'on peut conclure que ces derniers n'avaient qu'une humble condition, sans droits aucuns.

La constitution carthaginoise met le gouvernement dans la main des riches, ainsi qu'il arrive dans toute cité sans classe moyenne, et composée d'une plèbe urbaine, pauvre et vivant au jour le jour, et d'une classe de gros trafiquants, de riches planteurs et de hauts fonctionnaires. Carthage a pour habitude, quand les notables sont tombés et appauvris, de leur rendre la richesse aux dépens de ses sujets : elle les envoie dans les villes de son empire à titre d'officiers d'impôt et de corvée, signe infaillible de corruption dans toute oligarchie. Aristote, il est vrai, voit là la cause de la solidité éprouvée des institutions carthaginoises. La foule était sans chefs. L'oligarchie savante des riches avait toujours des avantages matériels à offrir à quiconque se montrait intelligent, ambitieux et besogneux; et quant à la plèbe, on lui fermait la bouche avec les miettes de pain jetées en récompense d'un vote électoral, ou tombées de la table des grands. Que sous un tel régime il y eût prise pour une opposition démocratique, on le conçoit facilement; mais à l'heure où commencèrent les guerres avec Rome, cette opposition était encore sans force. Plus tard, après les désastres de l'armée, son influence politique grandit bien plus vite qu'à Rome, où s'agite un parti pareil. Alors, les assemblées populaires veulent dire le dernier mot dans les grandes questions, et dépouillent l'oligarchie de son omnipotence. A la fin des guerres d'Hannibal, et sur la motion même du grand capitaine, on décidera que nul membre du conseil des Cent ne pourra siéger plus de deux ans.

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La puissance financière de Carthage

Carthage
Les ruines de Carthage

En matière de finances, Carthage a droit à la première place entre tous les Etats de l'antiquité. Le plus grand historien des Grecs déclare qu'au temps des guerres du Péloponnèse, la ville phénicienne l'emportait par sa richesse sur toutes les cités de l'Hellade; il compare ses revenus à ceux du Grand-Roi; et Polybe aussi l'appelle la plus opulente cité de l'univers. L'agriculture était florissante et industrieuse : les généraux, les hommes d'Etat aimaient, comme à Rome, à y consacrer leurs exemples et leurs enseignements, témoin le traité spécial écrit par Magon, et que plus tard les Romains et les Grecs considéreront comme le code de l'Agronomie rationnelle; qui sera traduit en grec, que le Sénat romain donnera l'ordre de mettre également en latin, et qu'il propagera officiellement parmi les possesseurs fonciers de l'Italie.

Ce qui caractérise l'agriculture phénicienne, c'est son étroite alliance avec la loi du capital. Le laboureur de Carthage tient à maxime, de ne pas disperser ses ressources en argent sur un terrain plus grand qu'elles ne le comportent; il pratique avant tout la culture intensive. Les régions libyques produisent en troupeaux innombrables les chevaux, les bêtes à cornes, les brebis, les chèvres, richesse de leurs peuplades nomades, et dont Carthage sait aussi tirer bon parti. Comme ils en remontrent aux Romains en fait d'utilisation savante du sol, les Carthaginois leur enseignent encore l'exploitation des nations sujettes : ils font rentrer dans leur ville la rente foncière de la meilleure partie de l'Europe et des riches terres de l'Afrique du Nord, comblées alors des dons de la nature; de la Byzacène et de la petite Syrte par exemple.

Le commerce avait toujours été tenu à profession honorable chez eux : les fabriques, les armements, alimentés par le commerce, rapportaient des moissons d'or annuelles à quiconque s'était établi dans leur ville. Déjà, enfin, nous avons fait voir leur immense monopole accaparant tout le trafic d'importation et d'exportation dans les parages de la Méditerranée occidentale : de même, tout le négoce international entre l'Ouest et l'Est venait se concentrer dans leur port. D'ailleurs, chez eux, comme plus tard à Rome, la science proprement dite et les arts, s'assujettissant peu à peu à l'influence hellénique, étaient aussi cultivés, non sans succès. La littérature phénicienne avait son importance; et quand les Romains prirent Carthage, ils y trouvèrent de riches collections d'art, non créées, il est vrai, avec les produits indigènes, mais rapportées des temples de la Sicile conquise, et des bibliothèques non moins précieuses.

Mais ici encore l'esprit s'était mis au service du capital. La littérature punique, à en juger par le peu que nous en savons, se composait surtout d'écrits sur l'agriculture et la géographie : témoin le livre cité plus haut de Magon : témoin le fameux Périple d'Hannon, qu'une traduction grecque nous a conservé, et qui, affiché publiquement sur la muraille d'un temple, racontait le voyage de circumnavigation de cet amiral le long des côtes de l'Afrique de l'Ouest. Les connaissances utiles, les langues étrangères étaient étudiées à Carthage, et nous voyons que sous ce dernier rapport elle était aussi avancée peut-être que la Rome impériale le devint dans les temps postérieurs. Les enseignements de la culture grecque y étaient tous dirigés dans les voies les plus pratiques1.

S'il est absolument impossible d'évaluer l'immense quantité des capitaux affluant à Carthage, on se fera du moins une idée de la fécondité des sources où il lui était donné de puiser, par ce seul fait, qu'en dépit de son organisation militaire excessivement coûteuse, et de son administration fiscale infidèle ou mal conduite, les contributions payées par les sujets et les douanes suffisaient à couvrir amplement les dépenses, et permettaient de ne demander aucun impôt aux citoyens. Après la seconde guerre punique, alors que l'empire de Carthage était brisé déjà, il suffit d'un certain remaniement dans le système financier pour parfaire aussitôt, et de même sans création d'impôt nouveau, aux dépenses courantes, et au paiement de l'annuité de 340000 Talens à servir aux Romains.

Enfin, 14 ans après la paix, Carthage offrit à ceux-ci de verser en une fois les 36 termes restant à courir. Mais ce n'est pas seulement par la grandeur de ses revenus que se manifestait la supériorité financière de la ville phénicienne, nous constatons aussi chez elle, et chez elle seule, parmi les grands Etats du monde ancien, l'observation de principes économiques qui n'appartiennent d'ordinaire qu'aux temps modernes, aux temps plus avancés dans la science économique. Carthage prête et emprunte aux autres puissances. Dans son système des valeurs elle fait entrer l'or et l'argent en lingots, les monnaies d'or et d'argent pour son commerce de Sicile, et enfin un signe de convention, sans valeur matérielle, et dont l'usage est encore inconnu partout ailleurs. Si un Etat pouvait n'être qu'une vaste entreprise de spéculation commerciale, il faudrait convenir que jamais sa fonction ne s'est mieux et plus complètement réalisée.

1. Il n'est pas jusqu'à l'intendant d'un domaine rural qui, quoique esclave, ne doive savoir lire ou n'ait reçu une certaine éducation. Tel est le précepte de Magon l'agronome. (Varr., De re rust., I, 17). - Au prologue du Carthaginois (Ponulus) de Plaute, l'auteur dit ce qui suit de son héros :
Et is omnes linguas scit : sed dissimulat sciens
Se scire : Ponus plane est. Quid verbis opu'st.
Il sait toutes les langues : mais il dissimule sa science, en vrai Carthaginois qu'il est : c'est tout dire !

289 av J.C.

Les institutions politiques

Comparons maintenant les deux puissances rivales. Les Romains et les Carthaginois constituaient deux peuples agriculteurs et marchands, avant tout : chez, l'un et l'autre, la situation faite aux arts et à la science, situation toute subordonnée et pratique, était au fond semblable : seulement, Carthage avait sur Rome une notable avance. Mais chez la première, l'argent l'emportait sur le sol : à Rome, au contraire, le sol l'emportait encore sur l'argent; et tandis qu'en Afrique les grands propriétaires et possesseurs d'esclaves accaparaient l'agriculture, à Rome, à cette époque, la plupart des citoyens mettaient la main à la charrue.

A Carthage, le peuple était exclu de la propriété; il appartenait à l'or des riches, ou au premier cri de réforme des démagogues. L'opulence et le luxe, apanage des grandes places de commerce, régnaient déjà dans la ville phénicienne : chez les Romains, extérieurement du moins, les moeurs et la police maintenaient assez fortement l'austérité critique et les habitudes frugales. Quand les envoyés de Carthage revinrent pour la première fois d'Italie, ils racontèrent à leurs collègues que, dans les relations intimes et réciproques entre sénateurs romains, la simplicité dépassait toute imagination; qu'il n'y avait pour tout le sénat qu'un seul service de table en argent; qu'on le portait dans chaque maison où étaient invités les convives et les hôtes !

Les deux constitutions appartenaient au régime aristocratique. Le sénat romain, les juges de Carthage exerçaient le pouvoir, les uns et les autres, dans des conditions politiques absolument identiques. Les deux gouvernements obéissent à la même pensée à Rome et à Carthage : témoin, chez celle-ci, la dépendance où sont maintenus les divers fonctionnaires; la défense faite aux citoyens d'apprendre le grec sans autorisation, et l'injonction de ne communiquer avec les Grecs que par l'intermédiaire du truchement officiel. Mais à Carthage, la tutelle de l'Etat se souille par des rigueurs cruelles, par les excès d'un arbitraire poussé jusqu'à l'enfantillage : à côté, les peines de simple police et la note de censure, à Rome, semblent douces et intelligentes à la fois.

Le sénat romain, accessible à quiconque brillait par ses talents, était la représentation vivante du peuple; il avait confiance dans le peuple, et n'avait rien à redouter des hauts magistrats. A Carthage, le sénat avait sa raison d'être dans le contrôle jaloux de l'administration par un pouvoir en réalité maître du gouvernement suprême; il ne représentait que quelques familles plus considérables : en haut, en bas, partout, la méfiance était sa loi; ne sachant jamais ni si le peuple irait où il le voulait conduire; ni si les magistrats n'aspiraient pas à quelque dangereuse usurpation. Aussi, voyez la marche ferme et réglée de la politique romaine ! L'insuccès ne la fait pas reculer; les faveurs de la fortune n'endorment pas sa vigilance et ne l'arrêtent jamais à moitié route. Nous verrons les Carthaginois, au contraire, éviter le combat au moment même où un dernier effort pourrait tout sauver peut-être; ils se dégoûtent des desseins les plus vastes, les plus nationaux : ils oublient l'édifice à demi bâti et qui s'écroule; puis, tout à coup, au bout de quelques années, ils reviennent, mais trop tard, à la charge. Par suite, à Rome, tout magistrat habile marche en plein accord avec le gouvernement; tandis qu'à Carthage, presque toujours il est en guerre ouverte avec les sénateurs : pour leur résister, il viole la constitution et ait cause commune avec les partis révolutionnaires.

Carthage et Rome avaient toutes deux à administrer des peuples de la même nationalité que la leur propre, et de nombreux peuples étrangers. Mais la seconde avait successivement admis à la cité toutes les tribus romaines les unes après les autres, et quant aux villes latines, elle leur en avait également ouvert l'accès légal. La première, au contraire, se ferme et s'isole, elle ne laisse même pas l'espoir aux provinces sous sa dépendance d'arriver jamais à l'égalité civile. Les alliés de Rome avaient part aux profits de sa victoire, aux domaines conquis notamment. Enfin, dans les autres pays soumis, la république voulait donner des satisfactions matérielles aux notables et aux riches, visant ainsi à se créer un parti dévoué. Carthage, non contente de garder pour elle seule tout le butin de la guerre, enlève jusqu'à la liberté du commerce aux villes les plus favorablement traitées.

Jamais Rome n'a totalement ravi leurs droits d'autonomie intérieure aux cités qu'elle frappait des plus rigoureuses mesures; jamais elle ne leur a imposé une taxe régulière. Carthage, elle, envoyait partout ses intendants; surchargeait jusqu'aux anciennes cités phéniciennes d'impôts périodiques et excessifs, et courbait sous une sorte de servitude politique les nationalités tombées en son pouvoir. Aussi, dans tout l'empire carthaginois-africain, à l'exception d'Utique, peut-être, on n'eût pas pu rencontrer une seule localité pour qui la ruine de la métropole ne fût un bienfait matériel ou politique. Dans l'empire romain-italique, ou n'en eût pas trouvé une qui n'eût plus perdu que gagné, au contraire, à la chute d'un régime toujours soucieux des intérêts matériels de tous, et qui se gardait d'irriter les opposants par des mesures extrêmes, ou de les pousser au combat.

Les hommes d'Etat de Carthage croyaient tenir leurs sujets phéniciens par la crainte d'une révolte des Libyens indigènes; ils croyaient tenir les grands possesseurs fonciers par le lien du signe représentatif monétaire. Dans leur erreur grossière, ils appliquaient le calcul du commerçant à des matières où il n'a rien à voir; et l'expérience des faits a démontré, qu'en dépit du relâchement apparent de son lien fédéral, la Symmachie romaine, inébranlable à l'égal d'un mur de roc, a su repousser les attaques de Pyrrhus, tandis que la Symmachie carthaginoise se déchira comme une toile d'araignée le jour même où une armée étrangère mit le pied sur la terre africaine.

L'hostilité des Africains contre Carthage est certaine; et dans cette dernière circonstance, par exemple, on voit les femmes libyennes donner leurs bijoux pour défrayer la révolte : en Sicile, toutefois, il semble que les Carthaginois, s'étant montrés plus doux, y aient été récompensés par un résultat meilleur. Leurs sujets y jouissaient d'une certaine franchise commerciale avec le dehors : le trafic intérieur s'y faisait non plus avec la monnaie conventionnelle de Carthage, mais avec la monnaie grecque ordinaire : enfin les Siciliens se mouvaient plus librement qu'il n'était permis de le faire aux Sardes et aux Libyens. Que si Carthage avait pu prendre Syracuse, les choses eussent assurément changé : mais Syracuse tint bon, et les possessions carthaginoises continuant à vivre sous une loi tolérable, au milieu des dissensions cruelles qui déchiraient les cités gréco-siciliennes, il se forma dans l'île un parti vraiment carthaginois dont la persistante influence a marqué sa trace jusque dans les écrits de Philinos d'Agrigente. C'est lui qui, même après la conquête romaine, a raconté les grandes guerres puniques, demandant de préférence ses inspirations à des sources tout africaines. Quoi qu'il en soit, et pris en masse, les Siciliens, en tant que sujets et Hellènes, ont dû détester Carthage au moins autant que les Samnites et les Tarentins ont haï les Romains.

Sous le rapport des ressources financières, Carthage était, sans nul doute, bien au-dessus de Rome. Mais celle-ci rachetait son désavantage, à raison de ce que les sources de la richesse africaine, tributs, douanes et autres, pouvaient tout à coup tarir au moment du plus pressant besoin, et bien plus tôt qu'à Rome : la guerre coûtait aussi démesurément plus cher aux Carthaginois.

289 av J.C.

Le système militaire

Le système des guerres différait, essentiellement chez les deux peuples, quoique sous plus d'un rapport il y eût équilibre des forces. Quand Carthage fut prise, elle comptait encore 700000 hommes1 : on ne peut dès lors lui assigner une population moindre que celle-là à la fin du Ve siècle (vers 255 av. J.-C.), alors qu'elle pouvait à elle seule mettre 110000 hoplites en campagne.

Au commencement du même siècle, Rome, placée dans des conditions semblables, avait levé une armée de citoyens aussi nombreuse; et plus tard, après les agrandissements de territoire qui signalèrent cette époque, elle aurait pu en lever une du double plus forte. Mais la supériorité de ses ressources militaires ne se doit pas seulement se mesurer au nombre des citoyens proprement dits, ayant l'aptitude aux armes.

Quelque soin que l'on prit à Carthage d'appeler aussi les citoyens au service, on n'y pouvait ni donner la force physique de l'homme des champs au simple artisan et à l'ouvrier de fabrique, ni, surtout, vaincre l'insurmontable répugnance du Phénicien pour le métier de la guerre. Au Ve siècle, on voit encore combattre, dans les expéditions de Sicile, une troupe sacrée de 2500 Carthaginois : au VIe, à l'exception des officiers, on n'en rencontre plus un seul dans les armées appartenant à Carthage, et notamment dans les corps espagnols.

Le paysan romain n'est pas seulement immatriculé dans les milices; il est aussi dans le rang sur le champ de bataille. Les mêmes résultats se constatent au regard des nationalités alliées de l'une et de l'autre République : les Latins font le même service que les soldats citoyens de Rome : mais les Libyphéniciens sont aussi peu propres que les Carthaginois eux mêmes aux choses de la guerre, et ils l'aiment encore moins; si bien qu'ils s'arrangent pour ne pas se rendre aux armées, et que les villes rachètent, à prix d'argent, sans doute, l'exemption des contingents qu'elles doivent.

Dans la première armée hispano-carthaginoise dont fasse mention l'histoire, sur les 15000 hommes environ qui la composent, on compte à peine un escadron de 250 cavaliers venus d'Afrique, Libyphéniciens pour la plupart. Le noyau des troupes carthaginoises se recrutait de Libyens. Ceux-ci, instruits par d'habiles officiers, pouvaient, à la vérité, fournir une bonne infanterie : leur cavalerie légère était incomparable, à certains égards. Ajoutez-y les levées faites chez les peuplades libyennes ou espagnoles plus ou moins soumises, et surtout les fameux frondeurs des Baléares, tenant le milieu entre un contingent confédéré et un contingent mercenaire. Enfin, dans les cas d'urgence, Carthage embauchait la soldatesque à louer dans les pays étrangers.

Une telle armée pouvait être réunie vite et sans peine, à quelque nombre qu'il plût de la porter. Sous le rapport du personnel en officiers, de l'habitude des armes et du courage, elle pouvait aussi être amenée à se mesurer avec les légions romaines; mais, pour faire des soldats de ces masses confuses, il fallait du temps; alors que, souvent, l'heure et le danger pressaient. Les milices romaines, au contraire, étaient à tout instant prêtes à se mettre en marche; et ce qu'il faut surtout noter, pendant que les troupes carthaginoises n'avaient pour lien que l'honneur militaire et la cupidité, les soldats romains se sentaient unis et associés par tous les liens et les intérêts d'une patrie commune.

Aux yeux de leur officier, les soldats carthaginois valaient ce que valent, aujourd'hui, les munitions de guerre et les boulets de canon. Etaient-ils Libyens, celui-ci n'en faisait pas plus de cas. Aussi, quelles abominations les généraux de Carthage ne se permettaient-ils pas envers eux? Témoin la trahison d'Himilcon envers son corps d'armée libyen, en 358 de Rome (396 av. J.-C.), trahison suivie d'une révolte terrible, et qui mérita aux Carthaginois l'injure proverbiale et funeste de la foi punique2. Tout le mal que peut causer dans l'Etat une armée se recrutant parmi les prolétaires et les mercenaires, Carthage, l'a éprouvé par l'effet de son système; et souvent ses bandes de soudards lui ont été plus dangereuses que l'ennemi.

Les vices de son état militaire sautaient aux yeux; et les chefs du gouvernement tentèrent tous les moyens pour y porter remède. Les caisses du trésor tenues pleines, les arsenaux regorgeant d'armes, permettaient l'équipement immédiat des soldats gagés. On veillait à l'entretien des engins et des machines, cette artillerie des anciens. Les Carthaginois les construisaient encore mieux que les Siciliens eux-mêmes; ils avaient des éléphants toujours prêts, depuis que ces animaux avaient pris la place des chars de combat : dans les casemates de la ville, on voyait des écuries pour 300 bêtes de bataille : mais, comme Carthage, n'osa jamais fortifier les villes soumises, celles-ci, comme le plat pays, appartenaient sans coup férir à toute armée qui débarquait en Afrique.

Il n'en était pas ainsi en Italie, où la plupart des villes conquises avaient gardé leurs murailles, et où les Romains, jetant sur toute la péninsule le vaste réseau de leurs forteresses, y avaient implanté leur indestructible domination. A Carthage, en revanche, on voyait accumulées toutes les défenses que l'art et l'argent avaient pu réunir. Plusieurs fois la ville ne dut son salut qu'à la force de ses murailles; tandis que Rome, défendue principalement par sa situation politique et son système militaire, n'a jamais subi de siège en règle. - Le véritable boulevard de Carthage fut sa marine; aussi, lui prodigua-t-elle tous ses soins. Là les navires étaient mieux construits, mieux commandés qu'en Grèce : là furent lancées pour la première fois des galères ayant plus de trois ponts à rameurs. Les navires carthaginois comptant cinq ponts à l'ordinaire, se montraient plus fins coureurs que les vaisseaux des Grecs : les rameurs, tous esclaves d'Etat, ne sortaient pas des bagnes et étaient admirablement exercés : les capitaines étaient instruits et pleins d'audace. Ici, la supériorité marquée appartenait à Carthage; et les Romains, avec leurs quelques navires provenant des Grecs alliés, ou des arsenaux de la République en plus petit nombre encore, n'auraient pas pu seulement se montrer en haute mer devant les flottes de sa rivale, maîtresse absolue de toutes les eaux de l'Ouest.

Si Carthage n'avait rien omis de ce que peuvent procurer l'intelligence et la richesse, en fait de moyens d'attaque et de défense, elle était restée impuissante à remplir l'énorme lacune d'une armée nationale, et à élever sur un pied solide l'édifice d'une Symmachie vraiment phénicienne. Rome ne pouvait être attaquée qu'en Italie : Carthage ne pouvait aussi l'être qu'en Afrique. Le fait est incontestable. Pour celle-ci, de plus, il était de même certain qu'elle ne saurait pas toujours éviter une telle attaque. La navigation était encore dans l'enfance; une flotte ne constituait pas chez les peuples une sorte de richesse héréditaire; et il s'en pouvait construire en tout lieu ou se trouvaient à la fois les bois, le fer et l'eau. Quelque puissante que fût une cité, elle n'avait pas les moyens, d'empêcher le débarquement, même d'un ennemi plus faible; et l'Afrique en a fait maintes fois l'expérience. Agathocle ayant montré la route, on vit bientôt un général romain suivre ses traces. Un jour, la guerre commença en Italie, apportée par une armée d'invasion; un autre jour, tirant vers sa fin, elle fut reportée en Libye, et se transforma aussitôt en un long siège. A dater de ce moment, à moins de hasards heureux, Carthage était condamnée à tomber, en dépit des plus héroïques, des plus opiniâtres efforts.

1. On a élevé des doutes sur l'exactitude de ce chiffre; et prenant pour base de calcul la superficie de Carthage, on a évalué sa population possible à un maximum de 250000 têtes. Mais ces calculs sont tout hypothétiques, surtout quand il s'agit d'une ville où les maisons avaient six étages de hauteur. D'ailleurs nous donnons la le total de la population citoyenne, et non celle de la ville seulement, comme le faisaient les rôles du cens romain; et nous y comprenons tous les Carthaginois, soit qu'ils résidassent en ville, soit qu'ils vécussent dans la banlieue, dans les provinces sujettes, ou même à l'étranger. Les absents étaient extrêmement nombreux. Nous savons expressément que le cens des Gaditans était de même bien supérieur au nombre effectif des citoyens de Gadès résidant à Gadès.

2. Ne pouvant plus tenir devant Syracuse; qu'il avait vainement assiégée, Himilcon acheta de Denys l'ancien, moyennant 300 talents, la faculté de se retirer avec ses Carthaginois seulement; laissant à la merci des Syracusains le reste de son armée qui dut se rendre sans conditions. - Diodore, XIV, 64.

289-264 av J.C.

Le contrôle du détroit de Messine

Depuis plus d'un siècle la rivalité des Carthaginois et des Syracusains appelait sur la belle terre de Sicile les ravages de la guerre. Chacun des belligérants combattait et par les armes, et par la propagande politique. Carthage avait noué des intrigues avec l'opposition aristocratique et républicaine dans Syracuse; les dynastes syracusains s'entendaient avec le parti national dans les villes grecques tributaires de Carthage.

Chacun des adversaires avait son armée de mercenaires; Agathocle et Timoléon, pour mener leurs guerres, louaient des soldats, aussi bien que les généraux phéniciens. Et comme des deux côtés on luttait par les mêmes moyens, des deux côtés aussi la lutte fut entachée de manquements à l'honneur et de perfidies sans exemple jusque-là dans l'histoire de l'Occident.

A la paix de 440 de Rome (314 av. J.-C.), Carthage s'était contentée du tiers de l'île à l'Ouest d'Himère et d'Héraclée Minoa : elle avait formellement reconnu l'hégémonie de Syracuse sur toutes les cités de l'Est. Pyrrhus chassé de Sicile et d'Italie (479 de Rome (275 av. J.C.)), la plus grande moitié de l'île et l'importante place d'Agrigente étaient restées dans les mains des Carthaginois : les Syracusains ne possédaient plus que Tauromenium (Taormine) et la pointe du Sud-Est.

Une bande de soudards étrangers s'était cantonnée dans Messine, la seconde ville de la côte orientale, et s'y maintenait indépendante à la fois de Syracuse et de Carthage. Ces aventuriers, maîtres de Messine, étaient originaires de la Campanie. Tombée en dissolution sous le coup de l'établissement violent des Sabelliens dans Capoue, la Campanie, aux IVe et Ve siècles était devenue ce que devinrent plus tard l'Etolie, la Crète et la Laconie, la terre promise des recrutements mercenaires, s'offrant à la disposition des princes et des villes. La demi civilisation que les Grecs y avaient créée, le luxe barbare de Capoue et des autres cités, l'impuissance politique à laquelle les avait condamnées la suprématie de Rome, sans leur imposer pourtant un régime sévère, et qui leur enlevât même leur liberté intérieure; toutes ces causes réunies avaient poussé la jeunesse du pays au devant des racoleurs accourus de toutes parts. Elle se vendait sans souci de son honneur et de sa conscience; et, comme toujours il arrive en cas pareil, elle allait perdant le souvenir de la patrie, s'habituant à la violence, à la vie désordonnée du soldat de fortune, et n'ayant plus égard à la foi jurée, qu'elle rompait tous les jours.

S'emparer de la ville confiée à leur garde, n'était-ce pas chose profitable, du moment qu'ils étaient assez forts pour s'y maintenir ? Ils n'y voyaient pas plus loin ! Est-ce que les Samnites n'avaient pas fait de même à Capoue ? Et les Lucaniens, avaient-ils usé de moyens meilleurs, quand ils s'étaient saisis d'une multitude de villes grecques ? Nul pays, autant que la Sicile, n'était propice à de telles entreprises : déjà, pendant la guerre du Péloponnèse, des généraux campaniens avaient de même enlevé Entella et Ætna.

Donc, vers l'an 470 de Rome (284 av. J.-C.), une troupe campanienne, jadis au service d'Agathocle, et qui depuis sa mort (465 de Rome (289 av. J.C.)) cherchait aventure pour son propre compte, rêvait, comme on vient de le dire, occupé Messine, la seconde ville de la Sicile grecque, et le principal foyer de la faction anti-syracusaine, dans la partie du pays restée au pouvoir des Grecs. Tous les citoyens avaient été massacrés ou chassés; les femmes, les enfants, les maisons, partagés entre les envahisseurs. Ainsi maîtres de la ville, les Mamertins, ou enfants de Mars (ils se donnaient ce nom) ne tardèrent pas à fonder un troisième Etat dans l'île, et mettant à profit les troubles qui suivirent la mort d'Agathocle, ils soumirent tout l'angle Nord-Est de l'île.

Leur succès ne fut pas vu d'un oeil défavorable par les Carthaginois : au lieu d'avoir près d'eux une ville, alliée ou sujette, les Syracusains allaient avoir affaire à un voisin redoutable. Aussi avec l'aide des Phéniciens, les Mamertins purent-ils résister à Pyrrhus; et le roi parti, reconquérir aussitôt toute leur puissance un instant refoulée.

289-264 av J.C.

Syracuse

Il n'en devait pas être ainsi. Un jeune capitaine syracusain, Hiéron, fils de Hiéroclès, tenant à la famille de Gélon par son origine, se rattachant à Pyrrhus, par ses alliances, et par ses brillants faits d'armes à l'école de ce dernier, attirait alors les regards de ses concitoyens et ceux des soldats. Acclamé par ceux-ci, à ce moment en lutte avec la cité, il se met à leur tête (479-480 de Rome (275-274 av. J.-C.)).

Bientôt la sagesse de ses mesures, la noblesse et la modération de son attitude lui gagnent le coeur des Syracusains, voués si souvent à l'ignoble despotisme des tyrans et des autres Gréco-Siciliotes. Il se débarrasse, à l'aide d'une perfidie il est vrai, des bandes indisciplinées de ses mercenaires; rétablit les milices citoyennes; et, simple général d'abord, puis roi bientôt, à la tête d'une armée nouvelle de troupes nationales et de soldats récemment engagés et plus maniables, il tente de relever l'empire grec de ses ruines.

- On était en paix avec Carthage, qui avait aidé à chasser Pyrrhus. Les plus proches ennemis de Syracuse étaient ces Mamertins, les compatriotes des mercenaires abhorrés et détruits la veille, les meurtriers de leurs hôtes grecs, les envahisseurs du territoire de Syracuse, les oppresseurs ou les incendiaires d'une multitude de petites cités helléniques. Hiéron fait alliance avec les Romains, qui, à cette même heure, envoyaient leurs légions contre les Campaniens de Rhégium, alliés, de leur côté, compatriotes et complices des Mamertins : puis il marche sur Messine. Il remporte une première et grande victoire : il est proclamé roi des Siciliotes (484 de Rome (270 av. J.C.)), et refoule les Mamertins dans leur ville où durant quelques années il les tient rigoureusement assiégés.

Ceux-ci, réduits à la dernière extrémité, se voient dans l'impossibilité de tenir plus longtemps. Se rendre à condition, ils n'y peuvent songer : la hache du bourreau a fait tomber à Rome déjà les têtes des Campaniens de Rhégium : le supplice les attendrait non moins sûrement à Syracuse. Une seule issue leur reste : ils se donneront soit aux Romains, soit aux Carthaginois, trop heureux d'acheter ainsi, au prix de quelques scrupules oubliés bien vite, une position d'une aussi grande importance. Mais entre les Phéniciens et les maîtres de l'Italie, à qui valait-il mieux s'adresser ? La question méritait considération. Après avoir hésité longtemps, la majorité des Campaniens-Mamertins se décida en faveur de Rome et voulut lui remettre immédiatement la clef des mers de Sicile.


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289-264 av J.C.

Les Mamertins

Depuis le Vième siècle av J.C., Syracuse combat Carthage dans un long conflit ou aucun des deux belligérants n'arrive pas à prendre le dessus sur l'autre. En 315 av. J.C., le Tyran Agathocles de Syracuse déclenche une nouvelle guerre contre Carthage. En 309 av. J.C., il accoste en Afrique, s'empare de Tynes la blanche et ravage les campagnes alentours. Il gagne plusieurs batailles importantes contre les troupes puniques, rallie des cités soumises à Carthage dans son camp et en profite pour descendre vers le Sud. En 307 av. J.C., il est vaincu et doit repartir en Sicile. Cette défaite permet à Carthage d'affirmer sa présence dans la partie occidentale de la Sicile.

En 289 av. J.C., à la mort d'Agathocles de Syracuse, une grande partie de ses mercenaires se retrouvent sans emploi. Ces mercenaires ou Mamertins viennent de Mammertum dans le Bruttium (Calabre). Ils s'emparent alors de Messine, massacrent une partie des habitants et prennent le contrôle de la cité.

Ce fut une heure solennelle et décisive dans l'histoire, que celle où les députés des Mamertins furent reçus dans le Sénat romain. Nul n'aurait su prévoir quels événements gigantesques allaient se dérouler au lendemain du passage de cet étroit bras de mer qui sépare l'Italie de la Sicile, mais il n'échappait pas à la sagacité des pères du Sénat que quelle que fût la résolution qui serait prise, jamais ils n'avaient eu à en discuter ni une semblable, ni d'une telle gravité.

Comment oser rompre avec Hiéron pour un semblable motif ? On avait la veille infligé la plus exemplaire, la plus impitoyable des peines aux Campaniens de Rhégium; et voilà qu'on parlait d'entrer en alliance avec les bandits de Sicile, leurs égaux dans le crime ! Par raison d'Etat, on allait leur faire grâce d'un supplice mérité : on se ferait leurs amis !

Rome n'avait pas à mettre des étrangers, criminels envers d'autres étrangers seulement, sur la même ligne que des citoyens romains, coupables d'infidélité au serment, au drapeau, et tout souillés du sang traîtreusement versé des alliés de Rome. Rome n'avait ni à juger les Mamertins, ni à venger les Siciliens de Messine.

- S'il ne s'était agi que de la possession de cette place entre les Mamertins et Syracuse, sans nul doute elle eût pu laisser aller les choses. Elle voulait l'empire de l'Italie, comme Carthage voulait la possession de la Sicile : rien de plus, rien de moins; et l'on peut douter qu'à cette heure l'une ou l'autre songeât à dépasser ses propres frontières. Il avait semblé utile à toutes deux qu'un Etat intermédiaire les séparât. Les Carthaginois l'eussent voulu placé à Tarente : les Romains le désiraient à Syracuse et à Messine. Mais la chose devenant impossible, l'une et l'autre voulaient aussi, se fortifiant chacune aux dépens de sa rivale, absorber tout le territoire neutre.

En Italie, Carthage avait tenté d'enlever Rhégium et Tarente, au moment où Rome mettait la main sur elles; et le hasard seul avait fait échouer sa tentative. Rome à son tour, rencontrait l'occasion propice de rattacher Messine à la Symmachie latine : ne pas agir aussitôt, c'était condamner la ville sicilienne, hors d'état de défendre son indépendance, et hostile à Syracuse, à se jeter dans les bras des Africains.

Fallait-il donc laisser échapper l'heure unique, et qui ne reviendrait plus, où l'on pouvait s'emparer de la tête de pont entre l'Italie et la Sicile, et s'en assurer à toujours le domaine, en y mettant bonne et solide garnison ? Etait-il sage, renonçant à Messine, de renoncer aussi à la possession du dernier passage resté libre entre l'Est et l'Ouest, et de sacrifier ainsi les franchises commerciales de l'Italie ? On aurait la guerre avec Carthage, il n'en fallait pas douter ! Que si on ne reculait pas devant une telle perspective, Rome, après tout, n'ayant pas à la redouter, encore convenait-il de reconnaître qu'en franchissant la mer on se lançait dans une entreprise immense; qu'on dépassait les limites italiennes et celles de la politique continentale de Rome. On abandonnait le système par lequel avait été fondée sa grandeur : on se lançait dans une voie nouvelle, dans une voie ou dans un avenir inconnus ! L'heure était venue pour les hommes d'Etat de la république de couper court aux calculs trop prudents. La foi en leur propre étoile, la foi aux destinées de la patrie pouvait seule les guider.

Devaient-ils saisir cette main tendue vers eux au travers des nuages de l'avenir ? Devaient-ils la suivre, et la suivre aveuglément ? - Longues et anxieuses furent les délibérations du Sénat sur la motion des consuls demandant à conduire les légions au secours des Mamertins. On ne put arriver à une décision, mais là, le peuple, à qui fut renvoyée l'affaire, avait le sentiment plus vif de la grandeur romaine édifiée par ses efforts. Comme aux Macédoniens la conquête de la Grèce, la conquête de l'Italie ouvrait à Rome une nouvelle et toute autre carrière. Un vote de l'assemblée, favorable aux Mamertins, les plaça dans la clientèle de la république. Ils furent reçus dans la confédération italique au titre d'Italiens transmaritimes, mais au même droit que les Italiens du continent1; et les consuls, renouvelant leur motion dans les comices, le peuple ordonna qu'ils seraient secourus (489 de Rome (265 av. J.-C.)).

1. Les Mamertins obtinrent tous les droits de Italiens; ils furent astreints à fournir des vaisseaux de guerre (Cicéron, in Verr., V, 19, 50). On voit par les médailles qui nous restent qu'ils n'eurent pas le droit battre monnaie d'argent.

289-263 av J.C.

Messine

En quittant la Sicile, Pyrrhus s'était écrié : "Quel beau champ de bataille nous laissons là aux Romains et aux Carthaginois!" Ni Rome, ni Carthage ne peuvent en effet abandonner à une puissance rivale cette grande île située au centre de la Méditerranée, qui touche à l'Italie et d'où l'on aperçoit l'Afrique. Après son départ, les puissances reprennent leurs positions : les Carthaginois récupèrent l'Ouest de la Sicile, les Romains s'emparent de Tarente en 272 av. J.C. puis de Rhegium en 270 av. J.-C. Cette prise de Rhegium prive les Mamertins de Messine de leur allié.

Restait à savoir comment l'intervention des Romains serait accueillie par les deux puissances siciliennes intéressées dans l'affaire, et, jusque-là, à l'état d'alliance avec eux, nominalement tout au moins. Quand Rome les somma d'avoir à s'abstenir de toute hostilité contre ses nouveaux confédérés de Messine, Hiéron, assurément (de même que les Samnites et les Lucaniens l'avaient fait autrefois, après Capoue et Thurium occupées de semblable manière), Hiéron aurait eu juste motif de répondre par une déclaration de guerre. Mais faire la guerre tout seul aux Romains, c'eût été folie. Le roi était trop modéré, trop sage politique pour ne pas se soumettre à un mal nécessaire, si Carthage persistait dans sa neutralité. Or, cette neutralité ne sembla pas au premier abord impossible.

C'est à ce moment (489 de Rome (265 av. J.C.)), que six ans après la tentative avortée de la flotte punique contre Tarente, une ambassade partit de Rome, réclamant des explications à ce sujet. Le Sénat jugea utile de ressusciter un grief, vrai au fond, mais depuis longtemps oublié. Au milieu des préparatifs de la lutte, ce n'était pas chose superflue que d'avoir tout prêt dans l'arsenal diplomatique de Rome l'appareil spécieux des casus belli; on se ménageait ainsi le rôle de la partie offensée, pour le moment où, selon l'usage constant de Rome, elle aurait à lancer son manifeste de guerre. En réalité, le juge impartial mettra sur la même ligne les entreprises sur Tarente et sur Messine : les vues, le point de droit sont les mêmes : l'issue seule fut autre. Quant à Carthage, elle ne voulait pas une rupture ouverte.

Les envoyés de Rome rapportèrent le désaveu de l'amiral carthaginois, coupable de la voie de fait essayée sur Tarente : il leur avait été juré tous les faux serments, ordinaires en pareil cas. Carthage même s'abstint de toutes les récriminations dont elle eût eu pourtant sujet; elle se garda de dénoncer le cas de guerre dans l'invasion qui menaçait la Sicile. Au fond, elle savait à quoi s'en tenir : les affaires siciliennes étaient pour elle chose d'intérêt national, où nul étranger n'avait le droit de s'immiscer, et son parti était bien pris. Mais il n'était pas dans les traditions de sa politique de procéder brusquement par la menace de ses armes.

Pendant ce temps les préparatifs de l'expédition romaine de secours avaient été activement poussés : déjà la flotte, formée des contingents de Naples, de Tarente, de Vélia et de Locres; déjà l'avant-garde du corps d'armée de terre sous la conduite du tribun militaire Gaïus Claudius, se tenaient réunis à Rhégium (printemps de 490 de Rome (264 av. J.C.)). Tout à coup, un message inattendu leur est envoyé de Messine. Les Carthaginois y ont noué une intrigue avec la faction anti-romaine et ménagé la paix entre Hiéron et les Mamertins. Le siège est levé : le port est rempli des vaisseaux de Carthage, amenés par Hannon son amiral, et la citadelle a reçu garnison africaine.

Influencé par les nouveaux venus, le peuple mamertin adresse les remerciements les plus reconnaissants au général de Rome, et lui fait savoir que le secours si rapidement envoyé n'est heureusement plus nécessaire. Mais le Romain en homme habile et audacieux qu'il est, n'en persista pas moins à mettre à la voile : sur quoi la flotte carthaginoise repoussa les vaisseaux de la république, et en captura même plusieurs. Puis Hannon, selon la lettre de ses instructions, et pour ne pas donner matière aux hostilités, renvoya ses prises à ses bons amis de l'autre côté du détroit. La comédie de Tarente allait-elle se jouer une fois encore, les Romains ayant aujourd'hui le moins bon rôle ?

Claudius ne se décourage pas, et tente un second débarquement, qui, cette fois, réussit. Aussitôt il convoque les citoyens; et, sur son désir, l'amiral carthaginois se présente espérant toujours empêcher la rupture. Au milieu même de l'assemblée, les Romains s'assurent de sa personne, et bientôt une double lâcheté les aide à consommer leur oeuvre. Hannon donne à ses soldats l'ordre de quitter la ville. Alors on vit la petite garnison carthaginoise, privée de son chef, mais qui pouvait tenir dans la citadelle, s'empresser d'obéir à l'injonction du captif. Elle partit avec lui. Les Romains ont désormais pris pied dans l'île.

A Carthage, les chefs de l'Etat s'indignèrent de tant de sottise ou de faiblesse, et faisant mettre à mort Hannon, ils déclarèrent aussitôt la guerre aux Romains. Avant tout, il importait de reprendre Messine. Une flotte puissante est envoyée d'une part, sous la conduite d'un autre Hannon, fils d'Hannibal, qui bientôt se montre dans les eaux du détroit. Pendant qu'il tient bloqué, une armée, jetée sur la côte, assiège la ville par le mur du Nord. Hiéron, de son côté, pour attaquer Rome, n'avait attendu que la déclaration de guerre de Carthage. Il ramène aussitôt son armée dans les campements abandonnés seulement de la veille, et se charge de l'assaut contre le mur du Sud. Mais déjà le consul Appius Claudius Caudex était arrivé à Rhégium avec le gros de l'armée; durant une nuit obscure, et malgré la flotte carthaginoise, il franchit le détroit. L'audace et la fortune étaient du côté des Romains. Les alliés ne s'attendaient pas à l'attaque de toute l'armée Romaine : ils étaient divisés. Les légions sortant de la place les battirent l'un après l'autre; et le siège fut levé.

Durant l'été, les Romains demeurèrent maîtres du pays, et tentèrent même d'enlever Syracuse; mais, ils ne réussirent pas, et durent en outre se retirer avec perte devant Echetla (Echetla, à l'Ouest de Syracuse, dans l'intérieur, et sur la chaîne des monts Héréens), qu'ils avaient investie sur la frontière des possessions syracusaines et carthaginoises. Ils reprirent donc le chemin de Messine, où ils laissèrent une forte garnison; puis rentrèrent en Italie. La première campagne des Romains hors de la péninsule n'avait pas répondu à l'attente publique, et le consul n'eut pas les honneurs du triomphe; mais l'entrée des légions en Sicile n'en avait pas moins fait une impression profonde sur les Grecs de l'île.

L'année suivante, les deux consuls débarquèrent sans obstacle à la tête d'une armée du double plus nombreuse. L'un d'eux, Marcus Valerius Maximus, surnommé depuis le Messinien (Messala), remporta une brillante victoire sur les Syracusains et les Carthaginois réunis; et comme après la bataille l'armée phénicienne n'osait plus tenir devant les Romains, Alosa, Centoripo (Alosa, sur la côte Nord, à moitié la route entre Messine et Panormus. - Centoripo, à l'Est de Catane, et sur la route allant de cette ville à Agrigente), et toutes les petites villes grecques tombèrent au pouvoir des Romains : Hiéron lui-même, désertant ses alliés de la veille, fit sa paix, et entra en amitié avec eux (491 de Rome (263 av. J.-C.)). En cela il se montra politique habile. Dès que Rome mettait sérieusement le pied en Sicile, il valait mieux passer dans son parti, pendant qu'il en était temps encore, sans avoir à payer la paix par de lourds sacrifices ou des abandons de territoire. Les cités intermédiaires, comme Syracuse, et Messine, n'étaient pas assez fortes pour suivre une ligne indépendante; et dès qu'il leur fallait choisir rentre la suprématie de Rome ou celle de Carthage, elles ne pouvaient pas ne pas se ranger du côté de Rome.

La République ne semblait pas encore songer à la conquête de toute l'île : tout ce qu'elle voulait, c'était empêcher les Carthaginois de la conquérir. D'ailleurs, on redoutait par-dessus tout le régime tyrannique et le monopole de Carthage; et l'on espérait de sa rivale une protection moins pesante, avec la liberté du commerce. Aussi, à dater de là, Hiéron se montra-t-il le plus puissant, le plus constant, et le plus estimé des alliés des Romains dans l'île.

Après quelques succès à terre contre les Carthaginois et la reddition de plusieurs cités, les Romains imposent à Hiéron de Syracuse une trêve de 15 ans, et lui restituent ses prisonniers contre rançon. Syracuse conserve son territoire, et laisse les Carthaginois seuls face aux Romains.

262 av J.C.

La prise d'Agrigente

Le temple d'Agrigente
Le temple d'Agrigente

Malgré ce revers, Carthage commence à regrouper des troupes à Agrigente, mais les Romains menés par Appius Claudius et Marcus Valerius Messalla prennent les villes de Ségeste et d'Agrigente en 261 av. J.C. après un siège de 7 mois. La ville est saccagée et la population réduite à l'esclavage.

Le but immédiat de l'entreprise sur Messine était atteint. Garantis par leur double alliance avec Messine et Syracuse; fortement établis sur toute la côte orientale, les Romains pouvaient désormais librement descendre en Sicile. Ils y trouvaient sans peine à faire vivre les légions; chose auparavant des plus difficiles; et la guerre, qui d'abord avait semblé téméraire, n'avait plus rien de ses incalculables dangers du début. Elle ne nécessitait pas de plus grands efforts que la lutte avec le Samnium et l'Etrurie.

Les deux légions, envoyées l'année suivante (492 de Rome (262 av. J.C.)), se joignant aux Grecs-Siciliotes, suffirent pour refouler les Carthaginois dans leurs places fortes. Leur général, Hannibal, fils de Giscon, se jeta dans Agrigente avec le meilleur noyau de ses troupes; et voulut défendre jusqu'à la dernière extrémité cette ville, la plus importante des possessions de Carthage à l'intérieur. Les Romains, ne pouvant l'emporter d'assaut, l'enveloppèrent de leurs lignes et d'un double camp, et la bloquèrent. Les assiégés, au nombre de cinquante mille, furent bientôt réduits au plus absolu dénuement. Alors l'amiral carthaginois Hannon accourut, et débarquant à Héraclée, coupa à son tour les vivres aux assiégeants.

Des deux côtés les souffrances étaient grandes : on se décida à la bataille pour échapper aux incertitudes et aux maux de la situation. La cavalerie numide y montra sa supériorité sur la cavalerie romaine; l'infanterie des Romains s'y montra de même supérieure à l'infanterie phénicienne, et décida la victoire, mais non sans des pertes énormes. Malheureusement l'armée assiégée, profitant de la fatigue des vainqueurs, parvint à s'enfuir de la ville et à se réfugier sur la flotte. Les résultats de la journée n'en furent pas moins très importants. Agrigente se rendit, mettant ainsi toute l'île dans la main de Rome, à l'exception des places maritimes, où Hamilcar, le successeur d'Hannon, se fortifia jusqu'aux dents, luttant, invincible, et contre la faim et contre les assauts de l'ennemi. - La guerre s'arrête d'elle-même : toutefois, les sorties fréquentes des Carthaginois et leurs descentes sur les côtes siciliennes ne laissent pas d'être fatigantes et coûteuses aux Romains.

262-260 av J.C.

Rome construit une flotte

C'est maintenant, en réalité, que la république va connaître toutes les difficultés de la guerre où elle s'est lancée. On raconte que les envoyés de Carthage, avant les premières hostilités, avaient conseillé aux Romains de ne pas en venir à une rupture, ajoutant que si Carthage le voulait, nul d'entre eux ne pourrait même aller se laver les mains dans la mer ! Les flottes de Carthage étaient maîtresses des mers : non contentes de maintenir dans l'obéissance les villes de la côte sicilienne et de les approvisionner du nécessaire, elles faisaient mine d'opérer un débarquement en Italie, où déjà, en 492 de Rome (262 av. J.-C.), une armée consulaire avait dû rester l'arme au bras.

Sans tenter une invasion en grand, de petites bandes carthaginoises avaient çà et là parcouru les côtes, descendant à terre, ravageant les possessions des alliés de la république, arrêtant, ce qui était bien pire, les relations commerciales entre eux et la métropole. Que ces attaques se prolongeassent, et bientôt Coré, Ostie, Naples, Tarente, Syracuse se voyaient ruinées de fond en comble. Pendant ce temps, les contributions de guerre et les plus riches prises compensaient et au-delà, pour les Carthaginois, la perte des tributs qu'ils prélevaient jadis sur la Sicile. Les Romains faisaient donc à leurs dépens l'expérience qu'avaient faite avant eux Denys, Agathocle et Pyrrhus : il était aussi facile de battre Carthage qu'il était difficile de venir à bout d'elle.

Convaincus de la nécessité d'avoir une flotte, ils décident la construction de vingt trirèmes et de cent quinquérèmes. Mais que de difficultés, dès qu'on en venait à l'exécution ! Les rhéteurs ont dit depuis, qu'alors les Romains touchèrent pour la première fois à une rame. Erreur ! La marine de commerce italienne était très considérable, et il ne manquait pas de navires de guerre. Seulement ces navires n'étaient que des barques armées, que des trirèmes, construites selon l'ancien type; et jamais on n'avait vu de cinq ponts pareils à ceux de l'échantillon nouvellement adopté à Carthage, et, qui, dans son système naval, constituaient à peu près exclusivement sa flotte de combat. Les Romains eurent à transformer aussi la leur.

De même encore que de nos jours elle prendrait un vaisseau de l'ennemi pour modèle, de même les Romains enjoignirent à leurs constructeurs de copier une pentère carthaginoise naufragée à la côte ou capturée ? Certes, s'ils l'eussent voulu, avec l'aide de Marseille et de Syracuse, ils eussent été plus tôt prêts. Mais les hommes d'Etat de Rome, étaient trop sages pour confier à une flotte non italienne la défense de l'Italie. Par contre, ce fut à ses alliés italiens que Rome demanda et des officiers de marine, pris pour la plupart sur les navires de commerce, et des matelots, dont le nom (socii navales) dit assez la provenance, durant un temps, exclusive : plus tard même, des esclaves, fournis par l'Etat et les riches familles, ainsi que des citoyens pris parmi les plus pauvres, furent embarqués à bord.

Si l'on tient compte et de l'état relativement peu avancé de la science des constructions maritimes, et de l'énergie des Romains, on comprendra comment en une seule année, la République, réalisant une entreprise où échouèrent tous les efforts d'un Napoléon par exemple, parvint à se faire puissance maritime, de continentale qu'elle était, et à mettre en mer, dès l'ouverture de la campagne de 494 de Rome (260 av. J.-C.), une flotte de guerre de cent vingt voiles. Les vaisseaux romains n'égalaient la flotte carthaginoise ni par le nombre, ni par les qualités nautiques, et c'était là une grave infériorité, car alors les manoeuvres constituaient le fond de la tactique maritime.

Du haut du pont, sans doute, combattaient des soldats pesamment armés et des archers; les machines de jet n'y manquaient pas non plus : mais la grande affaire dans tout combat maritime n'en consistait pas moins d'ordinaire à poursuivre, à atteindre l'ennemi : la lutte se décidait en se précipitant sur lui, la proue armée d'un lourd éperon en fer. Les navires viraient sur eux-mêmes, jusqu'à ce que l'un, devançant l'autre de vitesse, arrivât à l'enfoncer. Dans ce but, sur les deux cents hommes, équipage ordinaire de la trirème grecque, on ne comptait pas moins de cent soixante-dix rameurs pour dix soldats seulement, soit cinquante à soixante rameurs par pont. La quinquérème avait trois cents rameurs et un nombre proportionnel d'hommes de combat.

- Les Romains, voulant parer aux défauts de leurs navires, moins bien pourvus d'officiers et de solides rameurs, moins bons manoeuvriers, par conséquent, eurent l'heureuse pensée de donner à leurs soldats de marine un rôle plus important au moment de la lutte. Le génie militaire des Romains leur fait trouver le moyen de vaincre les Carthaginois sur leur propre élément : ils inventèrent une machine de guerre le corbeau, sorte de passerelle de crocs ou un pont qui, s'abattant sur la galère ennemie, la saisit avec des crampons de fer, la tient immobile et livre passage aux soldats. Dès lors ce n'est plus, pour ainsi dire; qu'un combat de terre ferme où le légionnaire retrouve tous ses avantages. Le navire ennemi laissait-il arriver sur la galère romaine, celle-ci se dérobait; mais au moment où l'on était côte à côte, elle abattait son pont sur lui et l'y attachait par un grappin de fer. Ainsi arrêté dans sa course, l'ennemi, envahi sur son bord par une nuée de soldats, était aussitôt enlevé comme dans un combat de terre.

Inutile, dans ce système nouveau, de former une milice maritime; les troupes ordinaires s'adaptaient le mieux du monde au service de la flotte; et nous savons telle grande bataille navale où les Romains ayant, il est vrai, à bord des troupes de débarquement, on a pu compter jusqu'à cent vingt légionnaires par navire. - Ainsi parvinrent-ils à créer une marine capable de tenir tête aux Carthaginois. Les Romains ne firent pas autre chose qu'une oeuvre grande et nationale. Ils surent très bien voir ce qui était nécessaire et ce qui était possible, et s'aidant du génie qui invente, de l'énergie qui décide et qui exécute, ils tirèrent leur patrie d'une situation difficile, plus difficile qu'ils ne l'avaient eux-mêmes cru.

260 av J.C.

La bataille de Mylae

Temple de Janus
Temple de Janus (Basilique San Nicola in Carcere)
dédié par Gaius Duilius
après sa victoire navale à la bataille de Mylae

Les débuts ne furent pas heureux. Leur amiral, le consul Cnæus Cornélius Scipion, ayant pris la mer avec les dix-sept premiers navires achevés (494 de Rome (260 av. J.C.)), mit le cap sur Messine, et eut en route la velléité de s'emparer de Lipara (Lipari) par un coup de main. Mais tout à coup une division de la flotte carthaginoise, stationnée à Panorme, vint l'enfermer dans le port de l'île, où il avait jeté l'ancre, et le fit prisonnier sans coup férir avec son escadre.

Ce contretemps n'empêcha pas l'armée principale de s'embarquer sur les autres navires, quand ils furent prêts, et de faire aussi voile vers Messine. Le long de la côte d'Italie, elle rencontra à son tour une escadre carthaginoise envoyée en reconnaissance, et plus faible qu'elle. Après lui avoir infligé des pertes qui contrebalançaient le premier échec subi par les Romains, elle entra victorieuse dans Messine, où le second consul Caius Dilius prit le commandement au lieu et place de son collègue captif. La flotte carthaginoise sortit de Panorme, commandée, par Hannibal, son amiral, et s'en vint heurter les Romains au Nord-Ouest de la ville, à la hauteur du promontoire de Mylæ (Milazzo).

Ce fut vraiment dans ce jour que la marine de Rome eut à faire ses premières et sérieuses preuves. A la vue de ces navires mauvais voiliers et lourds, l'ennemi croit avoir devant lui une proie facile, et se précipite en désordre sur les Romains : mais ceux-ci abattent leurs ponts volants (corbeaux), dont l'effet est décisif. Les galères carthaginoises sont accrochées et prises à l'abordage au moment même où elles arrivent séparées les unes des autres : qu'elles se présentent par l'avant ou par les flancs, le dangereux engin tombe sur elles. A la fin du combat, cinquante vaisseaux environ, la moitié de la flotte carthaginoise, étaient coulés ou pris; et parmi ceux-ci la galère amirale elle-même, jadis bâtie par Pyrrhus. Le résultat de la victoire était grand : plus grande encore fut l'impression qu'elle produisit; Rome devenait tout à coup une puissance maritime : elle allait sans doute apportée sur ce champ nouveau toutes ses ressources, toute son énergie, et mener promptement à fin cette guerre qui menaçait de ne jamais finir, ou de ruiner de fond en comble tout le commerce de l'Italie !

Rome en sera très fière et récompensera du mieux qu'elle pourra son général par des honneurs inusités. Outre le triomphe ordinaire, il lui sera accordé le droit de se faire reconduire le soir chez lui à la lueur des flambeaux et au son des flûtes; de plus, on érigera en son honneur, au Forum, une colonne qui portera gravés son nom et sa victoire.

Ce succès faillit être compensé par un revers. Une armée romaine fut enveloppée en Sicile dans un défilé. Elle ne pouvait être tirée de ce mauvais pas que si l'on occupait une colline qui couvrait la route. Un tribun légionnaire, Marcus Calpurnius Flamma, s'offrit à s'y établir. C'était marcher à une mort certaine, car tout l'effort de l'ennemi allait se concentrer contre ce poste. Il trouva pourtant trois cents braves pour mourir avec lui. Les Carthaginois n'eurent raison de cette poignée de braves qu'après que l'armée romaine, sauvée par ce sacrifice, fût sortie du défilé. Ils se vengèrent sur eux : tous périrent. Cependant les Romains, revenus le lendemain sur la colline, y retrouvèrent Calpurnius Flamma vivant encore sous un monceau de cadavres. Il reçut du consul une couronne de gazon. "C'était alors", dit Pline, "la plus noble récompense;" car cette simple couronne voulait dire que celui à qui elle était donnée avait sauvé la vie à des citoyens Romains.

259-258 av J.C.

La Sicile et la Sardaigne

Deux routes conduisaient au but. On pouvait attaquer Carthage dans les îles italiennes, et assaillir l'un après l'autre ses établissements des côtes de Sicile et de Sardaigne. Une telle entreprise n'avait rien que de praticable à l'aide d'opérations bien combinées et par terre et par mer. Ce premier résultat atteint, la paix se concluait moyennant l'abandon des îles par les Carthaginois : que si la diplomatie échouait, ou si ce n'était pas assez de leur imposer un tel sacrifice, on avait alors l'option de porter la guerre en Afrique.

On pouvait encore négliger les îles, et se jeter de suite et directement sur l'Afrique avec toute l'armée, non pas en téméraires et en aventuriers comme Agathocle, qui brûla ses vaisseaux, et mit tout son enjeu sur une victoire à remporter contre des gens désespérés; mais en prenant soin, au contraire, d'assurer et de couvrir les communications de l'armée d'invasion avec l'Italie. En cas pareil, ou l'ennemi terrassé serait trop heureux de subir une paix raisonnable, ou, si l'on aimait mieux pousser jusqu'aux extrémités dernières, il était condamné à un complet assujettissement.

La République s'arrêta d'abord au premier système. Dans l'année d'après la bataille de Mylae (495 de Rome (259 av. J.-C.)), le consul Lucius Scipion s'empara du port d'Aléria en Corse. Nous possédons encore la pierre tumulaire relatant le haut fait du général romain. Par là, la Corse devient une station maritime menaçant la Sardaigne. Scipion tente même une descente sur la côte Nord de cette île; mais il échoue devant Olbia (Terra-Nuova, auj.) faute de troupes de débarquement.

En 496 de Rome (258 av. J.C.), les Romains sont plus heureux : ils pillent les bourgs et les cités ouvertes sur les rivages; mais ils ne peuvent encore prendre pied. En Sicile, ils ne font pas de nouveaux progrès. Hamilcar leur tient tête avec la plus habile énergie, luttant et sur terre et sur mer, avec le fer et avec les armes de la propagande politique. Parmi les nombreuses petites villes de l'intérieur, bon nombre se détachent tous les ans; et il faut à grande peine les arracher de nouveau des mains de l'Africain.

Dans les places maritimes, les Carthaginois demeurent inattaqués, notamment à Panorme, leur principale forteresse, et à Drepana (Trapani), où Hamilcar vient de transporter toute la population d'Eryx, derrière de plus solides murailles. Une seconde grande bataille navale est livrée sous le cap de Tyndaris (à l'Ouest de Mylae), et les deux armées s'attribuent respectivement la victoire, sans que la situation soit en rien modifiée. L'absence de résultats après tant d'efforts tenait-elle à la division du commandement, à ces mutations rapides dans le personnel des généraux romains, empêchant toute direction suivie, toute concentration dans la même main d'une multitude de petites opérations de détail ?

256 av J.C.

La bataille d'Ecnome

Quoi qu'il en soit, et bien qu'il eût été mis un terme au pillage et à l'incendie des villes maritimes italiennes, leur commerce n'en était pas moins ruiné; après comme avant la construction de la flotte. Fatigué de ces tentatives sans résultats, impatient de finir la guerre, le Sénat change enfin de plan de campagne. L'attaque de l'Afrique est résolue.

Au printemps de 498 de Rome (256 av. J.-C.), une flotte de trois cent trente navires part pour les côtes libyques : elle a pris des troupes de débarquement, à l'embouchure de l'Himère (Fiume Salso) sur le rivage Sud de la Sicile. Polybe estime la force navale romaine à 140000 hommes et à 150000 hommes pour celle de Carthage. En tout, plus de 700 navires et environ 300000 hommes vont s'affronter dans la bataille navale du cap d'Ecnome. Quatre légions sont emmenées par les deux consuls, capitaines éprouvés tous les deux, Marcus Atilius Régulus et Lucius Manlius Volso. Les forces romaines sont commandées par les consuls Lucius Manilio Vulsone Longo et Marcus Atilius Regulus, les troupes puniques par Hannon le Grand et Hamilcar Barca. L'amiral carthaginois laisse les Romains monter à bord : mais une fois en mer, ils se heurtent contre la flotte ennemie qui les attend en ligne à la hauteur d'Ecnomos (Ecnome : monte Serrato auj.) et leur barre le passage.

Rarement de plus grandes masses luttèrent sur les flots. La flotte romaine, sur ses trois cent trente navires, comptait environ cent mille hommes d'équipage, non compris les quarante mille soldats de terre : les Carthaginois avaient trois cent cinquante voiles, non moins puissamment armées; en sorte que trois cent mille hommes peut-être allaient s'entrechoquer et décider de la guerre entre les deux grandes cités rivales. Les Carthaginois formaient une longue et unique ligne, appuyant sa gauche au rivage sicilien.

Les Romains se rangèrent en triangle, le vaisseau amiral des deux consuls à la pointe, à droite; à gauche, la première et la deuxième escadre en ordre oblique; la troisième formant le triangle à l'arrière, et menant en remorque les transports que remplissait la cavalerie. Ainsi serrés les uns contre les autres, ils se jetèrent sur l'ennemi. Une quatrième division, division de réserve, les suivait à plus lente allure.

Devant le coin qui s'enfonçait au milieu de ses navires, la ligne carthaginoise fléchit aussitôt : le centre recula à dessein pour éviter le choc, et après son mouvement, le combat s'engagea sur trois points séparés. Pendant que les amiraux romains poursuivent le centre avec leurs deux divisions en aile, et que la mêlée s'engage, la gauche des Africains s'élance sur la troisième escadre, embarrassée de ses remorques et restée en arrière; elle la presse et la pousse irrésistiblement à la côte : d'un autre côté, l'escadre de réserve se voit tournée par la haute mer et attaquée aussi à l'arrière par l'aile droite carthaginoise.

La première des trois batailles fut promptement terminée : trop faible contre les deux divisions qui l'assaillaient, le centre des Carthaginois prit la fuite. Mais les deux autres escadres romaines avaient affaire à un ennemi de beaucoup plus fort. Elles tinrent bon néanmoins dans le combat corps à corps, grâce à leurs terribles ponts volants (corbeaux), et bientôt elles virent arriver à leur secours les navires victorieux des deux consuls. La réserve romaine put alors se dégager, et l'aile droite ennemie, cédant au nombre, gagna au large.

Ce second combat terminé à l'avantage des Romains, tous leurs navires valides se réunirent et coururent sur l'aile gauche carthaginoise, qui s'obstinait à poursuivre leur arrière garde et ses remorques. Pris à dos, enveloppés, tous les vaisseaux qui la composaient furent capturés. Ailleurs, les pertes avaient été à peu près égales, vingt-quatre vaisseaux romains contre trente vaisseaux carthaginois coulés : mais les Romains avaient pris soixante-quatre navires. Quelque affaiblis qu'ils fussent, les Carthaginois n'en essayèrent pas moins de couvrir la côte africaine; et se reformant dans le golfe de Carthage, ils s'y tinrent prêts pour une seconde bataille.

255 av J.C.

Marcus Atilius Regulus

Marcus Atilius Regulus
Marcus Atilius Regulus

Les Romains, au lieu d'aborder sur le rivage occidental de la presqu'île placée au-devant de la rade, allèrent en Afrique prendre terre à l'Est, dans la baie de Clupéa (ou Adys ou Aspis, auj. Aklib). Là se trouvait, abritée contre tous les vents, une forteresse maritime excellente, et adossée à une colline s'élevant en dos d'âne au-dessus de la plaine.

Ils débarquèrent sans nul obstacle, s'établirent sur la hauteur, organisèrent leur campement naval avec ses retranchements (castra navalia (V. Rich. Dict. v° Castrum)), et entamèrent les opérations à terre. Déjà leurs soldats parcourent et ravagent le pays, ils ramassent vingt mille esclaves qui sont envoyés à Rome. Ainsi cette entreprise hardie était couronnée par un succès inouï du premier coup : sans grands sacrifices, on touchait au but. Telle était la confiance des Romains, que le Sénat crut pouvoir faire revenir en Italie la majeure partie de la flotte et la moitié de l'armée.

Marcus Regulus resta seul en Afrique avec quarante navires, quinze mille hommes d'infanterie et cinq cents chevaux. Et cette témérité sembla justifiée d'abord. Les Carthaginois découragés n'osaient plus tenir la plaine : ils se firent battre une première fois dans un défilé boisé où leur cavalerie et leurs éléphants ne pouvaient agir. Les villes se rendaient en masse; les Numides révoltés inondaient les campagnes. Regulus, espérant mettre au printemps le siège devant Carthage, alla prendre ses quartiers d'hivers à Tunès (Tunis), presque sous ses murs.

Les Carthaginois avaient perdu courage : ils demandèrent la paix. Mais le consul leur fit les conditions les plus dures. Abandon de la Sicile et de la Sardaigne; alliance avec Rome sur le pied d'une inégalité désastreuse. Ils n'auraient plus de marine de guerre à eux, et fourniraient des vaisseaux à leur rivale ! C'était réduire Carthage au niveau de Naples et de Tarente. Comment se soumettre à de telles exigences tant qu'il lui restait une armée en campagne et une flotte en mer, tant que ses murailles étaient encore debout ?

C'est le propre des Orientaux, même de ceux tombés le plus bas, de s'enflammer d'un puissant désespoir à l'approche du péril ! Ainsi fit Carthage : puisant une énergie nouvelle dans sa détresse extrême, ses efforts dépassèrent tout ce qu'on aurait pu attendre de son peuple de marchands et de boutiquiers. Hamilcar, le général si heureux jadis dans la petite guerre menée par lui contre les romains en Sicile, ramena en Libye l'élite des troupes de l'île, noyau excellent pour l'armée nouvellement levée : ses relations et son or procurèrent à Carthage les bandes innombrables des magnifiques cavaliers numides, et des mercenaires grecs accourus en foule et placés sous le commandement d'un capitaine fameux, du Spartiate Xanthippe : le talent d'organisation et le génie militaire de celui-ci furent d'un immense secours à ceux dont il servait la cause. Xanthippe prend le commandement de l'armée carthaginoise (12000 hommes, 4000 cavaliers et 100 éléphants).

Tout l'hiver fut consacré à ces préparatifs. Pendant ce temps le Romain resta oisif à Tunès (Tunis). Ignorait-il l'orage qui s'amassait sur sa tête ? L'honneur militaire lui interdisait-il les mesures commandées pourtant par sa situation ? Il lui eût fallu, renonçant à l'idée d'un siège dont la tentative même ne lui était plus possible, s'enfermer au plus tôt dans son réduit de Clupéa, et attendre ! Au lieu de cela, il reste avec une poignée de soldats devant les murs de la capitale ennemie : il néglige d'assurer ses derrières et sa retraite vers le camp naval retranché : il néglige par-dessus tout d'entamer des négociations avec celles des tribus numides qui s'étaient mises en révolte, et de leur acheter aussi la facile et précieuse ressource d'une cavalerie légère qui lui faisait absolument défaut.

C'était se placer de gaieté de coeur, soi et son armée, dans la situation où avait échoué jadis l'aventureux désespoir d'Agathocle. Donc, à l'ouverture du printemps (499 de Rome (255 av. J.-C)), les choses avaient bien changé. Les Carthaginois se mettent les premiers en campagne et offrent la bataille aux Romains. Ils avaient intérêt à en finir avec Regulus avant que des renforts lui fussent envoyés d'Italie.

Par cette même raison, les Romains auraient dû refuser le combat. Mais dans leur présomptueuse confiance, ils se crurent invincibles en rase campagne, et ils marchèrent à l'ennemi en dépit de leur moindre nombre (car si des deux cités l'infanterie était égale, les Carthaginois l'emportaient grâce à leurs quatre mille cavaliers et leurs cent éléphants). Les légions enfin avaient le désavantage du terrain : les Carthaginois se développaient tout à l'aise dans la plaine voisine. Xanthippe les commandait ce jour-là. Il jeta d'abord sa cavalerie sur celle de l'ennemi, qui, comme d'ordinaire, était postée aux deux ailes; et l'on vit en un clin d'oiel disparaître les minces escadrons légionnaires sous les profondes masses de chevau-légers numides; puis l'infanterie latine fut aussitôt débordée et enveloppée. Inébranlables devant l'ennemi, les Romains n'en marchent pas moins tout droit contre l'infanterie carthaginoise, et bien que gênés à la droite et au centre par les éléphants rangés en bataille qui couvrent les Carthaginois, leur aile gauche tourne la ligne de ces animaux, se précipite sur l'aile droite africaine, et la met en déroute. Mais ce mouvement, tout heureux qu'il fût, avait séparé en deux l'armée romaine. Le corps principal, arrêté en tête par les éléphants, assailli sur ses flancs et, en queue par la cavalerie, se forme, en carré et se défend avec une constance héroïque, puis enfin succombe et se rompt sous le poids des masses ennemies. Quant à l'aile gauche, d'abord victorieuse, elle se trouve tout à coup en face des bataillons libyens de l'infanterie carthaginoise, lesquels n'ont pas encore combattu, et l'accablent sans peine. Le terrain se prêtant au déploiement des cavaliers numides, déjà supérieurs par le nombre, les Romains sont écrasés, hachés ou pris : deux mille hommes seulement, troupes légères de pied et de cheval, dispersés à la première heure, ont pris de l'avance pendant que les légionnaires se font tuer sur place et se réfugient à grande peine dans Clupéa. Parmi les rares prisonniers se trouvait le consul, qui mourut plus tard à Carthage. Sa famille, dans la supposition que l'ennemi lui avait fait subir un traitement qui violait les usages de la guerre, le vengea odieusement sur deux nobles Carthaginois captifs, pour lesquels les esclaves eux-mêmes se sentirent pris de pitié : ils allèrent dénoncer leur inique supplice. Les tribuns intervinrent1.

L'histoire dit que Carthage enverra Régulus à Rome pour demander la paix en son nom (250 av. J.C.) sous réserve de sa parole d'honneur de rentrer à Carthage si sa mission échoue. Ce général avait noblement soutenu sa captivité. A son arrivée près de Rome, il ne voulut pas entrer dans la ville. "Je ne suis plus citoyen," disait-il; et, comme il était aussi chargé de proposer l'échange des prisonniers, au lieu de plaider une cause qui pourtant était la sienne, il dissuada les sénateurs de l'accepter. On voulut l'apitoyer sur lui-même : "Mes jours sont comptés," répondit-il, "ils m'ont donné un poison lent;" et il partit, malgré les instances de ses amis et les prières du sénat tout entier, malgré les larmes de sa femme Marcia et de ses enfants. Il avait donné sa parole. Fidèle à son serment il rentre à Carthage ou il est torturé avant d'être mis à mort.

La terrible nouvelle arriva bientôt à Rome. Tout d'abord on courut au secours de la petite garnison de Clupéa. Une flotte de trois cent cinquante voiles mit à la mer, remporta une belle victoire en vue du cap Herméen (qu'on croit le même que le Pulchrum Promoratorium, au Cap Bon), laquelle ne coûta pas moins de cent quatorze navires aux Carthaginois, et arriva devant la ville, à temps encore pour sauver les malheureux débris de l'armée de Regulus.

Envoyée avant la bataille, elle eût pu changer la défaite en triomphe, et mettre fin d'un coup aux guerres entre Rome et Carthage. Mais les Romains avaient perdu la tête : après un combat heureux sous Clupéa, ils embarquent leur monde et s'en retournent en Italie, abandonnant à la légère une place importante, facile à défendre, et qui leur ouvrait un pied en Afrique.

Faute plus grande encore, ils livrent sans défense tous leurs alliés du continent à la vengeance des Carthaginois. Pour ceux-ci l'occasion était trop belle ! Ils s'en saisissent afin de remplir leur trésor vidé, et font durement sentir à leurs sujets les conséquences de l'infidélité commise. Ils les chargent d'une contribution de guerre de 1000 talents d'argent et de 20000 boeufs. Dans toutes les tribus qui ont passé aux Romains, les chefs sont attachés à la croix. Trois mille, dit-on, périrent : cette cruelle et odieuse punition ne sera pas pour peu de chose dans l'explosion de la grande révolte qui mettra l'Afrique en feu quelques années plus tard !

1. On ne sait, rien sûrement de la fin de Regulus. Son envoi à Rome que les uns placent en 503 de Rome (251 av. J.C.), les autres en 513 (241 av. J.C.), n'est nullement un fait démontré. Dans les temps postérieurs, alors que les vicissitudes de la fortune romaine servaient de thème dans les écoles, Regulus est devenu le type du héros malheureux, comme Fabricius celui du héros pauvre : leur nom défraye une foule de contes et d'inventions obligées. Paillettes et clinquant maladroitement jetés sur le costume simple et sévère de l'histoire !

252 av J.C.

La bataille de Panormus

Ces prodigieux succès permirent aux Carthaginois de reprendre aussitôt l'offensive en Sicile. Hasdrubal, fils d'Hannon, descend à Lilybée avec une puissante armée, laquelle munie d'éléphants en nombre inusité (on en comptait cent quarante), semblait de force à tenir la campagne contre les Romains (fin de l'année 252 av. J.C.). Les dernières luttes avaient donné la preuve qu'avec l'aide de ces animaux de combat et d'une bonne cavalerie, il serait possible de suppléer à la faiblesse du soldat de pied.

- Les Romains, de leur côté, reprirent leurs opérations dans l'île. La destruction de l'armée d'Afrique, l'évacuation volontaire de Clupéa, nous font voir que dans le Sénat l'influence était revenue à ceux qui, ne voulant pas d'une expédition en Libye, insistaient au contraire pour la conquête de la Sicile. Dans tous les cas, il fallait une flotte : celle qui avait vaincu à Mylae, à Ecnome et au cap Herméen n'existait plus. On en mit une autre en chantier. Deux cent vingt coques de navires furent commencées et construites à la fois, entreprise inouïe jusqu'alors : au bout de trois mois, chose à peine croyable, les navires achevés étaient prêts à prendre la mer.

Au printemps (500 de Rome (254 av. J.-C.)) la flotte romaine, comptant trois cents vaisseaux, neufs pour la plupart, se montre sur la côte Nord de la Sicile. Une attaque heureuse, par mer, livre aux Romains Panorme, la principale place des Carthaginois; ils s'emparent de même d'autres cités plus petites de Solus, de Cephalaetion, de Tyndaris (Cefalu; Santa-Maria in Tindaro, non loin de Milazzo) : sur tout le rivage septentrional, il ne reste plus aux Carthaginois que la seule ville de Thermo (auj. Termini). A dater de ce jour, Panorme, demeurée au pouvoir des Romains, devient l'une de leurs plus importantes stations.

A l'intérieur, la guerre traîne en longueur, les deux armées se tenant en face l'une de l'autre, devant Lilybée, sans que les généraux de la République, qui ne savent comment trouver prise sur les éléphants, osent tenter une bataille décisive. L'année suivante (501 de Rome (253 av. J.C), les consuls, au lieu de poursuivre des avantages assurés sur les rivages de l'île, se dirigent vers l'Afrique, non pour y faire une descente, mais tout simplement pour y piller les villes maritimes.

Leur expédition réussit d'abord sans obstacle; mais bientôt ils s'engagent au milieu des bas-fonds de la petite Syrte, inconnus à leurs pilotes, et dont ils ont peine à se tirer; puis, entre la Sicile et l'Italie, ils essuient une tempête qui leur coûte cent cinquante vaisseaux. Cette fois encore, quand les pilotes demandaient instamment qu'il leur fût permis de ranger la côte, les consuls leur avaient ordonné, en sortant de Panorme, de mettre droit le cap sur Ostie, en pleine haute mer. - Les pères du Sénat perdirent courage : la réduction de la flotte de guerre à soixante voiles seulement fut décidée. La guerre sur mer devait dorénavant se limiter à la défense des côtes et aux transports.

Par bonheur, à ce même moment, la guerre en Sicile prenait une tournure meilleure. En 502 de Rome (252 av. J.-C.), Thermo, l'unique place qui tenait encore sur la côte du Nord, et l'île importante de Lipara (Lipari) sont prises et enfin le consul Gaïus Cocilius Métellus remporte une brillante victoire devant Panorme sur l'armée et les éléphants de l'ennemi (été 503 de Rome (251 av. J.C.)). Imprudemment menées en avant, les énormes bêtes furent assaillies tout à coup par l'infanterie légère des Romains, cachée dans les fossés de la place; elles s'y précipitèrent en partie, ou se retournèrent contre les Carthaginois, qui se pressaient pêle-mêle avec eux sur la plage, s'efforçant de regagner leurs vaisseaux. Cent vingt éléphants ayant été pris, les Carthaginois perdaient avec eux ce qui faisait la force de leur corps d'armée. Il ne leur restait plus qu'à s'enfermer de nouveau dans leurs villes fortes. Bientôt Eryx succombe (505 de Rome (249 av. J.-C.)) : Lilybée et Drepana seules tiennent encore. Pour la seconde fois, Carthage sollicite la paix; mais depuis la victoire de Metellus et l'affaiblissement de la rivale de Rome, le parti de la guerre a pris toute l'influence dans le Sénat. Les propositions de paix sont rejetées; l'investissement des deux villes siciliennes est décidé, et pour aider à le mener vigoureusement, une flotte de deux cents vaisseaux met à la voile.

249 av J.C.

Le siège de Lilybaeum (Lilybée)

Le siège de Lilybée a été le premier grand siège qu'ait régulièrement entrepris l'armée romaine. Il fut aussi l'un des plus opiniâtres que mentionne l'histoire. Un succès important signale ses débuts. La flotte romaine parvenant à se loger dans le port, la ville se trouva aussi bloquée du côté de l'eau mais les assiégeants ne pouvaient complètement fermer la mer. En dépit des corps morts coulés à fond et des palissades amoncelées; en dépit de la plus exacte surveillance, les fins voiliers de l'ennemi, qui connaissaient mieux les écueils et les passes, surent établir des communications régulières entre la ville assiégée et la flotte carthaginoise à l'ancre dans le port de Drepana.

Puis bientôt cinquante navires phéniciens forçant le passage, débarquèrent des vivres avec dix mille hommes de renfort, et purent s'en retourner sans être attaqués. A terre, l'armée assiégeante ne réussit pas mieux. L'attaque commença dans les règles : les machines furent établies, et au bout de peu de temps, six tours croulèrent dans la muraille de la place; déjà la brèche paraissait praticable, mais on avait compté sans l'habileté du défenseur de la ville, Himilcon. Derrière la brêche, on vit tout à coup s'élever une seconde muraille qu'il venait de construire. Les Romains tentèrent alors de nouer des intelligences avec la garnison : leur dessein fut encore déjoué. Enfin, après une première sortie malheureuse, les Carthaginois, profitant d'une nuit d'orage, allèrent mettre le feu à toutes les machines de siège. Les Romains, renonçant alors à tous leurs préparatifs d'assaut, réduisirent le siège à un blocus par terre et par mer.

Expédient modeste, qui reportait le succès à un avenir lointain. Ils étaient hors d'état d'ailleurs d'empêcher l'approche des navires africains. Durant ce temps, l'armée de siège, à terre, avait à lutter contre des difficultés non moins sérieuses. La cavalerie légère de l'ennemi, nombreuse et audacieuse dans ses attaques, lui coupait fréquemment ses convois : et d'une autre part, les maladies, inhérentes au sol malsain d'alentour, la décimaient déjà.

Et pourtant si grande était l'importance de la place, qu'il eût mieux valu encore, au prix des plus pénibles travaux, attendre l'heure tant souhaitée de sa chute infaillible. Mais le nouveau consul, Publius Claudius Pulcher, crut que c'était trop faire que de tenir Lilybée investie : il voulut encore une fois changer le plan des opérations. Avec la flotte maintenant nombreuse et garnie de nouvelles troupes, il crut pouvoir surprendre les Carthaginois, postés dans leur havre de Drepana. Mais les présages sont sinistres : les poulets sacrés refusent de manger! "Ils ne veulent pas manger," dit le consul, "eh bien, qu'ils boivent!" et il les fait jeter à la mer.

Le voilà donc qui part, à minuit avec toute l'escadre de blocus, ayant à bord un grand nombre de volontaires tirés des légions; et au lever du soleil il arrive en bon ordre devant l'ennemi, sa droite appuyée à la terre, sa gauche étendue vers la haute mer. L'amiral phénicien Atarbas commandait à Drepana. Quoiqu'il ne s'attendît pas à une attaque, il ne perdit pas la tête; et loin de se laisser enfermer, au moment où les Romains arrivaient, rangeant la côte, et entraient dans le port ouvert en croissant vers le Sud, il en sortit de l'autre côté demeuré encore libre, et mit aussitôt ses vaisseaux en ligne. Cette manoeuvre obligea l'amiral romain à retirer au plus vite ceux de ses navires déjà entrés dans le port, et à se préparer lui-même au combat. Mais dans son mouvement de retraite il perdait le choix de la position. Assailli par l'ennemi qu'il avait voulu attaquer, il avait sa ligne débordée par cinq des vaisseaux d'Atarbas : le temps lui avait manqué pour se développer complètement en partant du port; et d'ailleurs, il était serré de si près à la côte, que ses transports ne purent ni se retirer, ni aller se placer derrière la flotte pour lui donner et en recevoir secours.

La bataille était perdue avant qu'elle commençât, et la flotte de Rome, étroitement enveloppée, devait tomber presque tout entière dans les mains des Africains. Le consul évita d'être pris, en s'enfuyant d'abord; mais il perdait quatre-vingt-treize vaisseaux, plus des trois quarts de la flotte de blocus, et avec eux le noyau et l'élite de ses légions. Telle fut la première et l'unique grande victoire navale que les Carthaginois aient jamais remportée sur les Romains.

Elle eut immédiatement de considérables résultats. Lilybée cessa d'être sérieusement bloquée du côté de la mer. Les restes de la flotte, battus à Drepana, allèrent bien y reprendre leur poste, mais il leur fut impossible désormais de fermer l'entrée du port; et s'ils n'avaient eu l'appui de l'armée de terre, l'escadre carthaginoise les eût pris, ou détruits. Ainsi la folle et coupable imprudence d'un officier inexpérimenté avait anéanti en un moment tous les avantages conquis au prix de tant d'efforts, après un si long siège, et tant de sang répandu.

Les Romains possédaient encore quelques vaisseaux malheureusement, ce qu'avait épargné le désastre dû à la témérité d'un des consuls, l'inintelligence de l'autre acheva de le perdre. Le second consul, Lucius Junius Pullus, avait mission d'embarquer à Syracuse les vivres et munitions destinés à l'armée de siège, et de longer la côte du Sud, convoyant les transports avec la deuxième flotte, qui comptait cent vingt navires de guerre. Mais au lieu de tenir tous ses vaisseaux réunis, il commit la faute de dépêcher les premiers transports en avant, sans protection aucune, se réservant de suivre un peu plus tard avec les autres.

Carthalo, amiral en second des Carthaginois, commandait alors les cent voiles choisies qui bloquaient les Romains dans le havre de Lilybée. Il apprend ce qui se passe, et aussitôt, se portant au Sud, il se jette entre les deux divisions de la flotte de Pullus, et les contraint à se réfugier dans les deux rades de Géla et de Camarine. L'ennemi les vient attaquer sur ces plages inhospitalières : il est vaillamment repoussé, grâce aussi aux engins de guerre partout établis depuis quelque temps déjà le long des côtes. Mais se réunir et continuer sa route, c'était ce à quoi il ne fallait plus songer, et Carthalo put s'en remettre aux éléments du soin d'achever son ouvrage. Aux premiers gros temps, les deux escadres ramassées dans ces mauvais parages sont entièrement détruites, pendant que le Carthaginois, manoeuvrant en haute mer, échappe sans peine ni dommage à la tempête. Les Romains avaient d'ailleurs pu sauver en grande partie les équipages et les cargaisons (505 de Rome (249 av. J.-C.)).

247 av J.C.

Hamilcar Barcas

Le Sénat ne savait plus que faire. Déjà la guerre sévissait depuis seize ans, et l'on semblait plus loin du but qu'à la première année des hostilités. On avait perdu quatre grandes flottes, dont trois ayant une armée romaine à bord. Une quatrième armée, toute de troupes d'élite, avait péri en Libye, sans compter d'autres et innombrables sacrifices qu'avaient coûté tous les petits combats sur mer, les batailles livrées en Sicile, l'attaque ou la défense des places et des positions, et enfin les maladies !

Il s'était fait une énorme dépense de vies humaines, tellement que les rôles civiques, de 502 à 507 de Rome (252 à 247 av. J.C.), avaient décru de quarante mille têtes ou d'un sixième; sans compter les pertes énormes des alliés, sur lesquels portait tout le poids de la guerre maritime, et qui, au moins autant que les Romains, avaient à défrayer la guerre de terre. Des dépenses d'argent, impossible de s'en faire une idée; elles étaient énormes, soit qu'il s'agit directement de combler les vides de la flotte et du matériel, soit qu'on eût égard aux souffrances du commerce. Le pire mal était qu'on avait épuisé tous les moyens sans pouvoir épuiser la guerre.

On avait pratiqué une descente en Afrique avec une armée toute neuve, animée par ses premières victoires; et l'entreprise avait échoué. En Sicile, on avait tenté l'attaque successive des villes : les places moindres étaient tombées, mais les deux puissantes citadelles de Lilybée et de Drepana restaient debout. Que faire désormais ?

Le découragement prit le dessus. Les pères conscrits désespéraient de la guerre; ils laissèrent aller les choses : non qu'ils ne sussent fort bien qu'une guerre se traînant sans but et sans terme serait cent fois plus désastreuse pour l'Italie que de nouveaux et opiniâtres efforts, lui dussent-ils demander et son dernier homme et son dernier denier. Ils n'osèrent avoir foi ni dans le peuple ni dans la fortune, et à tant de sacrifices dépensés en vain, ajouter encore des sacrifices immenses !

La flotte est condamnée : on ne fera plus que la guerre de corsaires, on donnera les navires de l'Etat aux capitaines qui voudront les monter pour leur compte, et aller en course. Quant aux opérations sur terre, elles ne continueront que de nom, puisque aussi bien l'on ne peut faire autrement. Mais on se maintiendra dans les places conquises; on s'y défendra en cas d'attaque. Tout modeste que fût ce plan, il nécessitait, à défaut de la flotte, une armée nombreuse et de grands frais. Certes, l'heure avait sonné ou jamais, pour Carthage, d'achever l'humiliation de sa puissante rivale.

A Carthage aussi l'épuisement se faisait sentir, qui peut en douter ? Néanmoins, de la façon dont y allaient les choses, ses finances n'étaient pas encore à bout. Rien n'empêchait qu'on reprit vigoureusement l'offensive : la guerre, après tout, ne coûtait que de l'argent. Mais ceux qui gouvernaient la cité phénicienne n'avaient pas l'énergie guerrière; retombant dans la lâcheté et la faiblesse, dès qu'ils n'étaient plus poussés par l'aiguillon d'un gain sûr ou de la nécessité la plus extrême. Trop heureux de n'avoir plus la flotte de Rome sur les bras, ils laissèrent aussi la leur se dissoudre; ils firent comme les Romains et la petite guerre sur terre et sur mer commença de part et d'autre dans l'île et autour de l'île.

Ainsi se passèrent six années d'une lutte sans événements (506-511 de Rome (248-243 av. J.-C.)), années sans gloire aussi et les plus obscures du siècle, pour les Romains comme pour les Carthaginois. Enfin un homme se leva, qui pensait et voulait agir autrement que ses nationaux d'Afrique. Un jeune général de talent. Hamilcar, dit Barak ou Barcas (c'est-à-dire l'Eclair), vint en 507 de Rome (247 av. J.C.) prendre le commandement de Sicile.

Comme toujours, les Carthaginois manquaient d'une infanterie solide et exercée; et leur gouvernement, bien qu'il eût pu sans doute en réunir une, ou qu'en tous cas il aurait dû s'efforcer de le faire, assistait inactif à des désastres répétés, ou, de temps à autre, envoyait ses généraux à la croix. Hamilcar ne demanda d'aide qu'à lui-même; il savait ses soldats par coeur. Carthage leur était tout aussi indifférente que Rome ! Demander aux magistrats de sa république des conscrits phéniciens ou libyens, c'eût été peine perdue.

Mais avec les troupes qui lui restaient, il ne lui était pas défendu, de sauver sa patrie, pourvu qu'il n'en coûtât rien à celle-ci. Il se connaissait lui-même, et il connaissait les hommes. Que ses mercenaires ne songeassent pas à Carthage, il le voulait bien; mais un vrai général tient lieu de patrie à ses soldats, et le jeune capitaine était digne de s'attacher les siens. Il les habitue d'abord, dans les escarmouches de tous les jours sous les murs de Lilybée et de Drepana, à regarder les légionnaires en face : puis il se retranche sur le mont Eircté (monte Pellegrino, près de Palerme), qui commande le pays comme une citadelle naturelle : il fait venir leurs femmes et leurs enfants qui s'y cantonnent auprès d'eux; et, de là, il rayonne, battant la campagne en tous sens, pendant que ses corsaires ravagent les côtes italiennes jusqu'à Cumes.

L'abondance est dans son camp, sans que la métropole ait à défrayer l'armée : donnant tous les jours la main à Drepana par la voie de mer, il menace bientôt d'un coup de main Panorme, placée à deux pas de lui. Les Romains essayent en vain de le chasser de son aire après de longs combats ils ne peuvent même l'empêcher d'aller se loger aussi au-dessus d'Eryx. Là, la montagne portait à mi-côte la ville de ce nom; un temple, dédié à Vénus Aphrodite, couronnait le sommet. Hamilcar enlève la ville, et assiége le temple, pendant que les Romains se tiennent dans la plaine et le bloquent à son tour. Ils avaient posté dans le temple, en enfants perdus, une troupe de Gaulois, transfuges de l'armée carthaginoise; horde de pillards, s'il en fut, qui mirent à sac le lieu confié à leur garde, commirent tous les excès et se défendirent avec le courage du désespoir.

Mais Hamilcar s'opiniâtre ; il maintient sa position dans Eryx, et pendant ce temps se ravitaille journellement à l'aide de la flotte et de la garnison de Drepana. La guerre prend une tournure de plus en plus mauvaise pour les Romains. La république y épuise ses ressources en argent ; ses soldats et ses généraux y perdent leur renommée. Il n'était que trop certain que nul capitaine de Rome ne pouvait lutter désormais contre Hamilcar, dont les soldats se mesuraient maintenant sans crainte avec les légionnaires. Pendant ce temps, les corsaires redoublaient d'audace le long des côtes de l'Italie : déjà il avait fallu envoyer un préteur à l'encontre d'une bande ennemie descendue à terre. Si on avait laissé aller ainsi les choses, au bout de peu d'années, Hamilcar, venant de Sicile et porté sur sa flotte, était homme à tenter l'entreprise fameuse que son fils un jour exécutera par la route de terre.

En 247 av. J.C., Carthage envoie en Sicile un grand général, Hamilcar Barca, le père d'Annibal (Hannibal). Cantonné à Eryx, dans un poste inexpugnable, il tient pendant six années les Romains en échec. La guerre aurait pu durer ainsi longtemps, car Rome avait renoncé à la mer, les tempêtes ayant détruit plus de sept cents galères.

241 av J.C.

La victoire des îles Egates et la fin du conflit

Le patriotisme romain donnera au sénat une nouvelle flotte. Tous les citoyens portèrent à l'envi leur argent au trésor. L'un donna des armes, l'autre des esclaves pour servir de rameurs; d'autres encore donnèrent des vaisseaux. Rome aura une autre flotte de 200 navires avec ses 60000 matelots. Le consul Lutatius Catulus les commande. Il surprend, près des îles Egates, une flotte carthaginoise (10 mars 241 av. J.C.). La bataille tourne court et au premier choc, Carthage perd 50 navires, 70 vaisseaux et 10000 prisonniers sont capturés.

Cette victoire rend les Romains maîtres de la mer. Dès lors, Drépane, Lilybée et Hamilcar Barca peuvent être affamés. Carthage se résigne à mettre fin à cette guerre ruineuse. Rome, maître de la mer, la Sicile n'est plus tenable pour Carthage avec son trésor vide. La paix est signée aux conditions suivantes: Carthage n'attaquera pas Hiéron de Syracuse, allié de Rome; elle abandonnera la Sicile et les îles voisines, rendra sans rançon tous les prisonniers, et payera en dix ans trois mille deux cents talents euboïques. La Sicile carthaginoise est réduite en province romaine (241 av. J.C.).

La première guerre punique est terminée (241 av J.C.).

241 av J.C.

La conclusion de la paix

Les deux cités au bout de 20 ans de conflit sont exsangues et appauvries. Hamilcar Barca consent à abandonner la Sicile et les îles Lipari. En revanche, il obtient la reconnaissance de l'intégralité du territoire carthaginois. Les deux cités s'engagent à ne pas se faire la guerre et à ne pas lever de soldats. Les romains captifs devront être rendus sans rançon et une contribution de 3200 talents sur 10 ans est imposée aux vaincus. Carthage s'engage à ne plus faire la guerre à Syracuse. Hormis le territoire de Syracuse, alliée de Rome, toute la Sicile deviendra première province romaine.

Livret :

  1. La première guerre punique dans la boutique de Roma Latina

Liens externes :

  1. Carthage de l'histoire des civilisations européennes, www.hist-europe.fr
  2. La première guerre punique de l'encyclopédie libre Wikipédia
  3. La première guerre punique de l'histoire des civilisations européennes, www.hist-europe.fr
  4. La bataille du Cap Ecnome de l'encyclopédie libre Wikipédia
  5. Liste des bataille de l'antiquité de l'encyclopédie libre Wikipédia
  6. La bataille des îles Lipari de l'encyclopédie libre Wikipédia
  7. Siege of Lilybeum, 250-241 BC. Historyofwar.org
  8. La bataille des îles Egates de l'encyclopédie libre Wikipédia
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