La conquête de l'Italie   
438-275 av. J.C.

L'invasion gauloise Les lois licinio-sextiennes La première guerre Samnite et la prise de Capoue (343 av. J.C.) La seconde guerre Samnite La troisième guerre Samnite La guerre contre Pyrrhus, roi d'Epire

438-435 av J.C.

La guerre de Fidènes ou la seconde guerre de Véies

Brennus et Camille
Cincinnatus

En 438 av. J.C., Lucius Quinctius Cincinnatus, Mamercus Aemilius Mamercinus et Lucius Iulus Lullus sont nommés tribuns militaires à pouvoir consulaire. Fidènes, colonie romaine depuis son annexion par Romulus, abandonne la République au profit de la cité étrusque de Véies, gouvernée par le roi Lars Tolumnius.

Lars Tolumnius, roi de Véies, avait mis à mort quatre députés romains (Cloelius Tullus, Gaius Fulcinius, Spurius Antius et Lucius Roscius) venus en tant qu'ambassadeurs à Fidènes afin de demander les motifs du mécontentement et déclencha par ce fait la Seconde Guerre de Véies.

Un an plus tard, les romains, commandés par le consul Lucius Sergius rencontre l'armée étrusque près de Rome (437 av. J.C.). Les pertes sont lourdes des deux côtés. Finalement, les romains sont victorieux et Lucius Sergius obtiendra le surnom de Fidenas.

On nomme Mamercus Aemilius dictateur et Lucius Quinctus Cincinnatus pour maître de cavalerie. Les Etrusques sont repoussés au-delà de l'Anio (ou Aniene) et établissent leur camp près de Fidènes. Tolumnius engage la bataille (bataille de l'Anio). Aulus Cornelius Cossus, tribun militaire, reconnait sur le champ de bataille le roi Tolumnius et le tue. Cossus tranche la tête du roi et la place au bout d'une pique pour effrayer les troupes étrusques. Ces derniers prennent la fuite. Les romains traversent le Tibre et ravagent la campagne autour de Véies. Le dictateur rentre à Rome en triomphe tandis que Cornelius porte les dépouilles du roi qu'il consacre au temple de Jupiter Férétrien. Ce sont les secondes dépouilles Opimes depuis Romulus.

En 435 av. J.C., les Fidénates et les Véiens et leurs armées traversent l'Anio et s'établissent près de la Porte Colline, à Rome. Quinctus Servilius Priscus est nommé dictateur. Alors que Priscus rassemble une armée, les Fidénates et les Véiens se retirent à Nomentum où ils seront rejoints par les romains qui engagent la bataille (bataille de Nomentum). Les romains remportent la victoire. Les Etrusques se réfugient à l'intérieur de Fidènes qui est assiégée. Priscus creusera un tunnel sous les remparts de la cité et s'emparera définitivement de Fidènes.

405 av J.C.

La solde militaire

Les Concessions du sénat envers la plèbe (cf L'émergence de Rome) ramènent la paix au forum. L'ennemi s'en aperçoit à la vigueur et à la rapidité des coups qui lui seront portés. Plusieurs villes, au Nord et au Sud du Tibre, seront enlevées; en 406 av. J.C. la riche cité d'Anxur succombe. Le butin qu'on y fait est assez riche pour que le sénat puisse établir la solde militaire. Chacun jusqu'alors, faisait campagne à ses frais; à partir de ce jour les légionnaires recevront une paye. Il y aura moins de misère pour le soldat, et le sénat pouvant les tenir maintenant plus longtemps sous les drapeaux, se livrera à de plus longues et de plus lointaines entreprises. Le sénat mettra à la charge du trésor, ou, il prélèvera sur les revenus publics indirects et sur le produit des domaines la solde des soldats.



405-396 av J.C.

La prise de Véies (396 av. J.C.)

L'année suivante commence le siège de Véies, grande ville étrusque qui avait longtemps balancé la fortune de Rome. Ce siège durera dix ans. Un patricien le terminera. Camille (Marcus Furius Camillius), nommé dictateur, arme tous les citoyens en état de combattre, et part assiéger la ville Etrusque une fois pour toute.

Les Romains parviennent au pied des remparts, du côté Nord, là où aboutissait l'un des tunnels de drainage qui irriguaient les alentours. Camille décide de créer un tunnel sous la ville afin d'y infiltrer un petit détachement qui passa sous les remparts et déboucha en pleine ville. Les forces romaines prennent l'ascendant sur les Etrusques; après les combats, Camille proposera d'épargner les personnes non armées qui se rendent (396 av. J.C.).

396 av J.C.

Exil de Camille

Un immense butin avait été fait à Véies. Camille oblige ses soldats à en restituer une partie à cause d'un voeu qu'il prétend avoir fait à Apollon. Le peuple fait la restitution demandée mais irrité déjà contre Camille à cause de sa hauteur, il se montre favorable à une accusation de concussion portée contre le vainqueur des Véiens. Camille part de Rome sans attendre le jugement. Quand il eut passé la porte, on dit qu'il se retourna vers la ville et pria les dieux, s'il était innocent, de faire bientôt repentir ses concitoyens de son exil. La même année les Gaulois entrent dans Rome.

Vie siècle-474 av J.C.

Les Gaulois

Brennus et sa part de butin
Brennus et sa part de butin
Paul Jamin

Le peuple des Celtes, Galates ou Gaulois, était frère des Italiens, des Germains et des Grecs; mais, sorti du sein d'une même mère, il en avait reçu une tout autre nature. Avec des qualités nombreuses, fortes, et plus brillantes même, il lui manquait la profondeur du sens moral et le caractère politique. Au dire de Cicéron, le Gaulois indépendant se fût cru déshonoré, s'il eût mis la main à la charrue. Il préférait la vie pastorale à l'agriculture : il nourrissait des bandes de porcs au milieu des plaines fertiles arrosées par le Pô, vivant de la chair de ses troupeaux, passant au milieu d'eux et la nuit et le jour, dans les forêts de chênes. Il n'avait pas, comme les Italiens et les Germains, l'affection de la terre qui lui appartenait en propre : il aimait mieux habiter les villes et les bourgs; aussi semble-t-il que chez lui les villes et les bourgs aient pris de l'extension plutôt que chez les Italiens. La constitution civile des Gaulois était imparfaite : leur unité nationale n'avait pas de lien qui la resserrât, chose qui s'observe, au reste, chez tous les peuples à leur début bien plus, dans leurs cités, on ne rencontrait ni concorde, ni gouvernement régulier, ni sentiments civiques, ni esprit de suite ou tendances logiques. L'ordre leur répugnait, hormis dans les choses de la guerre : là, du moins, les rigueurs de la discipline imposent à tous un joug qui leur épargne d'avoir à se maîtriser eux-mêmes. Les caractères saillants des Celtes, selon leur historien Amédée Thierry, sont une bravoure personnelle que rien n'égale chez les peuples anciens; un esprit franc, impétueux, ouvert à toutes les impressions, éminemment intelligent : mais, à côté de cela, une mobilité extrême, pas de constance; une répugnance marquée aux idées de discipline et d'ordre..., beaucoup d'ostentation; enfin, une désunion perpétuelle, fruit de l'excessive vanité.

Le vieux Caton les avait aussi dépeints en deux mots : les Gaulois recherchent deux choses avec ardeur : la guerre et le beau langage. Bons soldats, mauvais citoyens, est-il étonnant qu'ils aient ébranlé tant d'Etats, et n'en aient pas fondé un seul ? On les voit à toute heure prêts à émigrer, ou, pour mieux dire, à entrer en campagne, préférant à la terre les richesses mobilières, et l'or avant tout; faisant du métier des armes un pillage organisé, ou une industrie mercenaire; tellement habiles à les manier d'ailleurs, que l'historien romain Salluste leur donne le pas sur les Romains. Ils ont été vraiment les lansquenets de l'ancien temps, si les images et les descriptions d'alors sont fidèles. Grands de corps, sans beaucoup de muscles; les cheveux ramenés en touffes au sommet de la tête, les moustaches longues et épaisses, à la différence des Grecs et des Romains qui portent les cheveux courts et se rasent la lèvre supérieure; affublés de vêtements bariolés et chamarrés de broderies; les rejetant souvent loin d'eux pour combattre; avec leur large collier d'or, sans casque, sans armes de jet, se couvrant de leur vaste bouclier, ils se précipitent en brandissant leur longue épée mal trempée, leur poignard ou leur lance tout brillants d'ornements dorés, car ils ne sont pas sans quelque adresse dans le travail des métaux. Ils ont la passion de la renommée : ils font parade de leurs blessures qu'ils élargissent souvent après coup. Ils combattent à pied d'ordinaire; mais ils ont aussi quelques escadrons à cheval, où chaque guerrier libre a deux valets également montés qui le suivent; enfin, comme chez les Libyens et les Hellènes des temps primitifs, on voit aussi chez eux de bonne heure des chars armés. Leurs expéditions rappellent fréquemment celles de la chevalerie du moyen âge; ils pratiquent le combat singulier que ne connaissent ni les Grecs ni les Romains. Ce n'est pas seulement en temps de guerre qu'ils provoquent l'ennemi, en l'insultant du geste et de la parole; en temps de paix aussi, ils revêtent leur éclatante armure et se livrent des combats à mort. Il n'est pas rare que la lutte se termine par un copieux banquet. Telle était leur vie, vie de soldat, tumultueuse et vagabonde sous leurs propres étendards ou sous ceux de l'étranger : allant de l'Irlande ou de l'Espagne jusque dans l'Asie Mineure, et y promenant la guerre et les héroïques exploits : mais rien ne sort de tant d'entreprises : leurs effets disparaissent comme la neige du printemps : en nul lieu de la terre ils ne fondent d'Etat, de civilisation qui leur soit propre.

Issus de la souche commune des rameaux hellénique, italique et germain1 les Celtes vinrent en Europe du fond de cet Orient, patrie commune des nations occidentales, ils poussèrent il y a bien des siècles, jusqu'à l'Océan, et, se fixant dans la contrée qui est aujourd'hui la France, ils envahirent au Nord les Iles Britanniques : au Sud, ils franchirent le rempart des Pyrénées, et disputèrent la Péninsule aux peuplades Ibériennes. Leurs hordes avaient longé les Alpes du côté du Nord. Une fois établis dans l'Ouest, ils revinrent par petites masses dans la direction opposée, passèrent les Alpes, l'Honnis et même le Bosphore; et firent longtemps la terreur de toutes les nations civilisées. Il n'a rien moins fallu que les victoires de César et la défense organisée par Auguste sur les frontières, pour briser à jamais leur énergie dévastatrice. - Voici ce que racontent les traditions légendaires, conservées par Tite-Live et quelques autres, au sujet de ces émigrations retournant vers l'Orient2. Les confédérés Gaulois, ayant à leur tête déjà, comme plus tard au temps de César, le peuple des Bituriges (Bourges), envoyèrent, sous le règne du roi, Ambiat deux grandes armées conduites par ses neveux. L'une d'elles, commandée par Sigovése, franchit le Rhin et la Forêt-Noire; l'autre, ayant pour chef Bellovèse, descendit par les Alpes Grées dans la vallée du Pô. Les Gaulois de Sigovèse fondèrent les établissements Celtiques du Nord du Danube, les autres se fixant dans la Lombardie actuelle, furent connus sous le nom d'Insubes, et bâtirent Mediolanum (Milan), leur capitale. Bientôt suivit une seconde bande, origine des Cénomans, qui fonda Brixia (Brescia) et Vérone. A dater de là, l'immigration dans les belles plaines de l'Italie ne s'arrête plus; et les Gaulois, poussant ou entraînant avec eux les peuplades Ligures, arrachent aux Etrusques leurs villes les unes après les autres : ils occupent bientôt toute la rive du Pô. Melpum (dans les environs de Milan, à ce que l'on croit (Auj. Melzo), l'une des plus riches villes Etrusques, tombe sous les coups des Celtes transpadans, aidés par les Gaulois nouveaux venus (358 de Rome (396 av. J.C.)); puis, se jetant sur la rive droite, ils vont attaquer les Ombriens et les Etrusques jusque dans leur mère patrie. Les envahisseurs, cette fois, étaient en grande partie, dit-on, des Boïes, descendus en Italie par une autre route : celle des Alpes Pennines (Grand Saint-Bernard). Ils s'établirent dans la Romagne actuelle, où ils firent leur capitale, de l'antique ville étrusque de Felsina, qui prend désormais le nom de Bononia (Bologne). Enfin vinrent les Sénons, la dernière nation gauloise qui ait passé les Alpes : ils occupèrent les côtes de l'Adriatique, depuis Rimini jusqu'à Ancône. Les frontières Nord des Etrusques vont sans cesse reculant, et vers le milieu du IVe siècle de Rome, ceux-ci se voient resserrés dans le territoire qui depuis lors n'a pas cessé, d'après eux, de s'appeler la Toscane.

1. Des philologues experts ont récemment soutenu que les Celtes et les Italiques sont plus rapprochés entre eux que les Italiques et les Hellènes. En d'autres termes, à les entendre, le rameau, projeté par le grand arbre indo-germanique dont sont sortis toutes les races de l'Europe méridionale et occidentale, se serait divisé d'abord en Hellènes et en Italo-Celtes, puis, ensuite, aurait formé, en se séparant encore, les Italiques et les Celtes. Cette opinion semble géographiquement admissible, et les faits historiques n'y contredisent peut-être pas la civilisation dite gréco-italique aurait été, dans ce cas, une civilisation gréco-celto-ilatiote. Mais comment affirmer ce fait ? Nous ne possédons aucune donnée précise sur la condition originaire des Celtes. Les recherches linguistiques n'en sont elles-mêmes qu'à leurs premiers débuts, et il y aurait témérité à reporter dans l'histoire de ces peuples primitifs des conclusions toutes conjecturales encore.

2. V. Tit. Liv. 5,-34; Justin, 24, 4. César y fait aussi allusion : Bell. gall., 6, 24. Il ne faut pas croire, d'ailleurs, que la fondation de Massalie soit le moins du monde contemporaine à l'expédition de Bellovèse. Celle-ci (vers 600 av. J.-C.) se placerait vers le milieu du second siècle de Rome. La légende primitive et indigène ne connaît pas les dates; et le rapprochement en question a été inventé par les chronologistes des temps postérieurs. Il se peut qu'il y ait eu, dès les premiers temps, quelques incursions, quelques migrations même; mais les conquêtes véritables des Celtes, en Italie, n'ont pu s'accomplir avant la décadence de l'empire Etrusque, ou avant la seconde moitié du IIIe siècle, vers 400 av. J.-C. - De même, ainsi que le démontrent ingénieusement Wickham et Cramer, Bellovèse, pas plus qu'Hannibal, n'est passé en Italie par les Alpes Cottiennes (Mont Genèvre), et le territoire des Taurini (Turin), mais bien par les Alpes Grées (Petit Saint-Bernard) et le pays des Salasses (Vallée de la Doire). Tite-Live, en donnant le nom de la montagne franchie par eux, n'obéit pas à une tradition; il suit sa propre conjecture. Quant aux Boïes d'Italie, lesquels y seraient venus par les passages des Alpes Pennines (Grand Saint-Bernard), nous ne saurions décider si la tradition se fonde sur le souvenir d'un événement réel, ou si elle ne tient pas seulement à une coïncidence de nom entre ces mêmes Boïes, et ceux qui habitaient au Nord du Danube.

474-408 av J.C.

Les Gaulois attaquent les Etrusques

Etrusques
L'Armurier étrusque
Federico Faruffini

Il y avait comme un concert entre ces divers peuples, Syracusains, Latins, Samnites et Gaulois surtout, pour se jeter à l'envi sur les Etrusques. Attaqués par tous les côtés, leur puissance, si rapidement agrandie aux dépens du Latium et de la Campanie, ainsi que sur les deux mers, s'écroula plus vite encore. Ils pendaient leur suprématie maritime, et leurs établissements de Campanie venaient d'être renversés, au moment précis où les Cénomans et les Insubres se fixaient dans les régions transpadanes et cispadanes : à la même heure aussi, les Romains, que Porsena quelques dizaines d'années auparavant, avait vaincus, humiliés, presque réduits en servage, prenaient les armes contre les cités Toscanes. En consentant à la trêve de 280 de Rome (474 av. J.C.) avec Véies, ils avaient reconquis tout le pays perdu; ils rétablissaient leur frontière telle qu'elle avait existé du temps des rois. Quand cette trêve prend fin, en 309 de Rome (445 av. J.C.), la guerre recommence : guerre d'escarmouches sur les frontières seulement, simples courses en quête de butin qui demeurent sans résultat. L'Etrurie est trop forte encore; Rome ne peut pas l'attaquer corps à corps. Mais un jour, les gens de Fidènes se soulèvent, chassent la garnison romaine, massacrent les envoyés romains, et se donnent au roi Véien Larth Tolumnius. Aussitôt la lutte prend un caractère plus sérieux et les Romains triomphent. Tolumnius est frappé dans la mêlée par le consul Autus Cornelius Cossas (326 ? de Rome (428 av. J.C.)). Fidènes est reprise, et un nouvel armistice de deux cents mois est conclu (329 de Rome (425 av. J.C.)). C'est précisément alors que les dangers s'accumulent autour des Etrusques, et que les bandes Celtiques leur enlèvent les places, jusqu'à présent épargnées, de la rive droite du Pô. A l'expiration de la trêve (346 (408 av. J.C.)), les Romains, de leur côté, entreprennent décidément la conquête de leurs voisins du Nord : pour eux il ne s'agit plus seulement de guerroyer contre Véies; ils veulent se rendre maîtres des villes.

438-363 av J.C.

Conquêtes de Véies

Les guerres Véienne, Capénate et Falisque, ont duré dix ans, dit-on, comme le siège de Troie : les détails en sont peu connus. La légende et la poésie s'en sont emparées comme de juste. On combattit avec un acharnement prodigieux : le prix de la victoire était tout autre qu'au temps passé. Pour la première fois, on vit les légions romaines passer l'année entière, été et hiver, sous les armes, et tenir la campagne jusqu'à la fin de la guerre : pour la première fois l'Etat paya des deniers publics une solde fixe aux milices. Mais c'était aussi la première fois que les Romains tentaient d'assujettir un peuple étranger, et qu'ils poussaient leurs conquêtes au-delà des anciennes limites du pays Latin. La lutte fut grandiose mais on ne pouvait douter de son issue. Appuyés par les Latins et les Herniques, aussi intéressés qu'eux-mêmes à la chute de leurs redoutables voisins, les Romains enlevèrent successivement Véies, laissée seule à se défendre par presque toute l'Etrurie, et qui ne trouva d'aide que dans les deux ou trois cités voisines Capène, Faléries et Tarquinies1. Faut-il attribuer à l'invasion gauloise l'indifférence des cités du Nord ? L'explication ne serait pas suffisante pour une telle faute : aussi raconte-t-on, que des dissensions intérieures agitaient alors la confédération des villes Etrusques, où des gouvernements tout aristocratiques faisaient une opposition jalouse au système monarchique conservé ou restauré chez les Véiens; et que, dans cet état des choses, les Etrusques assistèrent inactifs à la ruine de leurs compatriotes. Que s'ils avaient pu ou voulu prendre part à la lutte, Rome, ce semble, eût eu bien du mal, l'art des sièges étant encore dans l'enfance, à mener une entreprise immense et s'attaquant à des villes grandes et puissamment fortifiées. Véies, abandonnée, succomba (358 de Rome (396 av. J.C.)) après s'être bravement défendue; elle succomba devant les efforts héroïques et opiniâtres de Marcus Furius Camillus (Camille), qui par sa victoire ouvrit au peuple romain la dangereuse et brillante carrière des conquêtes au-dehors. La joie fut grande dans Rome, et depuis lors, en souvenir de son triomphe, les jeux se terminèrent toujours par "l'encan véien", où, parmi les objets figurant le butin mis en vente, était amené, pour la dernière enchère, le plus chétif et le plus infime vieillard qui se pût trouver, et qu'on décorait du nom de "Roi des Véiens". Véies fut détruite : son emplacement maudit fut condamné à rester un éternel désert. Capène et Faléries s'empressèrent de faire la paix. La puissante cité de Volsinies (auj. Bolsena), qui, demeurant dans la torpeur fédérale, n'avait pas bougé quand Véies luttait encore, prit les armes trop tard, et au bout de quelques années (363 (391 av. J.C.)), sollicita la paix à son tour. La tradition, se laissant aller à un rapprochement tragique des faits, raconte que les deux avant-postes de l'empire Etrusque ont succombé le même jour, Melpum, au Nord, sous les coups des Gaulois, et, Véies, au Sud, sous les coups des Romains. Exact ou non, ce rapprochement a un sens historique d'une vérité profonde. La double attaque au Nord et au Sud, et la chute des deux forteresses gardiennes de leurs frontières, marquent pour les Etrusques le commencement de leur ruine en tant que nation indépendante.

1. Capène, auj. Civitella, entre le Tibre et Véies. - Faléries, auj. Civita-Caslellana. - Tarquinies, auj. Corneto, au nord de Civita-Vecchia.

390 av J.C.

L'invasion gauloise

Gaulois en vue de Rome
Gaulois en vue de Rome
Musée des Beaux-Arts de Nancy

A cette même heure les deux peuples qui les menaçaient à la fois se prirent à leur tour de querelle : la fortune de Rome se vit tout à coup arrêtée dans son nouvel et rapide essor, et faillit être renversée sous les coups des Celtes. Rien dans le cours naturel des événements ne donnait à prévoir un tel danger les Romains seuls l'appelèrent sur leur tête à force d'orgueil et d'imprudence. Les hordes gauloises avaient passé le fleuve après la prise de Melpum, et se répandaient avec une furie irrésistible dans toute l'Italie septentrionale, occupant les plaines ouvertes de la rive cispadane et les rivages de l'Adriatique : de là, franchissant l'Apennin, elles descendirent dans l'Etrurie propre. Quelques années plus tard (363 de Rome (391 ou 390 av. J.C.)), elles étaient au coeur du pays, et une armée de 30000 Sénons (ou 170000 selon d'autres sources) assiégeait Clusium (Chiusi).

Tel était alors l'abaissement des Etrusques, qu'ils sollicitèrent le secours des destructeurs de Véies, de cette même Rome qu'ils avaient assiégée autrefois sous la conduite de leur roi Porsenna. Peut-être eût-il été sage à ceux-ci d'accorder l'assistance demandée, de combattre ensemble les Gaulois, et de saisir l'occasion offerte d'imposer le joug romain à toute l'Etrurie. Mais une telle intervention aurait voulu des visées trop hautes. Il eût fallu porter tout d'abord les armes de la République jusqu'aux frontières du Nord de la confédération étrusque : les conceptions des hommes d'Etat de Rome n'allaient pas encore aussi loin. Il eût donc mieux valu s'abstenir. Mais on choisit follement un moyen terme.

On refusa l'armée de secours et le sénat envoya une ambassade aux Gaulois, trois Fabius pour interposer la médiation du peuple romain entre les deux partis, s'imaginant plus follement encore qu'il suffirait de quelques paroles de jactance pour les arrêter. Comme elles restèrent sans effet, les envoyés romains, comptant sur l'impunité, commirent une insigne violation du droit des gens; ils combattirent dans les rangs des défenseurs de Clusium, où l'un des leurs renversa un chef gaulois à bas de son cheval, et le tua. Dans cette circonstance la modération et la sagesse furent du côté des Barbares. Ils envoyèrent demander aux Romains la remise des coupables d'un attentat proscrit par la loi commune des nations. Le sénat était d'avis de les livrer. Mais le peuple se sentit ému en faveur de ses compatriotes; il ne voulut pas être juste envers l'étranger, et refusa toute satisfaction. On raconte même qu'il nomma tribuns consulaires, pour l'an 364 de Rome (390 av. J.C.), les téméraires champions des gens de Clusium.

390 av J.C.

Bataille de l'Allia

L'année 364 de Rome (390 av. J.C.)1 devait être funeste entre toutes. Le Brenn (Brennus) ou général des Gaulois lève le siège de Clusium, et toutes ses bandes (au nombre de cent soixante-dix mille têtes, dit-on ou 30000 selon d'autres sources) se précipitent contre Rome. Les Gaulois avaient l'habitude de ces invasions en masse poussées jusque dans des contrées inconnues ou lointaines : véritables armées d'émigrants, ils marchaient sans se couvrir, sans se ménager une retraite. Quant aux Romains, nul chez eux ne soupçonnait l'imminence du danger et la soudaineté de l'attaque. Les Gaulois avaient déjà passé le Tibre et n'étaient plus guère qu'à six lieues des portes de Rome, à une demi-journée de la ville, près de l'Allia quand, le 18 juillet, ils se trouvèrent en face d'une armée de légionnaires. Ceux-ci s'avançaient à l'étourdie et en présomptueux contre une bande de brigands, pensaient-ils, et non contre une armée régulière. Leurs chefs étaient sans expérience à la suite des dissensions intestines de la République, Camille se tenait à l'écart. Ces Gaulois n'étaient que des brutes sauvages ! Qu'avait-on besoin en allant les chercher d'établir un camp et d'assurer ses derrières ?... Mais il se trouva que ces sauvages étaient des soldats sachant mépriser la mort; que leur manière de se battre était nouvelle et terrible. L'épée nue au poing, ils se jettent furieux et bondissants sur la phalange romaine, et la culbutent du premier choc. La défaite est complète, les Romains terrifiés mettent le fleuve entre eux et les Barbares qui les poursuivent, et vont se réfugier dans Véies. Tout ce qui ne peut pas passer le Tibre à la nage et se réfugier derrière la forte enceinte de Véies est tué; l'aile droite, intacte, se sauve précipitamment à Rome et court occuper la citadelle du mont Capitole, où s'enferment aussi le sénat, les magistrats, les prêtres et mille des plus braves de la jeunesse patricienne. Le reste se disperse dans les villes voisines.

1. Nous donnons ici la date usuelle, 390 av. J.-C. - Dans la réalité, la prise de Rome correspond à la première année de la 99e olympiade, soit à l'an 388 av. J.C. Cette différence tient à la computation vicieuse du calendrier Romain.

390 av J.C.

Le siège du Capitole

Brennus et Camille
Brennus et Camille, après le sac de Rome
Paul Lehugeur, Paris, 1886

On tenait Rome pour perdue; ceux qui étaient restés dans ses murs et les fuyards revenus de l'Allia n'étaient plus en état de la défendre. Trois jours après la bataille, l'ennemi entra par les portes laissées ouvertes; on avait mis à profit ce court répit pour placer en sûreté ou enfouir les choses sacrées, et ce qui importait davantage, pour loger une forte garnison dans la citadelle (sur le Capitole), en l'approvisionnant des vivres nécessaires. On n'y laissa entrer que ceux qui pouvaient porter les armes : on n'avait pas de quoi nourrir tout le monde. La multitude non armée alla chercher un refuge dans les villes voisines : un grand nombre, les personnages âgés et considérables, entre autres, ne voulant pas survivre à la ruine de la ville, attendirent dans leurs maisons la mort que leur apportait le fer des Barbares. Ils arrivèrent massacrant et pillant tout; puis ils mirent le feu aux quatre coins de Rome sous les yeux de la garnison du Capitole.

Mais ils ne savaient pas mener le siège d'une place forte; et il leur fallut bloquer l'âpre rocher de la citadelle, luttant contre l'ennui et les difficultés de toutes sortes; ne pouvant se procurer de quoi vivre pour leur immense multitude, qu'en envoyant au loin des fourrageurs armés, lesquels eurent maille à partir avec les populations des cités latines, avec les soldats d'Ardée, surtout, braves à la fois et heureux dans ces combats de tous les jours. Pendant sept longs mois, ils s'obstinèrent au pied du Capitole, déployant une énergie sans exemple dans une telle situation.

Les Gaulois essaieront alors d'emporter la citadelle d'assaut, mais sur la pente étroite et rapide qui y conduit, les Romains auront peu de peine à les repousser, et le siège se change en blocus. Pendant sept mois, les Gaulois campent au milieu des ruines de Rome. Le manque de vivres les force de courir par bandes les campagnes voisines. Les Latins et les Etrusques s'étaient d'abord réjouis des malheurs du peuple romain; ils s'effraient à leur tour. Ardée donne à Camille quelques soldats, avec lesquels il détruit une bande de Gaulois. Ce premier succès encourage la résistance, de tous côtés les paysans se lèvent en armes, et les Romains réfugiés à Véies proclament Camille dictateur.

Mais il faut la sanction du sénat et un décret du peuple pour rendre à Camille les droits de citoyen qu'il avait perdus par son exil. Un jeune plébéien, Cominius, traverse le Tibre à la nage, évite les sentinelles ennemies, et, s'aidant des ronces et des arbustes qui tapissent les parois escarpées de la colline, il parvient jusqu'au Capitole. Il en redescend aussi heureusement, et rapporte à Véies la nomination qui doit lever les scrupules de Camille.

Les Gaulois avaient remarqué l'empreinte de ses pas, et par une nuit obscure, ils montent jusqu'au pied du rempart. Déjà ils atteignent les créneaux, quand les cris des oies consacrées à Junon éveillent Manlius. Il renverse les plus avancés des assaillants, donne l'alarme : les Gaulois sont précipités du haut des murs.

Le Capitole est sauvé. Mais les Romains n'ont plus de vivres et Camille n'apparait pas. Tout à coup les Celtes apprennent que les Vénètes ont envahi leur nouveau territoire transpadan; ils consentent alors à s'éloigner moyennant rançon. Brennus accepte de traiter avec le Tribun militaire Quintus Sulpicius : les gaulois acceptent de lever le siège contre le versement d'une rançon de 1000 livres d'or (327 kg). Une grande balance est installée; afin d'alourdir encore la rançon, les Gaulois y installent de faux poids. Devant la protestation des romains, Brennus jette son épée et son baudrier sur la balance en prononçant ces mots "Vae victis" : malheur aux vaincus!

L'histoire de l'épée du Brenn (Brennus), jetée sur l'un des plateaux de la balance où se pesait l'or romain, exprime au vrai l'état des choses. Le fer des Barbares avait vaincu; mais ils vendirent leur victoire et abandonnèrent leur conquête. La défaite de l'armée, la catastrophe de l'incendie, le 18 juillet, et le ruisseau de l'Allia; le lieu où avaient été enterrés les vases sacrés; le lieu où avait été repoussée l'escalade nocturne de la citadelle; toutes ces circonstances de la terrible invasion de la ville, conservées dans les souvenirs des contemporains, sont allées même frapper l'imagination des peuples des temps postérieurs : et nous avons peine à nous dire que deux mille ans déjà se sont passés, depuis le jour où les oies historiques du Capitole se montrèrent gardiennes plus vigilantes que la garnison apostée pour le défendre. A Rome, il fut ordonné qu'à l'avenir, au cas d'une invasion gauloise (Gallicus tumultus), nul ne pourrait revendiquer la dispense du service militaire; on compta désormais par les années à dater de la prise de la ville; et le retentissement de ce terrible événement s'étendant par tout le monde civilisé, il en fut aussi fait mention dans les annales des Grecs. Que, si pourtant on l'envisage dans ses résultats, le combat de l'Allia ne peut être rangé parmi les événements décisifs de l'histoire.

Les Gaulois une fois partis avec l'or du rachat; on voit les fugitifs revenir dans la ville; rejeter, à la demande du héros des anciennes guerres, la motion faite par un citoyen timide d'aller demander asile à l'étrurienne Véies : les maisons sortant de leurs ruines se reconstruisent à la hâte et en désordre (les rues étroites et tortueuses de Rome remontent à cette époque), et la République reprend aussitôt son ancienne puissance. Peut-être même faut-il le reconnaître, l'invasion celtique a aidé à aplanir, sinon au premier moment, du moins au bout d'un temps très court, les rivalités profondes qui divisaient Rome et l'Etrurie; elle a dans tous les cas resserré plus fortement l'unité nationale de Rome et du Latium.

390 av J.C.

Services de Camille

Les Gaulois s'éloignèrent paisiblement, mais Camille annule le traité : il ordonne aux alliés de fermer leurs portes et d'attaquer les bandes isolées. La plupart seront taillées en pièces. Les Gaulois sont souvent revenus dans le Latium. En 387 de Rome (367 de Rome), Camille les bat non loin d'Albe; ce fut là la dernière victoire du vieux guerrier, six fois revêtu du tribunat consulaire, cinq fois dictateur, quatre fois triomphateur sur la plate-forme du Capitole. Cependant les Gaulois reparaissent à plusieurs reprises et se maintiennent dans les montagnes de la Sabine, à Tibur, d'où pendant un demi-siècle ils prendront part à presque toutes les guerres que Rome entreprendra pour relever l'édifice de sa puissance.

Camille, qu'on retrouve sans cesse à la tête des légions, gagnera dans ces circonstances difficiles avec bien plus de justice que dans la guerre contre les Gaulois, le titre de second fondateur de Rome. A l'intérieur, il rappelait par ses patriotiques conseils les partis à l'union, ou il cherchait par sa fermeté à leur imposer la paix. Dans les camps, ses habiles réformes assuraient la victoire. Il arma les soldats de longues piques qui arrêtèrent l'élan des Gaulois, et de casques d'airain, de boucliers bordés d'une lame de fer, contre lesquels s'émoussaient leurs sabres mal trempés.

En 393 de Rome (361 av. J.C.), le dictateur Titus Quinctius Pennus campe en face d'eux au pont de l'Anio, à moins d'une lieue de la ville; mais le torrent s'écoule vers la Campanie, avant qu'on en vienne aux mains. En 394 de Rome (360 av. J.C.) le dictateur Quintus Servilius Ahala combat devant la porte Colline contre les mêmes hordes, à leur retour du Sud. En 396 (358 av. J.C.), le dictateur Gaïus Sulpicius Peticus leur inflige une défaite sanglante. En 404 (350 av. J.C.), ils campent, durant tout l'hiver, sur le mont Albain; ils se battent le long des côtes avec les pirates grecs et leur disputent leur butin; Lucius Ferius Camillus ne peut les chasser que l'année d'après.

390 av J.C.

Manlius Torquatus et Valérius Corvus

Etrusques

Deux hommes gagneront dans ces guerres des surnoms que leurs descendants garderont. Les Gaulois occupaient la rive droite de l'Anio (Aniene), les Romains la rive gauche. Il y avait sur le fleuve un pont que les deux armées se disputèrent à plusieurs reprises, sans qu'aucune d'elles pût en rester maîtresse. Un jour un Gaulois d'une taille gigantesque s'avance, et se tenant au milieu du pont crie d'une voix éclatante : "Allons, que le plus brave soldat de Rome vienne ici se battre avec moi : nous verrons laquelle des deux nations vaut le mieux à la guerre." Un long silence suivit ces paroles : la jeunesse romaine restait immobile et indécise entre la honte et la crainte. Enfin Manlius Imperiosus Torquatus quitte son rang et va au dictateur, "Mon général," dit-il, "je ne combattrai pas sans votre permission, la victoire fût-elle certaine. Mais laissez-moi aller montrer à ce barbare qui se pavane devant les siens que je suis de la famille qui a jeté les Gaulois en bas du Capitole." - "Va, Manlius, et prends garde que Rome n'ait le dessous." Il s'arme et court au Gaulois. De petite taille mais agile, Manlius évite les grands coups que son adversaire lui porte. Ramassé sous ses armes il suit de l'oeil tous les mouvements du Celte. Le Gaulois venait de décharger un coup terrible mais inutile, son bras n'était pas encore relevé, Manlius se baisse et se précipite, couvert de son bouclier. Il frappe son adversaire au ventre et l'étend mort à ses pieds. Arrachant au cadavre son collier d'or il le passe tout sanglant à son cou. Au retour ses compagnons le saluèrent du nom de Torquatus, collier se disant en latin torques.

Valérius se signala par une victoire semblable dans un combat singulier, et l'on disait qu'un corbeau posé sur sa tête, ou le cimier d'airain de son casque qui représentait cet oiseau, avait déchiré de son bec le visage du Gaulois. Il en prit du moins le surnom, et l'on parla longtemps des exploits de Manlius au collier et de Valérius au corbeau.

383 av J.C.

Manlius Capitolinus

Au milieu de ces guerres étrangères, les dissensions intestines avaient recommencé au Forum; et, comme un siècle auparavant, les dettes, résultat de toutes ces guerres, en sont la première cause. Camille, lui-même, se montre dur envers ses débiteurs. Nombre de citoyens sont de nouveau réduits en esclavage, par cela seul qu'ils n'avaient pu restituer l'argent qui leur avait été prêté pour rebâtir leur maison que les Gaulois avaient brûlée, ou ensemencer leur champ que l'ennemi avait moissonné.

Un patricien jaloux de la gloire de Camille, quoiqu'il a la sienne, Manlius, le sauveur du Capitole, se fait le patron des pauvres et délivre de prison plus de quatre cents plébéiens. Cette libéralité lui fait gagner le peuple. Les grands l'accusent, comme Spurius Cassius, d'aspirer à la tyrannie. Mais lorsque, devant les comices assemblées, il montre les armes de trente ennemis tués par lui, huit couronnes civiques, trente-deux récompenses militaires, et les cicatrices qui couvrent sa poitrine, et surtout le Capitole qu'il avait sauvé des Gaulois, on l'acquitte d'une voix unanime. Il faut tenir une nouvelle assemblée, et cette fois hors de la vue du mont Capitole, pour obtenir du peuple l'arrêt fatal. Condamné à mort, on le précipite du haut de la roche Tarpéienne (383 av. J.C.).

388-351 av J.C.

Nouvelles conquêtes de Rome en Etrurie

Les Etrusques avaient profité de l'invasion des Gaulois pour investir Véies; mais ils le firent sans succès, n'ayant pu réunir des forces suffisantes. Les Celtes avaient à peine cessé d'être en vue que le Latium se retourne avec une énergie nouvelle contre la Toscane (Etrurie). Les défaites succèdent aux défaites; et l'Etrurie méridionale, jusqu'aux collines Ciminiennes, demeure à toujours annexée au territoire romain. Quatre tribus citoyennes sont organisées autour de Véies, de Capène et de Faléries (367 de Rome (388 av. J.C.)); et la frontière, conquise au Nord, est assurée par la création des deux forteresses de Sutrium (371 de Rome (383 av. J.C.)) et de Nepete (381 (373 av. J.C.)) (Sutri, entre les lacs de Vico et de Bracciano : Nepi est non loin de là.). Ces contrées fertiles se couvrent de colons romains et se font rapidement romaines. Vers 396 de Rome (358 av. J.C.), il est vrai, Tarquinies, Coré, Faléries plus rapprochées de Rome, tentent encore de se soulever : trois cent sept prisonniers, faits dans la première campagne, sont massacrés sur le Forum de Tarquinies, tant est grande la haine contre l'ambition romaine; mais cette haine demeure impuissante; et pour obtenir la paix (403 de Rome (351 av. J.C.)) Coré, qui, placée moins loin de Rome, est d'autant plus sévèrement punie, se voit contrainte d'abandonner la moitié de son territoire, et d'entrer, avec le peu qui lui reste, dans l'alliance de la République. Sortant de la confédération étrusque, elle tombe dans la dépendance de sa puissante voisine. Il ne parut pas prudent d'imposer les droits civiques romains à une cité déjà éloignée de la métropole et peuplée d'habitants appartenant à une contrée étrangère, tandis qu'il y avait eu tout avantage à le faire vis-à-vis des Latins et des Volsques, issus d'une commune origine. On se contenta de donner aux Corites, la cité sans les droits électoraux actifs et passifs (civitas sine suffragio) : c'était dans la réalité les faire sujets de Rome (subditi); pour les appeler d'un nom fréquemment usité par la suite. La cité assujettie perdait son autonomie politique, mais elle continuait de s'administrer elle-même. A peu de temps de là, Faléries, qui, au sein de l'empire étrusque, avait su conserver, quasi-intacte sa nationalité latine originaire, quitte aussi la confédération toscane, et conclut avec Rome un traité d'alliance éternelle. Toute l'Etrurie du Sud, sous une forme ou sous une autre, appartient désormais à la domination romaine. Quant à Tarquinies et à l'Etrurie septentrionale, Rome les enchaîne pour longtemps en leur imposant une paix de quatre cents mois (403 de Rome (351 av. J.C.)).

351-325 av J.C.

L'Italie septentrionale

Dans l'Italie du Nord la paix se fait peu à peu; un état de choses durable commence, et les peuples, jadis tourmentés par tant d'orages, s'établissent dans des frontières définitives. Les invasions par les passages des Alpes ont cessé, soit à cause de la défense désespérée que leur opposent les Etrusques, resserrés sur un territoire amoindri, et les Romains devenus plus puissants au lendemain de leur désastre; soit par l'effet de révolutions inconnues de l'autre côté de la chaîne Alpestre. Entre celle-ci et l'Apennin, jusqu'aux Abruzzes, les Gaulois sont désormais la nation prédominante; ils occupent les terres et les riches prairies de la plaine : toutefois, leur occupation reste superficielle. De même que leurs institutions politiques sont sans cohésion, de même leur domination ne plonge pas de racines profondes dans le sol, et leur possession n'est rien moins qu'exclusive.

Les Etrusques, ou, pour les appeler du nom qu'ils prenaient, les Raetiens, se maintiennent dans les Grisons et le Tyrol; et les Ombriens, dans les vallées de l'Apennin. Au Nord-Est des bouches du Pô sont les Vénètes, qui appartiennent à une autre langue, et, dans les montagnes de l'Ouest, restent cantonnées les peuplades Ligures qui, s'étendant jusqu'à Pise et Arezzo, séparent les campagnes Gauloises de l'Etrurie.

Au centre de ces régions diverses, les Gaulois, en effet, se sont définitivement fixés, les Insubres et les Cénomans dans la plaine, au Nord du fleuve; les Boïens, au Sud; et le long de la côte adriatique, d'Ariminum (Rimini) à Ancône, sur le "territoire gaulois" proprement dit (ager Gallicus), les Sénons; sans compter quelques autres tribus encore. Dans cette région même, il a dû subsister aussi un certain nombre d'établissements Etrusques, de même qu'en Asie, Ephèse, et Milet s'étaient maintenues au milieu de l'empire Perse.

Jusque sous l'Empire, Mantoue, dans son île, et grâce au lac qui l'enveloppe, restera étrusque. On en peut dire autant, peut-être, d'Hatria, dans le delta du Pô, s'il faut en croire les nombreux vases trouvés dans les fouilles. Enfin, le document de géographie côtière connu sous le nom de Scylax (418 de Rome (336 av. J.C.)) en mentionnant Hatria et Spina, leur donne la qualification de terres Etrusques. Tenant compte de tous ces faits, on comprend aussitôt comment les corsaires Toscans ont rendu plus sûre la navigation du golfe jusque fort avant dans le Ve siècle; comment Denys de Syracuse a été conduit à vouloir couvrir ces mêmes rivages de colonies comment, enfin, Athènes elle-même, ainsi que, nous l'enseigne un document récent, avait décidé qu'elle y enserrait aussi des colons, dans le but de protéger sa marine et son commerce contre les coups de main des pirates Tyrrhéniens (429 de Rome (325 av. J.C.)).

Mais, quelque nombreux, quelque importants qu'ils aient pu être, les établissements de la côte orientale n'étaient déjà plus que les débris, les vestiges isolés d'un empire désormais disparu, et si les individus y trouvèrent encore matière à succès, dans le négoce en temps de paix, ou dans les bénéfices de la guerre, la nation Etrusque n'en tire pas profit pour elle-même. Sous un autre rapport, il convient de reconnaître que, chez les Toscans à demi indépendants de l'Adriatique, il existait le germe d'une culture, dont nous retrouvons plus tard les résultats chez les Gaulois et les nations Alpestres. Déjà, sans doute, les bandes des envahisseurs abandonnent d'elles-mêmes, comme Scylax le dit encore, les pratiques de la guerre, et s'assoient tranquillement dans les fertiles plaines du Pô. Quoi qu'il en soit, les premiers rudiments de l'industrie et des arts, ainsi que l'alphabet et l'écriture, sont un legs de l'Etrurie aux Celtes de Lombardie, aux peuples des Alpes, à ceux de la Styrie actuelle.

325-266 av. J.C.

La décadence de l'Etrurie

Gaulois en vue de Rome
Couple de danseurs
Tombe du Triclinium
Museo Archeologico Nazionale
Tarquiniense, Italia

Après la perte de leurs possessions de Campanie et de leurs territoires au Nord de l'Apennin, ou au Sud de la forêt Ciminienne, les Etrusques vivent resserrés dans d'étroites frontières : pour eux, les temps ne sont plus de la puissance et de l'ambition conquérante. Il faut lire, dans les auteurs grecs contemporains, le récit des fantaisies inouïes, excessives, du luxe toscan. Les poètes de l'Italie du Sud, durant le Ve siècle de Rome, célèbrent les vins de Tyrrhénie, et les historiens, Timée, Théopompe, dépeignent à l'envi les habitudes des Etrusques, la recherche de leur table et ce dévergondage de moeurs qui ne le cède en rien aux excès de la luxure byzantine.

L'authenticité des détails manque à leurs récits, sans nul doute. Il en ressort du moins, en toute certitude, que ce fut de l'Etrurie que vinrent à Rome les spectacles des combats de gladiateurs. On ne saurait douter dès lors de l'état de décadence profonde des Toscans à l'époque où nous touchons. Leur condition politique en porte imprimé le cachet non méconnaissable. Si pauvres que soient les sources, en ce qui les concerne, nous voyons clairement chez eux prédominer des tendances aristocratiques, absolument comme à Rome, mais plus absolues, plus funestes encore, s'il est possible. La royauté est abolie dans toutes leurs villes, à peu près vers le temps de la prise de Véies : elle fait place au régime d'une sorte de patriciat qui, le relâchement du lien fédéral y aidant, va grandissant partout sans presque rencontrer d'obstacles.

Il ne sait pas, sauf en de trop rares circonstances, réunir toutes les cités dans l'intérêt de la commune défense. Volsinies possède bien encore une hégémonie nominale; mais qu'il y a loin de là à la force puissante et concentrée de Rome à la tête des Latins ! En Etrurie aussi, les citoyens appartenant aux anciens ordres luttent pour leurs privilèges, pour la possession exclusive des charges publiques et la jouissance à eux seuls des produits communaux; mais tandis qu'à Rome les succès et les victoires au dehors permettent de donner, aux dépens de l'ennemi, quelque satisfaction aux exigences du prolétariat souffrant, ouvrent toute une vaste carrière aux ambitions, et sauvent ainsi la république; en Etrurie, quand la monarchie est renversée, quand surtout le monopole théocratique des nobles se brise, l'abîme reste ouvert et il dévore toutes choses, institutions politiques, morales et économiques. D'immenses richesses, la propriété foncière presque tout entière s'étaient accumulées dans les mains d'un petit nombre de nobles, et, à côté d'eux, les masses végétaient misérables. Des révolutions sociales éclatèrent, qui doublaient le mal, au lieu de le guérir, et l'impuissance du pouvoir central fut telle, qu'à un jour donné, dans Arretium (453 de Rome (301 av. J.C.)), dans Volsinies par exemple (488 (266 av. J.C.)), l'aristocratie, accablée par la plèbe furieuse, se vit forcée d'appeler à son secours la vieille ennemie du pays. Rome vint : elle rétablit l'ordre; mais elle mit fin du même coup au dernier reste de l'indépendance nationale. La puissance du peuple Etrusque avait ét&ecaute; frappée à mort dans les fatales journées de Melpum et de Véies. Plus tard, s'il tente encore d'entrer en révolte contre son nouveau maître, il ne le fera plus jamais que sur les incitations venues du dehors; et lorsqu'un autre peuple, celui des vaillants Samnites, lui apportera son aide avec l'espoir de la délivrance.

442-376 av J.C.

Les classes souffrantes

Pendant les luttes politiques, les questions sociales avaient été moins vivement soulevées. Depuis que l'aristocratie plébéienne, s'emparant du tribunat, l'avait tourné vers ses fins, les lois agraires et de crédit avaient été laissés de côté, et pourtant, il ne manquait ni de territoires nouvellement conquis, ni de citoyens pauvres, ou allant s'appauvrissant, dans la campagne. Quelques assignations avaient été faites, surtout du côté des frontières, agrandies de divers côtés; sur le territoire de Gabies (312 de Rome/442 av. J.C.), de Labici1, de Véies (361 de Rome/393 av. J.C.); mais elles étaient insignifiantes: la raison politique les avait dictées, et non l'intérêt des classes rurales. D'autres fois, certains tribuns avaient tenté de reprendre le projet de loi de Cassius: on rencontre, en 337 de Rome/417 av. J.C., un Surius Moecilius (ou Sirius Maecilius) et un Spurius Metilius qui font la motion du partage de tout le domaine public: ils échouent.

Chez les patriciens aussi, la misère du peuple lui suscitait des sympathies; mais, là encore, les efforts isolés qui furent tentés ne réussirent pas mieux que l'entreprise de Spurius Cassius. Patricien comme lui, comme lui distingué par sa valeur et son illustration militaire, Marcus Manlius, le sauveur du Capitole pendant l'invasion gauloise, se leva un jour, et prit en main la cause des opprimés. Il se sentait ému par les souffrances de ses anciens compagnons d'armes; il se jetait dans l'opposition par haine de son rival, Marcus Furius Camillus (Camille), le général le plus fabuleux de Rome, et aussi le chef du parti des nobles. Un jour qu'un brave officier allait être incarcéré pour dettes, Manlius vint, et le délivra en payant pour lui. En même temps, il mit ses domaines en vente, disant tout haut que tant qu'il lui resterait un morceau de terre, il l'emploierait à empêcher ses iniquités odieuses (version légèrement différente que celle de cf. Manlius Capitolinus).

C'en était assez pour réunir contre lui les jalousies de tout le parti gouvernemental, patriciens et plébéiens. Faire un procès de haute trahison à un dangereux novateur; l'accuser de prétendre à la royauté, pousser contre lui la foule aveugle, et entrant en fureur aux premiers mots d'une dénonciation banale; le faire condamner à la mort; tout cela fut une oeuvre facile et rapidement menée: on avait eu soin, pour lui ôter la protection de sa gloire, de rassembler le peuple en un lieu d'où l'on ne voyait plus le Capitole, témoin muet de la patrie sauvée naguère par ce même homme aujourd'hui livré à la hache du bourreau (370 de Rome/ 384 av. J.C.).

Mais c'est en vain que les essais de réforme étaient étouffés dès le début; le mal devenait plus criant tous les jours. A mesure que la victoire accroissait le domaine public, les dettes, la pauvreté faisaient d'immenses progrès dans le peuple, surtout au lendemain des guerres longues et difficiles avec Véies (348-358 de Rome/436-396 av. J.C.), et après l'incendie de la ville par les hordes gauloises (364 de Rome/390 av. J.C.). Déjà, durant les guerres avec Véies, Rome s'était vu forcée d'allonger le temps au service du simple soldat et de le tenir sous les armes, non plus seulement pendant l'été comme autrefois, mais aussi pendant la saison d'hiver; mais aujourd'hui le peuple, dans ce complet abaissement de sa condition sociale, ne voyant plus devant lui que la ruine, fit mine de se refuser à une nouvelle déclaration de guerre. Le sénat alors, se décida tout d'un coup à une concession importante: il mit à la charge du trésor, ou, il préleva sur les revenus publics indirects et sur le produit des domaines la solde des soldats, acquittée jusqu'à-là par les contributions des Tributs (348 de Rome/406 av. J.C.).

1. Gabies, à douze milles de Rome, non loin de Lago di Castiglione: Labici, non loin de Tusculum, près du lieu aujourd'hui appelé Colonna.

376-367 av J.C.

Les lois licinio-sextiennes

Manlius n'était qu'un ambitieux; Licinius Stolo (Stolon) et Lucius Sextius Lateranus seront de véritables réformateurs. Ce sont deux riches plébéiens, auxquels l'égalité des deux ordres par le tribunat militaire ne parait qu'un mensonge.

En 376 av J.C., Licinius Stolo est élu tribun de la plèbe avec Lucius Sextius. Ils proposent plusieurs lois en faveur de la plèbe :

- le règlement favorable aux débiteurs avec la suppression du nexum c'est à dire du droit pour l'usurier          de charger de chaînes son débiteur insolvable et de le vendre comme esclave;

- proposition d'une loi agraire qui interdit l'acquisition par les patriciens des terres récemment            annexées par Rome;

- l'obligation d'avoir un élu plébéien parmi les deux consuls.

Les patriciens font tout pour empêcher la soumission du projet de loi au vote populaire ce qui crée un blocage institutionnel et politique qui dure plusieurs années. Afin de résoudre cette instabilité politique, la cité est obligée de nommer six tribuns militaires à pouvoir consulaire.

Licinius Stolo et Lucius Sextius Lateranus se font réélire chaque année au Tribunat; au bout de leur dixième mandat de tribun de la plèbe, ils soumettent une fois leur projet de loi. Vaincus à la fin par les conseils de Camille, le sénat cède. Les lois licinio-sextiennes seront votées en 367 av J.C.; Lucius Sextius Lateranus sera élu premier consul plébéien en 366 av. J.C.

Les rogations, portées devant l'assemblée par les tribuns Gaius Licinius et Lucius Sextius, seront ainsi converties en des lois portant leur nom, qui, abolissant les tribuns consulaires, disposeront en même temps que l'un des deux consuls serait à l'avenir plébéien; que l'entrée dans l'un des trois grands collèges sacerdotaux, celui des décemvirs sacrés, chargés de la garde des oracles sybillins (les anciens duumvirs, duoviri, aujourd'hui portés à dix, decemviri sacris faciundis), serait également ouverte aux plébéiens; qu'en ce qui touche le domaine, nul citoyen ne pourrait plus mener sur les communaux plus de cent boeufs et de cinq cents moutons; que nulle parcelle, laissée à titre d'occupation à un seul détenteur, n'excéderait 500 jugères (126 hectares); que les possesseurs de fonds de terre seraient tenus d'employer toujours des travailleurs libres en nombre proportionnel avec celui de leurs esclaves; et qu'enfin, pour alléger le sort des débiteurs, les intérêts payés seraient imputés sur le capital, le surplus demeurant payable après termes et délais. La portée de ces lois est manifeste: elles ne tendent à rien moins qu'à enlever aux nobles la possession exclusive des charges curules, et des distinctions nobiliaires et héréditaires y attachées.

Or, ce but ne peut être atteint qu'en retirant aux patriciens l'un des deux sièges consulaires. Elles ont aussi pour objet de lui retirer le privilège des dignités religieuses; mais tandis que les charges des augures et des pontifes, appartenant à l'ancienne Latinité, sont laissées aux anciens citoyens, les lois nouvelles obligeront les nobles de partager avec les citoyens nouveaux le troisième collège de création plus récente, et dont le culte provenait d'une origine étrangère. Enfin, elles appellent le peuple à la jouissance des usages communaux; elles viennent en aide aux débiteurs, et procurent du travail aux journaliers. Abolition des privilèges, réforme sociale, égalité civile, voilà les trois grandes idées qui allaient triompher.

Les patriciens lutteront jusqu'au bout, mais en vain. La dictature, les efforts du vieux héros des guerres gauloises, Camille, peut bien reculer quelque temps le vote des lois Liciniennes; ils ne peuvent pas les écarter. Le peuple, lui aussi, s'est peut-être facilement prêté à la division des motions accumulées dans ces lois. Que lui importe, en effet, le consulat et la garde des oracles sibyllins? Ce qu'il veut, c'est l'allégement du fardeau de ses dettes. Comme elle se sait à bon droit impopulaire, la noblesse plébéienne aura soin de comprendre toutes ces réformes dans un seul projet d'ensemble, et, après de longs combats (ils durèrent onze ans, dit-on), la loi passa dans son entier (en 387 de Rome/367 av. J.C.).

A dater de la promotion du premier consul non patricien (le choix du peuple était tombé sur l'auteur principal de la réforme, sur l'ancien tribun Lucius Sextius Lateranus), le patriciat, en fait et en droit, ne compte plus parmi les institutions politiques de Rome. On rapporte qu'après le vote des lois Liciniennes, Camille, abdiquant ses préjugés de caste, aurait bâti un temple à la Concorde sur un point élevé du Comitium, l'antique lieu d'assemblée du peuple, où le sénat avait aussi coutume de se réunir. Si le fait est vrai, Camille reconnaissait par là même que les haines obstinées et funestes des ordres avaient pris fin dans ce jour. Ainsi, la consécration religieuse du traité de paix aurait été le dernier acte de la vie publique du grand homme d'Etat et du grand capitaine, et marquerait le terme de sa longue et glorieuse carrière. Camille ne se trompait pas complètement. Désormais, les plus éclairés parmi les familles patriciennes professeront tout haut qu'elles ont perdu leurs privilèges politiques; elles se contenteront de partager le pouvoir avec l'aristocratie plébéienne. Mais la majorité des patriciens persista encore dans son aveuglement. Ainsi qu'ils l'ont fait dans tous les temps, les champions de la légitimité s'arrogèrent aussi à Rome le privilège de n'obéir à la loi que quand elle favorisait leurs intérêts de parti. On les vit donc souvent, enfreignant l'ordre de choses nouvellement consenti, nommer à la fois deux consuls patriciens. Le peuple ensuite prenait sa revanche. Après l'élection toute patricienne de 411 de Rome/343 av. J.C., il veut nommer deux plébéiens. C'était là encore un péril auquel il dut être paré; et, en dépit des souhaits formés par quelques obstinés, les patriciens n'oseront plus à l'avenir prétendre au second siège consulaire.

357-287 av J.C.

Lois d'impôts, lois de crédits

Le régime de l'impôt et celui du crédit furent aussi remaniés, et qu'on ne retrouvera plus chez le législateur futur. On aurait voulu, autant que faire se pouvait, parer, par des mesures légales, aux maux du système économique. En l'an 397 de Rome (357 av. J.C.), il est frappé une taxe de 5 pour 100 sur la valeur de tout esclave affranchi : premier impôt qui, à Rome, ait porté sur les riches : en même temps cette taxe sert à enrayer les libérations croissantes d'esclaves.

- Déjà les XII Tables avaient réglementé l'intérêt; leurs prescriptions sont renouvelées et, peu à peu, renforcées; le maximum légal est successivement abaissé de 10 pour 100 (taux de l'an 397 de Rome (357 av. J.C.), à 5 pour 100 par année de douze mois (407 de Rome (347 av. J.C.); puis, enfin, il est défendu de prendre un intérêt, quel qu'en soit le chiffre (412 de Rome (342 av. J.C.).

La loi Potilia (428 de Rome (326 av. J.C.) ou 441 de Rome (313 av. J.C.) apporta aussi de notables changements à la procédure. Le débiteur, en affirmant sous serment son insolvabilité, fut admis à faire l'abandon de son bien, et sauva par là sa liberté : l'exécution rapide de l'ancien droit, par laquelle l'emprunteur, qui ne rendait pas la somme prêtée, se voyait aussitôt adjugé à son créancier, fut abrogée par une disposition nouvelle, exigeant le concours d'un véritable jury pour statuer sur le sort du débiteur (nexus).

Toutes ces réformes légales avaient assurément leur importance; elles adoucissaient quelques misères mais le mal trop invétéré, persiste, et nous voyons établir, en 402 de Rome (352 av. J.C.), une commission financière chargée de régler tout ce qui tient au crédit, et de faire des avances à la caisse de l'Etat. En 407 de Rome (347 av. J.C.), les termes de paiement sont de nouveau fixés législativement; plus tard encore, en 467 de Rome (287 av. J.C.), éclate une dangereuse révolte : le peuple, qui n'a put s'entendre avec ses adversaires sur les facilités nouvelles sollicitées dans l'intérêt des débiteurs, se retire sur le Janicule. Il ne faut rien moins qu'une agression de l'ennemi du dehors pour ramener la paix dans la cité.

Tout ce qui ressort manifestement, c'est que la condition économique des citoyens des classes moyennes était chaque jour plus menacée et plus pénible : c'est que d'en haut l'on tenta de nombreux autant qu'inutiles efforts, pour leur venir en aide, tantôt par les prohibitions de la loi, tantôt par des mesures moratoires; c'est qu'enfin la faction aristocratique et gouvernante, toujours empêchée par des intérêts égoïstes de caste, demeura impuissante à user du seul remède efficace qui s'offrait, l'abolition complète, sans réserve, du système des occupations domaniales. Mais alors, seulement, les classes moyennes auraient cessé d'avoir à se plaindre et le gouvernement, surtout, n'aurait plus encouru le reproche d'exploiter à son profit la misère et l'oppression des gouvernés.

357-287 av J.C.

Les classes rurales

Les succès de la politique de Rome, au dehors, et la consolidation de sa domination dans toute l'Italie, apportèrent d'ailleurs aux basses classes des ressources plus grandes que le parti du gouvernement n'aurait pu ou voulu les donner. Les colonies importantes et nombreuses (pour la plupart fondées au cours du Ve siècle), en même temps qu'elles assuraient le maintien des pays conquis, procuraient aussi au prolétariat agricole, soit des établissements sur les nouveaux territoires, soit même des facilités ouvertes, sur le sol ancien, par les vides de l'émigration. L'accroissement des revenus indirects et extraordinaires, la situation prospère du Trésor permirent aussi de n'avoir que rarement recours à l'emprunt forcé, levé par voie de contribution sur le peuple.

Que si la petite propriété semblait irrévocablement perdue; la somme du bien-être allant croissant dans Rome, les grands propriétaires de l'ancien temps descendaient peu à peu à un rang moindre et apportaient un contingent nouveau à la classe moyenne. Les occupations concédées aux grands s'étendirent de préférence sur les territoires nouveaux. Les richesses, accumulées dans Rome par la guerre et le commerce, poussèrent à la réduction du taux de l'intérêt. L'accroissement de la population urbaine offrit un plus vaste marché à la production agricole du Latium tout entière; l'incorporation prudente et systématique d'un certain nombre de cités limitrophes et purement sujettes, en agrandissant la cité romaine, vint aussi renforcer le peuple; enfin, les partis durent faire silence en face des victoires et des succès éclatants de l'armée. La misère des prolétaires ne cessa pas, les sources en demeurant ouvertes; et, pourtant, il en faut de bonne foi convenir, à la fin de la période actuelle, le sort de la classe moyenne est infiniment moins difficile que pendant le premier siècle qui suivit l'expulsion des rois.

367-287 av J.C.

L'aristocratie nouvelle

Cette égalité républicaine si imposante n'était que pour la forme. Du milieu d'elle surgit bientôt une aristocratie véritable, dont elle renfermait le germe. Depuis longtemps, déjà, les familles riches ou notables parmi les plébéiens, s'étaient séparées de la foule, faisant alliance avec le patriciat, tantôt pour la jouissance exclusive des droits sénatoriaux, tantôt pour poursuivre une politique étrangère, souvent même contraire à l'intérêt plébéien. Vinrent les lois Licinio Sextio, qui supprimèrent toutes les distinctions légales au sein de l'aristocratie : en transformant les institutions qui excluaient l'homme du peuple des positions gouvernementales, elles abolirent les prohibitions immuables du droit public, et ne laissèrent plus subsister que des obstacles de fait, du moins difficiles à franchir. D'une manière ou d'une autre, un sang nouveau s'infusa dans la noblesse : mais, après comme avant, le gouvernement resta aristocratique; et si la cité romaine, ne cessa pas d'être une véritable cité rurale, où le riche propriétaire de domaines ne se distinguait presque pas du pauvre métayer, et traitait avec lui sur un pied d'égalité complète, l'aristocratie s'y maintint d'ailleurs toute puissante, et l'homme sans fortune y eut plus aisé d'atteindre aux fonctions suprêmes dans la ville, que d'être comme chef dans son village. En donnant au plus pauvre citoyen l'éligibilité aux magistratures souveraines, la loi nouvelle, assurément, décréta une innovation grande et féconde. Mais, dans la réalité, ce ne fût pas seulement une exception des plus rares que d'y voir arriver un homme parti des couches sociales inférieures1.

1. La pauvreté des consulaires d'alors, pauvreté tant vantée, comme on sait, dans les recueils d'anecdotes morales des temps postérieurs, est loin d'avoir été ce que l'on a faite. A cet égard, on interprète à faux, tantôt les habitudes frugales des anciens temps, lesquelles se conciliaient très bien avec la possession d'une fortune considérable; tantôt l'antique et noble usage de consacrer aux funérailles des hommes ayant bien mérités de la patrie, le produit d'une collecte spéciale; comme s'il y avait eu là rien qui ressemblât au convoi du pauvre ! - Ajoutez à cela les récits fantastiques imaginés par les chroniqueurs à l'occasion de l'origine des surnoms (V. par ex. Serranus), surchargeant d'une multitude d'ineptes contes les annales sérieuses de l'histoire de Rome. (Le surnom de Serranus, suivant la tradition, avait été donné à C. Attilius Regulus, qu'on trouva ensemençant (sero) son champ, quand on vint lui annoncer son élection au consulat (quem sua manu spargentem semen, qui missi erant, convenerunt) Cicéron, pro Rosc., 18 - V aussi Val. Max., IV, 4, 5. - Pline, XVIII, 3, 4. - Virgile, Eneid., VI, 845.

367-272 av J.C.

La nouvelle opposition

Un nouveau gouvernement aristocratique s'était constitué; en face de lui s'éleva aussitôt un parti d'opposition. En face des nobles nouveaux qui, non contents d'être les héritiers du patriciat, se greffaient sur lui et croissaient avec lui désormais, les opposants demeurèrent debout, et tinrent en toutes choses la même conduite. L'exclusion n'atteignant plus tous les simples citoyens, mais bien seulement l'homme du peuple, ils prennent aussitôt en main la cause des petites gens, celle surtout des petits cultivateurs; et, de même que la nouvelle aristocratie se rattache aux patriciens, de même les premiers efforts de l'opposition nouvelle se relient aux dernières et décisives luttes du peuple contre la classe privilégiée.

Les noms que nous rencontrons d'abord parmi les champions populaires (plébéiens), sont ceux de Manius Curius (Consul en 464, 479 et 480 de Rome; censeur en 482 - 290, 275, 274 et 272 av. J.-C.) et de Gaius Fabricius (Consul en 472, 476 et 484 de Rome; censeur en 479 de Rome - 282, 278, 270 et 275 av. J.-C.); tous deux sans aïeux, et sans fortune; tous deux portés trois fois par le vote du peuple aux sommités de la magistrature, à l'encontre de la règle aristocratique qui voudrait interdire la réélection aux grandes charges; tous deux, en leur qualité de tribuns, de consuls et de censeurs, adversaires déclarés du monopole patricien, et protecteurs ardents des petits citoyens des campagnes. Déjà se dessinent les partis futurs; mais l'intérêt commun ferme encore la bouche à l'intérêt de parti. On voit les chefs des deux factions, quoique ennemis violents l'un de l'autre, Appius Claudius et Manius Curius, associer leurs sages avis et la puissance de leurs bras pour vaincre Pyrrhus. Plus tard, Gaius Fabricius, qui, censeur, a puni Publius Cornélius Rufinus pour le fait de ses opinions et de sa vie aristocratiques, s'empresse de reconnaître ses talents éprouvés de général d'armée, et favorise sa seconde élection au consulat. Les rivaux se donnent encore la main au-dessus du sillon qui déjà s'entrouvre et les sépare.

La lutte avait pris fin entre les anciens et les nouveaux citoyens : des efforts multipliés, et parfois heureux, avaient été tentés pour venir en aide aux classes moyennes : déjà, au sein de l'égalité civile conquise depuis la veille, s'étaient montrés les premiers éléments d'un parti aristocratique et d'un parti démocratique nouveaux.

367-272 av J.C.

Le peuple

Gaulois en vue de Rome
Appius Claudius
Caecus

L'assemblée des citoyens régulièrement convoquée, demeure, comme avant, la plus haute autorité, le souverain légal dans la république. Mais la loi dispose aussi, qu'en dehors des matières réservées aux centuries, comme l'élection des consuls et des censeurs, la décision des comices par tribus vaudra, à l'avenir, à l'égal de la décision centuriate. Dès 305 de Rome (449 av. J.C.), la loi Valeria l'avait dit; les lois Publilia, de 415 (339 av. J.C.), et Hortensia, de 467 (287 av. J.C.), l'érigent en règle formelle.

L'innovation ne semble d'abord pas grande : c'étaient les mêmes individus qui, en somme, votaient dans les deux comices; mais il ne faut pas oublier que si, dans les tribus, tous les votants étaient égaux les uns aux autres, dans les centuries, au contraire, la valeur des voix était en raison directe de la richesse des citoyens.

Transporter les motions dans les tribus constituait donc un changement inspiré par l'idée du nivellement démocratique. Mais il se produisit, dans les derniers temps, un fait plus significatif encore. Jadis le droit de vote était exclusivement attaché à la condition d'un établissement fondé sur la possession du sol : cette condition fut mise en question tout d'un coup. Appius Claudius, le plus hardi des novateurs dont fassent mention les annales de l'histoire romaine, étant censeur, en 442 de Rome (312 av. J.C.) sans consulter ni le sénat, ni le peuple, il porta sur la liste des citoyens qu'il avait à dresser, des individus non possesseurs fonciers; et, les classant arbitrairement dans les tribus de son choix, il les inscrivit ensuite dans les centuries correspondantes et dans les classes en rapport avec leur fortune.

Une telle tentative devançait les temps : les esprits n'étaient pas mûrs; elle ne le soutint pas complètement. L'un des successeurs d'Appius, Quintus Fabius Rullianus, l'illustre vainqueur des Samnites (censeur en 450 de Rome (304 av. J.C.), sans vouloir supprimer tout à fait les inscriptions d'Appius, s'arrangea du moins de façon à les restreindre, et à assurer toujours, dans l'assemblée du peuple, la prépondérance aux possesseurs fonciers et aux riches. Il rejeta, en bloc, dans les quatre tribus urbaines, devenues les dernières, de premières qu'elles étaient avant, tous les non possesseurs et tous les affranchis détenteurs de fonds de terre, dont la propriété était inférieure à 30000 sesterces : aux tribus rurales, par contre, dont le nombre avait été porté, peu à peu, de dix-sept à trente et un, dans l'intervalle qui sépare l'an 367 (387 av. J.C.) de l'an 513 (241 av. J.C.); et qui, disposant déjà d'une majorité énorme, voyaient chaque jour s'accroître encore leur prépondérance à ces tribus, furent assignés tous les citoyens nés libres (ingenui) et propriétaires; ainsi que tous les affranchis possesseurs de biens-fonds dépassant la contenance ci-dessus indiquée.

Dans les centuries, les dispositions égalitaires d'Appius furent d'ailleurs maintenues pour les ingénus : quant aux affranchis non inscrits dans les tribus rurales, le droit de vote leur fut enlevé. Par-là, dans les comices centuriates, où il suffisait de précautions bien moindres, les riches y ayant déjà la prédominance, on se contentait d'empêcher les affranchis de nuire. Mesures sages et modérées, tout ensemble, et méritant à leur auteur, dans les oeuvres de la paix, ce surnom de Grand (Maximus), que déjà lui avaient valu ses exploits dans les oeuvres de la guerre.

D'un autre côté, il est mis obstacle, dans l'Etat, à l'influence croissante des anciens esclaves : il en faut venir là, et fatalement, dans toute société où l'esclavage existe. Enfin, l'établissement du cens et des listes civiques avait insensiblement conféré au censeur une juridiction spéciale sur les moeurs; il excluait du droit de cité tous les individus notoirement indignes, et maintenait ainsi intacte la pureté de tous dans la vie privée et dans la vie publique.

Les attributions et la compétence des comices manifestent une tendance certaine à s'accroître par degrés. Nous ne ferons que rappeler ici l'augmentation du nombre des magistratures conférées à l'élection populaire: notons surtout les tribuns militaires, qui, jadis nommés par le général, sont, en 392 (362 av. J.C.), désignés par le peuple, dans une seule légion : après 453 (301 av. J.C.), nous en voyons quatre nommés par lui dans chacune des quatre premières légions.

Les citoyens ne s'immiscent pas dans le gouvernement, mais ils retiennent avec persistance leur juste droit de voter la déclaration de guerre : ce droit leur est reconnu, même au cas d'une longue trêve conclue au lieu d'une paix définitive, parce qu'en réalité c'est une guerre nouvelle qui recommence à l'échéance du terme en 327 de Rome (427 av. J.C.). Hors de là, nulle question d'administration ne leur est soumise, à moins d'un conflit entre les pouvoirs dirigeants, et déféré par l'un d'eux à la décision du peuple : on voit, par exemple, en 305 de Rome (449 av. J.C.) les chefs du parti démocratique, parmi la noblesse, Lucius Valerius et Marcus Horatius, et en 398 (356 av. J.C.), le premier dictateur plébéien, Gaius Marcius Rutilus, demander aux comices le triomphe que le sénat leur avait refusé. Il en arrive de même quand, en 459 (295 av. J.C.), les consuls n'ont pu s'accorder sur leurs attributions respectives; quand, en 364 (390 av. J.C.), le sénat ayant décidé de livrer aux Gaulois un ambassadeur oublieux de ses devoirs, l'un des tribuns consulaires porte la décision devant le peuple, premier exemple connu d'un sénatus-consulte cassé par celui-ci.

D'autres fois, dans les cas difficiles ou odieux, c'est le gouvernement lui-même qui consulte l'assemblée. Un jour, la guerre avait été votée contre la ville de Coré; mais, celle-ci demandant la paix, 401 de Rome (353 av. J.C.), le sénat ne voulut pas l'accorder à l'encontre du plébiscite, sans un plébiscite nouveau. En 436 (318 av. J.C.), le sénat, voulant refuser la paix aux Samnites qui la sollicitaient humblement, rejeta cependant sur le peuple la responsabilité cruelle du vote. Dans les derniers temps, seulement, nous voyons les comices par tribus étendre leur compétence jusque sur les matières de gouvernement : ils sont interrogés, par exemple, sur les traités de paix ou d'alliance. Très probablement, cette innovation remonte à la loi Hortensia [de plebliscitis] de 467 (287 av. J.C.).

Quoi qu'il en soit de cette extension de compétence et son immixtion dans les affaires d'Etat, l'assemblée du peuple vit en réalité décroître son influence. D'abord, à mesure que la frontière romaine recule, l'assemblée primitive n'a plus sa véritable assiette. Elle se réunissait facilement jadis, et en nombre suffisant : elle savait alors se décider vite et sans discussion, le corps des citoyens constituant bien moins le peuple proprement dit que l'Etat tout entier. Sans nul doute, les cités incorporées dans les tribus rustiques ne se séparaient pas de leur groupe : les voix des Tusculans par exemple décidaient du vote de la tribu Papiria : sans nul doute aussi, l'esprit municipal s'était fait jour jusque dans les comices. Et quand le peuple s'assemblait, dans les tribus surtout, il se coalisait parfois sous l'inspiration de l'intérêt local et de la communauté des sentiments. De là des animosités, des rivalités de diverses sortes. Dans les circonstances extraordinaires, l'énergie, l'indépendance pouvaient ne pas faire défaut : mais dans les cas habituels, il faut bien le dire, la composition et la décision des comices dépendaient du hasard, ou du personnage investi de la présidence; ou encore elles étaient dans la main des citoyens domiciliés dans la ville.

Aussi comprend-on facilement comment, après avoir exercé une si réelle et si grande influence durant les deux premiers siècles de la république, on les voit peu à peu devenir un instrument passif, à la discrétion des magistrats qui les dirigent : instrument dangereux en même temps, alors que ces magistrats sont en grand nombre et que tout plébiscite est tenu désormais pour l'expression légale et définitive de la volonté populaire.

La constitution pourtant commence déjà à s'altérer; mais les assemblées anciennes s'étaient montrées essentiellement passives; elles n'avaient rien exigé, rien entravé jamais, demeurant absolument étrangères aux choses du gouvernement.

356-300 av J.C.

Les charges et les sacerdoces

En 398 de Rome/356 av. J.C., la dictature est aussi ouverte au peuple, admis déjà, dans l'année qui avait précédé le vote des lois Liciniennes (386 de Rome/368 av. J.C.), aux fonctions de maître de la cavalerie. Les deux places de censeurs (en 403 de Rome/351 av. J.C.), la préture (en 417 de Rome/337 av. J.C.), sont conquises de mêmes; enfin, c'est aussi vers ce même temps (415 de Rome/339 av. J.C.) que les nobles, déjà privés de l'un des deux sièges consulaires, se voient encore enlever l'un des deux censorats.

En vain un augure patricien voulut-il une fois empêcher une dictature plébéienne (427 de Rome/327 av. J.C.), et découvrir, dans l'élection, des vices cachés à l'oeil des profanes; en vain, jusque dans les derniers temps de la période actuelle (474 de Rome/280 av. J.C.), le censeur patricien ne permit pas à son collègue sorti du peuple de mettre la main aux solennités du Lustrum (purifications religieuses et sacrifices), par lesquels le cens se termine; toutes ces chicanes ne servirent qu'à manifester le dépit de la noblesse sans lui rendre la moindre puissance. Le patriciat avait eu jadis, le droit de confirmer ou rejeter les lois centuriates: ce droit lui est même enlevé par les lois Publilia (415 de Rome/339 av. J.C.) et Moenia (celle-ci ne remonte pas au-delà du milieu du Vième siècle de Rome, IIIe siècle av. J.C.); mais en telle sorte pourtant qu'il est encore appelé à donner son autorisation d'avance, qu'il s'agisse d'un projet de loi ou d'une élection.

Ce n'est donc plus que pour la forme que la noblesse, jusque dans les derniers temps de la république, sera désormais consultée. Les familles défendirent plus longtemps leurs privilèges religieux; et ceux-ci, pour la plupart leur demeurèrent intacts. Il est vrai de dire que les flamines majeurs, le roi des sacrifices et les confréries des Saliens n'avaient aucune importance politique. Les deux collègues des pontifes et des augures, au contraire, à raison de leur influence dans les choses du droit, dont ils avaient la science, et dans les comices, ne pouvaient plus appartenir exclusivement au patriciat: la loi Ogulnia (454 de Rome/300 av. J.C.) en ouvrit l'accès aux plébéiens, en portant de cinq à huit le nombre des pontifes, de six à neuf celui des augures, et en donnant à chacun des ordres un nombre égal de places dans les deux collèges.

365 av J.C.

La préture

Les nobles s'infligeront encore à eux-mêmes une grave blessure, lorsque, à l'occasion des lois Liciniennes, ils tenteront de se faire donner une indemnité en échange des concessions qui leur avait été arrachées, et de sauver du naufrage, par une sorte de jeu de bascule politique, quelques débris de leurs anciens privilèges politiques. Sous le prétexte que seuls ils savent la jurisprudence, ils feront détacher du consulat, actuellement ouvert aux plébéiens, toutes les attributions judiciaires: un troisième consul spécial, un préteur, est nommé pour rendre la justice.

Cette charge est donc conférée aux patriciens mais dès 337 av. J.C., des plébéiens parviendront à cette nouvelle magistrature. Jusqu'en 508 de Rome/245 av. J.C., il n'y aura qu'un seul préteur. Puis il y en aura deux à partir de cette date, quatre en 228 av. J.C., puis huit sous Sylla, dix voire quatorze sous Jules César. Avec l'empire, le nombre des préteurs sera porté de douze à dix-huit.

365 av J.C.

Les édiles curules

La surveillance du marché, la juridiction de police, la direction des fêtes de la cité seront remises aussi à deux nouveaux édiles, dont la compétence est permanente, et qui se distingueront de leurs collègues plébéiens par le non d'édiles curules. Le simple plébéien aura aussitôt accès à l'édilité nouvelle; seulement, aux élections annuelles, les plébéiens et les nobles y seront alternativement portés.

Les deux édiles curules sont supérieurs aux deux édiles (plébéiens): ils disposent ainsi de la chaise curule et de la toge prétexte.

367-272 av J.C.

La diminution du pouvoir consulaire

Quand la guerre a fini, le consulat au contraire a perdu ses attributions principales : juridiction, police de la voirie, nomination des sénateurs et des chevaliers, cens, administration du Trésor, tout cela appartient désormais à des fonctionnaires spéciaux, élus par le peuple comme les consuls eux-mêmes, et placés à côté plutôt qu'au-dessous d'eux. Jadis magistrature unique et suprême, le consulat n'est plus au premier rang à tous les égards : si dans le tableau nouveau des dignités romaines, si dans l'ordre usuel des magistratures, il a rang avant la préture, l'édilité et la questure, il le cède en réalité à la censure, investie des plus hautes attributions financières, chargée de la confection des listes civiques, équestres et sénatoriales, et exerçant par là dans toute la cité le contrôle sur les moeurs, contrôle absolu, auquel nul ne peut se soustraire, si grand ou si petit qu'il soit.

A la place de l'ancien principe du droit public, qui ne concevait pas la fonction suprême sans le pouvoir illimité, le principe contraire se fait jour peu à peu. Les attributions des magistrats et leur compétence seront assujetties à des limites fixes. L'imperium un et indivisible sera brisé et détruit. La brèche s'ouvre par la création des fonctions juxtaposées au pouvoir consulaire, par la questure notamment : elle s'achève par la législation Licinienne, de 387 de Rome (367 av. J.C.), qui répartissant les attributions des trois plus hauts fonctionnaires de l'Etat, donne aux deux premiers le pouvoir exécutif et la guerre, et le pouvoir judiciaire au troisième (préture).

On ne s'en tint pas là, quoiqu'ils eussent partout le même pouvoir et la libre concurrence, les consuls en fait n'avaient jamais manqué de se partager entre eux les divers départements officiels (provinciae). Ils avaient fait cette division, soit de commun accord, soit en tirant au sort leurs provinces; mais voici que les autres corps constituants de l'Etat s'immiscent à leur tour dans la répartition de leur compétence. Il devint d'usage que le sénat, tous les ans, leur délimitât leur ressort; et que, sans aller encore jusqu'à faire lui-même la division des affaires entre magistrats également compétents, il leur donnât toutefois son avis, ou les invitât à se régler suivant son conseil, exerçant ainsi une influence grande jusque dans les questions de personnes. Dans les cas extrêmes il eut aussi recours à l'avis du peuple, dont le plébiscite tranchait alors la question en litige. Toutefois c'était là un moyen dangereux pour le gouvernement; il ne fut que rarement employé. Enfin, on retira aux consuls les plus graves affaires, les traités de paix par exemple; ils eurent dans ces circonstances à en référer au sénat et à suivre ses instructions. Que s'il y avait péril en la demeure, le sénat pouvait les suspendre : de plus, sans qu'une règle fixe n'ait été jamais posée, mais aussi sans que la pratique l'ait jamais enfreinte, le sénat s'arrogea la faculté d'ouvrir la dictature, et de désigner même le dictateur, dont l'élection rentrait pourtant légalement dans les attributions consulaires.

367-272 av J.C.

La diminution des pouvoirs dictatoriaux

L'unité et la plénitude des pouvoirs, l'imperium, se maintint bien plus longtemps intacte dans les mains du dictateur; magistrat extraordinaire créé dans les cas suprêmes, il avait eu d'abord et naturellement des attributions spéciales. Néanmoins nous voyons qu'en droit sa compétence est illimitée, plus encore que celle du consul.

Mais les temps ayant changé il fut entamé à son tour par les doctrines nouvelles. En 391 de Rome (363 av. J.C.), un dictateur est nommé à l'occasion d'une difficulté purement religieuse, et pour l'accomplissement d'une sinistre cérémonie du culte : mais voici que s'emparant d'une autorité absolue qu'il puisait dans l'ancienne loi, il regarde comme nulles les limites posées à sa compétence, et veut prendre aussi le commandement de l'armée. D'autres dictateurs aux pouvoirs circonscrits sont souvent nommés dans les années postérieures à 403 de Rome (351 av. J.C.). Ils ne renouvellent pas ces tentatives d'empiétement, et sans entrer en conflit avec les magistrats, ils s'enferment dans leurs attributions spéciales et limitées.

Prohibitions du cumul des fonctions et de la réélection aux charges

En 412 de Rome (342 av. J.C.), il est interdit de cumuler les charges curules, et de revêtir la même magistrature avant un intervalle de dix années. En 489 de Rome (265 av. J.C.), il est pareillement statué que la plus haute en réalité de toutes les magistratures, la censure, ne pourra être occupée deux fois. Le gouvernement avait bien assez de force encore pour n'avoir pas à craindre ses propres instruments, et pour pouvoir impunément laisser de côté, sans se servir d'eux, les plus utiles. Mais il arriva souvent que de braves généraux virent lever devant eux les barrières légales1. On peut citer quelques exemples comme celui de Quintus Fabius Rullianus cinq fois consul en vingt-huit ans, ou celui de Marcus Valerius Corvus, six fois consul de 384 à 483 (370 à 271 av. J.-C.), la première fois à vingt-trois ans, la dernière fois à soixante-douze; dont le bras fut le soutien de la cité et la terreur des ennemis durant trois générations d'hommes, et qui mourut centenaire.

1. Quand l'on rapproche ensemble les listes consulaires, avant et après 412 (342 av. J.C.), on ne conserve pas de doutes sur la réalité de la loi prohibitive des réélections au consulat. Avant 412 on voit des consuls nommés de nouveau au bout de trois ou quatre ans, après cette date, on ne les voit plus réélus qu'au bout d'un intervalle de dix ans au moins. Il y a des exceptions fréquentes à la règle, cependant, surtout pendant les guerres si rudes de 434 à 443. Mais la loi proscrivant le cumul est rigoureusement observée. On ne pourrait pas citer un seul exemple certain du cumul de deux magistratures curules (Tite-Live, XXXIX, 39, 4), consulat, préture ou édilité curule : il en est autrement des autres fonctions. L'édilité curule est cumulée par exemple avec la charge de maître de cavalerie (Tite-Live, XXIII, 24, 30); la préture avec la censure (Fast. Capit. an 501); la préture avec la dictature (Tite-Live, VIII, 12); le consulat enfin avec cette même dignité (Tite-Live, VIII, 12).

367-272 av J.C.

Le Tribunat du peuple

Brutus
Denarius de Brutus
montrant Brutus
le premier consul entouré de deux licteurs

Pendant que les magistrats romains descendent de la condition élevée de souverain absolu, à celle chaque jour plus diminuée et restreinte de fonctionnaire et de mandataire de la Cité, la vieille magistrature opposante des tribuns du peuple subit aussi les effets d'une réaction pareille. Créée pour protéger (auxilium) même révolutionnairement, les faibles et les petits contre la superbe et les excès de pouvoir des hauts fonctionnaires, elle avait bientôt conduit en outre à la conquête des droits politiques donnés aux simples citoyens, et à la destruction des privilèges de la noblesse.

Ce second but était atteint : mais l'idée première du tribunat avait été purement démocratique : les conquêtes à faire dans l'ordre politique ne venaient que bien après. Quant à l'idée démocratique, elle n'était, certes, pas plus odieuse au patriciat lui-même, qu'à cette noblesse plébéienne à qui le tribunat devait nécessairement appartenir et appartint en effet.

Au lendemain de l'égalité civile proclamée, la constitution romaine ayant revêtu une couleur plus décidément aristocratique encore que n'était celle de la veille. Ne pouvant abolir le tribunat, on s'efforça de le transformer. L'opposition avait cru y trouver tout un arsenal d'armes offensives; on en fit un instrument de gouvernement. Les tribuns, à l'origine, n'avaient pas part à l'administration; ils n'étaient ni magistrats, ni membres du sénat : on les fit entrer dans le corps des magistratures administratives.

Dès le premier moment, on leur donne une juridiction égale à celle des consuls : dès les premiers combats entre les ordres, ils conquièrent à leur égal l'initiative législative; puis, plus tard, sans que nous puissions exactement dire à quelle date, peu de temps avant ou après la proclamation de l'égalité civile, ils occupent, au regard du sénat, du corps qui vraiment régit et gouverne, une situation encore pareille à celle des consuls.

Jadis, ils assistaient aux délibérations, assis sur un banc, près de la porte : aujourd'hui, ils ont leur siège dans l'intérieur de la salle, à côté des sièges des autres magistrats; ils ont le droit de prendre la parole; et s'ils ne peuvent pas voter, c'est qu'en vertu d'une règle formelle du droit public de Rome, celui-là n'a que voix consultative, qui n'est pas appelé à agir. Tous les fonctionnaires, en effet, durant leur année de charge entrent et parlent dans le sénat; ils n'y ont jamais voix délibérative.

Les choses n'en restèrent pas là. Bientôt les tribuns obtinrent le privilège distinctif des hautes magistratures, celui qui n'appartenait qu'aux consuls et aux préteurs : celui du droit de convoquer le sénat, de faire une motion, de faire voter un sénatus-consulte1.

Au sein de la cité romaine, le tribunat, avec les souvenirs de son ancienne mission révolutionnaire, demeura toujours invoqué, comme l'expression fidèle des antagonismes sociaux, et comme une arme dangereuse et tranchante mise dans la main du parti qui voulait le renversement de l'ordre de choses. En même temps et pour de longues années, l'aristocratie s'en rendit si complètement maîtresse, que l'histoire ne fait plus une seule fois mention d'un acte d'opposition dirigé contre le sénat par tout le collège des tribuns; et que si, parfois, l'un d'eux vient encore, en enfant perdu, tenter une résistance isolée, ses efforts seront arrêtés sans peine, souvent même avec le concours de ses propres collègues.

1. Aussi les dépêches destinées au sénat sont-elles adressées aux consuls, aux préteurs, aux tribuns et enfin au sénat. (Cicéron, ep. ad famil., XV, 2 et alias).

367-272 av J.C.

Le sénat

Dans la réalité des choses, c'est maintenant le Sénat qui gouverne sans conteste. Sa composition a été modifiée. Le magistrat suprême avait eu le libre droit d'élection et d'expulsion des sénateurs mais, ce droit, il ne l'avait jamais exercé pleinement, sinon même du temps des rois, du moins après l'abolition de la magistrature souveraine à vie. Il se peut que l'usage soit lié de bonne heure de n'exclure les sénateurs des conseils de la république qu'au moment de la révision quinquennale des listes civiques.

Mais le sénat échappe complètement à l'action de la magistrature suprême, quand la rédaction des listes, ayant été enlevée aux consuls, celle-ci est confiée à des fonctionnaires secondaires, aux censeurs. Vient ensuite la loi Ovinia, et probablement peu de temps après les lois Liciniennes. Cette loi restreint encore les pouvoirs arbitraires des fonctionnaires relatifs aux promotions dans l'ordre des sénateurs (ordro senatorius); elle ouvre le sénat à tout citoyen ayant exercé les charges d'édile curule, de préteur ou de consul. Celui-ci y a, tout d'abord et de plein droit, son siège et son vote : le censeur, entrant en charge, est tenu de s'inscrire officiellement sur les listes, à moins qu'il ne prononce son exclusion, fondée sur les motifs qui entraîneraient aussi celle d'un sénateur ancien. Les magistrats sortis de charge n'étaient pas assez nombreux, tant s'en faut, pour maintenir les trois cents sénateurs au complet : d'une autre part, il n'était pas possible de les laisser tomber à un chiffre inférieur, la liste sénatoriale était aussi celle des jurés.

Il resta donc, en définitive, un large champ à l'élection pour les censeurs; mais les sénateurs ainsi nommés, et qui n'avaient pas passé par les charges curules, ceux qui n'avaient exercé que les fonctions inférieures, s'étaient distingués par leur valeur, avaient tué un chef ennemi, ou avaient sauvé un citoyen, les sénateurs subalternes ou pédaires (senatores pedarii), comme on les appelait, votaient simplement, sans prendre part à la discussion. Ainsi, à partir de la loi Ovinia, la portion la plus importante du sénat, le noyau où venaient se concentrer le gouvernement et l'administration, avait cessé d'être dans la main de la haute magistrature; il relevait indirectement du peuple par l'élection aux dignités curules. Sans offrir une ressemblance complète avec le système représentatif des temps modernes, la constitution romaine s'en rapprochait toutefois; et les sénateurs muets apportaient au gouvernement le concours si nécessaire, et pourtant si difficile à assurer, d'une masse compacte de votants silencieux, en état et en droit de juger les motions placées à l'ordre du jour.

Les attributions du sénat ne furent pas modifiées pour ainsi dire. Il se garda bien de donner ouverture à l'opposition ou aux ambitieux, soit par des changements impopulaires, soit par des violations trop manifestes de la constitution, et, sans provoquer de lui-même l'extension des droits politiques du peuple dans le sens de la démocratie, il laissa cette extension s'accomplir. Mais si le peuple avait conquis les apparences du pouvoir, le sénat en avait conquis en réalité son influence. Elle était prépondérante en matière de législation, d'élection et de gouvernement.

Tout projet de loi devait d'abord lui être soumis : il était rare qu'un fonctionnaire osât porter une motion devant le peuple, sans son assentiment, ou contrairement à son avis. Que, s'il l'avait fait, les sénateurs pouvaient recourir à l'intercession des autres fonctionnaires, à la cassation sacerdotale, et à toute une série de moyens de nullité, pour étouffer la motion dès le début ou l'écarter à la longue. Enfin, comme le pouvoir exécutif résidait dans ses mains, le sénat était maître d'exécuter ou non le plébiscite voté malgré lui. Plus tard encore, le peuple l'y autorisant par son silence, il s'arrogea le droit de dispense légale dans les cas urgents, et sous réserve de la ratification ultérieure du peuple; réserve peu sérieuse dès le commencement, et qui dégénéra en clause de style; si bien que, dans les temps ultérieurs, on ne se donna pas la peine de solliciter jamais cette ratification.

Quant aux élections, à celles du moins qui jadis appartenaient aux magistrats suprêmes, ou qui avaient une certaine importance, on voit pareillement le sénat s'en rendre maître. Il alla même jusqu'à désigner le dictateur. Sans nul doute, on tenait grand compte de l'opinion du peuple; on n'aurait pu lui enlever son droit fondamental de nomination aux charges publiques, on mit un soin jaloux à empêcher que l'élection ne pût équivaloir à la collation de certains pouvoirs tout spéciaux, du généralat en chef, par exemple; à la veille d'une guerre imminente. Les opinions nouvelles qui voulaient des fonctions publiques limitées, la faculté laissée au sénat de dispenser de l'observation de la loi, conféraient à celui-ci, en grande partie, la libre disposition des emplois. Nous avons fait voir quelle influence il exerçait dans le partage des attributions, notamment dans celui des pouvoirs consulaires. Parmi les dispenses légales, l'une des plus remarquables, sans contredit, dégageait le magistrat de l'échéance de sa sortie de charge dans l'enceinte du territoire de la ville, elle eût porté atteinte à la règle fondamentale du droit public, mais au dehors elle était pleinement efficace, et le consul ou le préteur, quand il avait obtenu la prorogation de ses pouvoirs, demeurait encore en fonctions à titre de proconsul ou de propréteur (pro consule, pro protore). Ce droit si important de prorogation équivalait à une réélection : il appartint aussi au peuple dans les commencements; mais, à dater de 447 de Rome (307 av. J.C.), un simple sénatus-consulte suffit pour continuer le fonctionnaire dans sa charge. Ajoutez à tout cela l'influence croissante et prédominante des aristocraties coalisées, qui ne manquent pour ainsi dire jamais d'appuyer dans les élections, les candidats, que le gouvernement agrée.

Dans l'exécutif, la paix, la guerre et les alliances, les colonies à fonder, les assignations de terres, les travaux publics, toutes les affaires d'une importance grande ou durable, tout le système des finances enfin, relèvent du sénat. C'est lui qui, chaque année, préside à la distribution des départements respectifs entre les magistrats, qui détermine en général le nombre de troupes, et le budget alloué à chacun d'eux; c'est à lui que tous réfèrent quand les circonstances le commandent : à l'exception des consuls, les directeurs des caisses du Trésor ne peuvent remettre ni à un fonctionnaire, ni à un citoyen quelconque, aucune somme que le sénatus-consulte n'aurait pas comprise dans ses prévisions.

Toutefois, le sénat ne s'immisçait pas dans les affaires courantes et l'administration spéciale de la justice ou de la guerre. Il y avait trop de tact et de sens politique chez l'aristocratie romaine, pour qu'elle changeât en machines passives les organes, du pouvoir exécutif, ou pour qu'elle mît en tutelle les agents préposés aux divers services de l'Etat. Respectant, en apparence, toutes les formes anciennes, le gouvernement inauguré par le sénat fut toute une révolution : le libre courant des volontés populaires venait s'arrêter devant une digue puissante : les hauts dignitaires n'étaient plus rien que des présidents d'assemblée; que des commissaires exécutifs. Un corps délibérant avait su, en se transformant, hériter de tous les pouvoirs constitués; et, se faisant à la fois révolutionnaire et usurpateur, accaparait, sous les plus modestes dehors, l'exécutif tout entier.

367-300 av J.C.

Les patriciens après les réformes

L'antagonisme avait pris fin entre les familles nobles et le peuple, du moins sur les questions essentielles. Le patriciat, de tous ses anciens privilèges, n'en avait gardé qu'un seul, celui de voter le premier dans les comices centuriates. Il lui devait en grande partie d'avoir encore un des consuls et un des censeurs choisis dans son sein; mais il se voyait complètement exclu du tribunat, de l'édilité plébéienne et des deuxièmes sièges consulaire et censorial. Mais pour n'être plus qu'un nom, la noblesse romaine ne périt pas. Au temps des rois, le patriciat n'arbore pas encore des prétentions qui seront plus tard son principal caractère; il s'incorpore de temps à autre des familles nouvelles. Mais la république venue, il ferme ses rangs obstinément, et la rigueur infranchissable de sa loi d'exclusion va de pair avec la ruine complète de son monopole politique.

La hauteur superbe des "Ramiens" survit au dernier des privilèges de leur ordre, et l'on voit aussi à Rome les familles nobles nouvelles remplacer par l'exagération de l'insolence ce qui leur manque du côté de l'ancienneté. Parmi tous les hobereaux romains, il n'en est pas qui aient aussi opiniâtrement combattu "pour retirer le consulat de la boue plébéienne;" il n'en est pas qui aient affiché la noblesse avec autant de dépit et d'arrogance tout ensemble que la famille Claudia. Ardents entre les plus ardents des maisons patriciennes, les Claudiens n'étaient que des nouveaux venus pourtant, comparés aux Valériens et aux Quinctiens, ou même aux Fabiens et aux Jules; ils étaient, autant que nous le pouvons savoir, les plus récents parmi toutes les familles patriciennes1.

Quelques années après la loi Ogulnia, en 458 de Rome/296 av. J.C., se rencontre un incident qui peint bien les situations. Une patricienne ayant donné sa main à un plébéien considérable, et qui avait revêtu les plus hautes dignités, les dames nobles l'expulsèrent, à raison de cette mésalliance, et de leur société, et de la solennité des fêtes célébrées en l'honneur de la chasteté des femmes. Par suite, il y eut depuis lors à Rome une déesse de la chasteté pour les patriciennes, et une autre pour les plébéiennes.

1. Voir dans les Raemische Forschungen (Etudes romaines), tout récemment publiées par M. Mommsen, le chapitre relatif à la gens Claudia, 1, p. 285 et suiv. Nous donnons à l'appendice du tome 2 un extrait d'un autre et savant travail appartenant au même ouvrage sur le partage des droits politiques entre les deux ordres, partage dont les résultats viennent d'être sommairement exposées.

509-494 av J.C.

Empire maritime Tusco-Carthaginois

Quand les Tarquins furent chassés, la puissance Etrusque touchait à son apogée. Les Toscans étaient décidément les maîtres dans toute l'étendue de la mer Tyrrhénienne, eux et les Carthaginois, leurs intimes alliés. Pendant que Massalie avait à livrer de continuels combats pour défendre son existence, tous les havres de la Campanie et du pays Volsques et, après la bataille d'Alalie, la Corse entière, étaient tombés au pouvoir des Etrusques. Vers 260 de Rome (494 av. J.-C.), les fils du général Carthaginois Magon avaient fondé, par la conquête complète de la Sardaigne, la grandeur de leur maison et celle de leur patrie. Dans la Sicile, les divisions intestines des colonies grecques avaient assuré aux Phéniciens la possession sans conteste de toute la moitié occidentale de l'île. Enfin les vaisseaux des Etrusques naviguaient en vainqueurs sur les eaux de l'Adriatique. Leurs corsaires avaient jeté l'effroi jusque dans les mers orientales.

Sur le continent leur puissance grandissait de même. Il était pour eux du plus haut intérêt de conquérir le pays Latin, qui, seul les séparait des villes Volsques tombées dans leur clientèle, et de leurs possessions Campaniennes. Jusqu'alors, Rome avait été le boulevard du Latium : elle avait maintenu avec succès sa frontière Tibérine. Mais vint le jour où la confédération Etrusque, profitant d'un instant de désordre et de faiblesse, à la suite de l'expulsion des Tarquins, reprit plus vivement l'offensive : son armée, conduite par le roi Larth Porsena, de Clusium, ne trouva plus devant elle la résistance accoutumée. Rome capitula, et échangeant contre la paix en 247 de Rome (507 av. J.-C.), ce semble, tout son territoire transtibérin dont s'emparèrent les cités Etrusques voisines, elle perdit aussi la domination exclusive du fleuve. Elle dut livrer au vainqueur toutes ses armes, et jurer de ne plus se servir du fer que pour la charrue. L'Italie semble à la veille d'être englobée tout entière dans l'empire Etrusque.

La coalition Tusco-Carthaginoise mettait donc en péril l'indépendance des Italiotes et des Grecs : mais avertis par le danger commun, entraînés par le sentiment de leur parenté, ils s'allièrent étroitement, et le succès couronna leurs efforts. L'armée étrusque, ayant, après la chute de Rome, pénétré plus avant dans le Latium, fut arrêtée dans sa marche victorieuse devant les murs d'Aricie, grâce au secours des gens de Cymè (Cumes), accourus à temps pour la dégager (248 de Rome (506 av. J.-C.)). Nous ne savons pas comment se termina la guerre, ni si Rome avait déjà rompu la paix honteuse et ruineuse qu'elle venait de subir : un fait est certain, c'est que cette fois encore les Etrusques ne purent se maintenir sur la rive gauche du Tibre.

509-474 av J.C.

Salamine et Himère : leurs suites

La mort de Publius Decius Mus
La mort de l'amiral Ariabignes
à la bataille de Salamine
William Rainey

Bientôt, la nation Hellénique eut à soutenir une lutte immense et plus décisive encore contre les barbares de l'Ouest et de l'Est. C'était le temps de la guerre des Perses (les guerres médiques (500-479 av. J.C.)). La condition des Tyriens (Phéniciens) n'était pas indépendante en face du Grand Roi. Ils entraînèrent aussi Carthage dans le sillon de la politique Persane. On raconte même, non sans apparence de vérité, qu'un traité d'alliance aurait été conclu entre cette ville et Xerxès; et les Carthaginois auraient entraîné les Etrusques à leur tour. Une attaque, combinée d'après un plan politique grandiose, jetait à la fois les hordes de l'Asie sur la Grèce, et les bandes Phéniciennes, sur la Sicile. La liberté, la civilisation menaçaient d'être enlevées d'un seul coup de la surface de la terre. La victoire demeura aux Grecs.

Ainsi, la bataille de Salamine (274 de Rome (480 av. J.-C.)) sauva et vengea la Grèce propre : tandis qu'à pareil jour, dit-on, Gélon et Théron, souverains de Syracuse et d'Alrigente (Akragas) détruisaient non loin d'Himère l'immense armée d'Hamilcar, fils de Magon, et mettaient ainsi fin à la guerre. Les Phéniciens (puniques), qui ne songeaient pas encore à la conquête de toute la Sicile, revinrent pour le moment à leur politique purement défensive. On rencontre encore de grandes médailles d'argent, frappées pour les besoins de la guerre, et provenant des bijoux de Damareta, femme de Gélon, et des nobles Syracusaines. La postérité a gardé un souvenir de reconnaissance envers le bon et brave roi de Syracuse, et le poète Simonide a glorifié sa victoire.

482- av J.C.

Empire maritime Tarentino-Syracusain

Carthage, battue et humiliée, l'empire maritime des Etrusques, ses alliés, s'écroule. Déjà Anaxilas, tyran de Rhegium et de Zanclé (Messine, plus tard), avait barré le détroit de Sicile à leurs corsaires, en y plaçant sa flotte en permanence (vers 272 de Rome (482 av. J.C.)); et, à peu de temps de là, les Cyméens, se joignant à Hiéron, détruisaient les escadres Tyrrhéniennes à la hauteur de leur ville (280 de Rome (474 av. J.C.)). Les Carthaginois avaient tenté, mais en vain, de leur apporter du secours. Pindare, à son tour, a chanté cette victoire dans sa première Pythienne; et l'on possède un casque étrusque, envoyé par Hiéron à Olympie, avec l'inscription qui suit : Hiaron, fils de Dinomène, et les Syracusains, à Jupiter : dépouille Tyrrhénienne de Cymè.

De tels succès, remportés sur Carthage et les Etrusques, avaient placé Syracuse à la tête des villes gréco-siciliennes. Au même temps, alors que Rome venait de chasser ses rois (243 de Rome (511 av. J.C.)), tombait l'achéenne Sybaris, parmi les villes gréco-italiennes; et la dorienne Tarente montait au premier rang, que nul ne lui disputa. Plus tard, les Tarentins sont à leur tour écrasés par les Japyges, dans une sanglante bataille (280 de Rome (474 av. J.C.)); mais cet échec, le plus terrible qu'eussent jamais subi les Hellènes, provoque chez eux, comme l'invasion des Perses dans la Grèce propre, un puissant effort de l'esprit public. Désormais, les Carthaginois et les Etrusques n'auront plus la suprématie dans les eaux italiennes : les Tarentins, dans les mers Adriatique et Ionienne, les Massaliotes et les Syracusains, dans les mers Tyrrhéniennes, ces derniers surtout, serrent de près, tous les jours, les pirates sortis des ports de la Toscane. Déjà, après sa victoire de Cymé, Hiéron avait occupé l'île d'AEnaria (Ischia), et coupé par là les communications entre les Etrusques septentrionaux et ceux de Campanie.

Vers l'an 302 de Rome (452 av. J.C.), Syracuse, voulant achever la destruction des corsaires, met en mer sa flotte, s'empare de la Corse, ravage les côtes Etruriennes, et s'établit dans l'île d'AEthalie (Elbe). Si elle ne vient pas tout à fait à bout de son entreprise; si, jusque dans le Ve siècle de Rome, les pirates se maintiennent, notamment à Antium, leur puissante ennemie n'en refoule pas moins les Toscans et les Phéniciens réunis. Mais viennent aussi pour Syracuse les jours de danger les Athéniens menacent de renverser ses murs. Au cours de la guerre du Péloponnèse (339-341 de Rome (415-413 av. J.C.), ils lui font subir un long et fameux siège; et les Etrusques, depuis longtemps en relations commerciales avec eux, leur apportent le secours de trois galères à cinquante rameurs. On sait l'issue du siège, les Doriens triomphent dans l'Ouest comme dans l'Est. Après les honteux revers de l'expédition athénienne, Syracuse n'a pas de rivale maritime parmi les autres cités Helléniques; les hommes qui la gouvernent veulent étendre sa domination sur toute la Sicile, sur l'Italie du Sud, et sur les deux mers Italiennes. Mais, dans ce même temps, les Carthaginois, qui voient leurs possessions de Sicile sérieusement en péril, tournent contre les Syracusains tous les efforts de leur politique, et entreprennent la conquête de l'île entière.

Nous n'avons pas à raconter ici la chute des cités Siciliennes placées entre les deux adversaires, les progrès de la domination Carthaginoise, et les combats nombreux qui l'affermissent. En ce qui touche l'Etrurie, nous mentionnerons les blessures profondes que lui inflige Denys, le nouveau tyran de Syracuse (il règne de 348 à 387 de Rome (406-367 av. J.C.). On le voit, nourrissant les plus vastes projets, fonder sa puissance coloniale jusque dans la mer Italienne de l'Est, qui, pour la première fois, obéit à des flottes Grecques. En 367 av. J.C., il occupe et colonise sur la côte Illyrienne les îles de Lissos et d'Issa (aujourd'hui Pago et Lissa); sur la côte italienne, Ancône, Numana (aujourd'hui Umana, lieu ruiné) et Hatria. Ces contrées lointaines ont gardé le souvenir de l'empire maritime de Syracuse : témoin le canal, ou fossé de Philistos, creusé, sans doute, près des bouches du Pô, par l'ami et l'historiographe du tyran, alors qu'il vivait exilé à Hatria (368 de Rome (386 av. J.C.) et les années suivantes; témoin, le nom nouveau donné à la mer italienne orientale, jadis appelée le golfe Ionique; et désormais connue, sous la désignation de mer Adriatique1.

Mais non contents de ces attaques dirigées contre les possessions des Etrusques dans la mer orientale Denys alla les chercher au coeur même de leur territoire : il prit d'assaut et pilla Pyrgi, le port de Caeré (369 de Rome (385 av. J.C.). Pyrgi ne s'est jamais relevée de ce désastre. Après la mort du tyran, Syracuse, en proie à des guerres intestines, laissa le champ libre aux Carthaginois. Leur flotte reparut dans la mer Tyrrhénienne, et y reprit une supériorité constamment maintenue, sauf pendant quelques courtes interruptions. La domination carthaginoise pesa d'ailleurs aussi lourdement sur les Etrusques que sur les Grecs, à ce point qu'en 444 de Rome (310 av. J.C.), Agathocle de Syracuse ayant pris les armes contre Carthage, dix-huit galères Toscanes vinrent à son secours. Les Etrusques avaient à craindre l'invasion de la Corse, qui leur appartenait encore. Ils rompirent l'antique Symmachie Tusco-phénicienrne, encore debout au temps d'Aristote (370-432 de Rome (384-322 av. J.C.), mais sans en tirer profit pour eux-mêmes. Jamais ils n'ont depuis reconquis leur puissance sur les mers.

1. Hécatée (? après 257 de Rome (497 av. J.C.) et Hérodote (270 (484 av. J.C.)); ? après 345 (409 av. J.C.) ne donnent ce nom qu'au delta du Pô, et à la mer voisine (0. Muller, Etrusker, I, p. 140 : Geograghi Graeci minor., ed. C. Muller, I, p. 23). C'est dans Seylax que pour la première fois nous le rencontrons appliqué à tout le golfe (vers 418 de Rome (336 av. J.C.)).

483-435 av J.C.

Lutte des Romains contre les Etrusques de Véies

On ne s'expliquerait pas la rapide décadence de l'empire nautique Tarentino-Syracusain, si, à l'heure même où les Grecs de Sicile les combattaient avec leurs flottes, ils n'avaient eu aussi à lutter sur terre contre des ennemis non moins pressants. A une date contemporaine des journées de Salamine, d'Himère et de Cymè, il y eut une guerre entre les Romains et les gens de Véies, guerre sanglante et qui ne dura pas moins de quatre années (274-280 de Rome (483-474 av. J.C.)). Plusieurs fois les Romains essuyèrent de cruelles défaites. Un souvenir douloureux s'attache à la catastrophe des Fabiens (277 av. J.C. (477 av. J.C.)), qui, s'étant condamnés à l'exil volontaire pour mettre fin à une crise intérieure, avaient entrepris la défense de la frontière Etrurienne, et qui périrent jusqu'au dernier homme en état de poser les armes, sur les bords de la Crémère. Une trêve de quatre cents mois fut conclue au lieu de paix, et mit fin momentanément à la guerre. Elle eut cela d'heureux pour Rome, qu'elle lui rendit les limites de son territoire au temps des rois, les Etrusques abandonnant Fidènes et leurs conquêtes sur la rive droite du fleuve. Cette lutte entre Rome et l'Etrurie se rattache-t-elle, par quelque lien direct, avec les guerres des Grecs contre les Perses; et des Siciliens contre les Carthaginois ? C'est ce qu'il n'est pas possible de dire. Que les vainqueurs, de Salamine et d'Himère aient eu ou n'aient pas eu les Romains pour alliés, les intérêts et les résultats n'en étaient pas moins les mêmes.

424-420 av J.C.

Les Samnites en lutte contre les Etrusques de Campanie

Les Samnites firent comme les Latins : ils attaquèrent aussi les Etrusques. A la suite de la bataille de Cymè, les établissements de Campanie avaient perdu leurs communications avec la mère patrie, et, livrés à eux-mêmes, ils n'étaient plus en état de résister aux incursions des Sabelliens de la montagne. En 330 de Rome, Capoue, la colonie principale, succombe : sa population toscane est détruite ou chassée par les Samnites. Les Grecs Campaniens, isolés, affaiblis eux-mêmes, ont aussi beaucoup à souffrir de cette invasion : Cymè, est conquise en 334 de Rome (420 av. J.C.). Toutefois, ils se maintiennent à Néapolis (Naples) avec l'aide des Syracusains probablement, pendant qu'au contraire le nom Toscan disparaît de l'histoire dans la Campanie tout entière. A peine si quelques cités Etrusques y prolongent, durant un certain temps, leur existence chétive et obscure. Mais voici venir, dans l'Italie du Nord, des événements bien plus graves. Une nouvelle nation a frappé aux portes des Alpes : les Gaulois arrivent, et ce sont les Etrusques encore contre lesquels ils se heurtent d'abord.

348 av J.C.

Les traités de paix entre Rome et Carthage

En 348 av. J.C., la cité punique signe un second traité de paix avec Rome après celui de 509 av. J.C.

Carthage s'engageait à respecter la domination romaine dans le latium. Il y avait cependant un distinguo : le traité faisait une distinction entre les zones sous la protection directe de Rome et les villes qui ne sont que des alliées.

Si les romains étaient libres de naviguer et de commercer dans le bassin occidental de la méditerranée, de nombreuses restrictions leurs étaient appliquées en Sardaigne et en Afrique. Cet accord est reconduit en 326 av. J.C. et en 306 av. J.C.

Interdiction pour Rome de s'installer militairement en Sardaigne et en Afrique, en revanche les carthaginois peuvent installer des bases en Italie.

424-343 av J.C.

Les Samnites

La mort de Publius Decius Mus

Les plébéiens venaient de conquérir l'égalité politique avec les patriciens. Qu'en résultera-t-il? Au dedans l'union, au dehors la force. C'est alors en effet, et alors seulement, que Rome n'étant plus distraite par les dissensions intestines, peut tenter et accomplir la conquête de l'Italie. La guerre qui doit lui soumettre la Péninsule commence aussitôt que les troubles intérieurs sont finis, en 343 av. J.C.

Habitant au milieu de l'Apennin un pays montagneux et rude, les Samnites se trouvent naturellement endurcis aux fatigues de la guerre. Ils font dans la campagne ce que les Eques avaient fait si longtemps dans le Latium, des courses continuelles qui désolent les riches plaines étendues entre le pied des monts et la mer. Vers le milieu du IVe siècle avant notre ère, ils s'établirent sur le mont Tifata, d'où ils menacent Capoue. C'est la plus grande et la plus riche des villes de la Campanie, et la Campanie est le plus fertile terroir de l'Italie tout entière.

Au Sud, derrière les Volsques domptés, les Romains n'avaient plus trouvé d'ennemi qui fut redoutable; et leurs légions s'étaient portées sans obstacle jusque sur le Liris (Garigliano auj.). En 397 de Rome (357 av. J.-C.), ils avaient livré un combat heureux aux Privernates (Privernum, Piperno Vecchio) : ils avaient battu les Aurunces en 409 de Rome (345 av. J.C.), et pris Sora sur le haut du fleuve. Ils touchaient maintenant à la frontière des Samnites : et le traité d'amitié et d'alliance conclu naguère (400 (354 av. J.C.)) entre les deux peuples les plus braves et les plus puissants de l'Italie n'était qu'un signe avant-coureur de la tempête. La domination de l'Italie était en jeu, et la guerre se déchaînait, menaçante précisément, à l'heure où les Latins se débattaient dans cette crise intestine, dont nous avons retracé le tableau.

Longtemps avant l'expulsion des Tarquins, la nation des Samnites avait occupé les chaînes montueuses qui s'élèvent entre les plaines d'Apulie et celles de Campanie, et les commandent. Mais elle n'avait pu les envahir, contenue qu'elle était d'un côté par les Dauniens, dont la ville d'Arpi (l'ancienne Argyripa) florissait alors, et était puissante; et de l'autre, par les Grecs et les Etrusques. Mais l'empire Etrusque s'étant écroulé à la fin du IIIe siècle de Rome, et les colonies Grecques s'acheminant vers une rapide décadence, durant le cours du IVe, le champ s'ouvre pour les Samnites, et vers l'Ouest et vers le Sud. Leurs bandes aussitôt se mettent en campagne et descendent jusqu'aux mers de l'Italie méridionale. Tout d'abord, on les voit inonder les terres du golfe, auquel les Campaniens ont attaché leur nom depuis les premières années du IVe siècle : ils y écrasent les Etrusques, et y resserrent les Grecs, enlevant Capoue aux premiers (330 de Rome (424 av. J.C.)), et Cymé aux seconds (334 (420 av. J.C.)).

A la même époque, et peut-être un peu plus tôt, les Lucaniens se montrent dans la grande Grèce : au commencement du IVe siècle, ils ont bataillé contre les habitants de Terina et de Thurii (Thurii ou Thurium, non loin de Sybaris. - Terina, sur le golfe de Sainte-Euphémie, au Nord de Reggio (Calabre)), et, bien avant 364 de Rome (390 av. J.C.)), ils se sont logés et fortifiés dans la cité grecque de Laos (sur le golfe actuel de Policastro). Leur armée compte 30000 hommes de pied et 4000 cavaliers. A la fin de ce même IVe siècle, on entend pour la première fois parler de la ligue séparée des Bruttiens1 : ceux-ci, suivant une autre route que les autres peuples Sabelliques, s'étaient détachés des Lucaniens, non pas à titre de colonie, mais à titre de belligérants, et s'étaient mêlés à beaucoup d'éléments étrangers.

Les Grecs tentèrent de résister à l'assaut des hordes barbares : la ligue Achéenne se reconstitua (361 de Rome (393 av. J.C.)); et il fut ordonné qu'à la première attaque des Lucaniens contre une ville faisant partie de la ligue, tous les contingents devaient accourir : la peine de mort était édictée contre le chef d'armée qui n'amènerait pas ses troupes. Mais la coalition des villes grecques resta inefficace, Denys l'Ancien, de Syracuse, ayant fait cause commune avec les Italiques contre ses compatriotes. Pendant que l'un arrache l'empire des mers aux Ilottes de la Grande Grèce, les autres occupent ou détruisent successivement les villes helléniques; toutes ces cités naguère florissantes sont, en un rien de temps, ruinées ou changées en désert. Un petit nombre seulement, Naples entre autres, purent à grand peine sauver leur existence et leur nationalité, en mendiant des traités plutôt qu'en se défendant par les armes. Tarente seule resta indépendante et puissante; elle était plus éloignée, et des guerres continuelles avec les Messapiens y avaient trempé les courages et entretenu l'esprit militaire.

Luttant aussi tous les jours contre les Lucaniens, qui la mettaient en péril, elle avait dû se retourner vers sa métropole au-delà de l'Adriatique, et lui demander des alliances et des soldats. Au résumé, à l'heure où Rome conquérait Véies et la région Pontine, les bandes Samnites occupaient déjà toute l'Italie méridionale, à l'exception de quelques colonies Grecques isolées et des rivages Apulio-Messapiens. Une description côtière qui nous vient des Grecs (418 de Rome (336 av. J.-C)), place les Samnites propres avec leurs cinq langues dans tout le pays allant d'une mer à l'autre : à côté d'eux et au Nord, sur la mer Tyrrhénienne, elle mentionne les Campaniens, au Sud les Lucaniens; rangeant parmi ceux-ci, comme on l'a fait souvent, les Bruttiens, auxquels elle assigne toute la côte Tyrrhénienne, depuis Postum jusqu'à Thurii, sur la mer Ionienne. Et de fait, quand l'on compare les conquêtes alors accomplies par les deux grandes nations Italiques, les Latins et les Samnites, avant qu'elles n'en viennent à la lutte terrible qui s'approche, l'essor victorieux de ces derniers semble infiniment plus grand, plus brillant que celui des Romains.

Mais quelle différence dans la nature et le caractère des conquêtes ? Appuyée sur un centre puissant, la cité de Rome, le Latium s'étend lentement et de tous les côtés : si le périmètre de ses frontières est relativement médiocre encore, il convient de remarquer que partout il prend pied solidement, et qu'il assure sa domination, tantôt par la fondation de places fortifiées à la romaine, et assujetties au droit fédéral, tantôt en faisant Romain tout le territoire conquis.

1. Le nom de Bruttiens (ou mieux Brettiens) est le nom primitif : il est la plus ancienne appellation indigène des habitants des Calabres actuelles (Antioch., fr. 5, Muller). L'origine pélasgique qui leur est attribuée d'ordinaire n'est qu'une fable.

343 av J.C.

Rapports des Samnites avec les Grecs

Il en est autrement chez les Samnites. Là, pas de politique obéissant à une direction une et puissante. Tandis que la soumission de Véies et de la région Pontine deviennent pour Rome un réel accroissement de force, le Samnium s'affaiblit plutôt quand il se rend maître des villes de Campanie, et quand s'organisent les ligues Lucaniennes et Bruttiennes. Chaque bande sortie du pays, pour chercher de nouvelles terres, marche seule et s'établit à l'aventure. Ces bandes se répandent sur un territoire démesurément étendu, qu'elles ne songent pas le moins du monde à s'approprier tout entier; elles laissent subsister, affaiblies, il est vrai, ou dépendantes, les villes Grecques, Tarente, Thurii, Crotone, Métaponte, Héraclée, Rhégium, Néapolis : les Grecs demeurent tolérés même dans le plat pays et dans les petites cités; et Cymé, par exemple, Posidonie (Postum), Laos, Hipponion (Hipponion, ou Vibo, ou Vibona Valentia, auj. Bivona, colonie Locrienne, sur la côte Ouest de la Calabre), selon ce que nous enseignent la relation descriptive citée plus haut et les monnaies locales, restent décidément Grecques sous la domination Sabellique.

De là des populations mixtes, telles que les Bruttiens, parlant deux langues et chez qui se combinent les éléments samnites et grecs, et quelques débris des peuples autochtones. De semblables mélanges, mais à un degré moindre, s'étaient aussi opérés en Lucanie et en Campanie. Les Samnites propres ne surent pas non plus résister au charme dangereux de la civilisation grecque : dans la Campanie surtout, la cité de Naples (Neapolis) entra aussitôt en commerce amical avec les nouveaux venus : le ciel même y humanisait les Barbares. Capoue, Nola, Nucérie (Nola, au S. E. de Capoue. - Nucérie, Nuceria Alfaterna, auj. Notera, non loin de Pompei), Téanum (Teanum des Sidicins, auj. Teano, au N. 0. de Capoue), quoique renfermant une population Samnite pure, adoptèrent les moeurs et les institutions grecques. Il faut dire aussi que le régime indigène, par cantons ou par clans ne se conciliait plus avec la situation nouvelle.

343 av J.C.

Capoue

Les villes Samnites-Campaniennes commencèrent à frapper monnaie, celle-ci portant souvent une inscription grecque. Le commerce et l'agriculture font Capoue florissante : si elle n'est qu'au second rang pour la grandeur, elle dépasse toutes ses rivales par son luxe et sa richesse. Les récits des anciens ont rendu sa démoralisation fameuse. En veut-on la preuve caractéristique ? Pour armée elle racole des mercenaires, et elle se passionne pour les combats de gladiateurs. Métropole brillante d'une civilisation dégénérée, on y voit plus qu'ailleurs les embaucheurs y faire foule; et pendant qu'elle ne sait pas se couvrir contre les agressions des Samnites, toute la jeunesse valide de la Campanie, court les aventures à la suite de quelques condottieri qui l'entraînent en masse jusque dans la Sicile. Ces entreprises de lansquenets ont-elles pesé sur les destinées de l'Italie ? Nous le dirons plus tard. Quant aux combats de gladiateurs, s'ils ne furent pas inventés à Capoue, ils y firent aussitôt fureur et y reçurent de nombreux perfectionnements. On appelait les gladiateurs même pendant le repas, et leur nombre se mesurait sur l'importance des convives. Ainsi allait en s'abâtardissant la plus puissante des cités Samnites, soit par ses propres tendances, soit aussi, sans doute, sous l'influence desséchante des moeurs étrusques. La ruine de la nation était au bout. Les nobles Campaniens avaient beau joindre à leur dépravation profonde la plus chevaleresque valeur et la culture d'esprit la plus haute, il ne leur était plus donné d'être pour leur patrie ce que la noblesse Romaine était pour la patrie Latine. Comme les Campaniens, mais moins qu'eux, les Lucaniens et les Bruttiens subirent aussi l'influence des Grecs. Les fouilles pratiquées dans ces contrées font voir comment chez tous ces peuples l'art grec s'était allié avec le luxe barbare. Les bijoux d'or et d'ambre, les ustensiles splendides aux brillantes couleurs trouvés dans les nécropoles, disent éloquemment combien ils s'étaient tous éloignés de l'antique simplicité de leurs pères. Leur écriture porte un semblable témoignage : le vieil alphabet apporté du Nord fut échangé par les Lacaniens et les Bruttiens pour l'alphabet grec; en Campanie, l'alphabet, et le parler national, se développant à part sous l'empire des mêmes influences, avaient revêtu une clarté et une délicatesse singulières. Enfin, çà et là, se rencontrent les traces des théories philosophiques de la Grèce.

Quant au Samnium propre, il ne fut pas entamé. Mais toutes ces nouveautés, si belles, si naturelles qu'elles paraissent à certains égards, n'en avaient pas moins pour effet de dissoudre les liens de l'unité nationale, déjà trop peu resserrés à l'origine. L'hellénisme fit une brèche profonde dans l'organisme du peuple Samnite. Les Philhellènes délicats de la Campanie s'accoutumèrent, comme faisaient les Grecs, à trembler devant les rudes peuplades de la montagne, qui de leur côté se jetaient sur la plaine, et ne laissaient ni repos ni trêve aux habitants actuels, leurs anciens compatriotes dégénérés. Rome, au contraire, était une cité compacte, qui disposait de toutes les forces du Latium : ses sujets murmuraient, mais ils obéissaient. Les Samnites, eux s'étaient brisés et disséminés. Leur confédération dans le Samnium propre avait maintenu intactes, sans doute, les coutumes et la bravoure des ancêtres, mais elle s'était, de même, affaiblie et comme pulvérisée par l'émiettement et la dispersion de toutes les peuplades et de toutes les cités.

343-341 av J.C.

La première guerre Samnite et la prise de Capoue (343 av. J.C.)

La querelle des Samnites de la plaine contre ceux de la montagne, fut la vraie cause qui fit passer le Liris aux Romains. Les Sidicins de Teanum et les Campaniens de Capoue, les appelèrent à leur secours (411 de Rome (343 av. J.-C.)) en se voyant chaque jour envahis par leurs compatriotes, dont les essaims ravageaient toute la contrée, et voulaient s'y fixer à demeure. Rome refusa l'alliance sollicitée : alors les ambassadeurs Campaniens lui offrirent la soumission de leur pays. Une telle proposition était irrésistible. Les députés Romains allèrent donc trouver les Samnites, leur dénoncèrent l'acquisition que la République venait de faire, et les invitèrent à respecter des frontières appartenant désormais à un peuple ami.

Comment se déroulèrent les événements subséquents, c'est ce qu'il n'est guère possible de reconnaître1. Tout ce que nous savons, c'est qu'entre Rome et le Samnium, soit sans qu'il ait eu guerre, soit au contraire après une guerre réelle, il intervint un arrangement, aux termes duquel les Romains auraient gardé Capoue, les Samnites ayant leurs coudées franches contre Teanum et contre les Volsques du haut Liris.

En 343 av. J.C., les Campaniens, battus, implorent le secours de Rome contre les Samnites. Mais le sénat repousse leur demande. "Refuserez-vous", disent les députés, "ce qui vous appartient? Capoue se donne à vous." Le sénat accepte, et alors commence cette terrible lutte qui devrait durer soixante-dix ans, mais qui donnera à Rome l'Italie. Vainqueurs près du mont Gaurus et à Suessula, les Romains obligent les Samnites à leur céder la paisible possession de la Campanie. Ce succès retentit au loin. Carthage, déjà si puissante en Afrique, félicite le sénat de sa victoire, et renouvèle l'alliance jurée entre les deux républiques.

Les Samnites avaient un puissant intérêt à la paix, car à ce moment même, les Tarentins faisaient d'énergiques efforts pour chasser leurs incommodes voisins; mais les Romains avaient de leur côté, les plus graves motifs pour s'accommoder au plus tôt avec les Samnites. Agités déjà avant, et en pleine effervescence, les Latins se soulevèrent en masse, lorsqu'ils virent toute la contrée limitrophe de leur pays, du côté du Sud, sur le point d'appartenir aux Romains. Toutes les villes d'origine latine, les Tusculans eux-mêmes, admis dans Rome au partage des droits de cité, se prononcent contre elle. Laurentum seule lui reste fidèle. D'un autre côté, à l'exception de Vélitres, toutes les colonies romaines du Latium persistent dans l'alliance de la République. Que Capoue, après s'être une première fois donnée, ait saisi l'occasion de rejeter le joug : qu'elle ait fait alors cause commune avec les fédérés latins, en dépit de la faction des grands (optimates) qui tenaient pour Rome. Que les Volsques, à leur tour, aient couru aux armes, espérant trouver dans l'insurrection latine un moyen suprême de reconquérir leur liberté perdue, ce sont là des faits pleinement croyables : en revanche, on ne s'explique pas pourquoi les Herniques adoptèrent la ligne de conduite suivie par l'aristocratie Campanienne, et se tinrent en effet à l'écart. La situation des Romains était dangereuse. Enfoncés au-delà du Liris, dans les plaines de la Campanie qu'ils occupaient, ils se voyaient coupés de la mère patrie par les Volsques et les Latins révoltés; il leur fallait vaincre pour ne pas périr. C'est alors (414 de Rome (340 av. J.-C.)) que fut livrée la décisive bataille de Trifanum (entre Minturnes, Suessa et Sinuessa (Minturnes, auj. Trajetto - Suessa Acunca, auj. Sessa - Sinuessa, non loin de Rocca di Mondragone.)), où le consul Titus Manlius Imperiosus défit les Latins et les Campaniens coalisés.

En 341, le Tribun militaire Publius Decius Mus gagne la bataille de Caudium contre les Samnites. Victoire de courte durée car les romains doivent repartir à Rome pour mater la révolte des latins.

1. Nous ne savons rien de plus embrouillé dans les annales Romaines, que le récit de la première guerre Samnite dans Tite-Live, dans Denys d'Halicarnasse, ou dans Appien; du moins si l'on accepte les textes tels que nous les possédons. Voici, selon eux, ce qui se serait passé. Les deux consuls ayant marché en Campanie (411 de Rome), le consul Marcus Valerius Corvus aurait d'abord remporté sur les Samnites une première et sanglante victoire au pied du mont Gaurus (au Sud-Ouest de Capoue) : puis son collègue Aulus Cornelius Cossus les aurait aussi défaits, après avoir failli succomber dans un défilé, où il dut sacrifier toute une division commandée par le tribun militaire Publius Decius. Un troisième et décisif combat aurait ensuite été livré par les deux consuls à l'entrée des Fourches Caudines non loin de Suessula (Sessola ou Maddalini) : les Samnites écrasés (40000 boucliers auraient été ramassés sur le champ de bataille !) subirent la paix imposée par le vainqueur. Rome aurait conservé la possession de Capoue qui s'était donnée à elle, ne laissant que Teanum à ses adversaires (413 de Rome). Les félicitations lui vinrent de tous côtés, même de Carthage. Les Latins qui lui avaient refusé le passage, et qui semblaient vouloir se lever en armes contre elle, se tournèrent alors contre les Poeligniens. Durant ce temps les Romains avaient sur les bras une conspiration militaire, éclatant au sein même de la garnison qu'ils avaient laissée en Campanie (412) : il leur fallût s'emparer de Privernum (Piperno, à l'Est d'Antium), et guerroyer contre les Antiates. Mais voici que soudain la scène change, et que les partis se transforment. Les Latins, mécontents de se voir refuser la cité romaine et la participation au consulat, se liguent contre Rome, avec les Sidicins qui avaient en vain offert leur soumission et ne pouvaient tout seuls repousser les Samnites, et avec les Campaniens, déjà las de la domination romaine. Les Laurentius, dans le Latium, et les chevaliers de Campanie, tiennent seuls encore pour eux. D'un autre côté, Rome trouve maintenant secours et appui chez les Poeligniens et les Samnites. L'armée Latine se jette sur le Samnium : l'armée Romano-Samnite marche vers le lac Eucin (lac de Celano), et passant derrière le Latium s'avance en Campanie : une bataille décisive se donne au pied du Vésuve; elle est gagnée sur les Latins et les Campaniens unis, par le consul Titus Manlius Imperiosus, qui, pour rétablir la discipline ébranlée au sein de ses troupes, a du faire exécuter son fils, rentré victorieux au camp dont il était sorti contre l'ordre du général. Il a aussi fallu que l'autre consul, Publius Decius Mus, se dévouât pour réconcilier les dieux : enfin la dernière réserve a donné. Un second combat livré près de Tifanum, termine la guerre : le Latium et la Campanie se soumettent, et sont punis par la confiscation d'une partie de leur territoire. - Ce récit fourmille d'impossibilités de toutes sortes et qui sautent aux yeux du lecteur, pour peu qu'il ait de la clairvoyance et de l'attention. Que signifie la guerre menée contre les Antiates, après leur soumission de 377 de Rome (Tite-Live, 6, 33) ? Comment admettre une expédition dirigée par les Latins seuls contre les Poeligniens, en violation flagrante des traités fédéraux entre Rome et le Latium ? Comment comprendre cette marche inouïe de l'armée Romaine sur Capoue, au travers des pays Marse et Samnite, pendant le soulèvement de tout le Latium ? Ajoutez-y le récit embrouillé et sentimental de la révolte militaire de 412, et l'historiette du chef qu'elle se donna malgré lui, le boiteux Tems Quinctius! Et puis, combien de répétitions inexplicables ! L'aventure du tribun militaire Publius Decius est calquée sur l'action héroïque d'un Marcus Calpurnius Flamma, ou de quelque autre nom qu'il s'appelle, durant la seconde guerre punique. Privernum est de nouveau prise, en l'an 425, par Gaïus Plautius : or cette seconde capture est la seule dont parlent les Fastes triomphaux. Enfin la mort expiatoire de Publius Decius est, comme on sait, répétée par le dévouement de son fils, en 459 de Rome. Toute cette histoire accuse un autre temps et une autre main : elle ne reproduit pas les documents plus anciens et plus dignes de foi des vieilles annales : la narration s'y embellit d'une foule de tableaux de batailles composés à loisir, et d'anecdotes cousues tant bien que mal dans sa trame, comme celle, par exemple, de ce préteur de Setia, précipité du haut des marches du palais du Sénat, parce qu'il a osé ambitionner le consulat; ou celles encore, si nombreuses, qui servent de commentaire au surnom de Titus Manlius. Il s'y trouve enfin en foule de digressions soi-disant archéologiques d'une valeur plus que contestable. Citons une sorte d'histoire de la légion, dont une seconde édition a évidemment fourni à Tite-Live (1, 52) des indications très probablement apocryphes sur les manipules, mélangés de Romains et de Latins, du second des Tarquins : citons encore tous les mensonges échafaudés à l'occasion du traité entre Capoue et Rome (v. mon Système monétaire des Romains, p. 334, note 122); tout ce qui a trait aux formules de l'acte du dévouement (devotio), au denier Campanien, à l'alliance avec Laurentum, aux deux jugères (bina jugera) par lot d'assignation, (p. 141 en note), etc. Au milieu d'une confusion pareille, n'est-il pas fort remarquable de voir Diodore, qui d'ordinaire puise à d'autres et plus anciennes sources, ne rien dire de tous ces événements ? Il n'en connaît que le dernier, la bataille de Trifanum, laquelle s'accorde mal avec tout le récit qui précède d'après les lois de la composition poétique, la mort de Decius devrait clore le drame !

340-328 av J.C.

Guerre contre les Latins

La mort de Publius Decius Mus
La mort de Publius Decius Mus
Rubens, Fürstlich Lichtensteinische
Gemäldegalerie, Vaduz

Durant les deux années qui suivirent, les cités des Latins et des Volsques furent réduites : l'assaut ou les capitulations en eurent raison lorsqu'elles résistèrent, et toute la contrée rentra bientôt sous la domination de Rome. La victoire des Romains entraîne après elle la dissolution de la ligue Latine. Cessant d'être une confédération politique indépendante, elle se transforme en une simple association religieuse. Les antiques chartes des fédérés, leur contingent de guerre avec maximum qui ne peut être dépassé, leur part proportionnelle au butin, rien de tout cela ne fait plus loi; et quand ils obtiennent d'être traités comme au temps jadis, ce n'est plus qu'à titre de bon office. A la place de l'unique pacte fédéral entre Rome d'une part et la ligue Latine de l'autre, il est conclu de nombreux pactes éternels entre Rome et les diverses cités anciennement fédérées. Déjà les Romains avaient essayé le système de l'isolement à l'égard des villes fondées après 370 de Rome (384 av. J.C.)) : aujourd'hui ils l'étendent et l'appliquent à la nation Latine tout entière, laissant d'ailleurs à chaque cité, et ses anciens droits locaux, et son autonomie. Tibur et Proneste sont plus maltraitées : Rome leur prend une portion de leur territoire, et elle fait peser plus lourdement encore les lois de la guerre sur d'autres localités Latines ou Volsques.

Mais presque aussitôt éclate une guerre qui met Rome à deux doigts de sa perte (340 av. J.C.). Les Latins forment la moitié de toutes les armées romaines et n'ont aucune part au gouvernement de la république. Imitant l'exemple qu'avaient donné les plébéiens sur le Forum, ils viennent réclamer l'égalité politique et demander qu'un des deux consuls et que la moitié des sénateurs soient pris parmi eux. Le consul Manlius Imperiosus Torquatus, indigné, déclare qu'il poignarderait de sa main le premier Latin qui oserait venir siéger au sénat.

Après une telle réponse, les armes seules peuvent décider. C'est pour Rome une guerre civile plutôt qu'une guerre étrangère. Mêmes armes, même langue, même tactique. Aussi, du côté des Romains, les précautions seront extrêmes et la discipline observée avec la dernière rigueur. Le fils du consul Manlius Imperiosus, provoqué en combat singulier par un Latin, le tue. Manlius lui décerne d'abord les récompenses dues à sa valeur; mais il avait combattu sans ordre, il le fait décapiter.

Les Italiens croient que le sang d'une victime volontaire apaiserait sûrement les dieux et donnerait la victoire. A la bataille de Véséris (340 av. J.C.), livrée près du mont Vésuve, le consul Publius Décius Mus voit ses soldats faiblir. Aussitôt il appelle les prêtres, leur ordonne de dévouer l'armée ennemie aux dieux infernaux; puis il se précipite seul, la tête couverte d'un voile, au plus épais des légions latines. Les Latins, à cette vue, s'épouvantent: les Romains, au contraire, se croient sûrs de vaincre et reprennent courage. La victoire est totale.

Cette guerre contre les Latins se terminera en 338 av. J.C. Un traité de paix est alors signé avec les Samnites. La paix durera 14 ans. Ce traité est accompagné en 338 av. J.C. par la dissolution de la Ligue Latine, chaque cité voit ainsi ses rapports avec Rome fixés individuellement. Afin de prévenir de nouvelles ligues, le sénat défend aux habitants de toutes les villes latines de se réunir en assemblées générales, de former des alliances, de faire la guerre et de contracter des mariages hors de leur territoire.

Rome a non seulement élargi sa zone d'influence en Italie centrale mais également vers le Sud de la péninsule italique.

Antium, la place la plus importante des Volsques, très forte à la fois du côté de la terre et du côté de la mer, reçoit dans ses murs des colons romains : ses habitants se voient contraints d'abandonner des terres aux nouveaux citoyens qui leur arrivent, et de subir pour eux mêmes la loi civile de Rome (416 de Rome (338 av. J.-C.)). Quelques années plus tard (425 de Rome (329 av. J.C.)), les colons s'établissent aussi à Terracine, la seconde cité maritime du même peuple : là encore, les anciens habitants sont ou expulsés, ou incorporés à la cité Romaine qui y est créée. Lanuvium, Aricie, Nomentum, Pedum, perdent à leur tour leur indépendance, et sont aussi faites romaines. Les murs de Velitres sont abattus; son sénat, expulsé en masse, est interné en Etrurie, et la ville, devenue sujette, est reconstituée sur le pied des institutions données à Coré (jus coretitum). Une part du territoire, des terres des sénateurs, par exemple, est distribuée aux citoyens romains : toutes ces assignations nouvelles, toutes ces incorporations à la cité de Rome des villes assujetties, amènent la création, en 422 de Rome (332 av. J.C.), de deux nouvelles tribus de citoyens. Le peuple, à Rome, comprit bien l'importance de toutes ces conquêtes : une colonne fut érigée dans le Forum en l'honneur de Gaïus Monius, le consul victorieux de l'an 416 (338 av. J.C.); et l'on y orna la tribune aux harangues, avec les éperons ou rostres de celles des galères d'Antium, qui avaient été reconnues hors de service.

Le Sud du pays Volsque et la Campanie sont traités de même, sous d'autres formes, et Rome y assure sa domination. Fundi, Formies, Capoue, Cymé et une foule assujettis d'autres localités moindres y sont reçues au droit corite, et deviennent romaines et sujettes. Pour empêcher Capoue de se révolter jamais, Rome y favorise avec un art perfide la division entre les nobles et le peuple : elle révise et contrôle au point de vue de ses intérêts, tous les actes de l'administration locale : Prevernum a le même sort. Ses habitants, avec l'aide d'un brave condottiere de Fundi, Vitruvius Vaccus, avaient eu l'honneur de soutenir le dernier combat pour la liberté latine. Leur ville fut prise d'assaut (425 de Rome (329 av. J.C.), et Vaccus subit la peine de mort au fond d'un cachot. Il fallait à tout prix créer dans ces contrées une population romaine. Les terres conquises furent distribuées aux colons, accourus en grand nombre, notamment dans les territoires de Privernum et de Falernes; si bien qu'au bout de peu d'années (436 de Rome (318 av. J.C.), deux autres tribus civiques durent être instituées sur ce point. Deux citadelles s'y élevèrent, colonies dotées du droit latin : elles garantirent la soumission définitive de la contrée. L'une, Calès (Calvi) (420 (334 av. J.C.)), au milieu de la plaine Campanienne, observa Capoue et Teanum; l'autre, Frégelles (Ceprano ou Ponte-Corvo), commanda le passage du Liris (426 (328 av. J.C.)). Toutes deux étaient très fortes : elles prospérèrent rapidement, en dépit des obstacles que les Sidicins tentèrent d'apporter à la fondation de la première, et que les Samnites voulurent mettre à celle de la seconde. Une garnison romaine occupa Sora, les Samnites se plaignant en vain de ce manquement à la foi des traités qui les avaient laissés maîtres du pays. Rome va droit à son but, sans jamais dévier de sa route : déployant dans la politique une habileté et une énergie plus grandes encore que sur le champ de bataille : assurant son empire sur les cités conquises, et couvrant la contrée d'un réseau d'institutions et de soldats qui ne pourra plus être rompu.

Il va de soi que les Samnites voyaient d'un oeil inquiet les progrès de leur ennemis, mais s'ils essayèrent de lui susciter des embarras, ils n'osèrent pas, quand peut-être il en était temps encore, ouvrir avec elle la lutte opiniâtre que réclamaient les circonstances, et tenter de l'arrêter dans sa course conquérante. On les voit bien, après la paix conclue, s'emparer de Teanum, et y mettre une garnison nombreuse : et de même qu'autrefois cette ville a sollicité contre eux le secours de Capoue et de Rome, elle va devenir leur poste avancé du côté de l'Ouest. Sur le Liris supérieur, on les voit aussi s'étendre, conquérir ou ravager le pays; mais ils négligèrent d'y fonder un établissement solide. Un jour ils détruisent la ville Volsque de Frégelles; mais ils donnent par là même à Rome un prétexte pour y envoyer une colonie, comme nous l'avons dit tout à l'heure. Ils jettent l'effroi dans Fabrateria (Falvattera) et Luca (situation inconnue); et ces deux villes, Volsques aussi, suivent l'exemple de Capoue en se donnant aux Romains.

En résumé, la ligue Samnite laisse Rome accomplir et consolider ses conquêtes en Campanie, avant de se résoudre à une opposition sérieuse. Son inaction pourtant s'explique. Les Samnites à cette époque étaient en luttes quotidiennes avec les Hellènes de la Grande-Grèce : et puis, leur constitution fédérale elle-même, ne comportait pas l'action concentrée d'une politique plus prévoyante.

338-324 av J.C.

Guerre entre les Sabelliens et Tarente

Pendant que les Romains guerroyaient sur le Liris et le Vulturne, le Sud-Est de la Péninsule était le théâtre d'autres combat. La riche cité marchande de Tarente serrée de plus près tous les jours par les bandes Messapiennes et Lucaniennes, ne s'en fiait plus, et avec raison, à l'épée de ses citoyens. Elle se tourna, d'argent à la main, du côté des aventuriers de la mère patrie. Le roi de Sparte, Archidamos, vint au secours de ses compatriotes, suivi d'une troupe nombreuse; mais le jour même où Philippe de Macédoine remportait en Grèce la victoire de Chéronée, il succombait sous les coups des Lucaniens (416 de Rome (338 av. J-C.)), juste punition aux yeux des Hellènes pieux, du pillage des sanctuaires de Delphes, auquel, dix-neuf ans plus tôt, il avait pris part.

Un plus puissant chef de guerre le remplace. Alexandre le Molosse, frère d'Olympie, mère d'Alexandre le Grand, réunit aux soldats qu'il a amenés les contingents, des villes Grecques, ceux de Tarente et de Métaponte, ceux des Podicules (cantonnés autour de Rubi, aujourd'hui Ruvo), qui se voyaient, comme les Grecs, menacés par l'invasion Sabellique, et enfin les bannis Lucaniens eux-mêmes, dont la multitude accourue sous ses étendards attestait par là la gravité des troubles intérieurs agitant la confédération des cités de Lucanie. Il se vit bientôt plus fort que l'ennemi. Consentia (Cosenza), le chef-lieu, à ce qu'il semble, de la ligue Sabellienne de la Grande-Grèce, tombe en son pouvoir. En vain les Samnites marchent au secours des Lucaniens; Alexandre bat l'armée coalisée devant Postum : il écrase les Dauniens sous Sipontum (Manfredonia), les Messapiens dans la péninsule Sud orientale, et, devenu maître du pays d'une mer jusqu'à l'autre, il se dispose, aidé de ses alliés, à aller chercher les Samnites jusque chez eux.

Les Tarentins étaient loin de s'attendre à de tels succès : ils en prennent effroi, et bientôt ils tournent leurs armes contre ce condottiere dont ils avaient loué les services, mais qui maintenant aspire à conquérir dans l'Ouest un empire Hellénique, semblable à celui que son neveu est en train de fonder en Orient. Au début, le Molosse l'emporte; il arrache Héraclée (Policoro) aux Tarentins, restaure Thurium et appelle tous les Gréco-Italiques à s'unir à lui contre Tarente, en même temps qu'il négocie la paix entre eux et les Sabelliens. Ses visées étaient trop hautes ! Il ne trouve qu'un faible appui chez les Grecs dégénérés ou découragés : en changeant de parti, comme l'y obligeaient les circonstances, il s'aliène, quoiqu'il fasse, ses adhérents de Lucanie, et un émigré Lucanien le tue près de Pandosie (422 de Rome (332 av. J.-C.))1. Après lui, les choses redeviennent ce qu'elles étaient avant. Les villes Grecques, de nouveau désunies, isolées, se tirent d'affaires comme elles peuvent, par des traités, par des tributs, ou en recourant encore à des auxiliaires venus du dehors. C'est ainsi, par exemple, que vers 430 (324 av. J.C.)), Crotone repousse les Bruttiens avec l'aide de Syracuse. Les peuples Samnites reconquièrent la suprématie; et débarrassés de toute inquiétude du côté des Grecs, ils tournent enfin leurs regards du côté de la Campanie et du Latium.

1. À l'embouchure du Laüs. - Il n'est pas superflu de rappeler ici, que tout ce que nous savons d'Archidamos et d'Alexandre le Molosse, nous a été conservé par les annales grecques, dont il n'est possible d'établir que par à peu près le synchronisme avec les annales romaines pour l'époque actuelle. Si dans l'ensemble les rapprochements sont certains entre les événements survenus dans l'Italie de l'Ouest, et dans l'Italie du Sud-Est, on fera bien pourtant de ne pas à les pousser jusque dans les détails.

328 av J.C.

Coalisation des Italiens

Après la ruine de la puissance Etrusque et l'affaiblissement des républiques Grecques, Rome n'a plus qu'un adversaire puissant en face d'elle, la ligue Samnite. Celle-ci est en même temps la plus rapprochée de sa frontière, et la plus directement exposée à ses coups. Au premier rang, désormais, dans les longs combats à soutenir pour la liberté et la nationalité des peuples Italiques, les Samnites auront aussi à supporter les plus lourdes charges de la guerre. Ils pouvaient compter sur le secours des autres peuplades Sabelliques, Vestins, Frentans, Marrucins, et sur celui de tous ces petits clans rustiques, qui, tout en vivant enfermés dans leurs âpres montagnes, ne se montraient pas sourds, pourtant, à l'appel du patriotisme, alors qu'un peuple frère les sollicitait de prendre les armes pour la défense de leurs communs intérêts.

Les Samnites auraient pu trouver des auxiliaires plus utiles encore chez les Grecs de la Campanie et de la Grande-Grèce, chez les Tarentins, surtout, et enfin chez les nations puissantes du Brutium et de la Lucanie; mais Tarente, dominée par une démagogie insouciante et lâche, s'était jetée à l'aventure dans le labyrinthe des affaires siciliennes; mais la confédération Lucanienne était sur tous les points en proie des discordes continuelles; et les haines profondes et séculaires des Hellènes de l'Italie du Sud contre ces mêmes Lucaniens, leurs oppresseurs, ne laissaient guère espérer que les Tarentins se joindraient jamais à eux pour faire tête aux armées Romaines.

Des Marses, plus voisins de Rome, et qui avaient vécu de tout temps avec elle sur le pied de paix, on ne pouvait au plus attendre que la neutralité, ou qu'une molle assistance. Enfin, les Apuliens, ces anciens et opiniâtres ennemis des Sabelliens, étaient pour la République des alliés naturels. Sans doute, si la fortune des Samnites leur donnait d'abord le succès, on pouvait se promettre que les Etrusques, quelque éloignés qu'ils fussent, prendraient leur fait et cause. Le Latium, les Volsques, les Herniques se soulèveraient aussi, sans doute. Quoi qu'il en soit, le peuple Samnite, ces Ætoliens de l'Italie, chez qui seul demeurait intact et vivace le sentiment de la nationalité, n'avait plus guère à compter que sur son courage. Il ne fallait rien moins dans cette lutte gigantesque et inégale, que ses efforts opiniâtres et invincibles, pour donner à penser aux autres peuples; pour faire naître en eux une noble honte, et les pousser à réunir aussi leurs forces. Un seul jour de victoire, et, tout autour de Rome, s'allumerait peut-être l'incendie de la révolte et de la guerre ! L'histoire doit son témoignage au peuple généreux qui comprit son devoir, et voulut l'accomplir.

327-304 av J.C.

La seconde guerre Samnite

Le Latium est soumis et la Campanie obéit aux Romains. Les romains créent des colonies dans le territoire Samnite dont Fregellae (Frégelles) en 328 av J.C. La fondation de cette colonie provoque une réaction belliqueuse de la part des Samnites. Ils excitent en 327 av. J.C. un soulèvement dans une ville campanienne, Palépolis.

Depuis plusieurs années déjà, les entreprises quotidiennes des Romains sur le Liris avaient excité le ressentiment des Samnites : une dernière et plus grave infraction des traités, la fondation de Frégelles (426 de Rome (328 av. J.-C.)), vint ainsi combler la mesure. Les Grecs de Campanie fournirent l'occasion d'où sortit la guerre. Les deux villes jumelles de Palopolis et de Neapolis, qui ne formaient qu'une cité sous le rapport politique, et qui paraissent avoir eu l'empire sur les îles du golfe, avaient seules, jusque-là, gardé leur indépendance au milieu des possessions Romaines. Les Tarentins et les Samnites apprirent que Rome méditait de les asservir. Ils prirent les devants; et, tandis que les Tarentins, trop nonchalants, sinon trop loin placés, tardaient à se mettre en marche, ils jetèrent tout à coup une forte garnison dans les murs de Palopolis. Aussitôt les Romains de déclarer la guerre aux Palopolitains, ou plutôt aux Samnites sous leur nom (427 de Rome (327 av. J.C.)), et de mettre le siège devant la ville. Comme il traînait en longueur, les Grecs Campaniens se fatiguèrent et de leur commerce suspendu, et de la garnison étrangère qu'ils avaient accueillie d'abord.

La guerre languit d'abord et les opérations militaires se concentrent autour de cette ville (Palépolis), que les Romains assiègent. Pour en continuer le siège, le consul Publilius Philo est prorogé dans son commandement sous le titre nouveau de Proconsul (327 av. J.C.). Les Romains, dont tous les efforts tendaient à détacher de la coalition les Etats de second et de troisième ordre, en leur donnant satisfaction par des traités séparés, les Romains s'empressèrent de profiter des dispositions favorables des Grecs : ils traitèrent avec eux, et leur offrirent les plus favorables conditions, l'égalité pleine et entière des droits (cives oquo jure), l'exemption du service des milices provinciales, l'alliance sur le pied des mêmes avantages réciproques, et la paix perpétuelle. Le traité fut conclu dans ces termes : les Palopolitains s'étaient au préalable débarrassés par la ruse de leur garnison Samnite (428 de Rome (326 av. J.C.)).

Les villes au Sud du Volturne, Nola, Nuceria, Herculaneum, Pompeii, tinrent quelque temps pour le Samnium : mais pouvaient-elles résister aux coups et aux machinations des Romains, qui, s'appuyant partout sur la faction des grands, faisaient jouer tous les ressorts de l'astuce et de l'intérêt, et mettaient en avant l'influence de Capoue, et son puissant exemple ? Toutes ces cités se déclarèrent donc bientôt, après la chute de Palopolis, ou pour la neutralité, ou pour la République. Les succès de celle-ci furent plus grands encore en Lucanie. Là aussi, le peuple, par instinct, penchait pour les Samnites : mais pour s'allier avec eux, il eût fallu conclure la paix avec Tarente. Or, la plupart des chefs de la nation Lucanienne ne voulurent pas cesser dans l'Est les courses pillardes qui les enrichissaient, et, grâce à eux, les Romains réussirent à contracter avec les Lucaniens une alliance d'autant plus avantageuse, qu'elle rejetait ceux-ci sur les bras des Tarentins, et qu'elle forçait les Samnites à soutenir seuls l'assaut des forces de Rome.

321 av J.C.

Les fourches Caudines

Abandonnés de tous, les Samnites ne trouvaient plus d'auxiliaires que dans les cantons montagneux de l'Est. Avec l'année 428 de Rome (326 av. J.C.), la guerre s'ouvrit au coeur même de leur pays. Les Romains occupèrent d'abord quelques places sur la frontière Campanienne, Rufro (entre Vénafre et Teanum) et Allifo (Rufrae, auj. Lacosta Rufaria, selon Reich. - Allifae, sur la rive gauche du Volturne). L'année suivante, les légions traversèrent le Samnium, combattant, pillant partout : elles s'enfoncèrent jusque dans le pays des Vestins; et, entrant victorieuses en Apulie, elles y furent reçues à bras ouverts.

Les Samnites perdent courage; ils rendent leurs prisonniers, et envoyent aux Romains le cadavre de Brutulus Papius, de l'homme qui, s'étant fait chez eux le chef du parti de la guerre, s'était tué pour échapper à la hache des bourreaux de la République. L'assemblée du peuple avait décidé qu'on implorerait la paix, et que son plus brave général serait livré à l'ennemi afin d'en obtenir des conditions moins rigoureuses. Toutes ces humiliations suppliantes n'ayant pas obtenu merci (432 de Rome (322 av. J.-C.)), il fallut bien s'armer de nouveau. Cette fois, conduits par un autre capitaine, Cavius Pontius, les Samnites ne demandèrent plus leur salut qu'à leur désespoir. L'armée Romaine, commandée par les deux consuls de l'année qui allait suivre (433 de Rome (331 av. J.C.)), Spurius Postumius et Titus Veturius, campait à ce moment non loin de Calatia (entre Caserte et Maddaloni). De nombreux captifs ayant attesté la nouvelle que les Samnites tenaient Lucérie (Luceria Apulorum, auj. Lucera, dans la Capitanate) étroitement bloquée, et que cette place importante, clef de l'Apulie, était à la veille de succomber, on leva le camp précipitamment.

Pour arriver à temps, il fallait à tout prix traverser la contrée ennemie, et passer là où plus tard passa la voie Appienne prolongée, pour mener de Capoue en Apulie par Bénévent. Cette route, touchant aux lieux aujourd'hui appelés Arpaja et Montesarchio1, traversait alors des pâturages humides et des marécages cernés par des hauteurs boisées et escarpées. Un défilé étroit et profond se rencontre à l'entrée et à la sortie. Les Samnites y étaient postés, invisibles à l'ennemi. Les Romains entrent dans le vallon sans obstacle; mais la sortie leur est fermée par des abattis et de nombreux soldats : ils reviennent sur leurs pas; derrière eux, la route a été barrée de même, et toutes les montagnes se couronnent de cohortes Samnites. Ils comprennent, mais trop tard, qu'ils se sont laissés prendre à une ruse de guerre, et que les Samnites, au lieu de les attendre à Lucérie, leur ont tendu le plus redoutable des pièges dans les défilés de Caudium.

Ils luttent d'abord, mais sans espoir et sans but : leur armée ne pouvant se développer pour ses manoeuvres, était vaincue tout entière avant de combattre. Les généraux Romains demandèrent à capituler. A entendre les historiens-rhéteurs, le chef de l'armée Samnite n'aurait eu que le choix entre massacrer les troupes Romaines ou leur rendre la liberté. Certes, il eût été plus sage, au contraire, d'accepter les capitulations offertes; de faire prisonnière, avec ses deux chefs, cette armée Romaine, qui réunissait sur le moment toutes les forces actives de la République : après quoi la Campanie et le Latium s'ouvraient aux Samnites; les Volsques, les Herniques, et la plupart des Latins, dans l'état des choses, leur tendaient les bras, et Rome se voyait menacée jusque dans son existence. Au lieu de cela, au lieu d'imposer aux Romains une capitulation militaire, Gavius Pontius s'imagina qu'il mettrait fin aux hostilités en accordant la paix la plus douce : soit qu'il éprouvât pour elle cet ardent désir auquel les confédérés avaient sacrifié Brutulus Papius, dans l'année précédente; soit qu'il ne se sentit pas assez fort pour lutter contre la faction qui voulait la fin de la guerre, et paralysait dans ses mains la plus merveilleuse des victoires. Quel qu'ait été son motif, les conditions qu'il accorda furent des plus modérées. Rome promettrait de démanteler ses deux forteresses de Calès et de Frégelles, érigées en violation des traités; et l'alliance sur le pied de l'égalité serait renouvelée avec le vainqueur. Les généraux romains acceptèrent ces propositions; ils remirent, pour caution de leur exécution fidèle, six cents cavaliers choisis comme otages; ils engagèrent enfin leur parole, et celle de tous leurs principaux officiers. Alors seulement les légions purent sortir des Fourches Caudines, intactes, mais déshonorées.

Enivrés par leur triomphe, les Samnites contraignirent en outre les odieux ennemis de leur pays à déposer les armes et à passer humiliés sous le joug. - Mais le sénat, sans prendre souci du serment des officiers et du sort des otages, déclara le traité nul, et se contenta de livrer aux Samnites, comme personnellement responsables, tous ceux qui l'avaient accepté.

Les Fourches Caudines est le nom d'un défilé étroit entre deux montagnes près de Bénévent. Les Samnites, commandés par Pontius Herennius, surent attirer les Romains dans le défilé et les enveloppèrent de toutes parts. Dès que les armées romaines furent bloquées dans le défilé; ils les menacèrent de les enfouir dans les éboulements qu'ils provoqueraient. Les romains, piégés et sans espoir de s'en sortir, doivent reconnaître leur défaite. Chaque homme doit déposer ses armes et passer sous le "joug" des lances des Samnites (lances tendues à l'horizontale) avec les mains ficelées dans le dos. Pontius renvoie à Rome les deux légions à la condition qu'aucun des soldats battus ne reprennent les armes. Il aurait mieux valu les anéantir ou les renvoyer honorablement que de leur infliger cette humiliation; elle ne servait qu'à mettre dans leurs coeurs le désir de la vengeance. Le sénat ne veut pas ratifier un traité que les consuls n'avaient pas eu le droit de signer au nom de Rome, et les livre aux Samnites, mais en gardant les soldats. C'était une perfidie. "Rompez le traité", disait Pontius; "mais alors renvoyez vos légions aux Fourches-Caudines !". Ecoeuré par la décision du sénat, Pontius relâche les deux consuls et la guerre se poursuit.

321-312 av J.C.

Victoire romaine

La convention des Fourches Caudines n'amena donc pas le calme et le repos qu'avaient follement rêvés les amis de la paix parmi les Samnites. Il n'en sortit que la guerre, et puis encore la guerre, avec ses rigueurs accrues de part et d'autre par le dépit de l'occasion manquée en échange de cette parole solennellement donnée, puis violée, de l'honneur militaire humilié, et des compagnons d'armes livrés à la merci de l'ennemi. Cependant les officiers Romains remis en otage furent rendus par les Samnites, trop généreux pour se venger sur ces infortunés : ils n'auraient pas voulu non plus concéder aux Romains que le traité n'eût obligé que ceux-là seuls qui l'avaient fait, et non la République tout entière.

Ils se montrèrent donc magnanimes envers ceux sur qui le droit de la guerre leur avait donné droit de vie et de mort; et, reprenant les armes, ils marchèrent de nouveau au combat. Ils occupent Lucérie, surprennent Frégelles, et l'emportent d'assaut (434 de Rome (320 av. J.C.)) avant que les Romains n'aient refait leur armée dissoute : les Satricans passent dans leurs rangs, montrant par là quels avantages eussent été assurés aux Italiques si on avait su agir à l'heure opportune. Mais Rome, un instant paralysée, reprend bientôt sa puissance : pleine de honte et de haine, elle rassemble tout ce qu'elle a d'hommes et de ressources; et à la tête de son armée renouvelée elle met son soldat le plus éprouvé, et, son meilleur général, Lucius Papirius Cursor.

Une moitié des troupes passe par la Sabine, et s'avance vers Lucérie en longeant le littoral de l'Adriatique. Une autre division s'y rend par le Samnium même, refoulant les Samnites devant-elle après plusieurs combats heureux. Les deux divisions se réunissent devant les murs de Lucérie, dont elles pressent le siège avec ardeur; car c'est là que sont enfermés les chevaliers captifs. Les Apuliens, les gens d'Arpi (l'ancienne Argos Hippium ou Argypira, non loin de Foggia auj.), notamment prêtent aux Romains un appui des plus utiles et leur assurent les vivres. Les Samnites sont battus en s'efforçant de dégager la place qui se rend (435 de Rome (319 av. J.C.)). Papirius a la joie d'un double succès; il délivre des camarades que l'armée Romaine estimait perdus, et venge le désastre de Caudium, en faisant passer sous le joug à son tour la garnison Samnite de la ville prise.

Dans les années suivantes (435-437 de Rome (319-317 av. J.-C.)), la guerre s'étend sur les pays voisins du Samnium plutôt que sur le Samnium lui-même. C'est ainsi que d'abord les Romains châtient les auxiliaires de leurs ennemis dans les contrées des Apuliens et des Frentans; et qu'ils concluent de nouveaux traités d'alliance avec les gens de Teanum et de Canusium (Canusium, auj. Canosa, en Apulie). En même temps ils rétablissent leur domination dans Satricum (en Latium) rudement punie de sa détection. Puis ils se dirigent du côté de la Campanie, où ils enlèvent, Saticula (probablement S. Agata de Goti), sur la frontière qui touche aux Samnites (438 de Rome (316 av. J.-C.)).

A ce moment, il semble que les chances de la guerre vont encore se tourner contre eux. Tandis que les Samnites entraînent les habitants de Nucérie (438), et bientôt après ceux de Nola, dans leur parti, les Soraniens sur le haut Liris chassent leur garnison Romaine (439 (315 av. J.C.); les Ausones se préparent à la révolte et menacent la place importante de Calès; la faction anti-Romaine agite même Capoue. Une armée Samnite profite du moment; elle entre en Campanie, et vient s'établir devant la capitale espérant par sa présence donner la prépondérance au parti national (440 (314 av. J.C.)). Mais Rome ne s'endort pas; Sora est attaquée; l'armée qui vient la secourir est battue et la place retombe dans les mains des Romains (440). Les Ausones expient cruellement leur révolte avant que l'incendie n'ait gagné au loin : un dictateur spécial, nommé dans Capoue, y instruit le procès politique contre les chefs de la faction Samnite, qui, pour échapper à la hache du bourreau romain, se hâtent de se donner la mort (440). Enfin, les Samnites, après une défaite essuyée devant Capoue, sont contraints d'évacuer la Campanie; les Romains les suivent de près, franchissent les crêtes du Matèse et prennent leurs quartiers d'hiver (440) devant les murs mêmes de Bovianum (Bojano), la principale ville du Samnium (Le Matèse (2.200m d'altitude environ) sépare la Terre de Labour de la province de Sannio ou Molise. Bojano est au pied oriental de la montagne, sur le Biferno). Nola avait été abandonnée à son sort. Les Romains, en politiques prudents, l'enlèvent à tout jamais à leurs ennemis, en l'admettant à l'alliance sur le pied le plus favorable, aux conditions accordées jadis aux Napolitains (441 (313 av. J.C.). Depuis le désastre des Fourches Caudines, Frégelles appartenait au parti samnite dont elle était la plus forte citadelle sur le haut Liris. Elle est reprise après huit ans d'indépendance (441). Deux cents de ses citoyens, les plus notables parmi les hommes hostiles, sont emmenés à Rome, et leur tête roule sur le Forum : exemple terrible pour tous les patriotes qui rêvent encore la liberté de leur pays.

L'Apulie et la Campanie étaient aux Romains. Pour assurer à tout jamais sa conquête et sa domination, la République y érigea des citadelles nombreuses (de 440 à 442 de Rome (314-312 av. J.C.)) : à Lucérie d'Apulie, facilement attaquable dans sa position isolée, une demi légion fut établie à titre de garnison permanente : les îles Pontio (Ponza) occupées commandèrent le golfe; Saticula (non Loin de Caserta Vecchia, selon Mannert : Savignano), sur la frontière des deux contrées, devint un poste avancé contre les Samnites; enfin, sur la route de Rome à Capoue, Intéramne (prés du Monte-Cassino) et Suessa Aurunca (Sessa) couvrirent les communications. Des garnisons suffisantes entrèrent aussi dans Calatia (Calatia, Cajazzo, sur le Volturno), Sora, et d'autres places d'égale importance. En 442 (312 av. J.C.), le censeur Appius Claudius construisit la grande voie militaire de Rome à Capoue, passant avec sa chaussée et ses digues au travers les Marais-Pontins. La Campanie est désormais rivée à Rome, dont les vastes projets se manifestent et se complètent; elle ne veut rien moins que la soumission de l'Italie tout entière; et elle va l'enserrer chaque année, davantage dans l'immense réseau de ses forteresses et de ses routes militaires. Déjà les Samnites sont enveloppés des deux côtés : déjà de Rome à Lucérie une ligne coupe l'Italie du Nord et la sépare de l'Italie du Sud. De même autrefois les citadelles de Norba et de Cora avaient séparé les Volsques et les Eques. De même qu'alors Rome s'était appuyée sur les Herniques; aujourd'hui elle s'appuie sur Arpi. Il fallut bien que les Italiques ouvrissent les yeux : c'en était fait de leur liberté si les Samnites succombaient. L'heure avait sonné de réunir toutes leurs forces, et de marcher au secours des héroïques montagnards qui, depuis quinze ans, soutenaient tout seuls le poids d'une guerre inégale.

389-320 av J.C.

Tarente

Les Tarentins étaient les alliés nés des Samnites et leurs proches voisins; mais ce fut un malheur pour le Samnium et pour l'Italie, dans cette crise de leur indépendance, qu'à l'heure où la décision à prendre dans le temps présent allait encore décider de l'avenir, les Athéniens de la Grande Grèce eussent le sort du pays dans leurs mains. Tarente à l'origine avait reçu une constitution Dorienne et toute aristocratique; mais une démocratie sans limites avait bientôt transformé ses institutions. Dans cette ville peuplée de marins, de pêcheurs et de fabricants, régnait une activité incroyable : dans l'ordre moral et matériel ses habitants, plus riches que distingués, avaient rejeté bien loin les travaux sérieux de la vie pour les agitations d'une existence ingénieuse et brillante.

Platon, venu soixante ans avant (365 de Rome (389 av. J.-C.)) à Tarente, avait vu toute la ville plongée dans l'ivresse et la débauche, au milieu des fêtes Dionysiaques; c'est-lui qui le raconte. Rappelons aussi qu'au temps même de la grande guerre du Samnium, Tarente s'occupait à inaugurer la tragi-comédie (ou hilaro-tragédie). La mollesse des moeurs allaient de pair dans la cité Tarentine avec la politique inconstante, arrogante et myope des démagogues : ceux-ci s'affairant là où ils n'avaient rien à voir, et se tenant à l'écart là où les plus graves intérêts leur auraient commandé d'accourir. Après la journée de Caudium, quand les Romains et les Samnites se retrouvèrent en présence au fond de l'Apulie, n'avaient-ils pas envoyé aux deux armées une ambassade leur enjoignant de garder la paix (434 de Rome (320 av. J.C.) ?

Une pareille intervention diplomatique dans la lutte où se jouait le sort de l'Italie n'eut été raisonnable qu'autant qu'à dater de ce jour Tarente aurait eu la ferme pensée de sortir enfin de son inaction. Certes, d'assez puissants motifs l'y poussaient, à quelques dangers, à quelques sacrifices qu'elle s'exposât en prenant part à la guerre ! La puissance de l'Etat Tarentin sous le gouvernement démagogique ne s'était accrue que sur la mer. Une flotte militaire considérable, s'appuyant sur une nombreuse flotte commerciale, avait fait de Tarente la première des cités maritimes de la Grande-Grèce; mais, pendant ce temps, l'armée de terre, dont l'importance était devenue capitale, avait été absolument négligée, et ne comptait plus que quelques soldats mercenaires. Dans cet état de choses, il y avait réellement difficulté grande à se jeter dans la querelle des Romains et des Samnites; pour ne rien dire des hostilités tout au moins gênantes des Lucaniens, hostilités attisées avec soin par la politique Romaine. Une volonté forte et tenace pouvait seule triompher de tous ces obstacles. Les deux puissances belligérantes, en recevant l'intimation des députés Tarentins, la regardèrent comme sérieuse. Les Samnites affaiblis se déclarèrent tout prêts à y obtempérer; les Romains y répondirent en donnant le signal du combat. L'honneur et la prudence, après leur démarche orgueilleuse, commandaient aux Tarentins d'ouvrir aussitôt la guerre contre la République; mais l'honneur et la prudence n'étaient rien moins que le fait de leur gouvernement : les chefs de la cité avaient joué en enfants avec le feu. La guerre ne fut pas dénoncée; au lieu de cela, les Tarentins allèrent en Sicile soutenir le parti oligarchique contre Agathocle de Syracuse, jadis à leur service, puis tombé en disgrâce et congédié. Imitant l'exemple de Sparte, ils envoyèrent sur les cités de l'île une flotte dont ils auraient pu tirer bon parti dans les eaux de Campanie (440 (314 av. J.-C.)).

310 av J.C.

Victoire de lac Vadimon

Les peuples de l'Italie du Sud et du milieu se comportèrent avec une énergie plus grande. La création d'une citadelle à Lucérie les avait profondément ébranlés. Les Etrusques, avec qui la trêve de 403 de Rome (351 av. J.C.) avait pris fin depuis quelques années, furent les premiers à se mettre en mouvement. La place frontière de Sutrium, appartenant aux Romains, soutint un siège de deux années; et, il y eut sous ses murs des affaires très chaudes, où les Romains, le plus souvent, ne furent pas les vainqueurs. Mais, en 444 de Rome (310 av. J.C.), le consul Quintus Fabius Rullianus, excellent capitaine formé dans les guerres du Samnium, non content de rétablir la suprématie de ses armes dans l'Etrurie romaine, poussa hardiment dans l'Etrurie propre, demeurée quasi-inconnue jusqu'alors, à cause de la différence des langues et de la rareté des communications.

La marche des Romains au travers de la forêt Ciminienne, où les soldats de la République mettaient le pied pour la première fois, et le pillage d'une contrée riche et si longtemps épargnée par la guerre, généralisa le soulèvement des Etrusques. Le gouvernement Romain blâmait fort l'entreprise follement audacieuse de Rullianus; il lui avait, mais trop tard, défendu de franchir la frontière : quand il vit les Etrusques prendre les armes en masse, il réunit à son tour des légions nouvelles, et les envoya en toute hâte au secours du consul. Mais celui-ci, faisant face au danger, remportait à la même heure la victoire décisive et opportune du lac Vadimont (Lac de Bassano (?), dans les environs de Viterbe, comme l'ancienne forêt Ciminienne); victoire si longtemps célèbre dans les souvenirs populaires; et, terminant une aventure téméraire par un exploit fameux, il dompta d'un seul coup la résistance des Etrusques. Ceux-ci n'avaient rien de commun avec les Samnites, qui depuis dix-huit ans soutenaient une lutte sans espoir. Après un premier désastre, trois des principales villes de l'Etrurie, Pérouse, Cortone et Arretium firent leur paix séparée pour trois cents mois (444 de Rome (310 av. J.C.)). L'année suivante les Romains ayant encore une fois battu les autres Etrusques sous Pérouse, les gens de Tarquinies conclurent également une trêve de quatre cents mois (446 (308 av. J.C.)) : là dessus, le reste des cités belligérantes se retira du champ de bataille, et les armes furent partout déposées.

308-304 av J.C.

Les dernières batailles dans le Samnium

Pendant ces événements, la guerre avait continué dans le Samnium. La campagne de 443 de Rome (311 av. J.C.) se borna, comme les précédentes, à l'investissement et à la prise de quelques places; mais, l'année d'après, les choses prirent une allure plus vive. La position critique de Rullianus au fond de l'Etrurie, les rumeurs circulant partout de la défaite et de la destruction de l'armée Romaine du Nord, avaient poussé les Samnites à un effort suprême : ils vainquirent et blessèrent grièvement le consul Gaius Marcius Rutilus. Mais la défaite des Etrusques vint brusquement les faire tomber du haut de leurs illusions et de leurs espérances. Lucius Papirius Cursor envahit de nouveau leur pays à la tête des légions, et resta vainqueur dans une grande et décisive affaire (445 de Rome (309 av. J.C.)), où les confédérés avaient mis en jeu leurs dernières ressources.

Ils y perdirent l'élite de leur armée, les casaques multicolores avec leurs boucliers dorés, les casaques blanches avec leurs boucliers argentés, dont les brillantes armures allèrent orner les boutiques du Forum, dans les jours de solennités publiques. Plus la lutte sévissait, plus les Samnites combattaient en gens désespérés. En 446 de Rome (308 av. J.C.), au moment où les Etrusques déposaient les armes, la dernière ville de Campanie qui tint encore pour le Samnium, Nucérie, attaquée par mer et par terre, se rendit aux Romains à d'équitables conditions.

Les Samnites retrouvent bien quelques alliés, les Ombriens dans le Nord, les Marses, les Poligniens dans l'Italie du milieu : de chez les Herniques même, il leur vient quelques volontaires. Tous ces secours eussent pesé peut-être dans la balance, si les Etrusques se fussent encore tenus debout; mais, actuellement, ils ne pouvaient qu'accroître la victoire de l'ennemi commun, sans la rendre plus difficile. Les Ombriens faisant mine de marcher sur Rome, Rullianus, avec l'armée du Samnium, va leur barrer la route sur le haut Tibre; les Samnites, trop affaiblis, ne peuvent l'arrêter, et cette simple démonstration suffit pour que les Ombriens se dispersent. La guerre redescend alors dans l'Italie centrale. Les Poligniens sont vaincus, puis les Marses; et, dès ce moment, si les autres peuples Sabelliques restent, de nom, hostiles à Rome, il n'y a plus, en réalité, parmi eux, que les Samnites, qui luttent encore.

Mais voici que tout à coup un secours inattendu arrive à ces derniers du côté même du Tibre. La confédération des Herniques, prise à partie par Rome, à l'occasion des volontaires que celle-ci a capturés sur les champs de bataille, lui déclare la guerre (448 (306 av. J.-C.)), bien plus par désespoir que par sage calcul. Quelques-unes des cités de la ligue, et non les moins importantes, se tiennent en dehors; mais Anagnia (Anagni), de beaucoup la plus puissante, met ses troupes en campagne. Cette subite levée d'armes était un danger pour l'armée du Samnium qui, tout occupée du siège des places dans le pays Sabellique, se voyait ainsi prise à dos par un ennemi nouveau. La chance des combats semble revenir aux Samnites : Sora et Calatia tombent dans leurs mains. Mais, tout à coup, les Anagniens sont battus par les troupes expédiées en hâte de Rome même : les légions du Samnium sont débarrassées sur leurs derrières, et tout est perdu encore une fois.

Il ne reste plus aux Samnites qu'à implorer la paix, mais en vain; on ne pouvait encore s'entendre. La campagne de 449 de Rome (305 av. J.C.) amène la fin du drame. Les deux armées consulaires poussent en avant : l'une conduite par Tiberius Minucius, et, après sa mort, par Marcus Fulvius, part de Campanie, et franchit les cols des montagnes : l'autre, sous Lucius Postumius, part du littoral de l'Adriatique et remonte le Tifernus (Biferno) : elles se réunissent devant la capitale du pays, Bovianum : livrent une dernière bataille, font prisonnier le général Samnite Statius Gellius, et enlèvent la ville. La chute de la principale place d'armes marque le terme de cette guerre de vingt-deux années. Les Samnites retirent leurs garnisons de Sora et d'Arpinum (Arpino, Terre de Labour), et envoient à Rome des ambassadeurs qui demandent encore une fois la paix : leur exemple est suivi par tous les Sabelliens, Marses, Marrucins, Poligniens, Frentans, Vestins, Picentins. Rome leur fait des conditions tolérables : quelquefois, comme aux Poligniens, elle leur impose le sacrifice d'une portion peu considérable, il est vrai, de leur territoire. L'alliance est renouvelée entre elle et les Etats Sabelliques (450 (304 av. J.-C.)).

Cette seconde guerre permet à Rome d'asseoir sa domination sur toute l'Italie centrale.

303 av J.C.

La paix avec Tarente

Vers le même temps, et à la suite de la paix conclue avec les Samnites, Tarente fit aussi la sienne. Les deux Etats ne s'étaient pas directement combattus : les Tarentins avaient plutôt assisté en spectateurs, du commencement jusqu'à la fin, à la longue lutte de Rome et du Samnium; seulement, ligués avec les Sallentins contre les alliés des Romains, ils avaient eu journellement affaire aux bandes Lucaniennes.

Dans les dernières années de la guerre Samnite, une fois, ils avaient fait mine d'y prendre sérieusement un rôle. Pressés d'une part, du côté de la Lucanie, où il leur fallait repousser des incursions sans cesse renouvelées : pressentant bien, bon gré mal gré, de l'autre part, que la chute du Samnium était une menace pour leur propre indépendance, ils s'étaient décidés, en dépit de l'expérience malheureuse déjà faite, et des souvenirs laissés par Alexandre le Molosse, à appeler encore un condottiere à leur secours. Le prince Spartiate Cléonyme passe la mer sur leur invitation, avec cinq mille mercenaires, et réunit à sa petite bande une troupe d'égale force levée en Italie, le contingent des Messapiens des petites cités grecques, et surtout la milice de Tarente, comptant vingt-deux mille soldats. A la tête de cette armée déjà considérable, il oblige les Lucaniens à faire la paix avec Tarente, à établir chez eux un gouvernement, plus ami du Samnium; mais, en même temps, il leur abandonne Métaponte (Torre di Mare, à l'embouchure de Bradano).

Les Samnites avaient encore les armes à la main : rien n'empêchait le Spartiate de marcher à leur secours, et de jeter dans la balance, en faveur de la liberté des peuples et des villes Italiques, tout le poids de ses armes, de ses talents militaires, et de ses nombreux soldats. Mais Tarente ne fit pas, alors, ce que Rome à sa place n'eût pas manqué de faire : Cléonyme n'était d'ailleurs ni un Alexandre ni un Pyrrhus. Loin d'entamer aussitôt une guerre difficile, où il y avait plus de coups à recevoir que de butin à gagner, il prend en main la cause des Lucaniens, contre la cité de Métaponte; puis il s'oublie au sein des plaisirs, parlant tous les jours d'aller combattre Agathocle de Syracuse, et délivrer les villes grecques de Sicile.

A ce moment, les Samnites concluaient la paix. Quand les Romains, dégagés de ce côté, portèrent plus attentivement leurs regards vers le Sud-Est de la Péninsule; quand, en 447 de Rome (307 av. J.-C.), par exemple, une de leurs armées s'en alla ravager le territoire des Sallentins, ou plutôt pousser jusque chez eux une reconnaissance significative, le condottiere Spartiate embarqua ses soldats, et se jeta sur l'île de Corcyre, merveilleusement placée pour en faire un nid de pirates, tant à l'encontre de la Grèce que de l'Italie. Ainsi délaissés par le chef militaire qu'ils s'étaient donnés, privés en même temps de leurs alliés dans l'Italie centrale, que pouvaient faire les Tarentins ? Ils ne leur resta plus, à eux et aux Italiques ligués avec eux, Lucaniens et Sallentins, qu'à entrer en arrangement avec Rome. Ils obtinrent, parait-il, des conditions passables. A peu de temps de là (451 de Rome (303 av. J.C.)), Cléonyme revient, et assiège Uria (Oria dans le centre de la presqu'île, à la hauteur de Brindes), sur le territoire Sallentin : les habitants le repoussent, assistés par les cohortes Romaines.

299- av J.C.

Expansion de Rome dans le centre de l'Italie

Rome avait vaincu; elle usa pleinement de sa victoire. Si les Samnites, les Tarentins, et les peuples plus éloignés du Latium se virent traités avec une modération remarquable, il n'en faut pas faire honneur à la générosité de la République : la générosité lui était inconnue; elle n'agissait ainsi que par prudence et sage calcul. Rien ne pressait du côté de l'Italie du Sud, et la reconnaissance formelle de la suprématie de Rome n'y était pas d'une nécessité immédiate. Il fallait tout d'abord achever et consolider la conquête du centre.

Déjà, durant les dernières guerres, les voies militaires et les forteresses construites en Campanie et en Apulie y avaient préparé l'établissement définitif de la puissance Romaine. Il importait de couper les Italiques du Nord et ceux du Sud; d'en faire deux groupes militairement divisés, et n'ayant plus de contact immédiat. Ici se manifestent, dès les premiers actes, les grandes vues, l'esprit de suite et l'énergie de la politique Romaine.

Tout d'abord, Rome saisit l'occasion tant souhaitée de dissoudre la confédération des Herniques, et d'anéantir avec elle le dernier débris resté debout des ligues rivales dans la région du Tibre. Anagnia et les autres moindres cités Herniques qui avaient joué un rôle dans la dernière levée de boucliers des Samnites, sont naturellement plus maltraitées que les villes Latines coupables, un siècle avant, du même crime. Elles perdent leur autonomie, et se voient imposer le droit de cité passive (civitas sine suffragio) : une partie de leur territoire sur le haut Trerus (Sacco), puis une autre encore sur le bas Anio reçoivent en même temps deux nouvelles tribus de citoyens (455 de Rome (299 av. J.-C.)). Par malheur, les trois villes les plus importantes après Anagnia, Aletrium (Alatri), Verulo (?) et Ferentinum (Ferentino) n'avaient pas suivi son exemple; et comme elles se refusaient avec une affectation de courtoisie marquée à accepter volontairement la cité romaine restreinte; comme tout prétexte manquait pour les y contraindre, il fallut bien les laisser libres, en leur accordant le commerce (commercium), et le droit d'alliance par mariage (connubium) avec Rome. Grâce à elles, l'ombre de la confédération Hernique se maintint encore.

Dans la partie du pays Volsque autrefois possédée par les Samnites, les Romains n'eurent pas les mêmes ménagements à garder. Là, Arpinum fut déclarée sujette; Frusino (Frosinone) perdit un tiers de son territoire; et, sur le haut Liris, non loin de Frégelles, la ville Volsque de Sora, déjà occupée par les milices Romaines, fut transformée en forteresse latine permanente, avec garnison d'une légion de quatre mille hommes. Le pays Volsque, assujetti complètement, marche à pas rapides dans la voie de l'assimilation avec Rome. Dans la région qui sépare le Samnium de l'Etrurie, deux routes militaires furent créées, avec les forteresses nécessaires pour en assurer la possession. Celle du Nord, qui devint plus tard la voie Flaminienne, couvrait la ligne du Tibre; elle menait par la ville alliée d'Ocriculum (Otricoli) à Narnia (Narni), nom donné par les Romains à la vieille citadelle Ombrienne de Nequinum, lorsqu'ils y amenèrent une colonie militaire (455 de Rome (299 av. J.C.)). Celle du Sud, qui devint la voie Valérienne, se dirigeait vers le lac Fucin (Celano) par Carsioli (Civita-Carentia, non loin d'Arcoli) et Alba, également colonisées (451-453 (303-301 av. J.C.)). Ces deux places importantes, Alba surtout, qui était la clef du pays Marse, reçurent une garnison de six mille hommes.

Les petits peuples, au milieu desquels se fondaient tous ces établissements; les Ombriens, qui défendirent opiniâtrement Nequinum; les Æques, qui se ruèrent sur Alba; les Marses, qui assaillirent Carsioli, firent de vains efforts pour empêcher les progrès de Rome : comme deux verrous de fer, les deux forteresses fermèrent, sans empêchement désormais, les communications entre l'Etrurie et le Samnium. Déjà nous avons fait mention des grandes voies et des fortifications, levées ailleurs pour contenir l'Apulie, et surtout pour assurer la possession de la Campanie. Par elles, le Samnium se voyait à l'Ouest et à l'Est enveloppé dans un réseau de postes militaires. Quant à l'Etrurie, rien ne caractérise mieux sa faiblesse relative que la négligence manifeste des Romains à son égard : ils ne jugent pas nécessaire en effet de pousser une chaussée, et de construire des places fortes au milieu de la forêt Ciminienne. De ce côté, la forteresse frontière de Sutrium (Sutri) restait le dernier point de la ligne militaire; et Rome se contenta de faire entretenir à l'état de voie praticable pour les troupes la route qui mène de là à Arretium1.

1. Les opérations de la campagne de 537 (217 av. J.-C.), et mieux encore, la construction de la chaussée d'Arretium à Bononia (Bologne) en 567 (187 av. J.C.), démontrent que dès avant cette époque celle-ci existait déjà entre Rome et Arretium. Seulement elle n'était pas encore grande voie militaire, à en juger par le nom qui lui fut donné ultérieurement (voie Cassienne). Ce n'est que vers 583 (171 av. J.C.) qu'elle a pu être érigée en voie consulaire (via consularis); car entre Spurius Cassius, consul en 259, 261 et 268 (502, 493, 486 av. J.-C.), à qui l'on ne saurait songer à attribuer sa construction, et Gaius Cassius Longinus, consul en 583 (171 av. J.C.), les fastes consulaires de Rome ne font mention d'aucun autre Cassius.

298-290 av J.C.

La troisième guerre Samnite

Les Samnites étaient trop braves pour ne pas comprendre qu'une telle paix était plus funeste que la plus funeste des guerres : de la pensée, ils passèrent aussitôt à l'action. A la même heure, les Celtes de l'Italie du Nord recommencèrent à s'agiter, après leur long repos. Dans ces régions aussi, quelques peuplades Etrusques n'avaient pas déposé les armes, et de courtes trêves faisaient alternativement place à des luttes sanglantes, mais sans résultats.

Toute l'Italie centrale était en fermentation; et une partie du pays se soulevait ouvertement; alors que les Romains n'avaient encore ni achevé leurs citadelles, ni complètement fermé les passages entre le Samnium et l'Etrurie. Peut-être n'était-il pas trop tard encore pour sauver la liberté ! Mais il fallait saisir l'heure; les difficultés de la lutte croissaient, et sous la pression de la paix subie, les forces de l'assaillant allaient diminuant tous les jours. Cinq années s'étaient écoulées à peine. Les blessures infligées aux rudes paysans du Samnium, par une guerre de vingt-deux ans, saignaient encore.

Dès l'an 456 de Rome (298 av. J.-C.) pourtant, la ligue Samnite recommença la lutte. Dans les derniers combats, Rome avait été servie à souhait par ses relations d'amitié avec les Lucaniens, dont, les incursions sur le territoire de Tarente écartaient celle-ci du théâtre de la guerre. Mettant à profit les enseignements de la veille, les Samnites se jetèrent d'abord avec toutes leurs forces sur la Lucanie; y poussèrent leurs partisans au gouvernail des affaires, et conclurent avec eux un traité d'alliance. Naturellement, les Romains, à la nouvelle de ces événements, déclarent la guerre : le Samnium s'y était attendu. Tel était l'entraînement des esprits que les chefs Samnites firent savoir aux envoyés Romains, qu'ils ne pouvaient garantir l'inviolabilité de leurs personnes, s'ils mettaient le pied sur le territoire d'au-delà de la frontière.

La guerre éclate donc de nouveau (456 (298 av. J.-C.)). Les légions Romaines vont combattre en Etrurie; et, en même temps, une seconde et principale armée traverse le Samnium, réduit les Lucaniens à solliciter la paix et à envoyer à Rome des otages. L'année suivante, les deux consuls se réunissent contre le Samnium. Rullianus est vainqueur à Tifernum (Tifernum Samniticum, au N.-E. de Bovianum, sur le Tifernus (Biferno). - Maleventum, plus tard Bénévent) : son fidèle compagnon d'armes Publius Decius Mus l'est également à Maleventum : les Romains campent cinq mois durant en pays ennemi. Cette concentration de leurs forces était due à la lâcheté des Etrusques, dont plusieurs cités entraient en arrangements particuliers avec la République. Les Samnites, qui n'avaient plus chance de victoire que dans la coalition de toute l'Italie, firent les plus énergiques efforts pour empêcher une paix séparée entre Rome et les Etrusques : une telle paix était pour eux une immense péril. Gellius Egnatius, leur général, alla jusqu'à offrir de passer en Etrurie, à la tête d'une armée de secours.

Ce fut alors seulement que le conseil fédéral Etrusque se décida enfin pour la coalition, et appela les populations aux armes. Le Samnium, de son côté, ne marchanda ni les efforts ni les sacrifices. Il mit trois armées en campagne; l'une resta pour défendre le pays; l'autre fut dirigée sur la Campanie; la troisième et la plus forte, marcha sur l'Etrurie, où elle entra sans coup férir (458 de Rome (296 av. J.C.)), conduite en effet par Egnatius, et en traversant les contrées Marse et Ombrienne, dont les habitants étaient d'intelligence avec les Samnites.

Les Romains, de leur côté, s'emparèrent de quelques places fortes dans le Samnium, et renversèrent le parti Samnite en Lucanie : mais ils n'avaient pas su empêcher les mouvements du corps d'Egnatius. Quand arriva à Rome la nouvelle que l'ennemi avait su déjouer les obstacles énormes amoncelés sur sa route, et qui séparaient les régions du Nord de l'Italie du Sud; quand l'on apprit que l'arrivée des Samnites dans l'Etrurie y donnait le signal d'une levée de boucliers presque générale; que toutes les cités y travaillaient avec ardeur à mettre leurs milices sur le pied de guerre, et appelaient à leur solde les bandes Gauloises, la République eut aussi recours aux moyens les plus extrêmes. Les affranchis, les hommes mariés, furent enrôlés en cohortes. De part et d'autre, tous sentaient que l'heure suprême avait sonné.

L'année 458 de Rome se passa en préparatifs, en marches et en contre marches. En 459 (295 av. J.C.), les Romains mirent à la tête de l'armée d'Etrurie leurs deux meilleurs généraux, Publius Decius Abus, et le vieux Q. Fabius Rullianus. Renforcée de toutes les troupes qui n'étaient pas indispensables au corps de Campanie : comptant au moins soixante mille soldats, dont plus d'un tiers citoyens romains actifs, cette armée s'appuyait encore sur une double réserve, l'une cantonnée près de Faléries, l'autre campée sous les murs même de Rome. Les Italiens s'étaient donné rendez-vous dans l'Ombrie, là où convergent les routes venant des pays Gaulois, Etrusques et Sabelliques. Les consuls remontèrent donc vers ce point avec le gros de leurs forces, en suivant l'une et l'autre rive du Tibre. En même temps, la première réserve faisait une diversion vers l'Etrurie, dans le but de forcer les bataillons Etrusques à quitter le théâtre de la lutte, pour courir au secours de leur patrie menacée.

Le premier combat eut une issue fâcheuse pour les Romains, dont l'avant-garde fut battue dans la contrée de Chiusi par les coalisés Gaulois et Samnites. Mais le mouvement de leurs réserves n'en eut pas moins un complet succès. Moins dévoués à l'intérêt commun que les Samnites, qui marchaient sur les cendres de leurs villes ruinées pour arriver sur le champ de bataille, à peine eurent-ils appris l'incursion des Romains sur leur territoire, que le plus grand nombre des auxiliaires Toscans abandonnèrent leurs alliés; et ceux-ci se trouvèrent considérablement amoindris au jour décisif.

295 av J.C.

La bataille de Sentinum

La bataille fut livrée au pied du contrefort oriental de l'Apennin, non loin de Sentinum (Sassoferrato, en Ombrie). La journée fut chaude. A l'aile droite des Romains, où Rullianus avec ses deux légions avait affaire aux Samnites, la lutte resta longtemps indécise. A l'aile gauche, commandée par Publius Decius, les chars de guerre Gaulois jetèrent le désordre parmi la cavalerie Romaine; le choc est terrible : déjà sept mille hommes, commandée par Décius, avaient péri. C'est alors que le consul appela le prêtre Marcus Livius, lui ordonna de vouer aux dieux infernaux et la tête du général de la République et l'armée ennemie. Le consul, à l'exemple de son père, se dévoua. "Que devant moi", s'écria-t-il, "après avoir prononcé la formule sacrée, se précipitent la terreur et la fuite, le sang et la mort, qu'un souffle de destruction anéantisse les armes ennemies." Se jetant au plus épais des bandes Gauloises, il alla y chercher et trouver la mort. Cet acte d'héroïque désespoir eut sa récompense. En voyant tomber un chef qu'ils aimaient, les légionnaires, qui déjà lâchaient pied, revinrent à la charge; et les plus braves s'élancèrent dans les rangs ennemis pour venger le consul ou mourir avec lui. Au même instant accourait à leur secours le consulaire Lucius Scipion, détaché par Rullianus. Les turmes de l'excellente cavalerie Campanienne prennent les Gaulois à dos et en flanc, et décident la journée : les Gaulois s'enfuient, et, après eux, les Samnites cèdent aussi la place. Leur chef, Egnatius, était tombé devant la porte de son camp. Les cadavres de neuf mille Romains gisaient sur le champ de bataille : mais quelque sanglante que fût la victoire, elle n'était pas trop chèrement achetée. L'armée unie se dissout; la coalition tombe; l'Ombrie demeure aux mains de Rome; les Gaulois s'en retournent chez eux; et les restes de l'armée samnite repassant par les Abruzzes, regagnent aussi leur pays.

295-290 av J.C.

La fin de la troisième guerre Samnite

Pendant la campagne d'Etrurie, les Samnites s'étaient aussi répandus dans les plaines de Campanie. La guerre avec l'Etrurie terminée dans le Nord, les Romains les réoccupent sans résistance. L'année suivante (460 de Rome (294 av. J.-C.)), l'Etrurie demande la paix : Volsinies, Pérouse, Arretium et toutes les autres villes entrées dans la ligue déposent les armes, et se lient par une trêve de quatre cents mois.

Il en fut autrement chez les Samnites, qui s'apprêtèrent à une lutte suprême et sans espoir, avec l'indomptable courage d'hommes libres faisant bonté à la fortune quand ils ne peuvent pas la vaincre. Dès cette même année (460), les deux armées consulaires pénétreront dans le Samnium, où elles rencontrèrent partout la résistance la plus acharnée. Marcus Acilius subit même un échec à Luceria; les Samnites se jetèrent encore une fois sur la Campanie, et ravagèrent les terres de la colonie romaine d'Intéramne (Teramo), sur le Liris. En 461 de Rome (293 av. J.C.), Lucius Papirius Cursor, le fils du héros des premières guerres Samnites, et Spurius Carvilius livrent une grande bataille à Aguilonia (la Cedonia).

L'élite de l'armée du Samnium, les seize mille casaques blanches, s'étaient engagées sous serment à mourir ou à vaincre. Mais l'inexorable fatalité ne tient compte ni des serments, ni des prières du plus généreux désespoir. Les Romains eurent encore le dessus, et emportèrent d'assaut les réduits où les Samnites s'étaient retranchés, eux et leurs biens. Après ce dernier désastre, et pendant des années encore, on vit ces braves lutter avec un courage sans pareil. Cachés dans leurs montagnes et dans leurs citadelles, ils remportèrent souvent des avantages partiels sur un ennemi démesurément plus fort; un jour même (462 de Rome (292 av. J.C.)), il fallut envoyer contre leurs bandes le vieil et héroïque Rullianus; une autre fois, la dernière, le Samnite Gavius Pontius, le fils peut-être du vainqueur des Fourches Caudines, battit complètement les Romains; et ceux-ci s'en vengèrent lâchement, en le faisant mettre à mort au fond d'un cachot, après qu'ils l'eurent fait prisonnier (463 (291 av. J.C.)).

Rien ne bougeait plus en Italie. Une tentative des Falisques (461 de Rome (293 av. J.C.)) mérite à peine le nom de guerre. Les Samnites avaient encore les yeux tournés du côté de Tarente, qui seule eût pu les assister; mais, comme toujours, elle se tint à l'écart, et toujours par les mêmes causes. A l'intérieur, un gouvernement déplorable : au dehors, les Lucaniens, chez qui la faction romaine avait repris le dessus (dès 456 (298 av. J.-C.)); ajoutez à cela la juste inquiétude inspirée par Agathocle de Syracuse, alors parvenu à l'apogée de sa puissance, et qui commençait à diriger ses vues vers l'Italie.

Vers 455 de Rome (299 av. J.C.), il occupe Corcyre, d'où Cléonyme avait été chassé par Démétrius Poliorcète, et il menace Tarente par les deux mers Adriatique et Ionienne. A la vérité il cède bientôt cette île (456) à Pyrrhus, roi d'Epire, et fait ainsi cesser pour partie les craintes qu'il avait excitées : mais les Tarentins n'en continuent pas moins de se mêler aux affaires Corcyréennes. En 464 (290 av. J.C.), ils aident Pyrrhus à défendre sa nouvelle acquisition contre une seconde entreprise de Démétrius; d'ailleurs les visées politiques d'Agathocle à l'égard de l'Italie du Sud leur sont toujours un motif de souci. Quand celui-ci meurt enfin (465 (289 av. J.C.)), l'heure favorable est passée.

Epuisé par une guerre de trente-sept années, le Samnium, quelques mois avant (464), a conclu la paix avec le consul Manius Curius Dentatus : l'alliance avec Rome a été formellement renouvelée. Cette fois, comme lors du traité de 450 de Rome (304 av. J.C.), Rome n'écrase pas ce noble peuple sous le poids de conditions trop dures où honteuses; elle ne lui demande même pas de sacrifices de territoire. Il convenait à la prudence Romaine de persister dans la voie jusque-là suivie. Avant d'en venir à la conquête et à l'absorption de la région intérieure, Rome veut placer sous sa domination immédiate et définitive toute la région Campanienne et le littoral de l'Adriatique. La première était depuis longtemps soumise : mais la République à la vue longue, et elle juge nécessaire, pour assurer les succès de sa politique, de fonder encore sur la côte Campanienne les deux forteresses maritimes de Minturnes et de Sinuessa (450 de Rome (304 av. J.-C.)) (Trajetto, et Rocca di Mondragone). Les colons qu'elle y conduit, suivant la règle usitée pour toutes les colonies côtières, sont dotés du droit de cité pleine.

Dans l'Italie centrale la domination Romaine s'étend et s'assoit d'une façon encore plus énergique. Après une courte et impuissante résistance, tous les peuples Sabins sont faits sujets de la République (464 de Rome (290 av. J.-C.)), et, dans les Abruzzes, non loin de la côte, la forte place d'Hatria est fondée (465). Mais de tous les établissements nouveaux le plus important est sans contredit celui de Venusia (Venosa) (463), où Rome envoie le nombre inusité de vingt mille colons. Construite à la rencontre des frontières du Samnium, de l'Apulie et de la Lucanie, sur la route qui relie le Samnium à Tarente, la nouvelle citadelle occupe une position extrêmement forte : elle est destinée à contenir les peuples avoisinants, et surtout elle intercepte les passages entre les deux plus puissants ennemis de Rome dans l'Italie du Sud. Nul doute qu'à la même époque la chaussée du Sud, conduite déjà jusqu'à Capoue par Appius Claudius, n'ait été aussi prolongée jusqu'à Venouse.

Ainsi, quand finit la guerre Samnite, le territoire romain touche au Nord la forêt Ciminienne, à l'Est les Abruzzes, Capoue au Sud, et deux postes avancés, Lucérie et Venouse, placés sur la ligne de communication des peuples hostiles à la République, du côté de l'Orient et du midi, achèvent leur isolement dans toutes les directions. Rome n'est plus seulement la première des puissances de la Péninsule, elle en est désormais la puissance dominante. Le cinquième siècle de la ville (255 av. J.-C.) s'achève.

280-275 av J.C.

La guerre contre Pyrrhus, roi d'Epire

Pyrrhus of Epirus
Pyrrhus Ier

Pyrrhus, roi d'Epire, courut aussi les aventures en qualité de chef d'armée. En vrai chevalier de fortune qu'il était, il faisait remonter sa généalogie jusqu'aux Æacides, jusqu'à Achille. S'il eût aimé la paix, il fût mort le roi d'un petit peuple des montagnes, sous la suzeraineté de la Macédoine, peut-être même, isolé et indépendant. On l'a quelquefois comparé à Alexandre, et, de fait, c'eût été une oeuvre immense, que la fondation d'un empire Grec occidental, ayant pour noyau l'Epire, la grande Grèce et la Sicile; dominant sur les deux mers italiennes, et repoussant Rome et Carthage dans la foule des nations barbares, assises sur les frontières du système des Etats Grecs, comme étaient les Gaulois ou les Indiens.

La pensée seule de construire un si vaste édifice était grande et hardie à l'égal de celle qui conduisit Alexandre au-delà de l'Hellespont. Mais ce n'est pas seulement par l'issue différente des tentatives que l'expédition du Macédonien en Orient se distingue de l'entreprise du roi Epirote en Occident. Les phalanges Macédoniennes, pourvues d'un état-major excellent, formaient une arme d'attaque puissante contre les bandes du Grand-Roi. Le roi d'Epire, ne pouvait lever d'armée méritant ce nom qu'en soudoyant des mercenaires, et qu'en contractant des alliances subordonnées aux hasards et aux vicissitudes des rapports politiques.

Alexandre était entré en conquérant chez les Perses : Pyrrhus en Italie ne sera que le général d'une coalition d'Etats secondaires. Alexandre, en quittant son royaume héréditaire, a ses derrières assurés par la complète soumission de la Grèce et par une forte réserve qu'il a confiée à Antipater. Toute agonisante qu'elle semblât sans cesse, la démocratie des républiques Grecques ne se laissa jamais refouler dans le cadre étroit d'un Etat militaire : Philippe connaissait à fond celles-ci; et il se garda de les incorporer à son royaume. En Orient, au contraire, il n'y avait nulle résistance nationale à craindre : peuples souverains et asservies vivaient pêle-mêle depuis des siècles. Changer de maître était chose indifférente aux masses, quand encore elles ne désiraient pas ce changement. En Occident, si les Samnites, les Carthaginois, les Romains même n'étaient pas invincibles, jamais conquérant du moins n'eut pu condamner le paysan Romain à payer une censive au profit de quelque baron Grec. Où que vous jetiez les yeux, puissance et alliés de l'agresseur, forces défensives du royaume envahi, tout vous fait regarder comme exécutable le plan conçu par le roi Macédonien; tout vous fait voir dans l'expédition de l'Epirote une entreprise impossible : là, l'accomplissement d'une grande vocation politique; ici, un coup manqué, mémorable d'ailleurs; là, les fondements jetés d'un nouveau système d'empires et d'une civilisation nouvelle; ici, un simple épisode dans le grand drame de l'histoire.

Aussi l'édifice construit par Alexandre a-t-il survécu à sa mort prématurée : Pyrrhus, avant de mourir, devait voir de ses propres yeux tous ses plans à vau-l'eau. Grandes et fortes natures tous les deux : mais l'un ne fut que le premier général de son temps, l'autre en fut le plus puissant homme d'Etat : et s'il est permis enfin, pour juger, de se placer par la pensée sur la ligne entre le possible et l'impossible, laquelle sépare aussi le héros du coureur d'aventures, il faudra bien donner ce dernier nom à Pyrrhus, et ne pas le ranger à côté de son illustre parent.

Et, pourtant, il s'attache un merveilleux prestige au nom de l'Epirote : la postérité a pour lui des sympathies, soit à cause de son génie aimable et chevaleresque, soit plutôt à raison de ce que, le premier parmi les Grecs, il a tourné ses armes contre les Romains. A dater de lui, commencent, entre Rome et la Hellade, ces contacts ou ces chocs plus sérieux qui déterminent tout le progrès ultérieur de la civilisation antique, et, pour une bonne partie, celui des sociétés modernes. La lutte entre la phalange et les cohortes, entre les armées mercenaires et la légion Romaine, entre un roi soldat et le gouvernement sénatorial, entre le talent d'un seul individu et la force compacte de toute une nation : le combat enfin entre Rome et l'Hellénisme, se vident tout d'abord sur les champs de bataille où Pyrrhus croise le fer avec les généraux de la République. Le vaincu, plus tard, aura beau en appeler encore à la décision des armes; toutes les journées qui suivront confirmeront purement et simplement la sentence.

Tarente, malgré sa mollesse, se croyait l'égale de Rome et osa la provoquer. Mais quand elle vit cette guerre qu'elle avait appelée s'approcher de ses murs, elle s'effraya et se hâta d'implorer le secours de Pyrrhus roi d'Epire. Arrivé à Tarente avec 25000 hommes, Pyrrhus fait fermer les bains, les théâtres, tous les lieux de plaisir; il force les Tarentins à s'armer et les exerce comme ses mercenaires. Ils avaient cru que le roi se battrait pour eux: beaucoup s'enfuirent.

Cependant le consul Laevinus était arrivé près de Tarente. Pyrrhus offre de négocier : les Romains repoussent toute proposition. Ils ne veulent déjà plus admettre qu'un roi étranger intervienne dans les affaires de l'Italie. Il faut combattre. Les deux armées en viennent aux mains près d'Héraclée. Les éléphants, dont les Grecs se servent à la guerre depuis les conquêtes d'Alexandre, jetèrent le désordre dans les rangs des Romains qui ne connaissaient pas encore ces animaux. 15000 légionnaires restèrent sur le champ de bataille. Mais Pyrrhus avait perdu 13000 soldats. "Encore une pareille victoire", disait-il, "et il me faudra retourner seul en Epire" (280 av. J.C.).

Aussi chargea-t-il Cinéas, dont l'éloquence lui avait fait gagner plus de villes que la force des armes, d'aller à Rome offrir une paix honorable. Cet homme habile emporta des présents pour les sénateurs et pour leurs femmes. Mais il ne trouva personne qui se laissât gagner. Cependant le sénat inclinait à la paix, lorsque le vieil Appius s'écria : "Que Pyrrhus sorte d'abord de l'Italie et nous pourrons après écouter ses ambassadeurs". Cinéas reçut l'ordre de quitter Rome le jour même. "Le sénat", disait-il au retour, "m'a paru une assemblée de rois. Quant aux Romains, leur nombre est infini comme leur courage".

Puisque Rome ne veut pas traiter, il faut bien continuer la guerre. Pyrrhus tenta un coup de main hardi; il marcha rapidement sur Rome : il croyait la surprendre; il faillit lui même être enveloppé et recula jusqu'en Apulie où il assiégea Ausculum ou Asculum (279 av. J.C.) : les Romains l'y suivirent, et pour sauver la place livrèrent bataille. Le consul Décius imita l'exemple de son père et de son aïeul; il se dévoua. La victoire à la bataille d'Asculum est si lourde en pertes humaines et si chèrement acquise, qu'elle est à l'origine de l'expression "victoire à la Pyrrhus" qui désigne une victoire au prix de lourdes pertes.

Pyrrhus, dégoûté d'une guerre si difficile, cherche un prétexte honorable pour en sortir. Fabricius l'ayant averti que son médecin Philippe voulait l'empoisonner, il renvoie sans rançon tous ses prisonniers romains. Puis, laissant une garnison à Tarente et à Locres, il passe en Sicile où les Grecs l'appelaient contre les Carthaginois. Là aussi, après quelques succès, arrivent la mésintelligence avec les alliés et l'ennui d'une guerre qui ne finissait pas. Le roi, qui ne persiste jamais longtemps dans les mêmes desseins, repasse en Italie; le consul Curius Dentatus l'y attend. Il décide d'abréger sa campagne contre les romains.

Les légionnaires avaient eu le temps de se familiariser avec les éléphants; ils savent les éloigner soit à coups de traits, soit par des brandons enflammés. Pyrrhus est battu près de Bénévent (Beneventum). La bataille de Bénévent est un désastre pour Pyrrhus (275 av. J.C.). Il quitte alors l'Italie, tout en laissant Tarente à son fils Hélénos et à Milon. Une flotte carthaginoise vient secourir Tarente en dépit d'un traité de paix avec Rome. En 274, Pyrrhus rappelle Hélénos et une partie des troupes épirotes. En 272 av. J.C., Tarente tombe aux mains de Rome. Avec cette victoire, Rome étend sa domination sur l'Italie et acte la fin de l'hégémonie grecque en Italie à son profit.

Le nom de Rome se répand déjà au loin. Un des successeurs d'Alexandre, le roi d'Egypte, Ptolémée Philadelphe, sollicita l'alliance de la république (273 av. J.C.).

En 272, Pyrrhus est tué au cours d'une expédition contre Sparte par une tuile lancée par une vielle femme dans la cité grecque d'Argos.

Livrets :

  1. Les débuts de la République dans la boutique de Roma Latina
  2. Les Gaulois dans la boutique de Roma Latina
  3. La conquête de l'Italie dans la boutique de Roma Latina

Liens externes :

  1. The Roman Law Library recueil des sources du droit romain, Yves Lassard, Université Grenoble II
  2. Lois licinio-sextiennes
  3. Les guerres samnites de l'encyclopédie libre Wikipédia
  4. Pyrrhus Ier de l'encyclopédie libre Wikipédia
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