La conquête de l'Italie   
438-275 av. J.C.

L'invasion gauloise Les lois licinio-sextiennes La première guerre Samnite et la prise de Capoue (343 av. J.C.) La seconde guerre Samnite La troisième guerre Samnite La guerre contre Pyrrhus, roi d'Epire

438-435 av J.C.

La guerre de Fidènes ou la seconde guerre de Véies

En 438 av. J.C., Lucius Quinctius Cincinnatus, Mamercus Aemilius Mamercinus et Lucius Iulus Lullus sont nommés tribuns militaires à pouvoir consulaire. Fidènes, colonie romaine depuis son annexion par Romulus, abandonne la République au profit de la cité étrusque de Véies, gouvernée par le roi Lars Tolumnius.

En 437 av. J.C., les romains, commandés par le consul Lucius Sergius rencontre l'armée étrusque près de Rome. Les pertes sont lourdes des deux côtés. Finalement, les romains sont victorieux et Lucius Sergius obtiendra le surnom de Fidenas.

On nomme Mamercus Aemilius dictateur et Lucius Quinctus Cincinnatus pour maître de cavalerie. Les Etrusques sont repoussés au-delà de l'Anio (ou Aniene) et établissent leur camp près de Fidènes. Tolumnius engage la bataille (bataille de l'Anio). Aulus Cornelius Cossus, tribun militaire, reconnait sur le champ de bataille le roi Tolumnius et le tue. Cossus tranche la tête du roi et la place au bout d'une pique pour effrayer les troupes étrusques. Ces derniers prennent la fuite. Les romains traversent le Tibre et ravagent la campagne autour de Véies. Le dictateur rentre à Rome en triomphe tandis que Cornelius porte les dépouilles du roi qu'il consacre au temple de Jupiter Férétrien. Ce sont les secondes dépouilles Opimes depuis Romulus.

En 435 av. J.C., les Fidénates et les Véiens et leurs armées traversent l'Anio et s'établissent près de la Porte Colline, à Rome. Quinctus Servilius Priscus est nommé dictateur. Alors que Priscus rassemble une armée, les Fidénates et les Véiens se retirent à Nomentum où ils seront rejoints par les romains qui engagent la bataille (bataille de Nomentum). Les romains remportent la victoire. Les Etrusques se réfugient à l'intérieur de Fidènes qui est assiégée. Priscus creusera un tunnel sous les remparts de la cité et s'emparera définitivement de Fidènes.

405 av J.C.

La solde militaire

Les Concessions du sénat envers la plèbe (cf L'émergence de Rome) ramènent la paix au forum. L'ennemi s'en aperçoit à la vigueur et à la rapidité des coups qui lui seront portés. Plusieurs villes, au nord et au sud du Tibre, seront enlevées; en 406 av. J.C. la riche cité d'Anxur succombe. Le butin qu'on y fait est assez riche pour que le sénat puisse établir la solde militaire. Chacun jusqu'alors, faisait campagne à ses frais; à partir de ce jour les légionnaires recevront une paye. Il y aura moins de misère pour le soldat, et le sénat pouvant les tenir maintenant plus longtemps sous les drapeaux, se livrera à de plus longues et de plus lointaines entreprises. Le sénat mettra à la charge du trésor, ou, il prélèvera sur les revenus publics indirects et sur le produit des domaines la solde des soldats.

405-396 av J.C.

La prise de Véies (396 av. J.C.)

L'année suivante commence le siège de Véies, grande ville étrusque qui avait longtemps balancé la fortune de Rome. Ce siège durera dix ans. Un patricien le terminera. Camille (Marcus Furius Camillius), nommé dictateur, arme tous les citoyens en état de combattre, et part assiéger la ville Etrusque une fois pour toute.

Il décide de créer un tunnel sous la ville afin d'y pénétrer. Les forces romaines prennent l'ascendant sur les Etrusques; après les combats, Camille proposera d'épargner les personnes non armées qui se rendent (396 av. J.C.).

396 av J.C.

Exil de Camille

Un immense butin avait été fait à Véies. Camille oblige ses soldats à en restituer une partie à cause d'un voeu qu'il prétend avoir fait à Apollon. Le peuple fait la restitution demandée mais irrité déjà contre Camille à cause de sa hauteur, il se montre favorable à une accusation de concussion portée contre le vainqueur des Véiens. Camille part de Rome sans attendre le jugement. Quand il eut passé la porte, on dit qu'il se retourna vers la ville et pria les dieux, s'il était innocent, de faire bientôt repentir ses concitoyens de son exil. La même année les Gaulois entrent dans Rome.

390 av J.C.

L'invasion gauloise

Gaulois en vue de Rome
Gaulois en vue de Rome
Musée des Beaux-Arts de Nancy

Depuis deux siècles environ, les Gaulois s'étaient emparés de la vallée du Pô, mais ils n'avaient pas encore osé franchir l'Apennin, lorsque, en 390 av. J.C., trente mille Sénons viennent demander des terres aux habitants de Clusium. Ceux-ci implorent le secours de cette même Rome qu'ils avaient assiégée autrefois sous la conduite de leur roi Porsenna. Le sénat envoie trois Fabius pour interposer la médiation du peuple romain entre les deux partis. Mais les ambassadeurs, oubliant leur caractère, se mêlent aux assiégés, et, dans une sortie, l'un d'eux tue un chef gaulois. Les Gaulois font aussitôt demander satisfaction au sénat, et n'ayant rien obtenu, ils lèvent le siège de Clusium pour marcher droit sur Rome.

A une demi-journée de la ville, près de l'Allia, ils rencontrent l'armée romaine qui, effrayée de leurs cris et de leur aspect sauvage, rompt ses rangs et s'enfuit presque sans combattre. Tout ce qui ne peut pas passer le Tibre à la nage et se réfugier derrière la forte enceinte de Véies est tué; l'aile droite, intacte, se sauve précipitamment à Rome et court occuper la citadelle du mont Capitole, où s'enferment aussi le sénat, les magistrats, les prêtres et mille des plus braves de la jeunesse patricienne. Le reste se disperse dans les villes voisines.

Les Gaulois n'entreront que le lendemain de la bataille. Tout était désert, seulement quelques vieux consulaires étaient restés dans leur demeure, assis sur leur chaise curule. Les celtes les prennent pour des statues ou pour des êtres surnaturels, mais l'un d'eux ayant passé la main sur la barbe blanche de Papirius, celui-ci le frappe de son bâton d'ivoire, et le Gaulois, irrité, le tue. C'est le signal du massacre, après le pillage, l'incendie détruit les maisons. Du haut du Capitole, les Romains assistent à la destruction de leur ville.

390 av J.C.

Le siège du Capitole

Brennus et Camille
Brennus et Camille, après le sac de Rome
Paul Lehugeur, Paris, 1886

Les Gaulois essaieront alors d'emporter la citadelle d'assaut, mais sur la pente étroite et rapide qui y conduit, les Romains auront peu de peine à les repousser, et le siège se change en blocus. Pendant sept mois, les Gaulois campent au milieu des ruines de Rome. Le manque de vivres les force de courir par bandes les campagnes voisines. Les Latins et les Etrusques s'étaient d'abord réjouis des malheurs du peuple romain; ils s'effraient à leur tour. Ardée donne à Camille quelques soldats, avec lesquels il détruit une bande de Gaulois. Ce premier succès encourage la résistance, de tous côtés les paysans se lèvent en armes, et les Romains réfugiés à Véies proclament Camille dictateur.

Mais il faut la sanction du sénat et un décret du peuple pour rendre à Camille les droits de citoyen qu'il avait perdus par son exil. Un jeune plébéien, Cominius, traverse le Tibre à la nage, évite les sentinelles ennemies, et, s'aidant des ronces et des arbustes qui tapissent les parois escarpées de la colline, il parvient jusqu'au Capitole. Il en redescend aussi heureusement, et rapporte à Véies la nomination qui doit lever les scrupules de Camille.

Les Gaulois avaient remarqué l'empreinte de ses pas, et par une nuit obscure, ils montent jusqu'au pied du rempart. Déjà ils atteignent les créneaux, quand les cris des oies consacrées à Junon éveillent Manlius. Il renverse les plus avancés des assaillants, donne l'alarme : les Gaulois sont précipités du haut des murs.

Le Capitole est sauvé. Mais les Romains n'ont plus de vivres et Camille n'apparait pas. Après plusieurs attaques infructueuses, Brennus accepte de traiter avec le Tribun militaire Quintus Sulpicius : les gaulois acceptent de lever le siège contre le versement d'une rançon de 1000 livres d'or (327 kg). Une grande balance est installée; afin d'alourdir encore la rançon, les Gaulois y installent de faux poids. Devant la protestation des romains, Brennus jette son épée et son baudrier sur la balance en prononçant ces mots "Vae victis" : malheur aux vaincus!

390 av J.C.

Services de Camille

Les Gaulois s'éloignèrent paisiblement, mais Camille annule le traité : il ordonne aux alliés de fermer leurs portes et d'attaquer les bandes isolées. La plupart seront taillées en pièces. Cependant les Gaulois reparaissent à plusieurs reprises et se maintiennent dans les montagnes de la Sabine, à Tibur, d'où pendant un demi-siècle ils prendront part à presque toutes les guerres que Rome entreprendra pour relever l'édifice de sa puissance.

Camille, qu'on retrouve sans cesse à la tête des légions, gagnera dans ces circonstances difficiles avec bien plus de justice que dans la guerre contre les Gaulois, le titre de second fondateur de Rome. A l'intérieur, il rappelait par ses patriotiques conseils les partis à l'union, ou il cherchait par sa fermeté à leur imposer la paix. Dans les camps, ses habiles réformes assuraient la victoire. Il arma les soldats de longues piques qui arrêtèrent l'élan des Gaulois, et de casques d'airain, de boucliers bordés d'une lame de fer, contre lesquels s'émoussaient leurs sabres mal trempés.

390 av J.C.

Manlius Torquatus et Valérius Corvus

Deux hommes gagneront dans ces guerres des surnoms que leurs descendants garderont. Les Gaulois occupaient la rive droite de l'Anio (Aniene), les Romains la rive gauche. Il y avait sur le fleuve un pont que les deux armées se disputèrent à plusieurs reprises, sans qu'aucune d'elles pût en rester maîtresse. Un jour un Gaulois d'une taille gigantesque s'avance, et se tenant au milieu du pont crie d'une voix éclatante : "Allons, que le plus brave soldat de Rome vienne ici se battre avec moi : nous verrons laquelle des deux nations vaut le mieux à la guerre." Un long silence suivit ces paroles : la jeunesse romaine restait immobile et indécise entre la honte et la crainte. Enfin Manlius Imperiosus Torquatus quitte son rang et va au dictateur, "Mon général," dit-il, "je ne combattrai pas sans votre permission, la victoire fût-elle certaine. Mais laissez-moi aller montrer à ce barbare qui se pavane devant les siens que je suis de la famille qui a jeté les Gaulois en bas du Capitole." - "Va, Manlius, et prends garde que Rome n'ait le dessous." Il s'arme et court au Gaulois. De petite taille mais agile, Manlius évite les grands coups que son adversaire lui porte. Ramassé sous ses armes il suit de l'oeil tous les mouvements du celte. Le Gaulois venait de décharger un coup terrible mais inutile, son bras n'était pas encore relevé, Manlius se baisse et se précipite, couvert de son bouclier. Il frappe son adversaire au ventre et l'étend mort à ses pieds. Arrachant au cadavre son collier d'or il le passe tout sanglant à son cou. Au retour ses compagnons le saluèrent du nom de Torquatus, collier se disant en latin torques.

Valérius se signala par une victoire semblable dans un combat singulier, et l'on disait qu'un corbeau posé sur sa tête, ou le cimier d'airain de son casque qui représentait cet oiseau, avait déchiré de son bec le visage du Gaulois. Il en prit du moins le surnom, et l'on parla longtemps des exploits de Manlius au collier et de Valérius au corbeau.

383 av J.C.

Manlius Capitolinus

Au milieu de ces guerres étrangères, les dissensions intestines avaient recommencé au Forum; et, comme un siècle auparavant, les dettes, résultat de toutes ces guerres, en sont la première cause. Camille, lui-même, se montre dur envers ses débiteurs. Nombre de citoyens sont de nouveau réduits en esclavage, par cela seul qu'ils n'avaient pu restituer l'argent qui leur avait été prêté pour rebâtir leur maison que les Gaulois avaient brûlée, ou ensemencer leur champ que l'ennemi avait moissonné.

Un patricien jaloux de la gloire de Camille, quoiqu'il a la sienne, Manlius, le sauveur du Capitole, se fait le patron des pauvres et délivre de prison plus de quatre cents plébéiens. Cette libéralité lui fait gagner le peuple. Les grands l'accusent, comme Spurius Cassius, d'aspirer à la tyrannie. Mais lorsque, devant les comices assemblées, il montre les armes de trente ennemis tués par lui, huit couronnes civiques, trente-deux récompenses militaires, et les cicatrices qui couvrent sa poitrine, et surtout le Capitole qu'il avait sauvé des Gaulois, on l'acquitte d'une voix unanime. Il faut tenir une nouvelle assemblée, et cette fois hors de la vue du mont Capitole, pour obtenir du peuple l'arrêt fatal. Condamné à mort, on le précipite du haut de la roche Tarpéienne (383 av. J.C.).



442-376 av J.C.

Les classes souffrantes

Pendant les luttes politiques, les questions sociales avaient été moins vivement soulevées. Depuis que l'aristocratie plébéienne, s'emparant du tribunat, l'avait tourné vers ses fins, les lois agraires et de crédit avaient été laissés de côté, et pourtant, il ne manquait ni de territoires nouvellement conquis, ni de citoyens pauvres, ou allant s'appauvrissant, dans la campagne. Quelques assignations avaient été faites, surtout du côté des frontières, agrandies de divers côtés; sur le territoire de Gabies (312 de Rome/442 av. J.C.), de Labici1, de Véies (361 de Rome/393 av. J.C.); mais elles étaient insignifiantes: la raison politique les avait dictées, et non l'intérêt des classes rurales. D'autres fois, certains tribuns avaient tenté de reprendre le projet de loi de Cassius: on rencontre, en 337 de Rome/417 av. J.C., un Surius Moecilius (ou Sirius Maecilius) et un Spurius Metilius qui font la motion du partage de tout le domaine public: ils échouent.

Chez les patriciens aussi, la misère du peuple lui suscitait des sympathies; mais, là encore, les efforts isolés qui furent tentés ne réussirent pas mieux que l'entreprise de Spurius Cassius. Patricien comme lui, comme lui distingué par sa valeur et son illustration militaire, Marcus Manlius, le sauveur du Capitole pendant l'invasion gauloise, se leva un jour, et prit en main la cause des opprimés. Il se sentait ému par les souffrances de ses anciens compagnons d'armes; il se jetait dans l'opposition par haine de son rival, Marcus Furius Camillus (Camille), le général le plus fabuleux de Rome, et aussi le chef du parti des nobles. Un jour qu'un brave officier allait être incarcéré pour dettes, Manlius vint, et le délivra en payant pour lui. En même temps, il mit ses domaines en vente, disant tout haut que tant qu'il lui resterait un morceau de terre, il l'emploierait à empêcher ses iniquités odieuses (version légèrement différente que celle de cf. Manlius Capitolinus).

C'en était assez pour réunir contre lui les jalousies de tout le parti gouvernemental, patriciens et plébéiens. Faire un procès de haute trahison à un dangereux novateur; l'accuser de prétendre à la royauté, pousser contre lui la foule aveugle, et entrant en fureur aux premiers mots d'une dénonciation banale; le faire condamner à la mort; tout cela fut une oeuvre facile et rapidement menée: on avait eu soin, pour lui ôter la protection de sa gloire, de rassembler le peuple en un lieu d'où l'on ne voyait plus le Capitole, témoin muet de la patrie sauvée naguère par ce même homme aujourd'hui livré à la hache du bourreau (370 de Rome/ 384 av. J.C.).

Mais c'est en vain que les essais de réforme étaient étouffés dès le début; le mal devenait plus criant tous les jours. A mesure que la victoire accroissait le domaine public, les dettes, la pauvreté faisaient d'immenses progrès dans le peuple, surtout au lendemain des guerres longues et difficiles avec Véies (348-358 de Rome/436-396 av. J.C.), et après l'incendie de la ville par les hordes gauloises (364 de Rome/390 av. J.C.). Déjà, durant les guerres avec Véies, Rome s'était vu forcée d'allonger le temps au service du simple soldat et de le tenir sous les armes, non plus seulement pendant l'été comme autrefois, mais aussi pendant la saison d'hiver; mais aujourd'hui le peuple, dans ce complet abaissement de sa condition sociale, ne voyant plus devant lui que la ruine, fit mine de se refuser à une nouvelle déclaration de guerre. Le sénat alors, se décida tout d'un coup à une concession importante: il mit à la charge du trésor, ou, il préleva sur les revenus publics indirects et sur le produit des domaines la solde des soldats, acquittée jusqu'à-là par les contributions des Tributs (348 de Rome/406 av. J.C.).

1. Gabies, à douze milles de Rome, non loin de Lago di Castiglione: Labici, non loin de Tusculum, près du lieu aujourd'hui appelé Colonna.

376-367 av J.C.

Les lois licinio-sextiennes

Manlius n'était qu'un ambitieux; Licinius Stolo (Stolon) et Lucius Sextius Lateranus seront de véritables réformateurs. Ce sont deux riches plébéiens, auxquels l'égalité des deux ordres par le tribunat militaire ne parait qu'un mensonge.

En 376 av J.C., Licinius Stolo est élu tribun de la plèbe avec Lucius Sextius. Ils proposent plusieurs lois en faveur de la plèbe :

- le règlement favorable aux débiteurs avec la suppression du nexum c'est à dire du droit pour l'usurier          de charger de chaînes son débiteur insolvable et de le vendre comme esclave;

- proposition d'une loi agraire qui interdit l'acquisition par les patriciens des terres récemment            annexées par Rome;

- l'obligation d'avoir un élu plébéien parmi les deux consuls.

Les patriciens font tout pour empêcher la soumission du projet de loi au vote populaire ce qui crée un blocage institutionnel et politique qui dure plusieurs années. Afin de résoudre cette instabilité politique, la cité est obligée de nommer six tribuns militaires à pouvoir consulaire.

Licinius Stolo et Lucius Sextius Lateranus se font réélire chaque année au Tribunat; au bout de leur dixième mandat de tribun de la plèbe, ils soumettent une fois leur projet de loi. Vaincus à la fin par les conseils de Camille, le sénat cède. Les lois licinio-sextiennes seront votées en 367 av J.C.; Lucius Sextius Lateranus sera élu premier consul plébéien en 366 av. J.C.

Les rogations, portées devant l'assemblée par les tribuns Gaius Licinius et Lucius Sextius, seront ainsi converties en des lois portant leur nom, qui, abolissant les tribuns consulaires, disposeront en même temps que l'un des deux consuls serait à l'avenir plébéien; que l'entrée dans l'un des trois grands collèges sacerdotaux, celui des décemvirs sacrés, chargés de la garde des oracles sybillins (les anciens duumvirs, duoviri, aujourd'hui portés à dix, decemviri sacris faciundis), serait également ouverte aux plébéiens; qu'en ce qui touche le domaine, nul citoyen ne pourrait plus mener sur les communaux plus de cent boeufs et de cinq cents moutons; que nulle parcelle, laissée à titre d'occupation à un seul détenteur, n'excéderait 500 jugères (126 hectares); que les possesseurs de fonds de terre seraient tenus d'employer toujours des travailleurs libres en nombre proportionnel avec celui de leurs esclaves; et qu'enfin, pour alléger le sort des débiteurs, les intérêts payés seraient imputés sur le capital, le surplus demeurant payable après termes et délais. La portée de ces lois est manifeste: elles ne tendent à rien moins qu'à enlever aux nobles la possession exclusive des charges curules, et des distinctions nobiliaires et héréditaires y attachées.

Or, ce but ne peut être atteint qu'en retirant aux patriciens l'un des deux sièges consulaires. Elles ont aussi pour objet de lui retirer le privilège des dignités religieuses; mais, par une cause facile à comprendre, tandis que les charges des augures et des pontifes, appartenant à l'ancienne Latinité, sont laissées aux anciens citoyens, les lois nouvelles obligeront les nobles de partager avec les citoyens nouveaux le troisième collège de création plus récente, et dont le culte provenait d'une origine étrangère. Enfin, elles appellent le peuple à la jouissance des usages communaux; elles viennent en aide aux débiteurs, et procurent du travail aux journaliers. Abolition des privilèges, réforme sociale, égalité civile, voilà les trois grandes idées qui allaient triompher.

Les patriciens lutteront jusqu'au bout, mais en vain. La dictature, les efforts du vieux héros des guerres gauloises, Camille, peut bien reculer quelque temps le vote des lois Liciniennes; ils ne peuvent les écarter toujours. Le peuple, lui aussi, s'est peut-être facilement prêté à la division des motions accumulées dans ces lois. Que lui importe, en effet, le consulat et la garde des oracles sibyllins? Ce qu'il veut, c'est l'allégement du fardeau de ses dettes; c'est l'abandon des communaux à tous les citoyens. Comme elle se sait à bon droit impopulaire, la noblesse plébéienne aura soin de comprendre toutes ces réformes dans un seul projet d'ensemble, et, après de longs combats (ils durèrent onze ans, dit-on), la loi passa dans son entier (en 387 de Rome/367 av. J.C.).

A dater de la promotion du premier consul non patricien (le choix du peuple était tombé sur l'auteur principal de la réforme, sur l'ancien tribun Lucius Sextius Lateranus), le patriciat, en fait et en droit, ne compte plus parmi les institutions politiques de Rome. On rapporte qu'après le vote des lois Liciniennes, Camille, abdiquant ses préjugés de caste, aurait bâti un temple à la Concorde sur un point élevé du Comitium, l'antique lieu d'assemblée du peuple, où le sénat avait aussi coutume de se réunir. Si le fait est vrai, Camille reconnaissait par là même que les haines obstinées et funestes des ordres avaient pris fin dans ce jour. Ainsi, la consécration religieuse du traité de paix aurait été le dernier acte de la vie publique du grand homme d'Etat et du grand capitaine, et marquerait le terme de sa longue et glorieuse carrière. Camille ne se trompait pas complètement. Désormais, les plus éclairés parmi les familles patriciennes professeront tout haut qu'elles ont perdu leurs privilèges politiques; elles se contenteront de partager le pouvoir avec l'aristocratie plébéienne. Mais la majorité des patriciens persista encore dans son aveuglement. Ainsi qu'ils l'ont fait dans tous les temps, les champions de la légitimité s'arrogèrent aussi à Rome le privilège de n'obéir à la loi que quand elle favorisait leurs intérêts de parti. On les vit donc souvent, enfreignant l'ordre de choses nouvellement consenti, nommer à la fois deux consuls patriciens. Le peuple ensuite prenait sa revanche. Après l'élection toute patricienne de 411 de Rome/343 av. J.C., il veut nommer deux plébéiens. C'était là encore un péril auquel il dut être paré; et, en dépit des souhaits formés par quelques obstinés, les patriciens n'oseront plus à l'avenir prétendre au second siège consulaire.

357-287 av J.C.

Lois d'impôts, lois de crédits

Le régime de l'impôt et celui du crédit furent aussi remaniés, et qu'on ne retrouvera plus chez le législateur futur. On aurait voulu, autant que faire se pouvait, parer, par des mesures légales, aux maux du système économique. En l'an 397 de Rome (357 av. J.C.), il est frappé une taxe de 5 pour 100 sur la valeur de tout esclave affranchi : premier impôt qui, à Rome, ait porté sur les riches : en même temps cette taxe sert à enrayer les libérations croissantes d'esclaves.

- Déjà les XII Tables avaient réglementé l'intérêt; leurs prescriptions sont renouvelées et, peu à peu, renforcées; le maximum légal est successivement abaissé de 10 pour 100 (taux de l'an 397 de Rome (357 av. J.C.), à 5 pour 100 par année de douze mois (407 de Rome (347 av. J.C.); puis, enfin, il est défendu de prendre un intérêt, quel qu'en soit le chiffre (412 de Rome (342 av. J.C.).

La loi Potilia (428 de Rome (326 av. J.C.) ou 441 de Rome (313 av. J.C.) apporta aussi de notables changements à la procédure. Le débiteur, en affirmant sous serment son insolvabilité, fut admis à faire l'abandon de son bien, et sauva par là sa liberté : l'exécution rapide de l'ancien droit, par laquelle l'emprunteur, qui ne rendait pas la somme prêtée, se voyait aussitôt adjugé à son créancier, fut abrogée par une disposition nouvelle, exigeant le concours d'un véritable jury pour statuer sur le sort du débiteur (nexus).

Toutes ces réformes légales avaient assurément leur importance; elles adoucissaient, çà et là, quelques misères mais le mal trop invétéré, persiste, et nous voyons établir, en 402 de Rome (352 av. J.C.), une commission financière chargée de régler tout ce qui tient au crédit, et de faire des avances à la caisse de l'Etat. En 407 de Rome (347 av. J.C.), les termes de paiement sont de nouveau fixés législativement; plus tard encore, en 467 de Rome (287 av. J.C.), éclate une dangereuse révolte : le peuple, qui n'a put s'entendre avec ses adversaires sur les facilités nouvelles sollicitées dans l'intérêt des débiteurs, se retire sur le Janicule. Il ne faut rien moins qu'une agression de l'ennemi du dehors pour ramener la paix dans la cité.

Il y aurait pourtant injustice à reprocher leur insuffisance à tant de sérieuses tentatives pour empêcher l'appauvrissement des classes moyennes. Tout ce qui ressort manifestement, c'est que la condition économique des citoyens des classes moyennes était chaque jour plus menacée et plus pénible : c'est que d'en haut l'on tenta de nombreux autant qu'inutiles efforts, pour leur venir en aide, tantôt par les prohibitions de la loi, tantôt par des mesures moratoires; c'est qu'enfin la faction aristocratique et gouvernante, toujours trop faible au regard de ses propres membres, toujours empêchée par des intérêts égoïstes de caste, demeura impuissante à user du seul remède efficace qui s'offrait, l'abolition complète, sans réserve, du système des occupations domaniales. Mais alors, seulement, les classes moyennes auraient cessé d'avoir à se plaindre et le gouvernement, surtout, n'aurait plus encouru le reproche d'exploiter à son profit la misère et l'oppression des gouvernés.

357-287 av J.C.

Les classes rurales

Les succès de la politique de Rome, au dehors, et la consolidation de sa domination dans toute l'Italie, apportèrent d'ailleurs aux basses classes des ressources plus grandes que le parti du gouvernement n'aurait pu ou voulu les donner. Les colonies importantes et nombreuses (pour la plupart fondées au cours du Ve siècle), en même temps qu'elles assuraient le maintien des pays conquis, procuraient aussi au prolétariat agricole, soit des établissements sur les nouveaux territoires, soit même des facilités ouvertes, sur le sol ancien, par les vides de l'émigration. L'accroissement des revenus indirects et extraordinaires, la situation prospère du Trésor permirent aussi de n'avoir que rarement recours à l'emprunt forcé, levé par voie de contribution sur le peuple.

Que si la petite propriété semblait irrévocablement perdue; la somme du bien-être allant croissant dans Rome, les grands propriétaires de l'ancien temps descendaient peu à peu à un rang moindre et apportaient un contingent nouveau à la classe moyenne. Les occupations concédées aux grands s'étendirent de préférence sur les territoires nouveaux. Les richesses, accumulées dans Rome par la guerre et le commerce, poussèrent à la réduction du taux de l'intérêt. L'accroissement de la population urbaine offrit un plus vaste marché à la production agricole du Latium tout entière; l'incorporation prudente et systématique d'un certain nombre de cités limitrophes et purement sujettes, en agrandissant la cité romaine, vint aussi renforcer le peuple; enfin, les partis durent faire silence en face des victoires et des succès éclatants de l'armée. La misère des prolétaires ne cessa pas, les sources en demeurant ouvertes; et, pourtant, il en faut de bonne foi convenir, à la fin de la période actuelle, le sort de la classe moyenne est infiniment moins difficile que pendant le premier siècle qui suivit l'expulsion des rois.

367-287 av J.C.

L'aristocratie nouvelle

Cette égalité républicaine si imposante n'était, sous beaucoup de rapports, que pour la forme. Du milieu d'elle surgit bientôt une aristocratie véritable, dont elle renfermait le germe. Depuis longtemps, déjà, les familles riches ou notables parmi les plébéiens, s'étaient séparées de la foule, faisant alliance avec le patriciat, tantôt pour la jouissance exclusive des droits sénatoriaux, tantôt pour poursuivre une politique étrangère, souvent même contraire à l'intérêt plébéien. Vinrent les lois Licinio Sextio, qui supprimèrent toutes les distinctions légales au sein de l'aristocratie : en transformant les institutions qui excluaient l'homme du peuple des positions gouvernementales, elles abolirent les prohibitions immuables du droit public, et ne laissèrent plus subsister que des obstacles de fait, du moins difficiles à franchir. D'une manière ou d'une autre, un sang nouveau s'infusa dans la noblesse : mais, après comme avant, le gouvernement resta aristocratique; et si la cité romaine, ne cessa pas d'être une véritable cité rurale, où le riche propriétaire de domaines ne se distinguait presque pas du pauvre métayer, et traitait avec lui sur un pied d'égalité complète, l'aristocratie s'y maintint d'ailleurs toute puissante, et l'homme sans fortune y eut plus aisé d'atteindre aux fonctions suprêmes dans la ville, que d'être comme chef dans son village. En donnant au plus pauvre citoyen l'éligibilité aux magistratures souveraines, la loi nouvelle, assurément, décréta une innovation grande et féconde. Mais, dans la réalité, ce ne fût pas seulement une exception des plus rares que d'y voir arriver un homme parti des couches sociales inférieures1.

1. La pauvreté des consulaires d'alors, pauvreté tant vantée, comme on sait, dans les recueils d'anecdotes morales des temps postérieurs, est loin d'avoir été ce qu'on l'a faite. A cet égard, on interprète à faux, tantôt les habitudes frugales des anciens temps, lesquelles se conciliaient très bien avec la possession d'une fortune considérable; tantôt l'antique et noble usage de consacrer aux funérailles des hommes ayant bien mérités de la patrie, le produit d'une collecte spéciale; comme s'il y avait eu là rien qui ressemblât au convoi du pauvre ! - Ajoutez à cela les récits fantastiques imaginés par les chroniqueurs à l'occasion de l'origine des surnoms (V. par ex. Serranus), surchargeant d'une multitude d'ineptes contes les annales sérieuses de l'histoire de Rome. [Le surnom de Serranus, suivant la tradition, avait été donné à C. Attilius Regulus, qu'on trouva ensemençant (sero) son champ, quand on vint lui annoncer son élection au consulat (quem sua manu spargentem semen, qui missi erant, convenerunt) Cicéron, pro Rosc., 18 - V aussi Val. Max., IV, 4, 5. - Pline, XVIII, 3, 4. - Virgile, Eneid., VI, 845.

367-272 av J.C.

La nouvelle opposition

Un nouveau gouvernement aristocratique s'était constitué; en face de lui s'éleva aussitôt un parti d'opposition. En face des nobles nouveaux qui, non contents d'être les héritiers du patriciat, se greffaient sur lui et croissaient avec lui désormais, les opposants demeurèrent debout, et tinrent en toutes choses la même conduite. L'exclusion n'atteignant plus tous les simples citoyens, mais bien seulement l'homme du peuple, ils prennent aussitôt en main la cause des petites gens, celle surtout des petits cultivateurs; et, de même que la nouvelle aristocratie se rattache aux patriciens, de même les premiers efforts de l'opposition nouvelle se relient aux dernières et décisives luttes du peuple contre la classe privilégiée.

Les noms que nous rencontrons d'abord parmi les champions populaires (plébéiens), sont ceux de Manius Curius (Consul en 464, 479 et 480; censeur en 482 - 290, 275, 274 et 272 av. J.-C.) et de Gaius Fabricius (Consul en 472, 476 et 484; censeur en 479 - 282, 278, 270 et 275 av. J.-C.); tous deux sans aïeux, et sans fortune; tous deux portés trois fois par le vote du peuple aux sommités de la magistrature, à l'encontre de la règle aristocratique qui voudrait interdire la réélection aux grandes charges; tous deux, en leur qualité de tribuns, de consuls et de censeurs, adversaires déclarés du monopole patricien, et protecteurs ardents des petits citoyens des campagnes. Déjà se dessinent les partis futurs; mais l'intérêt commun ferme encore la bouche à l'intérêt de parti. On voit les chefs des deux factions, quoique ennemis violents l'un de l'autre, Appius Claudius et Manius Curius, associer leurs sages avis et la puissance de leurs bras pour vaincre Pyrrhus. Plus tard, Gaius Fabricius, qui, censeur, a puni Publius Cornélius Rufinus pour le fait de ses opinions et de sa vie aristocratiques, s'empresse de reconnaître ses talents éprouvés de général d'armée, et favorise sa seconde élection au consulat. Les rivaux se donnent encore la main au-dessus du sillon qui déjà s'entrouvre et les sépare.

La lutte avait pris fin entre les anciens et les nouveaux citoyens : des efforts multipliés, et parfois heureux, avaient été tentés pour venir en aide aux classes moyennes : déjà, au sein de l'égalité civile conquise depuis la veille, s'étaient montrés les premiers éléments d'un parti aristocratique et d'un parti démocratique nouveaux.

367-272 av J.C.

Le peuple

L'assemblée des citoyens régulièrement convoquée, demeure, comme avant, la plus haute autorité, le souverain légal dans la république. Mais la loi dispose aussi, qu'en dehors des matières réservées aux centuries, comme l'élection des consuls et des censeurs, la décision des comices par tribus vaudra, à l'avenir, à l'égal de la décision centuriate. Dès 305 de Rome (449 av. J.C.), la loi Valeria l'avait dit; les lois Publilia, de 415 (339 av. J.C.), et Hortensia, de 467 (287 av. J.C.), l'érigent en règle formelle.

L'innovation ne semble d'abord pas grande : c'étaient les mêmes individus qui, en somme, votaient dans les deux comices; mais il ne faut pas oublier que si, dans les tribus, tous les votants étaient égaux les uns aux autres, dans les centuries, au contraire, la valeur des voix était en raison directe de la richesse des citoyens.

Transporter les motions dans les tribus constituait donc un changement inspiré par l'idée du nivellement démocratique. Mais il se produisit, dans les derniers temps, un fait plus significatif encore. Jadis le droit de vote était exclusivement attaché à la condition d'un établissement fondé sur la possession du sol : cette condition fut mise en question tout d'un coup. Appius Claudius, le plus hardi des novateurs dont fassent mention les annales de l'histoire romaine, étant censeur, en 442 de Rome (312 av. J.C.) sans consulter ni le sénat, ni le peuple, il porta sur la liste des citoyens qu'il avait à dresser, des individus non possesseurs fonciers; et, les classant arbitrairement dans les tribus de son choix, il les inscrivit ensuite dans les centuries correspondantes et dans les classes en rapport avec leur fortune.

Une telle tentative devançait les temps : les esprits n'étaient pas mûrs; elle ne le soutint pas complètement. L'un des successeurs d'Appius, Quintus Fabius Rullianus, l'illustre vainqueur des Samnites (censeur en 450 de Rome (304 av. J.C.), sans vouloir supprimer tout à fait les inscriptions d'Appius, s'arrangea du moins de façon à les restreindre, et à assurer toujours, dans l'assemblée du peuple, la prépondérance aux possesseurs fonciers et aux riches. Il rejeta, en bloc, dans les quatre tribus urbaines, devenues les dernières, de premières qu'elles étaient avant, tous les non possesseurs et tous les affranchis détenteurs de fonds de terre, dont la propriété était inférieure à 30000 sesterces : aux tribus rurales, par contre, dont le nombre avait été porté, peu à peu, de dix-sept à trente et un, dans l'intervalle qui sépare l'an 367 (387 av. J.C.) de l'an 513 (241 av. J.C.); et qui, disposant déjà d'une majorité énorme, voyaient chaque jour s'accroître encore leur prépondérance à ces tribus, furent assignés tous les citoyens nés libres (ingenui) et propriétaires; ainsi que tous les affranchis possesseurs de biens-fonds dépassant la contenance ci-dessus indiquée.

Dans les centuries, les dispositions égalitaires d'Appius furent d'ailleurs maintenues pour les ingénus : quant aux affranchis non inscrits dans les tribus rurales, le droit de vote leur fut enlevé. Par-là, dans les comices centuriates, où il suffisait de précautions bien moindres, les riches y ayant déjà la prédominance, on se contentait d'empêcher les affranchis de nuire. Mesures sages et modérées, tout ensemble, et méritant à leur auteur, dans les oeuvres de la paix, ce surnom de Grand (Maximus), que déjà lui avaient valu ses exploits dans les oeuvres de la guerre.

D'un autre côté, il est mis obstacle, dans l'Etat, à l'influence croissante des anciens esclaves : il en faut venir là, et fatalement, dans toute société où l'esclavage existe. Enfin, l'établissement du cens et des listes civiques avait insensiblement conféré au censeur une juridiction spéciale sur les moeurs; il excluait du droit de cité tous les individus notoirement indignes, et maintenait ainsi intacte la pureté de tous dans la vie privée et dans la vie publique.

Les attributions et la compétence des comices manifestent une tendance certaine à s'accroître par degrés. Nous ne ferons que rappeler ici l'augmentation du nombre des magistratures conférées à l'élection populaire: notons surtout les tribuns militaires, qui, jadis nommés par le général, sont, en 392 (362 av. J.C.), désignés par le peuple, dans une seule légion : après 453 (301 av. J.C.), nous en voyons quatre nommés par lui dans chacune des quatre premières légions.

Les citoyens ne s'immiscent pas dans le gouvernement, mais ils retiennent avec persistance leur juste droit de voter la déclaration de guerre : ce droit leur est reconnu, même au cas d'une longue trêve conclue au lieu d'une paix définitive, parce qu'en réalité c'est une guerre nouvelle qui recommence à l'échéance du terme en 327 de Rome (427 av. J.C.). Hors de là, nulle question d'administration ne leur est soumise, à moins d'un conflit entre les pouvoirs dirigeants, et déféré par l'un d'eux à la décision du peuple : on voit, par exemple, en 305 de Rome (449 av. J.C.) les chefs du parti démocratique, parmi la noblesse, Lucius Valerius et Marcus Horatius, et en 398 (356 av. J.C.), le premier dictateur plébéien, Gaius Marcius Rutilus, demander aux comices le triomphe que le sénat leur avait refusé. Il en arrive de même quand, en 459 (295 av. J.C.), les consuls n'ont pu s'accorder sur leurs attributions respectives; quand, en 364 (390 av. J.C.), le sénat ayant décidé de livrer aux Gaulois un ambassadeur oublieux de ses devoirs, l'un des tribuns consulaires porte la décision devant le peuple, premier exemple connu d'un sénatus-consulte cassé par celui-ci.

D'autres fois, dans les cas difficiles ou odieux, c'est le gouvernement lui-même qui consulte l'assemblée. Un jour, la guerre avait été votée contre la ville de Coré; mais, celle-ci demandant la paix, 401 de Rome (353 av. J.C.), le sénat ne voulut pas l'accorder à l'encontre du plébiscite, sans un plébiscite nouveau. En 436 (318 av. J.C.), le sénat, voulant refuser la paix aux Samnites qui la sollicitaient humblement, rejeta cependant sur le peuple la responsabilité cruelle du vote. Dans les derniers temps, seulement, nous voyons les comices par tribus étendre leur compétence jusque sur les matières de gouvernement : ils sont interrogés, par exemple, sur les traités de paix ou d'alliance. Très probablement, cette innovation remonte à la loi Hortensia [de plebliscitis] de 467 (287 av. J.C.).

Quoi qu'il en soit de cette extension de compétence et son immixtion dans les affaires d'Etat, l'assemblée du peuple vit en réalité décroître son influence. D'abord, à mesure que la frontière romaine recule, l'assemblée primitive n'a plus sa véritable assiette. Elle se réunissait facilement jadis, et en nombre suffisant : elle savait alors se décider vite et sans discussion, le corps des citoyens constituant bien moins le peuple proprement dit que l'Etat tout entier. Sans nul doute, les cités incorporées dans les tribus rustiques ne se séparaient pas de leur groupe : les voix des Tusculans par exemple décidaient du vote de la tribu Papiria : sans nul doute aussi, l'esprit municipal s'était fait jour jusque dans les comices. Et quand le peuple s'assemblait, dans les tribus surtout, il se coalisait parfois sous l'inspiration de l'intérêt local et de la communauté des sentiments. De là des animosités, des rivalités de diverses sortes. Dans les circonstances extraordinaires, l'énergie, l'indépendance pouvaient ne pas faire défaut : mais dans les cas habituels, il faut bien le dire, la composition et la décision des comices dépendaient du hasard, ou du personnage investi de la présidence; ou encore elles étaient dans la main des citoyens domiciliés dans la ville.

Aussi comprend-on facilement comment, après avoir exercé une si réelle et si grande influence durant les deux premiers siècles de la république, on les voit peu à peu devenir un instrument passif, à la discrétion des magistrats qui les dirigent : instrument dangereux en même temps, alors que ces magistrats sont en grand nombre et que tout plébiscite est tenu désormais pour l'expression légale et définitive de la volonté populaire.

La constitution pourtant commence déjà à s'altérer; mais les assemblées anciennes s'étaient montrées essentiellement passives; elles n'avaient rien exigé, rien entravé jamais, demeurant absolument étrangères aux choses du gouvernement.

356-300 av J.C.

Les charges et les sacerdoces

En 398 de Rome/356 av. J.C., la dictature est aussi ouverte au peuple, admis déjà, dans l'année qui avait précédé le vote des lois Liciniennes (386 de Rome/368 av. J.C.), aux fonctions de maître de la cavalerie. Les deux places de censeurs (en 403 de Rome/351 av. J.C.), la préture (en 417 de Rome/337 av. J.C.), sont conquises de mêmes; enfin, c'est aussi vers ce même temps (415 de Rome/339 av. J.C.) que les nobles, déjà privés de l'un des deux sièges consulaires, se voient encore enlever l'un des deux censorats.

En vain un augure patricien voulut-il une fois empêcher une dictature plébéienne (427 de Rome/327 av. J.C.), et découvrir, dans l'élection, des vices cachés à l'oeil des profanes; en vain, jusque dans les derniers temps de la période actuelle (474 de Rome/280 av. J.C.), le censeur patricien ne permit pas à son collègue sorti du peuple de mettre la main aux solennités du Lustrum (purifications religieuses et sacrifices), par lesquels le cens se termine; toutes ces chicanes ne servirent qu'à manifester le dépit de la noblesse sans lui rendre la moindre puissance. Le patriciat avait eu jadis, sans oser souvent le mettre en pratique, le droit de confirmer ou rejeter les lois centuriates: ce droit lui est même enlevé par les lois Publilia (415 de Rome/339 av. J.C.) et Moenia (celle-ci ne remonte pas au-delà du milieu du Vième siècle de Rome, IIIe siècle av. J.C.); mais en telle sorte pourtant qu'il est encore appelé à donner son autorisation d'avance, qu'il s'agisse d'un projet de loi ou d'une élection.

Ce n'est donc plus que pour la forme que la noblesse, jusque dans les derniers temps de la république, sera désormais consultée. Les familles, on le comprend aisément, défendirent plus longtemps leurs privilèges religieux; et ceux-ci, pour la plupart leur demeurèrent intacts. Il est vrai de dire que les flamines majeurs, le roi des sacrifices et les confréries des Saliens n'avaient aucune importance politique. Les deux collègues des pontifes et des augures, au contraire, à raison de leur influence dans les choses du droit, dont ils avaient la science, et dans les comices, ne pouvaient plus appartenir exclusivement au patriciat: la loi Ogulnia (454 de Rome/300 av. J.C.) en ouvrit l'accès aux plébéiens, en portant de cinq à huit le nombre des pontifes, de six à neuf celui des augures, et en donnant à chacun des ordres un nombre égal de places dans les deux collèges.

365 av J.C.

La préture

Les nobles s'infligeront encore à eux-mêmes une grave blessure, lorsque, à l'occasion des lois Liciniennes, ils tenteront de se faire donner une indemnité en échange des concessions qui leur avait été arrachées, et de sauver du naufrage, par une sorte de jeu de bascule politique, quelques débris de leurs anciens privilèges politiques. Sous le prétexte que seuls ils savent la jurisprudence, ils feront détacher du consulat, actuellement ouvert aux plébéiens, toutes les attributions judiciaires: un troisième consul spécial, un préteur, est nommé pour rendre la justice.

Cette charge est donc conférée aux patriciens mais dès 337 av. J.C., des plébéiens parviendront à cette nouvelle magistrature. Jusqu'en 508 de Rome/245 av. J.C., il n'y aura qu'un seul préteur. Puis il y en aura deux à partir de cette date, quatre en 228 av. J.C., puis huit sous Sylla, dix voire quatorze sous Jules César. Avec l'empire, le nombre des préteurs sera porté de douze à dix-huit.

365 av J.C.

Les édiles curules

La surveillance du marché, la juridiction de police, la direction des fêtes de la cité seront remises aussi à deux nouveaux édiles, dont la compétence est permanente, et qui se distingueront de leurs collègues plébéiens par le non d'édiles curules. Le simple plébéien aura aussitôt accès à l'édilité nouvelle; seulement, aux élections annuelles, les plébéiens et les nobles y seront alternativement portés.

Les deux édiles curules sont supérieurs aux deux édiles (plébéiens): ils disposent ainsi de la chaise curule et de la toge prétexte.

367-272 av J.C.

La diminution du pouvoir consulaire

Quand la guerre a fini, le consulat au contraire a perdu ses attributions principales : juridiction, police de la voirie, nomination des sénateurs et des chevaliers, cens, administration du Trésor, tout cela appartient désormais à des fonctionnaires spéciaux, élus par le peuple comme les consuls eux-mêmes, et placés à côté plutôt qu'au-dessous d'eux. Jadis magistrature unique et suprême, le consulat n'est plus au premier rang à tous égards : si dans le tableau nouveau des dignités romaines, si dans l'ordre usuel des magistratures, il a rang avant la préture, l'édilité et la questure, il le cède en réalité à la censure, investie des plus hautes attributions financières, chargée de la confection des listes civiques, équestres et sénatoriales, et exerçant par là dans toute la cité le contrôle sur les moeurs, contrôle absolu, auquel nul ne peut se soustraire, si grand ou si petit qu'il soit.

A la place de l'ancien principe du droit public, qui ne concevait pas la fonction suprême sans le pouvoir illimité, le principe contraire se fait jour peu à peu. Les attributions des magistrats et leur compétence seront assujetties à des limites fixes. L'imperium un et indivisible sera brisé et détruit. La brèche s'ouvre par la création des fonctions juxtaposées au pouvoir consulaire, par la questure notamment : elle s'achève par la législation Licinienne, de 387 de Rome (367 av. J.C.), qui répartissant les attributions des trois plus hauts fonctionnaires de l'Etat, donne aux deux premiers le pouvoir exécutif et la guerre, et le pouvoir judiciaire au troisième (préture).

On ne s'en tint pas là, quoiqu'ils eussent partout le même pouvoir et la libre concurrence, les consuls en fait n'avaient jamais manqué de se partager entre eux les divers départements officiels (provinciae). Ils avaient fait cette division, soit de commun accord, soit en tirant au sort leurs provinces; mais voici que les autres corps constituants de l'Etat s'immiscent à leur tour dans la répartition de leur compétence. Il devint d'usage que le sénat, tous les ans, leur délimitât leur ressort; et que, sans aller encore jusqu'à faire lui-même la division des affaires entre magistrats également compétents, il leur donnât toutefois son avis, ou les invitât à se régler suivant son conseil, exerçant ainsi une influence grande jusque dans les questions de personnes. Dans les cas extrêmes il eut aussi recours à l'avis du peuple, dont le plébiscite tranchait alors la question en litige. Toutefois c'était là un moyen dangereux pour le gouvernement; il ne fut, que rarement employé. Enfin, on retira aux consuls les plus graves affaires, les traités de paix, par exemple; ils eurent dans ces circonstances à en référer au sénat et à suivre ses instructions. Que s'il y avait péril en la demeure, le sénat pouvait les suspendre : de plus, sans qu'une règle fixe n'ait été jamais posée, mais aussi sans que la pratique l'ait jamais enfreinte, le sénat s'arrogea la faculté d'ouvrir la dictature, et de désigner même le dictateur, dont l'élection rentrait pourtant légalement dans les attributions consulaires.

367-272 av J.C.

La diminution des pouvoirs dictatoriaux

L'unité et la plénitude des pouvoirs, l'imperium, se maintint bien plus longtemps intacte dans les mains du dictateur; magistrat extraordinaire créé dans les cas suprêmes, il avait eu d'abord et naturellement des attributions spéciales. Néanmoins nous voyons qu'en droit sa compétence est illimitée, plus encore que celle du consul.

Mais les temps ayant changé il fut entamé à son tour par les doctrines nouvelles. En 391 de Rome (363 av. J.C.), un dictateur est nommé à l'occasion d'une difficulté purement religieuse, et pour l'accomplissement d'une sinistre cérémonie du culte : mais voici que s'emparant d'une autorité absolue qu'il puisait dans l'ancienne loi, il regarde comme nulles les limites posées à sa compétence, et veut prendre aussi le commandement de l'armée. D'autres dictateurs aux pouvoirs circonscrits sont souvent nommés dans les années postérieures à 403 de Rome (351 av. J.C.). Ils ne renouvellent pas ces tentatives d'empiétement, et sans entrer en conflit avec les magistrats, ils s'enferment dans leurs attributions spéciales et limitées.

Prohibitions du cumul des fonctions et de la réélection aux charges

En 412 de Rome (342 av. J.C.), il est interdit de cumuler les charges curules, et de revêtir la même magistrature avant un intervalle de dix années. En 489 de Rome (265 av. J.C.), il est pareillement statué que la plus haute en réalité de toutes les magistratures, la censure, ne pourra être occupée deux fois. Le gouvernement avait bien assez de force encore pour n'avoir pas à craindre ses propres instruments, et pour pouvoir impunément laisser de côté, sans se servir d'eux, les plus utiles. Mais il arriva souvent que de braves généraux virent lever devant eux les barrières légales1. On peut citer quelques exemples comme celui de Quintus Fabius Rullianus cinq fois consul en vingt-huit ans, ou celui de Marcus Valerius Corvus, six fois consul de 384 à 483 (370 à 271 av. J.-C.), la première fois à vingt-trois ans, la dernière fois à soixante-douze; dont le bras fut le soutien de la cité et la terreur des ennemis durant trois générations d'hommes, et qui mourut centenaire.

1. Quand l'on rapproche ensemble les listes consulaires, avant et après 412 (342 av. J.C.), on ne conserve pas de doutes sur la réalité de la loi prohibitive des réélections au consulat. Avant 412 on voit des consuls nommés de nouveau au bout de trois ou quatre ans, après cette date, on ne les voit plus réélus qu'au bout d'un intervalle de dix ans au moins. Il y a des exceptions fréquentes à la règle, cependant, surtout pendant les guerres si rudes de 434 à 443. Mais la loi proscrivant le cumul est rigoureusement observée. On ne pourrait pas citer un seul exemple certain du cumul de deux magistratures curules (Tite-Live, XXXIX, 39, 4), consulat, préture ou édilité curule : il en est autrement des autres fonctions. L'édilité curule est cumulée par exemple avec la charge de maître de cavalerie (Tite-Live, XXIII, 24, 30); la préture avec la censure (Fast. Capit. an 501); la préture avec la dictature (Tite-Live, VIII, 12); le consulat enfin avec cette même dignité (Tite-Live, VIII, 12).

367-272 av J.C.

Le Tribunat du peuple

Pendant que les magistrats romains descendent de la condition élevée de souverain absolu, à celle chaque jour plus diminuée et restreinte de fonctionnaire et de mandataire de la Cité, la vieille magistrature opposante des tribuns du peuple subit aussi, au-dedans bien plus qu'au dehors, les effets d'une réaction pareille. Créée pour protéger (auxilium) même révolutionnairement, les faibles et les petits contre la superbe et les excès de pouvoir des hauts fonctionnaires, elle avait bientôt conduit en outre à la conquête des droits politiques donnés aux simples citoyens, et à la destruction des privilèges de la noblesse.

Ce second but était atteint : mais l'idée première du tribunat avait été purement démocratique : les conquêtes à faire dans l'ordre politique ne venaient que bien après. Quant à l'idée démocratique, elle n'était, certes, pas plus odieuse au patriciat lui-même, qu'à cette noblesse plébéienne à qui le tribunat devait nécessairement appartenir et appartint en effet.

Au lendemain de l'égalité civile proclamée, la constitution romaine ayant revêtu une couleur plus décidément aristocratique encore que n'était celle de la veille. Ne pouvant abolir le tribunat, on s'efforça de le transformer. L'opposition avait cru y trouver tout un arsenal d'armes offensives; on en fit un instrument de gouvernement. Les tribuns, à l'origine, n'avaient pas part à l'administration; ils n'étaient ni magistrats, ni membres du sénat : on les fit entrer dans le corps des magistratures administratives.

Dès le premier moment, on leur donne une juridiction égale à celle des consuls : dès les premiers combats entre les ordres, ils conquièrent à leur égal l'initiative législative; puis, plus tard, sans que nous puissions exactement dire à quelle date, peu de temps avant ou après la proclamation de l'égalité civile, sans doute, ils occupent, au regard du sénat, du corps qui vraiment régit et gouverne, une situation encore pareille à celle des consuls.

Jadis, ils assistaient aux délibérations, assis sur un banc, près de la porte : aujourd'hui, ils ont leur siège dans l'intérieur de la salle, à côté des sièges des autres magistrats; ils ont le droit de prendre la parole; et s'ils ne peuvent pas voter, c'est qu'en vertu d'une règle formelle du droit public de Rome, celui-là n'a que voix consultative, qui n'est pas appelé à agir. Tous les fonctionnaires, en effet, durant leur année de charge entrent et parlent dans le sénat; ils n'y ont jamais voix délibérative.

Les choses n'en restèrent pas là. Bientôt les tribuns obtinrent le privilège distinctif des hautes magistratures, celui qui n'appartenait qu'aux consuls et aux préteurs : celui du droit de convoquer le sénat, de faire une motion, de faire voter un sénatus-consulte1.

Les chefs de l'aristocratie plébéienne ne pouvaient pas ne pas obtenir, dans le sénat, les mêmes droits que les patriciens, du jour où le gouvernement, cessant d'être le monopole de la noblesse, avait commencé d'appartenir aux aristocraties réunies. Mais quand, à son tour, ce collège de fonctionnaires d'opposition, contrairement à son institution primitive qui l'excluait de toute participation au gouvernement, eut été appelé au second rang du pouvoir exécutif, pour toutes les affaires intéressant la cité, notamment; quand il fut devenu l'un des organes les plus habituels et les plus actifs de l'administration, où, si l'on veut, du sénat lui-même, ayant charge de guider le corps des citoyens, et d'empêcher les abus de tous les autres officiers publics; à dater de ce jour, il fut complètement absorbé dans le système en dehors duquel il avait été créé; il cessa d'avoir son existence propre et politique.

Au sein de la cité romaine, le tribunat, avec les souvenirs de son ancienne mission révolutionnaire, demeura toujours invoqué, comme l'expression fidèle des antagonismes sociaux, et comme une arme dangereuse et tranchante mise dans la main du parti qui voulait le renversement de l'ordre de choses. En même temps et pour de longues années, l'aristocratie s'en rendit si complètement maîtresse, que l'histoire ne fait plus une seule fois mention d'un acte d'opposition dirigé contre le sénat par tout le collège des tribuns; et que si, parfois, l'un d'eux vient encore, en enfant perdu, tenter une résistance isolée, ses efforts seront arrêtés sans peine, souvent même avec le concours de ses propres collègues.

1. Aussi les dépêches destinées au sénat sont-elles adressées aux consuls, aux préteurs, aux tribuns et enfin au sénat. (Cicéron, ep. ad famil., XV, 2 et alias).

367-272 av J.C.

Le sénat

Dans la réalité des choses, c'est maintenant le Sénat qui gouverne sans conteste. Sa composition a été modifiée. Le magistrat suprême avait eu le libre droit d'élection et d'expulsion des sénateurs mais, ce droit, il ne l'avait jamais exercé pleinement, sinon même du temps des rois, du moins après l'abolition de la magistrature souveraine à vie. Il se peut que l'usage soit lié de bonne heure de n'exclure les sénateurs des conseils de la république qu'au moment de la révision quinquennale des listes civiques.

Mais le sénat échappe complètement à l'action de la magistrature suprême, quand la rédaction des listes, ayant été enlevée aux consuls, celle-ci est confiée à des fonctionnaires secondaires, aux censeurs. Vient ensuite la loi Ovinia, et probablement peu de temps après les lois Liciniennes. Cette loi restreint encore les pouvoirs arbitraires des fonctionnaires relatifs aux promotions dans l'ordre des sénateurs (ordro senatorius); elle ouvre le sénat à tout citoyen ayant exercé les charges d'édile curule, de préteur ou de consul. Celui-ci y a, tout d'abord et de plein droit, son siège et son vote : le censeur, entrant en charge, est tenu de s'inscrire officiellement sur les listes, à moins qu'il ne prononce son exclusion, fondée sur les motifs qui entraîneraient aussi celle d'un sénateur ancien. Les magistrats sortis de charge n'étaient pas assez nombreux, tant s'en faut, pour maintenir les trois cents sénateurs au complet : d'une autre part, il n'était pas possible de les laisser tomber à un chiffre inférieur, la liste sénatoriale était aussi celle des jurés.

Il resta donc, en définitive, un large champ à l'élection pour les censeurs; mais les sénateurs ainsi nommés, et qui n'avaient pas passé par les charges curules, ceux qui n'avaient exercé que les fonctions inférieures, s'étaient distingués par leur valeur, avaient tué un chef ennemi, ou avaient sauvé un citoyen, les sénateurs subalternes ou pédaires (senatores pedarii), comme on les appelait, votaient simplement, sans prendre part à la discussion. Ainsi, à partir de la loi Ovinia, la portion la plus importante du sénat, le noyau où venaient se concentrer le gouvernement et l'administration, avait cessé d'être dans la main de la haute magistrature; il relevait indirectement du peuple par l'élection aux dignités curules. Sans offrir une ressemblance complète avec le système représentatif des temps modernes, la constitution romaine s'en rapprochait toutefois; et les sénateurs muets apportaient au gouvernement le concours si nécessaire, et pourtant si difficile à assurer, d'une masse compacte de votants silencieux, en état et en droit de juger les motions placées à l'ordre du jour.

Les attributions du sénat ne furent pas modifiées pour ainsi dire. Il se garda bien de donner ouverture à l'opposition ou aux ambitieux, soit par des changements impopulaires, soit par des violations trop manifestes de la constitution, et, sans provoquer de lui-même l'extension des droits politiques du peuple dans le sens de la démocratie, il laissa cette extension s'accomplir. Mais si le peuple avait conquis les apparences du pouvoir, le sénat en avait conquis en réalité son influence. Elle était prépondérante en matière de législation, d'élection et de gouvernement.

Tout projet de loi devait d'abord lui être soumis : il était rare qu'un fonctionnaire osât porter une motion devant le peuple, sans son assentiment, ou contrairement à son avis. Que, s'il l'avait fait, les sénateurs pouvaient recourir à l'intercession des autres fonctionnaires, à la cassation sacerdotale, et à toute une série de moyens de nullité, pour étouffer la motion dès le début ou l'écarter à la longue. Enfin, comme le pouvoir exécutif résidait dans ses mains, le sénat était maître d'exécuter ou non le plébiscite voté malgré lui. Plus tard encore, le peuple l'y autorisant par son silence, il s'arrogea le droit de dispense légale dans les cas urgents, et sous réserve de la ratification ultérieure du peuple; réserve peu sérieuse dès le commencement, et qui dégénéra en clause de style; si bien que, dans les temps ultérieurs, on ne se donna pas la peine de solliciter jamais cette ratification.

Quant aux élections, à celles du moins qui jadis appartenaient aux magistrats suprêmes, ou qui avaient une certaine importance, on voit pareillement le sénat s'en rendre maître. Il alla même jusqu'à désigner le dictateur. Sans nul doute, on tenait grand compte de l'opinion du peuple; on n'aurait pu lui enlever son droit fondamental de nomination aux charges publiques, on mit un soin jaloux à empêcher que l'élection ne pût équivaloir à la collation de certains pouvoirs tout spéciaux, du généralat en chef, par exemple; à la veille d'une guerre imminente. Les opinions nouvelles qui voulaient des fonctions publiques limitées, la faculté laissée au sénat de dispenser de l'observation de la loi, conféraient à celui-ci, en grande partie, la libre disposition des emplois. Nous avons fait voir quelle influence il exerçait dans le partage des attributions, notamment dans celui des pouvoirs consulaires. Parmi les dispenses légales, l'une des plus remarquables, sans contredit, dégageait le magistrat de l'échéance de sa sortie de charge dans l'enceinte du territoire de la ville, elle eût porté atteinte à la règle fondamentale du droit public, mais au dehors elle était pleinement efficace, et le consul ou le préteur, quand il avait obtenu la prorogation de ses pouvoirs, demeurait encore en fonctions à titre de proconsul ou de propréteur (pro consule, pro protore). Ce droit si important de prorogation équivalait à une réélection : il appartint aussi au peuple dans les commencements; mais, à dater de 447 de Rome (307 av. J.C.), un simple sénatus-consulte suffit pour continuer le fonctionnaire dans sa charge. Ajoutez à tout cela l'influence croissante et prédominante des aristocraties coalisées, qui ne manquent pour ainsi dire jamais d'appuyer dans les élections, les candidats, que le gouvernement agrée.

Dans l'exécutif, la paix, la guerre et les alliances, les colonies à fonder, les assignations de terres, les travaux publics, toutes les affaires d'une importance grande ou durable, tout le système des finances enfin, relèvent du sénat. C'est lui qui, chaque année, préside à la distribution des départements respectifs entre les magistrats, qui détermine en général le nombre de troupes, et le budget alloué à chacun d'eux; c'est à lui que tous réfèrent quand les circonstances le commandent : à l'exception des consuls, les directeurs des caisses du Trésor ne peuvent remettre ni à un fonctionnaire, ni à un citoyen quelconque, aucune somme que le sénatus-consulte n'aurait pas comprise dans ses prévisions.

Toutefois, le sénat ne s'immisçait pas dans les affaires courantes et l'administration spéciale de la justice ou de la guerre. Il y avait trop de tact et de sens politique chez l'aristocratie romaine, pour qu'elle changeât en machines passives les organes, du pouvoir exécutif, ou pour qu'elle mît en tutelle les agents préposés aux divers services de l'Etat. Respectant, en apparence, toutes les formes anciennes, le gouvernement inauguré par le sénat fut toute une révolution : le libre courant des volontés populaires venait s'arrêter devant une digue puissante : les hauts dignitaires n'étaient plus rien que des présidents d'assemblée; que des commissaires exécutifs. Un corps délibérant avait su, en se transformant, hériter de tous les pouvoirs constitués; et, se faisant à la fois révolutionnaire et usurpateur, accaparait, sous les plus modestes dehors, l'exécutif tout entier.

367-300 av J.C.

Les patriciens après les réformes

L'antagonisme avait pris fin entre les familles nobles et le peuple, du moins sur les questions essentielles. Le patriciat, de tous ses anciens privilèges, n'en avait gardé qu'un seul, il est vrai, celui de voter le premier dans les comices centuriates. Il lui devait en grande partie d'avoir encore un des consuls et un des censeurs choisis dans son sein; mais il se voyait complètement exclu du tribunat, de l'édilité plébéienne et des deuxièmes sièges consulaire et censorial. Mais pour n'être plus qu'un nom, la noblesse romaine ne périt pas. Au temps des rois, le patriciat n'arbore pas encore des prétentions qui seront plus tard son principal caractère; il s'incorpore de temps à autre des familles nouvelles. Mais la république venue, il ferme ses rangs obstinément, et la rigueur infranchissable de sa loi d'exclusion va de pair avec la ruine complète de son monopole politique.

La hauteur superbe des "Ramiens" survit au dernier des privilèges de leur ordre, et l'on voit aussi à Rome les familles nobles nouvelles remplacer par l'exagération de l'insolence ce qui leur manque du côté de l'ancienneté. Parmi tous les hobereaux romains, il n'en est pas qui aient aussi opiniâtrement combattu "pour retirer le consulat de la boue plébéienne;" il n'en est pas qui aient affiché la noblesse avec autant de dépit et d'arrogance tout ensemble que la famille Claudia. Ardents entre les plus ardents des maisons patriciennes, les Claudiens n'étaient que des nouveaux venus pourtant, comparés aux Valériens et aux Quinctiens, ou même aux Fabiens et aux Jules; ils étaient, autant que nous le pouvons savoir, les plus récents parmi toutes les familles patriciennes1.

Quelques années après la loi Ogulnia, en 458 de Rome/296 av. J.C., se rencontre un incident qui peint bien les situations. Une patricienne ayant donné sa main à un plébéien considérable, et qui avait revêtu les plus hautes dignités, les dames nobles l'expulsèrent, à raison de cette mésalliance, et de leur société, et de la solennité des fêtes célébrées en l'honneur de la chasteté des femmes. Par suite, il y eut depuis lors à Rome une déesse de la chasteté pour les patriciennes, et une autre pour les plébéiennes.

1. Voir dans les Raemische Forschungen (Etudes romaines), tout récemment publiées par M. Mommsen, le chapitre relatif à la gens Claudia, 1, p. 285 et suiv. Nous donnons à l'appendice du tome 2 un extrait d'un autre et savant travail appartenant au même ouvrage sur le partage des droits politiques entre les deux ordres, partage dont les résultats viennent d'être sommairement exposées.

509-494 av J.C.

Empire maritime Tusco-Carthaginois

Quand les Tarquins furent chassés, la puissance Etrusque touchait à son apogée. Les Toscans étaient décidément les maîtres dans toute l'étendue de la mer Tyrrhénienne, eux et les Carthaginois, leurs intimes alliés. Pendant que Massalie avait à livrer de continuels combats pour défendre son existence, tous les havres de la Campanie et du pays Volsques et, après la bataille d'Alalie, la Corse entière, étaient tombés au pouvoir des Etrusques. Vers 260 de Rome (494 av. J.-C.), les fils du général Carthaginois Magon avaient fondé, par la conquête complète de la Sardaigne, la grandeur de leur maison et celle de leur patrie. Dans la Sicile, les divisions intestines des colonies grecques avaient assuré aux Phéniciens la possession sans conteste de toute la moitié occidentale de l'île. Enfin les vaisseaux des Etrusques naviguaient en vainqueurs sur les eaux de l'Adriatique. Leurs corsaires avaient jeté l'effroi jusque dans les mers orientales.

Sur le continent leur puissance grandissait de même. Il était pour eux du plus haut intérêt de conquérir le pays Latin, qui, seul les séparait des villes Volsques tombées dans leur clientèle, et de leurs possessions Campaniennes. Jusqu'alors, Rome avait été le boulevard du Latium : elle avait maintenu avec succès sa frontière Tibérine. Mais vint le jour où la confédération Etrusque, profitant d'un instant de désordre et de faiblesse, à la suite de l'expulsion des Tarquins, reprit plus vivement l'offensive : son armée, conduite par le roi Larth Porsena, de Clusium, ne trouva plus devant elle la résistance accoutumée. Rome capitula, et échangeant contre la paix en 247 de Rome (507 av. J.-C.), ce semble, tout son territoire transtibérin dont s'emparèrent les cités Etrusques voisines, elle perdit aussi la domination exclusive du fleuve. Elle dut livrer au vainqueur toutes ses armes, et jurer de ne plus se servir du fer que pour la charrue. L'Italie semble à la veille d'être englobée tout entière dans l'empire Etrusque.

La coalition Tusco-Carthaginoise mettait donc en péril l'indépendance des Italiotes et des Grecs : mais avertis par le danger commun, entraînés par le sentiment de leur parenté, ils s'allièrent étroitement, et le succès couronna leurs efforts. L'armée étrusque, ayant, après la chute de Rome, pénétré plus avant dans le Latium, fut arrêtée dans sa marche victorieuse devant les murs d'Aricie, grâce au secours des gens de Cymè (Cumes), accourus à temps pour la dégager (248 de Rome (506 av. J.-C.)). Nous ne savons pas comment se termina la guerre, ni si Rome avait déjà rompu la paix honteuse et ruineuse qu'elle venait de subir : un fait est certain, c'est que cette fois encore les Etrusques ne purent se maintenir sur la rive gauche du Tibre.

509-474 av J.C.

Salamine et Himère : leurs suites

Bientôt, la nation Hellénique eut à soutenir une lutte immense et plus décisive encore contre les barbares de l'Ouest et de l'Est. C'était le temps de la guerre des Perses (les guerres médiques (500-479 av. J.C.)). La condition des Tyriens (Phéniciens) n'était pas indépendante en face du Grand Roi. Ils entraînèrent aussi Carthage dans le sillon de la politique Persane. On raconte même, non sans apparence de vérité, qu'un traité d'alliance aurait été conclu entre cette ville et Xerxès; et les Carthaginois auraient entraîné les Etrusques à leur tour. Une attaque, combinée d'après un plan politique grandiose, jetait à la fois les hordes de l'Asie sur la Grèce, et les bandes Phéniciennes, sur la Sicile. La liberté, la civilisation menaçaient d'être enlevées d'un seul coup de la surface de la terre. La victoire demeura aux Grecs.

Ainsi, la bataille de Salamine (274 [480 av. J.-C.]) sauva et vengea la Grèce propre : tandis qu'à pareil jour, dit-on, Gélon et Théron, souverains de Syracuse et d'Alrigente (Akragas) détruisaient non loin d'Himère l'immense armée d'Hamilcar, fils de Magon, et mettaient ainsi fin à la guerre. Les Phéniciens (puniques), qui ne songeaient pas encore à la conquête de toute la Sicile, revinrent pour le moment à leur politique purement défensive. On rencontre encore de grandes médailles d'argent, frappées pour les besoins de la guerre, et provenant des bijoux de Damareta, femme de Gélon, et des nobles Syracusaines. La postérité a gardé un souvenir de reconnaissance envers le bon et brave roi de Syracuse, et le poète Simonide a glorifié sa victoire.

482- av J.C.

Empire maritime Tarentino-Syracusain

Carthage, battue et humiliée, l'empire maritime des Etrusques, ses alliés, s'écroule. Déjà Anaxilas, tyran de Rhegium et de Zanclé (Messine, plus tard), avait barré le détroit de Sicile à leurs corsaires, en y plaçant sa flotte en permanence (vers 272 de Rome (482 av. J.C.)); et, à peu de temps de là, les Cyméens, se joignant à Hiéron, détruisaient les escadres Tyrrhéniennes à la hauteur de leur ville (280 de Rome (474 av. J.C.)). Les Carthaginois avaient tenté, mais en vain, de leur apporter du secours. Pindare, à son tour, a chanté cette victoire dans sa première Pythienne; et l'on possède un casque étrusque, envoyé par Hiéron à Olympie, avec l'inscription qui suit : Hiaron, fils de Dinomène, et les Syracusains, à Jupiter : dépouille Tyrrhénienne de Cymè.

De tels succès, remportés sur Carthage et les Etrusques, avaient placé Syracuse à la tête des villes gréco-siciliennes. Au même temps, alors que Rome venait de chasser ses rois (243 de Rome (511 av. J.C.)), tombait l'achéenne Sybaris, parmi les villes gréco-italiennes; et la dorienne Tarente montait au premier rang, que nul ne lui disputa. Plus tard, les Tarentins sont à leur tour écrasés par les Japyges, dans une sanglante bataille (280 de Rome (474 av. J.C.)); mais cet échec, le plus terrible qu'eussent jamais subi les Hellènes, provoque chez eux, comme l'invasion des Perses dans la Grèce propre, un puissant effort de l'esprit public. Désormais, les Carthaginois et les Etrusques n'auront plus la suprématie dans les eaux italiennes : les Tarentins, dans les mers Adriatique et Ionienne, les Massaliotes et les Syracusains, dans les mers Tyrrhéniennes, ces derniers surtout, serrent de près, tous les jours, les pirates sortis des ports de la Toscane. Déjà, après sa victoire de Cymé, Hiéron avait occupé l'île d'AEnaria (Ischia), et coupé par là les communications entre les Etrusques septentrionaux et ceux de Campanie.

Vers l'an 302 de Rome (452 av. J.C.), Syracuse, voulant achever la destruction des corsaires, met en mer sa flotte, s'empare de la Corse, ravage les côtes Etruriennes, et s'établit dans l'île d'AEthalie (Elbe). Si elle ne vient pas tout à fait à bout de son entreprise; si, jusque dans le Ve siècle de Rome, les pirates se maintiennent, notamment à Antium, leur puissante ennemie n'en refoule pas moins les Toscans et les Phéniciens réunis. Mais viennent aussi pour Syracuse les jours de danger les Athéniens menacent de renverser ses murs. Au cours de la guerre du Péloponnèse (339-341 de Rome (415-413 av. J.C.), ils lui font subir un long et fameux siège; et les Etrusques, depuis longtemps en relations commerciales avec eux, leur apportent le secours de trois galères à cinquante rameurs. On sait l'issue du siège, les Doriens triomphent dans l'Ouest comme dans l'Est. Après les honteux revers de l'expédition athénienne, Syracuse n'a pas de rivale maritime parmi les autres cités Helléniques; les hommes qui la gouvernent veulent étendre sa domination sur toute la Sicile, sur l'Italie du Sud, et sur les deux mers Italiennes. Mais, dans ce même temps, les Carthaginois, qui voient leurs possessions de Sicile sérieusement en péril, tournent contre les Syracusains tous les efforts de leur politique, et entreprennent la conquête de l'île entière.

Nous n'avons pas à raconter ici la chute des cités Siciliennes placées entre les deux adversaires, les progrès de la domination Carthaginoise, et les combats nombreux qui l'affermissent. En ce qui touche l'Etrurie, nous mentionnerons les blessures profondes que lui inflige Denys, le nouveau tyran de Syracuse (il règne de 348 à 387 de Rome (406-367 av. J.C.). On le voit, nourrissant les plus vastes projets, fonder sa puissance coloniale jusque dans la mer Italienne de l'Est, qui, pour la première fois, obéit à des flottes Grecques. En 367 av. J.C., il occupe et colonise sur la côte Illyrienne les îles de Lissos et d'Issa (aujourd'hui Pago et Lissa); sur la côte italienne, Ancône, Numana (aujourd'hui Umana, lieu ruiné) et Hatria. Ces contrées lointaines ont gardé le souvenir de l'empire maritime de Syracuse : témoin le canal, ou fossé de Philistos, creusé, sans doute, près des bouches du Pô, par l'ami et l'historiographe du tyran, alors qu'il vivait exilé à Hatria (368 de Rome (386 av. J.C.) et années suivantes; témoin, le nom nouveau donné à la mer italienne orientale, jadis appelée le golfe Ionique; et désormais connue, sous la désignation de mer Adriatique1.

Mais non contents de ces attaques dirigées contre les possessions des Etrusques dans la mer orientale Denys alla les chercher au coeur même de leur territoire : il prit d'assaut et pilla Pyrgi, le port de Caeré (369 de Rome (385 av. J.C.). Pyrgi ne s'est jamais relevée de ce désastre. Après la mort du tyran, Syracuse, en proie à des guerres intestines, laissa le champ libre aux Carthaginois. Leur flotte reparut dans la mer Tyrrhénienne, et y reprit une supériorité constamment maintenue, sauf pendant quelques courtes interruptions. La domination carthaginoise pesa d'ailleurs aussi lourdement sur les Etrusques que sur les Grecs, à ce point qu'en 444 de Rome (310 av. J.C.), Agathocle de Syracuse ayant pris les armes contre Carthage, dix-huit galères Toscanes vinrent à son secours. Les Etrusques avaient à craindre l'invasion de la Corse, qui leur appartenait encore. Ils rompirent l'antique Symmachie Tusco-phénicienrne, encore debout au temps d'Aristote (370-432 de Rome (384-322 av. J.C.), mais sans en tirer profit pour eux-mêmes. Jamais ils n'ont depuis reconquis leur puissance sur les mers.

1. Hécatée (? après 257 de Rome (497 av. J.C.) et Hérodote (270 (484 av. J.C.)); ? après 345 (409 av. J.C.) ne donnent ce nom qu'au delta du Pô, et à la mer voisine (0. Muller, Etrusker, I, p. 140 : Geograghi Graeci minor., ed. C. Muller, I, p. 23). C'est dans Seylax que pour la première fois nous le rencontrons appliqué à tout le golfe (vers 418 de Rome (336 av. J.C.)).

348 av J.C.

Les traités de paix entre Rome et Carthage

Vers le milieu du VI ième siècle, Carthage s'était alliée avec les Etrusques pour chasser les grecs de la Corse. En 348 av. J.C., la cité punique signe un second traité de paix avec Rome après celui de 509 av. J.C., Rome étant considérée comme l'héritière de l'Etrurie.

Carthage s'engageait à respecter la domination romaine dans le latium. Il y avait cependant un distinguo : le traité faisait une distinction entre les zones sous la protection directe de Rome et les villes qui ne sont que des alliées.

Si les romains étaient libres de naviguer et de commercer dans le bassin occidental de la méditerranée, de nombreuses restrictions leurs étaient appliquées en Sardaigne et en Afrique. Cet accord est reconduit en 326 av. J.C. et en 306 av. J.C.

Interdiction pour Rome de s'installer militairement en Sardaigne et en Afrique, en revanche les carthaginois peuvent installer des bases en Italie.

343 av J.C.

Les Samnites

Les plébéiens venaient de conquérir l'égalité politique avec les patriciens. Qu'en résultera-t-il? Au dedans l'union, au dehors la force. C'est alors en effet, et alors seulement, que Rome n'étant plus distraite par les dissensions intestines, peut tenter et accomplir la conquête de l'Italie. La guerre qui doit lui soumettre la Péninsule commence aussitôt que les troubles intérieurs sont finis, en 343 av. J.C.

Habitant au milieu de l'Apennin un pays montagneux et rude, les Samnites se trouvent naturellement endurcis aux fatigues de la guerre. Ils font dans la campagne ce que les Eques avaient fait si longtemps dans le Latium, des courses continuelles qui désolent les riches plaines étendues entre le pied des monts et la mer. Vers le milieu du IVe siècle avant notre ère, ils s'établirent sur le mont Tifata, d'où ils menacent Capoue. C'est la plus grande et la plus riche des villes de la Campanie, et la Campanie est le plus fertile terroir de l'Italie tout entière.

343-341 av J.C.

La première guerre Samnite et la prise de Capoue (343 av. J.C.)

Les guerres Samnites entraîneront deux puissances dans une lutte d'influence pour le contrôle de la Campanie; d'un côté les romains et de l'autre les Samnites.

En 343 av. J.C., les Campaniens, battus, implorent le secours de Rome contre les Samnites. Mais le sénat repousse leur demande. "Refuserez-vous", disent les députés, "ce qui vous appartient? Capoue se donne à vous." Le sénat accepte, et alors commence cette terrible lutte qui devrait durer soixante-dix ans, mais qui donnera à Rome l'Italie. Vainqueurs près du mont Gaurus et à Suessula, les Romains obligent les Samnites à leur céder la paisible possession de la Campanie. Ce succès retentit au loin. Carthage, déjà si puissante en Afrique, félicite le sénat de sa victoire, et renouvèle l'alliance jurée entre les deux républiques.

En 341, le Tribun militaire Publius Decius Mus gagne la bataille de Caudium contre les Samnites. Victoire de courte durée car les romains doivent repartir à Rome pour mater la révolte des latins.

340-338 av J.C.

Guerre contre les Latins

La mort de Publius Decius Mus
La mort de Publius Decius Mus
Rubens, Fürstlich Lichtensteinische
Gemäldegalerie, Vaduz

Mais presque aussitôt éclate une guerre qui met Rome à deux doigts de sa perte (340 av. J.C.). Les Latins forment la moitié de toutes les armées romaines et n'ont aucune part au gouvernement de la république. Imitant l'exemple qu'avaient donné les plébéiens sur le Forum, ils viennent réclamer l'égalité politique et demander qu'un des deux consuls et que la moitié des sénateurs soient pris parmi eux. Le consul Manlius Imperiosus Torquatus, indigné, déclare qu'il poignarderait de sa main le premier Latin qui oserait venir siéger au sénat.

Après une telle réponse, les armes seules peuvent décider. C'est pour Rome une guerre civile plutôt qu'une guerre étrangère. Mêmes armes, même langue, même tactique. Aussi, du côté des Romains, les précautions seront extrêmes et la discipline observée avec la dernière rigueur. Le fils du consul Manlius Imperiosus, provoqué en combat singulier par un Latin, le tue. Manlius lui décerne d'abord les récompenses dues à sa valeur; mais il avait combattu sans ordre, il le fait décapiter.

Les Italiens croient que le sang d'une victime volontaire apaiserait sûrement les dieux et donnerait la victoire. A la bataille de Véséris (340 av. J.C.), livrée près du mont Vésuve, le consul Publius Décius Mus voit ses soldats faiblir. Aussitôt il appelle les prêtres, leur ordonne de dévouer l'armée ennemie aux dieux infernaux; puis il se précipite seul, la tête couverte d'un voile, au plus épais des légions latines. Les Latins, à cette vue, s'épouvantent: les Romains, au contraire, se croient sûrs de vaincre et reprennent courage. La victoire est totale.

Cette guerre contre les Latins se terminera en 338 av. J.C. Un traité de paix est alors signé avec les Samnites. La paix durera 14 ans. Ce traité est accompagné en 338 av. J.C. par la dissolution de la Ligue Latine, chaque cité voit ainsi ses rapports avec Rome fixés individuellement. Afin de prévenir de nouvelles ligues, le sénat défend aux habitants de toutes les villes latines de se réunir en assemblées générales, de former des alliances, de faire la guerre et de contracter mariage hors de leur territoire.

Rome a non seulement élargi sa zone d'influence en Italie centrale mais également vers le sud de la péninsule italique.

327-304 av J.C.

La seconde guerre Samnite

Le Latium est soumis et la Campanie obéit aux Romains. Les romains créent des colonies dans le territoire Samnite dont Fregellae (Frégelles) en 328 av J.C. La fondation de cette colonie provoque une réaction belliqueuse de la part des Samnites. Ils excitent en 327 av. J.C. un soulèvement dans une ville campanienne, Palépolis.

La guerre languit d'abord et les opérations militaires se concentrent autour de cette ville (Palépolis), que les Romains assiègent. Pour en continuer le siège, le consul Publilius Philo est prorogé dans son commandement sous le titre nouveau de Proconsul (327 av. J.C.). C'est une innovation importante qui permet aux consuls romains de conserver, après l'expiration de leurs fonctions annuelles, le commandement de leur armée, et d'exécuter eux-mêmes les plans qu'ils avaient conçus. Palépolis prise, une guerre longue et terrible commence.

En 324 av. J.C., Papirius Cursor est dictateur : son maître de la cavalerie, Quintus Maximus Rullianus Fabius, combat sans son ordre et vainc. Il aurait eu le sort du jeune Manlius, mis à mort par son père pour avoir enfreint la discipline, s'il ne s'était enfui à Rome, où le sénat et les tribuns intercédèrent pour lui. Papirius résiste au nom de la discipline violée; mais le peuple ayant demandé grâce, le dictateur cède aux prières. De retour au camp, Papirius bat les Samnites et leur accorde une trêve d'un an.

La trêve n'est pas expirée que déjà, la cité de Naples se rebelle contre les troupes Samnites et fait appel à Rome. Rome décide d'envahir le territoire Samnite, invasion qui se termine par la capture humiliante de deux légions romaines par les Samnites à la bataille des Fourches Caudines en 321 av. J.C. Les Fourches Caudines est le nom d'un défilé étroit entre deux montagnes près de Bénévent. Les Samnites, commandés par Pontius Herennius, surent attirer les Romains dans le défilé et les enveloppèrent de toutes parts. Dès que les armées romaines furent bloquées dans le défilé; ils les menacèrent de les enfouir dans les éboulements qu'ils provoqueraient. Les romains, piégés et sans espoir de s'en sortir, doivent reconnaître leur défaite. Chaque homme doit déposer ses armes et passer sous le "joug" des lances des Samnites (lances tendues à l'horizontale) avec les mains ficelées dans le dos. Pontius renvoie à Rome les deux légions à la condition qu'aucun des soldats battus ne reprennent les armes. Il aurait mieux valu les anéantir ou les renvoyer honorablement que de leur infliger cette humiliation; elle ne servait qu'à mettre dans leurs coeurs le désir de la vengeance. Le sénat ne veut pas ratifier un traité que les consuls n'avaient pas eu le droit de signer au nom de Rome, et les livre aux Samnites, mais en gardant les soldats. C'était une perfidie. "Rompez le traité", disait Pontius; "mais alors renvoyez vos légions aux Fourches-Caudines !". Ecoeuré par la décision du sénat, Pontius relâche les deux consuls et la guerre se poursuit.

Ces mêmes légions, mieux conduites par Publilius Philo, battent les Samnites, pénètrent de l'autre côté de l'Apennin dans l'Apulie, et retrouvent dans Lucérie les 600 otages, les armes et les enseignes perdues à Caudium. Pontius Herennius est pris lui-même et passera sous le joug avec 7000 des siens (320 av. J.C.).

En 316, Rome signe un traité de paix en faveur des Samnites. Rome cède aux Samnites la colonie de Fregellae (Frégelles). En revanche, elle annexe Capoue et commence en 312 la construction de la via Appia qui relie Rome à Capoue.

Les hostilités reprennent en 314 avec la victoire romaine d'Ardée qui permet à Rome de reprendre Fregellae (Frégelles) en 313. Cependant, les romains doivent faire face à une importante alliance entre les Samnites, les Etrusques, les Ombriens, les Marses, les Herniques, les Péligniens et les Salentins.

En 309 av. J.C., les Romains faillirent trouver dans le Samnium de nouvelles Fourches-Caudines, et ils ne se tireront de ce mauvais pas qu'après un sanglant combat. Il fallait pour réparer cet échec un dictateur qui, réunissant tous les pouvoirs, réunisse aussi toutes les forces. Le sénat désire Papirius Cursor. Mais c'est au consul qu'appartient le droit de choisir, et le consul était Fabius. On pouvait craindre que le souvenir d'une ancienne injure ne l'emporte chez lui sur le sentiment du bien public. On charge donc des consulaires de lui porter le décret du sénat. Il les écoute en silence, les yeux à terre, et se retire sans rien dire, laissant tout le monde dans l'incertitude. Tout un jour il hésite, mais le patriotisme l'emportant, au milieu de la nuit il nomme Papirius. Et comme les députés le félicitent à l'envie d'avoir pu se vaincre lui-même, il ne leur répondit rien, montrant par ce silence expressif qu'il avait pu sacrifier à la patrie ses ressentiments, mais non les oublier.

Les Etrusques sont battus à Sutrium par Quintus Fabius Maximus Rullianus et par Lucius Papirius Cursor au lac Vadimon. En 306, Rome écrase les Herniques et annexe leur territoire. La guerre s'achève avec les Samnites en 305 lors de la bataille de Bovianum. Ils demandent la paix, en reconnaissant, comme on disait alors, la majesté du peuple romain, ce qui voulait dire que les Samnites acceptent la suprématie de Rome. Ces victoires seront suivies de la défaite et de la soumission, cette fois définitive, des Herniques et des Eques. Ces peuples, plus dangereux par leur voisinage que par leurs forces, seront pour jamais attachés à la fortune de Rome. On leur donnera le titre et les droits de citoyens romains (300 av. J.C.).

Cette seconde guerre permet à Rome d'asseoir sa domination sur toute l'Italie centrale.

298-290 av J.C.

La troisième guerre Samnite

Les peuples du Latium sont soumis; Rome n'a donc plus d'ennemis à ses portes. Les montagnards du Samnium avaient demandé la paix et de nombreuses garnisons romaines établies des deux côtés de l'Apennin, dans la Campanie et en Apulie, tiennent ces belliqueuses peuplades enfermées dans leurs montagnes. Tout ce que peuvent suggérer des mesures de prudence l'habileté militaire et l'adresse politique, le sénat l'avait fait; et, chose rare dans l'antiquité, il avait cherché à assurer par la clémence l'oeuvre de la force. Il croyait donc la tâche de la conquête sinon finie du moins bien avancée, quand tout fut remis en question et jusqu'à l'existence même de Rome.

Un immense péril lui est en effet tout à coup révélé. Les chefs samnites avaient préparé dans le secret un soulèvement général et la moitié de l'Italie s'armait pour eux (295 av. J.C.): Etrusques, Ombriens, Sabins, surtout les terribles Gaulois. A Rome, quand ces nouvelles y parvinrent, les tribunaux furent aussitôt fermés : on enrôle tous les hommes valides et l'on porte Fabius et Décius au consulat.

Près de cent mille soldats seront mis sur pied. Mais les Gaulois détruisent toute une légion près de Camérinum et s'ouvrent le passage de l'Apennin. S'ils parviennent à opérer leur jonction avec les Ombriens et les Etrusques, c'en est fait sans doute de l'armée consulaire. Heureusement Fabius, par une diversion, rappelle les Etrusques à la défense de leurs foyers et court chercher l'armée des Gaulois et des Samnites. Il la rencontre dans les plaines de Sentinum (295 av. J.C.). Le choc est terrible : déjà sept mille hommes de l'aile gauche, commandée par Décius, avaient péri, quand le consul, à l'exemple de son père, se dévoua. "Que devant moi", s'écria-t-il, "après avoir prononcé la formule sacrée, se précipitent la terreur et la fuite, le sang et la mort, qu'un souffle de destruction anéantisse les armes ennemies." Et il se lança au plus épais de la mêlée. Mais les Gaulois sont inaccessibles aux terreurs religieuses qui avaient épouvanté les Latins, et l'aile gauche allait être écrasée tout entière, si Fabius, vainqueur des Samnites, à l'aile droite, n'était pas accouru. Entourés, les Gaulois reculèrent, sans désordre pourtant, et regagnèrent leur pays.

La Coalition est dissoute, mais la guerre n'est pas terminée: elle se trouve seulement renfermée dans le Samnium. Ovius Paccius réunit 40000 guerriers samnites, et choisit parmi eux 16000 hommes qui jurèrent par les serments les plus terribles de vaincre ou de mourir. Ils tiennent parole : 30000 Samnites resteront sur le champ de bataille d'Aquilonie (Aquilonia) (293 av. J.C.).

Enfin, en l'année 290 av. J.C., Curius Dentatus impose aux Samnites un traité de paix qui les range parmi les alliés de Rome. " J'ai conquis", disait-il, "tant de pays, que ces régions ne seraient plus qu'une immense solitude, si j'avais pour les peupler moins de prisonniers. J'ai soumis tant d'hommes, que nous ne saurions les nourrir, si j'avais conquis moins de terres." Il obtiendra deux fois dans la même année les honneurs du triomphe, distinction sans exemple qui annonce l'importance des services rendus par ce grand homme. La guerre samnite était terminée.

Quelques années plus tard, les Etrusques accepteront la paix. Quant aux Gaulois Sénons ils seront anéantis (283 av. J.C.). Les Romains se vanteront d'avoir repris la rançon du Capitole et de n'avoir pas laissé vivant un seul de ceux qui pouvaient se glorifier de compter parmi leurs ancêtres les vainqueurs de l'Allia.

280-275 av J.C.

La guerre contre Pyrrhus, roi d'Epire

Pyrrhus of Epirus
Pyrrhus Ier

Tarente, malgré sa mollesse, se croyait l'égale de Rome et osa la provoquer. Mais quand elle vit cette guerre qu'elle avait appelée s'approcher de ses murs, elle s'effraya et se hâta d'implorer le secours de Pyrrhus roi d'Epire. Arrivé à Tarente avec 25000 hommes, Pyrrhus fait fermer les bains, les théâtres, tous les lieux de plaisir; il force les Tarentins à s'armer et les exerce comme ses mercenaires. Ils avaient cru que le roi se battrait pour eux: beaucoup s'enfuirent.

Cependant le consul Laevinus était arrivé près de Tarente. Pyrrhus offre de négocier : les Romains repoussent toute proposition. Ils ne veulent déjà plus admettre qu'un roi étranger intervienne dans les affaires de l'Italie. Il faut combattre. Les deux armées en viennent aux mains près d'Héraclée. Les éléphants, dont les Grecs se servent à la guerre depuis les conquêtes d'Alexandre, jetèrent le désordre dans les rangs des Romains qui ne connaissaient pas encore ces animaux. 15000 légionnaires restèrent sur le champ de bataille. Mais Pyrrhus avait perdu 13000 soldats. "Encore une pareille victoire", disait-il, "et il me faudra retourner seul en Epire" (280 av. J.C.).

Aussi chargea-t-il Cinéas, dont l'éloquence lui avait fait gagner plus de villes que la force des armes, d'aller à Rome offrir une paix honorable. Cet homme habile emporta des présents pour les sénateurs et pour leurs femmes. Mais il ne trouva personne qui se laissât gagner. Cependant le sénat inclinait à la paix, lorsque le vieil Appius s'écria : "Que Pyrrhus sorte d'abord de l'Italie et nous pourrons après écouter ses ambassadeurs". Cinéas reçut l'ordre de quitter Rome le jour même. "Le sénat", disait-il au retour, "m'a paru une assemblée de rois. Quant aux Romains, leur nombre est infini comme leur courage".

Puisque Rome ne veut pas traiter, il faut bien continuer la guerre. Pyrrhus tenta un coup de main hardi; il marcha rapidement sur Rome : il croyait la surprendre; il faillit lui même être enveloppé et recula jusqu'en Apulie où il assiégea Ausculum ou Asculum (279 av. J.C.) : les Romains l'y suivirent, et pour sauver la place livrèrent bataille. Le consul Décius imita l'exemple de son père et de son aïeul; il se dévoua. La victoire à la bataille d'Asculum est si lourde en pertes humaines et si chèrement acquise, qu'elle est à l'origine de l'expression "victoire à la Pyrrhus" qui désigne une victoire au prix de lourdes pertes.

Pyrrhus, dégoûté d'une guerre si difficile, cherche un prétexte honorable pour en sortir. Fabricius l'ayant averti que son médecin Philippe voulait l'empoisonner, il renvoie sans rançon tous ses prisonniers romains. Puis, laissant une garnison à Tarente et à Locres, il passe en Sicile où les Grecs l'appelaient contre les Carthaginois. Là aussi, après quelques succès, arrivent la mésintelligence avec les alliés et l'ennui d'une guerre qui ne finissait pas. Le roi, qui ne persiste jamais longtemps dans les mêmes desseins, repasse en Italie; le consul Curius Dentatus l'y attend. Il décide d'abréger sa campagne contre les romains.

Les légionnaires avaient eu le temps de se familiariser avec les éléphants; ils savent les éloigner soit à coups de traits, soit par des brandons enflammés. Pyrrhus est battu près de Bénévent (Beneventum). La bataille de Bénévent est un désastre pour Pyrrhus (275 av. J.C.). Il quitte alors l'Italie, tout en laissant Tarente à son fils Hélénos et à Milon. Une flotte carthaginoise vient secourir Tarente en dépit d'un traité de paix avec Rome. En 274, Pyrrhus rappelle Hélénos et une partie des troupes épirotes. En 272 av. J.C., Tarente tombe aux mains de Rome. Avec cette victoire, Rome étend sa domination sur l'Italie et acte la fin de l'hégémonie grecque en Italie à son profit.

Le nom de Rome se répand déjà au loin. Un des successeurs d'Alexandre, le roi d'Egypte, Ptolémée Philadelphe, sollicita l'alliance de la république (273 av. J.C.).

En 272, Pyrrhus est tué au cours d'une expédition contre Sparte par une tuile lancée par une vielle femme dans la cité grecque d'Argos.

Livrets :

  1. Les débuts de la République dans la boutique de Roma Latina
  2. Les Gaulois dans la boutique de Roma Latina
  3. La conquête de l'Italie dans la boutique de Roma Latina

Liens externes :

  1. The Roman Law Library recueil des sources du droit romain, Yves Lassard, Université Grenoble II
  2. Lois licinio-sextiennes
  3. Les guerres samnites de l'encyclopédie libre Wikipédia
  4. Pyrrhus Ier de l'encyclopédie libre Wikipédia
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