Maxime Pupien et Balbin   

22 avril - 29 juillet 238

22 avril 238

Maxime et Balbin déclarés empereurs par le sénat

Balbin
Balbin
Musée de l'Hermitage

Le sort imprévu des Gordiens remplit Rome d’une juste terreur. Le sénat, convoqué dans le temple de la Concorde, affecta de s’occuper des affaires de jour; il tremblait d’envisager les malheurs dont il était menacé. Le silence et la consternation régnaient dans toute l’assemblée, lorsqu’un sénateur, du nom et de la famille de Trajan, entreprit de relever le courage de ses concitoyens (avril 238). Il leur représenta que depuis longtemps il n’était plus en leur pouvoir de temporiser ni d’user de réserve; que Maximin, naturellement implacable et irrité par leurs dernières démarches, s’avançait vers l’Italie, à la tête de toutes les forces de l’empire; que, pour eux, il ne leur restait d’autre alternative que d’aller dans la plaine à la rencontre de l’ennemi public, ou d’attendre avec soumission les tourments cruels et la mort ignominieuse destinés à des rebelles malheureux. Nous avons perdu, continua-t-il, deux excellents princes; mais, à moins que nous ne trahissions notre propre cause, les espérances de la république n’ont point péri avec les Gordiens. J’aperçois ici un grand nombre de sénateurs dignes, par leurs vertus, de monter sur le trône, et capables, par leurs qualités éminentes, d’en soutenir la majesté. Elisons deux empereurs, dont l’un soit chargé de la guerre contre le tyran, tandis que l’autre restera dans Rome pour diriger l’administration civile. Je brave volontiers l’envie, et, sans craindre de m’exposer au danger d’une élection, je donne ma voix en faveur de Maxime et de Balbin. Ratifiez mon choix, pères conscrits, ou couronnez d’autres citoyens plus dignes de l’empire. L’appréhension générale imposa silence aux murmures de la jalousie; le mérite des deux candidats était universellement reconnu. Toute l’assemblée retentit d’acclamations sincères et on entendit de tous côtés : Victoire et longue vie aux empereurs Maxime et Balbin ! Vous êtes heureux au jugement du sénat; puisse la république être heureuse sous votre administration1 !

1. Voyez l’Histoire Auguste, p. 166, d’après les registres du sénat : la date est évidemment fausse (9 juillet 238); mais il est facile de rectifier cette erreur, en faisant attention que l’on célébrait alors les jeux apollinaires.



avril-juillet 238

Caractère de Maxime et Balbin

Rome fondait, avec justice, les plus belles espérances sur la vertu et sur la réputation des nouveaux empereurs. Le genre particulier de leurs talents les rendait propres chacun aux différents départements de la guerre et de la paix. Ils pouvaient être assis sur le même trône sans qu’il s’élevât entre eux aucune émulation dangereuse. Orateur distingué, poète célèbre, sage magistrat, Balbin avait exercé avec intégrité et avec de justes applaudissements sa juridiction civile dans presque toutes les provinces intérieures de l’empire. Sa naissance était illustre1, sa fortune considérable; ses manières étaient généreuses et affables : un sentiment de dignité corrigeait en lui l’amour du plaisir, et les charmes d’une vie agréable ne le détournèrent jamais de l’application aux affaires. Maxime avait moins d’aménité dans le caractère : sorti d’une origine obscure, il s’était élevé, par son habileté et par sa valeur, aux premiers emplois de l’Etat et de l’armée. Ses victoires sur les Sarmates et sur les Germains, l’austérité de ses mœurs et l’impartialité de ses jugements lorsqu’il était préfet de la ville, lui avaient concilié l’estime des citoyens, dont l’aimable Balbin possédait toute l’affection. Ces deux collègues avaient été consuls; Balbin même avait joui deux fois de cette honorable dignité : tous les deux avaient été nominés parmi les vingt lieutenants du sénat; et comme l’un était âgé de soixante ans, l’autre de soixante-quatorze2, ils étaient parvenus à cette maturité que donnent l’âge et l’expérience.

1. Il descendait de Cornelius Balbus, noble espagnol, et fils adoptif de Théophanes, l’historien grec. Balbus obtint le droit de bourgeoisie par la faveur de Pompée, et il dut la conservation de ce titre à l’éloquence de Cicéron (Voyez Oratio pro Corn. Balbo). L’amitié de César, auquel il rendit en secret d’importants services dans la guerre civile, lui procura les dignités de consul et de pontife, honneurs dont aucun étranger n’avait encore été revêtu. Le neveu de ce Balbus triompha de Garamantes. Voyez le Dictionnaire de Bayle, au mot Balbus : ce judicieux écrivain distingue plusieurs personnages de ce nom, et relève avec son exactitude ordinaire les méprises de ceux qui ont traité le même sujet.

2. Zonare, XII, p. 622; mais peut-on s’en rapporter à l’autorité d’un Grec moderne si peu instruit de l’histoire du troisième siècle, qu’il créé plusieurs empereurs imaginaires, et qu’il confond les princes qui ont réellement existé ?

avril 238

Tumulte à Rome

Lorsque le sénat leur eut conféré les puissances consulaire et tribunitienne, le titre de pères de la patrie et la dignité de grand pontife, Maxime et Balbin montèrent au Capitole pour rendre des actions de grâces aux dieux tutélaires de Rome1. La solennité des sacrifices fut troublée par un soulèvement du peuple. La sévérité de Maxime déplaisait à cette multitude licencieuse; la douceur, l’humanité de Balbin, ne lui en imposaient pas assez. Bientôt la foule s’augmente, et les mutins entourent le temple de Jupiter, en frappant l’air de leurs cris : ils réclament, comme un titre légitime, le droit de ratifier l’élection d’un souverain; et ils demandent avec une modération apparente, qu’outre les deux empereurs déjà nommés par le sénat on en choisisse un troisième dans la famille des Gordiens, comme une juste marque de reconnaissance envers ces deux princes, qui avaient sacrifié leur vie pour la république. Maxime et Balbin, à la tête des gardes de la ville et des plus jeunes de l’ordre équestre, entreprennent de se faire jour à travers les rebelles : la multitude, armée de pierres et de bâtons, repousse ces princes, et les force de se réfugier dans le Capitole. Il est prudent de céder lorsque la dispute, quelle que puisse en être l’issue, doit être fatale aux deux partis. Un enfant, âgé seulement de treize ans, petit-fils du vieux Gordien et neveu (fils, selon quelques-uns) du plus jeune, fut montré au peuple avec les ornements et le titre de César.

Cette facile condescendance apaisa le tumulte et les deux empereurs, après avoir été reconnus paisiblement dans Rome, se préparèrent à défendre l’Italie contre l’ennemi public.

1. Hérodien, VII, p. 256, suppose que le sénat fut d’abord convoqué dans le Capitole, et s’exprime à ce sujet avec beaucoup d’éloquence : l’Histoire Auguste, page 116, semble beaucoup plus authentique.

avril 238

Maximim marche sur l'Italie

Balbin
Maximin le Thrace

Tandis qu’à Rome et dans le sein de l’Afrique les révoltes se succédaient avec une rapidité inconcevable, l’esprit de Maximin était déchiré par les passions les plus violentes. On prétend qu’il reçut, non en homme, mais en bête féroce, la nouvelle de la rébellion des Gordiens et du décret solennel rendu contre sa personne. Trop éloigné du sénat pour lui faire éprouver toute sa rage, il voulait, dans les premiers mouvements d’une fureur aveugle, souiller ses mains du sang de son fils, de ses amis et de tous ceux qui osaient l’approcher. Il s’applaudissait à peine de la chute précipitée des Gordiens, lorsqu’il apprit que les sénateurs, renonçant à tout espoir de pardon, avaient élu de nouveau deux princes dont il ne pouvait ignorer le mérite. La vengeance était la dernière ressource de Maximin, et les armes seules pouvaient lui procurer cette unique consolation : il se trouvait à la tête des meilleures légions romaines, qu’Alexandre avait rassemblées de toutes les parties de l’empire. Trois campagnes heureuses, contre les Sarmates et contre les Germains, avaient élevé leur réputation, exercé leur discipline, et augmenté même leur nombre, en remplissant leurs rangs d’une foule de jeunes Barbares. Maximin avait passé sa vie, dans les camps; et l’histoire ne peut lui refuser la valeur d’un soldat, ni même les talents d’un général expérimenté1. Il était à présumer qu’un prince de ce caractère, au lieu de laisser à la rébellion le temps de se fortifier, se transporterait sur le champ des rives du Danube aux bords du Tibre, et que son armée victorieuse, pleine de mépris pour le sénat, et impatiente de s’emparer des dépouilles de l’Italie, devait brûler du désir de terminer une conquête facile et lucrative. Cependant, autant que nous pouvons en juger par la chronologie obscure de cette période2, il parait que Maximin, retardé par les opérations de quelque guerre étrangère, ne marcha que le printemps suivant en Italie. D’après la conduite prudente de ce prince, nous sommes portés à croire que les traits farouches de son caractère ont été exagérés par l’esprit de parti; que ses passions, quoique impétueuses se soumettaient à la force de la raison, et que son âme barbare avait quelques étincelles du noble génie de Sylla, qui subjugua les ennemis de Rome, avant de songer à venger ses injures particulières.

1. Dans Hérodien, VII; p. 249, et dans l’Histoire Auguste, nous avons trois harangues différentes de Maximin à son armée, sur la rébellion d’Afrique et de Rome. M. de Tillemont a très bien observé qu’elles ne s’accordent ni entre elles ni avec la vérité. Histoire des Empereurs, tome III, p. 799.

2. L’inexactitude des écrivains de ce siècle nous jette dans un grand embarras.
1° Nous savons que Maxime et Balbin furent tués durant les jeux capitolins (Hérodien, VIII, p. 285). L’autorité de Censorin (de Die natali, c. 18) nous apprend que ces jeux furent célébrés dans l’année 238; mais nous ne connaissons ni le mois ni le jour.
2° Nous ne pouvons douter que Gordien n’ait été élu par le sénat le 27 mai; mais nous sommes en peine de découvrir si ce fût la même année ou la précédente. Tillemont et Muratori, qui soutiennent les deux opinions opposées, s’appuient d’une foule d’autorités, de conjectures et de probabilités : l’un resserre la suite des faits entre ces deux époques, l’autre l’étend au-delà, et tous deux paraissent s’écarter également de la raison et de l’histoire. Il est cependant nécessaire de choisir entre eux.
Eckhel a traité plus récemment ces questions de chronologie avec une clarté qui donne une grande probabilité à ses résultats : mettant de côté tous les historiens, dont les contradictions sont inconciliables, il n’a consulté que les médailles, et a établi dans les faits qui nous occupent l’ordre suivant : Maximin, l’an de Rome 990 (237), après avoir vaincu les Germains, rentre en Pannonie, établit ses quartiers d’hiver à Sirmium, et se prépare pour faire la guerre aux peuples du Nord. L’an 991 (238), aux calendes de janvier, commence son quatrième tribunat. Les Gordiens sont élus empereurs en Afrique, probablement au commencement du mois de mars. Le sénat confirme avec joie cette élection, et déclare Maximin ennemi de Rome. Cinq jours après avoir appris cette révolte, Maximin part de Sirmium avec son armée pour marcher contre l’Italie. Ces événements se passent vers le commencement d’avril : peu après, les Gordiens sont tués en Afrique par Capellianus, procurateur de la Mauritanie. Le sénat, dans son effroi, nomme empereurs Balbin et Maxime Pupien, et charge ce dernier de la guerre contre Maximin. Maximin est arrêté dans sa route près d’Aquilée par le défaut de provisions et la fonte des neiges il commence le siège d’Aquilée à la fin d’avril. Pupien rassemble son armée à Ravenne. Maximin et son fils sont massacrés par les soldats irrités de la résistance des Aquiléens, et ce fut probablement au milieu de mai. Pupien revient à Rome, et gouverne avec Balbin : ils sont assassinés vers la fin de juillet. Gordien le Jeune monte sur le trône. Eckhel, de Doct. num. vet., VII, p. 295.

avril 238

Siège d'Aquilée

Lorsque les troupes de Maximin, qui s’avançaient en bon ordre, arrivèrent au pied des Alpes Juliennes, elles furent effrayées du silence et de la désolation qui régnaient sur les frontières de l’Italie. Elles trouvèrent partout les villages déserts, les villes abandonnées : les habitants avaient pris la fuite à leur approche; emmenant avec eux leurs troupeaux. Les provisions avaient été emportées ou détruites, les ponts rompus; enfin, il n’existait plus rien qui pût servir d’asile à l’ennemi, ou lui procurer des vivres. Tels avaient été les ordres des généraux du sénat, dont le sage projet était de prolonger la guerre, de ruiner l’armée de Maximin par les attaques lentes de la famine, et de l’obliger à consumer ses forces au siège des principales villes d’Italie, abondamment pourvues d’hommes et de munitions.

Aquilée reçut et soutint le premier choc de l’invasion. Les courants qui tombent dans la mer Adriatique, à l’extrémité du golfe de ce nom, grossis alors par la fonte des neiges1, opposèrent aux armes de Maximin un obstacle imprévu : cependant il fit construire un pont avec de grosses futailles artistement liées ensemble; et dès qu’il se fût transporté de l’autre côté du torrent, il arracha les vignes qui embellissaient les environs d’Aquilée, démolit les faubourgs, et en employa les matériaux à bâtir des tours et des machines pour attaquer la ville de tous côtés. On venait de réparer à la hâte les murailles qui étaient tombées en ruine pendant la tranquillité d’une longue paix; mais le plus ferme rempart d’Aquilée consistait dans la résolution des citoyens, qui tous, loin de se montrer abattus, tiraient un nouveau courage de l’excès du danger, et de la connaissance qu’ils avaient de l’implacable caractère de Maximin. Crispinuis et Ménophile, deux des vingt lieutenants du sénat, et qui s’étaient jetés dans la place avec un petit corps de troupes régulières, soutenaient et dirigeaient la valeur des habitants. Les troupes de Maximin furent repoussées dans plusieurs assauts, et ses machines brûlées par les feux que les assiégés faisaient pleuvoir du haut de leurs murs. Le généreux enthousiasme des Aquiléens ne leur permettait pas de douter de la victoire; ils combattaient, persuadés que Belenus, leur divinité tutélaire, prenait en personne la défense de ses adorateurs2.

1. Muratori (Annali d’Italia, t. II , p. 294) pense que la fonte des neiges indique plutôt le mois de juin ou de juillet que celui de février. L’opinion d’un homme qui passait sa vie entre les Alpes et les Apennins, est sans contredit d’un grand poids; il faut cependant observer :
1° que le long hiver dont Muratori tire avantage ne se trouve que dans la version latine et que le texte grec d’Hérodien n’en fait pas mention;
2° que les pluies et le soleil, auxquels les soldats de Maximin furent tour à tour exposés (Hérodien, VIII, p. 277), désignent le printemps plutôt que l’été.
Ce dont ces différents courants qui, réunis dans un seul, forment le Timave, dont Virgile, nous a donné une description si poétique, dans toute l’étendue du mot. Ils roulent leurs eaux à douze milles environ à l’Est d’Aquilée. Voyez Cluvier, Italia Antiqua, I, p. 189, etc.

2. Hérodien, VIII, p. 272. La divinité celtique fut supposée être Apollon, et le sénat lui rendit, sous ce nom, des actions de grâces. On bâtit aussi un temple à Vénus la Chauve, pour perpétuer la gloire des femmes d’Aquilée, qui, pendant le siège, avaient sacrifié leurs cheveux, et les avaient fait généreusement servir aux machines de guerre.

avril 238

Conduite de Maxime Pupien

L’empereur Maxime, qui s’était avancé jusqu’à Ravenne pour couvrir cette importante place, et pour hâter les préparatifs militaires, pesait l’événement de la guerre dans la balance exacte de la raison et de la politique. Il savait trop bien qu’une seule ville ne pouvait résister aux efforts constants d’une grande armée, et il craignait que l’ennemi, fatigué de la résistance opiniâtre des assiégés, n’abandonnât subitement un siège inutile, et ne marchât droit à Rome. Le destin de l’empire et la cause de la liberté auraient été alors remis au hasard d’une bataille; et quelle armée avait-il à opposer aux redoutables vétérans du Rhin et du Danube ? Quelques troupes nouvellement levées parmi la jeunesse italienne, remplie d’une noble ardeur, mais énervée par le luxe, et un corps de Germains auxiliaires, sur la fermeté duquel il eût été dangereux de compter dans la chaleur du combat. Au milieu de ces justes alarmes, une conspiration secrète punit les crimes de Maximin, et délivra Rome des calamités qui auraient certainement suivi la victoire d’un Barbare furieux.

avril 238

Mort de Maximin

Balbin
Balbin

Jusqu’alors le peuple d’Aquilée avait à peine éprouvé quelques maux inséparables d’un siège : ses magasins étaient abondamment pourvus, et plusieurs fontaines d’eau douce renfermées dans l’enceinte de la place assuraient aux habitants des ressources inépuisables. Les soldats de Maximin, au contraire, exposés à toutes les inclémences de l’air, désolés par une maladie contagieuse, se voyaient encore en proie aux horreurs de la famine. Partout aux environs les campagnes étaient dévastées, les fleuves souillés de sang et remplis de cadavres : le désespoir et le découragement commençaient à s’emparer des troupes; et comme toute communication avait été interceptée, elles se persuadèrent que l’empire entier avait embrassé la cause du sénat, et qu’elles étaient destinées à périr sous les murailles imprenables d’Aquilée. Le farouche Maximin s’irritait du peu de succès de ses armes, qu’il attribuait à la lâcheté de son armée. Sa cruauté imprudente et désordonnée, loin de répandre la terreur, inspirait la haine et le plus juste désir de vengeance. Enfin, un parti de prétoriens, qui tremblaient pour leurs femmes, et pour leurs enfants, enfermés près de Rome dans le camp d’Albe exécuta la sentence du sénat. Maximin, abandonné de ses gardes, fut assassiné (avril 238) dans sa tente avec le jeune César, son fils, avec le préfet Anulinus, et avec les principaux ministres de sa tyrannie1. Leurs têtes, portées sur des piques, apprirent aux habitants d’Aquilée que le siège était fini : aussitôt ils ouvrirent leurs portes, et les assiégeants affamés trouvèrent dans les marchés de la ville des provisions de toute espèce. Les troupes qui venaient de servir sous les étendards de Maximin, jurèrent une fidélité inviolable au sénat, au peuple et à leurs légitimes empereurs, Balbin et Maxime. Tel fut le destin mérité d’un sauvage féroce, privè de tous les sentiments qui distinguent un homme civilisé, et même un être raisonnable. Selon le portrait qui nous en est resté, son corps était parfaitement assorti à l’âme qui l’animait. La taille de Maximin excédait huit pieds, et l’on rapporte des exemples presque incroyables de sa force et de son appétit extraordinaires1. S’il eût vécu dans un siècle moins éclairé, la fable et la poésie auraient pu le représenter comme l’un de ces énormes géants qui, revêtus d’un pouvoir surnaturel, livraient au genre humain une guerre perpétuelle.

1. Hérodien, VIII, p. 279 ; Hist. Auguste, p. 146. Aucun auteur n’a calculé la durée de règne de Maximin avec plus de soin qu’Eutrope, qui lui donne trois ans et quelques jours (IX, 1) : nous pouvons croire que le texte de cet auteur n’est pas corrompu, puisque l’original latin est épuré par la version grecque de Pæan.

2. Huit pieds romains et un tiers (*). Voyez le Traité de Greaves sur le pied romain. Maximin pouvait boire dans un jour une amphore, environ vingt-cinq pintes de vin, et manger trente ou quarante livres de viande. Il pouvait traîner une charrette chargée, casser d’un coup de poing la jambe d’un cheval, écraser des pierres dans ses mains, et déraciner de petits arbres. Voyez sa vie, dans l’Histoire Auguste.
(*) Sept pieds trois pouces de Paris. Le pied romain, d’après Barthélemy et Jacquier, vaut 10 pouces 9 lignes ¾ = 0,2926 mètre.

avril 238

Joie de l'univers romain

Il est plus aisé de concevoir que de décrire la joie universelle qui éclata dans tout l’empire à la chute du tyran. On assure que la nouvelle de sa mort parvint en quatre jours d’Aquilée à Rome. Le retour de Maxime Pupien fut un triomphe. Son collègue et le jeune Gordien allèrent au devant de lui; et les trois princes, entrèrent dans la capitale, accompagnés des ambassadeurs de presque toutes les villes d’Italie, comblés des présents magnifiques de la reconnaissance et de la superstition, et salués avec des acclamations sincères par le sénat et par le peuple, qui croyaient voir l’âge d’or succéder à un siècle de fer (voyez, dans l’Histoire Auguste, la lettre de félicitation écrite aux deux empereurs par le consul Claudius Julianus). La conduite des deux empereurs répondit à l’attente publique. Ces princes, rendaient la justice en personne, et la clémence de l’un tempérait la sévérité de l’autre. Les impôts onéreux établis par Maximin sur les legs et sur les héritages furent supprimés, ou du moins modérés; la discipline fut remise en vigueur, et l’on vit paraître, de l’avis du sénat, plusieurs lois sages, publiées par les deux monarques qui s’efforçaient d’élever une constitution civile des débris d’une tyrannie militaire. Quelle récompense pouvons-nous espérer pour avoir délivré Rome d’un monstre ? demandait un jour Maxime Pupien, dans un moment de confiance et de liberté. L’amour du sénat, du peuple et de tout le genre humain, répondit Balbin sans hésiter. Hélas ! s’écria son collègue plus pénétrant, je redoute la haine des soldats, et les suites funestes de leur ressentiment. L’événement ne justifia que trop ses appréhensions.

avril-juillet 238

Séditions à Rome

Durant le temps que Maxime se préparait à défendre l’Italie contre l’ennemi commun, Balbin, qui n’avait pas quitté Rome, avait été témoin de plusieurs scènes sanglantes, et s’était trouvé engagé dans des discordes intestines. La défiance et la jalousie régnaient parmi les sénateurs; et même, dans les enceintes sacrées où ils s’assemblaient, ils portaient, ouvertement, ou en secret, les armes avec eux. Au milieu de leurs délibérations, deux vétérans du corps des prétoriens, excités par la curiosité ou par un motif plus coupable, eurent l’audace d’entrer dans le temple, et pénétrèrent jusqu’à l’autel de la Victoire. Gallicanus, personnage consulaire, Mécénas, ancien préteur, ne purent voir sans indignation cette insolence. Ils jugèrent d’abord que ces soldats étaient deux espions. Aussitôt, tirant leurs poignards, ils les firent tomber morts au pied de l’autel. Ils se présentèrent ensuite à la porte du sénat, et exhortèrent imprudemment la multitude à massacrer les gardes, comme les partisans secrets du tyran. Ceux d’entre eux qui échappèrent à la première fureur du peuple, se réfugièrent dans leur camp, où ils se défendirent avec avantage contre les attaques réitérées des citoyens, soutenus par les nombreuses bandes des gladiateurs, qui appartenaient aux plus riches de la ville. La guerre civile dura plusieurs jours, et, dans cette confusion universelle il y eut beaucoup de sang répandu de part et d’autre. Lorsque les canaux qui portaient de l’eau dans leur camp eurent été rompus, les prétoriens furent réduits à la dernière extrémité : ils firent, à leur tour, des sorties vigoureuses, brûlèrent beaucoup d’édifices, et massacrèrent un grand nombre d’habitants. L’empereur Balbin essaya, par de vains édits et par quelques trêves, de mettre fin à ces troubles. Mais, dans le moment que l’animosité des factions paraissait éteinte, elle se rallumait avec une nouvelle violence. Les soldats, ennemis du sénat et du peuple, méprisaient un prince qui manquait de courage ou de moyens pour se faire respecter.

avril-juillet 238

Mécontentement des prétoriens

Après la mort du tyran, son armée formidable avait reconnu, plus par nécessité que par choix, l’autorité de Maxime, qui s’était transporté sans délai au camp devant Aquilée. Dès que ce prince eut reçu des troupes le serment de fidélité, il leur parla avec beaucoup de modération et de douceur; il leur reprocha moins qu’il ne déplora les affreux désordres des temps, et il les assura que de leur conduite passée, le sénat se rappellerait seulement la générosité avec laquelle ils avaient abandonné la cause d’un indigne tyran, et étaient rentrés volontairement dans leur devoir. Les exhortations de Maxime furent appuyées de grandes largesses; et lorsqu’il eut purifié le camp par un sacrifice solennel d’expiation, il renvoya les légions dans leurs différentes provinces, se flattant que, fidèles désormais et obéissantes, elles conserveraient sans cesse le souvenir de ses bienfaits. Mais rien ne fut capable d’étouffer le ressentiment des fiers prétoriens. Lorsqu’ils accompagnèrent les empereurs dans cette journée mémorable où ces princes entrèrent dans Rome au milieu des acclamations universelles, la sombre contenance des gardes annonçait qu’ils se regardaient plutôt comme l’objet du triomphe que comme associés aux honneurs de leurs souverains. Dès qu’ils furent tous assemblés dans leur camp, ceux qui avaient combattu pour Maximin, et ceux qui n’étaient pas sortis de la capitale, se communiquèrent réciproquement leurs sujets de plainte et leurs alarmes. Les empereurs choisis par l’armée avaient subi une mort ignominieuse; des citoyens que le sénat avait revêtus de la pourpre, étaient assis sur le trône (le sénat, au milieu de ses acclamations, avait eu l’imprudence de faire cette remarque : elle n’échappa pas aux soldats, qui la regardèrent comme une insulte. Hist. Auguste, page 170.). Les sanglants démêlés qui existaient depuis si longtemps entre les puissances civile et militaire, venaient d’être terminés par une guerre dans laquelle l’autorité civile avait remporté une victoire complète. Il ne restait plus aux soldats qu’à adopter de nouvelles maximes, et à se soumettre au sénat; et, malgré la clémence dont se parait cette compagnie politique, ils devaient redouter les funestes effets d’une vengeance lente, colorée du nom de discipline, et justifiée par de spécieux prétextes de bien public. Mais leur destinée était toujours entre leurs mains et, s’ils avaient assez de courage pour mépriser les vaines menaces d’une république impuissante, ils pouvaient convaincre l’univers que ceux qui tiennent les armes disposent de l’autorité de l’Etat.

15 juillet 238

Massacre de Maxime et de Balbin

Le sénat, en partageant la couronne, semblait n’avoir eu d’autre intention que de donner à l’empire deux chefs capables de le gouverner dans la guerre et dans la paix. Outre ce motif spécieux, il est probable que cette assemblée fut encore guidée par le désir secret d’affaiblir, en le divisant, le despotisme du magistrat suprême. Sa politique lui réussit; mais elle lui devint fatale, et entraîna la perte des souverains. Bientôt la jalousie du pouvoir fut irritée par la différence de caractère. Maxime Pupien méprisait Balbin, comme un noble livré aux plaisirs; et celui-ci dédaignait son collègue, comme un soldat obscur. Cependant jusque-là leur mésintelligence était plutôt soupçonnée qu’aperçue. Leurs dispositions réciproques les empêchèrent d’agir avec vigueur contre les prétoriens, leurs ennemis communs. Un jour que toute la ville assistait aux jeux capitolins, les empereurs étaient restés presque seuls dans leur palais, où ils occupaient déjà des appartement très éloignés l’un de l’autre. Tout à coup ils prennent l’alarme à l’approche d’une troupe d’assassins furieux : chacun, ignorant la situation ou les desseins de son collègue, tremble de donner ou de recevoir des secours, et ils perdent ainsi des moments précieux en frivoles débats et en récriminations inutiles. L’arrivée des gardes met fin à ces vaines disputes : ils se saisissent des empereurs du sénat, nom qu’ils leur donnaient par dérision (15 juillet 238). Ils les dépouillent de leurs vêtements, et les traînent en triomphe dans les rues de Rome, avec le projet de leur faire subir fine mort lente et cruelle. La crainte que les fidèles Germains de la garde impériale ne vinssent les arracher de leurs mains, abrégea les tourments de ces malheureux princes, dont les corps percés de mille coups furent exposés aux insultes ou à la compassion de la population.

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