Marcus Claudius Tacite  

25 septembre 275 - juin 276

3 février 275

Le choix de l'empereur

Tacite
Tacite

Telle était la triste condition des empereurs romains, que ces princes, quelle que put être leur conduite, éprouvaient ordinairement la même destinée. Une vie de plaisir ou de vertu, de douceur ou de sévérité, d'indolence ou de gloire, les conduisait également à une mort prématurée. Presque tous les règnes finissent par une catastrophe semblable : ce n'est qu'une répétition fatigante de massacres et de trahisons. Le meurtre d'Aurélien est cependant remarquable par les événements extraordinaires dont il fut suivi. Les légions respectaient leur chef victorieux; elles le pleurèrent et vengèrent sa mort. L'artifice de son perfide secrétaire fut découvert et puni; les conspirateurs eux-mêmes, reconnaissant l'erreur qui les avait armés contre un souverain innocent, assistèrent à ses funérailles avec un repentir sincère ou bien étudié; et ils souscrivirent à la résolution unanime de l'ordre militaire, dont les sentiments sont exprimés dans la lettre suivante : Les braves et fortunées armées au sénat et au peuple de Rome. Le crime d'un seul et la méprise de plusieurs nous ont enlevé notre dernier empereur Aurélien : vous dont les soins paternels dirigent l'Etat, vénérables pères conscrits, veuillez mettre ce prince au rang des dieux, et désigner le successeur, que vous jugerez le plus digne de la pourpre impériale; aucun de ceux dont le forfait ou le malheur a causé notre perte ne règnera sur nous (Vopiscus, Hist. Auguste, p. 222. Aurelius-Victor parle d'une députation formelle des troupes au sénat). Les sénateurs romains n'avaient pas été étonnés d'apprendre qu'un empereur encore venait d'être assassiné dans son camp; ils se réjouirent en secret de la chute d'Aurélien. Mais lorsque la lettre modeste et respectueuse des légions eût été lue par le conseil en pleine assemblée, elle répandit parmi eux, la surprise la plus agréable. Ils prodiguèrent à la mémoire de leur dernier souverain tous les honneurs que la crainte, peut-être l'estime, pouvait arracher. Dans les transports de leur reconnaissance, ils rendirent aux fidèles armées de la république les actions de grâce que méritaient leur zèle et la haute idée qu'elles avaient de l'autorité légale du sénat pour le choix d'un empereur. Malgré cet hommage flatteur les plus prudents de l'assemblée n'osaient exposer leur personne et leur dignité au caprice d'une multitude redoutable : à la vérité, la force des légions était le gage de leur sincérité, puisque ceux qui peuvent commander sont rarement réduits à la nécessité de dissimuler; mais pouvait-on espérer qu'un repentir corrigerait des habitudes de révolte invétérées depuis quatre-vingts ans ? Si les soldats retombaient dans leurs séditions accoutumées, il était à craindre que leur insolence n'avait la majesté du sénat, et ne devînt fatale à l'objet de son choix. De pareils motifs dictèrent le décret (3 février 275) qui renvoyait l'élection d'un nouvel empereur au suffrage de l'ordre militaire.



mars-septembre 275

Interrègne

La contestation qui suivit est un des événements les mieux attestés, mais les plus incroyables de l'histoire du genre humain1. Les troupes, comme si elles eussent été rassasiées, de l'exercice du pouvoir, conjurèrent de nouveau les sénateurs de donner à l'un d'entre eux la pourpre impériale. Le sénat persista dans son refus, l'armée dans sa demande. La proposition fut au moins trois fois offerte et rejetée de chaque côté. Tandis que la modestie opiniâtre de chacun des deux partis est déterminée à recevoir un maître des mains de l'autre, huit mois s'écoulent insensiblement2 : période étonnante d'une anarchie tranquille, pendant laquelle l'univers romain resta sans maître, sans usurpateur, sans révolte; les généraux et les magistrats nommés par Aurélien continuèrent à exercer leurs fonctions ordinaires.

Un événement à peu près semblable, mais bien moins authentique, avait eu lieu, à ce qu'on prétend, après la mort de Romulus, qui, par sa vie et son caractère, eut quelques rapports avec l'empereur Aurélien. Lorsque le fondateur de Rome disparut, le trône resta vacant pendant douze mois, jusqu'à l'élection d'un philosophe sabin, et la tranquillité générale se maintint de la même manière par l'union des différents ordres de l'Etat; mais du temps de Numa et de Romulus, l'autorité des patriciens contenait les armes du peuple, et l'équilibre de la liberté se conservait aisément dans un Etat vertueux et borné3. Rome, bien différente de ce qu'elle avait été dans son enfance, commençait à pencher vers sa ruine; tout semblait alors annoncer un interrègne orageux : la vaste étendue de l'empire, une capitale immense et tumultueuse, l'égalité servile du despotisme, une armée de quatre cent mille mercenaires, enfin l'expérience des révolutions fréquentes qui avaient déjà ébranlé la constitution. Cependant, malgré tant de causes de désordre, la mémoire d'Aurélien, sa discipline rigide, réprimèrent l'esprit séditieux des troupes aussi bien que la fatale ambition de leurs chefs. L'élite des légions resta campée sur les rives du Bosphore, et le drapeau impérial imprima du respect aux camps moins formidables de Rome et des provinces. Un enthousiasme généreux, quoique momentané, semblait animer l'ordre militaire. Il faut croire qu'un petit nombre de zélés patriotes entretinrent la nouvelle amitié du sénat et de l'armée, comme le seul moyen de rétablir la vigueur du gouvernement et de rendre à la république son ancienne splendeur.

1. Vopiscus, notre autorité principale, écrivait à Rome, seize ans seulement après la mort d'Aurélien. Outre la notoriété récente des faits, il tire constamment ses matériaux des registres du sénat et des papiers originaux de la bibliothèque Ulpienne. Zozime et Zonare paraissent aussi ignorants de ce fait qu'ils l'étaient en général de la constitution romaine.

2. Cet interrègne fut tout au plus de sept mois : Aurélien fut assassiné vers le milieu de mars, l'an de Rome 1028; Tacite fut élu le 25 septembre de la même année.

3. Tite-Live, I, 17; Denys d'Halicarnasse, II, p. 115; Plutarque, Vie de Numa, p. 60. Le premier de ces historiens rapporte ce fait comme un orateur, le second comme un homme de loi, le troisième comme un moraliste; et aucun d'eux probablement n'en parle sans un mélange de fable.

25 septembre 275

Le consul assemble le sénat

Le 25 septembre, huit mois environ après la mort d'Aurélien, le consul convoqua les sénateurs et leur exposa la situation incertaine et dangereuse de l'empire. Après avoir insinué légèrement que la fidélité précaire des légions dépendait d'un seul instant, du moindre accident, il peignit, avec l'éloquence la plus persuasive, les périls sans nombre qui suivraient un plus long délai pour le choix d'un empereur. On avait appris, disait-il, que les Germains avaient depuis peu passé le Rhin; qu'ils s'étaient emparés des villes les plus opulentes et les plus fortes de la Gaule. L'ambition du roi de Perse tenait tout l'Orient dans de perpétuelles alarmes. L'Egypte, l'Afrique et l'Illyrie, se voyaient exposées aux armes des ennemis étrangers et domestiques; et les inconstants Syriens étaient toujours prêts à préférer même le sceptre d'une femme à la sainteté des lois romaines. Le consul s'adressant alors à Tacite, le premier des sénateurs1, lui demanda son avis sur le choix important d'un nouveau candidat à la dignité impériale.

1. Vopiscus (Hist. Auguste, p. 227) l'appelle primo sententio consularis, et bientôt après, princeps senatus. Il est naturel de supposer que les monarques de Rome, dédaignant cet humble titre, le cédaient au plus ancien des sénateurs.

25 septembre 275

Tacite

Si le mérite personnel peut nous paraître au-dessus d'une grandeur empruntée, l'extraction de Tacite doit être à nos yeux plus véritablement noble que celle des souverains; il descendait de l'historien philosophe dont les écrits immortels éclaireront la postérité la plus reculée1. Le sénateur Tacite était alors âgé de soixante-quinze ans. Les richesses et les honneurs avaient embelli le cours de sa vie innocente; il avait été revêtu deux fois de la dignité consulaire (il avait été consul ordinaire en 273; mais il avait sûrement été suffectus plusieurs années auparavant, vraisemblablement sous Valérien). Possesseur d'un immense patrimoine, il vivait honorablement et sans faste. L'expérience qu'il avait acquise sous tant de princes dont il avait estimé ou supporté la conduite, depuis les ridicules folies d'Héliogabale, jusqu'à la rigueur utile d'Aurélien, lui avait appris à se former une juste idée des devoirs, des dangers et des pièges qui environnaient un rang si élevé. Une étude assidue des immortels ouvrages de son aïeul, lui avait donné les notions les plus parfaites sur la nature humaine2, et sur la constitution de l'Etat. La voix du peuple avait déjà nommé Tacite comme le plus digne de l'empire. Loin d'être flatté de ces bruits, il n'en fut pas plus tôt informé, qu'il se retira dans une de ses maisons de plaisance en Campanie. Il goûtait, depuis deux mois, à Bayes, les douceurs d'une vie tranquille, lorsqu'il se trouva forcé d'obéir au consul, qui lui ordonnait de reprendre la place honorable qu'il occupait dans le sénat, et d'assister la république de ses conseils.

Dès qu'il se leva pour parler, toute l'assemblée salua des noms d'Auguste et d'empereur. Tacite empereur, Auguste, les dieux te préservent; nous te choisissons pour notre souverain, c'est à tes soins que nous confions Rome et l'univers. Accepte l'empire des mains du sénat; il est dû à ton rang, à ta conduite, à tes moeurs. A peine le tumulte des acclamations fut-il apaisé, que Tacite, voulut refuser l'honneur dangereux qu'on lui offrait si solennellement. Il parut surpris de ce qu'on choisissait son âge et ses infirmités pour remplacer la vigueur martiale d'Aurélien. Ces bras, pères conscrits, sont-ils propres à soutenir le poids d'une armure, à pratiquer les exercices des camps ? La variété des climats, les fatigues d'une vie militaire détruiraient bientôt une constitution faible, qui ne se soutien que par les plus grands ménagements. Mes forces épuisées me permettent à peine de remplir les devoirs d'un sénateur; me mettraient-elles en état de supporter les travaux pénibles de la guerre et du gouvernement ? Pouvez-vous croire que les légions respecteront un vieillard infirme, dont les jours ont coulé à l'ombre de la paix et de la retraite ? Pouvez-vous désirer que je ne trouve jamais forcé de regretter l'opinion favorable du sénat ? (Vopiscus, H. Aug.)

La répugnance de Tacite (et peut-être était-elle sincère) fut combattue par l'opiniâtreté affectueuse du sénat. Cinq cents voix répétèrent à la fois, avec une éloquence tumultueuse que les plus grands princes de Rome, Numa, Trajan, Adrien et les Antonins, avaient pris les rênes de l'Etat dans un âge très avancé; que la république avait besoin d'une âme et non d'un corps, qu'elle avait fait choix d'un souverain, non d'un soldat; et que tout ce qu'elle lui demandait était de diriger, par sa sagesse, la valeur des légions. Ces instances pressantes, qui exprimaient confusément le vieux général, furent appuyées d'un discours plus régulier, prononcé par Metius Falconius, le premier des consulaires après Tacite. Falconius rappela les maux que Rome avait soufferts lorsqu'elle avait été gouvernée par de jeunes princes, livrés à l'excès de leurs passions. Il félicita l'assemblée sur l'élection d'un sénateur vertueux et expérimenté. Enfin, avec une liberté courageuse, quoique peut-être elle eût pour principe l'intérêt personnel, il exhorta Tacite à ne pas oublier les motifs de son élévation, et à chercher un successeur non dans sa famille, mais dans l'Etat. Ce discours fût généralement applaudi : l'empereur élu, cédant à l'autorité de la patrie, reçut l'hommage volontaire de ses égaux. Le consentement du peuple romain et des gardes prétoriennes confirma le jugement des sénateurs (Hist. Auguste, p. 228. L'empereur Tacite, en parlant aux prétoriens, les appelle sanctissimi milites, et, en adressant la parole au peuple, il lui donne le nom de sacratissimi quirites).

1. La seule objection que l'on puisse faire à cette généalogie, est que l'historien se nommait Cornélius; et l'empereur Claudius; mais dans le Bas-Empire les surnoms étaient extrêmement variés et incertains.

2. Après son avènement, il ordonna que l'on fit tous les ans dix copies des ouvrages de Tacite, et qu'on les plaçât dans les bibliothèques publiques. Il y a longtemps que les bibliothèques romaines ont péri. La partie la plus précieuse des ouvrages de Tacite a été conservée dans un seul manuscrit, et découverte dans un monastère de Westphalie. Voyez Bayle., Dictionn., article Tacite; et Juste-Lipse, ad Annal., II, 9.

275

Autorité du sénat

L'administration de Tacite fut conforme aux principes qu'il avait adoptés. Il conserva sur le trône le même respect pour l'assemblée auguste dont il avait été membre. Persuadé qu'en elle seule résidait le pouvoir législatif, il parut ne régner que pour obéir aux lois qui en émanaient1. Il s'appliqua surtout à guérir les plaies cruelles que l'orgueil impérial, les discordes civiles et la violence militaire, avaient faites à l'Etat; du moins s'efforça-t-il de rétablir l'image de l'ancienne république, telle que l'avaient conservée la politique d'Auguste et les vertus de Trajan et des Antonins. Il ne sera pas inutile de récapituler ici quelques-unes des prérogatives dont l'élection de Tacite semble rendre au sénat la jouissance (voyez les Vies de Tacite, de Florianus et de Probus, dans l'Histoire Auguste. Nous pouvons être bien assurés que tout ce que donna le soldat, le sénat l'avait déjà donné). Les plus importantes furent le droit :
1° de revêtir un de ses membres sous le titre d'imperator, du commandement général des armées et du gouvernement des provinces frontières;
2° de donner, par ses décrets, force de loi, et la validité nécessaire à ceux des édits du prince qu'il approuverait;
3° de nommer les proconsuls et les présidents des provinces, et de conférer à tous les magistrats leur juridiction civile;
4° de recevoir des appels de tous les tribunaux de l'empire, par l'office intermédiaire du préfet de la ville;
5° de déterminer la liste, ou, comme on l'appelait alors, le collège des consuls : ils furent fixés à douze par année; on en élisait deux alternativement tous les deux mois, et ils soutenaient ainsi à dignité de cette ancienne charge. Les sénateurs, qui s'étaient réservé le droit de les nommer, l'exercèrent avec une liberté si indépendante, qu'ils n'eurent aucun égard à une requête irrégulière de l'empereur pour son frère Floranus. Ils connaissent bien le caractère du prince qu'ils ont choisi, s'écria Tacite avec le transport généreux d'un patriote.
6° à ces différentes branches d'autorité nous pouvons ajouter quelque inspection sur les finances; puisque, même sous le règne du sévère Aurélien, ils avaient pu détourner une partie des fonds destinés au service public.

Aussitôt après l'avènement de Tacite, des lettres circulaires furent envoyées à toutes les principales villes de l'empire, Trèves, Milan, Aquilée, Thessalonique, Corinthe, Athènes, Antioche, Alexandrie et Carthage, pour exiger d'elles le serment de fidélité; et pour leur apprendre l'heureuse révolution qui venait de rendre au sénat son antique splendeur. Deux de ces lettres existent encore. Il nous est aussi parvenu deux fragments curieux de la correspondance particulière des sénateurs à ce sujet. On voit que, dans l'excès de leur joie, ils avaient conçu les espérances les plus magnifiques. Sortez de votre indolence, c'est ainsi que s'exprime l'un d'entre eux en écrivant à son ami, arrachez-vous de votre retraite de Bayes et de Pouzzole. Livrez-vous à la ville, au sénat. Rome fleurit, la république entière fleurit. Rendons mille actions de grâce à l'armée romaine, à une armée véritablement romaine. Notre juste autorité, cet objet de tous nos désirs, est enfin rétablie. Nous recevons les appels, nous nommons les proconsuls, nous créons les empereurs. Ne pouvons-nous pas aussi mettre des bornes à leur puissance ?... A un homme sage un mot suffit. Ces images brillantes disparurent bientôt. Il n'était réellement pas possible que les armées et les provinces consentissent à obéir longtemps à des notables plongés dans la mollesse, et dont les bras ne connaissaient plus l'usage des armes. A la première atteinte, on vit s'écrouler tout cet édifice d'une puissance et d'un orgueil sans fondement. L'autorité expirante du sénat répandit une lueur subite, brilla pour un moment, et fut éteinte à jamais.

1. Dans tous ses affranchissements, il ne passa jamais le nombre de cent. Ce nombre avait été limité par la loi caninienne, établie sous Auguste et annulée par Justinien. Voyez Casaubon, ad locum Vopisci.

25 septembre 275

Tacite empereur

Tout ce qui se passait à Rome n'était qu'une vaine représentation de théâtre. Il fallait que les décisions d'une faible assemblée fussent ratifiées par la force plus réelle des légions. Tandis que les sénateurs se laissaient éblouir par un fantôme d'ambition et de liberté, Tacite se rendit au camp de Thrace (en 276), où le préfet du prétoire le présenta aux troupes assemblées comme le souverain qu'elles avaient demandé, et que leur accordait le sénat. Dès que le préfet eut cessé de parler, l'empereur prononça un discours éloquent et convenable à sa situation. Il satisfit l'avarice des soldats en leur distribuant des sommes considérables sous le nom de gratification et de paye; et il sut gagner leur estime par la noble assurance que si son grand âge ne lui permettait pas de leur donner l'exemple, ses conseils ne seraient jamais indignes d'un général romain successeur, du brave Aurélien (H. Aug., p. 228).

275-276

Les Alains

Dans le temps que le dernier empereur se préparait à porter une seconde fois ses armes en Orient, il avait négocié avec les Alains, peuple scythe, qui dressait ses tentes dans le voisinage des Palus-Motides. Séduits par des présents et par des subsides, ces Barbares avaient promis d'entrer en Perse avec un corps nombreux de cavalerie légère. Ils furent fidèles à leurs engagements; mais lorsqu'ils arrivèrent sur la frontière romaine, Aurélien n'était plus, et sa mort avait au moins suspendu le projet de la guerre de Perse. Les généraux qui durant l'interrègne, n'exerçaient qu'une autorité douteuse, ne se trouvèrent pas en état de recevoir ces nouveaux alliés, ni de leur résister. Les Alains, irrités d'une conduite dont les motifs leur paraissaient frivoles, accusèrent hautement les Romains de perfidie; ils eurent recours à leur propre valeur pour se venger, et pour obtenir le paiement qu'on leur refusait. Comme ils marchaient avec la vitesse ordinaire des Tartares, ils se répandirent bientôt dans les provinces du Pont, de la Cappadoce, de la Cilicie et de la Galatie. Les légions qui, des rives opposées du Bosphore, pouvaient presque apercevoir les flammes des villes et des villages embrasés, sollicitaient vivement leur général de les mener contre l'ennemi. Tacite se conduisit comme il convenait à son âge et à sa dignité. Son but était de convaincre les Barbares de la bonne foi aussi bien que de la puissance de l'empire; il acquitta d'abord les engagements que son prédécesseur avait contractés. Les Alains, pour la plupart, apaisés par cette démarche, abandonnèrent leurs prisonniers et leur butin, et se retirèrent tranquillement dans leurs déserts au-delà du Phase. L'empereur, en personne, termina heureusement la guerre contre ceux qui refusaient la paix. Secondé par une armée de vétérans braves et expérimentés, il délivra en peu de semaines les provinces de l'Asie des Scythes qui les dévastaient1.

1. Vopiscus, Hist. Auguste, p. 230; Zozime, I, p. 57; Zonare, XII, p. 637. Deux passages, dans la Vie de Probus, p. 236, 238, me prouvent que ces Scythes, qui envahirent le Pont, étaient Alains. Si nous pouvions en croire Zozime (I, p. 58), Florianus les poursuivit jusqu'au Bosphore Cimmérien; mais ce prince eut à peine assez de temps pour une expédition si longue et si difficile.

juin 276

Mort de Tacite

Mais la gloire et la vie de Tacite n'eurent qu'une courte durée, Transplanté tout à coup, dans le coeur de l'hiver, des douces retraites de la Campanie au pied du mont Caucase, il ne put supporter les fatigues de la vie militaire, à laquelle il n'était pas accoutumé. Les peines du corps furent aggravées par celles de l'âme. L'enthousiasme du bien public avait suspendu pour un temps les passions que l'esprit de discorde et l'intérêt personnel avaient allumées dans le coeur des soldats. Elles reprirent bientôt leur cours avec une violence redoublée, et elles excitèrent un furieux orage dans le camp, dans la tente même du vieil empereur. Son caractère doux et aimable, ne servit qu'à inspirer du mépris pour sa personne. Tourmenté sans cesse par des factions qu'il ne pouvait étouffer, et par des demandes auxquelles il lui était impossible de satisfaire, il voyait disparaître les espérances magnifiques qu'il avait conçues en prenant les rênes du gouvernement. En vain s'était-il flatté de remédier aux désordres de l'Etat; il ne tarda pas à s'apercevoir que la licence de l'armée dédaignait le frein impuissant de la loi. Le chagrin et le désespoir de réussir dans ses projets de réforme, hâtèrent ses derniers instants. On ne sait si les soldats trempèrent leurs mains dans le sang de ce vertueux prince1. Il paraît du moins certain que leur insolence fut la cause de sa mort (juin 276). Il expira dans la ville de Tyane, en Cappadoce, après un règne de neuf mois seulement (selon les deux Victor, il régna exactement deux cents jours).

1. Eutrope et Aurelius-Victor disent simplement qu'il mourut; Victor le jeune ajoute que ce fut d'une fièvre. Selon Zozime et Zonare, il fut tué par les soldats. Vopiscus rapporte ces différentes opinions et semble hésiter; il est cependant bien aisé sans doute de concilier ces sentiments opposés.

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