Valentinien III  

23 octobre 425 - 16 mars 455

423-425

L'usurpateur Jean

L'usurpateur Jean
L'usurpateur Jean

Tandis que les ministres de Constantinople délibéraient, un étranger s'emparait du trône d'Honorius. Jean était le nom de l'ambitieux usurpateur. Il occupait le poste de confiance de primicerius ou premier secrétaire; et l'histoire lui accorde des vertus qui paraissent incompatibles avec la violation du plus sacré des devoirs. Enorgueilli par la soumission de l'Italie et l'espoir d'une alliance avec les Huns, Jean eut la hardiesse d'insulter, par une ambassade, à la majesté du monarque de l'Orient; mais lorsqu'il apprit que ses agents avaient été bannis, emprisonnés, et enfin chassés avec ignominie, Jean se prépara à soutenir par les armes l'injustice de ses prétentions. En pareille occasion, le petit-fils du grand Théodose aurait dû sans doute conduire lui-même son armée; mais les médecins de l'empereur le détournèrent aisément d'une entreprise si imprudente et si dangereuse, et Théodose le jeune confia prudemment cette expédition au brave Ardaburius et à son fils Arspar, qui avait déjà signalé sa valeur contre les Persans. On décida qu'Ardaburius s'embarquerait avec l'infanterie; tandis qu'Aspar, à la tête de la cavalerie, conduirait Placidie et son fils Valentinien le long des côtes de la mer Adriatique. Les marches de la cavalerie furent si rapides qu'elle surprit la ville d'Aquilée sans éprouver la moindre résistance mais les espérances d'Aspar s'anéantirent lorsqu'il apprit qu'une tempête avait dispersé la flotte impériale, et que son père, n'ayant plus avec lui que deux galères, avait été pris et conduit dans le palais de Ravenne. Cependant cet accident, très funeste en apparence, facilita la conquête de l'Italie. Ardaburius se servit ou abusa de la liberté qu'on lui laissait généreusement pour ranimer chez les troupes le sentiment de la reconnaissance et de la fidélité, et lorsqu'il jugea la conspiration en état de réussir, il invita son fils, par de secrets messages, à s'approcher promptement de Ravenne. Un berger, dont la crédulité populaire a fait un ange, conduisit la cavalerie d'Orient par une route secrète, et qui passait pour impraticable à travers les marais du Pô. Les portes de Ravenne s'ouvrirent après une courte résistance, et l'usurpateur abandonné fut livré à la merci ou plutôt à la cruauté des vainqueurs. On lui coupa d'abord la main droite; et après avoir été exposé, monté sur un âne, à la dérision du peuple, Jean eut la tête tranchée dans le cirque d'Aquilée. Lorsque l'empereur Théodose apprit la nouvelle de la victoire, il interrompit les courses, et conduisit le peuple en chantant des psaumes dans les rues, depuis l'Hippodrome jusqu'à la cathédrale, où il passa le reste de la journée en pieuses actions de grâces.

425-455

Valentinien III, empereur d'Occident

Valentinien III
Valentinien III

Dans une monarchie qui avait été considérée tantôt comme élective et tantôt comme héréditaire, il n'était pas facile d'établir bien clairement les limites des droits que pouvaient avoir au trône les lignes féminines et collatérales; et Théodose, par ceux de sa naissance ou par la force de ses armes, se serait fait aisément reconnaître pour souverain légitime du monde romain. Peut-être se laissa-t-il éblouir un moment par cette perspective d'une domination sans bornes; mais l'indolence de son caractère le ramena bientôt aux principes d'une saine politique. Satisfait de posséder l'empire d'Orient, il abandonna prudemment la tâche pénible de soutenir au-delà des Alpes une guerre dangereuse contre les Barbares, et de veiller sans cesse à la soumission de l'Afrique et de l'Italie, aliénée depuis longtemps par la différence du langage et des intérêts. Au lieu d'écouter la voix de l'ambition, il résolut d'imiter la modération de son aïeul, et de placer son cousin Valentinien sur le trône de l'Occident. Le prince enfant avait d'abord été distingué à Constantinople par le titre de nobilissimus. Avant de quitter Thessalonique, il fut élevé au rang et à la dignité de César; et après la conquête de l'Italie, le patrice Hélion, par l'autorité de Théodose, et en présence du sénat, salua Valentinien III du titre d'Auguste, et le revêtit solennellement de la pourpre et du diadème1. Les trois soeurs qui gouvernaient le monde chrétien fiancèrent le fils de Placidie avec Eudoxie, fille de Théodose et d'Athénaïs; et, dès que l'un et l'autre eurent atteint l'âge de puberté, cette alliance s'accomplit fidèlement. En même temps, et probablement en compensation des frais de la guerre, l'Illyrie occidentale cessa d'appartenir à l'Italie, et fit partie de l'empire d'Orient. Théodose acquit l'utile possession de la riche province maritime de Dalmatie, et la souveraineté dangereuse de la Pannonie et de la Norique, désolées depuis plus de vingt ans par les invasions continuelles des Huns, des Ostrogoths, des Vandales et des Bavarois. Théodose et Valentinien respectèrent toujours les devoirs de leur alliance publique et personnelle; mais l'unité du gouvernement du monde romain fut tout à fait anéantie; et un édit unanime des deux gouvernements déclara qu'à l'avenir les lois nouvelles ne seraient reconnues que dans les Etats du prince qui les aurait promulguées, à moins qu'il ne jugeât à propos de les communiquer, signées de sa propre main à son collègue2 qui les adopterait s'il le trouvait convenable.

1. Les écrivains contemporains diffèrent sur le lieu où Valentinien III reçut le diadème; les uns disent que ce fut à Ravenne, et les autres à Rome. (Voyez Muratori, Annali d'Italia, t. IV, p. 139.).

2. Voyez la première Novelle de Théodose, par laquelle il ratifie et publie (A. D. 438) le Code de Théodose le Grand. Environ quarante ans avant cette époque, l'unité de législation avait été prouvée par une exception. Les Juifs, qui étaient fort nombreux dans les villes de la Pouille et de la Calabre, produisirent une loi de l'Orient qui les exemptait des offices municipaux (Cod. Theod., l. XVI, tit. 8, leg. 13), et l'empereur fut obligé d'annuler par un édit spécial cette loi, quam constat meis partibus esse damnosam. Cod. Theod., l. XI, tit. 1, leg. 158.



425-450

Placidie

Valentinien reçut le titre d'Auguste à l'âge de six ans; et sa mère, qui avait quelques droits personnels à l'empire, le gouverna, en qualité de tutrice, durant la longue minorité de son fils. Placidie enviait, sans pouvoir les égaler, la réputation et les talents de la femme et de la soeur de Théodose, le génie et l'éloquence d'Eudoxie, la sagesse et les succès du gouvernement de Pulchérie; elle était jalouse du pouvoir, dont l'exercice était au-dessus de ses forces1. Elle régna trente-cinq ans au nom de Valentinien; et la conduite de cet empereur autorisa à soupçonner que Placidie avait énervé sa jeunesse en le livrant à une vie dissolue, et en l'éloignant avec soin de toute occupation honorable et digne d'un homme.

1. Cassiodore (Variar., l. XI, epist. I, p. 238) a comparé les régences de Placidie et d'Amalasonthe. Il condamne la faiblesse de la mère de Valentinien, et exalte les vertus de la reine des Ostrogoths, sa souveraine. Dans cette occasion la flatterie paraît, avoir soutenu le parti de la vérité.

425-450

Ses deux généraux : Aelius (Aetius) et Boniface

Valentinien III
Aelius (Aetius)

Au milieu de la décadence de l'esprit militaire, on voyait à la tête des armées deux généraux1, AEtius et Boniface2; qu'on peut regarder avec raison comme les derniers des Romains : ils auraient pu en réunissant leurs efforts, soutenir encore l'empire chancelant. La perte de l'Afrique fut la suite funeste de leur jalousie et de leurs divisions. AEtius s'est immortalisé par la défaite d'Attila; et quoique le temps ait jeté un voile sur les exploits de son rival, la défense de Marseille et la conquête de l'Afrique attestent les talents militaires du comte Boniface. Il était la terreur des Barbares soit sur un champ de bataille, dans les rencontres ou dans les combats singuliers; le clergé, et particulièrement son ami saint Augustin, admirèrent la piété chrétienne qui avait donné un moment à Boniface le désir de se retirer du monde. Le peuple estimait son intégrité, et les soldats craignaient l'inflexibilité de sa justice, dont nous pouvons citer un exemple assez bizarre. Un paysan accusa sa femme, au tribunal de Boniface, d'un commerce criminel avec un soldat barbare : on le remit a l'audience du lendemain. Dans l'après-midi, le comte, qui s'était soigneusement informé de l'heure et du lieu du rendez-vous, fit rapidement un trajet de dix milles, surprit les coupables, punit sur-le-champ le soldat de mort, et imposa le lendemain silence au mari, en lui présentant la tête de celui qui l'avait offensé. Placidie aurait pu employer utilement les talents d'AEtius et de Boniface dans des expéditions séparées; mais l'expérience de leur conduite passée aurait dû lui indiquer celui des deux qui méritait réellement sa confiance. Durant le temps de son exil et de ses malheurs, le seul Boniface avait soutenu sa cause avec une inébranlable fidélité, et avait efficacement employé les troupes et les trésors de l'Afrique à l'extinction de la révolte. AEtius avait fomenté cette révolte, et l'usurpateur était redevable à son zèle du secours de soixante mille Huns accourus des bords du Danube aux frontières de l'Italie. La prompte mort de Jean le força d'accepter un traité avantageux; mais ses nouveaux engagements avec Valentinien ne l'empêchèrent pas d'entretenir une correspondance suspecte et peut-être criminelle avec les Barbares ses alliés, dont on n'avait obtenu la retraite que par des présents considérables et des promesses encore plus brillantes. Mais AEtius jouissait d'un avantage précieux sous le règne d'une femme; il était présent, ses flatteries artificieuses assiégeaient assidûment la cour de Ravenne, et, déguisant ses desseins perfides sous le masque de l'attachement et de la fidélité, il parvint à tromper à la fois et sa maîtresse présente et son rival absent, par une double trahison qu'une femme faible et un brave homme ne pouvaient pas aisément soupçonnés.

1. Philostorgius, l. XII, c. 12; et les Dissert. de Godefroy, p. 493, etc. Renatus Frigéridus, ap. Grégoire de Tours, l. II, c. 8, t. II, p. 163. AEtius était fils de Gaudenlius, citoyen illustre de la province de Scythie, et maître général de la cavalerie. Sa mère était Italienne, d'une famille noble et opulente. AEtius, dès sa plus tendre jeunesse, avait eu, comme soldat et comme otage, des liaisons avec les Barbares.

2. Voyez le caractère de Boniface dans Olympiodore, ap. Phot., 196; et dans saint Augustin, ap. Tillemont, Mem. eccles., t. XIII, p. 712-715, 886. L'évêque d'Hippone déplore la chute de son ami, qui, après avoir fait solennellement voeu de chasteté, épousa en secondes noces une femme de la secte arienne, et qui était en outre soupçonné d'avoir plusieurs concubines dans sa maison.

427

Révolte de Boniface en Afrique

AEtius engagea secrètement Placidie à rappeler Boniface de son gouvernement d'Afrique, et conseilla secrètement à Boniface de désobéir aux ordres de l'impératrice. Il faisait considérer à Boniface son rappel comme une sentence de mort et peignait à Placidie la désobéissance du gouverneur comme l'indice certain d'une révolte. Lorsque le crédule et confiant Boniface eut armé pour défendre sa vie, AEtius se fit un mérite, vis-à-vis de l'impératrice, d'avoir prévu un événement amené par sa propre perfidie. En cherchant modérément à s'expliquer avec Boniface sur les motifs de sa conduite, on aurait ramené à son devoir et rendu à l'Etat un serviteur fidèle : mais les artifices d'AEtius s'opposèrent à cette explication, il continua de trahir et d'irriter; et le comte, poussé à bout, prit une résolution violente que lui inspira son désespoir. Le succès avec lequel il évita ou repoussa les premières attaques, ne l'aveugla pas sur l'impossibilité de résister avec quelques Africains indisciplinés aux forces de l'Occident commandées par un rival dont il connaissait les talents militaires.

428

Les Vandales

Après quelques irrésolutions, derniers efforts du devoir et de la prudence, Boniface envoya à la cour ou plutôt au camp de Gonderic, roi des Vandales, un ami sûr, chargé de lui proposer une alliance, et de lui offrir un établissement avantageux et solide.

Après la retraite des Goths, Honorius avait repris la possession précaire de l'Espagne; en exceptant toutefois la province de la Galice, où les Suèves et les Vandales s'étaient fortifiés séparément et se faisaient encore la guerre. Les Vandales étaient victorieux, ils tenaient leurs rivaux assiégés dans les collines Nervasiennes entre Léon et Oviedo, lorsque l'approche du comte Asterius força ou plutôt engagea les Barbares à transporter la scène de la guerre dans les plaines de la Bétique. Il fallut bientôt de plus puissants secours pour s'opposer aux rapides progrès des Vandales; et le général Castinus s'avança contre eux avec une nombreuse armée de Goths et de Romains. Vaincu en bataille rangée par un ennemi inférieur, Castinus s'enfuit honteusement jusqu'à Tarragone : cette défaite mémorable a été représentée comme la punition de son imprudente présomption; il est beaucoup plus probable qu'elle en fut la suite. Séville et Carthagène devinrent la récompense ou plutôt la proie de ces féroces vainqueurs; et les vaisseaux qu'ils trouvèrent dans le port de Carthagène auraient pu les transporter facilement aux îles de Majorque et de Minorque, où les Espagnols fugitifs s'étaient inutilement réfugiés avec leurs familles et leurs trésors. Le danger de la navigation, et peut-être la vue rapprochée de l'Afrique, fit accepter aux Vandales les propositions de Boniface; et la mort de Gonderic ne fit que rendre cette audacieuse entreprise et plus prompte et plus vive.

428-429

Genseric, roi des Vandales

Valentinien III
Genseric ou Geiseric, Gaiseric

Au lieu d'un prince dont la force et les talents n'avaient rien de remarquable, ils eurent pour chef son frère illégitime, le terrible Genseric, dont le nom mérite d'être placé auprès de ceux d'Alaric et d'Attila dans l'histoire de la destruction de l'empire romain. On représente le roi des Vandales comme étant d'une taille médiocre, et boiteux d'une jambe par les suites d'une chute de cheval. Sa manière de s'exprimer, lente et circonspecte, laissait rarement pénétrer la profondeur de ses desseins. Genséric dédaignait d'imiter le luxe des nations qu'il avait vaincues; mais il s'abandonnait à des passions plus cruelles; la colère et la vengeance. Son ambition ne connaissait ni bornes ni scrupules; guerrier courageux, il n'en savait pas moins faire jouer les plus secrets ressorts de la politique, soit pour se procurer des alliés utiles, ou pour semer la haine et la division chez ses ennemis. Presque au moment de son départ, il apprit qu'Hermanric, roi des Suèves, avait osé ravager ses possessions en Espagne qu'il se déterminait à abandonner. Irrité de cette insulte, Genséric poursuivit les Suèves fugitifs jusqu'à Merida, précipita leur chef et leur armée dans la rivière d'Anas, et revint tranquillement sur le rivage de la mer embarquer ses troupes victorieuses.

mai 429

Genseric débarque en Afrique

Les vaisseaux dans lesquels les Vandales traversèrent le détroit de Gibraltar, large d'environ douze milles, furent équipés par les Espagnols qui désiraient ardemment leur départ, et par le gouverneur d'Afrique (Boniface) qui avait imploré leur redoutable secours.

Notre imagination, accoutumée depuis si longtemps à exagérer et à multiplier ces essaims guerriers de Barbares que le Nord semblait répandre avec tant l'abondance, sera étonnée sans doute du petit nombre de combattants que Genseric débarqua sur les côtes de la Mauritanie. Les Vandales, qui, dans le cours de vingt ans, avaient pénétré de l'Elbe au mont Atlas, se trouvaient réunis sous le commandement de leur roi. Son autorité s'étendait sur les Alains, dont une même génération avait passé des régions glacées de la Scythie dans le climat brûlant de l'Afrique. Les espérances que présentait cette entreprise hasardeuse attiraient sous ses drapeaux une foule de braves aventuriers goths, et des habitants de la province que le désespoir poussait à réparer leur fortune par les moyens qui l'avaient détruite. Cependant cette réunion de soldats de différentes nations ne composait que cinquante mille hommes effectifs et quoiqu'il tâchât d'en augmenter l'apparence en nommant quatre-vingts chiliarques ou commandants de mille soldats, le supplément illusoire des vieillards, des enfants et des esclaves, aurait à peine suffi pour porter la totalité à quatre-vingt mille hommes; mais, l'adresse du général et les troubles de l'Afrique lui procurèrent bientôt une multitude d'alliés.

429

Les Maures

Les cantons de la Mauritanie limitrophes au grand désert et à l'océan Atlantique, étaient habités par des hommes farouches et intraitables, dont le caractère sauvage avait été plus aigri que corrigé par la terreur des armes romaines. Ces Maures errants hasardèrent peu à peu de s'approcher du bord de la mer et du camp des Vandales; ils durent considérer avec surprise les armes, les vêtements, l'air martial et la discipline de ces étrangers inconnus qui débarquaient sur leurs côtes. Le teint blanc et les yeux bleus des guerriers germains devaient, à la vérité former un contraste bien frappant avec la couleur olivâtre ou noire que contractent les peuples habitant dans le voisinage de la zone torride. Lorsque les Vandales eurent vaincu les premières difficultés, qui naissent de l'ignorance mutuelle d'un langage inconnu, les Maures, sans s'inquiéter de ce qui pourrait en résulter par la suite, embrassèrent l'alliance des ennemis de Rome; une foule de Maures sortirent de leurs forêts et des vallées du mont Atlas, pour assouvir leur vengeance sur les tyrans civilisés qui avaient injustement usurpé sur eux la souveraineté de leur terre natale.

429

Les donatistes

La persécution des donatistes ne favorisa pas moins l'entreprise de Genseric. Dix-sept ans avant sa descente en Afrique, on avait tenu à Carthage une conférence publique, sous l'autorité du magistrat; les catholiques se persuadèrent qu'après les invincibles raisons qu'ils avaient alléguées, les schismatiques ne pouvaient leur résister que par une obstination volontaire et inexcusable, et Honorius se laissa persuader d'infliger les plus rigoureux châtiments à une faction qui abusait depuis si longtemps de sa douceur et de sa patience. On arracha de leurs églises trois cents évêques1 et des milliers d'ecclésiastiques inférieurs; ils furent dépouillés de toutes leurs possessions ecclésiastiques; bannis dans les îles et proscrits par la loi, en cas qu'ils osassent se cacher dans les provinces de l'Afrique. Les membres de leurs nombreuses congrégations, soit dans les villes soit dans les campagnes, perdirent tous les droits du citoyen et tout exercice du culte religieux. Tout individu convaincu d'avoir assisté à un conventicule de schismatiques devait être puni par une amende soigneusement spécifiée et calculée avec attention depuis dix livres d'argent jusqu'à deux cents, en proportion de son rang et de sa fortune; et celui qui s'exposait à payer cinq fois l'amende sans se corriger, encourait le châtiment qu'il plaisait à la cour impériale de lui infliger2. Ces rigueurs, très chaudement approuvées par saint Augustin, ramenèrent dans le sein de l'Eglise un grand nombre de donatistes; mais les fanatiques qui persistèrent dans leur hérésie se livrèrent à tout l'emportement du désespoir. Ce n'était de tous côtés que tumulte et que sang répandu; des troupes de circoncellions armés exerçaient alternativement leurs fureurs sur eux-mêmes et sur leurs adversaires; et la légende des martyrs fut de part et d'autre considérablement augmentée3. Dans ces circonstances, les donatistes regardèrent Genseric chrétien, mais opposé à la foi orthodoxe, comme un libérateur puissant dont ils pouvaient raisonnablement espérer la révocation des édits odieux et vexatoires des empereurs romains. Le zèle actif ou l'appui d'une faction locale facilita la conquête de l'Afrique; les outrages qu'on accusa les Vandales d'avoir commis sur le clergé et dans les églises peuvent être imputés plus naturellement au fanatisme de leurs alliés; et l'esprit intolérant, qui avait déshonoré le triomphe du christianisme contribua à la perte de la plus importante province de l'Occident.

1. Les évêques donatistes, à la conférence de Carthage, étaient au nombre de deux cent soixante-dix-neuf, et ils assurèrent que leur nombre total se montait à plus de quatre cents. Les catholiques en avaient deux cent quatre-vingt-six présents, cent vingt absents, outre soixante-quatre évêchés vacants.

2. Le cinquième titre du seizième livre du Code de Théodose contient un grand nombre de lois publiées par les empereurs contre les donatistes, depuis l'an 400 jusqu'à l'année 428. La plus sévère est la cinquante-quatrième, publiée par Honorius, A. D. 414. Elle fut aussi la plus efficace.

3. Voyez Tillemont, Mém. ecclés., t. XIII, p. 586, 592, 806. Les donatistes se vantaient de compter parmi eux des milliers de ces martyrs volontaires. Saint Augustin assure, et probablement avec vérité, qu'ils en exagéraient beaucoup le nombre; mais il soutient rigoureusement qu'il vaut mieux que quelques hommes se brûlent dans ce monde, que s'ils étaient tous brûlés dans l'autre.

430

Repentir tardif de Boniface

Boniface
Boniface

Le peuple et la cour furent étonnés d'apprendre qu'un héros vertueux, après avoir rendu tant de services et reçu tant de faveurs, eût trahis sa foi, et invité les Barbares à détruire la province confiée à ses soins. Les amis de Boniface, convaincus que sa conduite devait avoir quelque motif excusable, sollicitèrent, durant l'absence d'AEtius, une conférence avec le gouverneur d'Afrique et Darius, officier de distinction, se chargea de cette ambassade. Le mystère de toutes ces offenses imaginaires s'éclaircit à Carthage dès la première entrevue; on produisit et l'on compara les lettres contradictoires d'AEtius, et sa perfidie fut évidente. Placidie et Boniface déplorèrent leur erreur mutuelle. Le comte eut assez de grandeur d'âme pour se fier à sa souveraine, ou pour braver le danger de son ressentiment. Ardent et sincère dans son repentir, il s'aperçut bientôt avec douleur qu'il n'était plus en son pouvoir de raffermir l'édifice qu'il avait ébranlé jusque dans ses fondements. Carthage et les garnisons romaines rentrèrent avec leur général sous l'obéissance de Valentinien; mais la guerre et les factions déchiraient toujours le reste de l'Afrique; et l'inexorable roi des Vandales, dédaignant toute espèce de composition, refusa durement d'abandonner sa proie. Boniface, à la tête de ses vétérans et de quelques levées faites à la hâte, fut défait dans une bataille, où il éprouva une perte considérable. Les Barbares victorieux se répandirent dans les pays découverts; et Carthage, Hippo-Regius et Cirta, furent les seules villes qu'on vit se conserver intactes au milieu de l'inondation.

430

Désolation de l'Afrique

L'espace étroit qui s'étend le long de la côte d'Afrique était couvert des monuments de l'art et de la magnificence des Romains, et l'on pouvait calculer avec justesse le degré de la civilisation d'un canton par la distance où il se trouvait de Carthage et de la Méditerranée. Une simple réflexion suffira pour donner au lecteur une idée de la culture et de la fertilité de cette province. Le pays était très peuplé; les habitants se réservaient une subsistance abondante et ils exportaient tous les ans une si grande quantité de grains, et particulièrement de froment, que l'Afrique mérita le surnom de grenier de Rome et de l'univers. En un instant l'armée des Vandales couvrit les sept fertiles provinces qui s'étendent depuis Tanger jusqu'à Tripoli. Peut être leurs ravages ont-ils été exagérés par le zèle religieux, le ressentiment populaire et l'extravagance des déclamations; mais si la guerre même la plus loyale entraîne inévitablement la violation presque continuelle de la justice et de l'humanité, on peut penser quelles doivent être les hostilités d'un peuple barbare, toujours accompagnées des fureurs de ce caractère ingouvernable, qui, même dans les temps de paix, trouble continuellement l'intérieur de leur société. Les Vandales faisaient rarement quartier où ils trouvaient de la résistance; la mort de leurs compatriotes était toujours vengée par la destruction des villes devant lesquelles ils avaient perdu la vie. Leurs avides soldats faisaient subir à leurs captifs, sans distinction de sexe, d'âge ou de rang, toutes sortes de tortures et d'indignités, pour en arracher la découverte de leurs trésors cachés. La cruelle politique de Genseric autorisait à ses yeux de fréquentes exécutions militaires. Emporté par la violence de ses passions, il ne pouvait pas toujours s'opposer à celles des autres, et les calamités de la guerre étaient augmentées par la férocité des Maures et par le fanatisme des donatistes.

430

Siège d'Hippone

Le coeur généreux du comte Boniface était déchiré du spectacle douloureux des maux qu'il avait causés et dont il ne pouvait plus arrêter les rapides progrès. Après sa défaite il se retira dans la ville d'Hippo-Regius où il fut immédiatement assiégé par les vainqueurs, qui le regardaient comme le véritable rempart de l'Afrique. La colonie d'Hippo ou Hippone1, éloignée d'environ deux cents milles à l'Occident de Carthage, avait dû le surnom de Regius à la résidence des rois de Numidie; et la ville d'Afrique actuellement connue sous la dénomination corrompue de Bonne conserve encore quelques restes du commerce et de la population d'Hippone.

1. Voyez Cellarius, Geogr. antiq., t. II, part. II, p. 112; Léon l'Africain, in Ramusio, tome I, fol. 70; l'Afrique de Marmol, t. II, p. 434-437; les Voyages de Shaw, p. 46, 47. L'ancien Hippo-Regius fut totalement détruit par les Arabes, dans le septième siècle; mais avec ses matériaux on bâtit une nouvelle ville à la distance de deux milles de l'ancienne; et elle contenait dans le seizième siècle environ trois cents familles de manufacturiers industrieux, mais très turbulents. Le territoire voisin est renommé pour la pureté de l'air, la fertilité du sol et l'abondance des fruits exquis.

28 août 430

Mort de Saint Augustin

La conversation édifiante de saint Augustin adoucissait les chagrins de son ami Boniface, et l'encourageait dans ses travaux militaires; mais cet évêque, le flambeau et l'appui de l'Eglise catholique, était alors dans la soixante-seizième année de son âge, et, expirant doucement le troisième mois du siège, il échappa aux calamités prêtes à fondre sur sa patrie (28 août 430). La jeunesse d'Augustin, comme il l'a si ingénument confessé lui-même, n'avait pas été exempte de vices et d'erreurs; mais depuis sa conversion jusqu'à sa mort, ses moeurs furent toujours pures et austères; il se distingua par son zèle ardent contre les hérésies de toutes les dénominations, particulièrement celles des manichéens, des pélagiens et des donatistes, contre lesquels il soutint de perpétuelles controverses. Lorsque les Vandales brûlèrent la ville quelques mois après la mort de saint Augustin, on sauva heureusement la bibliothèque qui contenait ses volumineux écrits; deux cent trente-deux livres ou traités sur différents sujets géologiques, une explication complète des psaumes et des évangiles, et une grande quantité d'épîtres et d'homélies. Au jugement des critiques les plus judicieux, l'érudition superficielle de saint Augustin se bornait à la connaissance de la langue latine1. Son style, quoique animé quelquefois par l'éloquence de la passion, est ordinairement gâté par un goût faux et une vaine affectation de rhétorique; mais il possédait un esprit vaste, vigoureux, et doué d'une grande puissance de raisonnement. Il a sondé d'une main hardie les abîmes obscurs de la grâce, de la prédestination, du libre arbitre et du péché originel. L'Eglise latine a prodigué des applaudissements, peut-être peu sincères au système de christianisme rigide qu'il a institué ou rétabli, et qu'elle a conservé jusqu'à nos jours.

1. Dans sa jeunesse (Confessions, I, 14) saint Augustin négligea l'étude du grec, pour laquelle il avait de la répugnance; et il avoue naïvement qu'il n'a lu les platoniciens que dans une version latine (Confessions, VII, 9). Quelques critiques modernes ont pensé que son ignorance de la langue grecque le rendait peu propre à expliquer les saintes Ecritures, et Cicéron ou Quintilien auraient exigé la connaissance de cette langue dans un professeur de rhétorique.

431

Défaite de Boniface

L'intelligence de Boniface ou l'ignorance des Vandales fit traîner le siège d'Hippone durant quatorze mois. La mer était toujours libre; et lorsque les environs eurent été épuisés par le brigandage des Vandales, la famine força les assiégeants d'abandonner leur entreprise. La régente de l'Occident sentait vivement l'importance et le danger de l'Afrique; Placidie implora le secours de Théodose, et Aspar amena de Constantinople un puissant secours de troupes et de vaisseaux. Dès que les forces des deux empires furent réunies sous les ordres de Boniface, ce général marcha hardiment à la rencontre des Vandales, et la perte d'une seconde bataille confirma irrévocablement la perte de l'Afrique. Boniface s'embarqua avec la précipitation du désespoir, et les habitants d'Hippone obtinrent la permission d'occuper dans les vaisseaux la place des soldats, la plupart tués ou faits prisonniers par les Vandales. Le comte dont la fatale crédulité avait fait une plaie incurable à sa patrie, se présenta sans doute devant sa souveraine avec une inquiétude que dissipa bientôt le sourire de Placidie. Boniface accepta avec reconnaissance le rang de patrice et celui de maître général des armées romaines; mais il devait rougir en voyant les médailles où il est représenté avec les attributs de la victoire. Aussi orgueilleux que perfide, AEtius ne put voir sans colère la découverte de sa trahison, le ressentiment de l'impératrice et la faveur dont jouissait son rival. Il revint précipitamment de la Gaule en Italie avec une suite ou plutôt une armée de Barbares; et telle était la faiblesse du gouvernement, que les deux généraux décidèrent leur querelle particulière dans une bataille sanglante.

432

Mort de Boniface

Boniface remporta la victoire et perdit la vie; il revint mortellement blessé de la main d'AEtius, et ne vécut que peu de jours. Il poussa les sentiments de la charité chrétienne dans ses derniers moments, jusqu'à presser sa femme, riche héritière d'Espagne, d'accepter AEtius pour son second mari; mais AEtius ne tira pas alors grand avantage de la générosité de son ennemi : Placidie le fit déclarer rebelle. Après avoir inutilement essayé de se défendre dans les forteresses qu'il avait construites dans ses domaines, il se retira en Pannonie, dans le camp de ses fidèles Huns; et l'empire d'Orient perdit, par leur discorde, le secours de ses deux plus braves généraux.

431-439

Succès des Vandales en Afrique

On pourrait naturellement imaginer qu'après la retraite de Boniface, les Vandales achevèrent sans obstacle et sans délai la conquête de l'Afrique. Cependant huit années s'écoulèrent depuis l'évacuation d'Hippone jusqu'à la réduction de Carthage. Dans cet intervalle l'ambitieux Genseric, en apparence au faîte de la prospérité, négocia un traité de paix par lequel il donna son fils Hunneric pour otage et consentit à laisser l'empereur d'Occident paisible possesseur des trois Mauritanies. Ne pouvant pas faire honneur de cette modération à l'équité du conquérant, on ne doit l'attribuer qu'à sa politique. Genseric était environné d'ennemis personnels qui méprisaient la bassesse de sa naissance et reconnaissaient les droits légitimes de ses neveux, les fils de Gonderic. L'usurpateur sacrifia la vie de ses neveux à sa propre sûreté, et fit précipiter leur mère, la veuve du roi défunt, dans la rivière d'Ampsague; mais le ressentiment public se manifestait par des conspirations fréquentées, et le tyran est accusé d'avoir fait répandre plus de sang vandale sur l'échafaud que dans les batailles. Les troubles de l'Afrique avaient favorisé l'invasion, mais ils nuisaient à l'établissement de sa puissance. Les révoltes des Maures, des Germains, des donatistes et des catholiques, ébranlaient ou menaçaient sans cesse l'enfance d'un gouvernement mal assuré. Pour attaquer Carthage, il fallait retirer ses troupes des provinces occidentales, et la côte maritime se trouvait exposée aux entreprises des Romains, de l'Espagne, de l'Italie. Dans le coeur de la Numidie, la forte ville de Cirta défendait encore avec succès son indépendance. Employant tour à tour la force et la ruse, Genseric vainquit peu à peu tous les obstacles par son courage, par sa persévérance et par sa cruauté. Il conclut un traité solennel, dans le dessein de profiter du temps de sa durée et de l'instant où il pourrait le rompre avec avantage.

9 octobre 439

Les Vandales surprennent Carthage

Tandis que la vigilance de ses ennemis s'endormait par des protestations d'amitié, le roi des Vandales, s'approchant insensiblement de Carthage, et il la surprit cinq cent quatre-vingt-cinq ans (9 octobre 439) après la destruction de cette ville et de la république par Scipion le jeune ou le second Africain.

Une nouvelle ville était sortie de ses ruines avec le titre de colonie romaine; et quoique Carthage ne possédât ni les prérogatives de Constantinople, ni peut-être le commerce d'Alexandrie ou la splendeur d'Antioche, elle passait cependant pour la seconde cité de l'Occident, et les contemporains la nommaient la Rome d'Afrique. Cette riche capitale présentait encore, quoique asservie, l'image d'une république florissante. Carthage contenait les armes, les manufactures et les trésors de six provinces. Une subordination régulière d'honneurs civils s'élevait depuis les commissaires des rues et des quartiers jusqu'au tribunal du premier magistrat, qui, avec le titre de proconsul, jouissait du rang et de la dignité d'un consul de l'ancienne Rome. On y voyait des écoles et des gymnases ouverts à la jeunesse africaine, et les arts libéraux, la grammaire, la rhétorique et la philosophie y étaient publiquement enseignés en langues grecque et latine. Les bâtiments de Carthage se faisaient admirer par leur magnificence et par leur uniformité. Un bocage ombrageait le centre de la ville. Le nouveau port, vaste et sûr, facilitait le commerce des citoyens, et attirait celui de l'étranger; et dans le sein de l'Afrique, presque sous les yeux des Barbares, on voyait briller les jeux du cirque et la pompe des théâtres. La réputation des Carthaginois n'était pas si avantageuse que celle de leur ville; le reproche de la foi punique convenait encore à la finesse et à la duplicité de leur caractère. L'esprit du commerce et l'habitude du luxe avaient corrompu leurs moeurs mais les abominations contre lesquelles surtout Salvien, prédicateur de ce siècle, s'élève avec véhémence sont leur mépris coupable pour les moines; et la pratique criminelle du péché contre nature. Le roi des Vandalees réprima sévèrement les dérèglements de ce peuple voluptueux, et l'ancienne noble et franche liberté de Carthage (telles sont les expressions assez énergiques de Victor) fût réduite en une servitude ignominieuse. Après avoir donné à ses troupes le loisir de satisfaire leur avarice et leurs fureurs, Genseric organisa un mode plus régulier d'oppression et de brigandage; il ordonna, par un édit, que tous les habitants, sans distinction, remissent sans fraude et sans délai aux officiers préposés pour les recevoir, tout l'or, l'argent, les bijoux et les meubles précieux qu'ils pouvaient posséder; ceux qui entreprenaient de se réserver en secret la plus faible partie de leur patrimoine, étaient irrévocablement livrés à la torture et à la mort, comme coupables de trahison envers l'Etat. Genseric fit mesurer avec soin et partager entre ses Barbares les terres de la province proconsulaire, qui formait le district immédiat de Carthage, et conserva, comme son domaine particulier, le territoire fertile de Bysacium, et les cantons voisins de la Numidie et de la Gétulie.

439

Africains exilés et captifs

Il était assez naturel que Genseric haït ceux qu'il avait offensés. La noblesse et les sénateurs de Carthage se trouvaient exposés à ses soupçons et à son ressentiment. Tous ceux qui se refusèrent aux conditions ignominieuses prescrites par un tyran arien, et que l'honneur ainsi que la religion leur défendaient d'accepter, furent condamnés à quitter leur patrie pour toujours. Rome, l'Italie et les provinces d'Orient se remplirent d'une foule de fugitifs, d'exilés et d'illustres captifs qui sollicitaient la compassion publique, et les Epîtres du sensible Théodoret ont fait passer jusqu'à nous les noms de Célestien et de Marie. L'évêque de Syrie déplore les malheurs de Célestien, noble Carthaginois qui, dépouillé du rang de sénateur et d'une fortune considérable, se voyait réduit, avec sa femme, ses enfants et ses domestiques, à mendier son pain dans un pays étranger; mais il applaudit à la pieuse résignation de cet exilé chrétien, et à son caractère philosophique, qui lui conservait, au milieu de ses infortunes, un bonheur plus réel que celui dont on jouit d'ordinaire au sein de la prospérité. L'histoire de Marie, fille du magnifique Eudemon, est intéressante et singulière. Dans le sac de Carthage, les Vandales la vendirent à des marchands de Syrie, qui la revendirent dans leur pays. Une des servantes de Marie, prise et vendue avec elle à Carthage, se trouvait sur le même vaisseau, et fut achetée par le même maître en Syrie. Toujours également respectueuse pour une maîtresse que le sort condamnait à partager son esclavage, elle lui continua, par attachement, les soins qu'elle lui avait rendus précédemment par obéissance. Cette conduite fit connaître le rang de Marie; et, dans l'absence de l'évêque de Cyrrhe, elle dut sa délivrance à la générosité de quelques soldats de la garnison. A son retour, Théodoret fournit libéralement à son entretien. Marie, après avoir passé dix mois parmi les chanoinesses de l'Eglise; apprit que son père, heureusement échappé du massacre de Carthage, exerçait un emploi honorable dans une des provinces de l'Occident. Le prince évêque seconda l'impatience qu'elle avait de rejoindre Eudemon; et dans une lettre qui existe encore, il la recommanda à l'évêque d'AEgae, ville maritime de la Cilicie, que les vaisseaux de l'Occident fréquentaient tous les ans durant la foire. L'évêque de Cyrrhe pria son confrère de traiter Marie avec les égards dus à sa naissance, et de ne la confier qu'à des marchands capables de regarder comme un avantage suffisant le plaisir de rendre à un père affligé une fille qu'il devait croire à jamais perdue.

433-454

Aetius

Après la mort de Boniface son rival, AEtius s'était prudemment retiré dans le camp des Huns, et fut redevable à leur amitié de sa sûreté et de son rétablissement. Au lieu d'employer le langage suppliant d'un exilé coupable, AEtius sollicita son pardon à la tête de soixante mille Barbares; et la facile résistance de Placidie prouva qu'elle accordait à la crainte un pardon qu'on aurait pu attribuer à sa clémence. L'impératrice se mit elle, son fils et l'empire, sous la tutelle d'un sujet arrogant, et ne conserva pas même assez d'autorité pour protéger le gendre de Boniface, le fidèle et vertueux Sébastien, contre un ennemi implacable, dont la vengeance le poursuivit de royaume en royaume, jusqu'au moment où il perdit misérablement la vie au service des Vandales. L'heureux AEtius élevé aussitôt au rang de patrice et revêtu trois fois des honneurs du consulat, prit le titre de maître général de la cavalerie et de l'infanterie, et s'empara de toute l'autorité militaire. Les écrivains de son temps le nomment quelquefois duc ou général des Romains de l'Occident. Ce ne fut pas à la vertu d'AEtius, mais à sa prudence, que le petit-fils de Théodose dut la conservation de la pourpre et du vain nom d'empereur. Il laissa Valentinien jouir en paix des délices de l'Italie, tandis que le patrice se montrait avec tout l'éclat d'un héros patriote, et soutint, durant vingt années, les ruines d'un empire prêt à s'écrouler. L'historien des Goths avoue qu'AEtius était fait pour sauver la république; et le portrait suivant, quoique flatté, contient cependant plus de vérité que d'adulation. Sa mère était Italienne, d'une famille noble et opulente, et son père, Gaudentius, qui tenait un rang distingué dans la province de Scythie, s'éleva graduellement d'un poste de domesticité militaire au rang de maître général de la cavalerie. AEtius, placé dans les gardes, presque dès son enfance, fût donné comme otage, d'abord à Alaric et ensuite aux Huns. Il obtint successivement les honneurs civils et militaires du palais, et partout il fit briller un mérite supérieur. Il avait la figure noble et agréable; sa taille était moyenne, mais admirablement proportionnée pour la beauté, la force et l'agilité. Il excellait dans les exercices militaires, tels que de manier un cheval, tirer de l'arc et lancer le javelot. Il savait supporter patiemment le défaut de sommeil et de nourriture; son corps et son âme étaient également capables des plus pénibles efforts. AEtius méprisait les dangers et dédaignait les injures, et il était impossible de tromper, de corrompre ou d'intimider la noble fermeté de son âme. Les Barbares qui s'étaient fixés dans les provinces de l'Occident, s'accoutumèrent peu à peu à respecter la valeur et la bonne foi d'AEtius. Il calmait leur pétulance, caressait leurs préjugés, balançait leurs intérêts, et mettait un frein à leur ambition. Un traité conclu avec Genseric arrêta les Vandales prêts à entrer en Italie; les Bretons indépendants implorèrent son secours et reconnurent combien il leur avait été utile; l'autorité impériale fut rétablie en Espagne et dans la Gaule; et après avoir vaincu les Suèves et les Francs, il les força d'employer leurs armes à la défense de la république.

Par politique autant que par reconnaissance, AEtius cultivait assidûment l'amitié des Huns. Durant son séjour dans leur camp, comme otage ou comme exilé, il vécut familièrement avec Attila, neveu de son bienfaiteur; et ces célèbres adversaires semblent avoir été liés d'une intimité et d'une sorte de fraternité d'armes qu'ils confirmèrent dans la suite par des présents mutuels et par de fréquentes ambassades. Carpilio, fils d'AEtius, fut élevé dans le camp d'Attila. Le patrice cherchait, par des protestations d'attachement et de reconnaissance, à déguiser ses craintes à un conquérant dont les armées formidables menaçaient les deux empires. Il satisfaisait à ses demandes ou tâchait de les éluder. Lorsqu'il réclama les dépouilles d'une ville prise d'assaut, quelques vases d'or frauduleusement détournés, les gouverneurs de la Norique partirent aussitôt pour lui donner satisfaction1; et il est évident, d'après leur conversation avec Maximin et Priscus, dans le village royal, que la prudence et la valeur d'AEtius n'avaient pu éviter aux Romains de l'Occident la honte du tribut. Sa politique adroite prolongeait les avantages d'une paix nécessaire; et il employait à la défense de la Gaule une nombreuse armée de Huns et d'Alains, qui lui étaient personnellement attachés. Il avait judicieusement placé deux colonnes de ces barbares sur les territoires de Valence et d'Orléans, et leur active cavalerie gardait les passages du Rhône et de la Loire. Ces sauvages alliés étaient à la vérité presque aussi redoutables pour les sujets de Rome que pour ses ennemis : ils étendaient par la conquête et par la violence le canton qui leur avait été accordé, et les provinces où ils passaient éprouvaient toutes les calamités d'une invasion2. Indifférents pour l'empereur et pour l'empire, les Alains de la Gaule étaient aveuglément dévoués à servir l'ambitieux AEtius; et, quoiqu'il pût craindre que dans une guerre contre Attila, ils ne repassassent sous les drapeaux de leur monarque national, le patrice travailla plus à calmer qu'à exciter leur ressentiment contre les Goths, les Francs et les Bourguignons.

1. L'ambassade était composée du comte Romulus, de Promotus, président de la Norique, et de Romanus, duc militaire; ils étaient accompagnés de Tatullus illustre citoyen de Petovio dans la même province, et père d'Oreste, qui avait épousé la fille du comte Romulus. (Voyez Priscus, p. 57, 65.) Cassiodore (Variar., I, 4) fait mention d'une autre ambassade, composée de son père et de Carpilio, fils d'AEtius; et comme Attila n'existait plus, il pouvait exagérer impunément l'intrépidité de leur conduite en présence du roi des Huns.

2. Voyez Prosper Tyro, p. 639. Sidon. (Panegyr. Avit., 246) se plaint au nom de l'Auvergne, sa patrie.
Litorius Scythicos equites, tunc forte sucacto
Celsus Aremorico, Geticum rapiebat in agmen
Per terras, Arverne, tuas, qui proxima quoeque
Discursu, flammis, ferro; feritate, rapinis,
Delebant; pacis fallentes nomen inane.
Un autre poète, Paulin du Périgord, confirme cette plainte,
Nam socium vix ferre queas qui durior hoste.
Voyez Dubos, t. I, p. 330.

419-451

Les Visigoths sous le règne de Théodoric

Le royaume fondé par les Visigoths dans les provinces méridionales de la Gaule avait insensiblement acquis de la force et de la solidité; la conduite de ces ambitieux Barbares exigeait; soit en temps de paix, soit en temps de guerre, la vigilance continuelle d'AEtius. Après la mort de Wallia, Théodoric, fils du grand Alaric, hérita du trône1; et un règne heureux de plus de trente ans sur un peuple inconstant et indocile, autorise à penser que sa prudence était soutenue d'une vigueur extraordinaire de corps et de génie. Resserré dans des limites trop étroites, Théodoric aspirait à la possession de la ville d'Arles, le centre du commerce et le siège du gouvernement; mais l'approche d'AEtius sauva la place; et le roi des Goths, après avoir levé le siège avec quelque perte et un peu de honte, consentit, au moyen d'un subside, à exercer la valeur de ses sujets à la guerre d'Espagne. Cependant Théodoric ne cessait d'épier, et saisit bientôt avec empressement l'occasion de renouveler son entreprise.

1. Théodoric II, fils de Théodoric Ier, déclare à Avitus sa résolution de réparer ou d'expier la faute que son grand-père avait commise.
Quae oster peccavit avus; quem fuscat id unum,
Quod te, Roma, capit . . . . . . . . . .
SIDON., Panegyr. Avit., 505.
Cette circonstance, qui n'est applicable qu'au grand Alaric, établit la filiation des rois des Goths, et on avait jusqu'à présent négligé cette observation.

435-439

Les Goths assiègent Narbonne

Les Goths assiégèrent Narbonne, tandis que les Bourguignons faisaient une invasion dans les provinces de la Belgique, et l'évidente intelligence des ennemis de Rome menaçait de toutes parts sa sûreté. L'activité d'AEtius et sa cavalerie scythe surent leur opposer une résistance couronnée par le succès. Vingt mille Bourguignons périrent les armes à la main, et le reste de cette nation accepta humblement un asile dans les montagnes de la Savoie, où ils reconnurent l'autorité de l'empire. Les machines de guerre avaient déjà ébranlé les murs de Narbonne, et les habitants étaient réduits par la famine aux dernières extrémités, lorsque le comte Litorius, approchant en silence avec un corps nombreux de cavalerie, dont chaque homme portait deux sacs de farine sur son cheval, pénétra dans la ville à travers les retranchements des ennemis. Les Goths levèrent le siège, et perdirent huit mille hommes dans une bataille, dont le succès décisif fût attribué aux dispositions et à l'habileté personnelle d'AEtius; mais dans l'absence du patrice, que quelque affaire publique ou particulière rappela précipitamment en Italie, le comte Litorius succéda au commandement; et sa présomption fit bientôt sentir qu'il ne suffit pas de savoir conduire un corps de cavalerie pour diriger habilement les opérations d'une guerre importante. A la tête d'une armée de Huns, il avança imprudemment jusqu'aux portes de Toulouse sans daigner prendre de précautions contre un ennemi dont les revers avaient éveillé la prudence, et à qui sa situation inspirait le courage du désespoir. Les prédictions des augures inspiraient à Litorius une confiance impie convaincu qu'il devait entrer en vainqueur dans la capitale des Goths, et plein de confiance en ses alliés païens, il refusa toutes les offres de paix que les évêques vinrent plusieurs fois lui proposer au nom de Théodoric. Le roi des Goths montra au contraire, dans cette circonstance dangereuse, autant de piété que de modération et ne quitta la haire et les cendres qu'au moment de s'armer pour le combat. Ses soldats, enflammés d'un enthousiasme à la fois religieux et militaire, assaillirent le camp de Litorius. Le combat fut opiniâtre, et la perte considérable des deux côtés. Après une défaite totale, dont il ne pouvait accuser que son ignorance et sa témérité, le général romain traversa les rues de Toulouse, non pas en conquérant comme il s'en était flatté, mais prisonnier, à la suite de son vainqueur; et la misère qu'il éprouva dans sa longue et très ignominieuse captivité excita même la compassion des Barbares. Une perte si considérable dans un pays dont les finances et le courage étaient épuisés depuis longtemps, pouvait difficilement se réparer; et les Goths, animés par l'ambition et par la vengeance auraient planté leurs étendards victorieux sur les bords du Rhône, si le retour d'AEtius n'eut pas rendu aux Romains leurs forces et leur discipline1. Les deux armées attendaient le signal d'une action décisive; mais les généraux, qui se craignaient réciproquement, remirent prudemment leur épée dans le fourreau sur le champ de bataille, et leur réconciliation fut sincère et durable. Il parait que Théodoric, roi des Visigoths, mérite l'amour de ses sujets, la confiance de ses alliés et l'estime universelle. Six fils, tous valeureux, environnaient son trône. Leur éducation n'avait pas été bornée aux exercices d'un camp barbare; les fils de Théodoric s'instruisirent dans les écoles de la Gaule; l'étude de la jurisprudence romaine, leur enseigna au moins la théorie des lois et de la justice, et la lecture de l'harmonieux Virgile contribua sans doute à adoucir la rudesse de leurs moeurs nationales2. Les deux filles du roi des Goths épousèrent les fils aînés du roi des Suèves et de celui des Vandales, qui régnaient en Espagne et en Afrique : mais ces alliances illustres produisirent le crime et la discorde. La reine des Suèves pleura son mari assassiné par son frère, et la princesse des Vandales éprouva le traitement le plus odieux de la part du tyran inquiet, qu'elle avait adopté pour père. Le barbare Genséric, soupçonna la femme de son fils, du dessein de l'empoisonner. En punition de ce crime supposé on lui coupa le nez et les oreilles; la fille infortunée de Théodoric, ignominieusement renvoyée à Toulouse, vint offrir à la cour de son père cet affreux spectacle. Un siècle civilisé ne doit qu'avec peine ajouter foi à cette horrible barbarie. Tous ceux qui virent la princesse versèrent des larmes sur son sort; mais Théodoric, éprouvant à la fois la douleur d'un père et l'indignation d'un monarque, résolut de tirer vengeance de cette injure irréparable. Les ministres impériaux, intéressés à fomenter les discordes des Barbares, auraient fourni au roi des Goths de l'or, des armes et les vaisseaux pour porter la guerre en Afrique; et la cruauté de Genseric lui serait peut-être devenue fatale, si l'artificieux Vandale n'avait pas réussi à se procurer le secours formidable des Huns. Ses présents et ses instances enflammèrent l'ambition d'Attila, et l'invasion de la Gaule arrêta l'entreprise d'AEtius et de Théodoric.

1. . . . . . Capto terrarum, damna patebant
Litorio, in Rhodanum proprios producere fines,
Theodaridae fixum; nec erat pugnare necesse,
Sed migrare Getis; rabidam trux asperat iram
Victor; quod sensit Scythicum sub moenibus hostem
Imputat, et nihil est gravius, si forsitan unquam
Vinrere contingat, trepido . . . . .
Panegyr. Avit., 300, etc.
Sidonius ensuite, selon le devoir d'un panégyriste, attribue tout le mérite d'AEtius a son ministre Avitus.

2. Théodoric II révérait dans Avitus son ancien précepteur.
Mihi Romula dudum
Per te jura placent; pervumque ediscere jussit
Ad tua verba pater docili quo prisca Maronis
Carmine molliret, Scythicos mihi pagina mores.
SIDON., Panegyr. Avit., 495 ; etc.

420-451

Les Francs dans la Gaule

Mérovée
Mérovée

Les Francs, dont la monarchie était encore renfermée dans les environs du Bas-Rhin avaient sagement accordé à la noble famille des Mérovingiens le droit exclusif de succéder à la couronne. On élevait ces princes sur un bouclier, symbole du commandement militaire, et leurs longs cheveux étaient la marque de leur naissance et de leur dignité royale. Leur chevelure blonde, qu'ils peignaient et arrangeaient avec grand soin, flottait en boucles sur leurs épaules. La loi ou l'usage obligeait le reste des guerriers à se raser le derrière de la tête, à ramener leurs cheveux sur le front, et à se contenter de deux petites moustaches. La haute taille des Francs et leurs yeux bleus annonçaient leur origine germanique; leurs habits serrés laissaient voir la forme de leurs membres; ils portaient une épée pesante suspendue à un large baudrier, et un grand bouclier qui les couvrait presque tout entiers. Ces belliqueux Barbares apprenaient dès l'enfance à courir, à sauter, à nager, à lancer avec une justesse surprenante le javelot ou la hache d'armes, à attaquer sans hésiter un ennemi supérieur en nombre, et à soutenir jusqu'à la mort la réputation invincible de leurs ancêtres. Clodion, le premier de leurs rois chevelus, dont l'histoire fasse connaître le nom et les actions d'une manière authentique, faisait sa résidence à Dispargum1, village ou forteresse dont on peut assigner la position entre Bruxelles et Louvain. Le roi des Francs apprit, par ses espions, que la seconde Belgique était presque sans défense, et qu'un léger effort suffirait pour s'en emparer. Il pénétra audacieusement à travers les bois et les marais de la forêt Carbonnaire2, s'empara de Cambrai et de Tournay, les deux seules villes qui, existassent dans le cinquième siècle, et étendit ses conquêtes jusqu'à la rivière de la Somme, dans un pays désert, dont la culture et la population sont les effets d'une industrie plus moderne. Tandis que Clodion campait dans les plaines de l'Artois3, et célébrait avec une arrogante sécurité un mariage, peut-être celui de son fils, l'arrivée imprévue d'AEtius, qui avait passé la Somme à la tête de sa cavalerie légère, interrompit désagréablement la fête nuptiale. Les tables, dressées à l'abri d'une colline, sur les bords d'un ruisseau agréable, furent impétueusement renversées; les Francs furent accablés avant d'avoir pu reprendre ni leurs rangs ni leurs armes, et leur valeur leur devint funeste. Les chariots chargés qui avaient suivi la marche de l'armée, offrirent aux vainqueurs un riche butin. La nouvelle épouse et les femmes de sa suite subirent la loi des nouveaux amants que leur donnait le hasard de la guerre. Cet avantage, du à l'activité d'AEtius, jeta quelques doutes sur la prudence de Clodion; mais le roi des Francs répara bientôt sa faute, et rétablit sa réputation en se maintenant dans la possession de ses Etats depuis les bords du Rhin, jusqu'à celui de la Somme : Trèves, Mayence et Cologne éprouvèrent sous son règne, et probablement par les entreprises de ses sujets, tout ce que l'avarice, et la cruauté peuvent inspirer à des vainqueurs. Cologne eut le malheur de rester sous la puissance de ces Barbares, qui évacuèrent les ruines de Trèves; et Trèves, qui durant l'espace de quarante ans avait été quatre fois prise et pillée, cherchait encore à oublier ses anciennes calamités dans les vains amusements du cirque. Après un règne de vingt ans; la mort de Clodion livra son royaume aux querelles de deux fils ambitieux. Mérovée, le plus jeune, se laissa persuader d'implorer la protection de Rome. Valentinien le reçut comme son allié et le fils adoptif du patrice AEtius; il le renvoya dans son pays avec des présents magnifiques et les plus fortes assurances de secours et d'amitié. Tandis qu'il était absent, son aîné avait sollicité avec une ardeur égale les redoutables secours d'Attila; et le roi des Huns accepta avec plaisir une alliance qui lui facilitait le passage du Rhin, et fournissait un prétexte honorable à l'invasion qu'il projetait de faire dans la Gaule4.

1. Dubos, Hist. crit., etc., t. I, p. 271, 272. Quelques auteurs ont placé Dispargum de l'autre côté du Rhin.

2. La forêt Carbonnaire ou Carbonnienne était cette partie de la grande forêt des Ardennes, qui est située entre l'Escaut et la Meuse. Valois, Notitia Gall., p. 126.

3. . . . . . Francus qua Cloio patentes
Atrebatum terras pervaserat......
Panegyr. Majorian., 212.
L'endroit exact était une ville ou un village appelé, Vicus Helena, dont des géographes modernes ont découvert le nom et l'emplacement à Lens. Voyez Valois, Notit. Gall., p. 246. Longuerue, Description de la France, t. II, p. 88.

4. Sous la race mérovingienne le trône était héréditaire; mais tous les fils du monarque défunt étaient autorisés également à partager ses trésors et ses Etats.

450

La princesse Honoria

Honoria (au centre), Galla Placidia et Valentinien III
Honoria (au centre), Galla Placidia et Valentinien III

Lorsque Attila annonça publiquement la résolution de secourir les Francs et les Vandales, ce héros sauvage, saisi comme d'une sorte d'ardeur chevaleresque, se déclara aussi l'amant et le défenseur de la princesse Honoria. La soeur de Valentinien avait été élevée dans le palais de Ravenne; et comme le mari d'Honoria, aurait pu donner de l'inquiétude à l'empire, on éleva la princesse au rang d'Augusta, pour anéantir l'espérance des sujets les plus présomptueux; mais la belle Honoria avait à peine atteint l'âge de seize ans, qu'elle détesta la grandeur importune, qui la privait pour toujours des douceurs d'un amour légitime. Au milieu d'une pompe vaine et insipide, Honoria soupirait, et, cédant enfin à la voix de la nature, elle se jeta dans les bras d'Eugène, son chambellan. Des signes de grossesse trahirent bientôt ce que on appela son crime et sa honte, et le public en fut instruit par l'imprudence de l'impératrice Placidie, qui fit partir sa fille pour Constantinople, après l'avoir tenue longtemps dans une captivité ignominieuse. La malheureuse Honoria passa douze on quatorze ans dans la triste société des soeurs de Théodose et de leurs chastes compagnes. La fille de Placidie ne pouvait plus prétendre à leur mérite, et se conformait avec répugnance aux pratiques pieuses des prières, des jeûnes et des vigiles. L'impatience d'un célibat dont elle n'espérait plus de sortir, lui fit entreprendre une démarche extraordinaire et désespérée. Le nom redouté d'Attila se trouvait souvent dans les entretiens des habitants de Constantinople, et ses fréquentes ambassades entretenaient une correspondance presque continuelle entre son camp et le palais impérial. Sacrifiant tous les préjugés et tous les devoirs aux désirs de l'amour, ou plutôt de la vengeance, la princesse offrit de se remettre elle-même dans les bras d'un prince barbare dont elle ignorait le langage, dont les traits présentaient à peine l'idée d'une figure humaine, et dont elle abhorrait les moeurs et la religion. Par le moyen d'un eunuque de confiance, elle fit remettre à Attila une bague pour garant de sa foi, et le conjura de la réclamer comme sa légitime épouse, avec laquelle il aurait été secrètement uni. Le monarque reçût avec froideur ces avances indécentes, et continua de multiplier le nombre de ses épouses jusqu'au moment où deux passions puissantes, l'avarice et l'ambition, éveillèrent son amour pour Honoria. Son entrée dans la Gaule fut précédée d'une déclaration formelle, par laquelle il demandait la main de la princesse et la part égale à laquelle elle avait droit de prétendre dans le patrimoine impérial. Ses prédécesseurs, les anciens Tanjoux, avaient souvent demandé, avec la même arrogance, les princesses de la Chine, et les prétentions d'Attila ne parurent pas moins offensantes à l'empereur des Romains. Ses ambassadeurs reçurent un refus ferme, quoique sans hauteur. Malgré les exemples récents de Pulchérie et de Placidie, on déclara que les femmes n'avaient aucun droit à la succession de l'empire; et à la demande de la princesse on opposa ses engagements indissolubles1. Dès le moment où l'on avait eu connaissance de sa correspondance avec le roi des Huns, la coupable Honoria avait été enlevée de Constantinople comme un objet d'horreur, et reléguée au fond de l'Italie on épargna sa vie; mais aussitôt après la cérémonie par laquelle on ordonna à quelque particulier obscur le titre de son époux, on l'enferma dans une prison perpétuelle, pour y pleurer des crimes et des infortunes auxquelles Honoria aurait peut-être échappé, si elle n'eût pas été la fille d'un empereur.

1. Voyez Priscus, p. 39, 40. On pouvait alléguer avec raison que si les femmes avaient eu les prétentions au trône, Valentinien, qui avait épousé la fille et l'héritière de Théodose le jeune, aurait réclamé ses droits sur l'empire d'Orient.

451

Attila assiège Orléans

Attila
Ville romaine en Gaule saccagée par les hordes d'Attila
George-Antoine Rochegrosse

Un Gaulois contemporain, le savant et éloquent Sidonius, qui occupa depuis le siège épiscopal de Clermont, s'était engagé vis-à-vis d'un de ses amis à écrire l'histoire de la guerre d'Attila. Si la modestie de Sidonius ne l'avait pas détourné d'un ouvrage si intéressant, l'historien aurait exposé avec la simplicité de la vérité les faits mémorables auxquels le poète se contente de faire allusion d'une manière concise, et dans un style vague et métaphorique1. Les rois et les nations de la Scythie et de la Germanie, répandus depuis la Volga peut-être jusqu'au Danube, accoururent à la voix belliqueuse d'Attila. Du village royal dans les plaines de la Hongrie, ses étendards s'avancèrent vers l'Occident, et après une marche de sept ou huit cents milles, ils arrivèrent au confluent du Rhin et du Necker, où ils furent joints par ceux des Francs qui obéissaient à son allié le fils aîné de Clodion. Une troupe légère de Barbares, conduite par l'espoir du butin, aurait peut-être préféré l'hiver, afin de pouvoir traverser le fleuve sur la glace; mais l'innombrable cavalerie des Huns exigeait des fourrages et des provisions qu'il eût été impossible de se procurer dans cette saison. On trouva dans la forêt Hercynienne les bois nécessaires pour construire un pont de bateaux; et cette multitude d'ennemis se précipita avec une violence irrésistible, sur les provinces de la Belgique. La consternation fut universelle dans la Gaule; et la tradition, qui nous a transmis l'histoire de ses malheurs, n'a pas oublié les miracles et les martyrs dont furent honorées plusieurs de ses villes. Troyes, dut sa conservation au mérite de saint Loup. La Providence enleva, saint Servat de ce monde, pour lui éviter la douleur de contempler la ruine de Tongres, et les prières de sainte Geneviève détournèrent Attila des environs de Paris; mais la plupart des villes de la Gaule, également dépourvues de saints et de soldats, furent assiégées et emportées d'assaut par les Huns, qui se conduisirent à Metz, selon les maximes qu'ils avaient coutume de pratiquer à la guerre. Ils massacrèrent sans distinction les prêtres à l'autel, et les enfants qu'au moment du danger l'évêque s'était hâté de baptiser cette ville florissante fut livrée aux flammes, et une petite chapelle solitaire, dédiée à saint Etienne, indiqua depuis, le terrain que Metz occupait alors. Des bords de la Moselle Attila s'avança dans le coeur de la Gaule, passa la Seine à Auxerre; et, après une longue et pénible marche, plaça son camp sous les murs d'Orléans. Il voulait assurer ses conquêtes par la possession d'un poste avantageux, qui le rendit maître du passage de la Loire; et il se fiait à l'invitation de Sangiban, roi des Alains, qui lui avait promis de trahir les Romains, de lui livrer la ville et de passer sous ses drapeaux; mais cette conspiration fut découverte et déjouée. Les fortifications d'Orléans étaient nouvellement réparées et augmentées; les soldats ou les citoyens qui défendaient la place, repoussèrent courageusement tous les assauts des Barbares. L'évêque Anianus, prélat d'une haute piété et d'une prudence consommée, employa toutes les ressources de la politique religieuse pour soutenir le courage des habitants jusqu'à l'arrivée du secours qu'il attendait. Après un siège opiniâtre, les béliers commencèrent à ébranler les murs; les Huns occupaient déjà les faubourgs, et ceux qui n'étaient en état de porter les armes étaient prosternés dans les églises, Anianus, qui comptait les jours et les heures, envoya sur le rempart un homme de confiance examiner s'il n'apercevait rien dans l'éloignement. Le messager revint deux fois sans lui rapporter la moindre espérance; mais à la troisième il déclara qu'il avait cru entrevoir un faible nuage à l'extrémité de l'horizon. C'est le secours envoyé de Dieu, écria le prélat du ton d'une pieuse confiance; et le peuple répéta après lui : C'est le secours envoyé de Dieu. L'objet éloigné sur lequel se fixaient tous les yeux, s'agrandissait à chaque instant, et devenait plus distinct. On aperçut enfin les étendards des Goths et des Romains, et un coup de vent, ayant dissipé la poussière, offrit clairement à la vue les impatients escadrons d'AEtius et de Théodoric, qui se hâtaient d'accourir au secours d'Orléans.

1. . . . . . Subito cum rupta tumultu
Barbaries totas in te transfuderat arctos,
Gallia. Pugnacem Rugum comitante Gelono,
Gepida trux sequitui; Scyrum Burgundio cogit :
Chunus, Beldonotus, Neurus, Basterna, Toringus,
Bracterus, ulvosa vel quem Nicer abluit unda
Prorumpit Francus. Cecidit cito secta bipenni
Hercynia in lintres, et Rhenum texuit alno.
Et jam terrificis difuderat Attila turmis
In campos se, Belga, tuos . . . . .
Panegyr. Avit., 319.

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Alliance des Romains et des Visigoths

La politique insidieuse d'Attila avait servi autant que la terreur de ses armes à le faire pénétrer sans obstacle dans le coeur de la Gaule. Il modifiait adroitement ses déclarations publiques par des assurances particulières; il caressait ou menaçait tour à tour les Romains et les Goths; et les cours de Ravenne et de Toulouse, se méfiant réciproquement l'une de l'autre, attendaient avec une indolente indifférence l'approche de l'ennemi commun. AEtius veillait seul à la sûreté de la république; mais ses plus sages mesures étaient entravées par une faction qui dominait dans le palais depuis la mort de l'impératrice Placidie. La jeunesse de l'Italie tremblait au seul bruit de la trompette; et les Barbares, qui penchaient pour Attila, par crainte ou par inclination attendaient avec une fidélité douteuse et prête à se vendre, quel serait l'événement de la guerre. Le patrice passa les Alpes à la tête d'un corps de troupes qui méritait à peine le nom d'une armée1; mais en arrivant à Arles ou à Lyon, il apprit que les Visigoths refusaient d'entreprendre la défense de la Gaule, et qu'ils étaient résolus d'attendre sur leur territoire l'ennemi redoutable qu'ils affectaient de mépriser. Atterré par cette nouvelle, le général romain eut recours au sénateur Avitus, qui, après avoir exercé honorablement l'office de préfet du prétoire, s'était retiré dans ses domaines en Auvergne. Le ministre consentit à se charger d'une ambassade à la cour de Toulouse, et l'exécuta avec habileté et avec succès. Il représenta à Théodoric qu'on ne pouvait résister au conquérant ambitieux qui voulait tout envahir, par une alliance solide et sincère de toutes les puissances qu'il s'efforçait d'accabler. Avitus anima le ressentiment des Goths par la description de tous les maux que les Huns avaient fait souffrir à leurs ancêtres, et de la fureur avec laquelle ils les poursuivaient depuis le Danube jusqu'au pied des Pyrénées; il leur représenta fortement que le devoir de tous les chrétiens était de contribuer à sauver de leurs violences sacrilèges les églises et les reliques des saints; qu'il était de l'intérêt personnel de tous les Barbares fixés dans la Gaule de défendre, contre les pâtres de la Scythie, les terres et les vignes cultivées pour leur usage. Théodoric se rendit à l'évidence de la vérité, adopta les mesures les plus sages et les plus honorables, et déclara que, comme le fidèle allié d'AEtius et des Romains, il était prêt à exposer sa vie et ses Etats pour la défense de la Gaule. Les Visigoths, alors au plus haut point de leur puissance et de leur renommée, obéirent avec joie au premier signal de guerre, préparèrent leurs chevaux et leurs armes, et s'assemblèrent sous l'étendard de leur vieux monarque, qui résolût de commander lui-même son armée avec les deux aînés de ses fils, Torismond et Théodoric. L'exemple des Goths détermina des tribus et des nations qui balançaient encore entre les Huns et les Romains. L'infatigable AEtius rassembla peu à peu les guerriers de la Gaule et de la Germanie, qui, après s'être longtemps reconnus les sujets et les soldats de la république, prétendaient au rang d'alliés indépendants, et réclamaient les récompenses dues à un service volontaire. Les Laeti, les Armoricains, les Bréones, les Saxons, les Bourguignons, les Sarmates ou Alains, les Ripuaires, et les Francs, qui obéissaient à Mérovée : telle était la composition de l'armée qui, sous la conduite d'AEtius et de Théodoric, s'avançait à marches pressées, pour délivrer Orléans, et livrés bataille à la multitude formidable qui environnait Attila2.

1. . . . . . Vix liquerat Alpes
AEtius tenue, et rarum sine milite ducens
Robur; in auxiliis geticum male credulus agmen
Incassum propriis praesumen adfore castris.
Panegyr. Avit., 328, etc.

2. Jornandès, c. 36, 664, edit. Grot., t. II, p. 23 des Historiens de France, et les notes de l'éditeur bénédictin donnent le détail de l'armée d'AEtius. Les Laeti étaient un peuple mêlé de Barbares nés ou naturalisés dans la Gaule; les Ripaires ou Ripuaires tiraient leur nom du lieu de leur résidence sur les bords des trois rivières, le Rhin, la Meuse et la Moselle; les Armoricains occupaient les villes indépendantes entre la Seine et la Loire. Il y avait une colonie de Saxons dans le diocèse de Bayeux; les Bourguignons habitaient la Savoie, et les Bréones étaient une tribu belliqueuse des Rhétiens, à l'Orient du lac de Constance.

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Bataille de Châlons (Bataille des champs Catalauniques)

L'usurpateur Jean
Les Huns à la bataille de Chalons
Alphonse de Neuville

La discipline et la tactique des Grecs et des Romains formaient une partie intéressante de leurs moeurs nationales. Mais la bataille de Châlons ne peut exciter notre curiosité que par la grandeur de l'objet, puisqu'elle fut décidée par l'aveugle impétuosité des Barbares, et qu'elle a été transmise à la postérité par des écrivains partiaux que leur profession civile ou ecclésiastique éloignait de toute connaissance de l'art militaire. Cassiodore a cependant conversé familièrement avec des Goths qui s'étaient trouvés à cette bataille, et ils la lui représentèrent comme terrible, longtemps douteuse, opiniâtre et sanglante; telle qu'on n'en avait pas vu depuis, non plus que dans les siècles précédents. Le nombre des morts se monta, selon les uns, à cent soixante-deux mille; et selon d'autres, à trois cent mille. Ces exagérations peu croyables supposent toujours une assez grande perte, pour prouver, comme le remarque judicieusement un historien, que des générations entières peuvent être englouties dans l'espace d'une heure par l'extravagance des souverains. Après la décharge mutuelle et répétée des flèches et des javelots, dans laquelle les adroits archers de la Scythie, purent se montrer avec avantage, la cavalerie et l'infanterie des deux armées se joignirent et combattirent corps à corps. Les Huns, animés par la présence d'Attila, percèrent le centre des alliés, formé de troupes faibles et peu affectionnées, séparèrent les deux ailes et, se tournant sur la gauche avec rapidité, dirigèrent tous leurs efforts contre les Visigoths. Tandis que Théodoric galopait devant les rangs pour animer ses soldats; il tomba de son cheval mortellement blessé d'un javelot lancé par Andage, Ostrogoth d'une naissance illustre. Dans ce moment de désordre, le monarque blessé fut accablé sous la foule des combattants et foulé aux pieds des chevaux de sa propre cavalerie; et sa mort servit à justifier l'oracle ambigu des aruspices. Attila s'enorgueillissait déjà des espérances de la victoire, lorsque le vaillant Torismond descendit des hauteurs et vérifia le reste de la prédiction. Les Visigoths, qui avaient été mis en désordre par la fuite, reprirent peu à peu leur ordre de bataille; et les Huns furent inévitablement vaincus, puisque Attila fut forcé de faire retraite. Il s'était exposé avec la témérité d'un soldat; mais les intrépides Barbares qui composaient son corps de bataille s'étaient avancés fort loin du reste de la ligne; cette attaque, faiblement soutenue par leurs confédérés, mit leurs flancs à découvert. L'approche de la nuit sauva seule d'une défaite totale les conquérants de la Scythie et de la Germanie. Ils se retirèrent derrière le rempart de chariots qui composait les fortifications de leur camp. La cavalerie mit pied à terre, et se prépara à un genre de combat qui ne convenait ni à ses armes ni à ses habitudes. L'événement était incertain; mais Attila s'était réservé une dernière et honorable ressource. Il fit faire une pile des selles et des riches harnais des chevaux, et l'intrépide Barbare résolut, si son camp était forcé, d'y mettre le feu, de s'y précipiter, et de priver les ennemis de la gloire d'avoir Attila dans leur puissance, durant sa vie ou après sa mort1.

1. Le comte du Buat, Hist. des Peup., etc. tome VII, p. 554-573, s'en rapportant toujours au faux Idatius, et rejetant toujours le véritable, a prétendu qu'Attila avait été défait dans deux grandes batailles, l'une près d'Orléans, et l'autre dans les plaines de Champagne; que dans l'une Théodoric perdit la vie, et que dans l'autre il fut vengé.

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Retraite d'Attila

Mais ses ennemis ne passèrent pas la nuit plus tranquillement. La valeur imprudente de Torismond lui fit continuer la poursuite jusqu'à ce qu'enfin, suivi d'un petit nombre de guerriers, il se trouva au milieu des chariots des Scythes. Dans le tumulte d'un combat nocturne, il fut jeté en bas de son cheval, et le fils de Théodoric aurait éprouvé le sort de son père, si sa vigueur et le zèle de ses soldats ne l'avaient tiré de cette dangereuse situation. Sur la gauche, AEtius, séparé de ses alliés, incertain de la victoire et inquiet de leur sort, rencontra de même des troupes d'ennemis répandues dans la plaine de Châlons, et, étant parvenu à leur échapper, il atteignit enfin le camp des Visigoths, qu'il ne put garnir que d'un petit nombre de troupes, en attendant le retour de la clarté. Au point du jour, le général romain ne douta plus de la défaire d'Attila, qui restait enfermé dans ses retranchements; et en contemplant le champ de bataille, il aperçut, avec une secrète satisfaction, que la plus forte perte était tombée sur les Barbares. On trouva, sous un monceau de morts le corps de Théodoric percé d'honorables blessures. Ses sujets le pleurèrent comme leur roi et comme leur père; mais, leurs larmes étaient mêlées des chants de la victoire, et Théodoric fut enterré à la vue de l'ennemi vaincu. Les Goths, frappant leurs armes les unes contre les autres, élevèrent sur un bouclier son fils aîné Torismond, à qui ils attribuaient avec raison tout l'honneur de la journée; et le devoir de la vengeance devint pour le nouveau roi une portion sacrée de l'héritage paternel. Cependant, les Goths eux-mêmes sentaient leur courage s'étonner de la contenance fière et terrible qu'avait conservée leur redoutable adversaire. Leur historien a comparé le roi des Huns à un lion dans sa caverne, menaçant avec un redoublement de rage les chasseurs dont il est environné. Les rois et les nations qui, au moment de sa défaite, auraient pu déserter ses étendards, sentaient que de tous les dangers, le plus à craindre pour eux et le plus inévitable était la colère d'Attila. Son camp retentissait du bruit de ses instruments guerriers, dont les sons animés ne cessaient de défier les ennemis; et les premières troupes qui entreprirent de forcer ses retranchements furent repoussées ou détruites par une grêle de traits lancés sur elles de toutes parts. On résolut, dans un conseil de guerre, d'assiéger le roi des Huns dans son camp, d'intercepter ses convois, et de le forcer à accepter un traité honteux ou un combat inégal, mais l'impatience des Barbares dédaigna bientôt la lenteur de ces prudentes mesures; et la sage politique d'AEtius craignit de rendre, par la destruction des Huns, l'orgueil et la puissance des Goths beaucoup trop redoutables. Il employa l'ascendant de la raison et de l'autorité pour calmer le ressentiment que le fils de Théodoric regardait comme un devoir. Le patrice lui représenta, avec une apparence d'attachement à ses intérêts, le danger très réel de son absence, et lui conseilla de déconcerter, par un prompt retour à Toulouse, les desseins ambitieux de ses frères, qui pouvaient usurper son trône et s'emparer de ses trésors. Après le départ des Goths et la séparation des alliés, Attila fut surpris du vaste silence qui régnait dans les plaines de Châlons. La crainte de quelque stratagème le contint plusieurs jours dans l'enceinte de ses chariots, et sa retraite au-delà du Rhin attesta la dernière des victoires remportées au nom de l'empereur d'Occident. Mérovée et ses Francs suivirent l'armée des Huns jusqu'aux confins de la Thuringe, en ayant soin toutefois de se tenir toujours à une certaine distance, et de faire paraître leur nombre plus grand qu'il n'était réellement, par la quantité de feux qu'ils allumaient chaque nuit. Les Thuringiens servaient dans l'armée d'Attila, ils traversèrent le territoire des Francs dans leur marche et dans leur retour, et ce fut peut-être alors qu'ils exercèrent les horribles cruautés dont le fils de Clovis tira vengeance quatre-vingts ans après. Les Thuringiens massacrèrent leurs prisonniers et même les otages; firent périr dans les tourments les plus recherchés deux cents jeunes filles dont les unes furent écartelées par des chevaux sauvages, les autres écrasées sous le poids des chariots que l'on fit passer sur elles, et leurs membres épars sur la route servirent de pâture aux loups et aux vautours. Tels étaient les sauvages ancêtres dont les vertus imaginaires ont obtenu les louanges et excité quelquefois l'envie des siècles civilisés1.

1. Ces cruautés, que Théodoric, fils de Clovis, déplore avec indignation (saint Grégoire de Tours, l. III, c. 10, p. 190), paraissent convenir au temps et aux circonstances de l'invasion d'Attila. Son séjour dans la Thuringe a été longtemps attesté par la tradition populaire, et l'on prétend qu'il y tint un couroultai ou diète, dans les environs d'Eisenach. Voyez Mascou (IX, 30), qui décrit avec la plus scrupuleuse exactitude l'ancienne Thuringe, dont il assure que le nom est dérivé des Thervinges, tribu des Goths.

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Invasion de l'Italie par Attila

Le mauvais succès de l'expédition des Gaules n'altéra ni les forces, ni le courage, ni même la réputation d'Attila. Dans le printemps suivant, il fit une seconde demande à la princesse Honoria. Sa demande fut encore rejetée ou éludée, et le fougueux Attila reprit les armes; passa les Alpes, envahit l'Italie, et assiégea Aquilée avec une armée aussi nombreuse que la première. Les Barbares n'entendaient rien à la conduite d'un siège, qui même chez les anciens exigeait quelque théorie ou au moins quelque pratique des arts mécaniques : mais les travaux de plusieurs milliers d'habitants de la province et des captifs, dont on sacrifiait la vie sans pitié, pouvaient exécuter les ouvrages les plus pénibles et les plus dangereux; et les artistes romains vendaient peut-être leur secours aux destructeurs de leur pays. Les Huns se servirent contre les murs d'Aquilée des béliers, des tours roulantes et des machines qui lançaient des pierres, des dards et des matières enflammées1. Le roi des Huns employait tour à tour l'influence de l'espoir de la crainte de l'émulation et de l'intérêt pour détruire la seule barrière qui retardât la conquête de l'Italie. Aquilée était alors une des plus fortes villes maritimes, et une des plus riches et des plus peuplées de la côte de la mer Adriatique. L'intrépidité des Goths auxiliaires, commandés, à ce qu'il parait, par leurs princes nationaux, Alaric et Antala, se communiquait aux citoyens, qui se rappelaient encore la glorieuse résistance de leurs ancêtres contre un Barbare féroce et inexorable, qui déshonorait la majesté de la pourpre romaine. Après trois mois d'un siège inutile, le manque de subsistances et les clameurs de l'armée contraignirent Attila de renoncer à son entreprise, et il donna à regret, pour le lendemain, l'ordre de plier les tentes et de commencer la retraite. Triste, pensif et indigné; il faisait le tour des murs d'Aquilée; lorsqu'il aperçut une cigogne qui, suivie de ses petits, s'envolait d'une tour et semblait abandonner son nid. Saisissant sur-le-champ en habile politique ce que ce frivole incident pouvait offrir à la superstition, il s'écria à haute voix, et d'un ton plein de joie, que cet oiseau domestique, si attaché à la société de l'homme, n'eût pas quitté son ancien asile; si ces tours n'eussent été dévouées à la destruction et à la solitude. Cet heureux présage inspira l'assurance de la victoire; on reprit le siège, et poussé avec une nouvelle vigueur. Les Huns assaillirent la partie du mur d'où était sortie la cigogne; ouvrirent une large brèche, s'y précipitèrent avec une impétuosité irrésistible, et la génération suivante distinguait à peine les ruines d'Aquilée2. Après cette effrayante vengeance, Attila continua sa marche; Altinum, Padoue et Concordia, qui se trouvaient sur son passage, ne présentèrent bientôt plus que des monceaux de pierres et de cendres. Vicence, Vérone et Bergame villes de l'intérieur, eurent tout à souffrir de l'avide cruauté des Huns. Pavie et Milan se soumirent sans résistance à la perte de leurs richesses, et rendirent grâce à la clémence inaccoutumée qui épargnait et les bâtiments et la vie des citoyens captifs. Les traditions populaires de Côme, Turin et Modène, paraissent suspectes; mais elles concourent, avec des autorités plus authentiques à prouver qu'Attila étendit ses ravages jusque dans les riches plaines de la Lombardie, qui sont séparées par le Pô, et bornées par les Alpes et l'Apennin. En entrant dans le palais de Milan, le monarque barbare aperçut avec surprise et avec indignation un tableau qui représentait les empereurs des Romains assis sur leur trône; et les princes de Scythie prosternés à leurs pieds. La vengeance qu'il prit de ce monument de la vanité romaine, fut à la fois douce et ingénieuse. Il fit venir un peintre lui ordonna de changer les figures et les attitudes, et de peindre sur la même toile le roi de Scythie sur son trône, et les empereurs romains s'en approchant d'un air humble; pour vider à ses pieds des sacs d'or, symbole du tribut auquel ils s'étaient assujettis3. Les spectateurs reconnurent sans doute la vérité de cette nouvelle représentation, et se rappelèrent peut-être, dans cette singulière occasion, la dispute de l'homme et du lion.

1. Machinis constructis, omnibusque tormentorum generibus adhibitis. Jornandès, c. 42, p. 673. Dans le treizième siècle, les Mongols se servirent, pour renverser les murs des villes de la Chine. Ces machines lançaient des pierres qui pesaient de cent cinquante à trois cents livres. Les Chinois employèrent pour leur défense la poudre à canon et même des bombes plus de cent ans avant qu'elles fussent connues en Europe; et cependant ces armes, empruntées au ciel ou plutôt à l'enfer, ne purent sauver une nation pusillanime. Voyez Gaubill, Hist. des Mangols, p. 70, 71, 155-157, etc.

2. Jornandès, environ un siècle après le siège, affirme qu'Aquilée était si complètement détruite, ut vix ejus vestigia, ut appareant, reliquerint. Voyez Jornandès, de Reb getic., p. 673; Paul diacre, l. II, c. 14, p. 785; Luitprand, Hist., l. III, c. 2. On donnait quelquefois le nom d'Aquilée au Forum Julii, Cividad del Friuli, la capitale plus moderne de la province vénitienne.

3. Leo respondis : Humana hoc pictum manu;
Videres hominem dejectum, si pingere
Leones scirent.
Appendix ad Phaedrum, Fab. 15.
Dans Phèdre, le lion en appelle assez gauchement du tableau aux amphithéâtres, et le goût naturel de la Fontaine lui a fait rejeter cette mauvaise conclusion.

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Fondation de la république de Venise

L'orgueil féroce d'Attila s'est peint dans ce mot digne de lui, que l'herbe ne croissait jamais où son cheval avait passé. Cependant ce destructeur sauvage donna involontairement naissance à une république, qui ranima en Europe, dans le siècle de la féodalité, l'esprit de l'industrie commerciale. Le nom célèbre de Venise ou Venetia, appartenait autrefois à une vaste et fertile province de l'Italie, qui s'étendait depuis les frontières de la Pannonie jusqu'à la rivière de l'Adda, et depuis le Pô jusqu'aux Alpes Rhétiennes et Juliennes. Avant l'irruption des Barbares, cinquante villes vénitiennes jouissaient de la paix et de la prospérité. Aquilée était une des plus magnifiques; mais l'agriculture et les manufactures soutenaient l'ancienne dignité de Padoue, et, les possessions de cinq cents citoyens qui jouissaient du rang de chevaliers romains, montaient, d'après la plus rigoureuse évaluation. Un grand nombre de familles d'Aquilée, de Padoue, et des villes des environs échappées à la fureur des Huns, trouvèrent dans les îles voisines un humble mais sur asile1. A l'extrémité du golfe où les marées de l'Océan se font facilement sentir dans la mer Adriatique, on découvre une centaine de petites îles séparées du continent par les eaux fort basses; et défendues contre les vagues par de longues et étroites langues de terre entre lesquelles les vaisseaux peuvent pénétrer par des passages secrets et resserrés. Jusqu'au milieu au cinquième siècle, ces îles, à peine habitées, demeurèrent sans culture et presque sans nom2 : mais les moeurs des Vénitiens fugitifs, leurs arts et leur gouvernement prirent peu à peu dans leurs nouvelles habitations, une forme régulière; et l'on peut considérer une des épîtres de Cassiodore, dans laquelle il décrit leur situation3, comme le premier monument de la république. Le ministre de Théodoric les compare, dans son style de déclamation recherchée, à des poules d'eau qui ont fait leur nid au milieu des vagues; et bien qu'il convienne que les provinces vénitiennes renfermaient autrefois un grand nombre de familles nobles, il fait entendre qu'elles étaient toutes alors réduites à l'égalité par la misère. Le poisson était presque l'unique nourriture des habitants de toutes les classes; leur unique richesse consistait en sel que la mer leur fournissait en abondance, et qui, dans tous les marchés des environs, avait cours au lieu de l'or ou de l'argent qu'il remplaçait dans les achats. Un peuple qui par la nature de ses habitations semblait appartenir également à la terre et à la mer, fut bientôt aussi accoutumé à ce second élément qu'il pouvait l'être au premier; et les désirs de l'avarice succédèrent à ceux du besoin. Les insulaires, qui depuis Grado jusqu'à Chiozza étaient unis par les liens de la plus étroite alliance, pénétrèrent dans le coeur de l'Italie par la navigation pénible, mais peu dangereuse, des canaux et des rivières. Leurs vaisseaux, dont ils augmentaient continuellement le nombre et la grandeur, visitaient tous les ports du golfe; et Venise a contracté dès son enfance le mariage qu'elle célèbre tous les ans avec la mer Adriatique. Cassiodore, préfet du prétoire, adresse son épître aux tribuns maritimes, et les exhorte avec douceur, mais d'un ton d'autorité, à exciter dans leurs compatriotes le zèle du service public. On avait alors besoin de leur secours pour transporter les magasins de vin et d'huile de la province d'Istrie dans la ville de Ravenne. Ces tribuns maritimes paraissent avoir réuni plusieurs attributions, ainsi qu'on peut en juger par une tradition qui nous apprend que dans les douze îles principales le peuple élisait tous les ans douze juges ou tribuns. La domination des rois goths de l'Italie, sur la république de Venise, est constatée par la même autorité qui anéantit ses prétentions à une indépendance originaire et perpétuelle.

1. Cette émigration, n'est attestée par aucun contemporain; mais le fait est prouvé par l'évènement et la tradition a pu en conserver les circonstances. Les citoyens d'Aquilée se retirèrent dans l'île Gradus, ceux de Padoue à Rivus-Altus ou Rialto, où la ville de Venise a été bâtie dans la suite, etc.

2. Les Vénètes, que dans les temps les plus reculés cette nation, qui occupait le pays qu'on a nommé depuis Etats vénitiens de terre ferme, habitait également les îles répandues sur ces côtes; et que de là étaient venus les noms de Venetia prima et seconda; dont le premier s'appliquait au continent, et le second aux îles et aux lagunes. Dès le temps des Pélasges et des Etrusques, les premiers Vénètes, habitant une contrée fertile et délicieuse, s'étaient voués à l'agriculture; les seconds, placés au milieu des canaux, à l'embouchure des fleuves, et à portée des îles de la Grèce comme des campagnes fécondes de l'Italie, s'étaient adonnés à la navigation et au commerce. Les uns et les autres se soumirent aux Romains peu avant la seconde guerre punique. Ce ne fut cependant qu'après la victoire remportée par Marius sur les Cimbres, qu'on réduisit leur pays en province romaine. Sous le règne des empereurs, la première Vénétie mérita plus d'une fois, par ses malheurs, une place dans l'histoire..... Mais la province maritime était occupée de la pêche, des salines et du commerce. Les Romains ont regardé les peuples qui l'habitaient comme au-dessous de la dignité de l'histoire, et les ont laissés dans l'obscurité. Ils y demeurèrent jusqu'à l'époque où leurs îles offrirent une retraite à leurs compatriotes ruinés et fugitifs. Hist. des Republ. ital. du moyen âge, par Simonde Sismondi.

3. Cassiodore, Variar., l. XII, épît. 24. Maffei (Verona illustrata, part. I, p. 240-254) a traduit et expliqué cette lettre curieuse qui regardait les Vénitiens, comme les seuls descendants légitimes de la république romaine. Il fixe la date de l'épître, et par conséquent de la préfecture de Cassiodore, A. D. 523.

11 juin 452

Attila fait la paix avec les Romains

L'usurpateur Jean
Rencontre entre Léon et Attila
Raphaël

Les Italiens, qui avaient renoncé depuis longtemps au métier des armes, apprirent avec terreur, après quarante ans de paix, l'approche d'un Barbare formidable, qu'ils abhorraient comme l'ennemi de leur pays et de leur religion. Au milieu de la consternation générale, le seul AEtius demeurait inaccessible à la crainte; mais malgré sa valeur et ses talents, AEtius, seul et sans secours, ne pouvait exécuter aucun exploit digne de sa réputation. Les Barbares qui avaient défendu la Gaule, refusaient obstinément de marcher à la défense de l'Italie, et les secours promis par l'empereur d'Orient étaient éloignés et peu certains. Le patrice, à la tête des troupes domestiques attachées à son service particulier, fatiguant et retardant sans cesse la marche d'Attila, ne se montra jamais plus grand qu'au moment où un peuple d'ignorants et d'ingrats blâmaient hautement sa conduite. Si l'âme de Valentinien eût été susceptible de quelques sentiments généreux, il aurait pris ce brave général pour exemple et pour guide : mais le petit-fils de Théodose, au lieu de partager le danger, fuyait le bruit des armes; et sa retraite précipitée de Ravenne à Rome, d'une forteresse imprenable dans une ville ouverte et sans défense, annonçait clairement l'intention d'abandonner l'Italie dès que l'ennemi s'approcherait assez pour menacer sa sûreté personnelle. Cependant l'esprit de doute et de délai, qui règne toujours dans les conseils des lâches et en diminue quelquefois la pernicieuse influence, suspendit cette honteuse abdication. L'empereur de l'Occident, le sénat et le peuple de Rome, par une inspiration plus salutaire, se déterminèrent à tâcher d'apaiser la colère d'Attila par l'envoi d'une ambassade solennelle chargée de lui porter leurs supplications. On confia cette importante commission à Avienus, qui, par sa naissance et ses richesses, sa dignité consulaire, le nombre de ses clients et ses talents personnels, tenait le premier rang dans le sénat de Rome. Le caractère adroit et artificieux d'Avienus était parfaitement approprié à la conduite d'une négociation, soit qu'elle fût relative à des intérêts publics ou particuliers. Son collègue Trigetius avait occupé la place de préfet du prétoire en Italie; et Léon, évêque de Rome, consentit à hasarder sa vie pour sauver son troupeau. Saint Léon a exercé et déployé son génie dans les calamités publiques, et il a obtenu le nom de grand par son zèle et son succès à établir ses opinions et son autorité, sous les noms révérés de foi orthodoxe et de discipline ecclésiastique. Attila était campé à l'endroit où le cours lent et tortueux du Mincius vient se terminer, et se perdre dans les vagues écumantes du lac Benacus1, et sa cavalerie scythe foulait l'héritage de Catulle et de Virgile; ce fut là qu'il reçut les ambassadeurs romains, dans sa tente, et les écouta avec une attention obligeante et même respectueuse. La délivrance de l'Italie fut achetée par l'immense rançon ou douaire de la princesse Honoria. L'état où était son armée contribua sans doute à faciliter le traité et à hâter sa retraite. Les jouissances du luxe et la chaleur du climat avaient énervé la valeur de ses soldats. Les pâtres du Nord, dont la nourriture ordinaire consistait en lait et en viande crue s'étaient livrés avec excès à l'usage du pain, du vin et de la viande préparée et assaisonnée à la manière des Romains et les progrès de la maladie parmi eux commençaient à venger l'Italie2. Lorsque Attila déclara sa résolution de conduire son armée victorieuse aux portes de Rome, ses amis et ses ennemis concoururent à l'en détourner, en lui rappelant qu'Alaric n'avait pas survécu longtemps à la conquête de la ville éternelle. L'âme intrépide que ne pouvait émouvoir la présence du danger, ne fut pas à l'abri d'une terreur imaginaire; le roi des Huns n'échappa pas à l'influence de la superstition dont il s'était si fréquemment servi pour le succès de ses desseins. L'éloquence pressante de Léon, sa démarche majestueuse et ses habits pontificaux inspirèrent au prince barbare un sentiment de vénération pour le père spirituel des chrétiens; l'apparition des deux apôtres saint Pierre et saint Paul, qui menacèrent le conquérant d'une prompte mort s'il rejetait la prière de leur successeur, est une des plus belles légendes de la tradition ecclésiastique. Le destin de Rome pouvait mériter l'intervention du Ciel, et l'on doit quelque indulgence à une fable qui a été représentée par le pinceau de Raphaël et par le ciseau de l'Algardi.

1. Tardis ingens ubi, flexibus errat.
Mincius, et tenera protexit arundine ripas
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Anne lacus tantos, te, Lari maxime; teque
Fluctibus, et fremitu assurgens, Benace, marino.

2. Si statim infesto agmine urbem petussent; grande discrimem esset : sed in Venetia quo fere tractu Italia mollissima est, ipsa solis colique clementia robur elanguit. Adhoc panis usu carnisque cocteae, et dulcedine vini mitigatos, etc. Ce passage de Florus est plus applicable aux Huns qu'aux Cimbres, et il peut servir de commentaire à la peste envoyée du ciel, dont Idatius et Isidore prétendent que furent attaqués les soldats d'Attila.

453

Mort d'Attila

Honoria (au centre), Galla Placidia et Valentinien III
Mort d'Attila
Paczka Ferenc

Avant de quitter l'Italie, le roi des Huns menaça d'y revenir plus terrible encore et plus implacable si, avant le terme convenu par le traité, l'on ne remettait pas son épouse, la princesse Honoria, entre les mains de ses ambassadeurs; mais, en attendant, Attila, pour calmer ses tendres inquiétudes, ajouta à la liste de ses nombreuses épouses, une jeune beauté, nommée Ildico1. Après avoir célébré son mariage dans le palais du village royal, situé au-delà du Danube, par toutes les fêtes usitées chez les Huns, le monarque, accablé de vin et de sommeil, quitta fort tard les plaisirs de la table pour se livrer à ceux de l'amour. Dans la crainte de les troubler ou d'interrompre son repos, ses domestiques n'osaient entrer le lendemain dans son appartement; mais la plus grande partie du jour s'étant passée sans que ceux qui attendaient à sa porte entendissent le moindre bruit, l'inquiétude l'emporta sur le respect; leurs cris répétés n'ayant pas réussi à éveiller le monarque, ils se précipitèrent dans la chambre de leur maître, et trouvèrent sa nouvelle épouse assise tremblante à côté du lit, le visage couvert de son voile, déplorant le danger de sa propre situation et la perte d'Attila. Une de ses artères s'était rompue pendant la nuit, et, se trouvant couché, il avait été suffoqué par le sang qui, au lieu de s'échapper par les narines, avait regorgé dans les poumons et l'estomac2. On exposa son corps au milieu de la plaine sous un pavillon de soie, et des escadrons de Huns en firent plusieurs fois le tour en chantant des vers à l'honneur d'un héros plein de gloire durant sa vie, invincible, même à sa mort, le père de son peuple, le fléau de ses ennemis et la terreur de l'univers. Les Barbares coupèrent suivant l'usage, une partie de leurs cheveux, se couvrirent le visage de hideuses blessures, et firent couler, en l'honneur de leur intrépide général, non les larmes des femmes, mais le sang des guerriers. Le corps d'Attila, renfermé dans trois cercueils, le premier d'or, le second d'argent et le dernier de fer, fut mis en terre pendant la nuit. On ensevelit dans la même tombe quelques dépouilles des nations qu'il avait vaincues. Les captifs qui avaient ouvert la fosse furent impitoyablement massacrés, et les Huns, après s'être abandonnés à une douleur immodérée, terminèrent la fête en se livrant, autour du sépulcre, à tous les excès de la joie et de la débauche. On prétendit à Constantinople que, dans la nuit fortunée qui en délivra l'empire, Marcien avait cru voir en songe se briser l'arc d'Attila. Cette tradition pourrait servir à prouver que le redoutable roi des Huns occupait souvent l'imagination des empereurs romains.

1. Attila, ut Priscus historicus refert, extinctionis suae tempore, puellam Ildico nomine, decoram valde, sibi matrimonio post innumerabiles uxores..... socans. Jornandès, c. 49, p. 683, 684. Il ajoute ensuite (c. 50, p. 686) : Filii Attilae, quorum per licentiam libidinis pene populus fuit. Dans tous les siècles la polygamie fut admise chez les Tartares : le rang des épouses, parmi le peule, dépend de leur beauté; et la matrone surannée arrange, sans murmurer le lit destiné à sa jeune rivale : mais parmi les princes les fils nés des filles de khans ont le premier droit à la succession de leur père. Voyez l'Histoire généalogique, p. 406, 407, 408.

2. La nouvelle de son crime passa bientôt jusqu'à Constantinople, où on lui donna un nom fort différent, et Marcellin observe que l'usurpateur de l'Europe périt dans la nuit par la main et par le couteau d'une femme. Corneille qui a suivi dans sa tragédie la vérité de l'Histoire, décrit cette hémorragie en quarante vers pompeux, et fait dire à Attila avec une fureur ridicule :
. . . . . . . . . . S'il ne veut s'arrêter (son sang),
Dit-il, on me paiera ce qu'il va m'en coûter.

453-454

Destruction de l'empire d'Attila

La révolution qui détruisit l'empire des Huns assura la gloire du monarque qui seul avait pu soutenir un édifice si vaste et si peu solidement assemblé. Après sa mort, ses chefs les plus braves aspirèrent au rang de souverains, les rois les plus puissants parmi ceux qui lui étaient soumis voulurent jouir de l'indépendance, et les fils de tant de mères différentes se partagèrent et se disputèrent comme un héritage particulier le commandement des nations de la Scythie et de la Germanie. L'audacieux Ardaric sentit et représenta la honte de ce partage. Les Gépides ses sujets, et les Ostrogoths, sous la conduite de trois frères intrépides, encouragèrent leurs alliés à soutenir les droits de la liberté de leur couronne. On vit, soit pour se soutenir, soit pour se combattre, se rassembler sur les bords de la rivière de Netad en Pannonie, les lances des Gépides, les épées des Goths, les traits des Huns, l'infanterie des Suèves, les armes légères des Hérules et les glaives pesants des Alains. La bataille fut sanglante et décisive, et la victoire d'Ardaric coûta trente mille hommes à ses adversaires. Ellac, l'aîné des fils d'Attila, perdit sa couronne et la vie à la bataille de Netad. Sa précoce valeur l'avait déjà placé sur le trône des Acatzires peuple de Scythie qu'il avait subjugué, et Attila, sensible à la supériorité du mérite, aurait envié la mort de son fils Ellac. Son frère Dengisich, suivi d'une armée de Huns encore formidable après sa défaite, se défendit plus de quinze ans sur les bords du Danube. Le palais d'Attila et l'ancienne Dacie, depuis les montagnes Carpathiennes jusqu'à la mer Noire, devinrent le siège d'une nouvelle puissance fondée par Ardaric, roi des Gépides. Les Ostrogoths occupèrent les conquêtes faites en Pannonie, depuis Vienne jusqu'à Sirmium; et les différents établissements des tribus qui venaient de défendre si courageusement leur liberté, furent irrégulièrement distribués selon l'étendue de terrain qu'exigeaient leurs forces respectives. Environné et accablé par la multitude des esclaves de son père, Dengisich ne possédait d'autre empire que l'enceinte de ses chariots; son courage désespéré le poussa à attaquer l'empire d'Orient, et il perdit la vie dans une bataille. Sa tête, ignominieusement exposée dans l'Hippodrome, amusa la curiosité du peuple de Constantinople. La tendresse et la superstition avaient persuadé à Attila qu'Irnac, le plus jeune de ses fils, était destiné à soutenir la gloire de son peuple. Le caractère de ce prince, qui tâcha vainement de modérer l'impétuosité de son frère Dengisich, convenait mieux à la nouvelle situation des Huns. Irnac, suivi des hordes qui lui obéissaient, se retira dans le coeur de la petite Scythie. Ils y furent bientôt accablés par une multitude de Barbares qui suivirent le chemin qu'avaient découvert leurs ancêtres. Les Geougen ou Avares, que les écrivains grecs placent sur les côtes de l'océan, chassèrent devant eux les tribus voisines; et enfin les Igours du Nord, sortant des régions glacées de la Sibérie, qui produisent les plus précieuses fourrures, se répandirent dans le désert jusqu'au Borysthène et de la mer Caspienne, et détruisirent totalement l'empire des Huns.

454

Valentinien assassine le patrice AElius

Cette révolution put contribuer à la sûreté de l'empire d'Orient, dont le monarque avait su se concilier l'amitié des Barbares sans se rendre indigne de leur estime; mais en Occident le faible Valentinien, parvenu à sa trente-cinquième année sans avoir atteint l'âge de la raison ou du courage, abusa de sa tranquillité apparente pour saper les fondements de son trône en assassinant de sa propre main le patrice AEtius. Il haïssait, par un instinct de basse jalousie, le héros qu'on célébrait universellement comme la terreur des Barbares et le soutien de l'empire, et l'eunuque Héraclius, son nouveau favori, tira l'empereur d'une léthargie qui, durant la vie de l'impératrice, pouvait se déguiser sous le nom de respect filiale1. La réputation d'AEtius, ses dignités, ses richesses, la troupe nombreuse et guerrière de Barbares dont il était toujours suivi, ses créatures puissantes dans l'Etat, où elles remplissaient tous les emplois civils, et les espérances de son fils Gaudentius, déjà fiancé à Eudoxie, fille de l'empereur, l'élevaient au-dessus du rang d'un sujet. Les desseins ambitieux dont on l'accusa secrètement excitèrent la crainte et le ressentiment de Valentinien, AEtius lui-même, encouragé par le sentiment de son mérite, de ses services, et peut-être de son innocence, parait s'être conduit avec une imprudente hauteur. Le patrice offensa son souverain par une déclaration hostile; et il aggrava l'offense en le forçant à ratifier, par un serment solennel, un traité d'alliance et de réconciliation. AEtius témoigna hautement ses soupçons et négligea sa sûreté. Le mépris qu'il ressentait pour son ennemi l'aveugla au point de le croire incapable même d'un crime qui demandait de la hardiesse, et il se rendit imprudemment au palais de Rome. Tandis qu'il pressait l'empereur, peut-être avec trop de véhémence, de conclure le mariage de son fils, Valentinien, tirant pour la première fois son épée, la plongea dans le sein d'un général qui avait sauvé l'empire. Ses eunuques et ses courtisans se disputèrent l'honneur d'imiter leur maître, et AEtius, percé de plus de cent coups, expira en sa présence. Dans le même instant, on assassinait Boëthius préfet du prétoire; et avant que la nouvelle put se répandre, les principaux amis du patrice furent mandés au palais et massacrés séparément. L'empereur, déguisant cette action atroce sous les noms spécieux de justice et de nécessité, en instruisit ses soldats, ses sujets et ses alliés. Les nations qu'aucune alliance n'intéressait au sort d'AEtius, ou qui le redoutaient comme ennemi, déplorèrent généreusement l'indigne mort d'un héros. Les Barbares qui avaient été personnellement attachés à son service, dissimulèrent leur douleur et leur ressentiment; et le mépris public dont Valentinien avait été si longtemps l'objet, se convertit en une horreur profonde et universelle. Ces sentiments pénètrent rarement à travers les murs ces palais; cependant l'empereur entendit avec confusion la réponse ferme d'un Romain dont il n'avait pas dédaigné de solliciter l'approbation : J'ignore, lui dit-il, quels ont été vos griefs; mais je sais que vous avez agi, comme un homme qui se sert de sa main gauche pour se couper la main droite.

1. Placidie mourut à Rome le 27 novembre A. D. 450; on l'enterra à Ravenne, où son sépulcre et même son corps, assis sur une chaise de bois de cyprès, a été conservé durant plusieurs siècles. Le clergé orthodoxe complimenta souvent l'impératrice, et saint Pierre Chrysologue l'assura que son zèle pour la sainte Trinité avait été récompensé par une auguste trinité d'enfants. Voyez Tillemont, Hist. des Empereurs, t. VI, p. 240.

16 mars 455

Mort de Valentinien et de l'eunuque Héraclius

Le luxe de Rome semble avoir attiré à cette ville de longues et fréquentes visites de Valentinien, que l'on méprisait par cette raison plus à Rome qu'en aucun autre endroit de ses Etats. Les sénateurs, dont l'autorité et même les secours devenaient nécessaires au soutien d'un gouvernement faible, avaient repris insensiblement l'esprit républicain; les manières impérieuses d'un monarque héréditaire offensaient leur vanité, et les plaisirs de Valentinien troublaient la paix et blessaient l'honneur des familles les plus distinguées. La naissance de l'impératrice Eudoxie était égale à celle de son mari; sa tendresse et ses charmes méritaient de recevoir les preuves d'amour que l'inconstance de l'empereur offrait chaque jour à quelque nouvelle beauté. Pétrone Maxime, riche sénateur de la famille Anicienne, qui avait été deux fois consul, possédait une femme belle et vertueuse. Sa résistance soutenue ne servit qu'à irriter les désirs de Valentinien, qui résolut de les satisfaire par force ou par stratagème. Un jeu excessif était un des vices de la cour. L'empereur, par hasard ou par quelque artifice, avait gagné une somme considérable à Maxime, et avec peu de délicatesse il avait exigé qu'il lui remît son anneau pour sûreté de la dette; il l'envoya à la femme de Maxime par un messager de confiance, lui faisant ordonner de la part de son mari de se rendre sur-le-champ auprès de l'impératrice. N'ayant aucun soupçon de la supercherie, elle se fit conduire dans sa litière au palais impérial. Les émissaires de son impétueux amant l'introduisirent dans une chambre écartée, où Valentinien viola sans remords les lois de l'hospitalité. A son retour, sa profonde douleur et les reproches amers dont elle accablait son mari, qu'elle regardait comme complice de son propre déshonneur, enflammèrent Maxime du désir d'une juste vengeance; et à ce désir de vengeance vinrent se joindre les espérances de l'ambition. Maxime pouvait raisonnablement se flatter que les suffrages du peuple et du sénat l'élèveraient sur le trône de son odieux et méprisable rival. Valentinien, qui, jugeant d'après son coeur, ne croyait ni à l'amitié ni à la reconnaissance, avait imprudemment reçu parmi ses gardes des domestiques et des soldats d'AEtius. Deux d'entre eux, Barbares de naissance, se laissèrent aisément persuadés qu'ils rempliraient un devoir honorable et sacré en ôtant la vie à l'assassin de leur ancien maître, et leur intrépidité ne leur permit pas de chercher longtemps une occasion favorable. Tandis que Valentinien s'amusait dans le Champ-de-Mars, du spectacle de quelques jeux militaires, ils s'élancèrent sur lui, l'épée à la main, immolèrent le coupable Héraclius, et percèrent l'empereur lui-même sans rencontrer aucune opposition de la part de sa nombreuse suite qui semblait plutôt applaudir à la mort du tyran (16 mars 455). Tel fut le sort de Valentinien III, le dernier empereur de la famille de Théodose. Il eut toute la faiblesse de son cousin et de ses deux oncles, sans y joindre la douceur, la pureté, l'innocence de caractère qui font tolérer en eux le manque de courage et d'intelligence. Valentinien, moins excusable, avait des passions et n'avait pas de vertus; sa religion même était suspecte; et quoiqu'il n'ait jamais embrassé les erreurs de l'hérésie, il scandalisa la piété des chrétiens par son attachement pour les pratiques sacrilèges de la magie et de la divination.

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