Flavius Honorius  

17 janvier 395 - 15 août 423

17 janvier 395

Division de l'Empire entre Arcadius et Honorius

Honorius
Honorius

Le génie de Rome expira avec Théodose, le dernier des successeurs d'Auguste et de Constantin qui parut à la tête des armées et dont l'autorité fut universellement reconnue dans toute l'étendue de l'empire. Cependant la jeunesse et l'inexpérience de ses deux fils furent protégées quelque temps par le souvenir de sa gloire et de ses vertus. Après la mort de leur père, Arcadius et Honorius furent reconnus du consentement de l'univers, légitimes empereurs de l'Orient et de l'Occident. Tous les ordres de l'Etat, toutes les classes de citoyens, les sénats de l'ancienne et de la nouvelle Rome, le clergé, les magistrats, les soldats et le peuple, prononcèrent avec zèle le serment de fidélité. Arcadius, alors âgé d'environ dix-huit ans, était né en Espagne, dans l'humble habitation d'un simple citoyen; mais il avait reçu dans le palais de Constantinople une éducation convenable à sa nouvelle fortune : ce fut dans la paix et la magnificence de cette royale demeure qu'il passa entièrement une vie sans gloire; ce fut de là qu'il sembla régner sur les provinces de la Thrace, de l'Asie-Mineure, de la Syrie et de l'Egypte, depuis le Bas-Danube jusqu'aux confins de la Perse et de l'Ethiopie. Le jeune Honorius, son frère, fut décoré, dans la onzième année de son âge, du titre d'empereur de l'Italie, de l'Afrique, de la Gaule, de l'Espagne et de la Grande-Bretagne; les troupes qui gardaient les frontières de son empire servaient de barrière; d'un côté contre les Maures, et de l'autre contre les Calédoniens. Les deux princes partagèrent entre eux la vaste et belliqueuse préfecture de l'Illyrie, les provinces de Norique, de Pannonie et de Dalmatie, appartinrent à l'empire à l'Occident; mais les deux grands diocèses de Dacie et de Macédoine, confiés autrefois par Gratien à la valeur de Théodose, furent irrévocablement réunis à l'empire de l'Orient. Dans cette division définitive et durable de l'empire romain, on pesa de bonne foi et l'on compensa les différents avantages de territoire, de richesses, de population et de forces militaires. Le sceptre héréditaire des enfants de Théodose semblait leur appartenir par le choix de la nature et le don de leur père. Les généraux et les ministres s'étaient accoutumés à révérer dans les jeunes princes la dignité impériale; l'exemple dangereux d'une nouvelle élection ne vint pas avertir le peuple et les soldats de leurs droits et de leur puissance. Les preuves qu'Arcadius et Honorius donnèrent successivement de leur faiblesse et de leur incapacité, les malheurs multipliés de leur règne, ne suffirent pas pour détruire les sentiments de fidélité dont leurs sujets avaient de bonne heure reçu la profonde empreinte. Plein de respect pour la personne, ou plutôt pour le nom de ses souverains, le peuple chargea également de sa haine les rebelles qui attaquaient l'autorité de son monarque et les ministres qui en abusaient.

386-395

Caractère de Rufin (Flavius Rufinus)

Théodose a terni la gloire de son règne par l'élévation de Rufin, odieux favori, à qui dans un siècle de factions civiles et religieuses, tous les partis ont imputé tous les crimes. Poussé par l'avarice et par l'ambition1, Rufin, né dans un coin obscur de la Gaule2, quitta son pays natal pour chercher fortune dans la capitale de l'Orient. Le talent naturel d'une élocution facile et hardie lui obtint des succès au barreau, et ces succès le conduisirent naturellement aux premiers emplois de l'Etat. Il parvint graduellement, par des promotions régulières, à la charge de maître des offices, et dans l'exercice de ses nombreuses fonctions, liées si essentiellement avec tout le système du gouvernement civil, il acquit la confiance d'un souverain qui découvrit en peu de temps sa diligente et sa capacité dans les affaires, et ignora longtemps la fausseté, l'orgueil et l'avidité de son favori. Il déguisait soigneusement ses vices sous le masque de la plus profonde dissimulation, et ses passions étaient toujours au service de celles de son maître. Cependant, dans le massacre odieux de Thessalonique, le barbare Rufin enflamma la colère de Théodose, et n'imita pas son repentir. Cet homme qui regardait le reste des humains avec une indifférence dédaigneuse, ne pardonnait jamais la plus faible apparence d'une injure, et en devenant son ennemi on perdait à ses yeux tous les droits que pouvaient avoir acquis des services rendus à l'Etat. Promotus, maître général de l'infanterie, avait sauvé l'empire en repoussant l'invasion des Ostrogoths, mais il souffrait avec indignation la prééminence d'un rival dont il méprisait le caractère et la profession. Le fougueux soldat, irrité de l'arrogance du favori, s'emporta jusqu'à le frapper au milieu du conseil. On représenta cet acte de violence à l'empereur comme une insulte personnelle, que sa dignité ne lui permettait pas de laisser impunie. Promotus fut instruit de sa disgrâce et de son exil par l'ordre péremptoire qu'il reçut de se retirer sans délai dans un poste militaire sur le Danube. La mort de ce général, quoique tué dans une escarmouche contre les Barbares, a été imputée à la perfidie de Rufin. Le sacrifice d'un héros satisfit sa vengeance, et les honneurs du consulat augmentèrent encore sa vanité; mais sa puissance lui paraissait imparfaite et précaire, tant que Tatien3 et son fils Proculus occupaient les préfectures importantes de l'Orient et de Constantinople, et balançaient par leur autorité réunie les prétentions et la faveur du maître des offices. Les deux préfets furent accusés de fraude et de concussion dans l'administration des lois et des finances; l'empereur pensa que des coupables si importants devaient être jugés par une commission particulière. On nomma plusieurs juges, afin de partager entre eux le crime et le reproche de l'injustice; mais le droit de prononcer la sentence fut réservé au président, et ce président était Rufin lui-même. Le père, dépouillé de sa préfecture, fut jeté dans un cachot; le fils prit la fuite, convaincu que peu de ministres peuvent compter sur le triomphe de leur innocence, quand ils ont pour juge un ennemi personnel; mais plutôt que de se voir obligé à borner sa vengeance à celle de ses deux victimes qui lui était la moins odieuse, Rufin abaissa l'insolence de son despotisme jusqu'aux artifices les plus vils. On conserva, dans la poursuite du procès une apparence de modération et d'équité, qui donna à Tatien les espérances les plus favorables sur l'événement. Le président augmenta sa confiance par des protestations solennelles et des sermons perfides. Il alla même jusqu'à abuser du nom de l'empereur, et le père infortuné se laissa enfin persuader de rappeler son fils par une lettre particulière. A son arrivée, Proculus fait arrêté, examiné, condamné et décapité dans un des faubourgs de Constantinople, avec une précipitation qui trompa la clémence de l'empereur. Sans aucun respect pour la douleur d'un sénateur consulaire, les barbares juges de Tatien l'obligèrent d'assister au supplice de son fils : il avait lui-même au cou le cordon fatal; mais au moment où il attendait, où il souhaitait peut-être une prompte mort qui eût terminé tous ses malheurs, on lui permit de traîner les restes de sa vieillesse dans l'exil et dans la pauvreté4. La punition des deux préfets peut trouver une excuse peut-être dans les fautes ou les torts de leur conduite; l'esprit jaloux de l'ambition peut pallier la haine de leur persécuteur; mais Rufin poussa la vengeance à un excès aussi contraire à la prudence qu'à l'équité, en dégradant la Lycie, leur patrie, du rang de province romaine, en imprimant une tâche d'ignominie sur un peuple innocent, et en déclarant les compatriotes de Tatien et de Proculus incapables à jamais d'occuper un emploi avantageux ou honorable dans le gouvernement de l'empire5. Le nouveau préfet de l'Orient, car Rufin succéda immédiatement aux honneurs de son rival abattu, ne fut jamais détourné par ses plus criminelles entreprises, des pratiques de dévotion qui passaient alors pour indispensables au salut. Il avait bâti dans un faubourg de Chalcédoine, surnommé le Chêne, une magnifique maison de campagne, à laquelle il joignit pieusement une superbe église, consacrée aux apôtres saint Pierre et saint Paul, et sanctifiée par les prières et la pénitence continuelle d'une communauté de moines. On convoqua un synode nombreux et presque général des évêques de l'Orient, pour célébrer en même temps la dédicace de l'église et le baptême du fondateur. La plus grande pompe régna dans cette double cérémonie; et lorsque les eaux saintes eurent purifié Rufin de tous les péchés qu'il avait pu commettre jusqu'alors, un vénérable ermite d'Egypte se présenta imprudemment pour la caution d'un ministre plein d'orgueil et d'ambition.

1. Alecton, envieuse de la félicité publiques convoque un synode infernal; Mégère lui, recommande Rufin son pupille, qu'elle excité à exercer toute sa noirceur, etc.; mais il y a autant de différence entre la verve de Claudien et celle de Virgile, qu'entre les caractères de Turnus et de Rufin.

2. Tillemont, Hist. des Emper., t. V, p. 770. Il est évident, quoique de Marca paraisse honteux de son compatriote, que Rufin est né à Eluse, capitale de la Novempopulanie, et à présent petit village de Gascogne. D'Anville, Notice de l'ancienne Gaule, p. 289.

3. Zosime, qui raconte la chute de Tatien et de son fils (l. IV, p. 273, 274), assure leur innocence, et même son témoignage suffit pour l'emporter sur les accusations de leurs ennemis (Cod. Theodos., t. IV, p. 489), qui prétendent que ces deux préfets avaient opprimé les curies. La liaison de Tatien avec les ariens dans sa préfecture d'Egypte (A. D. 373) dispose Tillemont à le croire coupable de tous les crimes. Hist. des Empereurs, t. V, p. 360; Mem. eccles., t. VI, p. 589.

4. . . . . . . . . . . Juvenum rorantia colla
Ante patrum vultus stricta cecidere securi.
Ibat grandaevus nato moriente superstes
Post trabeas exsul. In Rufin., I, 248.
Les Faits de Zozime expliquent les allusions de Claudien; mais ses traducteurs classiques n'avaient aucune connaissance du quatrième siècle. Le fatal cordon avec le secours de Tillemont, dans un sermon de saint Asterius d'Amasée.

5. Cette loi odieuse est rapportée et révoquée par Arcadius (A. D. 396) dans le Code de Théodose (l. IX, tit. 38, leg. 9). Le sens, tel que Claudien l'explique (in Rufin, I, 234) et Godefroy (t. III, p. 279), est parfaitement clair.
. . . . . . . . . . . . . . . Exscindere cives
Funditus, et nomen gentil delere laborat.
Les doutes de Pagi et de Tillemont ne peuvent naître que de leur zèle pour la gloire de Théodose.



395

Rufin opprime l'Orient

Le caractère du vertueux Théodose imposait à son ministre la nécessité de l'hypocrisie, qui détruisait souvent et retenait quelquefois l'abus de la puissance. Rufin se gardait de troubler le sommeil d'un prince indolent, mais encore capable d'exercer les talents et les vertus qui l'avaient élevé à l'empire1. L'absence, et bientôt après la mort de ce grand prince, confirmèrent l'autorité absolu de Rufin sur la personne et sur les Etats d'Arcadius, prince faible et sans expérience, que l'orgueilleux préfet regardait plutôt comme son pupille que comme son souverain. Indifférent pour l'opinion publique, il se livra dès lors à ses passions sans remords et sans résistance; son coeur avide et pervers était inaccessible aux passions qui auraient pu contribuer à sa propre gloire ou au bonheur des citoyens. L'avarice semble avoir été le besoin dominant de cette âme corrompue2 : des taxes oppressives, une vénalité scandaleuse, des amendes immodérées, des confiscations injustes, de faux testaments, au moyen desquels il dépouillait de leur héritage les enfants de ses ennemis, ou même de ceux qui n'avaient pas mérité sa haine; enfin tous les moyens, soit généraux, soit particuliers, que peut inventer la rapacité d'un tyran, furent employés pour attirer dans ses mains les richesses de l'Orient; il vendait publiquement la justice et la faveur dans le palais de Constantinople. L'ambitieux candidat marchandait avec avidité, aux dépens de la meilleure partie de son patrimoine, les honneurs lucratifs d'un gouvernement de province; la vie et la fortune des malheureux habitants étaient abandonnées au dernier enchérisseur. Pour apaiser les cris du public, on sacrifiait de temps en temps quelque odieux coupable dont le châtiment n'était profitable qu'au préfet, qui devenait son juge après avoir été son complice. Si l'avarice n'était pas la plus aveugle des passions, les motifs de Rufin pourraient exciter notre curiosité; nous serions peut-être tentés d'examiner dans quelles vues il sacrifiait tous les principes de l'honneur et de l'humanité à l'acquisition d'immenses trésors, qu'il ne pouvait ni dépenser sans extravagance, ni conserver sans danger. Peut-être se flattait-il orgueilleusement de travailler pour sa fille unique; de la marier à son auguste pupille, et d'en faire l'impératrice de l'Orient. Il est possible que, trompé par de faux calculs, il ne vît dans son avarice que l'instrument de son ambition, et qu'il eût l'intention de placer sa fortune sur une base solide, indépendante du caprice d'un jeune empereur. Cependant il négligeait maladroitement de se concilier l'amour du peuple et des soldats, en leur distribuant une partie des richesses qu'il amassait à force de crimes et de travaux. L'extrême parcimonie de Rufin ne lui laissa que le reproche et l'envie d'une opulence mal acquise. Ceux qui dépendaient de lui le servaient, sans attachement, et la terreur qu'inspirait sa puissance arrêtait seule les entreprises de la haine universelle dont il était l'objet. Le sort de Lucien apprit à tout l'Orient que si Rufin avait perdu une partie de son activité pour les affaires, il était encore infatigable quand il s'agissait de poursuivre sa vengeance. Lucien, fils du préfet Florentius, l'oppresseur de la Gaule et l'ennemi de Julien, avait employé une partie de sa succession, fruit de la rapine et de la corruption, à acheter l'amitié de Rufin et le poste important de comte de l'Orient; mais le nouveau magistrat, eut l'imprudence de renoncer aux maximes de la cour et du temps, d'offenser son bienfaiteur par le contraste frappant d'une administration équitable et modeste, et de se refuser à un acte d'injustice qui aurait pu devenir profitable à l'oncle de l'empereur. Arcadius se laissa facilement persuader de punir cette insulte supposée, et le préfet de l'Orient résolut d'exécuter en personne l'affreuse vengeance qu'il méditait contre l'ingrat à qui il avait délégué une partie de sa puissance. Rufin partit pour Antioche, parcourut sans s'arrêter l'espace de sept à huit cents milles qui sépare cette ville de Constantinople, arriva au milieu de la nuit dans la capitale de la Syrie, et répandit une consternation universelle chez un peuple qui ignorait ses desseins, mais qui connaissait son caractère. On traîna le comte de quinze provinces de l'Orient, comme un vil malfaiteur, devant le tribunal arbitraire de Rufin; malgré les preuves les plus évidentes de son intégrité, et quoiqu'il ne se présenta pas un seul accusateur, Lucien fut condamné, presque sans procédure, à souffrir un supplice cruel et ignominieux. Les ministres du tyran, par l'ordre et en présence de leur maître, le frappèrent sur le cou, à coups redoublés, de longues courroies garnies de plomb à leur extrémité; et lorsque l'infortuné Lucien tomba sans connaissance sous la main de ses bourreaux, on l'emporta dans une litière bien fermée pour dérober ses derniers gémissements à l'indignation des citoyens. Aussitôt après cette action barbare, seul objet de son voyage, Rufin partit d'Antioche pour retourner à Constantinople, chargé de la haine profonde et des secrètes malédictions d'un peuple tremblant; et sa diligence fut accélérée par l'espoir de célébrer en arrivant le mariage de sa fille avec l'empereur de l'Orient3.

1. Montesquieu (Esprit des Lois, l. XII, c. 12) fait l'éloge d'une des lois de Théodose adressée au préfet Rufin (l. IX, tit. 4, leg. unic.), dont le but est de ralentir les poursuites intentées pour cause de discours attentatoires à la religion ou à la majesté du prince. Une loi tyrannique prouve toujours l'existence de la tyrannie; mais un édit louable peut ne contenir que les protestations spécieuses et les voeux inutiles du prince, ou de ses ministres. Cette triste réflexion pourrait être une sûre règle de critique.

2. . . . . . . . . . . Fluctibus auri.
Expleri ille calor nequit
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Congestae cumulantur opes, orbisque rapinas,
Accipit una domus. . . . . . . . . .
Ce caractère (Claudien, in Rufin, 1, 84=220) est confirmé par saint Jérôme, témoin désintéressé (dedecus, insatiabilis avaritiae, t. I, ad Heliodor., p. 20), par Zozime (l. V, p. 286) et par Suidas, qui a copié l'histoire d'Eunape.

3. . . . . . . . . . . . . . . . Caetera segnis;
Ad facinus velox; penitus regione remotas
Impiger, ire vias.
L'allusion de Claudien (in Rufin., I, 241) est encore expliquée par le récit circonstancié de Zozime, l. V, p. 288, 289.

27 avril 395

Le mariage d'Arcadius

Mais Rufin éprouva bientôt qu'un ministre ambitieux et prudent, qui tient un monarque enchaîné par les liens invisibles de l'habitude, ne doit jamais s'en éloigner, et que dans son absence il doit peu compter sur le mérite de ses services, et moins encore sur la faveur d'un prince faible et capricieux. Tandis que le préfet rassasiait à Antioche son implacable vengeance, le grand chambellan Eutrope, à la tête des eunuques favoris, travaillait secrètement à détruire sa puissance, dans le palais de Constantinople. Ils découvrirent qu'Arcadius n'avait pas d'inclination pour la fille de Rufin, et que ce n'était pas de son aveu qu'elle lui était destinée pour épouse. Ils travaillèrent à lui substituer la belle Eudoxie, fille de Bauto, général des Francs, au service de Rome, et qui avait été élevée, depuis la mort de son père, dans la famille des fils de Promotus. Le jeune empereur, dont la chasteté était encore intacte, grâce aux soins pieux et vigilants d'Arsène1, son gouverneur, écoutant avec l'émotion du désir les descriptions séduisantes des charmes d'Eudoxie. Son portrait acheva de l'enflammer, et le faible Arcadius sentit la nécessité de cacher ses desseins à un ministre intéressé à les combattre. Peu de jours après l'arrivée de Rufin, la cérémonie du mariage de l'empereur fut annoncée au peuple de Constantinople, qui se préparait à célébrer, par des acclamations mensongères, les noces de la fille du préfet. Une suite brillante d'eunuques et d'officiers sortit des portes du palais avec toute la pompe de l'hyménée, portant à découvert le diadème, les robes et les ornements précieux destinés à l'impératrice. Les rues où devait passer ce cortège solennel étaient ornées de guirlandes et remplies de spectateurs; mais, quand il fut vis-à-vis de la maison des fils de Promotus; le premier eunuque y entra respectueusement, revêtit la belle Eudoxie de la robe impériale, et la conduisit en triomphe au palais et dans le lit d'Arcadius2. Une conspiration tramée contre Rufin avec tant de secret, et exécutée avec un si grand succès, imprima un ridicule indélébile sur le caractère d'un ministre qui s'était laissé tromper dans un poste où la ruse et la dissimulation constituent le mérite essentiel. Il vit avec un mélange de crainte et d'indignation la victoire de l'eunuque audacieux qui l'avait supplanté dans la faveur de son maître; et sa tendresse, ou du moins son orgueil fut blessé de l'affront fait à sa fille, dont l'intérêt était inséparablement lié avec le sien. Au moment où il se flattait de devenir la tige d'une longue suite de monarques, une fille obscure et étrangère, élevée dans la maison de ses implacables ennemis, se trouvait introduite dans le palais et dans le lit de l'empereur. Eudoxie déploya bientôt une supériorité de courage et de génie qui assura son ascendant sur l'esprit d'un époux jeune et épris de ses charmes. Rufin sentit avec effroi que l'empereur serait conduit sans peine à haïr, à craindre et à détruire un sujet puissant qu'il avait outragé; le souvenir de ses crimes ne lui laissait pas l'espoir de trouver la paix où la sûreté dans la retraite d'une vie privée ; mais il était encore en état de défendre sa dignité, et d'exterminer peut-être tous ses ennemis. Le gouvernement civil et militaire de l'Orient était encore soumis à son autorité absolue, et ses trésors, s'il se déterminait à s'en servir, pouvaient faciliter l'exécution des desseins les plus hardis que l'orgueil, l'ambition et la vengeance, pussent suggérer à la puissance au désespoir. Le caractère de Rufin semblait justifier les imputations de ses ennemis. On l'accusait d'avoir conspiré contre la personne de son souverain pour s'emparer du trône après sa mort, et d'avoir invité, pour augmenter la confusion publique, les Huns et les Goths à envahir les provinces de l'empire. Le rusé préfet, qui avait passé sa vie dans les intrigues du palais, combattit à armes égales les artifices d'Eutrope son rival; mais son âme timide fut épouvantée à l'approche menaçante d'un ennemi plus formidable, du grand Stilichon, le général ou plutôt le maître de l'empire d'Occident.

1. Arsène s'échappa du palais de Constantinople, et vécut cinquante-cinq ans, de la manière la plus austère, dans les monastères de l'Egypte. (Voyez Tillemont, Mem. eccles., t. XIV, p. 676-702; et Fleury, Hist. eccles., t. V, p. 1, etc.) Mais le dernier, à défaut de matériaux plus authentiques, accorde trop de confiance à la légende de Métaphraste.

2. Cette histoire (Zozime, l. V, p. 390) prouve que les cérémonies nuptiales de l'antiquité se pratiquaient encore sans idolâtrie chez les chrétiens d'Orient. On conduisait de force l'épouse, de la maison de ses parents à celle de son mari.

385-408

Stilichon commandant militaire

Stilichon
Stilichon, Sérène et Eucherius

Dès sa plus tendre jeunesse il avait embrassé la profession des armés. Sa valeur et son habileté se firent bientôt remarquer sur le champ de bataille. Les cavaliers et les archers de l'Orient admiraient la supériorité de son adresse; et, à chaque grade militaire où il fut élevé, le jugement du public prévint et approuva le choix du souverain. Théodose le chargea de la ratification d'un traité avec le roi de Perse. Dans cette ambassade importante il soutint la dignité du nom romain, et, après son retour à Constantinople, il obtint pour récompense l'honneur d'une étroite alliance avec la famille impériale. Le sentiment respectable de l'amitié fraternelle avait engagé Théodose à adopter la fille de son frère Honorius. Une cour adoratrice admirait à l'envi les talents et la beauté de Sérène1, et Stilichon obtint la préférence sur une foule de rivaux qui se disputaient ambitieusement la main de la princesse et la faveur de son père adoptif.

Convaincu que le mari de Sérène demeurerait fidèle aux souverains qui l'avaient rapproché d'eux, Théodose se plut à élever la fortune et à exercer les talents du sage et intrépide Stilichon. Il passa successivement du grade de maître de la cavalerie et de comte des domestiques, au rang distingué de maître général de toute la cavalerie et infanterie de l'empire romain, ou du moins de l'empire d'Occident, et ses ennemis avouaient qu'il ne s'était jamais abaissé à vendre à la richesse les récompenses dues au mérite, et à frustrer les soldats de la paye ou des gratifications qu'ils méritaient ou prétendaient avoir réclamer de la libéralité du gouvernement2. Stilichon déplora et vengea la mort de Promotus, son rival et son ami; le massacre de plusieurs milliers de Bastarnes est représenté par le poète comme un sacrifice sanglant que l'Achille romain offrait aux mânes d'un second Patrocle. Les vertus et les victoires de Stilichon éveillèrent la jalousie, et la haine de Rufin; les artifices de la calomnie auraient peut-être prévalu, si la tendre et vigilante Sérène n'avait protégé son mari contre ses ennemis personnels tandis qu'il repoussait ceux de l'empire. Théodose ne voulut pas abandonner un indigne ministre à l'activité duquel il confiait le gouvernement de son palais et de tout l'Orient; mais quand il marcha contre Eugène, le sage empereur associa son fidèle général aux travaux glorieux de la guerre civile; et dans les derniers instants de sa vie, le monarque expirant lui recommanda le soin de ses deux fils et la défense de l'empire3. Cette fonction importante n'était pas au-dessus des talents ni de l'ambition de Stilichon, et il réclama la régence des deux empires durant la minorité d'Arcadius et d'Honorius4. La première démarche de son administration, ou plutôt de son règne, annonça la vigueur et l'activité d'un génie fait pour commander. Il passa les Alpes au coeur de l'hiver, descendit le Rhin depuis le fort de Bâle jusqu'aux frontières de la Batavie, examina l'état des garnisons, arrêta les entreprises des Germains; et, après avoir établi sur les bords du fleuve une paix honorable et solide, il retourna au palais de Milan avec une rapidité incroyable. Honorius et sa cour obéissaient au maître général de l'Occident; et les armées et les provinces de l'Europe reconnaissaient, sans hésiter, une autorité légale exercée au nom de leur jeune souverain. Deux rivaux seulement disputaient les droits de Stilichon et provoquaient sa vengeance. En Afrique, le Maure Gildon soutenait une insolente et dangereuse indépendance et le ministre de Constantinople (Rufin) prétendait exercer sur l'empire et l'empereur d'Orient un pouvoir égal à celui de Stilichon dans l'Occident.

1. Claudien a fait, dans un poème incomplet, un portrait brillant, et peut-être flatté, de la princesse Sérène. Cette nièce favorite de Théodose était née, ainsi que sa soeur Thermantia, en Espagne, d'où elles furent conduites honorablement, dès leur tendre jeunesse dans le palais de Constantinople.

2. . . . . . . . . . . . . . . . Si bellica moles
Ingrueret, quamvis annis et jure minori,
Cedere grandovos equitum peditumque magistros
Adspiceres . . . . . . . . .
CLAUDIEN, Laus Seren., p. 196, etc.
Un général moderne regarderait leur soumission, ou comme un héroïsme patriotique, ou, comme une bassesse méprisable.

3. . . . . . . . . . . Quem fratribus ipse
Discedens, clypeum defensoremque dedisti.
Cependant la nomination (IV cons. Honor., 432) ne fut pas publique, et peut en conséquence paraître douteuse (III cons. Honor., 142), cunetos discedere.... jubet. Zozime et Suidas donnent également à Stilichon et à Rufin le titre de ep?t??p??, tuteurs ou procurateurs.

4. La loi romaine distingue deux minorités : l'une cesse à l'âge de quatorze ans, et l'autre à vingt-cinq. La première était sujette à obéir personnellement à un tuteur ou gardien de la personne; l'autre n'avait qu'un curateur ou sauvegarde de la fortune (Heinec., Antiq. rom. ad jurisp. pertin., l. I, tit. 22, 23, p. 218-232), mais ces idées légales ne furent jamais adoptées exactement dans la constitution d'une monarchie élective.

27 novembre 395

Mort de Rufin

L'impartialité que Stilichon voulait montrer dans sa qualité de tuteur des deux monarques, l'engagea à régler un partage égal des armes, des bijoux, des meubles et de la magnifique garde-robe de l'empereur défunt1; mais l'objet le plus important de la succession consistait dans les légions, les cohortes et les escadrons nombreux de Romains et de Barbares que les succès de la guerre civile avaient réunis sous les étendards de Théodose. Les animosités récentes qui enflammaient les uns contre les autres les nombreux soldats tirés de l'Europe et de l'Asie, se turent devant l'autorité d'un seul homme, et la sévère discipline de Stilichon mit les citoyens et leurs possessions à l'abri de la licence et de l'avidité des soldats2. Impatient toutefois de débarrasser l'Italie de cette armée formidable qui ne pouvait être utile que sur les frontières de l'empire, il partit se rendre à la juste demande du ministre d'Arcadius, déclara son intention de reconduire en personne les troupes de l'Orient; et profita habilement des rumeurs d'une incursion des Goths, pour couvrir ses desseins et faciliter sa vengeance personnelle. Le coupable Rufin apprit avec frayeur l'approche d'un guerrier, son rival, dont il avait mérité la haine; il voyait, avec une terreur toujours croissante, s'écouler le peu de temps qui lui restait à jouir de la vie et de la grandeur. Il essaya, comme dernier moyen de salut, d'interposer l'autorité d'Arcadius. Stilichon, qui paraît avoir dirigé sa marche le long des bords de la mer Adriatique, n'était pas éloigné de la ville de Thessalonique quand il reçut les ordres absolus de l'empereur qui rappelait les troupes de l'Orient, et lui signifiait, à lui en particulier, que s'il avançait plus loin, la cour de Byzance regarderait sa démarche comme un acte d'hostilité. L'obéissance prompte et inattendue du général de l'Occident, fut, dans l'opinion du peuple, un garant de sa fidélité et de sa modération; mais comme il avait déjà réussi à s'affectionner les troupes de l'Orient, il remit à leur zèle l'exécution du sanglant projet qui pouvait s'accomplir en son absence avec moins de danger peut-être et d'une manière moins odieuse. Stilichon céda le commandement des troupes de l'Orient à Gainas le Goth, dont la fidélité ne lui était pas suspecte : il était sûr du moins que l'audacieux Barbare ne serait arrêté dans son entreprise ni par la crainte ni par les remords. Les soldats consentirent facilement à immoler l'ennemi de Stilichon et de Rome; et l'odieux Rufin était tellement l'objet de la haine générale, que le secret funeste, confié à des milliers de soldats, fut fidèlement gardé durant une longue marche, depuis Thessalonique jusqu'aux portes de Constantinople. Dès qu'ils eurent résolu sa mort, ils ne refusèrent plus de flatter son orgueil. Le préfet ambitieux se laissa persuader que ces puissants auxiliaires se détermineraient peut-être à le décorer du diadème; et leur multitude indignée reçut, moins comme un don que comme une insulte, les trésors qu'il répandit à regret et trop tard. Les troupes firent halte environ à un mille de la capitale, dans le Champ-de-Mars, et en face du palais d'Hebdomon. L'empereur et son ministre s'avancèrent pour saluer respectueusement, selon l'ancienne coutume la puissance qui soutenait le trône. Tandis que Rufin passait le long des rangs, et déguisait avec soin son arrogance naturelle sous un air d'affabilité, les ailes se serrèrent insensiblement de droite et de gauche, et la victime dévouée se trouva environnée d'un cercle d'ennemis armés. Sans lui laisser le temps de réfléchir sur le danger de sa position, Gainas donna le signal du meurtre : un soldat plus audacieux et plus ardent que les autres plongea son épée dans le coeur du coupable préfet; Rufin tomba en gémissant, et expira aux pieds du monarque effrayé. Si la douleur d'un moment pouvait expier les crimes de toute une vie, si les horreurs commises sur un corps inanimé pouvaient être un objet de compassion, notre humanité souffrirait peut-être des affreuses circonstances qui suivirent le meurtre de Rufin. Son corps déchiré fut abandonné à la fureur de la population des deux sexes, qui sortait par bandes de tous les quartiers de Constantinople pour fouler aux pieds le ministre impérieux; dont, quelques heures auparavant, un signe la faisait trembler. Sa main droite abattue fut portée dans les rues de la capitale, pour demander, par une dérision barbare, des contributions au nom du tyran avaricieux, dont la tête, fichée sur le fer d'une lance, servit de spectacle au public. Dans les maximes sauvages des républiques grecques, sa famille innocente aurait partagé le châtiment de ses crimes la femme et la fille de Rufin y échappèrent par l'influence de la religion; son sanctuaire leur servit d'asile, et les défendit des outrages d'une population en fureur. Elles obtinrent la liberté de passer le reste de leur vie dans les exercices de la dévotion chrétienne, et dans la retraite paisible de Jérusalem3.

1. Premier cons. Stilich., 2, 88-94. Non seulement les habillements et les diadèmes du défunt empereur, mais ses casques, cuirasses, épées, baudriers, etc., étaient tous enrichis de perles, de diamants et d'émeraudes.

2. . . . . . . . . . . . . . . . Tantoque remoto,
Principe, mutatas orbis non sensit habenas.
Ce bel éloge (I cons. Stilich., I, 149) peut être justifié par les craintes de l'empereur mourant (de Bell. Gildon., 292-301), et par la paix et le bon ordre qui régnèrent après sa mort (I cons. Stilich., I, 150-168).

3. Le païen Zozime fait mention du sanctuaire et du pélerinage. La soeur de Rufin, Sylvania, qui passa sa vie à Jérusalem, est célèbre dans l'histoire monastique. 1° La studieuse vierge avait lu avec attention et plusieurs fois les Commentaires de la Bible, Origène, saint Grégoire, saint Basile, etc., jusqu'au nombre de cinq millions de lignes; 2° à l'âge de soixante ans, elle pouvait se vanter de n'avoir jamais lavé ses mains, son visage, ni aucune partie de son corps, excepté le bout de ses doigts pour recevoir la communion. Voyez Vitae Patrum, p. 779-977.

396

Discorde des deux empires

La mort du préfet (Rufin), si elle vengea l'honneur de la Providence, contribua peu au bonheur des peuples; ils apprirent, environ trois mois après, à connaître les maximes de la nouvelle administration, par la publication d'un édit qui confisquait la dépouille entière de Rufin au profit du trésor impérial, et imposait silence, sous peine de punition exemplaire, à toutes les réclamations des victimes de sa tyrannie1. Stilichon lui-même ne tira pas du meurtre de son rival l'avantage qu'il s'en était proposé. Il satisfit sa vengeance, mais son ambition fut trompée. Sous le nom de favori, la faiblesse d'Arcadius avait besoin d'un maître; mais il préféra naturellement la complaisante bassesse de l'eunuque Eutrope, à qui il donnait sa confiance par habitude, et le génie sévère du général étranger n'inspira au monarque que de la crainte et de l'aversion. Jusqu'au moment où la jalousie de la puissance les divisa, l'épée de Gainas et l'influence d'Eudoxie soutinrent la faveur du grand chambellan; mais le perfide Goth, devenu maître général de l'Orient, trahit sans hésiter son bienfaiteur, et, employa les troupes qui avaient massacré récemment l'ennemi de Stilichon, à maintenir contre lui l'indépendance du trône de Constantinople. Les favoris d'Arcadius fomentèrent une guerre secrète et irréconciliable contre un héros qui aspirait à gouverner et à défendre les deux empires et les deux fils de Théodose. Ils employèrent sans relâche les plus odieux artifices pour lui enlever l'estime du prince, le respect du peuple et l'amitié des Barbares. Des assassins, séduits par l'appât de l'or attentèrent plusieurs fois à la vie de Stilichon : un décret du sénat de Constantinople le déclara ennemi de l'Etat, et confisqua ses vastes possessions dans les provinces de l'Orient. Dans un temps où l'union constante de tous les sujets de l'empire et des secours mutuels pouvaient seuls retarder la ruine du monde romain, Arcadius et Honorius apprirent à leurs sujets à regarder les deux Etats comme tout à fait étrangers l'un à l'autre, ou même comme ennemis; à se réjouir mutuellement de leurs calamités réciproques et à traiter comme des alliés fidèles les Barbares qu'ils excitaient à envahir le territoire de leurs compatriotes. Les Italiens affectaient de mépriser les Grecs de Byzance, qui prétendaient imiter l'habillement et usurper la dignité des sénateurs romains2, et les Grecs, conservaient encore une partie de la haine dédaigneuse que leurs ancêtres policés avaient nourrie si longtemps contre les habitants grossiers de l'Occident.

1. Voyez Cod. Théodos., L IX, tit. 42, leg. 14, 15. Les nouveaux ministres voulaient, dans l'inconséquence de leur avarice, se saisir des dépouilles de leurs prédécesseurs, et pourvoir en même temps, pour l'avenir, à leur propre sûreté.

2. Le consulat de l'eunuque Eutrope fait faire à Claudien une réflexion sur l'avilissement de la nation :
. . . . . . . . . Plaudentem cerne senatum,
Et Byzantinos proceres, Graiosque Quirites.
O patribus plebes, ô digni consule patres !
Les premiers symptômes de jalousie et de schisme entre l'ancienne et la nouvelle Rome, entre les Grecs et les Latins, méritent l'attention d'un observateur.

386-398

Révolte de Gildon en Afrique

Le prudent Stilichon, au lieu de persister à contraindre l'inclination du prince et des peuples qui rejetaient son gouvernement, abandonna sagement Arcadius à ses indignes favoris; et sa répugnance à entraîner les deux empires dans une guerre civile prouva la modération d'un ministre, qui avait signalé si souvent sa valeur et ses talents militaires. Mais si Stilichon eût souffert plus longtemps la révolte d'Afrique, il aurait exposé la capitale et la majesté de l'empereur d'Occident à tomber sous l'insolente et capricieuse domination d'un Maure rebelle. Gildon, frère du tyran Firmus, avait obtenu et conservé, pour récompense de sa fidélité apparente, l'immense patrimoine dont la rébellion de son frère avait privé sa famille. Ses longs et utiles services dans les armées de Rome l'élevèrent à la dignité de comte militaire. La politique bornée de la cour de Théodose, avait adopté le dangereux principe de soutenir un gouvernement légal par l'influence d'une famille puissante, et le frère de Firmus obtint le commandement de l'Afrique. L'ambitieux Gildon usurpa bientôt l'administration arbitraire et absolue de la justice et des finances, et se maintint pendant douze ans dans la possession d'une autorité dont on ne pouvait le dépouiller sans courir les risques d'une guerre civile. Durant ces douze années, les provinces de l'Afrique gémirent sous la puissance d'un tyran qui semblait réunir l'indifférence d'un étranger au ressentiment particulier, suite des factions civiles. L'usage du poison remplaçait souvent les formes de la loi; et lorsque les convives tremblants que Gildon invitait à sa table osaient annoncer leur crainte, ce soupçon insolent excitait sa fureur, et les ministres de la mort accouraient à sa voix. Gildon se livrait alternativement à son avarice et à sa lubricité1, et si ses jours étaient l'effroi des riches, ses nuits n'étaient pas moins fatales au repos et à l'honneur des pères et des maris. Les plus belles de leurs femmes et de leurs filles, après avoir rassasié les désirs du tyran, étaient abandonnées à la brutalité d'une troupe féroce de Barbares et d'assassins, et regardés par Gildon comme les uniques soutiens de son trône. Durant la guerre civile entre Eugène et Théodose, le comte, ou plutôt le souverain de l'Afrique, conserva une neutralité hautaine et suspecte, refusa également aux deux partis tout secours de troupes et de vaisseaux, attendit les décisions de la fortune, et réserva pour le vainqueur ses vaines protestations de fidélité. De telles protestations n'auraient pas suffi au possesseur de l'empire romain; mais Théodose mourut. La faiblesse et la discorde de ses fils confirmèrent la puissance du Maure, qui daigna prouver sa modération en s'abstenant de prendre le diadème, et en continuant de fournir à Rome le tribut ou plutôt le subside ordinaire de grains. Dans tous les partages de l'empire, les cinq provinces de l'Afrique avaient toujours appartenu à l'Occident, et Gildon avait consenti à gouverner ce vaste pays au nom d'Honorius; mais la connaissance qu'il avait du caractère et des desseins de Stilichon, l'engagea bientôt à adresser son hommage à un souverain plus faible et plus éloigné. Les ministres d'Arcadius embrassèrent la cause d'un rebelle perfide; et l'espérance illusoire d'ajouter les nombreuses villes de l'Afrique à l'empire de l'Orient, les engagea dans une entreprise injuste qu'ils n'étaient pas en état de soutenir par les armes.

1. Instat territilis vivis, morientibus hoeres,
Virginibus raptor, thalamis obsconus adulter.
Nulla quies : oritur proeda cessante libido,
Divitibusque dies, et nox metuenda maritis.
. . . . . . . . . . Mauris clarissima quoeque
Fastidita datur . . . . . . . . . .
Baronius condamne l'incontinence de Gildon avec d'autant plus de sévérité, que sa femme et sa fille étaient des exemples de chasteté. Les empereurs sévirent, par une de leurs lois, contre les adultères des soldats africains.

397

Gildon est condamné par le sénat

Stilichon, après avoir fait une réponse ferme et décisive aux prétentions de la cour de Byzance, accusa solennellement le tyran de l'Afrique devant le tribunal qui jugeait précédemment les rois et les nations du monde entier; l'image de la république, oubliée depuis longtemps, reparut sous le règne d'Honorius. L'empereur présenta au sénat un détail long et circonstancié des plaintes des provinces et des crimes de Gildon, et requit les membres de cette vénérable assemblée de prononcer la sentence du rebelle. Leur suffrage unanime le déclara ennemi de la république, et le décret du sénat consacra, par une sanction légitime, les armes des Romains. Un peuple qui se souvenait encore que ses ancêtres avaient été les maîtres du monde, aurait sans doute applaudi avec un sentiment d'orgueil à cette représentation de ses anciens privilèges, s'il n'eût pas été accoutumé depuis longtemps à préférer une subsistance assurée à des visions passagères de grandeur et de liberté; cette subsistance dépendait des moissons de l'Afrique, et il était évident que le signal de la guerre serait aussi celui de la famine. Le préfet Symmaque, qui présidait aux délibérations du sénat, fit observer au ministre qu'aussitôt que le Maure vindicatif aurait défendu l'exportation des grains, la tranquillité et peut-être la sûreté de la capitale seraient menacées des fureurs d'une multitude turbulente et affamée. La prudence de Stilichon conçut et exécuta sans délai le moyen le plus propre à tranquilliser le peuple de Rome. Il fit acheter dans les provinces intérieures de la Gaule une grande quantité de grains, auxquels on fit descendre le cours rapide du Rhône, et une navigation facile les conduisit du Rhône dans le Tibre. Durant toute la guerre d'Afrique, les greniers de Rome furent toujours pleins; sa dignité fut délivrée d'une dépendance humiliante, et le spectacle d'une heureuse abondance dissipa l'inquiétude de ses nombreux habitants.

397-398

Guerre d'Afrique

Caprara
île de Caprara

Stilichon confia la cause de Rome et la guerre d'Afrique à un général actif et animé du désir de venger sur le tyran des injures personnelles. L'esprit de discorde qui régnait dans la maison de Nabal avait excité une querelle violente entre deux de ses fils, Gildon et Macezel. L'usurpateur avait poursuivi avec une fureur implacable la vie de son frère puîné, dont il redoutait le courage et les talents; Mascezel, sans défense contre un pouvoir supérieur, avait cherché un refuge à la cour de Milan, d'où il apprit bientôt la mort de ses deux jeunes enfants, que leur oncle avait impitoyablement massacrés. L'affliction paternelle fut suspendue par la soif de la vengeance. Le vigilant Stilichon rassemblait déjà les forces maritimes et militaires de l'Occident, résolu, si Gildon se montrait en état de soutenir et de balancer la fortune, de marcher contre lui en personne. Mais, comme l'Italie exigeait sa présence, comme il était dangereux de dégarnir les frontières, il jugea plus à propos que Mascezel tentât d'abord cette entreprise hasardeuse, à la tête d'un corps choisi de vétérans gaulois qui avaient servi sous les étendards d'Eugène. Ces troupes, que l'on exhorta à prouver au monde qu'elles savaient aussi bien renverser le trône d'un usurpateur que le défendre, étaient composées des légions Jovienne, Herculienne et Augustienne, des auxiliaires Nerviens, des soldats qui portaient pour symbole un lion sur leurs drapeaux, et des troupes distinguées par des noms de fortunée et d'invincible. Mais telle était la formation de ces différents corps ou la difficulté de les recruter, que ces sept troupes, d'un rang et d'une réputation distinguée dans les armées romaines, ne montaient qu'à cinq mille hommes effectifs1. Les galères et les bâtiments de transport, sortirent par un temps orageux du port de Pise en Toscane, et gouvernèrent sur l'île de Caprara, qui avait pris ce nom des chèvres sauvages, ses premiers habitants, et était occupée alors par une nouvelle colonie d'un aspect sauvage et bizarre. Toute l'île, dit un ingénieux voyageur de ce siècle, est remplie ou plutôt souillée par des hommes qui fuient la clarté du jour. Ils prennent le nom de moines ou de solitaires, parce qu'ils vivent seuls et ne veulent pas de témoins de leurs fictions. Ils rejettent les richesses dans la crainte de les perdre, et, pour éviter de devenir malheureux, ils se livrent volontairement à la misère. Quel comble d'extravagance et d'absurdité, de craindre les maux de cette vie sans savoir en goûter les jouissances ! Ou cette humeur mélancolique est l'effet d'une maladie, ou les remords de leurs crimes obligent ces malheureux à exercer sur eux-mêmes les châtiments que la main de la justice inflige aux esclaves fugitifs.

Tel était le mépris d'un magistrat profane pour les moines de Caprara, révérés par le pieux Mascezel comme les serviteurs chéris du Tout-Puissant. Quelques-uns d'eux se laissèrent persuader par ses instances de monter sur ses vaisseaux; et l'on observe, à la louange du général romain, qu'il passait les jours et les nuits à prier, à jeûner et à chanter des psaumes. Le dévot général, qui, avec un pareil renfort, semblait compter sur la victoire, évita les rochers de la Corse, longea les côtes orientales de la Sardaigne, et mit ses vaisseaux en sûreté contre la violence des vents du sud en jetant l'ancre dans le port vaste et sûr de Cagliari, à la distance de cent quarante milles des côtes de l'Afrique2.

1. Orose (l. VII, c. 36, p. 565) met dans ce récit l'expression du doute (ut aiunt), ce qui est peu conforme au d??aµe?? ad?a? de Zozime (l. V, p. 303). Cependant Claudien, après un peu de déclamation relative aux soldats de Cadmus, avoue naïvement que Stilichon n'envoya qu'une faible armée, de peur que le rebelle ne prît la fuite, ne timere timeas (I cons. Stilich., l. L, 314, etc.).

2. Ici se termine le premier livre de la guerre de Gildon. Le reste du poème de Claudien a été perdu, et nous ignorons où et comment l'armée a abordé en Afrique.

398

Mort de Gildon

Gildon avait mis sur pied, pour repousser l'invasion, toutes les forces de cette province. Il avait tâché de s'assurer par des dons et par des promesses la fidélité suspecte des soldats romains, en même temps qu'il attirait sous ses drapeaux les tribus éloignées de la Gétulie et de l'Ethiopie. Après avoir passé en revue une armée de soixante-dix mille hommes, l'orgueilleux usurpateur se vantait, avec une folle présomption qui est presque toujours l'avant-coureur d'un revers, que sa nombreuse cavalerie foulerait aux pieds la petite troupe de Mascezel, et ensevelirait dans un nuage de sable brûlant ces soldats tirés des froides régions de la Gaule et de la Germanie1. Mais le Maure qui commandait les légions d'Honorius connaissait trop bien le caractère et les usages de ses compatriotes pour craindre une multitude confuse de Barbares presque nus, dont le bras gauche, au lieu de bouclier, n'était couvert que d'un manteau, qui se trouvaient totalement désarmés dès qu'ils avaient lancé le javelot qu'ils portaient dans leur main droite, et dont les chevaux n'avaient jamais appris à supporter le frein ni à suivre les mouvements de la bride. Il campa avec ses cinq mille vétérans devant la nombreuse armée de ses ennemis; et après avoir laissé reposer ses soldats pendant trois jours, il donna le signal d'une bataille générale2. Mascezel s'étant avancé au-devant de ses légions pour offrir le pardon et la paix, rencontra un porte-étendard des Africains qui refusa de se soumettre à lui. Le général le frappa sur le bras de son épée, la force du coup abaissa le bras et l'étendard, et cet acte de soumission imaginaire fut imité à l'instant par tous les porte-drapeaux de la ligne. Les cohortes mal affectionnées proclamèrent aussitôt le nom de leur souverain légitime. Les Barbares, surpris de la défection des troupes romaines, prirent la fuite en désordre, et se dispersèrent selon leur coutume. Mascezel obtint une victoire facile, complète, et presque sans effusion de sang. L'usurpateur s'échappa du champ de bataille, gagna le bord de la mer, et se jeta dans un petit vaisseau, espérant atteindre en sûreté un port allié de l'empire d'Orient; mais l'opiniâtreté du vent contraire le repoussa dans le port de la ville de Tabraca3, qui s'était soumise, avec le reste de la province, à la domination d'Honorius et à l'autorité de son lieutenant. Les habitants, pour prouver leur repentir et leur fidélité, saisirent Gildon et le jetèrent dans un cachot mais son désespoir lui sauva le tourment insupportable d'être conduit en la présence d'un frère victorieux et mortellement offensé. Les esclaves et les dépouilles furent déposés aux pieds de l'empereur. Stilichon, dont la modération ne se faisait jamais mieux admirer que dans la prospérité, voulut encore suivre les lois de la république, et en référa au sénat et au peuple romain du jugement des principaux criminels4. L'instruction de leur procès fût publique et solennelle; mais les juges, dans l'exercice de cette juridiction précaire et tombée en désuétude, se montrèrent impatients de punir les magistrats d'Afrique qui avaient privé le peuple romain de sa subsistance. La province riche et coupable éprouva toute la rigueur des ministres impériaux, qui trouvaient un avantage personnel à multiplier les complices de Gildon; et si un édit d'Honorius sembla vouloir imposer silence aux délateurs, dix ans après, l'empereur en publia un autre qui ordonnait de continuer et de renouveler les poursuites contre les crimes, commis dans le temps de la révolte générale. Ceux des adhérents de l'usurpateur qui échappèrent à la première fureur des soldats et à celle des juges, apprirent sans doute avec satisfaction le destin funeste de son frère, qui ne put jamais obtenir le pardon du service signalé qu'il avait rendu à l'Etat. Après avoir terminé dans un seul hiver une guerre importante, Mascezel fut reçu à la cour de Milan avec des applaudissements bruyants, une feinte reconnaissance à une secrète jalousie5; sa mort, peut-être l'effet d'un accident, a été imputée à la perfidie de Stilichon. En traversant un pont, le prince maure, qui accompagnait le maître général de l'Occident, fut tout à coup renversé de son cheval dans la rivière. Un sourire perfide et cruel qu'on entrevit sur le visage de Stilichon arrêta l'empressement de ceux qui se préparaient à le secourir, et tandis qu'ils balançaient, l'infortuné Mascezel perdit la vie.

1. Orose est le seul garant de la vérité de ce récit, Claudien (I cons. Stilich., l. I, p. 345-355) donne un grand détail de la présomption de Gildon et de la multitude de Barbares qu'il avait sous ses drapeaux.

2. Saint Ambroise, mort environ un an auparavant, révéla, dans une vision, le temps et le lieu de la victoire. Mascezel raconta depuis son rêve à saint Paulin, premier biographe du saint, et par qui il peut facilement être venu à la connaissance d'Orose.

3. Tabraca était située entre les deux Hippone. (Cellarius, t. II, part. II, p. 112; d'Anville, t. III, p. 84.) Orose a nommé clairement le champ de bataille; mais notre ignorance ne nous permet pas d'en fixer la situation précise.

4. Claudien (II cons. Stilich., 99-119) donne les détails de leur procès. Tremuit quos Africa nuper, cernunt rostra reos; et il applaudit au rétablissement de l'ancienne constitution. C'est ici qu'il place cette sentence si familière aux partisans du despotisme : . . . . . . . . . . Nunquam libertas gratior extat
Quam sub rege pio . . . . . . . . . .
Mais la liberté qui dépend de la piété d'un roi n'en mérite pas le nom.

5. Stilichon, qui prétendait avoir eu également part aux victoires de Théodose et à celles de son fils, assure, en particulier, que l'Afrique fut recouvrée par la sagesse de ses conseils. Voyez l'inscription citée par Baronius.

398

Honorius

Honorius
Honorius

Les réjouissances de la victoire d'Afrique se trouvèrent heureusement liées à celles du mariage de l'empereur Honorius avec Marie, sa cousine et la fille de Stilichon; et cette alliance illustre et convenable sembla donner au ministre les droits d'un père à la soumission de son auguste pupille. La muse de Claudien ne garda pas le silence dans cette circonstance glorieuse : il chanta avec vivacité, sur différents tons, le bonheur des époux couronnés, et la gloire d'un héros auteur de leur union et soutien de leur trône. Mais l'impatience amoureuse que Claudien suppose au jeune monarque1 excitait probablement le sourire des courtisans; et la beauté de son épouse (en admettant qu'elle fût belle) n'avait pas beaucoup à craindre ou à espérer de la passion d'Honorius, qui n'était encore que dans sa quatorzième année. Sérène, mère de son épouse, parvint, par adresse ou par persuasion, à différer la consommation du mariage. Marie mourut vierge dix ans après ses noces; et la froideur ou la faiblesse de la constitution de l'empereur contribua sans doute à conserver sa chasteté. Ses sujets, qui étudiaient soigneusement le caractère de leur jeune souverain, découvrirent qu'Honorius sans passions était par conséquent sans talents, et que sa disposition faible et languissante le rendait également incapable de remplir les devoirs de son rang et de jouir des plaisirs de son âge. Dans les premières années de sa jeunesse, il avait acquis quelque adresse dans les exercices de l'arc et du cheval; mais il renonça bientôt à ces fatigantes occupations. Le soin et la nourriture d'une basse-cour devint la principale affaire du monarque de l'Occident, qui remit dans les mains fermes et habiles de Stilichon les rênes de son gouvernement. L'expérience fournie par l'histoire de sa vie autorise à soupçonner que ce prince, né sous la pourpre, reçut une plus mauvaise éducation que le dernier paysan de ses Etats, et que son ambitieux ministre le laissa parvenir à l'âge viril sans essayer d'exciter son courage ou d'éclairer son jugement. Les prédécesseurs d'Honorius avaient coutume d'animer la valeur des légions par leur exemple, ou au moins par leur présence; les dates de leurs lois attestent qu'ils parcouraient avec activité toutes les provinces du monde romain; mais le fils de Théodose passa ce temps de sommeil qu'on a appelé sa vie, captif dans son palais, étranger dans son pays, spectateur patient et presque indifférent de la ruine de son empire, qui fut attaqué à différentes reprises, et enfin renversé par les efforts des Barbares. Dans le cours d'un règne de vingt-huit ans, très fécond en grands événements, il sera rarement nécessaire de nommer l'empereur Honorius.

1. . . . . . . . . . . Calet obvius ire
Jam princeps, tardumque cupit discedere solem.
Nobilis haud alius sonipes.
De Nuptiis Honor. et Mariae, 287; et plus librement dans les vers fescennins, 112-126 :
Dices, ô quoties ! hoc mihi dulcius
Quam flavos decies vincere Sarmatas.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Tum victor madido prosilias toro,
Nocturni referens vulnera praelii.

395

Révolte des Goths

les Thermopyles
les Thermopyles

Si les sujets de Rome avaient pu ignorer ce qu'ils devaient au grand Théodose, la mort de cet empereur leur aurait bientôt appris avec combien de peines, de courage et d'intelligence, était parvenu à soutenir l'édifice chancelant de la république. Il cessa de vivre au mois de janvier et avant la fin de l'hiver de la même année, toute la nation des Goths avait pris les armes. Les auxiliaires barbares déployèrent leur étendard indépendant et avouèrent hautement les hostiles desseins nourris depuis longtemps dans ces esprits féroces. Au premier bruit de la trompette, leurs compatriotes; que le dernier traité condamnait à vivre en paix de leurs travaux rustiques, abandonnèrent leurs cultures, et reprirent leur épée qu'ils avaient posée avec répugnance. Les barrières du Danube furent forcées, les sauvages guerriers de la Scythie sortirent de leurs forêts, et l'extrême rigueur de l'hiver donna l'occasion au poète de dire qu'ils traînaient leurs énormes chariots sur le vaste sein glacé du fleuve indigné1. Les habitants infortunés des provinces au sud du Danube se soumirent à des calamités avec lesquelles vingt années d'habitude les avaient presque familiarisés. Des troupes de Barbares, qui toutes se glorifiaient du nom de Goths, se répandirent irrégulièrement depuis les côtes de la Dalmatie jusqu'aux portes de Constantinople. L'interruption, ou du moins la diminution du subside accordé aux Goths par la prudente libéralité de Théodose, servit de prétexte à leur révolte. Cet affront les irrita d'autant plus qu'ils méprisaient les timides fils de cet empereur; et leur ressentiment fut encore envenimé par la faiblesse ou par la trahison du ministre d'Arcadius. Les fréquentes visites que Rufin faisait au camp des Barbares, son affectation à imiter leur appareil de guerre, parurent une preuve suffisante de sa correspondance criminelle et les ennemis de la nation, soit par reconnaissance ou par politique, exceptaient avec attention de la dévastation générale les domaines de ce ministre détesté. Les Goths, au lieu d'obéir aveuglement aux passions violentes de leurs différents chefs, se laissaient diriger par le génie adroit et profond d'Alaric. Ce général célèbre descendait de la noble race des Balti2, qui ne le cédait qu'à l'illustration royale des Amalis. Il avait sollicité le commandement des armées romaines; irrité du refus de la cour impériale, il résolut de lui faire sentir son imprudence et la perte qu'elle avait faite. Quelque espérance qu'eut pu concevoir Alaric de se rendre maître de Constantinople, ce judicieux général abandonna bientôt une entreprise impraticable. Au milieu d'une cour divisée et d'un peuple mécontent, l'empereur Arcadius tremblait à la vue d'une armée de Goths; mais les fortifications de la ville suppléaient au manque de valeur et de génie. Du côté de la terre et de la mer, la capitale pouvait aisément braver les traits impuissants et mal dirigés d'une armée de Barbares. Alaric dédaigna d'opprimer plus longtemps les peuples soumis et ruinés de la Thrace et de la Dacie et il alla chercher la gloire et la richesse dans une province échappée jusqu'alors aux ravages de la guerre.

1. . . . . . . . . . . Alii per terga ferocis
Danubii solidata ruunt ; expertaque remis
Fragunt stagna rotis.
Claudien et Ovide amusent, souvent leur imagination à varier, par une opposition continuelle, les métaphores tirées des propriétés de l'eau liquide et de la glace solide. Ils ont dépensé beaucoup de faux bel esprit dans ce facile exercice.

2. Baltha ou Bold, origo mirifica, dit Jornandès, c. 29. Ce peuple illustre fut longtemps célèbre en France, dans la province gothique de Septimanie ou Languedoc (sous la dénomination corrompue de Baux); et une branche de cette famille forma depuis un établissement dans le royaume de Naples. Grotius, in Prolegom., ad Hist.. Gothic., p. 53. Les seigneurs de Baux, près d'Arles, et de soixante-dix terres qui en relevaient, étaient indépendants des comtes de Provence. Longuerue, Description de la France, t. I, p. 357.

396

Alaric marche en Grèce

Alaric
Alaric entre dans Athènes

Le caractère des officiers civils et militaires auxquels Rufin avait confié le gouvernement de la Grèce, confirma les soupçons du public; et l'on ne douta plus qu'il n'eût le dessein de livrer au chef des Goths l'ancienne patrie des sciences et de la liberté. Le proconsul Antiochus était le fils indigne d'un père respectable, et Gerontius, qui commandait les troupes provinciales, semblait plus propre à exécuter les ordres tyranniques d'un despote, qu'à défendre avec courage et intelligence un pays singulièrement fortifié par les mains de la nature. Alaric avait traversé sans résistance les plaines de Macédoine et de Thessalie jusqu'au pied du mont Ota, dont les collines escarpées et couvertes de bois, formaient une chaîne presque impénétrable à la cavalerie. Elles s'étendaient d'Orient en Occident jusqu'aux bords de la mer, et ne laissaient entre le précipice qu'elles formaient et le golfe Malien qu'un intervalle de trois cents pieds, qui se réduisait dans quelques endroits à une route étroite où il ne pouvait passer qu'une seule voiture. Un général habile aurait facilement arrêté et peut-être détruit l'armée des Goths dans cette gorge des Thermopyles, où Léonidas et ses trois cents Spartiates avaient glorieusement dévoué leur vie; et peut-être la vue de ce passage aurait-elle ranimé quelques étincelles d'ardeur militaire dans le coeur des Grecs dégénérés. Les troupes qui occupaient le détroit des Thermopyles se retirèrent, conformément à l'ordre qu'on leur avait donné, sans entreprendre d'arrêter Alaric ou de retarder son passage. Les plaines fertiles de la Phocide et de la Béotie furent bientôt couvertes d'une multitude de Barbares qui massacraient tous les hommes d'âge à porter les armes, et entraînaient avec eux les femmes, les troupeaux et le butin enlevé aux villages qu'ils incendiaient. Les voyageurs qui visitèrent la Grèce plusieurs années après, distinguèrent encore les traces durables et sanglantes de la marche des Goths; et la ville de Thèbes dut moins sa conservation à ses sept portes qu'à l'empressement qu'Alaric avait de s'emparer d'Athènes et du port du Pirée. La même impatience l'engagea à s'épargner, en offrant une capitulation, les longueurs et les dangers d'un siège; et dès que les Athéniens entendirent la voix de son héraut, ils consentirent à livrer la plus grande partie de leurs richesses, pour racheter la ville de Minerve et ses habitants. Le traité fut ratifié par des serments solennels, et observé réciproquement avec fidélité. Le prince des Goths entra dans la ville, accompagné d'un petit nombre de troupes choisies. Il y prit le rafraîchissement du bain, accepta un repas magnifique chez le magistrat, et affecta de montrer qu'il n'était pas étranger aux usages des nations civilisées1; mais tout le territoire de l'Attique, depuis le promontoire de Sunium jusqu'à la ville de Mégare, fut la proie des flammes et de la destruction; et, si nous pouvons nous servir de la comparaison d'un philosophe contemporain, Athènes elle-même ressemblait à la peau vide et sanglante d'une victime offerte en sacrifice. La distance de Mégare à Corinthe n'excédait guère trente milles; mais la mauvaise route aurait été facilement rendue impraticable pour une armée d'ennemis. Les bois épais et obscurs du mont Cythéron couvraient l'intérieur du pays. Les rochers Scironiens qui bordaient le rivage semblaient suspendus sur le sentier étroit et tortueux, resserré dans une longueur de plus de six milles, le long des côtes de la mer2. L'isthme de Corinthe terminait le passage de ces rochers si détestés dans tous les siècles, et un petit nombre de braves soldats auraient facilement défendu un retranchement de cinq ou six milles, établi momentanément entre la mer d'Ionie et la mer Egée. Les villes du Péloponnèse, se fiant à leur rempart naturel, avaient négligé le soin de leurs murs antiques, et l'avarice des gouverneurs romains trahit cette malheureuse province après l'avoir épuisée. Argos, Sparte, Corinthe cédèrent sans résistance aux armes des Goths, et les plus heureux des habitants furent ceux qui, premières victimes de leur fureur, évitèrent par la mort le spectacle affreux de leurs maisons en cendres et de leurs familles dans les fers. Dans le partage des vases et des statues, les Barbares considérèrent plus la valeur de la matière que le prix de la main d'oeuvre. Les femmes captives subirent les lois de la guerre, la possession de la beauté servit de récompense à la valeur, et les Grecs ne pouvaient raisonnablement se plaindre d'un abus justifié par l'exemple des temps héroïques3. Les descendants de ce peuple extraordinaire avait considéré la valeur et la discipline comme les meilleures fortifications de Sparte, ne se rappelaient plus la réponse courageuse d'un de leurs ancêtres à un guerrier plus redoutable qu'Alaric : Si tu es un dieu, tu n'opprimeras point ceux qui ne t'ont pas offensé; si tu n'es qu'un homme, avance, et tu trouveras des hommes qui ne te cèdent ni en force ni en courage4. Depuis les Thermopyles jusqu'à Sparte, le chef des Goths continua sa marche victorieuse sans rencontrer un seul ennemi de nature mortelle; mais un des prosélytes du paganisme expirant assure avec confiance que la déesse Minerve, armée de sa redoutable égide, et l'ombre menaçante d'Achille, défendirent les murs d'Athènes, et que l'apparition des divinités de la Grèce épouvanta le hardi conquérant. Dans un siècle fécond en miracles, il serait peut-être injuste de priver Zozime de cette ressource commune; cependant on ne peut se dissimuler que l'imagination d'Alaric était mal préparée à recevoir, soit éveillé, soit en songe, les visions de la superstition grecque. L'ignorant Barbare n'avait probablement jamais entendu parler ni des chants d'Homère, ni de la renommée d'Achille; et la foi chrétienne, qu'il professait dévotement, lui enseignait à mépriser les divinités imaginaires de Rome et d'Athènes. L'invasion des Goths, loin de venger l'honneur du paganisme, contribua, au moins accidentellement, à en anéantir les dernières traces, et les mystères de Cérès, qui subsistaient depuis dix-huit cents ans, ne survécurent pas à la destruction d'Eleusis ni aux calamités de la Grèce.

1. Pour se conformer à saint Jérôme et à Claudien, chargé un peu le récit de Zozime, qui cherche à adoucir les calamités de la Grèce.
Nec fera Cecropias traxissent vincula matres.
Synèse (epist. 156, p. 272, édit. de Petau) observe qu'Athènes, dont il impute les malheurs à l'avarice du proconsul, était plus fameuse alors par son commerce de miel que par ses écoles de philosophie.

2. . . . . . . . . . . Vallata mari Scironia rupes,
Et duo continuo connectens æquora muro
Isthmos.
Claudien, de Bell. getico, 188. Pausanias a décrit les rochers Scironiens (l. I, c. 44, p. 107, edit. Kuhn.); et nos voyageurs modernes, Wheeler (p. 436) et Chandler (p. 298) en ont aussi donné une description. Adrien rendit la route praticable pour deux voitures de front.

3. Homère parle sans cesse de la patience exemplaire des femmes captives, qui livrèrent leurs charmes et donnèrent même leurs coeurs aux meurtriers de leurs frères, de leurs pères, etc. Racine a représenté avec une délicatesse admirable une passion semblable dans le caractère d'Eriphile éprise d'Achille.

4. Plutarque (in Pyrrho, t. II, p. 471, édition, Brian.) donne la réponse littérale dans l'idiome laconique. Pyrrhus attaqua Sparte avec vingt-cinq mille hommes d'infanterie, deux mille chevaux et vingt-quatre éléphants; et la défense de cette ville sans fortifications fait un bel éloge des lois de Lycurgue, même au dernier période de leur décadence.

397

Alaric est attaqué par Stilichon

Un peuple qui n'attendait plus rien de ses armes, de ses dieux ni de son souverain, plaçait son unique et dernier espoir dans la puissance et la valeur du général de l'Occident; Stilichon, à qui l'on n'avait pas permis de repousser les destructeurs de la Grèce, s'avança pour les châtier. Il équipa une flotte nombreuse dans les ports de l'Italie, et ses troupes, après une heureuse navigation sur la mer d'Ionie, débarquèrent sur l'isthme auprès des ruines de Corinthe. Les bois et les montagnes de l'Arcadie devinrent le théâtre d'un grand nombre de combats douteux entre deux généraux dignes l'un de l'autre. La persévérance et le génie du Romain finirent par l'emporter; les Goths, fort diminués par les maladies et par la désertion, se retirèrent lentement sur la haute montagne de Pholoé, près des sources du Pénée et des frontières de l'Elide, pays sacré et jadis exempt des calamités de la guerre1. Stilichon assiégea le camp des Barbares, détourna le cours de la rivière2. Tandis qu'ils souffraient les maux insupportables de la soif et de la faim, le général romain, pour prévenir leur fuite, fit entourer leur camp d'une forte ligne de circonvallation; mais, comptant trop sur la victoire, après avoir pris ses précautions, il alla se délasser de ses fatigues en assistant aux jeux des théâtres grecs et à leurs danses lascives : ses soldats quittèrent leurs drapeaux, se répandirent dans le pays de leurs alliés, et les dépouillèrent de ce qui avait échappé à l'avidité des Barbares. Il paraît qu'Alaric saisit ce moment favorable pour exécuter une de ces entreprises hardies, où le véritable génie d'un général se déploie avec plus d'avantage que dans le tumulte d'un jour de bataille. Pour se tirer de sa prison du Péloponnèse, il fallait passer à travers les retranchements dont son camp était environné, exécuter une marche difficile et dangereuse de trente milles jusqu'au golfe de Corinthe; et transporter ses troupes, ses captifs et son butin, de l'autre côté d'un bras de mer, qui, dans l'endroit le plus étroit, entre Rhium et la côte opposée, est large d'environ un demi-mille. Ces opérations furent sans doute secrètes, prudentes et rapides, puisque le général romain apprit avec la plus grande surprise que les Goths, après avoir éludé tous ses efforts, étaient en pleine et paisible possession de l'importante province d'Epire. Ce malheureux délai donna le temps à Alaric de conclure le traité qu'il négociait secrètement avec les ministres de Constantinople. La lettre hautaine de ses rivaux, et la crainte d'une guerre civile, forcèrent Stilichon à se retirer des Etats d'Arcadius, et à respecter, dans l'ennemi de la république, le caractère honorable d'allié et de serviteur de l'empereur d'Orient.

1. Les troupes qui traversaient l'Elide quittaient leurs armes. Cette sécurité enrichit les Eléens, qui s'adonnaient à l'agriculture. Les richesses amenèrent l'orgueil; ils dédaignèrent leurs privilèges et en furent punis. Polybe leur conseille de retourner dans leur cercle magique. Voyez un discours savant et judicieux que M. West a mis en tête de sa traduction de Pindare.

2. Claudien (in. IV cons. Honor., 480) fait allusion à ce fait sans nommer l'Alphée. I cons. Stilich., l. I, 185.
Et Alpheus geticis augustus acervis
Tardior ad siculos etiamnum pergit amores.
Je supposerais cependant plutôt le Pénée, dont le cours faible roule dans un lit vaste et profond à travers l'Elide, et se jette dans la mer au-dessous de Cyllène. Il avait été joint à l'Alphée pour nettoyer les étables d'Augias. Cellarius., t. I, p. 760; Voyages de Chandler, p. 286.

398

Alaric maître général de l'Illyrie orientale

Stilichon
Alaric
Ludwig Thiersch

Un philosophe grec, Synèse1 qui visita Constantinople peu de temps après la mort de Théodose, a publiquement énoncé des opinions libérales sur les devoirs des souverains et sur l'état de la république romaine. Il observe et déplore l'abus funeste que l'imprudente bonté du dernier empereur avait introduit dans le service militaire. Les citoyens et les sujets achetaient, pour une somme d'argent fixe, l'exemption du devoir indispensable de défendre la patrie, dont la sûreté se trouvait confiée à des Barbares mercenaires. Des fugitifs de la Scythie possédaient et déshonoraient une partie des plus illustres dignités de l'empire. Leur jeunesse féroce dédaignait le joug salutaire des lois, s'occupait plutôt des moyens d'envahir les richesses que d'acquérir les arts d'un peuple qu'elle haïssait et méprisait également; et la puissance des Goths semblable à la pierre de Phlégyas perpétuellement suspendue, menaçait toujours la paix et la sûreté de l'Etat qu'elle devait écraser un jour. Les moyens recommandés par Synèse annoncent les sentiments d'un patriote hardi et zélé. Il exhorte l'empereur à ranimer la valeur de ses sujets par l'exemple de ses vertus et de sa fermeté, à bannir le luxe de la cour et des camps, à substituer à la place des Barbares mercenaires une armée d'hommes intéressés à défendre leurs lois et leurs propriétés; il lui conseille d'arracher, dans ce moment de crise générale, l'ouvrier de sa boutique, et le philosophe de son école, de réveiller le citoyen indolent du songe de ses plaisirs, et d'armer, pour protéger l'agriculture, les mains rustiques des robustes laboureurs. Il excite le fils de Théodose à se mettre à la tête d'une telle armée, qui mériterait le nom de romaine et en déploierait le courage; à attaquer les Barbares qui n'ont d'autre valeur qu'une impétuosité peu durable et à ne pas quitter les armes qu'il ne les ait repoussés dans les déserts de la Scythie, ou réduits dans l'état de servitude où les Lacédémoniens tenaient précédemment les Ilotes. La cour d'Arcadius souffrit le zèle, applaudit à l'éloquence et négligea l'avis de Synèse. Peut-être le philosophe, en adressant à l'empereur d'Orient un discours vertueux et sensé qui aurait pu convenir au roi de Sparte, n'avait-il pas daigné songer à rendre son projet praticable dans les circonstances où se trouvait un peuple dégénéré; peut-être la vanité des ministres, à qui les affaires laissent rarement le temps de la réflexion, rejeta-t-elle comme ridicule et insensé tout ce qui excédait la mesure de leur intelligence, ou s'éloignait des formes et des préjugés établis. Tandis que les discours de Synèse et la destruction des Barbares faisaient le sujet général de la conversation, un édit publié à Constantinople déclara la promotion d'Alaric au rang de maître général de l'Illyrie orientale. Les habitants des provinces romaines, et les alliés qui avaient respecté la foi des traités virent avec une juste indignation récompenser si libéralement le destructeur de la Grèce et de l'Epire. Le Barbare victorieux fut reçu en qualité de magistrat légitime dans les villes qu'il assiégeait si peu de temps auparavant. Les pères dont il avait massacré les fils, les maris dont il avait violé les femmes, furent soumis à son autorité, et le succès de sa révolte encouragea l'ambition de tous les chefs des étrangers mercenaires. L'usage qu'Alaric fit de son nouveau commandement annonce l'esprit ferme et judicieux de sa politique. Il envoya immédiatement aux quatre magasins ou manufactures d'armes offensives et défensives, Margus, Ratiaria, Naissus et Thessalonique, l'ordre de fournir à ses troupes une provision extraordinaire de boucliers, de casques, de lances et d'épées. Les infortunés habitants de la province furent contraints de forger les instruments de leur propre destruction, et les Barbares virent disparaître l'obstacle qui avait quelquefois rendu inutiles les efforts de leur courage2. La naissance d'Alaric, la renommée de ses premiers exploits et les espérances que l'on pouvait fonder sur son ambition, réunirent insensiblement sous ses étendards victorieux tout le corps de la nation des Goths.

1. Synèse passa trois ans (A. D. 397-400) à Constantinople, comme député de Cyrène à l'empereur Arcadius. Il lui présenta une couronne d'or, et prononça devant lui ce discours instructif, de Regno (p. 1-32, edit, de Petau, 1612). Le philosophe fut fait évêque de Ptolémaïs (A. D. 410), et mourut à peu près en 430. Voyez Tillemont, Mem. eccles., t. XII, p. 499-554, 683-685.

1. . . . . . . . . . . . Qui foedera rumpit
Ditatur : qui servat, eget vastator Achivoe
Gentis, et Epirum nuper populatus inultam,
Praesidet Illyrrico : jam, quos obsedit, amicos
Ingreditur muros; illis responsa doturus
Quorum conjugibus potitur, natosque permit.
Claudien, in Eutrop., l. II, 212. Alaric applaudit à sa propre politique (de Bell. get., 533-543) dans l'usage qu'il fit de son autorité en Illyrie.

398

Alaric roi des Visigoths

Du consentement unanime de tous les chefs barbares, le maître général de l'Illyrie fut élevé sur un bouclier, selon l'ancienne coutume et proclamé solennellement roi des Visigoths. Armé de cette double autorité, et posté sur les limites des deux empires, il faisait alternativement payer ses trompeuses promesses aux cours des deux souverains1; mais enfin, il déclara et exécuta l'audacieuse résolution d'envahir l'empire d'Occident. Les provinces d'Europe, qui appartenaient à l'empire d'Orient, étaient épuisées; celles de l'Asie étaient inaccessibles, et Constantinople avait bravé tous ses efforts. La gloire, la beauté, la richesse de l'Italie; qu'il avait visitée deux fois, lui firent ambitionner cette conquête; il se sentit flatté en secret de l'idée d'arborer l'étendard des Goths sur les murs de Rome et d'enrichir son armée des dépouilles que trois cents triomphes y avaient rassemblées2.

1. . . . Discors odiisque anceps civilibus orbis
Non suavis tutata diu, diem foedera fallax
Ludit, et alternae perjuria venditat aulae.
CLAUD., de Bell. getic., 565.

1. Alpibus Italiae ruptis penetrabis ad Urbem. Cette prédiction authentique fut annoncée par Alaric ou au moins par Claudien (de Bell. getico, 547) sept ans avant l'événement; mais comme elle ne fut pas accomplie à l'époque qu'on avait imprudemment fixée, les traducteurs se sont sauvés à l'aide d'un sens ambigu.

400-403

Alaric envahit l'Italie

Le petit nombre des faits constatés et l'incertitude des dates1 ne nous permettent pas de donner des détails de la première invasion d'Alaric en Italie. La marche qu'il eut à faire, probablement depuis Thessalonique jusqu'au pied des Alpes Juliennes, dans les provinces ennemies et belliqueuses de la Pannonie, son passage à travers ces montagnes fortifiées par des troupes et des retranchements, le siège d'Aquilée et la conquête de l'Istrie et de la Vénétie, semblent lui avoir coûté beaucoup de temps. A moins que ses opérations n'aient été conduites avec beaucoup de lenteur et de circonspection, la longueur de l'intervalle donnerait à penser qu'avant de pénétrer dans le coeur de l'Italie, le roi des Goths se retira vers les bords du Danube et recruta son armée d'un nouvel essaim de Barbares.

1. Malgré les fortes erreurs de Jornandès, qui confond les différentes guerres d'Alaric en Italie (c. 29), sa date du consulat de Stilichon et d'Aurélien mérite confiance. Il est certain d'après Claudien (voyez Tillemont, Hist. des Emp., t. V, p. 804), que la bataille de Pollentia se donna A. D. 403; mais nous ne pouvons pas aisément remplir l'intervalle.

403

Honorius abandonne Milan

Honorius
Honorius
Jean-Paul Laurens
Chrysler Museum of Art, Norfolk

Ses flatteurs lui dissimulèrent le danger jusqu'au moment ou Alaric approcha du palais de Milan; mais lorsque le bruit de la guerre parvint aux oreilles du jeune monarque, au lieu de courir aux armes avec le courage ou du moins l'impétuosité de son âge, il montra le plus grand empressement à suivre l'avis des courtisans timides qui lui proposaient de se retirer avec ses fidèles serviteurs dans une des villes du fond de la Gaule. Stilichon1 eut seul le courage et l'autorité de s'opposer à une démarche honteuse qui aurait abandonné Rome et l'Italie aux Barbares; mais comme les troupes du palais avaient été détachées récemment sur la frontière de Rhétie, comme la ressource des nouvelles levées n'offrait qu'un secours tardif et précaire, le général de l'Occident ne put faire d'autre promesse que celle de reparaître dans très peu de temps si la cour de Milan consentait à tenir fermée durant son absence, avec une armée suffisante pour repousser Alaric. Sans perdre un seul moment, le brave Stilichon s'embarqua sur le lac Laurien, gravit au milieu de l'hiver, tel qu'il se fait sentir dans les Alpes, les montagnes couvertes de neige et de glace, et réprima, par son apparition inattendue, les ennemis qui troublaient la tranquillité de la Rhétie. Les Barbares, peut-être quelques tribus des Allemands, respectaient la fermeté d'un chef qui leur parlait encore du ton d'un commandant, et regardèrent comme une preuve d'estime et de confiance le choix qu'il fit d'un nombre de guerriers parmi leur plus brave jeunesse. Les cohortes délivrées du voisinage de l'ennemi joignirent sur-le-champ l'étendard impérial; et Stilichon fit passer des ordres dans tous les pays de l'Occident pour que les troupes les plus éloignées accourussent à grandes journées défendre Honorius et l'Italie. Les forts du Rhin furent abandonnés, et la Gaule n'eut pour garant de sa sûreté que la bonne foi des Germains et la terreur du nom romain : on rappela même la légion stationnée dans la Grande-Bretagne pour défendre le mur qui la séparait des Calédoniens du Nord2; et un corps nombreux de la cavalerie des Alains consentit à s'engager au service de l'empereur, qui attendait avec anxiété le retour de son général. La prudence et l'énergie de Stilichon brillèrent dans cette occasion, qui fit paraître en même temps la faiblesse de l'empire, alors sur le penchant de sa ruine. Les légions romaines, dégénérées peu à peu de la discipline et de la valeur de leurs ancêtres, avaient été exterminées dans les terres civiles et dans celles des Goths; et il parut impossible de rassembler une armée pour la défense de l'Italie sans épuiser et exposer les provinces.

1. Solus erat Stilichon, etc. Tel est l'éloge exclusif qu'en fait Claudien, sans daigner excepter l'empereur. (De Bell. get., 267.) Combien ne fallait-il pas qu'Honorius fût méprisé, même dans sa propre cour !

2. Venit et extremis Regio praetenta Britannis,
Quae Scoto dai frena truci.
De Bell. get., 416.
Cependant la marche la plus rapide d'Edimbourg ou de Newcastle à Milan aurait demandé plus de temps que Claudien ne semble en accorder pour toute la durée de la guerre des Goths.

403

Honorius est assiégé par les Goths

En abandonnant son souverain sans défense dans son palais de Milan, Stilichon, avait sans doute calculé le terme de son absence, la distance où se trouvait encore l'ennemi, et les obstacles qui devaient retarder sa marche. Il comptait principalement sur la difficulté du passage des rivières d'Italie, l'Adige, le Mincio, l'Oglio et l'Adda, qui enflent prodigieusement en hiver par la fonte des neiges et par les pluies dans le printemps, et deviennent des torrents impétueux; mais le hasard voulut que la saison fût très sèche, et les Goths traversèrent sans obstacle des lits vastes et pierreux au milieu desquels se faisait remarquer à peine un faible filet d'eau. Un fort détachement de leur armée s'empara du pont et assura le passage de l'Adda; et lorsque Alaric approcha des murs ou plutôt des faubourgs de Milan, il put jouir de l'orgueilleuse satisfaction de voir fuir devant lui l'empereur des Romains. Honorius, accompagné d'une faible suite de ses ministres et de ses eunuques, traversa rapidement les Alpes avec le dessein de se réfugier dans la ville d'Arles, dont ses prédécesseurs avaient souvent fait leur résidence; mais il avait à peine passé le Pô, qu'il fut atteint par la cavalerie des Barbares. Un danger si pressant l'obligea de chercher une retraite dans les fortifications d'Asti, ville de la Ligurie ou du Piémont, située sur les bords du Tanaro1. Le roi des Goths forma immédiatement et pressa sans relâche le siège d'une petite place qui contenait une si riche capture, et qui ne semblait pas capable de faire une longue résistance. Lorsque l'empereur assura depuis qu'il n'avait jamais éprouvé l'impression de la peur, cette fanfaronnade n'obtint probablement pas la confiance même de ses courtisans. Réduit à la dernière extrémité, presque sans espérance et ayant déjà reçu des offres insultantes de capitulation, Honorius fut délivré de ses craintes et de sa captivité par l'approche et bientôt par la présence du héros si longtemps attendu. A la tête d'une avant-garde choisie, Stilichon passa l'Adda à la nage, pour économiser le temps qu'il aurait perdu à l'attaque du pont. Le passage du Pô présentait moins de difficultés et de danger; et l'heureuse audace avec laquelle il se fit route à travers le camp des ennemis pour s'introduire, dans Asti, ranima l'espoir et rétablit l'honneur des Romains. Au moment de saisir le fruit de ses victoires, le général des Barbares se vit peu à peu investi de tous côtés par les troupes de l'Occident, qui débouchaient successivement par tous les passages des Alpes. Ses quartiers furent resserrés et ses convois enlevés, et les Romains commencèrent avec activité à former une ligne de fortifications dans lesquelles l'assiégeant se trouvait lui-même assiégé. On assembla un conseil militaire composé des chefs à la longue chevelure des vieux guerriers enveloppés de fourrures, et dont l'aspect était rendu plus imposant par d'honorables cicatrices; après avoir pesé la gloire de persister dans leur entreprise et l'avantage de mettre leurs dépouilles en sûreté, tous opinèrent prudemment à se retirer tandis qu'il en était encore temps. Dans cet important débat, Alaric déploya le courage et le génie du conquérant de Rome. Après avoir appelé à ses compagnons leurs exploits et leurs desseins, il termina son discours énergique par une protestation solennelle et positive de trouver en Italie un trône ou un tombeau2.

1. Asta ou Asti, colonie romaine, est à présent la capitale d'un très beau comté, qui passa dans le seizième siècle aux ducs de Savoie. Leandro Alberti, Descrizione d'ltalia, p. 382.

2. Hanc ego vel victor regno, vel morte tenebo
Victus, humum.
Les harangues (de Bell. get., 479-549) du Nestor et de l'Achille des Goths sont énergiques, parfaitement adaptées à leurs caractères et aux circonstances, et non moins fidèles peut-être que celles de Tite-Live.

29 mars 403

Bataille de Pollentia

L'indiscipline des Goths les exposait continuellement à des surprises; mais, au lieu de choisir le moment où ils se livraient aux excès de l'intempérance, Stilichon résolut d'attaquer les dévots Barbares tandis qu'ils célébraient pieusement la fête de Pâques1. L'exécution de ce stratagème, que le clergé traita de sacrilège, fut confiée à Saul, Barbare et païen, qui avait cependant servi avec distinction parmi les généraux vétérans de Théodose. La charge impétueuse de la cavalerie impériale jeta le désordre et la confusion dans le camp des Goths, qu'Alaric avait assis dans les environs de Pollentia2; mais le génie de leur intrépide général rendit en un instant à ses soldats un ordre et un champ de bataille; et après le premier instant de la surprise, les Barbares, persuadés que le Dieu des chrétiens combattrait pour eux se sentirent animés d'une force qui ajoutait à leur valeur ordinaire. Dans ce combat, longtemps soutenu avec un courage et un succès égal, le chef des Alains, dont la petite taille et l'air sauvage recélaient une âme magnanime, prouva l'injustice des soupçons formés contre sa fidélité par le courage avec lequel il combattit et mourut pour les Romains. Claudien a conservé imparfaitement dans ses vers la mémoire de ce vaillant Barbare, dont il célèbre la gloire sans nous apprendre son nom. En le voyant tomber, les escadrons qu'il commandait perdirent courage et prirent la fuite, et la défaite de l'aile de cavalerie aurait pu décider la victoire en faveur d'Alaric, si Stilichon ne fût pas promptement arrivé à la tête de toute l'infanterie romaine et barbare. Le génie du général et la valeur des soldats surmontèrent tous les obstacles; et sur le soir de cette sanglante journée, les Goths se retirèrent du champ de bataille : leurs retranchements furent forcés; le pillage du camp et le massacre des Barbares payèrent quelques-uns des maux dont ils avaient accablé les sujets de l'empire3. Les vétérans de l'Occident s'enrichirent des dépouilles magnifiques de Corinthe et d'Argos; et l'épouse d'Alaric, qui attendait impatiemment les bijoux précieux et les esclaves patriciennes que lui avait promis son mari4, réduite en captivité, se vit forcée d'implorer la clémence d'un insolent vainqueur. Des milliers de prisonniers, échappés des chaînes des Barbares, allèrent porter dans toutes les villes de l'Italie les louanges de leur libérateur. Le poète Claudien, qui n'était peut-être que l'écho du public, compara le triomphe de Stilichon à celui de Marius qui, dans le même canton de l'Italie, avait attaqué et détruit une armée des Barbares du Nord. La postérité pouvait aisément confondre les ossements gigantesques et les casques vides des Goths avec ceux des Cimbres, et élever sur la même place un trophée commun aux deux illustres vainqueurs des deux plus formidables ennemis de Rome5.

1. Orose (l. VII, C. 37), est irrité de l'impiété des Romains, qui attaquèrent de si pieux chrétiens le dimanche de Pâques. On offrait cependant alors des prières à la chasse de saint Thomas d'Edesse, pour obtenir la destruction du brigand arien. Voyez Tillemont (Hist. des Emp., t. V, p. 529), qui cite une homélie attribuée mal à propos à saint Chrysostome.

2. Les vestiges de Pollentia se trouvent à vingt-cinq milles au sud-est de Turin. Urbs, dans les mêmes environs, était une maison de chasse des rois de Lombardie, où se trouvait une rivière du même nom, qui justifia la prédiction : Penetrabis ad Urbem. Cluv., Italia. antiqua., t. I, p. 83-85.

3. Orose cherche, par des expressions ambiguës, à faire entendre que les Romains furent vaincus : Pugnantes vicimus, victores victi sumus. Prosper (in Chron.) en fait une bataille sanglante et douteuse mais les écrivains des Goths, Cassiodore (in Chron.) et Jornandès (de Rebus get., c. 29), prétendent à une victoire décisive.

4. Demens Ausonidum gemmata monilia matrum,
Romanasque alta formulas cervice petebat.
De Bell. get., 627.

5. La péroraison de Claudien est énergique et élégante; mais il faut entendre l'identité du champ de bataille des Cimbres et de celui des Goths (de même que le Philippi de Virgile, Georgic., I, 490), selon la géographie vague et peu certaine des poètes. Verceil et Pollentia sont à soixante milles l'une de l'autre, et la distance est encore plus grande si les Cimbres furent vaincus dans la vaste et stérile plaine de Vérone. Maffei, Verona illustrata, part. I, p. 54-62.

403

Retraite d'Alaric

Après la défaite totale de son infanterie, Alaric s'échappa, ou plutôt se retira du champ de bataille avec la plus grande partie de sa cavalerie encore en bon ordre et peu endommagée. Sans perdre le temps à déplorer la perte irréparable de tant de braves compagnons, il laissa aux ennemis victorieux la liberté d'enchaîner les images captives d'un roi des Goths1, et résolus de traverser les passages abandonnés des Apennins, de ravager la fertile Toscane, et de vaincre ou de mourir aux portes de Rome. L'infatigable activité de Stilichon sauva la capitale; mais il respecta le désespoir de son ennemi; et, au lieu d'exposer le salut de l'Etat au hasard d'une seconde bataille, il proposa de payer la retraite des Barbares. Le généreux et intrépide Alaric aurait rejeté avec mépris et indignation la permission de se retirer; mais il n'exerçait qu'une autorité limitée et précaire sur des chefs indépendants, qui l'avaient élevé, pour leur propre intérêt, au-dessus de ses égaux. Ces chefs n'étaient plus disposés à suivre un général malheureux; et plusieurs d'entre eux inclinaient à traiter personnellement avec le ministre d'Honorius. Le monarque se rendit au voeu de ses peuples, ratifia le traité avec l'empire d'Occident, et repassa le Pô avec les restes de l'armée florissante qu'il avait conduite en Italie. Une partie considérable des troupes romaines veilla sur ses mouvements; et Stilichon, qui entretenait une correspondance secrète avec quelques chefs des Barbares, fut ponctuellement instruit des desseins formés dans le camp et dans les conseils d'Alaric. Le roi des Goths, jaloux de signaler sa retraite par quelque coup de main hardi et avantageux, résolut de s'emparer de la ville de Vérone, qui sert de clef au principal passage des Alpes rhétiennes; et, dirigeant sa marche à travers le territoire des tribus germaines, dont l'alliance pouvait réparer les pertes de son armée, d'attaquer la Gaule du côté du Rhin et d'envahir ses riches provinces sans défiance. Ne se doutant pas de la trahison qui avait déjà déconcerté ce sage et hardi projet, Alaric s'avança vers les passages des montagnes qu'il trouva occupés par les troupes impériales; et dans le même instant son armée fut attaquée de front, sur ses flancs et sur ses derrières. Dans cette action sanglante, à une très petite distance des murs de Vérone, les Goths firent une perte égale à celle de la défaite de Pollentia, et leur intrépide commandant, qui dut son salut à la vitesse de son cheval, aurait inévitablement été pris mort ou vif, si l'impétuosité indisciplinable des Alains n'eût pas déconcerté les précautions du général romain. Alaric sauva les débris de son armée sur les rochers voisins; et se prépara courageusement à soutenir un siège contre un ennemi supérieur en nombre, qui l'environnait de toutes parts; mais il ne put parer au besoin impérieux de subsistances, ni éviter la désertion continuelle de ses impatients et capricieux Barbares. En cette extrémité, il trouva encore des ressources dans son courage ou dans la modération de son ennemi, et sa retraite fut regardée comme la délivrance de l'Italie. Cependant le peuple et même le clergé, également incapables de juger de la nécessité de la paix ou de la guerre, blâmèrent hautement la politique de Stilichon, qui laissait continuellement échapper un ennemi dangereux qu'il avait vaincu si souvent et tant de fois environné. Le premier moment après la délivrance est consacré à la joie et à la reconnaissance; l'ingratitude et la calomnie s'emparent promptement du second.

1. Et, gravant en airain ses frêles avantages,
De mes Etats conquis enchaîner les images.
Cet usage d'exposer en triomphe les images des rois et des provinces, était très familier aux Romains. Le buste de Mithridate, haut de douze pieds, était d'or massif. Freinshem, Supplément de Tite-Live, c. III, 47.

404

Triomphe d'Honorius à Rome

L'approche d'Alaric avait effrayé les citoyens de Rome, et l'activité avec laquelle ils travaillèrent à réparer les murs de la capitale, annonça leurs craintes et le déclin de l'empire. Après la retraite des Barbares, on prescrivit à Honorius d'accepter l'invitation respectueuse du sénat, et de célébrer dans la ville impériale l'époque heureuse de la défaite des Goths et de son sixième consulat. Depuis le pont Milvius jusqu'au mont Palatin, les rues et les faubourgs étaient remplis par la foule du peuple romain, qui, depuis cent ans, n'avait joui que trois fois de l'honneur de contempler son souverain. En fixant leurs regards sur le char dans lequel Stilichon accompagnait son auguste pupille, les citoyens applaudissaient sincèrement à la magnificence d'un triomphe qui n'était pas souillé de sang romain comme celui de Constantin ou de Théodose. Le cortège passa sous un arc fort élevé, et construit exprès pour cette cérémonie; mais, moins de sept ans après, les Goths, vainqueurs de Rome, ont pu lire la fastueuse inscription de ce monument, qui attestait la défaite et la destruction totale de leur nation. L'empereur résida plusieurs mois dans la capitale, et sa conduite fut dirigée avec le plus grand soin, de manière à lui concilier l'affection du clergé, du sénat et du peuple romain. Le clergé fut édifié de ses fréquentes visites et de la libéralité de ses dons aux châsses des saints apôtres. Le sénat, qui avait été dispensé de l'humiliante obligation de précéder à pied, selon l'usage, le char de l'empereur durant la marche triomphale, fut traité avec le respect décent que Stilichon affecta toujours pour cette assemblée. Le peuple parut flatté de l'affabilité d'Honorius, et de la complaisance avec laquelle il assista plusieurs fois aux jeux du cirque, célébrés dans cette occasion avec une magnificence qui pouvait les rendre dignes d'un tel spectateur. Dès que le nombre fixe de courses de chars était accompli, la décoration changeait; une chasse d'animaux sauvages offrait un spectacle brillant et varié, et se terminait par une danse militaire.

404

Les gladiateurs abolis

Dans ces jeux célébrés par Honorius, le sang des gladiateurs souilla pour la dernière fois l'amphithéâtre de Rome. Le premier des empereurs chrétiens avait eu la gloire de publier le premier édit qui condamna ces jeux où l'on avait fait un art et un amusement de l'effusion du sang humain; mais cette loi, en annonçant les voeux du prince, ne réforma pas un si antique abus. Plusieurs centaines, peut-être des milliers de victimes périssaient tous les ans dans les grandes villes, et le trois de chaque mois de décembre, plus particulièrement consacré aux combats des gladiateurs, offrait régulièrement aux yeux des Romains enchantés ces barbares et sanglants spectacles. Tandis que la victoire de Pollentia excitait les transports de la joie publique, un poète chrétien exhorta l'empereur à détruire de son autorité un usage barbare qui s'était perpétué malgré les cris de la religion et de l'humanité. Les représentations pathétiques de Prudence furent moins efficaces que la généreuse audace de saint Télémaque, moine asiatique, dont la mort fut plus utile que ne l'avait été sa vie. Les Romains s'irritèrent de voir interrompre leurs plaisirs, et écrasèrent sous une grêle de pierres le moine imprudent qui était descendu dans l'arène pour séparer les gladiateurs : mais la fureur du peuple s'éteignit promptement; il respecta la mémoire de saint Télémaque, qui avait mérité les honneurs du martyre, et se soumit sans murmure à la loi par laquelle Honorius abolissait pour toujours les sacrifices humains des amphithéâtres. Les citoyens, qui chérissaient les usages de leurs ancêtres, alléguaient peut-être que les derniers restes de l'ardeur martiale se conservaient dans cette école d'intrépidité, qui accoutumait les Romains à la vue du sang et au mépris de la mort.

404

Honorius fixe sa résidence à Ravenne

Le danger récent que l'empereur avait couru dans son palais de Milan, le décida à choisir pour retraite quelque forteresse inaccessible de l'Italie, où il pût résider sans craindre les entreprises d'une foule de Barbares qui battaient la campagne. Sur la côté de la mer Adriatique, environ à dix ou douze milles de la plus méridionale des sept embouchures du Pô, les Thessaliens avaient fondé l'ancienne colonie de Ravenne, qu'ils cédèrent depuis aux natifs de l'Ombrie. Auguste, qui avait remarqué les avantages de cette situation, fit construire, à trois milles de l'ancienne ville, un vaste port capable de contenir deux cent cinquante vaisseaux de guerre, Cet établissement naval, qui comprenait des arsenaux, des magasins, des baraques pour les troupes et les logements des ouvriers, tire son origine et son nom de la station permanente de la flotte romaine. Les places vides se remplirent bientôt de bâtiments et d'habitants; et les trois quartiers vastes et peuplés de Ravenne contribuèrent insensiblement à former une des plus importantes villes de l'Italie. Le principal canal d'Auguste conduisait à travers la ville une partie des eaux du Pô jusqu'à l'entrée du port; ces mêmes eaux se répandaient dans des fossés profonds qui environnaient les murs : elles se distribuaient, par le moyen d'un grand nombre de petits canaux, dans tous les quartiers de la ville, qu'ils divisaient en autant d'îles séparées, et qui n'avaient de communication que par des ponts ou des bateaux. Les maisons de Ravenne étaient bâties sur pilotis, et l'aspect de cette ville pouvait être comparé à celui qu'offre aujourd'hui Venise. Le pays des environs, jusqu'à plusieurs milles, était rempli de marais inabordables, et l'on pouvait aisément défendre ou détruire, à l'approche d'une armée ennemie, la chaussée qui joignait Ravenne au continent. L'intervalle des marais était cependant parsemé de vignes; et, le sol épuisé même par quatre ou cinq récoltes, le vin était encore dans le port de Ravenne en beaucoup plus grande abondance que l'eau douce1. L'air, au lieu d'être imprégné des vapeurs malignes et presque pestilentielles qui s'exhalent ordinairement des terres basses et marécageuses, avait, comme celui des environs d'Alexandrie, la réputation d'être pur et salubre; on attribuait ce singulier avantage aux marées régulières de la mer Adriatique, qui balayaient les canaux, empêchaient la pernicieuse stagnation des eaux, et amenaient tous les jours les vaisseaux des pays voisins jusqu'au milieu de Ravenne. La mer s'est retirée insensiblement à quatre milles de la ville moderne. Dès le cinquième ou sixième siècle de l'ère chrétienne, le port d'Auguste se trouvait converti en vergers agréables, et une plantation de pins occupait l'endroit où les vaisseaux des Romains avaient jadis jeté l'ancre2. Cette révolution contribuait encore à rendre l'accès plus difficile, et le peu de profondeur des eaux suffisait pour arrêter les grands vaisseaux des ennemis. Ces fortifications naturelles étaient perfectionnées par les travaux de l'art; et dans la vingtième année de son âge, l'empereur d'Occident, uniquement occupé de sa sûreté personnelle, se confina pour toujours entre les murs et les marais de Ravenne. L'exemple d'Honorius fut imité par ses faibles successeurs, par les rois Goths et les exarques, qui occupèrent depuis le trône et le palais des empereurs. Jusqu'au milieu du huitième siècle, Ravenne fut considérée comme le siège du gouvernement et la capitale de l'Italie3.

1. Martial (Epig. III, 56, 57) plaisante sur le tour que lui joua un fripon, en lui vendant du vin pour de l'eau; mais il assure très sérieusement qu'une bonne citerne est plus précieuse à Ravenne qu'une bonne vigne. Sidonius se plaint de ce que la ville manque de fontaines et d'aqueducs, et compte au nombre de ses incommodités locales le défaut d'eau douce, le coassement des grenouilles et les piqûres des insectes, etc.

2. La fable de Théodore et d'Honoria, que Dryden a tirée de Boccace et traitée si supérieurement (Giornata III, Nov. 8), se passait dans le bois de Chiassi, corruption du mot classis, qui désignait la station navale ou le port, qui avec la route ou le faubourg intermédiaire, la Via Caesaris, composait la triple cité de Ravenne.

3. Depuis l'année 404, les dates du Code Théodosien sont toujours de Constantinople ou de Ravenne. Voyez Godefroy, Chronologie des Lois, t. I, p. 148, etc.

400

La Scythie

Les craintes d'Honorius étaient fondées, et ses précautions ne furent pas inutiles. Tandis que l'Italie se réjouissait d'être délivrée des Goths, il s'élevait une tempête violente parmi les nations de la Germanie. Elles cédaient à l'impulsion irrésistible qui paraît s'être communiquée successivement depuis l'extrémité orientale du continent de l'Asie. Les annales de la Chine peuvent aider utilement à découvrir les causes secrètes et éloignées qui entraînèrent la chute de l'empire romain. Après la fuite des Huns, les Sienpi victorieux occupèrent leur vaste territoire au Nord du grand mur. Tantôt ils se répandaient en tribus indépendantes, tantôt ils se rassemblaient sous un seul chef, jusqu'à l'époque où, sous le nom de Topa ou de maîtres de la terre qu'ils s'étaient donné eux-mêmes, ils acquirent une consistance plus solide et de puissance plus formidable. Les Topa forcèrent bientôt les nations pastorales du désert oriental à reconnaître la supériorité de leurs armes. Ils envahirent la Chine dans un moment de faiblesse et de discorde intestine de ce grand empire; et ces heureux Tartares, adoptant les lois et les moeurs du peuple vaincu, fondèrent une dynastie impériale qui régna près de cent soixante ans sur les provinces septentrionales de cette monarchie. Quelques générations avant qu'ils se fussent emparés du trône de la Chine, un des princes Topa avait enrôlé dans sa cavalerie un esclave nommé Moko, renommé par sa valeur, mais qui pour éviter quelque punition, déserta ses drapeaux et s'enfonça dans le désert, suivi d'une centaine de ses compagnons. Cette troupe de brigands et de proscrits, journellement recrutée par d'autres, forma d'abord un camp, ensuite une tribu, et enfin un peuple nombreux connu sous le nom de Geougen; et leurs chefs héréditaires, descendants de l'esclave Moko, prirent rang parmi les monarques de la Scythie. La jeunesse de Toulun, le plus célèbre de ses successeurs, fut formée à l'école de l'adversité, qui est celle des héros. Il sut résister courageusement à l'infortune, détruisit la puissance orgueilleuse des Topa, devint le législateur de sa nation, et le conquérant de la Tartarie. Ses troupes étaient distribuées en bandes de cent et de mille guerriers. Les lâches périssaient par le supplice de la lapidation, et la valeur obtenait pour récompense les honneurs les plus magnifiques. Toulun, assez éclairé pour mépriser l'érudition chinoise, n'adopta que les arts et les institutions favorables à l'esprit militaire de son gouvernement. Il campait durant l'été dans les plaines fertiles qui bordent le Sélinga, et se retirait à l'approche de l'hiver dans des contrées plus méridionales. Ses conquêtes s'étendaient depuis la Corée jusque fort au-delà de l'Irtish. Il vainquit au Nord de la mer Caspienne la nation des Huns; et le surnom de Kan ou Cagan annonça l'éclat et la puissance qu'il tira de cette victoire mémorable.

405

Emigration des Germains septentrionaux

En passant des bords de la Volga à ceux de la Vistule, la chaîne des événements se trouve interrompue, ou du moins cachée dans l'intervalle obscur qui sépare les dernières limites de la Chine de celles de la géographie romaine. Cependant le caractère de ces Barbares, et l'expérience des émigrations précédentes, autorisent à croire que les Huns, après avoir été vaincus par les Geougen, quittèrent bientôt le voisinage d'un vainqueur insolent. Des tribus de leurs compatriotes occupaient déjà les environs de l'Euxin, et leur fuite, qu'ils changèrent bientôt en une attaque hardie, dut naturellement se diriger vers les plaines fertiles à travers lesquelles la Vistule coule paisiblement jusque dans la mer Baltique. L'invasion des Huns doit avoir alarmé de nouveau et agité le Nord; et les nations qu'ils chassaient devant eux sont venues sans doute écraser de leur poids les frontières de la Germanie. Les habitants des régions où les anciens placent les Suèves, les Vandales et les Bourguignons, purent prendre la résolution d'abandonner aux Sarmates fugitifs leurs bois et leurs marais, ou du moins de rejeter le superflu de leur population sur les provinces de l'empire romain1. Environ quatre ans après que le victorieux Toulun eut pris le titre de kan des Geougen, un autre Barbare, le fier Rhodogaste ou Radagaise2, marcha de l'extrémité septentrionale de la Germanie, presque jusqu'aux portes de Rome, et laissa en mourant les restes de son armée pour achever la destruction de l'empire d'Occident. Les Suèves, les Vandales et les Bourguignons, composaient la principale force de cette armée redoutable; mais les Alains, qui s'étaient vus reçus avec hospitalité dans la contrée où ils étaient descendus, joignirent leur active cavalerie à la pesante infanterie des Germains; et les aventuriers Goths accoururent en si grand nombre sous les drapeaux de Radagaise, que quelques historiens lui ont donné le titre de roi des Goths. Un corps de douze mille guerriers, distingués par leur naissance et par leurs exploits, composait la première avant-garde de son armée; et l'armée entière, forte de deux cent mille combattants, peut s'évaluer, en y ajoutant les femmes, les enfants et les esclaves, à quatre cent mille personnes. Cette effrayante émigration descendait de cette même côte de la mer Baltique, d'où des myriades de Cimbres et de Teutons avaient fondu sur Rome et sur l'Italie dans les temps glorieux de la république. Après le départ de ces Barbares, leur pays natal, où ils laissaient des vestiges de leur grandeur, de vastes remparts et des môles gigantesques, ne fut durant plusieurs siècles qu'une immense et effrayante solitude.

1. Zozime (l. V, p. 331) se sert de la qualification générale de nations au-delà du Danube et du Rhin. Leurs situations géographiques, et par conséquent leurs noms, sont faciles à deviner, même par les diverses épithètes que leur donne dans l'occasion chaque auteur ancien.

2. Le nom de Rhadagaste était celui d'une divinité locale des Obotrites (dans le Mecklenbourg). Un héros pouvait prendre le nom de sa divinité tutélaire; mais il n'est pas probable que les Barbares adorassent un héros malheureux. Voyez Mascou, Hist. des Germains, VIII, 14.

406

Radagaise envahit l'Italie

La correspondance entre les nations était dans ce siècle si imparfaite, et si précaire, que la cour de Ravenne put ignorer les révolutions du Nord jusqu'au moment où la tempête qui s'était formée sur la côte de la mer Baltique, vint éclater avec violence sur les bords du Haut-Danube. Le monarque de l'Occident, si ses ministres jugèrent à propos d'interrompre ses amusements par la nouvelle du danger qui le menaçait, se contenta d'être l'objet et le spectateur de la guerre1. La sûreté de Rome fut confiée à la valeur et à la sagesse de Stilichon mais tels étaient la faiblesse et l'épuisement de l'empire, qu'il fut impossible de réparer les fortifications du Danube ou de prévenir, par un effort vigoureux, l'invasion des Germains. Toutes les espérances du vigilant ministre d'Honorius se bornèrent à la défense de l'Italie. Il abandonna une seconde fois les provinces, rappela les troupes, pressa les nouvelles levées exigées à la rigueur et éludées avec pusillanimité, employa les moyens les plus efficaces pour arrêter ou ramener les déserteurs, et offrit la liberté et deux pièces d'or à chaque esclave qui consentait à s'enrôler.

Ce fut à l'aide de ces ressources que Stilichon parvint à rassembler avec peine, parmi les sujets d'un grand empire une armée de trente ou quarante mille hommes, que, dans le temps de Scipion ou de Camille, eussent fournie sur-le-champ les citoyens libres du territoire de Rome2. A ces trente légions, le général romain ajouta un corps nombreux d'auxiliaires. Les fidèles Alains lui étaient personnellement affectionnés; les Goths et les Huns, qui servaient sous la conduite de leurs princes légitimes, Huldin et Sarus, étaient excités, par leurs intérêts et leurs ressentiments personnels, à s'opposer aux entreprises et aux succès de Radagaise. Le roi des Germains confédérés passa sans résistance les Alpes, le Pô et l'Apennin, laissant d'un côté le palais inaccessible d'Honorius, enseveli à l'abri de tout danger dans les marais de Ravenne, et de l'autre le camp de Stilichon, qui avait pris ses quartiers à Ticinum ou Pavie, et qui évitait probablement une bataille décisive, jusqu'à ce qu'il eût rassemblé les forces éloignées qu'il attendait. Un grand nombre de villes de l'Italie furent détruites ou pillées; et le siège de Florence3, par Radagaise, est un des premiers événements rapportés dans l'histoire de cette fameuse république; dont la fermeté arrêta quelque temps l'impétuosité de ces Barbares sans art et sans discipline. Quoiqu'ils fussent encore à cent quatre-vingts milles de Rome, le peuple et le sénat se livraient à la terreur, et comparaient en tremblant le danger dont ils venaient d'être livrés avec celui qui les menaçait. Alaric était chrétien, et animé des sentiments d'un guerrier; il conduisait une armée disciplinée, connaissait les lois de la guerre et respectait la foi des traités; il s'était souvent trouvé familièrement avec les sujets de l'empire dans leurs camps et dans leurs églises; mais le sauvage Radagaise n'avait pas la moindre notion des moeurs, de la religion, ni même du langage des nations civilisées du Midi; une superstition barbare ajoutait à sa férocité naturelle; et on croyait généralement qu'il s'était engagé, par un voeu solennel, à réduire la ville en cendres et à sacrifier les plus illustres sénateurs sur l'autel de ses dieux, que le sang humain pouvait seul apaiser. Le danger pressant, qui aurait dû éteindre toutes les animosités intestines développa au contraire l'incurable folie des factions religieuses. Les adorateurs de Jupiter et de Mars, opprimés par leurs concitoyens, respectaient dans l'implacable ennemi de Rome le caractère d'un païen zélé; ils déclaraient hautement que les sacrifices de Radagaise leur paraissaient beaucoup plus à craindre que ses armes; et ils se réjouissaient secrètement d'une calamité qui devait convaincre de fausseté la religion des chrétiens4.

1. . . . . . . . . . . Cujus agendi
Spectator vel causa fui.
Claudien, VI cons. Honor., 439. Tel est le modeste langage d'Honorius en parlant de la guerre des Goths, qu'il avait vue d'un peu plus près.

2. Peu de temps après que les Gaulois se furent emparés de Rome le sénat leva dix légions, trois mille hommes de cavalerie, et quarante mille hommes d'infanterie, effort que la capitale n'aurait pu faire du temps d'Auguste. (Tite-Live, VII, 25).

3. Machiavel a expliqué, au moins en philosophe, l'origine de Florence, que les bénéfices du commerce firent insensiblement descendre des rochers de Faesule aux bords de l'Arno. (Hist. Florent., t. I, l. II, p. 36. Londres, 1747.) Les triumvirs envoyèrent une colonie à Florence, qui, sous le règne de Tibère (Tacite, Annal., I, 79), méritait le nom et la réputation d'une ville florissante. Voyez Cluvier, Ital. antiq., l. I, p. 507, etc.

4. Cependant le Jupiter de Radagaise, qui adorait Thor et Wodin, était fort différent des Jupiter Olympique ou Capitolin. Le caractère conciliant du polythéisme pouvait s'accommoder de toutes ces divinités différentes; mais les véritables Romains abhorraient les sacrifices humains de la Gaule et de la Germanie.

406

L'armée de Radagaise est détruite

Florence fut réduite à la dernière extrémité, et le courage épuisé de ses citoyens n'était plus soutenu que par l'autorité de saint Ambroise, qui était apparu en songe, pour leur annoncer une prompte délivrance. Peu de jours après, ils aperçurent, du haut de leurs murs, les étendards de Stilichon, qui avançait à la tête de toutes ses forces réunies, au secours de cette ville fidèle, et qui fit bientôt de ses environs le tombeau de l'armée barbare. Orose et saint Augustin, intimement liés par l'amitié et par la dévotion, attribuent cette victoire miraculeuse à la protection du ciel, plutôt qu'à la valeur des hommes. Ils affirment positivement qu'il n'y eut ni combat ni sang répandu; que les Romains, oisifs dans leur camp, où ils jouissaient de l'abondance, virent les Barbares affamés expirer lentement sur les rochers de Faesule qui dominent la ville de Florence. Que l'armée chrétienne n'ait pas perdu un seul soldat, qu'elle n'en ait pas même eu un seul de blessé de la main des Barbares, c'est une assertion dont le ridicule ne permet pas qu'on s'arrête à la repousser; mais le reste du récit d'Orose et de saint Augustin s'accorde avec les circonstances et avec le caractère de Stilichon. Il sentait trop bien qu'il commandait la dernière armée de la république, pour l'exposer imprudemment en bataille rangée à l'impétueuse furie des Germains. Se servant avec habileté, sur un terrain plus étendu et dans une occasion plus décisive, du moyen qu'il avait déjà employé deux fois avec succès contre le roi des Goths, le général enferma ses ennemis dans une forte ligne de circonvallation. Le moins instruit des guerriers romains ne pouvait ignorer l'exemple de César et les fortifications de Dyrrachium, qui, liant ensemble vingt-quatre forts par un fossé et un rempart non interrompus dans une étendue de quinze milles, présentaient le modèle d'un retranchement capable de contenir et d'affamer la plus nombreuse armée1. Les troupes romaines n'avaient pas autant perdu de l'industrie que de la valeur de leurs ancêtres; et si les travaux serviles et pénibles blessaient la vanité des soldats, la Toscane, pouvait fournir des milliers de paysans plus disposés à travailler qu'à combattre pour le salut de leur patrie. Le manque de subsistances servit sans doute plus que l'épée des Romains à détruire une multitude d'hommes et de chevaux renfermés comme dans une étroite prison; mais pendant toute la durée d'un travail si considérable, les Romains furent exposés aux fréquentes attaques d'un ennemi impatient. Le désespoir et la faim durent souvent pousser les Barbares à de violents efforts contre les remparts dont on cherchait à les environner. Stilichon céda peut-être quelquefois à l'ardeur de ses braves auxiliaires, qui demandaient à grands cris l'assaut du camp des Germains; et ces entreprises réciproques ont pu donner lieu aux combats sanglants et opiniâtres qui ornent le récit de Zozime et les chroniques de Prosper et de Marcellin. Un utile secours d'hommes et de provisions avait été introduit dans les murs de Florence l'armée affamée de Radagaise se trouvait à son tour assiégée; et le chef orgueilleux de tant de nations belliqueuses, après avoir vu périr ses plus braves guerriers, n'eut bientôt plus d'autre ressource que de se rendre sur la foi d'une capitulation ou de la clémence de son vainqueur. Mais la mort de cet illustre captif, ignominieusement décapité, déshonora le triomphe de Rome et du christianisme; et le court délai de son exécution suffit pour inculper le général victorieux du reproche de cruauté réfléchie. Ceux des Germains affamés qui échappèrent à la fureur des auxiliaires, furent vendus comme esclaves au vil prix d'une pièce d'or par tête; mais la différence de climat et de nourriture fit périr le plus grand nombre de ces malheureux étrangers; et, comme on l'a observé alors, les inhumains qui les avaient achetés, au lieu de profiter du fruit de leurs travaux eurent bientôt à payer les frais de leurs funérailles. Stilichon informa l'empereur et le sénat de ses nouveaux succès, et mérita une seconde fois le titre glorieux de libérateur de l'Italie.

1. Franguntur montes, planumque per ardua Caesar
Ducil opus : pandit fossas, turritaque summis
Disponit castella jugis, magnoque recessu
Amplezus fines : saltus nemorosaque tesqua
Et sylvas, vastaque feras indagine claudit.
Cependant le simple récit de la vérité (César, de Bell. civ., III, 44) est fort au-dessus des amplifications de Lucain (Pharsale, l. IV, 29-63).

31 décembre 406

Les germains envahissent la Gaule

Le bruit de cette victoire, et surtout du miracle auquel on l'attribue, a donné lieu à cette opinion sans fondement, que l'armée entière, ou plutôt toute la nation des Germains, descendue des côtes de la mer Baltique; avait été anéantie sous les murs de Florence. Tel fut effectivement le sort de Radagaise, de ses braves et fidèles compagnons, et de plus d'un tiers de la multitude de Suèves, d'Alains, de Vandales et de Bourguignons, qui suivaient les drapeaux de ce général. La réunion d'une pareille armée pourrait nous surprendre; mais les causes qui la séparèrent sont claires et frappantes. On les trouve dans l'orgueil de la naissance, la fierté de la valeur, la jalousie du commandement, l'impatience de la subordination et le conflit opiniâtre des opinions, des intérêts et des passions, parmi tant de princes et de guerriers aussi peu disposés à céder qu'à obéir. Après la défaite de Radagaise, les deux tiers des Germains, qui devaient composer plus de cent mille combattants, étaient encore sous les armes entre les Alpes et l'Apennin, ou entre les Alpes et le Danube. On ne sait pas s'ils cherchèrent à venger la mort de leur général; mais la prudence et la fermeté de Stilichon, en arrêtant leur marche et favorisant leur retraite, détourna sur un autre point leur impétuosité désordonnée. Principalement occupé de sauver Rome et l'Italie, Stilichon sacrifiait avec trop d'indifférence les richesses et la tranquillité des provinces éloignées1. Les Barbares acquirent avec l'aide de quelques déserteurs pannoniens la connaissance du pays et des routes; et l'invasion de la Gaule, projetée par Alaric, fut exécutée par les restes de l'armée de Radagaise2.

Cependant, s'ils avaient conçu l'espérance d'obtenir le secours des Germains qui habitaient les bords du Rhin, cette espérance fut déçue. Les Allemands conservèrent strictement la neutralité, et les Francs firent briller leur valeur et leur zèle pour la défense de l'empire. Dans cette rapide expédition sur le Rhin, qui avait signalé les premiers instants de son gouvernement, Stilichon s'était attaché, avec une attention particulière, aux moyens de s'assurer l'alliance de cette nation guerrière, et d'en éloigner les ennemis irréconciliables de la paix et de la république. Marcomir, un de leurs rois, ayant été publiquement convaincu, devant le tribunal du magistrat romain, d'avoir violé la foi des traités, fut banni de son pays par un exil peu rigoureux dans la province de Toscane; et cette dégradation de la royauté excita si peu le ressentiment de ses sujets, qu'ils punirent de mort le turbulent Sunno, qui voulait entreprendre de venger son frère, et obéirent avec fidélité au prince placé sur le trône par le choix de Stilichon3. Lorsque l'émigration septentrionale vint tombée sur les confins de la Gaule et de la Germanie, les Francs attaquèrent avec impétuosité les Vandales, qui, oubliant les leçons de l'adversité, s'étaient encore séparés de leurs alliés. Ils payèrent cher leur imprudence; Godigisdus leur roi et vingt mille guerriers furent tués sur le champ de bataille. Toute la nation aurait probablement été détruite si les escadrons des Alains, accourant à leur secours, n'eussent passé sur le corps de l'infanterie des Francs. Ceux-ci, après une honorable résistance, furent contraints d'abandonner un combat inégal. Les alliés victorieux continuèrent leur route; et le dernier jour de l'année, dans une saison où les eaux du Rhin étaient probablement glacées, ils entrèrent sans opposition dans les provinces désarmées de la Gaule. Ce passage mémorable des Suèves, des Vandales des Alains et des Bourguignons, qui ne se retirèrent plus, peut être considéré comme la chute de l'empire romain dans les pays au-delà des Alpes; et dès ce moment, les barrières qui avaient séparé si longtemps les peuples sauvages des nations civilisées, furent anéanties pour toujours.

1. Orose et saint Jérôme l'accusent d'avoir suscité l'invasion : Excitatae a Stilichone gentes, etc. Leur intention était sans doute d'ajouter indirectement : Il sauva l'Italie en sacrifiant la Gaule.

2. Le comte du Buat assure que l'invasion de la Gaule se fit par les deux tiers restant de l'armée de Radagaise. Voyez l'Histoire ancienne des peuples de l'Europe, t. VII, p. 87-121. Paris, 1772.

3. . . . . . . . . . . Provincia missos
Expellet citius, fasces, quam Francia reges
Quos dederis.
Claudien (I cons. Stilich., l. I, 2-35, etc.) est clair et satisfaisant. Ces rois des Francs sont inconnus à saint Grégoire de Tours; mais l'auteur des Gesta Francorum parle de Sunno et de Marcomir, et nomme le dernier comme le père de Pharamond (t. II, p. 543). Il semble avoir écrit d'après de bons guides qu'il ne comprenait pas.

407

Désolation de la Gaule

Tandis que la fidélité des Francs et la neutralité des Allemands semblaient assurer la paix de la Germanie, les sujets de Rome, ignorant le danger qui les menaçait, jouissaient d'une douce sécurité, à laquelle les frontières de la Gaule étaient peu accoutumées. Leurs troupeaux paissaient librement sur le terrain des Barbares, et les chasseurs s'enfonçaient sans crainte et sans danger, dans l'obscurité de la forêt Hercynienne1. Les bords du Rhin étaient, comme ceux du Tibre, couverts de maisons élégantes et de fermes bien cultivées; et le poète qui descendit cette rivière, put demander lequel des deux côtés appartenait aux Romains. Cette scène de paix et d'abondance se changea tout à coup en un désert, et l'affreux aspect des ruines fumantes distinguait seul les pays désolés par les hommes, de ceux que la nature, avait rendus solitaires. La florissante ville de Mayence fut surprise et détruite, et des milliers de chrétiens furent inhumainement égorgés dans l'église. Worms succomba, après un siège long et opiniâtre; Strasbourg, Spire, Reims, Tournai, Arras, Amiens, subirent, en gémissant, le joug des cruels Germains; et le feu dévorant de la guerre s'étendit des bords du Rhin dans la plus grande partie des dix-sept provinces de la Gaule. Les Barbares se répandirent dans cette vaste et opulente contrée jusqu'à l'Océan, aux Alpes et aux Pyrénées, chassant devant eux la multitude confuse des évêques, des sénateurs, des femmes, des filles tous chargés des dépouilles de leurs maisons et de leurs autels. Les ecclésiastiques qui nous ont laissé la description vague des calamités publiques, saisirent cette occasion pour exhorter les chrétiens à se repentir des péchés qui attiraient la vengeance du Tout-Puissant, et à renoncer aux jouissances précaires d'un monde trompeur et corrompu; mais comme la controverse de Pélage2, qui prétend sonder le mystère de la grâce et de la prédestination, devint bientôt la plus sérieuse affaire du clergé latin, la Providence, qui avait ordonné, prévu ou permis cette suite de maux physiques et moraux, fut audacieusement citée au tribunal d'une raison imparfaite et trompeuse. Les peuples, aigris par le malheur, comparaient leurs maux et leurs crimes à ceux de leurs ancêtres, et blâmaient la justice divine, qui souffrait que la destruction générale s'étendit sur la faiblesse et sur l'innocence, et qui ne préservait pas même les enfants. Ces raisonneurs aveugles oubliaient que les lois invariables de la nature ont attaché la paix à l'innocence, l'abondance à l'industrie, et la sûreté à la valeur. La politique timide et égoïste de la cour de Ravenne pouvait rappeler les troupes palatines pour la défense de l'Italie. Le reste des troupes stationnaires aurait été sans doute insuffisant pour la défendre, et les auxiliaires barbares pouvaient préférer la licence illimitée du brigandage aux bénéfices modestes d'une paye régulière; mais les provinces de la Gaule étaient remplies d'une lignée nombreuse d'hommes jeunes, robustes et vigoureux, qui, s'ils avaient osé braver la mort pour défendre leurs maisons, leurs familles et leurs autels, auraient mérité d'obtenir la victoire. La connaissance du pays leur aurait constamment fourni des obstacles insurmontables à opposer aux progrès des usurpateurs; et les Barbares, manquant également d'armes et de discipline, ôtaient aux Gaulois le seul prétexte qui puisse excuser la soumission d'une contrée populeuse à une armée inférieure en nombre. En moins de deux ans, les bandes séparées des sauvages de la mer Baltique, dont le nombre, en l'examinant de bonne foi, ne paraîtrait pas digne de la moindre crainte, pénétrèrent sans combattre jusqu'au pied des Pyrénées.

1. Claudien (I cons. Stilich., l. I, 221, et t. II, 186) fait le tableau de la paix et du bonheur des frontières de la Gaule. L'abbé Dubos (Hist. crit., etc., t. I, p. 174) voudrait substituer Alba (un cuisseau inconnu des Ardennes) au lieu d'Albis, et appuie sur les dangers que les troupeaux de la Gaule auraient couru en paissant au-delà de l'Elbe. La remarque est passablement ridicule. En style poétique, l'Elbe ou la forêt Hercynienne signifient tous les bois ou rivières de la Germanie.

2. La doctrine de Pélage, qui fut discutée pour la première fois A. D. 405, fut aussi condamnée, dans l'espace de dix ans, à Rome et à Carthage, Saint Augustin combattit et triompha; mais l'Eglise grecque favorisa son adversaire; et, ce qui est assez particulier, le peuple ne prit aucune part à une dispute qu'il ne comprenait pas.

407

Révolte de l'armée bretonne

Dans les premières années du règne d'Honorius, la vigilance de Stilichon avait défendu avec succès l'île de la Bretagne contre les ennemis que lui envoyaient sans cesse l'Océan, les montagnes et la côte d'Irlande1; mais ces Barbares inquiets ne négligèrent pas l'occasion de la guerre des Goths, qui dégarnit de troupes les murailles et les postes défendus par les Romains. Lorsque, quelque légionnaire obtenait la liberté de revenir de l'expédition d'Italie, ce qu'il racontait de la cour et du caractère d'Honorius devait naturellement affaiblir le sentiment du respect et de la soumission, et enflammer le caractère séditieux de l'armée bretonne. La violence capricieuse des soldats ranima l'esprit de révolte qui avait troublé le règne de Gallien, et les candidats infortunés et peut-être ambitieux qu'ils honoraient de leur choix fatal, devenaient tour à tour les instruments et ensuite les victimes de leurs fureurs. Marcus fut le premier qu'ils placèrent sur le trône comme légitime empereur de la Bretagne et de l'Occident. Les soldats violèrent bientôt, en lui donnant la mort, le serment de fidélité qu'ils s'étaient imposé volontairement, et la censure qu'ils ont faite de ses moeurs semblerait attacher à sa mémoire un témoignage qui l'honore. Gratien fut le second qu'ils décorèrent de la pourpre et du diadème; et quatre mois après, Gratien éprouva le sort de son prédécesseur. Le souvenir du grand Constantin, que les légions de la Bretagne avaient donné à l'Eglise et à l'empire, leur suggéra le bizarre motif de la troisième élection.

1. Claudien, I cons. Stilich., t. II, 250. On suppose que les Ecossais, alors fixés en Irlande, firent une invasion par mer, et occultèrent toute la côte occidentale de l'île de la Bretagne; on peut accorder quelque confiance même à Nennius et aux traditions irlandaises. (Histoire d'Angleterre, par Carte, vol. I, p. 169; Histoire des Bretons, par Whitaker, p. 99.) Les soixante-six Vies de saint Patrice, qui existaient dans le neuvième siècle, devaient contenir autant de milliers de mensonges. Cependant nous pouvons croire que, dans une de ces excursions des Irlandais, le futur apôtre fut emmené captif. Usher, Antiq. eccles. Britan., p. 431; et Tillemont, Mem. eccles., t. XVI, p. 456-782, etc.

410

Constantin III est reconnu en Bretagne et dans la Gaule

Constantin III
Constantin III

Elles découvrirent dans leurs rangs un simple soldat qui portait le nom de Constantin III, et leur impatiente légèreté l'avait placé sur le trône avant d'apercevoir son incapacité à soutenir la gloire d'un si beau nom. Cependant Constantin eut une autorité moins précaire et plus de succès que ses deux prédécesseurs. Les exemples récents de l'élévation et de la chute de Marcus et de Gratien lui firent sentir le danger de laisser ses soldats dans l'inaction d'un camp deux fois souillé de sang et troublé par la sédition, et il résolut d'entreprendre la conquête des provinces de l'Occident. Constantin prit terre à Boulogne, suivi d'un petit nombre de troupes, après s'être reposé quelques jours, il somma celles des villes de la Gaule qui avaient échappé au joug des Barbares de reconnaître leur souverain légitime, et elles obéirent sans résistance. L'abandon où les laissait la cour de Ravenne, relevait suffisamment du serment de fidélité des peuples oubliés par leur souverain. Leur triste situation les disposait à accepter tous les changements sans crainte, et peut-être avec quelques mouvements d'espérance; on pouvait se flatter que les troupes, l'autorité ou même le nom d'un empereur romain qui fixait sa résidence dans la Gaule, défendraient ce malheureux pays de la fureur des Barbares. Les premiers succès de Constantin contre quelques partis de Germains prirent, en passant par la bouche des flatteurs, l'importance de victoires Brillantes et décisives; mais l'audace des ennemis, réunis enfin en corps d'armées, les réduisit bientôt à leur juste valeur. A force de négociations, il obtint une trêve courte et précaire; et si quelques tribus de Barbares, séduites par ses dons et ses promesses, consentirent à entreprendre la défense du Rhin, ces traités incertains et ruineux, au lieu de rendre la sûreté aux frontières de la Gaule, ne servirent qu'à avilir la majesté du souverain et à épuiser les restes du trésor public. Enorgueilli toutefois par ce triomphe imaginaire, le soi-disant libérateur de la Gaule s'avança dans les provinces méridionales pour parer à un danger plus pressant et plus personnel. Sarus le Goth avait reçu l'ordre d'apporter la tête de Constantin aux pieds de l'empereur Honorius; et cette querelle intestine consuma sans gloire les forces de la Bretagne et de l'Italie. Après la mort de ses deux plus braves généraux, Justinien et Nevigastes, dont le premier perdit la vie sur le champ de bataille, et l'autre par trahison dans une entrevue, le nouveau monarque d'Occident se retira dans les fortifications à Vienne. L'armée impériale l'attaqua sept jours de suite sans succès, et, forcée de se retirer avec précipitation, fut honteusement obligée de payer aux brigands et aux aventuriers des Alpes la sûreté de son passage. Ces montagnes séparaient alors les Etats des deux monarques rivaux; et les fortifications de cette double frontière étaient gardées par les troupes de l'empire, qui auraient été plus utilement employées à chasser de ses provinces les Scythes et les Germains.

408

Constantin soumet l'Espagne

Du côté des Pyrénées, la proximité du danger pouvait justifier l'ambition de Constantin; mais sa puissance se trouva bientôt affermie par la conquête ou plutôt par la soumission de l'Espagne; qui suivit l'influence d'une subordination habituelle, et, reçut les lois et les magistrats de la préfecture de la Gaule. Le seul obstacle qu'éprouva son autorité ne vint ni de la force du gouvernement, ni du courage des peuples, mais du zèle et de l'intérêt personnel de la famille de Théodose. Quatre frères, parents de l'empereur défunt, avaient obtenu, par sa faveur, un rang honorable et d'amples possessions dans leur pays natal; et cette jeunesse reconnaissante était déterminée à employer ses bienfaits au service de son fils. Après des efforts inutiles pour repousser l'usurpateur avec le secours des troupes stationnées en Lusitanie, ils se retirèrent dans leurs domaines, où ils levèrent et armèrent à leurs dépens un corps considérable de paysans et d'esclaves, avec lesquels ils s'emparèrent hardiment des passages et des postes fortifiés des Pyrénées. Le souverain de la Gaule et de la Bretagne, alarmé de cette révolte, soudoya une armée de Barbares auxiliaires pour achever la conquête de l'Espagne. On les distinguait par la dénomination d'Honoriens, qui semblait devoir leur rappeler la fidélité due au souverain légitime; et si l'on peut supposer que les Ecossais furent entraînés par un sentiment de partialité pour un prince breton, les Maures et les Marcomans n'avaient pas cette excuse; mais ils cédèrent aux profusions de l'usurpateur, qui, distribuait aux Barbares les honneurs militaires et même les emplois civils de l'Espagne. Les neuf bandes d'Honoriens, dont il est aisé de trouver la place dans l'état militaire de l'empire d'Occident, n'excédaient pas le nombre de cinq mille hommes, et cependant cette force peu redoutable suffit pour terminer une guerre qui avait menacé la puissance et la sûreté de Constantin. L'armée rustique des parents de Théodose fût environnée et détruite dans les montagnes des Pyrénées. Deux des frères eurent le bonheur de se réfugier par mer en Italie et en Orient : les deux autres, après quelques délais, furent exécutés à Arles. Si Honorius demeurait insensible aux calamités publiques, il dut peut-être au moins déplorer le malheur particulier de ses généreux parents. Tels furent les faibles moyens qui décidèrent à qui resterait la possession des provinces occidentales de l'Europe, depuis le mur d'Antonin jusqu'aux colonnes d'Hercule. Les événements de la guerre et de la paix ont sans doute été rapetissés par les écrivains de ces temps, dont les vues étroites et imparfaites ne s'étendaient pas sur les causes ni sur les effets des plus importantes révolutions; mais l'anéantissement des forces nationales avait détruit jusqu'à la dernière ressource du despotisme, et le revenu des provinces épuisées ne pouvait plus acheter le service militaire d'un peuple mécontent et pusillanime.

404-408

Négociation d'Alaric et de Stilichon

Le poète adulateur qui a attribué les victoires de Pollentia et de Vérone à l'intrépidité des Romains, précipite sur l'armée d'Alaric, fuyant hors de l'Italie, une horrible troupe de spectres enfantés par son imagination, et placés en effet avec beaucoup de vraisemblance à la suite d'une multitude de Barbares exténués par les fatigues, la famine et les maladies1. Dans le cours de cette expédition malheureuse, le roi des Goths doit avoir souffert une perte considérable; il lui fallut du temps pour recruter ses soldats harassés et pour ranimer leur confiance. L'adversité avait donné au génie d'Alaric autant d'éclat que d'exercice, et la renommée de sa valeur amenait sous ses drapeaux les plus braves guerriers des Barbares, qui, depuis les bords de l'Euxin jusqu'à ceux du Rhin, étaient enflammés de l'amour des conquêtes et du brigandage. Alaric avait mérité l'estime de Stilichon, et accepta bientôt son amitié. Renonçant au service d'Arcadius, il conclut avec la cour de Ravenne un traité de paix et d'alliance par lequel l'empereur le déclarait maître général des armées romaines dans toute la préfecture d'Illyrie, telle que le ministre d'Honorius la réclamait selon les limites anciennes et véritables. L'irruption de Radagaise semble avoir suspendu l'exécution de ce dessein ambitieux, stipulé ou au moins inséré dans les articles du traité; et l'on pourrait comparer la neutralité du roi des Goths à l'indifférence de César, qui, dans la conjuration de Catilina, refusa son secours et pour et contre l'ennemi de la république. Après la défaite des Vandales, Stilichon renouvela ses prétentions sur les provinces de l'Orient, nomma des magistrats civils pour l'administration de la justice et des finances, et déclara qu'il lui tardait de conduire l'armée des Romains et des Goths réunis aux portes de Constantinople. Cependant, la prudence de Stilichon, son aversion pour les guerres civiles et sa parfaite connaissance de la faiblesse de l'Etat, portent à croire que sa politique avait plus en vue de conserver la paix intérieure que de faire des conquêtes, et que son but principal était d'éloigner les forces d'Alaric de l'Italie. Ce dessein n'échappa pas longtemps à la pénétration du roi des Goths, qui, continuant d'entretenir une correspondance suspecte ou peut-être perfide avec les deux cours rivales, prolongea comme un mercenaire mécontent ses opérations languissantes en Epire et dans la Thessalie, et revint promptement demander des récompenses extravagantes pour des services imaginaires. De son camp près d'Omone, sur les frontières de l'Italie, il fit passer à l'empereur de l'Occident une longue liste de promesses, de dépenses et de demandes, exigea une prompte satisfaction sur ces objets, et ne dissimula pas le danger du refus. Cependant, si sa conduite était celle d'un ennemi, ses expressions étaient décentes et respectueuses. Alaric se déclarait modestement l'ami de Stilichon le soldat d'Honorius; il offrait de marcher sans délai, à la tête de toutes ses troupes, contre l'usurpateur de la Gaule, et sollicitait, pour y établir à demeure sa nation, quelque canton vacant dans les provinces de l'Occident.

1. . . . . . . . . . . . . . . . Comitatur euntem
Pallor, et atra Fames ; et saucia lividus ora
Luctus ; et inferni stridentes amine Morbi.
CLAUD., in VI cons. Honor., 321, etc.

408

Débats du sénat de Rome

Les négociations de deux habiles politiques qui cherchaient à se tromper réciproquement et à en imposer au monde, seraient peut-être restées enveloppées d'un voile impénétrable et enterrées dans le secret du cabinet, si les débats d'une assemblée populaire n'avaient jeté quelques rayons de lumière sur la correspondance d'Alaric et de Stilichon. La nécessité de soutenir par quelque expédient artificiel un gouvernement qui, à raison non pas de sa modération mais de sa faiblesse, se trouvait réduit à traiter avec ses propres sujets, avait ranimé insensiblement l'autorité du sénat de Rome; et le ministre d'Honorius consulta respectueusement le conseil législatif de la république. Stilichon assembla les sénateurs dans le palais des Césars, représenta, dans un discours étudié, l'état actuel des affaires, exposa les propositions du roi des Goths, et soumit à leur décision le choix de la paix ou de la guerre. Les pères conscrits, comme s'ils se fussent réveillés, d'une léthargie de quatre cents ans, parurent inspirés, dans cette importante occasion, plutôt par le courage que par la sagesse de leurs prédécesseurs; ils déclarèrent hautement, soit par des discours, prononcés avec calme, soit par des acclamations tumultueuses, qu'il était indigne de la majesté de Rome d'acheter une trêve honteuse d'un roi barbare, et qu'un peuple magnanime devait toujours préférer le hasard de sa destruction à la certitude du déshonneur. Le ministre, dont les intentions pacifiques, n'étaient approuvées que par quelques-unes de ses vénales et serviles créatures, essaya de calmer la fermentation générale par l'apologie suivante de sa propre conduite et même des demandes d'Alaric. Le paiement du subside, qui semble exciter l'indignation des Romains, ne devait pas être considéré, disait-il, sous le jour odieux d'un tribu ou d'une rançon arrachée par les menaces d'un ennemi barbare. Alaric avait fidèlement soutenu les justes prétentions de la république sur les provinces usurpées par les Grecs de Constantinople; il ne demandait qu'à stipuler une récompense de ses services; et s'il s'était désisté de poursuivre son entreprise, sa retraite était une nouvelle preuve de son obéissance aux ordres particuliers de l'empereur lui-même. Sans chercher à dissimuler les erreurs de ce qui lui était cher. Stilichon avouait que ces ordres contradictoires avaient été obtenus par l'intercession de Sérène. La discorde des deux augustes frères, les fils de son père adoptif, avait affecté trop vivement peut-être la sensibilité de sa femme, et les sentiments de la nature l'avaient emporté trop facilement sans doute sur la loi sévère de l'intérêt public. L'autorité de Stilichon appuya des raisons spécieuses qui déguisaient faiblement les intrigues obscures de la cour de Ravenne; et, après un long débat, il obtint du sénat une sanction accordée avec répugnance. La voix du courage et de la liberté garda le silence, et l'on vota, sous le nom de subside, une somme de quatre mille livres d'or, pour assurer la paix de l'Italie et conserver l'alliance du roi des Goths. Le seul Lampadius, un des plus illustres membres de l'assemblée, persista dans son refus; et après s'être écrié avec véhémence : Ceci n'est point un traité de paix, mais un pacte d'esclavage, il évita le danger d'une si audacieuse opposition par une retraite précipitée dans le sanctuaire d'une église chrétienne.

mai 408

Intrigues du palais

Mais le règne de Stilichon tirait à sa fin, et l'orgueilleux ministre pouvait apercevoir les premiers symptômes de sa disgrâce prochaine. On avait applaudi à la résistance courageuse de Lampadius; et le sénat, qui s'était depuis longtemps résigné si patiemment à la servitude, rejetait avec dédain l'offre d'une liberté honteuse et imaginaire. Les troupes qui, sous le nom de légions romaines, en possédaient encore les privilèges, voyaient avec colère la prédilection de Stilichon pour les Barbares, et le peuple dégénéré imputait à la pernicieuse politique du ministre, des malheurs, suite naturelle de sa propre lâcheté. Cependant Stilichon aurait pu braver encore les clameurs du peuple, et même des soldats, s'il eût pu conserver son empire sur l'esprit de son faible pupille; mais le respectueux attachement d'Honorius s'était changé en crainte, en soupçons et en haine. Le perfide Olympius1, qui cachait ses vices sous le masque de la piété chrétienne, avait sourdement déchiré le bienfaiteur dont il tenait la place honorable qu'il occupait dans le palais impérial. L'indolent Honorius, qui accomplissait sa vingt-cinquième année, apprit d'Olympius, avec étonnement, qu'avec le nom d'empereur il n'en possédait ni l'autorité, ni la considération. Le rusé courtisan alarma adroitement la timidité de son maître par une peinture animée des desseins de Stilichon, qui méditait disait-il, la mort de son souverain, dans l'espérance de placer le diadème sur la tête de son fils Eucherius. Le nouveau favori engagea l'empereur à prendre le ton de l'indépendance et de la dignité; et le ministre vit avec surprise la cour et le conseil former en secret des desseins opposés à ses intérêts ou à ses intentions. Au lieu de fixer sa résidence dans le palais de Rome, Honorius déclara qu'il voulait retourner dans l'asile plus sûr de la forteresse de Ravenne. Dès qu'il apprit la mort de son frère Arcadius, il résolut de partir pour Constantinople, et d'administrer, en qualité de tuteur, les provinces de Théodose encore dans l'enfance2. Des représentations sur les dépenses et sur la difficulté de cette expédition lointaine réprimèrent cette étrange saillie d'activité; mais il demeura inébranlable dans le périlleux projet de se montrer aux troupes du camp de Pavie entièrement composées de légions romaines, ennemies de Stilichon et de ses auxiliaires barbares. L'habile et pénétrant Justinien, célèbre avocat de Rome et confident du ministre, pressa son protecteur d'empêcher un voyage si dangereux pour sa gloire et pour sa sûreté; mais les inutiles efforts de Stilichon ne servirent qu'à confirmer le triomphe d'Olympius, et le prudent jurisconsulte abandonna son patron, dont la ruine lui paraissait inévitable.

1. Il venait de la côte de l'Euxin, et exerçait un emploi distingué. Ses actions justifient le caractère que prend plaisir à lui attribuer Zozime (l. V, 340). Saint Augustin révérait la piété d'Olympius, qu'il appelle un vrai fils de l'Eglise. (Baron., Annal. eccles., A. D. 408, n° 19, etc.; Tillemont, Mem. eccles., t. XIII, p. 467, 468.) Mais les louanges que le saint d'Afrique prostitue si mal à propos, venaient peut-être autant de son ignorance que de son adulation.

2. Zozime, l. V, p. 338, 339; Sozomène, l. IX, c. 4. Stilichon, pour détourner Honorius de cette vaine entreprise, offrit de faire lui-même le voyage de Constantinople. L'empire d'Orient n'aurait pas obéi, et il n'était pas en état d'en faire la conquête.

août 408

Mort de Stilichon

Dans le passage de l'empereur à Bologne, Stilichon apaisa une sédition des gardes, que sa politique l'avait engagé à exciter sourdement. Il annonça aux soldats la sentence qui les condamnait à être décimés, et se fit un mérite vis-à-vis d'eux d'en avoir obtenu la révocation. Lorsque ce tumulte eut cessé, Honorius embrassa pour la dernière fois le ministre qu'il ne considérait plus que comme un tyran, et poursuivit sa route vers Pavie, où il fût reçu aux acclamations de toutes les troupes rassemblées pour secourir la Gaule. Le quatrième jour, le monarque prononça, en présence des soldats, une harangue militaire, composée par Olympius, qui, par ses charitables visites et ses discours artificieux, avait dû les engager dans une odieuse et sanglante conspiration. Au premier signal ils massacrèrent les amis de Stilichon, les officiers les plus distingués de l'empire, les deux préfets du prétoire de l'Italie et de la Gaule, deux maîtres généraux de la cavalerie et de l'infanterie, le maître des offices, le questeur, le trésorier et le comte des domestiques. Un grand nombre de citoyens perdirent la vie, beaucoup de maisons furent pillées, et le tumulte dura jusqu'à la nuit. Le monarque épouvanté, qu'on avait vu dans les rues de Pavie sans diadème et dépouillé de la pourpre impériale, céda aux conseils de son favori, condamna la mémoire des victimes et reconnut publiquement l'innocence et la fidélité des assassins.

La nouvelle du massacre de Pavie remplit l'âme de Stilichon des plus justes et des plus sinistres appréhensions. Il assembla sur-le-champ, dans le camp de Bologne, un conseil des chefs confédérés attachés à sa personne, et qui devaient craindre de se trouver enveloppés dans sa ruine. Aux armes ! A la vengeance ! furent les premiers cris que fit entendre cette impétueuse assemblée : ils voulaient marcher sans délai sous les étendards d'un héros qui les avait si souvent conduits à la victoire; surprendre, saisir et exterminer le perfide Olympius et ses méprisables Romains, et peut-être assurer le diadème sur la tête de leur général outragé. Au lieu d'exécuter une résolution qui pouvait être justifiée par le succès, Stilichon hésita jusqu'au moment où sa perte devint inévitable. Il ignorait encore le sort de l'empereur, se méfiait de son propre parti, et considérait, avec horreur le danger d'armer une multitude de Barbares indisciplinables contre les soldats et les peuples de l'Italie. Les chefs, irrités de ses doutes et de ses délais, se retirèrent frappés de crainte et enflammés d'indignation. A minuit, Sarrus, guerrier de la nation des Goths, et renommé, même parmi eux, pour sa force et son intrépidité, entra tout à coup à main armée dans le camp de son bienfaiteur, pilla le bagage, tailla en pièces les fidèles Huns qui lui servaient de gardes, et pénétra jusque dans la tente où le ministre inquiet et pensif réfléchissait aux dangers de sa situation. Stilichon échappa avec difficulté à la fureur des assassins, et, après avoir fait publier un généreux et dernier avis à toutes les villes d'Italie de fermer leurs portes aux Barbares, sa confiance ou son désespoir le conduisit à Ravenne, déjà occupée par ses ennemis. Olympius, qui exerçait déjà toute l'autorité de l'empereur, apprit bientôt que son rival s'était réfugié dans l'église de Ravenne. Bas et cruel, l'hypocrite Olympius était également incapable de remords et de compassion, mais voulant conserver une apparence de piété, il tâcha d'éluder les privilèges d'un asile qu'il feignait de respecter. Le comte Héraclien, suivi d'une troupe de soldats, parut au point du jour devant les portes de l'église de Ravenne; et un serment solennel persuada à l'évêque que l'empereur avait seulement ordonné de s'assurer de la personne de Stilichon; mais dès que l'infortuné ministre eut passé le seuil consacré, le commandant perfide montra la sentence qui le condamnait à mourir sur-le-champ. Stilichon souffrit avec tranquillité les noms injurieux de traître et de parricide, réprima le zèle inutile de sa suite prête à mourir pour le sauver, et tendit le cou au glaive avec une fermeté digne du dernier général des Romains.

La foule servile du palais, qui avait si longtemps adoré la fortune de Stilichon, affecta d'insulter à son malheur, et la liaison la plus éloignée avec le grand-maître de l'Occident, considérée peu de jours avant comme un moyen de parvenir aux honneurs et aux richesses, fut désormais désavouée avec soin et punie avec rigueur. Sa famille, unie par une triple alliance à celle de Théodose, se voyait réduite à envier le sort des derniers habitants des campagnes. Son fils Eucherius fut arrêté dans sa fuite, et la mort de ce jeune homme innocent suivit de près le divorce de Thermantia, qui avait pris la place de sa soeur Marie, et avait conservé, comme elle, sa virginité dans le lit impérial1. L'implacable Olympius persécuta tous ceux des amis de Stilichon qui avaient échappé au massacre de Pavie, et employa les plus cruelles tortures pour leur arracher l'aveu d'une conspiration sacrilège. Ils moururent en silence. Leur fermeté justifie le choix de leur protecteur, et prouve peut-être son innocence; le despotisme qui, après lui avoir ôté la vie sans examen, a flétri sa mémoire sans preuves, n'a aucun pouvoir sur le suffrage impartial de la postérité. Les services de Stilichon sont grands et manifestes; ses crimes, vaguement énoncés par la voix de la haine ou de l'adulation, sont pour le moins douteux et invraisemblables. Quatre mois environ après sa mort, un édit publié au nom d'Honorius, rétablit entre les deux empires la communication si longtemps interrompue par l'ennemi public. On accusait le ministre, dont la gloire et la fortune étaient liées avec la prospérité publique, d'avoir livré l'Italie aux Barbares qu'il avait vaincus successivement à Pollentia, à Vérone et sous les murs de Florence. Son prétendu dessein de placer le diadème sur la tête de son fils Eucherius, ne pouvait avoir été conduit sans complices et sans préparations. Stilichon, avec de semblables vues, n'aurait pas laissé le futur empereur jusqu'à la vingtième année de sa vie dans le poste obscur de tribun des notaires. La haine d'Olympius attaqua jusqu'aux sentiments religieux de son rival; et le clergé, en célébrant dévotement le jour heureux qui en avait délivré presque miraculeusement l'Eglise, assura que si Eucherius eût régné, le premier acte de sa puissance aurait été de rétablir le culte des idoles et de renouveler les persécutions contre les chrétiens. Le fils de Stilichon avait cependant été élevé dans le sein du christianisme; que son père avait toujours professé et soutenu avec zèle2. Le magnifique collier de Sérène venait de la déesse Vesta et les païens abhorraient la mémoire d'un ministre sacrilège, qui avait livré, aux flammes les livres prophétiques de la sibylle, regardés comme les oracles de Rome. La puissance et l'orgueil de Stilichon firent tout son crime. Sa généreuse répugnance à verser le sang de ses concitoyens paraît avoir contribué au succès de son indigne rival; et la postérité, pour dernière preuve du mépris que méritait le caractère d'Honorius, n'a pas daigné lui reprocher sa basse ingratitude envers le protecteur de sa jeunesse et le soutien de son empire.

1. Zozime, l. V, p. 333. Le mariage d'un prince chrétien avec deux soeurs scandalise Tillemont (Hist. des Emper., t. V, p. 557), qui prétend que le pape Innocent Ier aurait dû faire quelque démarche relative à une dispense ou à une opposition.

2. Saint Augustin lui-même est satisfait des lois promulguées par Stilichon contre les hérétiques et les idolâtres, lesquelles existent encore dans le code. Il s'adresse à Olympius, seulement pour en obtenir la confirmation. Baronius, Annal. eccles., A. D. 408, n° 19.

septembre 408

Faiblesse de la cour de Ravenne

Les favoris d'Honorius
Les favoris d'Honorius
John William Waterhouse

Les dissensions et l'incapacité d'un gouvernement faible produisent souvent l'apparence et les effets d'une intelligence coupable avec l'ennemi public. Les ministres d'Honorius1 firent à peu près tout ce que le roi des Goths aurait pu leur dicter pour son propre avantage, s'il eût cité admis dans leurs conseils : peut-être même le généreux Alaric n'aurait-il conspiré qu'avec répugnance la perte du formidable adversaire dont les armes l'avaient chassé deux fois de la Grèce et de l'Italie; mais les efforts de la haine active et intéressée des favoris de l'empereur avaient enfin accompli la disgrâce et la ruine du grand Stilicnon. La valeur de Sarus, sa réputation militaire et son influence héréditaire ou personnelle sur les Barbares confédérés, ne le recommandaient qu'aux amis de la patrie qui méprisaient le vil caractère de Turpilion, de Varannes et de Vigilantius : mais quoique ces généraux se fussent montrés indignes du nom de soldat, les pressantes sollicitations des nouveaux favoris d'Honorius leur obtinrent le commandement de la cavalerie, de l'infanterie et des troupes du palais. Le roi des Goths aurait souscrit avec plaisir l'édit que le fanatisme d'Olympius dicta au simple et dévot empereur. Par cet édit, Honorius écartait de tous les emplois de l'Etat tous ceux dont la croyance était en opposition avec la foi de l'Eglise catholique, rejetait absolument les services de tous ceux dont les sentiments religieux ne s'accordaient pas avec les siens, et se privait ainsi d'un grand nombre de ses meilleurs et de ses plus braves officiers, attachés au culte des païens ou aux erreurs de l'arianisme. Alaric aurait approuvé et conseillé peut-être des dispositions si favorables aux ennemis de l'empire; mais on peut douter que le prince barbare eût consenti, pour servir ses projets, à l'absurde et inhumaine mesure qui fut exécutée par l'ordre ou du moins avec la connivence des ministres impériaux. Les auxiliaires étrangers déploraient la mort de Stilichon leur protecteur; mais de justes craintes pour la sûreté de leurs femmes et de leurs enfants, retenus comme otages dans les villes fortes de l'Italie, où ils avaient aussi déposé leurs effets précieux, contenaient leurs désirs de vengeance. A la même heure et comme au même signal, les villes d'Italie, souillées par une même scène d'horreur, virent un massacre et un pillage général anéantir à la fois les familles et les fortunes des Barbares furieux et désespérés d'un outrage capable de pousser à bout les esprits les plus doux et les plus serviles, ils jetèrent vers le camp d'Alaric un regard d'indignation et d'espoir, et jurèrent une guerre aussi juste qu'implacable à la nation perfide qui violait si bassement les lois de l'hospitalité. Par cette conduite inconcevable, les ministres d'Honorius perdirent non seulement trente mille des plus braves soldats de leur armée, mais en firent leurs ennemis; et le poids que devait mettre dans la balance ce corps formidable, capable à lui seul de déterminer l'événement de la guerre, passa du parti des Romains dans celui des Goths.

1. Zozime est le seul qui rende compte des évènements qui se passèrent depuis la mort de Stilichon jusqu'à l'arrivée d'Alaric aux portes de Rome (l. V, p. 347-350).

Octobre 408

Alaric marche sur Rome

Dans les négociations comme dans les opérations militaires, Alaric conservait sa supériorité sur des ennemis qui, n'ayant ni desseins ni plans fixes, variaient sans cesse dans leurs résolutions. De son camp placé sur les frontières de l'Italie, il observait attentivement les révolutions du palais, épiait les progrès de l'esprit de mécontentement et de faction, et déboisait avec soin les projets ennemis d'un conquérant et d'un Barbare, sous l'apparence bien plus favorable d'ami et d'allié du grand Stilichon : il payait sans peine un tribut de louanges et de regrets aux vertus d'un héros dont il n'avait plus rien à redouter. L'invitation des mécontents qui le pressaient d'entrer en Italie, s'accordait parfaitement avec le désir de venger sa profonde injure. Alaric pouvait se plaindre, avec une sorte de justice, de ce que les ministres d'Honorius éloignaient et éludaient même le paiement de quatre mille livres d'or accordées par le sénat de Rome pour récompenser ses services ou apaiser son ressentiment. La noble fermeté de ses discours était accompagnée d'une apparence de modération qui contribua au succès de ses desseins. Il demandait qu'on satisfît de bonne foi à ce qu'il avait droit d'attendre; mais il donnait les plus fortes assurances de sa promptitude à se retirer aussitôt qu'il l'aurait obtenu. Il refusait de s'en fier au serment des Romains, à moins qu'ils ne lui livrassent pour otages AEtius et Jason, les fils des deux premiers officiers de l'empire; mais il offrait de donner en échange plusieurs jeunes gens des plus distingués de sa nation. Les ministres de Ravenne regardèrent la modération d'Alaric comme une preuve évidente de sa faiblesse et de ses craintes; ils ne daignèrent ni entrer en négociation, ni assembler une armée; et leur confiance insensée, soutenue par l'ignorance du danger terrible qui les menaçait, négligea également le moment de faire la paix et celui de se préparer à la guerre. Tandis que dans un silence méprisant ils s'attendaient tous les jours à voir les Barbares évacuer l'Italie, Alaric, par des marches rapides et hardies, passa les Alpes et le Pô, pilla presque sans s'arrêter les villes d'Aquilée, d'Altinum, de Concordia et de Crémone, qui succombèrent sous l'effort de ses armes. Il recruta son armée de trente mille auxiliaires, et s'avança, sans rencontrer un seul ennemi qui s'opposât à son passage, jusqu'au bord des marais qui environnaient la résidence inattaquable de l'empereur d'Occident. Trop sage pour perdre son temps et consumer ses forces en assiégeant une ville qu'il ne se flattait pas d'emporter, il avança jusqu'à Rimini, continua ses ravages sur les côtes de la mer Adriatique, et médita la conquête de l'ancienne maîtresse du monde. Un ermite italien, dont le zèle et la sainteté obtinrent le respect des Barbares eux-mêmes, vint au devant du monarque victorieux, et lui annonça courageusement l'indignation du ciel contre les oppresseurs de la terre; mais Alaric embarrassa beaucoup le saint en lui déclarant qu'il était entraîné presque malgré lui aux portes de Rome, par une impulsion inconnue et surnaturelle. Le roi des Goths se sentait élevé par sa fortune et son génie à la hauteur des entreprises les plus difficiles, et l'enthousiasme qu'il inspirait aux Barbares effaça insensiblement l'antique et presque superstitieuse vénération qu'imprimait encore aux nations la majesté du nom romain. Ses troupes, animées par l'espoir du butin, suivirent la voie Flaminienne, occupèrent les passages abandonnés de l'Apennin1, descendirent dans les plaines fertiles de l'Ombrie, et purent se rassasier à leur plaisir, sur les bords du Clitumne, de la chair des boeufs sacrés, dont la race blanche comme neige avait été si longtemps, réservée à l'usage des sacrifices célébrés à l'occasion des triomphes2. La position escarpée de la ville de Narni, un orage et le tonnerre qui grondait avec violence, sauvèrent cette petite ville. Le roi des Goths, dédaignant de s'arrêter pour une si vile proie, continua de s'avancer avec la même ardeur; et, après avoir passé sous les superbes arcs de triomphe ornés des dépouilles des Barbares, il déploya ses tentes sous les murs de Rome3.

1. Addison (voyez ses ouvrages, vol. II, p. 54, edit. Baskerville) a donné une description très pittoresque de la route qui traverse l'Apennin. Les Goths ne s'amusèrent pas à admirer les beautés de cette perspective; mais ils virent avec satisfaction que le passage étroit pratiqué dans le rocher par Vespasien, et connu sous le nom de Saxa intercisa, était tout &agarve; fait abandonné, Cluvier, Italia antiq., t. I, p. 618.

2. Hinc alti Clitumni greges, et maxima taures
Victima saepe tuo perfusi flumine sacro,
Romanos ad templa Deum duxere triumphos.
Outre Virgile, la plupart des poètes latins, Properce, Lucain, Silius Italicus, Claudien, etc., dont les passages sont rapportés dans Cluvier et dans Addison, ont célébré les victimes triomphales du Clitumne.

3. Le voyage d'Honorius, qui fit le même trajet, nous a fourni quelques détails sur la marche d'Alaric. Voyez Claudien, in VI cons. Honor., 494-522. La distance mesurée entre Ravenne et Rome était de deux cent cinquante-quatre milles romains. Itinerar., Wesseling, p. 126.

408

Premier siège de Rome par les Goths

Les Goths formèrent le siège de Rome ou plutôt le blocus. Par une disposition habile de sa nombreuse armée, qui, attendait avec impatience le moment de l'assaut, Alaric environna toute l'enceinte des murs, masqua les douze principales portes, intercepta toute communication avec les campagnes environnantes, et, fermant soigneusement la navigation du Tibre, priva les Romains de la seule ressource qui pût maintenir l'abondance en leur procurant de nouvelles provisions. La noblesse et le peuple romain éprouvèrent d'abord un mouvement de surprise et d'indignation, en voyant un vil Barbare insulter à la capitale du monde; mais le malheur abattit leur fierté. Trop lâches pour entreprendre de repousser un ennemi armé, ils exercèrent leurs fureurs sur une victime innocente et sans défense. Peut-être les Romains auraient-ils respecté dans la personne de Sérène la nièce du grand Théodose, la tante et la mère adoptive de l'empereur régnant; mais ils détestaient la veuve de Stilichon, et ils adoptèrent avec une fureur crédule la calomnie qui accusait cette princesse d'entretenir une correspondance criminelle avec le monarque des Goths. Les sénateurs, séduits ou entraînés malgré eux par la frénésie populaire, prononcèrent l'arrêt de sa mort sans exiger aucune preuve de son crime. Sérène fut ignominieusement étranglée; et la multitude aveuglée s'étonna de ce que cette inique cruauté n'opérait pas sur-le-champ la délivrance de Rome et la retraite des Barbares.

408-409

Famine

La disette commençait à se faire sentir dans la capitale, et ses malheureux habitants éprouvèrent bientôt toutes les horreurs de la famine. La distribution du pain fut réduite de trois livres à une demi-livre, ensuite à un tiers de livre, et enfin à rien; le prix du blé s'élevait avec rapidité et dans une proportion exorbitante; les citoyens indigents, hors d'état de se procurer les moyens de subsister, se voyaient réduits à solliciter les secours précaires de la charité des riches. L'humanité de Loeta, veuve de l'empereur Gratien, qui avait fixé sa résidence à Rome, adoucit quelque temps la misère publique, et consacra au soulagement de l'indigence l'immense revenu que les successeurs de son mari payaient à la veuve de leur bienfaiteur; mais ces charités particulières ne suffirent pas longtemps aux besoins d'un grand peuple, et la calamité publique s'étendit jusque dans les palais de marbre des sénateurs eux-mêmes. Les riches des deux sexes, élevés dans les jouissances du luxe, apprirent alors combien peu demandait réellement la nature; et ils prodiguèrent leurs inutiles trésors pour obtenir quelques aliments grossiers, dont, en des temps plus heureux, ils auraient dédaigneusement détourné leurs regards. La faim, tournée en rage, se disputait avec acharnement et dévorait avec avidité les aliments les plus faits pour révolter les sens et l'imagination, la nourriture la plus malsaine et même la plus pernicieuse. On a soupçonné quelques malheureux, devenus féroces dans leur désespoir, d'avoir secrètement massacré d'autres hommes pour satisfaire avidement leur faim dévorante; et des mères, dit-on, se nourrirent de la chair de leurs enfants égorgés.

408-409

Peste

Des milliers de Romains expirèrent d'inanition dans leurs maisons et dans les rues. Comme les cimetières publics, situés hors de la ville, étaient au pouvoir de l'ennemi, la puanteur qui s'exhalait d'un si grand nombre de cadavres restés sans sépulture infecta l'air; et une maladie contagieuse et pestilentielle suivit et augmenta les horreurs de la famine. Les assurances répétées que donnait la cour de Ravenne de l'envoi d'un prompt et puissant secours, soutinrent quelque temps le courage défaillant des habitants de Rome. Privés enfin de toute espérance de secours humains, ils furent séduits par l'offre d'une délivrance surnaturelle.

409

Superstition

Paulin de Nole
Pape Innocent I

Les artifices ou la superstition de quelques magiciens toscans avaient persuadé à Pompeïanus, préfet de la ville, que, par la force mystérieuse des conjurations et des sacrifices, ils pouvaient extraire la foudre des nuages et lancer ces feux célestes dans le camp des Barbares1. On communiqua cet important secret à Innocent, évêque de Rome; et le successeur de saint Pierre est accusé, peut-être sans fondement, de s'être relâché, pour le salut de la république de la sévérité des règles du christianisme : mais lorsqu'on agita cette question dans le sénat; lorsqu'on exigea comme une clause essentielle que les sacrifices fussent célébrés dans le Capitole en présence, et sous l'autorité des magistrats, la majeure partie de cette respectable assemblée, craignant d'offenser ou Dieu ou l'empereur, refusa de participer à une cérémonie qui paraissait équivalente à la restauration du paganisme.

1. Zozime (l. V, p. 355, 356) parle de ces cérémonies comme un Grec qui n'avait aucune connaissance des superstitions romaines ou toscanes. Deux parties, l'une secrète et l'autre publique. La première était probablement une imitation des enchantements au moyen desquels Numa avait fait descendre Jupiter et, son tonnerre sur le mont Aventin,
. . . Quid agani laqueis, quae carmina dicant
Quaque trahant superis sedibus arte Jovem,
Scire nefas homini.
Les ancilia ou boucliers de Mars, les pignora imperii que l'on portait en procession aux calendes de mars, tiraient leur origine de cet événement mystérieux. (Ovide, Fastes, III, 259-398.) Le dessein était probablement de rétablir cette ancienne fête que Théodose avait supprimée. En ce cas-là, nous retrouvons une date chronologique (le 1er mars A. D. 409) que l'on n'a pas encore remarquée.

409

Alaric accepte une rançon et lève le siège

Il ne restait de ressource aux Romains que dans la clémence ou du moins dans la modération du roi des Goths. Le sénat, qui, dans ces tristes circonstances, avait pris les rênes du gouvernement, envoya deux ambassadeurs. On confia cette commission importante à Basilius, Espagnol d'extraction, qui s'était distingué dans l'administration des provinces, et à Jean, le premier tribun des notaires, également propre à cette négociation par sa dextérité dans les affaires, et par son ancienne intimité avec le prince barbare. Admis en sa présence, ils déclarèrent, avec plus de hauteur peut-être que leur humble situation ne semblait le permettre, que les Romains étaient résolus de maintenir leur dignité, soit en paix, soit en guerre; et que si Alaric refusait de leur accorder une capitulation honorable; il pouvait donner le signal et se préparer à combattre une multitude de guerriers exercés aux armes et animés par le désespoir. Plus l'herbe est serrée, et mieux la faux mord, leur répondit laconiquement le roi des Goths, et, il accompagna cette rustique métaphore d'un éclat de rire insultant, qui annonçait son mépris pour les menaces d'un peuple énervé par le luxe avant d'avoir été épuisé par la famine. Il daigna stipuler la rançon qu'il exigeait pour se retirer des portes de Rome; tout l'or et tout l'argent qui se trouvaient dans la ville, sans distinction de ce qui appartenait à l'Etat ou aux particuliers, tous les meubles de prix et tous les esclaves en état de prouver une origine barbare. Les députés du sénat se permirent de lui demander d'un ton modeste et suppliant : O roi; si telles sont vos volontés, que comptez-vous donc laisser aux Romains ? - La vie, répliqua l'orgueilleux vainqueur. Ils tremblèrent et se retirèrent. Avant leur départ, cependant, on convint d'une courte suspension d'armes qui facilita une négociation moins rigoureuse. L'esprit sévère d'Alaric se radoucit sensiblement; il rabattit beaucoup de sa première demande, consentit enfin à lever le siège aussitôt qu'il aurait reçu cinq mille livres pesant d'or et trente mille livres pesant d'argent, quatre mille robes de soie, trois mille pièces, de fin drap écarlate, et trois mille livres de poivre1. Mais le trésor public était épuisé, et les calamités de la guerre interceptaient les revenus de tous les grands domaines de l'Italie et des provinces. Durant la famine on avait échangé l'or et les pierres précieuses contre les aliments les plus grossiers; et l'avarice des citoyens s'obstinant à cacher leurs trésors, quelques restes des dépouilles consacrées offrirent la seule ressource qui demeurât encore à la ville pour éviter sa destruction. Dès que les Romans eurent satisfait à l'avidité d'Alaric, ils recommencèrent à jouir en quelque façon de la paix et de l'abondance. On ouvrit avec précaution plusieurs portes de la ville. Les Barbares laissèrent passer sans opposition les provisions sur la rivière et sur les chemins; et les citoyens coururent en foule au marché, qui tint trois jours de suite dans les faubourgs. Tandis que les marchands s'enrichissaient à ce commerce lucratif, on assurait la subsistance future de la ville en remplissant de vastes magasins publics et particuliers. Alaric maintint, dans son camp une discipline plus exacte qu'on ne pouvait l'espérer; et le prudent barbare prouva son respect pour la foi des traités par le châtiment sévère et juste d'un parti de Goths qui avait insulté des citoyens de Rome sur le chemin d'Ostie. Son armée, enrichie des contributions de la capitale, s'avança lentement dans la belle et fertile province de Toscane, où il se proposait de prendre ses quartiers d'hiver. Quarante mille esclaves barbares, échappés de leurs chaînes, se réfugièrent sous ses drapeaux, et aspirèrent à se venger, sous la conduite de leur libérateur, des souffrances et de la honte de leur servitude. Il reçut en même temps un renfort plus honorable de Goths et de Huns, qu'Adolphe2, frère de sa femme, lui amenait, d'après ses pressantes invitations, des bords du Danube sur ceux du Tibre, et qui s'était fait un passage, avec quelque perte et quelque difficulté, à travers les troupes de l'empire, supérieures en nombre. Un chef victorieux qui joignait à l'audace d'un Barbare l'art et la discipline d'un général romain, se trouvait alors à la tête de cent mille combattants, et l'Italie ne prononçait qu'avec terreur et respect le formidable nom d'Alaric.

1. Le poivre était l'ingrédient favori de la cuisine la plus recherchée des Romains; et la meilleure espèce se vendait communément quinze deniers. Voyez Pline, Hist. nat., XII, 14. On l'apportait des Indes, et le même pays, la côte de Malabar, en fournit toujours très abondamment; mais le commerce et la navigation ont multiplié la quantité et diminué le prix. Voyez, Hist. polit. et philos., etc., t. I, p. 457.

2. Ce chef des Goths est nommé par Jornandès et par Isidore, Athaulphe; par Zozime et Orose, Ataulphe; et par Olympiodore, Adoulphe.

409

Négociations de paix inutiles

Alaric déclara plusieurs fois qu'il voulait être regardé comme l'ami de la paix et des Romains. Trois sénateurs se rendirent à sa pressante requête, comme ambassadeurs à la cour de Ravenne, pour solliciter l'échange des otages et la ratification du traité; et les conditions qu'il proposa clairement, durant le cours des négociations, ne pouvaient faire soupçonner sa sincérité que par une modération qui semblait peu convenir à l'état de sa fortune. Alaric aspirait encore au rang de maître général des armées de l'Occident. Il stipulait un subside annuel en grains et en argent, et choisissait les provinces de Dalmatie, de Norique et de Vénétie, pour l'arrondissement de son nouveau royaume, qui l'aurait rendu maître de la communication importante entre l'Italie et le Danube. Alaric paraissait disposé, en cas que ces demandes modestes fussent rejetées, à renoncer au subside pécuniaire, et à se contenter même de la possession de la Norique, province dévastée, appauvrie et continuellement exposée aux incursions des Germains; mais toute espérance de paix fût anéantie par l'obstination aveugle ou par les vues intéressées du ministre Olympius. Sans écouter les sages remontrances du sénat, il renvoya les ambassadeurs sous une escorte militaire, trop nombreuse pour une suite d'honneur, et trop faible pour une armée défensive. Six mille Dalmatiens, la fleur des légions impériales, avaient ordre de marcher de Ravenne à Rome à travers un pays ouvert, occupé par la redoutable multitude des Barbares. Ces braves légionnaires environnés et trahis, payèrent de leur vie l'imprudence du ministère : Valens, leur général, se sauva du champ de bataille suivi de cent soldats; et un des ambassadeurs, qui n'était plus autorisé à réclamer la protection du droit des gens, se vit réduit à racheter sa liberté au prix de trente mille pièces d'or. Cependant Alaric, au lieu de s'offenser de cette impuissante hostilité, renouvela ses propositions de paix, et la seconde ambassade du sénat romain, soutenue et relevée par la présence d'Innocent, évêque de Rome, évita les dangers de la route par la protection d'un détachement de l'armée des Barbares.

Olympius aurait peut-être encore insulté longtemps au juste ressentiment d'un peuple, qui l'accusait hautement d'être l'auteur des calamités publiques; mais les intrigues secrètes du palais minaient sourdement sa puissance. Les eunuques favoris firent passer le gouvernement d'Honorius et de l'empire à Jovius, préfet du prétoire, serviteur sans aucun mérite, qui ne compensa pas par la fidélité de son attachement les fautes et les malheurs de son administration. L'exil ou la fuite du coupable Olympius le réservèrent à de nouvelles vicissitudes de fortune; il fut quelque temps exposé à tous les incidents d'une vie errante et obscure, remonta ensuite au faîte des grandeurs, tomba une seconde fois dans la disgrâce, et eut les oreilles coupées; il expira enfin sous les coups de fouet, et son supplice ignominieux offrit un doux spectacle au ressentiment des amis de Stilichon. Après la retraite d'Olympius, dont un des vices était le fanatisme religieux, les hérétiques et les païens furent délivrés de la proscription impolitique qui les excluait de toutes les dignités de l'Etat. Le brave Gennerid, soldat d'extraction barbare1, qui suivait encore le culte de ses ancêtres, avait été forcé de quitter le baudrier militaire; et, quoique l'empereur l'eût assuré plusieurs fois lui-même, que les hommes de son rang et de son mérite ne devaient pas se regarder comme compris dans la loi, il refusa toute dispense particulière, et persévéra dans une disgrâce honorable, jusqu'au moment où il arracha à l'embarras du gouvernement romain un acte de justice générale. La conduite de Gennerid dans la place importante de maître général de la Dalmatie, de la Pannonie, de la Norique et de la Rhétie, qui lui fut donnée ou rendue, sembla ranimer la discipline et l'esprit de la république. Les troupes oisives et manquant de tout, reprirent leurs exercices et retrouvèrent en même temps une subsistance assurée; et sa générosité suppléa souvent aux récompenses que leur refusait l'avarice ou la pauvreté de la cour de Ravenne. La valeur de Gennerid, redoutée des Barbares voisins, devint le plus ferme boulevard de la frontière d'Illyrie, et ses soins vigilants procurèrent à l'empire un renfort de dix mille Huns qui vinrent des confins de l'Italie, suivis d'un tel convoi de munitions et de boeufs et de moutons, qu'ils auraient suffi, non seulement pour la marche d'une armée, mais pour l'établissement d'une colonie. Mais la cour et les conseils d'Honorius offraient toujours le spectacle de la faiblesse, de la division, de la corruption et de l'anarchie. Les gardes, excités par le préfet Jovius, se révoltèrent, et demandèrent la tête de deux généraux et des deux principaux eunuques. Les généraux, trompés par une promesse perfide de leur sauver la vie, furent envoyés à bord d'un vaisseau et exécutés secrètement, tandis que la faveur dont jouissaient les eunuques leur procura un exil commode et sur à Milan et à Constantinople. L'eunuque Eusèbe et le Barbare Allobich succédèrent au commandement de la chambre et des gardes, et ces ministres subordonnés périrent tous deux victimes de leur mutuelle jalousie. Par les ordres insolents du comte des domestiques, le grand chambellan expira sous les baguettes en présence de l'empereur étonné; et lorsque, peu de temps après, Allobich fut assassiné au milieu d'une procession publique, Honorius fit paraître pour la première fois de sa vie quelques lueurs de courage et de ressentiment; mais, avant de succomber, Eusèbe et Allobich avaient contribué, pour leur part, à la chute de l'empire, en arrêtant la conclusion du traité que, par des motifs personnels et peut-être coupables, Jovius avait négocié avec Alaric dans une entrevue sous les murs de Rimini. Durant l'absence de Jovius, l'empereur se laissa persuader de prendre un ton de hauteur et de dignité inflexible qui ne convenait ni à sa situation, ni à son caractère. Il fit expédier en son nom une lettre au préfet du prétoire, qui lui accordait la permission de disposer des richesses publiques, mais par laquelle Honorius refusait dédaigneusement de prostituer les honneurs militaires de l'empire aux orgueilleux désirs d'un Barbare. On communiqua imprudemment cette lettre à Alaric; et le roi des Goths, qui s'était comporté avec décence et modération durant tout le cours de la négociation, exhala dans les termes les plus outrageants un vif ressentiment contre ceux qui insultaient si gratuitement sa personne et sa nation. Les conférences de Rimini furent brusquement rompues, et le préfet Jovius se vit forcé, à son retour à Ravenne, d'adopter et même d'encourager les opinions alors en faveur à la cour. Les principaux officiers de l'Etat et de l'armée furent obligés, d'après son avis et par son exemple, de jurer que sans égard aux circonstances, sans écouter aucune condition de paix, ils continueraient une guerre perpétuelle et implacable contre l'ennemi de la république. Cet imprudent engagement mit un obstacle insurmontable à toute nouvelle négociation. On entendit déclarer aux ministres d'Honorius que, s'ils n'avaient invoqué dans leur serment que le nom de la Divinité, ils pourraient encore consulter l'intérêt de la sûreté publique, et se confier à la miséricorde du Tout-Puissant; mais qu'ayant juré par la tête sacrée de l'empereur, qu'ayant touché de la main, dans une cérémonie solennelle, le siège auguste de la sagesse et de la majesté; ils s'exposeraient, en violant leur engagement aux peines temporelles du sacrilège et de la rébellion.

1. Zozime (l. V, p. 364) raconte cette circonstance avec une satisfaction visible, et célèbre le caractère de Gennerid comme le dernier qui fit honneur au paganisme expirant. Le concile de Carthage n'était pas de cette opinion lorsqu'il députa quatre évêques à la cour de Ravenne pour se plaindre d'une loi nouvellement publiée qui exigeait que toutes les conversions au christianisme fussent libres et volontaires. Voyez Baronius, Annal. ecclésiastiques, A. D. 409, n° 12; A. D. 410, n° 47, 48.

409

Second siège de Rome par les Goths

Tandis que l'orgueil opiniâtre de l'empereur et de sa cour se soutenait à l'abri des fortifications et des marais impénétrables de Ravenne, ils abandonnaient Rome sans défense au ressentiment d'Alaric. Telle était encore cependant la modération réelle ou affectée du roi des Goths que tandis qu'il s'avançait avec son armée le long de la voie Flaminienne, il envoya successivement les évêques des différentes villes d'Italie pour réitérer ses offres de paix, et conjurer l'empereur de sauver Rome et ses habitants des flammes et du fer des Barbares. La ville évita cette affreuse calamité, non par la sagesse d'Honorius, mais par la prudence, ou par l'humanité du roi des Goths, qui se servi, pour s'emparer de Rome, d'un moyen plus doux, mais non moins efficace. Au lieu d'assaillir la capitale, il dirigea ses efforts contre le pont d'Ostie, un des plus étonnants ouvrages de la magnificence romaine. Les accidents auxquels la subsistance précaire de la capitale était continuellement exposée en hiver par les dangers de la navigation, avaient suggéré au génie du premier des Césars l'utile dessein qui s'exécuta sous le règne de l'empereur Claude. Les môles artificiels qui en formaient la passe étroite, s'avançaient dans la mer et repoussaient victorieusement la violence des vagues, tandis que les plus gros vaisseaux étaient en sûreté à l'ancre dans trois bassins vastes et profonds, qui recevaient la branche septentrionale du Tibre à environ deux milles de l'ancienne colonie d'Ostie1. Le port des Romains était insensiblement devenu une ville épiscopale2, où l'on déposait les grains de l'Afrique dans de vastes greniers pour l'usage de la capitale. Dès qu'Alaric se fut rendu maître de cette place importante, il somma les Romains de se rendre à discrétion, en leur déclarant que sur leur refus, ou, même sur leur délai, il ferait détruire à l'instant les magasins d'où dépendit la subsistance de leur ville. L'orgueil du sénat fut contraint de céder aux clameurs du peuple et à la terreur de la famine. Il consentit à placer, un nouvel empereur sur le trône du méprisable Honorius, et le suffrage du victorieux Alaric donna la pourpre à Attale, préfet de la ville. Ce monarque reconnaissant nomma son protecteur maître général des armées de l'Occident. Adolphe, avec le rang de comte des domestiques, obtint la garde, de la personne du nouvel empereur; et les deux nations semblèrent réunies par l'alliance et par l'amitié.

1. Ostia tiberina. (Voyez Chivier, Italia antiqua, t. III, p. 870-879.) Les deux bouches du Tibre étaient séparées par l'île sacrée, triangle équilatéral dont les côtés étaient évalués à environ deux milles. La colonie d'Ostie était placée immédiatement au-delà du bras gauche ou méridional de la rivière et le port au-delà du bras droit au septentrional; et la distance entre leurs restes, selon la carte de Cingolani, est d'un peu plus de deux milles. Du temps de Strabon, le sable et la vase avaient presque bouché le port d'Ostie; le progrès de cette même cause a augmenté l'étendue de l'île sainte, et insensiblement Ostie et le port se sont trouvés à une distance considérable du rivage. Les canaux à sec, fiumi morti, et les vastes marais, stagno di Ponente, di Levante, marquent les retraites de la rivière et les efforts de la mer. Consultez sur l'état de cette plage triste et solitaire, l'excellente carte de l'Etat ecclésiastique, par les mathématiciens de Benoît XIV, une vue de l'état présent de l'Agro romano, en six feuilles, par Cingolani, qui contient cent treize mille huit cent dix-neuf rubbia, environ cinq cent soixante-dix mille acres; et la grande carte topographique d'Ameti, en huit feuillés.

2. Dès le troisième siècle (Lardner, Crédibilité de l'Evangile, part 2, vol. III, p. 89-82), ou du moins dès le quatrième (Carol. à sancto Paulo, Notit. ecclés., p. 47), le port de Rome était devenu une ville épiscopale, qui a été démolie, à ce qu'il paraît, dans le neuvième siècle, par le pape Grégoire IV, au temps des incursions des Arabes. Voyez Eschinard, Descrizione di Roma et dell Agro romano, p. 328.

409-410

Attale élu empereur par les Goths et les romains

Les portes de la ville s'ouvrirent, et Attale se rendit, environné d'un corps de Barbares, au milieu d'une pompe tumultueuse, au palais d'Auguste et de Trajan. Après avoir distribué à ses favoris et à ses partisans les honneurs civils et militaires; le nouveau monarque convoqua une assemblée du sénat, où il annonça, dans un discours grave et pompeux; le dessein de rétablir la majesté de la république, et de réunir les provinces de l'Egypte et de l'Orient, auxquelles Rome avait si longtemps donné des lois. Ces promesses extravagantes, faites par un usurpateur sans expérience et sans talents pour la guerre, excitèrent le mépris de tous les citoyens sensés, qui regardaient son élévation comme l'injure la plus humiliante que l'arrogance des Barbares eût encore osé faire à la république; mais la population applaudissait avec sa légèreté ordinaire à un changement de maître, et le mécontentement public favorisait le rival d'Honorius. Les sectaires, persécutés par ses édits, espéraient trouver un appui, ou du moins quelque indulgence chez un prince qui, né en Ionie, avait été élevé dans la religion païenne, et qui avait depuis reçu le baptême des mains d'un évêque arien. Les commencements du règne d'Attale s'annoncèrent d'une manière favorable. On envoya un officier de confiance avec un faible corps de troupes, pour assurer l'obéissance de l'Afrique. Presque toute l'Italie céda à la terreur qu'inspiraient les armes des Barbares; la ville de Bologne se défendit avec opiniâtreté et avec succès; mais le peuple de Milan, irrité peut être de l'absence d'Honorius, accepta avec acclamation le choix du sénat. A la tête d'une armée formidable, Alaric conduisit son captif couronné presque jusqu'aux portes de Ravenne; et une ambassade des principaux ministres, de Jovius, préfet du prétoire, de Valens, maître de la cavalerie et de l'infanterie du questeur Potamius et de Julien, le premier des notaires, se rendit au camp des Goths. Ils offrirent, au nom de leur souverain, de reconnaître pour légitime l'élection son compétiteur et de partager entre les deux empereurs les provinces de l'Italie et de l'Occident. Leurs propositions furent rejetées avec mépris; et Attale, affectant une clémence plus insultante que le refus, daigna promettre que si Honorius avait la sagesse de renoncer volontairement à la pourpre, il lui permettrait de passer tranquillement le reste de sa vie dans quelque île éloignée. La situation du fils de Théodose paraissait en effet si désespérée à ceux qui connaissaient le mieux ses forces et ses ressources, que Jovius et Valens, son ministre et son général, trahirent sa confiance, désertèrent indignement la cause expirante de leur bienfaiteur, et vouèrent à son heureux rival leurs infidèles services. Effrayé de ces exemples de trahison, Honorius tremblait à l'approche de tous ses serviteurs, à l'arrivée de tous les messagers. Il craignait sans cesse que quelque ennemi secret ne se glissât dans sa capitale, dans son palais et jusque dans son appartement; il tenait des vaisseaux prêts dans le port de Ravenne, pour le transporter, au besoin, dans les Etats de son neveu, l'empereur d'Orient.

410

Attale dégradé par Alaric

Mais il existe, dit l'historien Procope, une Providence, qui protège l'innocence et la sottise; et elle ne pouvait raisonnablement refuser son secours à Honorius. Au moment où, incapable d'une entreprise sage ou hardie, il méditait une fuite honteuse, un renfort de quatre mille vétérans entra dans le port de Ravenne. L'empereur confia la garde des murs et des portes de la ville à ces braves étrangers, dont la fidélité n'était pas corrompue par les intrigues de la cour; et son sommeil cessa d'être troublé par la crainte d'un danger intérieur et imminent. Les nouvelles favorables qui arrivèrent d'Afrique changèrent l'opinion publique et l'état des affaires. Les troupes et les officiers envoyés par Attale dans cette province avaient été défaits et massacrés. Le zèle actif d'Héraclien maintenait l'obèissance des peuples soumis à son gouvernement. Il envoya une somme d'argent considérable pour assurer la fidélité des gardes impériales; par sa vigilance à arrêter l'exportation d'huile et de grains, Rome éprouva la famine et le mécontentement du peuple fit naître le tumulte et les séditions. Le mauvais succès de l'expédition d'Afrique devint la source de plaintes mutuelles, et de récriminations entre les partisans d'Attale. Son protecteur se dégoûta insensiblement d'un prince qui manquait de talents, pour commander, et de docilité pour obéir. Il adoptait les mesures les plus imprudentes sans en donner connaissance, à Alaric, ou même contre son avis; et, le refus que le sénat fit d'admettre cinq cents Barbares au nombre des troupes qui s'embarquèrent, annonça une méfiance aussi imprudente dans la circonstance qu'elle était d'ailleurs peu généreuse, Jovius, nouvellement élevé au rang de patrice; enflamma par ses artifices le ressentiment du roi des Goths, et, voulut ensuite excuser cette double perfidie en assurant qu'il n'avait feint d'abandonner le service d'Honorius que pour détruire plus facilement le parti de son rival. Dans une vaste plaine, auprès de Rimini, et en présence d'une multitude innombrable de Romains et de Barbares, Attale fut publiquement dépouillé de la pourpre et du diadème. Alaric envoya ces ornements de la royauté au fils de Théodose, en signe de paix et d'amitié. Ceux des officiers qui rentrèrent dans le devoir reprirent leurs emplois, et le repentir le plus tardif ne resta pas sans récompense; mais l'empereur dégradé, moins sensible à la honte qu'au désir de conserver sa vie, demanda la permission de marcher dans le camp des Goths à la suite d'un Barbare hautain et capricieux.

410

Troisième siège de Rome et sac de Rome

Porta Salaria
Porta Salaria

La déposition d'Attale faisait cesser le seul obstacle réel qui pût s'opposer à la conclusion de la paix; et Alaric s'avança jusqu'à trois milles de Ravenne, pour fixer l'irrésolution des ministres impériaux, dont ce retour de fortune avait ranimé l'insolence. Il apprit avec indignation que Sarus, un des chefs des Goths et son rival, ennemi personnel d'Adolphe et animé d'une haine héréditaire contre la maison des Balti, était reçu dans le palais. A la tête de trois cents guerriers, cet intrépide Barbare sortit des portes de Ravenne, surprit et tailla en pièces un nombreux corps de Goths, rentra dans la ville en triomphe et obtint la permission d'insulter son adversaire par un héraut, qui annonça publiquement que le crime d'Alaric le rendait irrévocablement indigne de l'alliance et de l'amitié de l'empereur. Les calamités de Rome expièrent, pour la troisième fois, les fautes et l'extravagance de la cour de Ravenne. Le roi des Goths, ne dissimulant plus le désir du pillage et de la vengeance, parut sous les murs de Rome à la tête de son armée et le sénat tremblant se prépara, sans espoir de secours, à retarder du moins, par une résistance désespérée, la destruction de la capitale; mais on ne put défendre Rome contre la secrète conspiration des esclaves et des domestiques, que la naissance ou l'intérêt attachait au parti des Barbares. A minuit, ils ouvrirent sans bruit la porte Salarienne, et les habitants se réveillèrent au bruit redouté de la trompette des Goths. Onze cent soixante-trois ans après la fondation de Rome, cette cité impériale, qui avait soumis et policé la plus grande partie de la terre, fut livrée à la fureur effrénée des Scythes et des Germains.

410

Respect des Goths pour les chrétiens

Cependant la proclamation d'Alaric, au moment où il pénétra en vainqueur dans la ville, fit voir qu'il n'était pas déjà dépourvu des sentiments de religion et d'humanité. En encourageant ses soldats à s'emparer sans scrupule des biens qui devenaient le prix de leur valeur, et à s'enrichir des dépouilles d'un peuple opulent, il leur recommanda d'épargner la vie des citoyens désarmés, et de respecter les églises des saints apôtres, de saint Pierre et de saint Paul comme des asiles et des sanctuaires inviolables. Au milieu des horreurs d'un tumulte nocturne, plusieurs Goths firent admirer le zèle d'une conversion récente; et les écrivains ecclésiastiques rapportent, et peut-être avec quelques embellissements, plusieurs exemples de leur piété et de leur modération. Tandis que les Barbares parcouraient la ville pour satisfaire leur avidité, un de leurs chefs força la maison d'une vierge âgée qui avait dévoué sa vie au service des autels. Il lui demanda sans lui faire aucune insulte, tout l'or et tout l'argent qu'elle possédait, et fut étonné de la complaisance avec laquelle cette vierge le conduisit à un endroit ou se trouvaient cachés un grand nombre de vases d'or et d'argent massif du travail le plus exquis. Le Barbare, saisi de joie et d'admiration, contemplait la riche proie qu'il venait d'acquérir, lorsque la vénérable gardienne le reprit gravement en ces termes : Ces vases consacrés appartiennent à saint Pierre; si vous osez y toucher, c'est sur vous que tombera le sacrilège : quant à moi, je n'ose pas garder ce que je ne suis pas en état de défendre. Le capitaine des Goths, saisi d'une frayeur religieuse, fit savoir, à son roi ce qu'il venait de découvrir, et Alaric lui envoya l'ordre de transporter, sans dommage et sans délai, tous les vases et tous les ornements consacrés dans l'église de Saint Pierre. Une pieuse procession de soldats goths, portant dévotement sur leur tête les vases d'or et d'argent, parcourut, à travers les principales rues de Rome, la longue distance qui se trouve entre l'extrémité du mont Quirinal et le Vatican; ils marchaient environnés et protégés par un fort détachement de leurs compatriotes en ordre de bataille, l'épée à la main, et mêlant leurs cris de guerre aux chants de la psalmodie religieuse. Une foule de chrétiens sortaient des maisons voisines pour suivre cette édifiante procession, et des fugitifs, de tout âge, de tout rang, et même de toutes les sectes, eurent le bonheur de se sauver dans le sanctuaire protecteur de l'église du Vatican. Saint Augustin composa son savant ouvrage sur la Cité de Dieu pour justifier les voies de la Providence dans la destruction de la grandeur romaine. Il célèbre particulièrement ce mémorable triomphe du Christ, et insulte ses adversaires en les défiant de lui citer un exemple d'une ville prise d'assaut, où les divinités fabuleuses de l'antiquité aient été capables de se sauver elles-mêmes ou de protéger leurs crédules prosélytes.

410

Pillage et incendie de Rome

Honorius
Honorius
sac de Rome
Evariste Vital Luminais
New York, Sherpherd Gallery

C'est avec justice qu'on applaudit à de rares et extraordinaires exemples de vertus donnés par les Barbares dans le sac de Rome; mais l'enceinte sacrée du Vatican et les églises des apôtres ne pouvaient contenir qu'une petite portion du peuple romain. Des milliers de soldats, et principalement les Huns qui suivaient les drapeaux d'Alaric, ne connaissaient ni la foi ni peut-être le nom du Christ, que dans ces moments de licence et de désordre, où les passions enflammées avaient la force de se satisfaire les Goths chrétiens ne se conduisirent pas tous selon les préceptes de l'Evangile. Les écrivains les plus disposés à exagérer leur clémence, avouent qu'un grand nombre de Romains furent massacrés1, et que les rues étaient remplies de cadavres que la consternation générale laissait sans sépulture. Le désespoir des citoyens se changeait quelquefois en fureur; et lorsque les Barbares éprouvaient la moindre résistance, le châtiment s'étendait jusque sur le faible et sur l'innocent désarmé. Quarante mille esclaves, exercèrent, sans pitié et sans remords, leur vengeance personnelle; et les traitements ignominieux qu'ils avaient reçus furent expiés par le sang des familles les plus coupables ou les plus accusées de cruauté envers eux. Les matrones et les vierges de Rome essuyèrent des insultes plus affreuses pour la chasteté que la mort même; et l'historien ecclésiastique nous a conservé d'une d'entre elles un exemple de vertu qu'il offre à l'admiration de la postérité2. Une dame romaine, d'une grande beauté et d'une piété orthodoxe, avait enflammé par sa vue les désirs impétueux d'un jeune barbare, que Sozomène a grand soin de nous faire connaître pour un arien. Irrité de sa résistance, il tira son épée, et, avec la colère d'un amant, lui fit au cou une blessure légère. L'héroïne vit couler son sang, mais n'en continua pas moins à braver le ressentiment et à repousser les entreprises de son ravisseur, qui renonçant enfin à d'inutiles efforts, la conduisit respectueusement dans le sanctuaire du Vatican : il donna même six pièces d'or aux gardes de l'église, à condition qu'ils la rendraient à son mari sans lui faire la moindre insulte. Ces traits de courage et de générosité ne se multiplièrent pas à un certain point. La brutale lubricité des soldats consulta peu les devoirs et l'inclination de leurs captives, et les casuistes agitèrent sérieusement une question assez singulière. Il s'agissait de décider si les victimes violées, malgré leurs efforts pour s'en défendre, avaient perdu, par un crime commis sans leur consentement, la glorieuse couronne de la virginité. Les Romains essuyèrent des pertes d'un genre moins arbitraire et d'un intérêt plus général. On ne peut supposer que tous les Barbares fussent continuellement disposés au crime du viol; et le manque de jeunesse, de beauté ou de chasteté, mettait beaucoup de Romaines à l'abri de la violence : mais l'avarice est une passion universelle et insatiable, dont les succès peuvent procurer toutes les sortes de jouissances que les hommes sont capables de désirer. Dans le pillage de Rome, l'or et les diamants obtinrent une juste préférence, comme offrant une plus grande valeur que tous les autres objets sous un volume et un poids beaucoup moins considérables; mais lorsque les plus diligents eurent enlevé ces richesses portatives, on en vint bientôt à dépouiller brutalement les palais de leurs magnifiques et coûteux ameublements. L'argenterie et les robes de pourpre et de soie étaient jetées en tas dans les chariots qui suivaient l'armée des Goths; les plus parfaits chefs-d'oeuvre de l'art étaient brisés par maladresse ou détruits par plaisir. On fondit des statues pour en retirer le métal; et plus d'une fois, dans le partage du butin, des vases furent mis en morceaux d'un coup de hache d'armes. L'acquisition de ces richesses ne servit qu'à enflammer l'avidité des Barbares, et ils employaient les menaces, les mauvais traitements et les fortunes, pour forcer les citoyens à découvrir l'endroit qui recélait leurs trésors3. L'apparence du luxe et de la dépense leur faisait supposer une grande fortune, et ils attribuaient l'apparence de la pauvreté à l'avarice ou à l'économie. L'obstination avec laquelle quelques Romains avaient souffert les traitements les plus cruels avant de trahir le dépôt de leurs richesses, devint funeste à des malheureux que les Barbares faisaient expirer sous les coups de fouet pour les forcer à déclarer des trésors imaginaires. Les Goths détruisirent ou mutilèrent quelques édifices de Rome, mais le dommage a été fort exagéré. En entrant par la porte Salarienne, ils mirent le feu aux premières maisons pour éclairer leur marche et distraire l'attention des citoyens. Les flammes, que personne ne s'occupait d'éteindre, consumèrent pendant la nuit des bâtiments publics et particuliers; et les ruines du palais de Salluste4 offraient encore, du temps de Justinien, un vaste monument des fureurs et de l'incendie des Goths. Cependant un historien de ce siècle a observé que le feu pouvait difficilement consumer des couvertures et des poutres de cuivre massif, et que les efforts des hommes étaient insuffisants pour détruire les fondements des anciens édifices. Peut-être sa dévote assertion n'est-elle pas tout à fait dénuée de vérité, lorsqu'il affirme que la colère du ciel suppléa à la faiblesse des Barbares, et que la foudre réduisit en poussière le Forum de Rome et les statues des dieux et des héros dont il était décoré.

1. Saint Jérôme, t. I, p. 121, ad Principiam. Il applique au sac de Rome les expressions énergiques de Virgile :
Quis cladem illius noctis, quis funera fando,
Explicet ? etc.
Procope (l. I, c. 2) affirme que les Goths massacrèrent un grand nombre de Romains. Saint Augustin (de Civit. Dei, l. I, c. 12, 13) offre aux chrétiens des motifs de consolation pour la mort de ceux dont les cadavres, multa corpora, restèrent sans sépulture, in tanta strage. Baronius a tiré des écrits des différents pères de l'Eglise quelques lumières sur le pillage de Rome. Annal. eccles., A. D. 410, n° 16-44.

2. Sozomène, l. IX, c. 10. Saint Augustin (de Civ. Dei, c. 17) assure que quelques vierges ou matrones se donnèrent la mort pour éviter d'être violées; et quoiqu'il admire leur courage, ses opinions théologiques le forcent à blâmer leur présomptueuse imprudente. Peut-être le bon évêque d'Hippone crut-il trop facilement à des actes d'héroïsme qu'il blâmait avec trop de sévérité. Les vingt vierges, supposé qu'elles aient existées, qui se jetèrent dans l'Elbe lorsque Magdebourg fut pris d'assaut, ont été multipliées au nombre de douze cents. Voyez l'Hist. de Gustave-Adolphe, par Harte, v. I, p. 308.

3. Marcella, Romaine également distinguée par son rang, par son âge et par sa piété, fut renversée à terre et inhumainement battue et fouettée : Caesam fustibus flagellisque, etc. Saint Jérôme, tome I, p, 121, ad Principiam. (Voyez saint Augustin, de Civ. Dei, l. I, c. 10.) Le moderne Sacco di Roma, p. 208, donne une idée des différentes tortures que l'on faisait souffrir aux prisonniers pour découvrir leurs trésors.

4. L'historien Salluste, qui pratiquait utilement les vices qu'il a censurés avec éloquence, employa les dépouilles de la Numidie à embellir son palais et ses jardins sur le mont Quirinal. L'endroit où il était situé est occupé aujourd'hui par l'église de Sainte-Susanne, séparée par une seule rue des bains de Dioclétien, et peu éloignée de la porte Salarienne. Voyez Nardini, Roma antica, p. 192, 193; et le grand Plan de Rome moderne, par Nolli.

410

Captifs et fugitifs

Quel que puisse être le nombre des plébéiens ou des membres de l'ordre équestre, qui perdirent la vie dans les massacres de Rome, on assure qu'un seul sénateur périt par le fer des Barbares1; mais il n'est pas aisé de calculer la multitude de ceux qui, d'un état aisé et honorable, furent réduits en un instant à la situation cruelle de captifs et d'exilés : Comme l'argent était pour les Barbares d'un usage beaucoup plus utile que les esclaves, ils fixèrent la rançon de leurs prisonniers indigents à un prix modique, souvent payé par leurs amis ou par la bienfaisance des étrangers. Les captifs vendus en plein marché ou par convention particulière, auraient pu reprendre légalement leur liberté, qu'un citoyen ne pouvait ni perdre ni aliéner; mais on sentit bientôt qu'en usant de ce droit, les Romains courraient le risque de leur vie, et que les Goths, en perdant l'espoir de vendre des prisonniers qui leur étaient inutiles, pourraient être tentés de les massacrer. Un règlement sage dans la circonstance avait déjà modifié la jurisprudence civile, en ordonnant qu'ils seraient esclaves durant cinq ans pour acquitter, par leurs travaux, le prix de leur rançon. Les nations qui envahirent l'empire romain avaient chassé devant elles, en Italie, une multitude d'habitants de provinces affamés et tremblants, et redoutant plus la famine que l'esclavage. Les calamités de Rome et de l'Italie, firent chercher à leurs habitants les refuges les plus sûrs, les plus éloignés et les plus solitaires. Tandis que la cavalerie des Goths répandait la terreur et la dévastation sur les côtes de la Campanie et de la Toscane, la petite île d'Igilium, séparée par un canal étroit du promontoire Argentarien, repoussa ou éluda leurs attaques; et à une si petite distance de Rome, une foule de citoyens trouvèrent leur sûreté dans les forêts de ce canton écarté (l'île est connue aujourd'hui sous le nom de Giglio). Les vastes patrimoines qu'un grand nombre de sénateurs possédaient en Afrique, offrirent un asile à ceux qui eurent le temps et la prudence de fuir la désolation de leur patrie. Parmi ces fugitifs, on remarqua surtout la noble et pieuse Proba, veuve du préfet Petronius. Après la mort de son mari, le plus puissant des sujets de Rome, elle était demeurée à la tête de la famille Anicienne, et avait défrayé de sa fortune particulière les dépenses des consulats de ses trois fils. Lorsque les Goths assiégèrent et emportèrent la capitale, Proba, supportant avec une résignation chrétienne la perte de ses immenses richesses, s'embarqua dans un petit vaisseau, d'où elle vit, en naviguant, les flammes qui consumaient son magnifique palais. Elle se réfugia sur les côtes d'Afrique, accompagnée de sa fille Laeta et de sa petite-fille, vierge célèbre, connue sous le nom de Demetrias. La générosité avec laquelle cette respectable matrone distribua les revenus et le prix de ses domaines, adoucit l'infortune des exilés et des captifs; mais la famille même de Proba ne fut pas à l'abri de l'avide oppression du comte Héraclien, qui, par un honteux trafic, prostituait aux désirs ou aux vues intéressées des marchands de Syrie l'alliance des plus nobles filles des familles romaines. Les Italiens fugitifs se dispersèrent dans les provinces le long des côtes de l'Egypte et de l'Asie, jusqu'à Constantinople et Jérusalem; et la ville de Bethléem, la résidence solitaire de saint Jérôme et de ses nouvelles converties, se trouva rempli d'illustres mendiants, des deux sexes et de tous les âges, qui excitaient la compassion par le souvenir de leur ancienne opulence. L'affreuse catastrophe de Rome répandit dans tout l'empire la crainte et la douleur. Le contraste touchant de la grandeur et de la misère disposait le peuple à exagérer le malheur de la reine des cités. Le clergé, qui appliquait aux événements récents les métaphores orientales des prophètes, était quelquefois tenté de confondre la destruction de la capitale avec la dissolution du globe.

1. Orose (l. II, c. 19, p. 142) compare la cruauté des Gaulois à la clémence des Goths. Ibi vix quemquam inventum senatorem, qui vel absens evaserit; hic vix quemquam requiri, qui forte ut latens perierit. Mais cette antithèse a un air de recherche qui ne ressemble pas à la vérité; et Socrate (l. VII, c. 10) affirme, peut-être tout aussi faussement, qu'un grand nombre de sénateurs furent massacrés après avoir souffert les plus cruelles tortures.

29 août 410

Alaric se retire de Rome et ravage l'Italie

Paulin de Nole
Paulin de Nole
Cathédrale de Linz

La retraite des Goths victorieux, qui évacuèrent Rome le sixième jour, pouvait être motivée par la prudence; mais elle ne fut probablement pas l'effet de la crainte1. A la tête d'une armée chargée de riches et pesantes dépouilles, l'intrépide Alaric s'avança le long de la voie Appienne, dans les provinces méridionales de l'Italie, détruisant tout ce qui osait s'opposer à son passage et se contentant de piller les pays qui ne lui offraient aucune résistance. Nous ignorons quel fût le sort de Capoue, l'orgueilleuse et voluptueuse capitale de la Campanie, qui, bien que déchue de son ancienne grandeur, passait encore pour le huitième ville de l'empire, tandis que Nole a été illustrée dans cette occasion par la sainteté de Paulin, qui fut successivement consul, moine et enfin évêque. A l'âge de quarante ans, il renonça aux richesses, aux honneurs et aux plaisirs de la société et de la littérature, pour embrasser une vie de solitude et de pénitence; les vifs applaudissements du clergé l'encouragèrent à mépriser les reproches de ses amis mondains qui attribuaient une conduite si extraordinaire à quelque indisposition du corps ou de l'esprit. La dévotion passionnée qu'il portait depuis longtemps à saint Felix le détermina à fixer son humble résidence dans un des faubourgs de Nole, près de la tombe miraculeuse de ce saint, que la piété publique avait déjà environné de cinq églises vastes et fréquentées. Saint Paulin dévoua les restes de sa fortune et de ses talents au service du glorieux martyr. Il ne manquait jamais de célébrer le jour de sa fête par un hymne solennel. Il fit construire et lui dédia une sixième église plus magnifique que les autres, et ornée d'un grand nombre de tableaux, dont le sujet était tiré de l'Ancien et du Nouveau Testament. Un zèle si assidu lui assura la faveur du saint, ou du moins celle du peuple. Après quinze ans de retraite le consul romain fût forcé d'accepter l'évêché de Nole, peu de mois avant l'époque où cette ville fut investie par les troupes d'Alaric. Durant le siège, quelques personnages pieux se persuadèrent, qu'ils avaient aperçu en songe ou en vision la figure divine de leur saint protecteur. Cependant l'événement prouva que saint Felix manquait ou de pouvoir ou de volonté pour sauver son ancien troupeau. Nole essuya sa part de la dévastation générale, et son évêque captif ne dut son salut qu'à sa réputation d'innocence et de pauvreté.

1. Socrate (l. VII, p. 10) prétend, sans aucune apparente de vérité ou de raison, qu'Alaric se retira à la hâte en apprenant que les armées de l'empire d'Orient étaient en marche pour venir l'attaquer.

408 à 412

Les Goths possèdent l'Italie

Depuis l'invasion de l'Italie par Alaric jusqu'à la retraite volontaire des Goths sous la conduite d'Adolphe, son successeur, ils furent, durant plus de quatre ans, les maîtres de l'Italie, et régnèrent despotiquement sur un pays qui, au jugement des anciens, réunissait tous les avantages de la nature et toutes les perfections de l'art. Le degré de prospérité auquel l'Italie était parvenue dans le siècle heureux des Antonins, avait, à la vérité, décliné avec la gloire de l'empire. Les fruits d'une longue paix périrent sous la main grossière des Barbares, peu susceptibles de goûter les élégantes délicatesses d'un luxe destiné aux doux et polis habitants de l'Italie. Chaque soldat cependant se faisait assigner une ample portion de solides approvisionnements, tels que le grain, les troupeaux, l'huile et le vin, qui venaient tous les jours s'engloutir dans le camp des Goths; et les chefs allaient piller les maisons de campagne et les jardins situés sur la délicieuse côte de Campanie, précédemment habités par Lucullus ou par Cicéron. Leurs captifs tremblants, fils et filles de sénateurs romains, présentaient, dans des vases d'or et de pierres précieuses, le vin de Falerne à leurs orgueilleux vainqueurs étendus de toute la longueur de leurs vastes corps à l'ombre des platanes1 industrieusement entrelacés, de manière à préserver des rayons brûlants du soleil, sans intercepter sa vivifiante chaleur. Ces jouissances étaient encore relevées par le souvenir de leurs dangers et de leurs travaux; la comparaison de leur pays natal, des mornes et stériles collines de la Scythie et des bords glacés de l'Elbe et du Danube, ajoutait pour eux de nouveaux charmes aux délices de l'Italie2.

1. Le platane ou plane était l'arbre favori des anciens; ils le multiplièrent, à raison de son ombrage, depuis l'Orient jusque dans la Gaule. Pline, Hist. nat., XII, 3, 4, 5. Il en cite plusieurs d'une taille énorme, un entre autres dans une maison de campagne impériale à Velletri, que Caligula appelait son nid. Ses brandies mettaient à l'abri une vaste table et toute la suite de l'empereur, que Pline nomme finement pars umbrae, expression qui pouvait aussi bien convenir à Alaric.

2. The prostrate South to the destroyer yields.
Her boasted titles, and her golden fields
With grim delight the brood of winter view
A brighter day; and skies of azure hue;
Scent the new fragrance of the opening rose,
And quaff the pendant vintage as il grows.

Le Midi consterné céda aux dévastateurs ses titres de gloire à ses champs dorés.
Le fils de l'Hiver vit pour la première fois, avec une hideuse expression de plaisir,
un jour brillant et des cieux teints d'azur;
pour la première fois il sentit le parfum de la rose nouvellement épanouie,
et savoura le jus de la grappe pendante sur le cep.
Voyez les Poésies de Gray, publiés par M. Mason, p. 197. Au lieu de compiler des tables chronologiques et d'histoire naturelle, pourquoi Gray n'a-t-il pas employé son génie achever ce poème philosophique, dont il nous a laissé un si précieux échantillon ?

410

Mort d'Alaric

Paulin de Nole
Enterrement d'Alaric
Heinrich Leutemann (1824-1904)

Quel qu'ait été l'objet d'Alaric, la gloire, la conquête ou les richesses, il le poursuivit avec une ardeur infatigable sans se rebuter des revers ou se laisser amollir par les succès. A peine eut-il atteint l'extrémité de l'Italie, qu'il tourna ses regards sur l'île fertile et paisible qui en est voisine. Le roi des Goths ne considérait cependant la possession de la Sicile que comme le premier pas vers l'importante expédition qu'il méditait déjà contre l'Afrique. Le détroit de Reggio à Messine a douze milles de longueur, et dans sa moindre largeur, à peu près un mille et demi de traversée. Les monstres fabuleux de la mer, les rochers de Scylla et le gouffre de Charybde, ne pouvaient effrayer que les plus timides et les plus ignorants des mariniers. Cependant après l'embarquement de la première division des Goths, il s'éleva une tempête qui dispersa et engloutit une partie des bâtiments de transport. Les dangers de ce nouvel élément triomphèrent du courage des Barbares; et la mort prématurée d'Alaric, arrivée à sa suite d'une courte maladie, déconcerta l'entreprise et termina ses conquêtes. Les Goths déployèrent toute leur férocité dans les honneurs funèbres qu'ils rendirent à un héros dont ils célébrèrent la valeur et les succès par leurs lugubres applaudissements. A force de travaux, leurs nombreux captifs détournèrent le cours du Busentin, petite rivière qui baigne des murs de Consentia. Après avoir construit au milieu de son lit, mis à sec, le sépulcre de leur général, orné des dépouilles et des trophées de Rome, ils y firent rentrer les eaux; et, pour que l'endroit qui recélait le corps du victorieux Alaric fût à jamais un secret, ils massacrèrent inhumainement tous les prisonniers qu'ils avaient employés à l'exécution de cet ouvrage.

412

Adolphe roi des Goths fait la paix avec l'empire et marche dans la Gaule

L'embarras du moment suspendit les animosités personnelles et les rivalités héréditaires des Barbares; ils placèrent, d'une voix unanime, le brave Adolphe sur le trône de son beau-frère Alaric. Rien ne peut donner une idée plus juste du caractère et du système politique de ce nouveau roi des Goths, que sa conversation avec un des premiers citoyens de la ville de Narbonne, qui, dans un pélérinage qu'il fit à la Terre-Sainte, la rendit à saint Jérôme en présence de l'historien Orose. Dans la confiance qu'inspirent la valeur et la victoire, dit Adolphe, j'ai fait autrefois le projet de changer la face de l'univers, d'en effacer le nom des Romains, d'élever le royaume des Goths sur leurs ruines, et d'acquérir, comme Auguste, la gloire immortelle de fondateur d'un nouvel empire; mais l'expérience m'a peu à peu convaincu qu'il faut des lois pour maintenir la constitution d'un Etat, et que le caractère indocile et féroce des Goths n'est point susceptible de se soumettre à la contrainte salutaire d'un gouvernement civil. Dès ce moment je me suis fait un autre plan de gloire et d'ambition, et mon plus sincère désir est aujourd'hui de faire en sorte que la postérité reconnaissante loue le mérite d'un étranger qui employa la valeur des Goths, non pas à renverser, mais à défendre l'empire romain et à maintenir sa prospérité. D'après ces vues pacifiques, le nouveau monarque des Goths suspendit les opérations de la guerre, et négocia sérieusement un traité d'alliance avec la cour impériale. Les ministres d'Honorius, qui se trouvaient dégagés de leur voeu absurde par la mort d'Alaric, avaient le plus grand intérêt à délivrer l'Italie de l'intolérable oppression des Goths, qui consentirent avec joie à servir contre les tyrans et les Barbares dont les provinces au-delà des Alpes étaient infestées1. Adolphe, devenu général des Romains, dirigea sa marche de l'extrémité de la Campanie vers les provinces méridionales de la Gaule. Ses troupes en arrivant occupèrent, de gré ou de force, les villes de Narbonne, de Toulouse et de Bordeaux; et, quoique repoussées des murs de Marseille par le comte Boniface, elles étendirent bientôt leurs quartiers depuis la Méditerranée jusqu'à l'Océan. Les malheureux habitants de la province se plaignaient avec raison que ces prétendus alliés leur enlevaient le peu qui était échappé à la cupidité des ennemis. Cependant on ne manquait pas de prétextes spécieux pour pallier ou même pour justifier les violences des Goths. Les villes de la Gaule qu'ils attaquaient pouvaient être considérées comme rebelles au gouvernement d'Honorius. Adolphe avait toujours pour excuser de ses usurpations apparentes les articles du traité ou les instructions secrètes de la cour impériale; et on pouvait toujours, avec une sorte de vérité, imputer à l'indocilité inquiète et indisciplinable des Barbares les actes d'hostilité irréguliers qui n'était pas légitimés par le succès. Le luxe de l'Italie avait moins servi à adoucir la férocité des Goths qu'à amollir leur courage; ils avaient adopté les vices des nations civilisées, sans en imiter les arts ou les institutions.

1. Jornandès suppose, sans beaucoup de probabilité, qu'Adolphe revint à Rome et la pilla une seconde fois, more locustarum erasit. Il convient cependant, avec Orose, que le roi des Goths conclut un traité avec Honorius. Voyez Orose, l. VII, c. 43, p. 584, 585; Jornandès, de Reb. get., c. 31, p. 654, 655.

414

Mariage d'Adolphe avec la princesse Placidie

Stilichon
Galla Placidia
Museo Civico Cristiano at Brescia

Les protestations d'Adolphe étaient probablement sincères, et l'ascendant qu'une princesse romaine prit sur le coeur et sur l'esprit du monarque des Goths, devint un garant de sa fidélité pour les intérêts de l'empire. Placidie, fille du grand Théodose, et de sa seconde femme Galla, avait été élevée dans le palais de Constantinople; mais les événements dont est remplie sa vie se trouvent liés avec les révolutions qui agitèrent l'empire d'Occident sous le règne de son frère Honorius. Lorsque Rome fut investie, pour la première fois par Alaric, Placidie, âgée d'environ vingt ans, habitait la capitale; et la facilité avec laquelle cette princesse consentit à la mort de Sérène, sa cousine, pourrait la faire soupçonner d'une ingratitude et d'une cruauté que, selon les circonstances qui accompagnèrent cette action, sa jeunesse peut ou excuser ou aggraver. Les Barbares retinrent la soeur d'Honorius en captivité ou en otage; mais quoique forcée de parcourir l'Italie avec l'armée des Barbares, elle fut toujours traitée avec les égards et le respect dus à son sexe et à son rang. Jornandès fait l'éloge de la beauté de Placidie; mais le silence expressif des courtisans de cette princesse peut faire raisonnablement douter des grâces de sa figure. Cependant, sa haute naissance, sa jeunesse, l'élégance de ses manières et les adroits moyens d'insinuation qu'elle ne dédaigna pas d'employer, firent une impression profonde dans le coeur d'Adolphe; et le monarque des Goths eut l'ambition de devenir le frère de l'empereur. Les ministres d'Honorius rejetèrent dédaigneusement la proposition d'une alliance si honteuse pour la fierté romaine, et pressèrent à plusieurs reprises le renvoi de Placidie comme une condition indispensable du traité de paix : mais la fille de Théodose se soumit sans répugnance aux désirs d'un conquérant jeune et intrépide, qui, ne le cédant à Alaric que par la taille et par la force du corps, l'emportait sur son prédécesseur par les avantages séduisants de la grâce et de la beauté. Le mariage d'Adolphe et de Placidie fut consommé avant que les Goths évacuassent l'Italie, et ils célébrèrent la fête ou peut-être l'anniversaire de leur union dans la maison d'Igenuus, un des plus illustres citoyens de Narbonne. La princesse, vécue comme une impératrice, s'assit sur un trône élevé; et le roi des Goths habillé, dans cette cérémonie, à la romaine, se plaça à côté d'elle sur un siège moins éminent. Les dons qu'il offrit à son épouse, selon l'usage des Barbares, étaient composés des plus magnifiques dépouilles du pays de Placidie1. Cinquante jeunes hommes de la plus belle figure et vêtus de robes de soie, portaient un bassin dans chaque main : l'un était rempli de pièces d'or, et l'autre de pierreries d'un prix inestimable. Attale, si longtemps le jouet de la fortune et des Goths, conduisait le choeur qui faisait entendre le chant d'hyménée, et cet empereur déposé aspirait peut-être à la gloire d'être regardé comme un habile musicien. Les Barbares jouissaient avec orgueil de leur triomphe, et les habitants du pays se félicitaient d'une alliance qui, par l'influence de l'amour et de la raison, pourrait adoucir la fierté du Barbare qu'ils avaient pour maître.

1. Les Visigoths, sujets d'Adolphe, mirent depuis des bornes à la prodigalité de l'amour conjugal. Un mari ne pouvait légalement faire des dons ou des constitutions au profit de sa femme dans la première année de son mariage, et sa libéralité ne pouvait, dans aucun temps, passer la dixième partie de sa fortune. Les Lombards furent un peu plus indulgents. Ils permettaient le morning-cap le lendemain de la consommation du mariage; et ce don fameux, la récompense de la virginité, pouvait être du quart de la fortune du mari. Quelques épouses prenaient, à la vérité, la précaution de stipuler la veille un présent qu'elles savaient ne pas mériter. Voyez Montesquieu, Esprit des Lois, l. XIX, c. 5; Muratori, delle Antichita italiane, t. I, Dissetazion XX, p. 243.

414

Trésor des Goths

Les cent bassins remplis d'or et de diamants que Placidie reçut le jour de la fête nuptiale, n'étaient qu'une très petite partie des trésors de son mari, dont l'histoire des successeurs d'Adolphe offre quelques échantillons assez extraordinaires. On trouva dans leur palais de Narbonne, lorsque les Francs le pillèrent dans le sixième siècle, soixante gobelets ou calices, quinze patènes pour l'usage de la communion, vingt boites ou coffres pour conserver les saintes Ecritures : tous ces objets étaient d'or massif, enrichis de pierres d'un grand prix. Le fils de Clovis distribua ces richesses sacrées aux églises de ses Etats; et sa pieuse libéralité semble inculper les Goths de quelque sacrilège. Leur conscience devait être plus tranquille sur la possession du fameux missorium, un plat d'une grandeur extraordinaire d'or massif du poids de cinq cents livres, destiné au service de la table, d'une valeur inestimable par la main-d'oeuvre et les diamants dont il était incrusté, et par la tradition qui le faisait regarder comme un présent du patrice AEtius, offert à Torismond roi des Goths. Un des successeurs de Torismond acheta le secours du roi des Francs par la promesse de ce don magnifique. Lorsqu'il eut pris possession du trône d'Espagne, le prince goth le remit à regret aux ambassadeurs de Dagobert, mais le fit reprendre sur la route; et, après avoir longtemps négocié pour convenir d'une rançon, il donna la somme relativement très modique, de deux cent mille pièces d'or, et conserva le missorium comme le plus glorieux ornement du trésor des rois goths1. Lorsque les Arabes conquirent l'Espagne et pillèrent ce trésor, ils trouvèrent une curiosité encore plus précieuse dont ils ont admiré et célébré la munificence : c'était une table fort grande, formée d'une seule émeraude, entourée de trois rangs de perles, soutenue par trois cent soixante-cinq pieds d'or massif, incrustée de pierres précieuses, et estimée à la valeur de cinq cent mille pièces d'or2. Une partie des trésors du roi des Goths pouvait provenir des dons de l'amitié ou des tributs de l'obéissance; mais la principale avait sans doute été le fruit de la guerre, et consistait en dépouilles arrachées à l'empire et peut-être à la ville de Rome.

1. Consultez les témoignages originaux dans les historiens de France, t. II; Fredegarii scholastici Chron., c. 73, p. 441; Fredegar. Fragment. 3, p. 463; Gesta regis Dagobert., c. 29, p. 587. L'avènement de Sisenand au trône d'Espagne date A. D. 631. Dagobert employa les deux cent mille pièces d'or à la fondation de l'église de Saint-Denis.

2. Elmacin, Hist. Saracenica, l. I, p. 85; Roderic Tolet, Hist. Arab., c. 9; Cardonne, Hist. de l'Afrique et de l'Espagne sous les Arabes, t. I, p. 83. On l'appelait la Table de Salomon, selon la coutume des Orientaux, qui attribuent à ce prince tous les ouvrages savants ou magnifiques de l'antiquité.

410-417

Soulagement de Rome et de l'Italie

Lorsque les Goths eurent évacué l'Italie, on permit à quelque conseiller obscur de s'occuper, au milieu des factions du palais, à soulager les maux de ce pays désolé. Par un règlement sage et humain, les huit provinces qui avaient le plus souffert, à savoir la Campanie, la Toscane, le Picenum ou Picentin, le Samnium, l'Apulie ou la Pouille, la Calabre, le Bruttium et la Lucanie ou Basilicate, obtinrent pour cinq ans une diminution de tributs; celui qu'elles payaient ordinairement fut réduit à un cinquième, qu'on destina même à rétablir et à défrayer l'institution utile des postes publiques. Une autre loi accorda, avec une diminution de taxe, aux voisins ou aux étrangers qui voudraient les occuper, la possession des terres restées sans culture et sans habitants, et on les mit à l'abri des réclamations futures des propriétaires fugitifs. A peu près dans le même temps les ministres d'Honorius publièrent en son nom une amnistie générale qui abolissait la mémoire de toutes les offenses involontaires commises par ses malheureux sujets durant les désordres et les calamités publiques. On s'appliqua avec un soin convenable et décent à la restauration de la capitale; on encouragea les citoyens à reconstruire les édifices détruits ou endommagés par l'incendie et on fit venir des côtes d'Afrique des secours extraordinaires de grains. L'espoir de l'abondance et des plaisirs rappela bientôt la foule qui avait fui si récemment l'épée des Barbares; et Albinus, préfet de Rome, instruisit la cour, non sans quelque surprise et quelque inquiétude, du compte qu'on lui avait rendu en un seul jour de l'arrivée de quatorze mille étrangers. En moins de sept ans, il ne resta presque plus de vestiges de l'invasion des Goths; et Rome, avec la tranquillité, reprit son ancienne splendeur; cette vénérable matrone replaça sur sa tête la couronne de lauriers que lui avaient enlevée les orages de la guerre, et se laissa amuser, jusqu'au moment de sa chute, par des prédictions de vengeance, de victoire et de domination éternelle1.

1. La date du voyage de Claudius Rutilius Numatianus est embarrassée de quelques difficultés; mais Scaliger juge, d'après des observations astronomiques, qu'il quitta Rome le 24 septembre, et s'embarqua à Porto le 9 d'octobre A. D. 416. (Voyez Tillemont, Hist. des Empereurs, t. V, p. 820. Dans cet Itinéraire poétique, Rutilius (l. I, 115 etc.) adresse à Rome ses félicitations.

413

Révolte et défaite d'Héraclien, comte d'Afrique

Cette apparence de tranquillité fut bientôt troublée par l'approche d'une flotte ennemie qui s'avançait vers Rome du pays d'où ses habitants tiraient leur subsistance journalière. Héraclien, comte d'Afrique, dans les circonstances les plus critiques et les plus désespérées, avait soutenu, par ses fidèles services, le parti d'Honorius; entraîné à la révolte dans l'année de son consulat, il prit le titre d'empereur, et se préparât à envahir l'Italie à la tête des forces maritimes dont il avait rempli les ports de l'Afrique. Lorsqu'il jeta l'ancre à l'embouchure du Tibre, s'il est vrai que ses bâtiments fussent au nombre de trois mille deux cents en y comprenant depuis la galère qu'il montait jusqu'aux plus faibles bateaux, sa flotte surpassait celle de Xerxès et d'Alexandre1. Cependant cet armement, capable de renverser ou de rétablir le plus vaste empire de l'univers, ne procura que de faibles succès à l'usurpateur de l'Afrique. Dans sa marche depuis le port, sur la route qui conduit aux portes de Rome, un des généraux de l'empire vint à sa rencontre, l'attaqua et le mit en fuite. Le chef de cette puissante armée désespéra de sa fortune, abandonna ses amis et disparut avec un seul vaisseau2. Lorsque Héraclien aborda dans le port de Carthage, la province pleine de mépris pour un chef si pusillanime, était rentrée sous l'obéissance d'Honorius. Le rebelle eut la tête tranchée dans l'ancien temple de la Mémoire, son consulat fut aboli, et l'on accorda le reste de sa fortune, qui ne montait qu'à quatre mille livres pesant d'or, au brave Constance, qui défendait déjà le trône qu'il partagea depuis avec son faible souverain. Honorius regardait avec indifférence les calamités de Rome et de l'Italie; mais les révoltes d'Attale et d'Héraclien qui attaquaient sa sûreté personnelle, le tirèrent pour un moment de son indolence habituelle. Il ignora probablement les causes et les événements, qui l'avaient délivré de ces dangers; et l'Italie se trouvant débarrassée de ses ennemis étrangers et domestiques, il continua de végéter paisiblement dans le palais de Ravenne, tandis qu'au-delà des Alpes, ses lieutenants poursuivaient les usurpateurs, et remportaient des victoires au nom du fils de Théodose.

1. Orose composa son histoire en Afrique, deux ans après l'événement. Cependant l'improbabilité suffit pour contrebalancer son autorité. La Chronique de Marcellin suppose à Héraclien sept cents bâtiments et trois mille hommes. Ce dernier nombre est ridiculement altéré, mais le premier me parait beaucoup plus raisonnable.

2. La Chronique d'Idatius affirme, sans la plus légère apparence de probabilité, qu'il s'avança jusqu'à Otriculum dans l'Ombrie; et qu'il fut défait dans une bataille avec perte de cinquante mille hommes.

409-413

Révolution de la Gaule et de l'Espagne

Constantin revêtu la pourpre par les légions de la Bretagne, avait eu des succès qui semblaient devoir assurer son usurpation. On reconnaissait sa puissance depuis le mur d'Antonin jusqu'aux colonnes d'Hercule; et, au milieu des désordres publics, il partageait le pillage de la Gaule et de l'Espagne avec les Barbares, dont la marche destructive n'était plus arrêtée ni par le Rhin ni par les Pyrénées. Souillé du sang d'un parent d'Honorius, il arracha de la cour de Ravenne, avec laquelle il entretenait une secrète correspondance, l'autorisation de ses prétentions criminelles. Constantin, s'étant engagé par serment à délivrer l'Italie des Goths, s'avança jusqu'aux rives du Pô; et après avoir donné plus d'alarmes que de secours à son pusillanime allié, il se retira précipitamment dans le palais d'Arles, pour célébrer, avec un luxe désordonné, un triomphe sans réalité. Mais sa prospérité passagère fut troublée et bientôt détruite par la révolte du comte Gerontius, le plus brave de ses généraux, qui, durant l'absence de Constant, fils de Constantin, et déjà revêtu de la pourpre, commandait dans les provinces de l'Espagne. Au lieu de se déplacer lui-même sur le trône, Gerontius disposa du diadème en faveur de son ami Maxime, qui fixa sa résidence à Tarragone, tandis que son actif général traversait les Pyrénées pour surprendre les deux empereurs, Constantin et Constant, avant qu'ils fussent préparés à se défendre. Le fils perdit à Vienne la liberté et la vie; et ce jeune infortuné eut à peine le loisir de déplorer la funeste élévation de sa famille, qui l'avait pressé ou forcé de commettre un sacrilège, en quittant la paisible obscurité de la vie monastique. Le père s'enferma dans Arles, et soutint un siège; mais la ville aurait infailliblement été prise par Gerontius, si une armée d'Italie ne fut venue promptement à son secours. Le nom d'Honorius et la proclamation de l'empereur légitime étonnèrent également les deux partis rebelles. Gerontius, abandonné de ses troupes, s'enfuit sur les frontières d'Espagne, et sauva son nom de l'oubli, par le courage vraiment romain qu'il fit paraître dans ses derniers moments. Au milieu de la nuit, un corps nombreux de ses perfides soldats environna, et attaqua sa maison, qu'il avait fortement barricadée. N'ayant avec lui que sa femme, un intrépide Alain de ses amis, et quelques esclaves fidèles, il se servit avec tant de courage et d'adresse d'un amas de dards et de flèches, que trois cents des assaillants perdirent la vie. Au point du jour, toutes les armes étant épuisées, ses esclaves prirent la fuite, et Gerontius aurait pu les suivre, s'il avait été retenu par l'amour conjugal. Les soldats, irrités d'une défense si opiniâtre, mirent le feu aux quatre coins de la maison. Dans cette extrémité funeste, il se rendit aux pressantes instances du brave Alain, et lui abattit la tête. La femme de Gerontius, le suppliait de la délivrer d'une vie de misère et d'ignominie, tendit la gorge à ses coups. Cette scène tragique fut terminée par la mort du comte, qui, après s'être frappé trois fois inutilement de son épée, tira un court poignard et se l'enfonça dans le coeur. Maxime abandonné de son protecteur, n'eut d'obligation de la vie qu'au mépris qu'inspirait sa faiblesse et à son incapacité. Le caprice des Barbares qui ravageaient l'Espagne plaça une seconde fois sur le trône ce fantôme impérial; mais ils l'abandonnèrent bientôt à la justice d'Honorius; et l'usurpateur Maxime, après avoir servi de spectacle à la population de Ravenne et de Rome, fut exécuté publiquement.

411

Le général Constance

Le général Constance dont l'approche avait fait lever le siège d'Arles et dissipé les troupes de Gerontius, était né Romain; et cette distinction remarquable prouve à quel point les sujets de l'empire avaient dégénéré de leur ancien esprit militaire. Une force singulière et un grand air de majesté faisaient de ce général, dans l'opinion populaire, un digne prétendant au trône où il monta par la suite. Ses manières dans la société étaient affables et enjouées, et il ne dédaignait pas de jouter, dans la joie d'un festin, avec les pantomimes, qu'il savait imiter dans l'exercice de leur ridicule profession; mais quand la trompette guerrière l'appelait aux armes, lorsque, penché sur le cou de son cheval (car tel était son usage), Constance roulait autour de lui avec un regard terrible, ses grands yeux pleins de feu, il frappait les ennemis de terreur, et ses soldats encouragés ne doutaient plus de la victoire. La cour de Ravenne l'avait chargé de faire rentrer dans la soumission les provinces rebelles de l'Occident; et le prétendu empereur Constantin, après quelques moments de répit troublés par la crainte, se vit assiégé une seconde fois dans sa capitale par un ennemi plus formidable. Cependant l'intervalle de ces deux sièges lui donna le temps de négocier un traité avec les Francs et les Allemands; et Edobic, son ambassadeur, revint bientôt à la tête d'une armée pour troubler les opérations du siège. Le général romain, loin d'attendre qu'on l'attaquât dans ses lignes, se détermina hardiment, et peut-être sagement, à passer le Rhône et à prévenir les Barbares. Ses dispositions furent conduites avec tant de secret et d'intelligence, que, tandis que l'infanterie de Constance les attaquait en tête, son lieutenant Ulphilas, qui avait gagné en silence un poste avantageux sur leurs derrières, les environna avec sa cavalerie, en fit un grand carnage, et détruisit toute leur armée. Les restes sauvèrent leur vie par la fuite ou par la soumission, et leur général Edobic trouva la mort dans la maison d'un ami perfide, qui se flattait d'obtenir du général de l'empire un présent magnifique pour récompense de sa trahison. Constance se conduisit dans cette occasion avec la magnanimité d'un vrai Romain. Réprimant tout sentiment de jalousie, il reconnut devant l'armée le mérite et le service important d'Ulphilas; mais il détourna ses regards avec horreur, de l'assassin d'Edobic, et donna des ordres sévères pour que le camp ne fut pas souillé plus longtemps de la présence d'un misérable qui avait violé les lois de l'honneur et de l'hospitalité. L'usurpateur, qui du haut des murs d'Arles, voyait anéantir sa dernière espérance, résolut de confier sa vie à un vainqueur si généreux. Après avoir exigé sûreté pour sa personne et s'être fait donner, par l'imposition des mains, le caractère sacré d'écclésiastique, il ouvrit les portes d'Arles; mais Constantin éprouva bientôt que les principes d'honneur et d'intégrité qui dirigeaient la conduite ordinaire de Constance, étaient subordonnés à la doctrine de la politique.

Le général romain ne voulut pas, à la vérité, souiller ses lauriers du sang d'un rebelle; mais il fit partir, sous une forte garde, Constantin et son fils Julien pour l'Italie; et, avant d'arriver à Ravenne, ils rencontrèrent les ministres de la mort.

411-416

Chute des usurpateurs Jovinus, Sébastien et Attale

Jovinus
Jovinus

Dans un temps où l'on convenait généralement qu'il se trouvait à peine un seul citoyen dans tout l'empire, dont le mérite personnel ne fut supérieur à celui des princes que le hasard de la naissance avait placés sur le trône, une foule d'usurpateurs se succédaient rapidement, sans réfléchir au sort de leurs prédécesseurs. Ce désordre se faisait particulièrement sentir dans les provinces de la Gaule et de l'Espagne, où les ravages de la guerre et l'esprit de révolte avaient anéanti tous les principes d'ordre et d'obéissance. Durant le quatrième mois du siège d'Arles, avant que Constantin eût quitté la pourpre, on apprit dans le camp impérial que Jovinus, couronné à Mayence, dans la Haute-Germanie, à l'instigation de Goar, roi des Alains, et de Guntiarius, roi des Bourguignons, s'avançait des bords du Rhin vers ceux du Rhône, à la tête d'une nombreuse armée de Barbares. La courte histoire du règne de Jovinus est extraordinaire et obscure dans toutes ses circonstances. On devait naturellement supposer, qu'un général habile et courageux, à la tête d'une armée victorieuse, ne craindrait pas d'exposer au sort d'une bataille les droits légitimes d'Honorius. La retraite précipitée de Constance fut sans doute déterminée par de fortes raisons; mais il abandonna sans un seul combat la possession entière de la Gaule, et Dardanus, préfet du prétoire, est cité comme le seul magistrat qui ait refusé de se soumettre à l'usurpateur. Quand les Goths, deux ans après le siège de Rome, établirent leurs quartiers dans la Gaule, on pouvait croire que leurs inclinations ne seraient partagées qu'entre l'empereur Honorius, dont ils étaient récemment devenus les alliés, et Attale, monarque dégradé, qu'ils réservaient dans leur camp, à jouer, selon l'occasion, le personnage de musicien ou celui d'empereur. Cependant, dans un moment d'humeur dont on ne découvre ni la date ni la cause, Adolphe entra en pourparler avec l'usurpateur de la Gaule, et chargea Attale de l'humiliante commission de négocier un traité qui confirmait sa propre ignominie. Nous lisons encore, avec étonnement, qu'au lieu de considérer l'alliance des Goths comme le plus ferme appui de son trône, Jovinus réprimanda en termes obscurs et ambigus l'officieuse importunité d'Attale; que, méprisant les avis de son puissant allié, il revêtit son frère Sébastien de la pourpre, et qu'il accepta très imprudemment les services de Sarus, lorsque ce brave soldat d'Honorius quitta, dans un mouvement de colère, la cour d'un prince qui ne savait ni punir ni récompenser. Adolphe, élevé dans une nation de guerriers qui regardaient la vengeance comme le plus doux des plaisirs et le plus sacré des devoirs, s'avança, suivi de dix mille Goths, à la rencontre de l'ennemi héréditaire de la maison des Balti, et le surprit accompagné, pour toute escorte, de dix-huit ou vingt de ses intrépides compagnons. Unie par l'amitié, animée par le désespoir, mais à la fin écrasée par la multitude, cette petite troupe de héros, mérita l'estime des ennemis, sans obtenir leur compassion et on lui arracha la vie. La mort de Sarus rompit l'alliance incertaine qu'Adolphe entretenait avec les usurpateurs de la Gaule. Il écouta de nouveau la voix de l'amour et de la prudence, et promit au frère de Placidie de lui porter bientôt à Ravenne les têtes de Jovinus et de Sébastien. Le roi des Goths exécuta sa promesse sans délai et sans difficulté. Les deux frères, sans amis et sans mérite personnel, virent déserter tous leurs auxiliaires barbares; et Valence, une des plus belles villes de la Gaule, expia, par sa ruine, sa courte résistance. L'empereur choisi par le sénat de Rome, après avoir été successivement élevé sur le trône, dégradé, insulté, rétabli, et dégradé une seconde fois avec ignominie, fut enfin abandonné à son triste sort. Lorsque le roi des Goths lui retira totalement sa protection, le mépris ou la pitié l'empêchèrent de faire aucune violence au malheureux Attale. Ce fantôme d'empereur, sans alliés et sans sujets, s'embarqua dans un port de l'Espagne, pour se réfugier dans quelque retraite solitaire; mais il fut pris en mer, traîné en présence d'Honorius, conduit en triomphe dans les rues de Rome et de Ravenne, et publiquement exposé aux regards de la multitude, sur la seconde marche du trône de son invincible vainqueur. Attale subit le châtiment dont on l'accusait d'avoir menacé Honorius dans les jours de sa prospérité. Après lui avoir coupé deux doigts de la main, on le condamna à un exil perpétuel dans l'île de Lipari, où il reçut du gouvernement une honnête subsistance. Il n'y eut plus de révolte durant le reste du règne d'Honorius; et d'on peut observer que dans l'espace de cinq ans, sept usurpateurs avaient cédé à la fortune d'un prince également incapable d'agir et de commander.

13 octobre 409

Invasion de l'Espagne par les Suèves, les Alains et les Vandales

La situation de l'Espagne, séparée de tous côtés des ennemis de Rome par des mers ou des montagnes et par des provinces intermédiaires, avait conservé, longtemps, sa tranquillité, que, durant une période de quatre siècles, l'Espagne a fourni très peu de matériaux à l'histoire de l'empire romain. Le retour de la paix effaça rapidement les traces des Barbares qui avaient franchi les Pyrénées sous le règne de Gallien; et dans le quatrième siècle de l'ère chrétienne, on comptait les villes d'Emerita ou Merida, de Cordoue, de Bracara et de Séville au nombre des plus belles et des plus riches du monde romain. Des peuples industrieux entretenaient l'abondance des différentes races d'animaux, des végétaux et des minéraux. Les manufactures étaient en vigueur, et l'avantage particulier des productions nécessaires à la marine contribuait à soutenir un commerce lucratif et très étendu. Les arts et les sciences florissaient sous la protection des empereurs; et le courage des Espagnols, un peu affaibli par l'habitude de la paix et de la servitude, sembla jeter de nouveau quelques étincelles, lorsque les Germains répandirent la terreur depuis les bords du Rhin jusqu'aux Pyrénées. Tant que les braves et fidèles milices du pays conservèrent la garde de ces montagnes elles repoussèrent avec succès toutes les entreprises des Barbares; mais dès que les troupes nationales furent forcées de remettre leurs postes aux bandes honoriennes qui combattaient pour Constantin, ces troupes perfides livrèrent les barrières de l'Espagne aux ennemis, environ dix mois avant le sac de Rome par les Goths1. Coupables de rébellion contre leur souverain légitime, affamés de pillage, les gardes mercenaires des Pyrénées abandonnèrent leur poste, appelèrent à leur aide les Suèves, les Alains et les Vandales et grossirent le torrent dévastateur qui se répandait avec une violence irrésistible depuis les frontières de la Gaule jusqu'à la mer d'Afrique. Un des plus éloquents historiens de l'Espagne a décrit les malheurs de sa patrie dans un discours concis, où il a rassemblé les déclamations violentes et peut-être exagérées des auteurs contemporains. L'irruption de ces peuples fut suivie des plus affreuses calamités. Les Barbares pillaient et massacraient indifféremment les Romains et les Espagnols, et ravageaient avec la même fureur les villes et les campagnes. La famine réduisit les malheureux habitants à se nourrir de chair humaine, et les animaux sauvages qui se multipliaient sans obstacle, rendus plus furieux par l'habitude du sang et les aiguillons de la faim attaquaient sans crainte les hommes pour les dévorer. La peste, suite inévitable de la famine, vint bientôt combler la désolation; la plus grande partie des peuples en fut la victime, et les gémissements des mourants n'excitaient que l'envie de ceux qui leur survivaient. Enfin les Barbares, rassasiés de meurtre et de brigandage, et atteints eux-mêmes de la maladie contagieuse dont ils étaient les funestes auteurs, se fixèrent dans le pays qu'ils avaient dépeuplé. Les Suèves et les Vandales se partagèrent l'ancienne Galice, où se trouvait enclavé le royaume de la Vieille-Castille. Les Alains se répandirent dans les provinces de Carthagène et de Lusitanie, depuis la Méditerranée jusqu'à l'océan Atlantique. Les Silinges, branche de la nation des Vandales, s'emparèrent du territoire fertile de la Bétique. Après avoir réglé ce partage les conquérants contractèrent avec leurs nouveaux sujets quelques engagements réciproques d'obéissance et de protection. Les villes et les villages se remplirent peu à peu d'un peuple de captifs, et les terres recommencèrent à être cultivées. Des Espagnols, et même la plupart, se sentirent disposés à préférer cet état de misère et de barbarie aux anciennes vexations du gouvernement romain; plusieurs cependant défendirent avec succès leur liberté, et refusèrent, particulièrement dans les montagnes de la Galice, de se soumettre au joug des Barbares.

1. La date est soigneusement fixée dans les Fasti et dans la Chronique d'Idatius. Orose (l. VII, c. 40, p. 578) assure que la trahison des honoriens livra l'Espagne; mais Sozomène (l. IX, c. 12) ne les accuse que de négligence.

414

Adolphe, roi des Goths marche en Espagne

La mort de Jovinus et de Sébastien avait prouvé l'attachement d'Adolphe pour son beau-frère Honorius et lui avait soumis la Gaule. La paix était incompatible avec le caractère et la situation du monarque des Goths; il accepta sans peine la proposition de tourner ses armes victorieuses contre les Barbares de l'Espagne. Les troupes de Constance lui coupèrent toute communication avec les ports de la Gaule, et hâtèrent sans violence sa marche vers les Pyrénées. Il franchit ces montagnes, surprit et occupa, au nom de l'empereur, la ville de Barcelone. Le temps et la possession ne diminuaient pas la tendresse d'Adolphe pour Placidie, et la naissance d'un fils qu'il nomma Théodose, par vénération pour son illustre aïeul, semblait lier pour jamais ses intérêts avec ceux de l'empire. La mort de cet enfant, inhumé dans un cercueil d'argent dans une église près de Barcelone, fut, pour ses parents un sujet d'affliction; mais les soins de la guerre parvinrent aisément à distraire le roi des Goths de sa douleur, et une trahison domestique mit bientôt un terme à ses victoires. Il avait imprudemment reçu à son service un des compagnons de Sarus. Cet audacieux Barbare cherchait secrètement l'occasion de venger la mort de son général, et son nouveau maître réveillait sans cesse son ressentiment en le plaisantant sur la petitesse de sa taille.

août 415

Mort d'Adolphe

Adolphe, fut assassiné dans le palais de Barcelone. Une faction tumultueuse viola les lois de la succession. Un prince d'une maison étrangère, Singeric, frère de Sarus, fut placé sur le trône d'Adolphe. Il commença son règne par le meurtre inhumain de six enfants que son prédécesseur avait eus d'un premier mariage, et qu'il arrachât sans pitié des bras d'un vénérable évêque. L'infortunée Placidie, au lieu de la respectueuse compassion qu'elle avait le droit d'attendre des coeurs les plus inhumains, essuya des traitements barbares et ignominieux. La fille de l'empereur Théodose, confondue dans une foule de vils captifs, fut forcée de faire à pied un trajet de plus de douze milles, devant le cheval du Barbare, assassin d'un mari qu'elle aimait et regrettait1.

1. On célébra à Constantinople la mort d'Adolphe par une représentation des jeux du Cirque, et par une illumination, voyez. Chron. Alexandrin. On ne sait pas bien si ce fut en haine des Barbares ou des Latins que les Grecs se livrèrent à ces réjouissances.

415-418

Les Goths délivrent l'Espagne

Mais Placidie ne tarda pas à jouir du plaisir de la vengeance. Les outrages qu'on lui faisait souffrir excitèrent peut-être l'indignation du peuple contre l'usurpateur, qui fut assassiné le septième jour de son règne. Le choix libre de la nation plaça sur le trône Wallia, guerrier ambitieux et entreprenant, dont les projets parurent d'abord menacer l'empire. Il conduisit son armée de Barcelone aux côtés de l'océan Atlantique, que les anciens révéraient et redoutaient comme les bornes de l'univers, mais quand il arriva au promontoire méridional de l'Espagne, et que, du haut du rocher où est aujourd'hui situé Gibraltar, il contempla les côtes fertiles de l'Afrique, Wallia reprit le projet de conquête suspendu par la mort d'Alaric1. Les vents et les vagues s'opposèrent encore à l'entreprise des Goths, et cette seconde épreuve de la fureur des tempêtes fit une profonde impression sur l'imagination d'un peuple superstitieux. Dans cette disposition des esprits, le successeur d'Adolphe écouta les propositions de l'ambassadeur romain, et se laissa déterminer par la nouvelle de l'approche réelle ou supposée d'une armée conduite par le brave Constance. Le traité fut solennellement conclu et fidèlement observé. Placidie fut reconduite avec honneur dans le palais de son frère. Les Goths affamés2, reçurent six cent mille mesures de grains; et Wallia fit le serment d'employer ses armes au service de l'empire. Dans ces circonstances, une guerre sanglante éclata entre les Barbares de l'Espagne. On prétend que les princes rivaux écrivirent à l'empereur d'Occident, et lui envoyèrent des ambassadeurs et des otages pour l'engager à demeurer tranquille spectateur de leur querelle, dont l'événement ne pouvait qu'être avantageux aux Romains par le massacre et l'affaiblissement de leurs ennemis. La guerre d'Espagne se soutint des deux côtés, durant trois campagnes, avec une valeur désespérée et avec des succès variés, et les exploits militaires de Wallia répandirent dans tout l'empire la renommée du héros des Goths. Il extermina les Silinges, qui avaient ruiné la belle et fertile province de Bétique. Il tua de sa propre main le roi des Alains dans une bataille; et ceux de ces Scythes errants qui échappèrent au fer du vainqueur, au lieu de choisir un nouveau chef, cherchèrent humblement un asile sous les drapeaux des Vandales, avec lesquels ils restèrent confondus. Les Vandales eux-mêmes et les Suèves cédèrent aux efforts irrésistibles des Goths. La multitude de ces Barbares mêlés ensemble fut coupée dans sa retraite et chassée jusque dans les montagnes de Galice, où ils continuèrent d'occuper le coin d'un canton aride et d'exercer leurs querelles et leurs fureurs. Au faite de la gloire et de la prospérité, Wallia n'oublia pas ses engagements. Il remit ses conquêtes d'Espagne sous l'obéissance d'Honorius; et la tyrannie des officiers de l'empire fit bientôt regretter aux peuples le joug des Barbares. Tandis que l'événement de la guerre était encore douteux, les premiers succès de Wallia engagèrent les ministres de Ravenne à décerner les honneurs du triomphe à leur faible souverain. Il entra dans Rome comme les anciens conquérants des nations et si les vils monuments de la flatterie n'avaient pas été ensevelis depuis longtemps dans l'oubli qu'ils méritent, nous trouverions, sans doute encore les ouvrages d'une foule de poètes, d'orateurs, de magistrats et d'évêques, qui applaudirent à la fortune, à la sagesse et au courage invincible d'Honorius.

1. Quod Tartessiacis avus hujus Vallia terris
Vandalicas turmas; et juncti Martis Alanos
Stravit, et occiduam texere cadavera Calpen.
Sidonius Appollinar., in Panegyr. Anthem., 363, p. 300, éd. Sirmond.

2. Ce secours leur était très nécessaire : les Vandales de l'Espagne donnaient aux Goths l'épithète insultante de Truli, parce que durant la disette ils avaient donné une pièce d'or, pour une trula, environ une demi-livre de farine. Olympiodore, apud Phot, p. 189.

419

Etablissement des Goths dans l'Aquitaine

Jovinus
Palais Gallien
Bordeaux

Ce triomphe aurait pu être réclamé avec justice par l'allié de Rome si avant de repasser les Pyrénées, Wallia eût anéanti les semences de la guerre d'Espagne. Les Goths victorieux, quarante-trois ans après avoir traversé le Danube, obtinrent, conformément aux articles du traité, la possession de la seconde Aquitaine, province maritime entre la Loire et la Garonne, et soumise à la juridiction civile et ecclésiastique de Bordeaux. Cette capitale, avantageusement située pour le commerce de l'Océan, était bâtie sur un plan élégant et régulier, et ses nombreux habitants se distinguaient du reste des Gaulois par leurs richesses, leurs connaissances et la politesse de leurs moeurs. La province environnante, qu'on a comparée avec complaisance au paradis terrestre, jouit d'un sol fertile et d'un climat tempéré. L'aspect du pays offrait partout les inventions de l'industrie et les richesses qui en sont la récompense; et les Goths, se reposant de leurs glorieux travaux, se rassasiaient délicieusement des excellents vins de l'Aquitaine. Leurs limites s'étendirent par le don de quelques diocèses voisins; et les successeurs d'Alaric fixèrent la résidence de leur cour à Toulouse, qui comprenait dans l'enceinte de ses murs cinq villes ou quartiers très peuplés. A peu près au même temps, et dans les dernières années du règne d'Honorius, les Goths, les Francs et les Bourguignons obtinrent un établissement fixe et indépendant dans les provinces de la Gaule. L'empereur légitime confirma la concession de l'usurpateur Jovinus aux Bourguignons ses alliés. Les terres de la première ou de la Haute-Germanie devinrent la propriété de ces Barbares formidables qui occupèrent insensiblement, par droit de conquête ou par convention, les deux provinces connues depuis sous le nom de duché et de comte de Bourgogne. Les Francs, ces vaillants et fidèles alliés de Rome, se laissèrent bientôt tenter d'imiter les usurpateurs auxquels ils avaient si courageusement résisté. Leurs bandes indisciplinées pillèrent la ville de Trèves, capitale de la Gaule; et la faible colonie qu'ils conservaient depuis si longtemps dans le district de la Toxandrie ou Brabant, s'étendit peu à peu sur les bords de la Meuse et de la Scheld, et couvrit de leurs tribus indépendantes toute l'étendue de la seconde ou Basse-Germanie. Ces faits sont suffisamment prouvés par le témoignage de l'histoire; mais la fondation de la monarchie française par Pharamond, les conquêtes, les lieux et même l'existence de ce héros, ont été, avec justice, révoqués en doute par la sévérité impartiale des critiques modernes1.

1. Voyez Mascou, l. VIII, p. 43, 44, 45. A l'exception d'une ligne courte et peu authentique de la Chronique de Prosper (t. I, p. 639), on ne trouve nulle part le nom de Pharamond avant le septième siècle. L'auteur des Gesta Francorum (t. II, p. 543) suppose avec assez de probabilité que Marcomir, père de Pharamond, exilé en Toscane, engagea les Francs à faire le choix de son fils, ou du moins d'un roi.

420

Situation des barbares dans la Gaule

On peut dater la ruine des plus riches provinces Barbares de la Gaule du moment où elle devint la résidence de ces Barbares, dont l'alliance était dangereuse et oppressive, et qui ne respectaient jamais la paix publique lorsque leur intérêt ou leur caprice les disposaient à la troubler. Ils exigèrent une forte rançon de tous ceux des habitants du pays qui avaient échappé aux calamités de la guerre, s'emparèrent des terres les plus fertiles et des demeures les plus commodes pour leurs familles, leurs esclaves et leurs troupeaux. Les malheureux habitants s'éloignaient en soupirant, et cédaient sans résistance à ces avides étrangers leurs biens, et leurs maisons paternelles. Ces maux particuliers, d'ordinaire épargnés aux peuples vaincus, n'étaient cependant qu'une répétition de ce qu'avaient tour à tour éprouvé ou fait souffrir les Romains, non seulement dans ces moments de tyrannie qui suivent la conquête, mais dans les fureurs de leurs discordes civiles. Les triumvirs proscrivirent dix-huit colonies florissantes, toutes situées en Italie, et distribuèrent les terres et les maisons des habitants aux vétérans qui vengèrent la mort de César et donnèrent des fers à la république. Deux poètes, dont la réputation est bien différente, ont déploré, dans des circonstances semblables, la perte de leur patrimoine : mais les légionnaires d'Auguste semblent avoir surpassé l'injustice et la violence des Barbares qui envahirent la Gaule sous le règne d'Honorius. Virgile eut bien de la peine à sauver sa vie des fureurs du centurion qui s'empara de sa ferme de Mantoue1; et Paulin de Bordeaux reçut du Goth qui s'établit dans sa maison une somme d'argent qu'il accepta avec autant de joie que de surprise, quoiqu'elle fût très inférieure au prix de son bien. La violence, dans cette occasion, chercha du moins à se déguiser sous le masque de la modération et de l'équité. A l'odieux nom de conquérants, on substitua la douce et amicale dénomination d'hôtes des Romains; et les Barbares de la Gaule, particulièrement les Goths, déclarèrent à plusieurs reprises qu'ils étaient attachés aux peuples par les liens de l'hospitalité, et à l'empereur par ceux du devoir et de l'obéissance militaire. On reconnaissait, on respectait encore, dans les provinces de la Gaule cédées aux Barbares, le titre d'Honorius et de ses successeurs, leurs lois, leurs magistrats civils; et les rois, en exerçant sur leurs sujets une autorité suprême et indépendante, sollicitaient, comme un honneur, le rang de maître général des armées de l'empire. Telle était la vénération involontaire que le nom romain inspirait encore aux farouches guerriers qui avaient emporté en triomphe les dépouilles du Capitole.

1. O Lycida ! vivi pervenimus : advena nostri
(Quod nunquam veriti sumus) ut possessor agelli
Diceret : Hoc mea sunt ; veteres migrate coloni.
Nunc victi tristes, etc.
Voyez la neuvième églogue tout entière, avec l'utile Commentaire de Servius. On assigna aux vétérans quinze milles du territoire de Mantoue, avec une réserve de trois milles autour de la ville en faveur des habitants; et même Alfenus Varus, fameux jurisconsulte, et l'un des commissaires nommés dans cette occasion, les frauda en partie de ce qui leur était laissé, en y comprenant huit cents pas d'eau et de marais.

409

Révolte de la Grande-Bretagne et de l'Armorique

Tandis que les Goths ravageaient l'Italie et que de faibles usurpateurs opprimaient successivement les provinces au-delà des Alpes, l'île de la Bretagne secouait le joug du gouvernement romain. On avait retiré peu à peu toutes les forces régulières qui gardaient cette province éloignée, et la Bretagne se trouvait abandonnée sans défense aux pirates saxons et aux sauvages de l'Irlande et de la Calédonie. Les Bretons, réduits à cette extrémité, cessèrent de compter sur les secours tardifs et douteux d'une monarchie expirante. Ils prirent les armes, repoussèrent les Barbares, et se réjouirent d'avoir si heureusement éprouvé leurs propres forces. Les mêmes calamités inspirèrent le même courage aux provinces de l'Armorique, qui comprenaient sous cette dénomination les contrées maritimes de la Gaule entre la Seine et la Loire. Les habitants chassèrent les magistrats romains qui commandaient sous l'autorité de l'usurpateur Constantin, et établirent un gouvernement libre chez un peuple qui obéissait depuis si longtemps au despotisme d'un maître. Honorius, empereur légitime de l'Occident, confirma bientôt l'indépendance de la Bretagne et de l'Armorique; et les lettres que le fils de Théodose écrivait à ces nouveaux Etats, et dans lesquelles il les abandonnait à leur propre défense, peuvent être considérées comme une renonciation formelle aux droits et à l'exercice de la souveraineté. L'événement justifia en quelque manière cette interprétation. Lorsque tous les usurpateurs eurent succombé, l'empire reprit la possession des provinces maritimes; mais leur soumission fut toujours imparfaite et précaire. Le caractère vain et inconstant de ces peuples, et leurs dispositions turbulentes, étaient également incompatibles avec la servitude et avec la liberté1. L'Armorique ne put conserver longtemps la forme d'une république; mais elle fut sans cesse agitée de révoltes et de factions, et la Bretagne fut perdue sans retour2. Mais comme les empereurs consentirent sagement à l'indépendance de cette province éloignée, la séparation n'entraîna le reproche ni de rébellion, ni de tyrannie; et les services volontaires de l'amitié nationale succédèrent aux devoirs de l'obéissance et de la protection.

1. Gens inter geminos notissima clauditur amnes,
Armoricana prius veteri cognomine dicta.
Torva, ferox, ventosa, procax, incauta, rebellis,
Inconstans, disparque sibi novitatis amore;
Prodiga verborum, sed non et prodiga facti.
Erricus, Monach. in Vit. S. Germani, l. V, apud Valois, Notit. Galliarum, p. 43. Valois rapporte plusieurs témoignages pour confirmer ce caractère, auxquels j'ajouterai celui du prêtre Constantin, A. D. 488. Dans la vie de saint Germain, il les appelle les rebelles Armoricains, mobilem et indisciplinatum populum. Voyez les historiens de France, t. I, p. 643.

2. ??eta???a? µe? t?? ??µa??? a?as?sas?ae ???et? e???, sont les expressions de Procope (de Bell. vandal, l. I, c. 2, p. 181, ed. Du Louvre) dans un passage important qui a été trop négligé. Bède lui-même (Hist. gent. anglic., l. I, c. 12, p. 50, edit. Smith) convient que les Romains abandonnèrent tout à fait la Bretagne sous le règne d'Honorius. Cependant nos historiens modernes ne sont pas de cette opinion; et quelques-uns prétendent qu'il ne se passa que peu de mois entre la retraite des Romains et l'invasion des Saxons.

409-499

Etat de la Bretagne

Cette révolution détruisit tout l'édifice du gouvernement civil et militaire; et, durant une période de quarante ans, la Bretagne se gouverna, jusqu'à la descente des Saxons, sous l'autorité du clergé, des nobles et des villes municipales. 1° Zozime, le seul qui ait conservé la mémoire de cette singulière transaction, observe que les lettres d'Honorius étaient adressées aux villes de la Bretagne. Quatre-vingt-dix cités considérables avaient pris naissance dans cette vaste province sous la protection des Romains; et, dans ce nombre, trente-trois se distinguaient des autres par leur importance et par des privilèges très avantageux1. Chacune de ces villes formait, comme dans les autres provinces de l'empire, une corporation légale, à laquelle appartenait le droit de régler la police intérieure; et l'autorité de ce gouvernement municipal se partageait, entre des magistrats annuels, un sénat choisi et l'assemblée du peuple, conformément au modèle primitif de la constitution romaine. Ces petites républiques administraient le revenu public, exerçaient la juridiction civile et criminelle, et s'attribuaient, relativement à leurs intérêts politiques, le pouvoir de décider et de commander; et lorsqu'elles défendaient leur indépendance, la jeunesse de la ville et des environs devait naturellement se ranger sous l'étendard du magistrat. Mais le désir d'obtenir tous les avantages de la société civile, sans s'asservir à aucune des charges qu'elle impose, est une source inépuisable de troubles et de discorde, et nous ne pouvons raisonnablement, supposer que le rétablissement de l'indépendance de la Bretagne ait été exempt de tumulte et de factions. L'audace des citoyens des classes inférieures dut souvent méconnaître la supériorité du rang et de la fortune et l'orgueil des nobles, qui se plaignaient d'être devenus les sujets de leurs anciens serviteurs2, regretta plus d'une fois sans doute le gouvernement arbitraire des empereurs. 2° Les possessions territoriales des sénateurs de chaque cité leur donnaient sur le pays environnant une influence qui maintenait la juridiction de la ville. Les villages et les propriétaires des campagnes reconnaissaient l'autorité de ces républiques naissantes, afin d'y trouver, dans l'occasion, leur sûreté. La sphère d'attraction de chacune, s'il est permis de s'exprimer ainsi, était proportionnée au degré de population et de richesses qu'elle renfermait dans son sein; mais les seigneurs héréditaires de vastes possessions, qui n'étaient pas gênés par le voisinage d'une grande ville aspiraient au rang de princes indépendants, et s'arrogeaient le droit de paix et de guerre. Les jardins et les maisons de campagne, faibles imitations de l'élégance italienne, durent se convertir bientôt en forteresses, où les habitants des environs se réfugiaient dans les moments de danger. Du produit de la terre on achetait des armes et des chevaux pour soutenir des forces militaires composées d'esclaves, de paysans et d'aventuriers sans discipline, dont le chef exerçait probablement dans son domaine l'autorité d'un magistrat civil. Une partie de ces chefs bretons tiraient peut-être leur origine d'anciens rois; un plus grand nombre encore put être tenté de s'attribuer cette honorable généalogie, et de réclamer des droits héréditaires suspendus par l'usurpation des Césars. Les circonstances et leur ambition purent les engager à affecter l'habillement, les moeurs et le langage de leurs ancêtres. Si les princes de la Bretagne retombèrent dans la barbarie, tandis que les villes conservaient soigneusement les moeurs et les lois des Romains, l'île entière dut insensiblement se diviser en deux partis subdivisés eux-mêmes, par différents motifs d'intérêt ou de ressentiment, en un nombre infini de différentes factions. Les forces publiques au lieu de se réunir contre un ennemi étranger se consumaient en querelles intestines; le mérite personnel, qui plaçait un chef heureux à la tête de ses égaux, lui facilitait les moyens d'étendre sa tyrannie sur les villes voisines, et de réclamer un rang; parmi les tyrans qui opprimèrent la Bretagne après la dissolution du gouvernement romain. 3° L'Eglise bretonne devait être composée de trente ou quarante évêques et d'un nombre proportionné du clergé inférieur; et le défaut de richesses (car il parait que le clergé breton était pauvre) devait les engager à mériter l'estime publique par l'exemple de leurs vertus. L'intérêt et l'inclination des ecclésiastiques tendaient à maintenir la paix et à réunir les différents partis. Ils répandaient souvent à ce sujet des leçons salutaires dans leurs instructions publiques, et les synodes des évêques étaient les seuls conseils qui pussent prétendre à l'autorité d'une assemblée nationale. Ces assemblées libres, où, les princes et les magistrats siégeaient indistinctement avec les évêques, débattaient probablement les importantes affaires de l'Etat aussi bien que celles de l'Eglise. On y conciliait les différends, on contractait des alliances, on imposait des contributions, et l'on faisait souvent des projets sages qui étaient quelquefois suivis de l'exécution. Il y a lieu de croire que dans les dangers pressants, les Bretons, d'un accord unanime se choisissaient un pendragon ou dictateur. Ces soins pastoraux, si dignes du caractère épiscopal, étaient à la vérité quelquefois suspendus par le zèle et la superstition, tandis que le clergé de la Bretagne, travaillait sans interruption à déraciner l'hérésie de Pélage; qu'il abhorrait et qu'il considérait comme la bonté particulière de la nation.

1. Deux villes de la Bretagne étaient municipia, neuf des colonies, dix latti jure donatae, douze stipendiariae du premier rang. Ce détail est tiré de Richard de Cirencester (de Situ Britanniae, p. 36); et quoiqu'on puisse douter qu'il ait écrit d'après le manuscrit d'un général romain il montre une connaissance de l'antiquité très rare chez un moine du quatorzième siècle.

2. Leges restituit, libertatemque reducit,
Et servos famulis non sinit esse suis.
Itinerar. Rutil, l. I, c. 215.

428

Assemblée des sept provinces de la Gaule

Il est assez remarquable, ou plutôt tout naturel, que la révolte de la Bretagne et de l'Armorique ait introduit une apparence de liberté dans les provinces soumises de la Gaule. Dans un édit rempli des plus fortes assurances de l'affection paternelle, dont la plupart des princes emploient le langage sans en connaître le sentiment, l'empereur Honorius déclara l'intention de convoquer tous les ans une assemblée des sept provinces, dénomination particulièrement appliquée à l'Aquitaine et à l'ancienne Narbonnaise, d'où les arts utiles et agréables de l'Italie avaient fait disparaître depuis longtemps la grossièreté sauvage des Celtes, leurs premiers habitants1. Arles, le siège du gouvernement comme celui du commerce, fut choisie pour le lieu de l'assemblée, qui tenait régulièrement ses séances, tous les ans, durant vingt-huit jours, depuis le 15 août jusqu'au 13 septembre. Elle était composée du préfet du prétoire des Gaules, de sept goudronneries de provinces, un consulaire et six présidents, des magistrats et peut-être des évêques d'environ soixante villes, et d'un nombre suffisant, mais indéterminé des plus considérables et des plus opulents propriétaires des terres, qu'on pouvait raisonnablement regarder comme les représentants de leur nation. Ils étaient autorisés à interpréter et communiquer les lois du souverain; à exposer les griefs et les demandes de leurs constituais, à modérer ou à répartir également les impôts et à délibérer sur tous les objets d'intérêt local ou national qui pouvaient tendre à maintenir la paix et la prospérité des sept provinces. Si cette institution, qui accordait aux peuples une influence sur leur gouvernement, eût été universellement établie par Trajan ou par les Antonins, des semences de sagesse et de vertu publique auraient pu germer et se multiplier dans l'empire romain; les privilèges des sujets auraient soutenu le trône des monarques, l'intervention des assemblées représentatives aurait arrêté à un certain point ou corrigé les abus d'une administration arbitraire, et des citoyens libres auraient défendu leur patrie avec courage contre l'invasion d'un ennemi étranger. Sans la généreuse et bénigne influence de la liberté l'empire romain fût demeuré peut-être toujours invincible; ou si sa trop vaste étendue et l'instabilité des choses humaines se fussent opposées à la conservation de son ensemble, ses parties séparées auraient pu conserver leur indépendance et leur vigueur; mais, dans la caducité de l'empire, lorsque tout principe de vie était épuisé, ce remède tardif et partiel devenait incapable de produire des effets importants ou salutaires. L'empereur Honorius s'étonna de la répugnance avec laquelle les provinces acceptaient un privilège qu'elles auraient dû solliciter; il fut obligé d'imposer une amende de trois et même de cinq livres pesant d'or aux représentants qui s'absenteraient de l'assemblée et il paraît qu'ils regardèrent ce présent imaginaire d'une constitution libre, comme la dernière et la plus cruelle insulte de leurs oppresseurs.

1. La Notitia prouve évidemment que les sept provinces étaient le Viennois, les Alpes-maritimes, la première et la seconde Narbonnaise, la Novempopulanie, et la première et seconde Aquitaine. Au lieu de la première Aquitaine, l'abbé Dubos, sur l'autorité de Hincmar, veut substituer la première Lyonnaise.

27 août 423

Mort d'Honorius

L'empereur Honorius, durant un règne de vingt-huit ans, vécut toujours en inimitié avec son frère Arcadius et ensuite avec son neveu Théodose. Constantinople contemplait les calamités de Rome avec une joie qu'elle déguisait sous l'extérieur de l'indifférence. Les étranges aventures de Placidie renouvelèrent par degrés et cimentèrent enfin l'alliance des deux empires. La fille du grand Théodose avait été alternativement captive et reine des Goths; elle avait perdu un mari qui la chérissait, et s'était vu traîner en esclavage par l'assassin du brave Adolphe. Elle goûta bientôt les douceurs de la vengeance, et le traité de paix stipula six cent mille mesures de froment pour sa rançon. Après son retour d'Espagne en Italie, Placidie éprouva une nouvelle persécution dans le sein de sa famille. Elle vit avec répugnance les nouveaux liens qu'on lui préparait sans la consulter. Le brave Constance, reçut pour prix de ses services, de la main même d'Honorius, une main que la veuve d'Adolphe s'efforçait en vain de lui refuser; mais la résistance de la princesse finit avec la cérémonie. Placidie consentit à devenir mère d'Honoria et de Valentinien, et ne dédaigna pas de prendre sur son mari reconnaissant l'empire le plus absolu. Un soldat généreux, accoutumé jusqu'alors à partager sa vie entre le service militaire et les plaisirs de la société, dut prendre des leçons d'ambition et d'avidité; il obtint le titre d'Auguste, et le serviteur d'Honorius fut associé à l'empire d'Occident. La mort de Constance, arrivée dans le septième mois de son règne, loin de diminuer la puissance de Placidie, sembla au contraire l'augmenter, et les familiarités indécentes que se permettait son frère avec elle, sans aucun autre sentiment peut-être qu'une affection enfantine, passèrent dans l'opinion publique pour la preuve d'un commerce incestueux. Les intrigues obscures d'une nourrice et d'un intendant firent succéder tout à coup à cette tendresse excessive un ressentiment irréconciliable. Les querelles violentes d'Honorius et de Placidie ne furent pas renfermées longtemps dans le secret du palais; et comme les soldats goths défendaient la cause de leur ancienne reine, chaque jour était marqué à Ravenne par des tumultes et des meurtres, et le désordre ne put être apaisé qu'après le départ, forcé ou volontaire de Placidie et de ses enfants. Ces augustes exilés arrivèrent à Constantinople peu de temps après le mariage de Théodose, tandis qu'on célébrait les réjouissances des victoires remportées sur les Persans. On les reçut avec autant d'affabilité que de magnificence; mais comme la cour de Constantinople avait rejeté les statues de l'empereur Constance, sa veuve ne pouvait pas décemment être reconnue pour Augusta. Peu de mois après l'arrivée de Placidie, un messager rapide vint annoncer la mort d'Honorius, arrivée à la suite d'une hydropisie. On cacha cet important secret le temps nécessaire pour faire avancer un corps considérable de troupes sur la côte maritime de la Dalmatie. Les boutiques et les portes de Constantinople restèrent fermées durant sept jours; et la mort d'un prince étranger, qu'on ne pouvait ni regretter ni estimer, fut honorée de toutes les apparentes démonstrations de la douleur publique.

Page précédente                                                                         haut de page                                                                         Page suivante