Eparchus Avitus  

9 juillet 455 - 17 octobre 456

10 juillet 455

Avitus empereur

Tacite
Avitus empereur

La mort d'AEtius et de Valentinien avait relâché les liens qui contenaient les Barbares de la Gaule. Les Saxons infestaient la côte maritime; les Allemands et les Francs, s'avançaient des bords du Rhin sur ceux de la Seine; et l'ambition des Goths semblait méditer des conquêtes plus solides et plus étendues. Maxime s'était débarrassé, par un choix judicieux, du soin de veiller sur ces pays éloignés. Fermant l'oreille aux sollicitations de ses amis, il avait écouté la voix publique, et avait élevé un étranger au commandement général des forces de la Gaule. Avitus, dont le mérite fut si glorieusement récompensé, descendait d'une famille riche et honorable du diocèse d'Auvergne. Il s'était distingué par son zèle dans les postes civils et militaires, où les troubles des temps l'avaient successivement placé et son activité infatigable mêlait l'étude de la littérature et de la jurisprudence à l'exercice de la chasse et à celui des armes. Trente ans de sa vie avaient été consacrés avec honneur au service public; il avait déployé alternativement son génie pour la guerre et pour les négociations; et le soldat d'AEtius, après s'être acquitté avec succès des plus importantes ambassades, fut élevé à la dignité de préfet du prétoire de la Gaule. Soit que le mérite d'Avitus eût excité l'envie, ou qu'il eût désiré lui-même de goûter les plaisirs, de l'indépendance et de la tranquillité, il s'était enfin retiré dans les domaines qu'il possédait aux environs de Clermont en Auvergne. Une source abondante qui formait une cascade naturelle, en se précipitant du haut d'une montagne, déchargeait ses eaux dans un lac de deux milles de longueur, et sa maison de campagne était agréablement située sur les bords du lac. Avitus y avait construit des bains, des portiques, les appartements d'hiver et d'été1, et tout ce qui pouvait contribuer à la commodité et aux jouissances du luxe. Environné dans sa retraite de la perspective riante des bois et des prairies; Avitus occupait ses loisirs de la lecture, des plaisirs champêtres, de l'agriculture et de la société de quelques amis2, lorsqu'il reçut le diplôme de l'empereur, qui l'élevait au rang de maître général de toutes les forces militaires de la Gaule. Dès qu'il eut pris le commandement, les Barbares suspendirent leurs ravages, et quels que soient les moyens qu'il ait employés, les concessions qu'il ait été contraint de faire, il procura du moins aux peuples les douceurs de la paix; mais le sort de la Gaule dépendait des Visigoths; et le général romain plus attaché au bien public qu'à sa propre dignité ne dédaigna pas de se rendre à la cour de Toulouse en qualité d'ambassadeur. Théodoric, roi des Goths, le reçut avec honneur; mais tandis qu'Avitus posait les fondements d'une alliance solide avec cette nation puissante, il apprit avec étonnement la mort de Maxime et le pillage de Rome par les Vandales.

(5 août 455) Un trône vacant, où il pouvait monter sans danger et sans crime, tenta son ambition; et les Visigoths consentirent sans peine à soutenir ses prétentions de leur irrésistible suffrage. Les Barbares aimaient Avitus, ils respectaient ses vertus, et n'étaient pas insensibles à la gloire et à l'avantage de disposer du trône de l'Occident. On approchait alors de l'époque où les sept provinces tenaient annuellement leur assemblée à Arles. La présence de Théodoric et de ses frères influa peut-être sur les délibérations de l'assemblée; mais leur choix devait naturellement tomber sur le plus illustre de leurs compatriotes. Après la résistance convenable, Avitus accepta le diadème des mains des représentants de la Gaule, et les acclamations des Barbares et des habitants de la province ratifièrent son élection (15 août 455). Il sollicita et obtint le contentement formel de Marcien, empereur de l'Orient; mais le sénat, Rome et l'Italie, quoique humiliés par des calamités récentes, ne se soumirent qu'avec une secrète indignation à un Gaulois assez présomptueux pour usurper l'empire.

1. (10 juillet 455)
D'après l'exemple de Pline le Jeune, Sidonius (l. II, c. 2) a fait une description pompeuse, obscure et prolixe, de sa maison de campagne nommée Avitacium, et qui avait appartenu à Avitus. On n'en connaît pas au juste la position. On peut cependant consulter les notes de Savaron et de Sirmond.

2. Sidonius (l. II, epist. 9) décrit la manière dont vivaient les nobles de la Gaule, d'après une visite qu'il fit à un de ses amis dans les environs de Nîmes. La matinée se passait à la paume, sphaeristerium, ou dans leur bibliothèque, qui était garnie d'auteurs latins, profanes et sacrés, les premiers à l'usage des hommes, et les autres pour les femmes. On se mettait deux fois à table, à dîner et à souper, et les repas consistaient en viandes chaudes, rôties et bouillies, et en vins. Dans l'intervalle, entre les deux repas, on dormait, on se promenait à cheval, ou l'un prenait des bains chauds.



453-466

Théodoric II, roi des Visigoths

Tacite
Théodoric II

Théodoric, à qui Avitus était redevable de la pourpre, avait acquis le sceptre par le meurtre de son frère aîné Torismond; et il se justifia de son crime en accusant son prédécesseur du dessein formé de rompre son alliance avec l'empire. Un tel crime n'était peut-être pas incompatible avec les vertus d'un Barbare; mais Théodoric avait des moeurs douces et humaines, et la postérité a pu contempler sans terreur le portrait original d'un roi des Goths, que Sidonius a soigneusement examiné, au milieu des plaisirs paisibles de la société et de la conversation. Dans une épître datée de la cour de Toulouse, l'orateur donne à l'un de ses amis les particularités suivantes : Par la majesté de sa personne, Théodoric obtiendrait le respect même de ceux qui ne connaîtraient pas son mérite; et, né prince, il a par son mérite de quoi s'attirer le respect et dans une condition privée. Il a dans sa taille moyenne de l'embonpoint sans trop d'épaisseur et la juste proportion de ses membres nerveux réunit la force à l'agilité. En le détaillant, vous lui trouvez le front élevé, des sourcils épais, un nez aquilin, des lèvres minces; deux rangées de dents très belles, et un teint fort blanc, plus fréquemment animé par la modestie que par la colère. Telle est, autant que le public peut en juger, la manière dont il distribue son temps : Théodoric, accompagné d'un très petit nombre de ses domestiques, se rend avant le jour dans la chapelle de son palais, desservie par le clergé arien; mais ceux qui prétendent pénétrer ses véritables sentiments ne considèrent cette assiduité de dévotion que comme un effet de d'habitude et de la politique. L'administration de son royaume occupe le reste de sa matinée. Son siège est environné de quelques officiers militaires remarquables par la décence de leur conduite et de leur maintien. La troupe bruyante des Barbares qui composent sa garde remplit la salle d'audience, mais ne peut pénétrer dans l'enceinte des voiles ou rideaux qui dérobent aux yeux de la multitude la chambre du conseil. On introduit successivement les ambassadeurs étrangers. Théodoric écoute avec altération, répond en peu de mots, et, selon la nature des affaires, le monarque annonce ou diffère sa dernière résolution. A la seconde heure (environ huit heures), il quitte son trône pour aller visiter son trésor ou ses écuries. Lorsqu'il part pour la chasse ou pour se promener à cheval, un de ses jeunes favoris porte son arc; mais dès que la chasse commence, Théodoric le tend lui-même, et manque rarement le but où il a visé. Comme roi, il dédaigne de porter les armes dans une guerre si peu honorable; mais comme soldat il rougirait d'accepter un service militaire qu'il peut exécuter. Dans les jours ordinaires, ses repas ne diffèrent pas de ceux d'un simple citoyen; mais tous les samedis il invite à sa table un grand nombre d'honorables convives, et elle est servie dans ces occasions avec l'élégance de la Grèce, l'abondance de la Gaule, l'ordre et la promptitude qu'on remarque en Italie. Sa vaisselle d'or et d'arpent est moins remarquable par son poids que par son état et la perfection du travail. Les mets, pour satisfaire le goût, n'ont pas recours au luxe ruineux des productions étrangères. Le nombre et la grandeur des coupes remplies de vin distribuées aux convives sont exactement réglés d'après les lois de la tempérance; et le silence respectueux qui règne dans ces repas n'est jamais interrompu que par une conversation instructive. Après le dîner, Théodoric se livre quelquefois un moment au sommeil, et à son réveil, il demande des tables et des dés. Alors il engage ses amis à oublier le monarque, et il prend plaisir à leur voir exprimer librement les mouvements qu'élèvent en eux les divers incidents du jeu. Lui-même, à ce jeu qui lui plait comme l'image de la guerre, déploie alternativement son ardeur, son habileté, sa patience et sa gaîté. Toujours riant quand il perd, lorsqu'il gagne il garde un modeste silence. Cependant, malgré cette indifférence apparente, ses courtisans saisissent le moment où il est victorieux pour solliciter des faveurs; et moi-même, dans les choses que j'ai pu avoir à demander au roi, j'ai quelquefois eut lieu de me féliciter de mes pertes1. A la neuvième heure (environ trois heures), les affaires reprennent leur cours sans interruption jusque après le soleil couché; alors l'ordre donné pour le souper du roi écarte la foule importune des plaideurs et des suppliants. Durant le souper, où l'on jouit d'une plus grande familiarité, on introduit quelquefois des pantomimes et des bouffons pour divertir la compagnie, et non pour l'offenser par des saillies impertinentes; mais les chanteuses et toute musique langoureuse sont sévèrement bannies. Les airs qui peuvent animer la valeur sont les seuls qui puissent flatter l'oreille et l'âme de Théodoric. Lorsqu'il sort de table, les gardes prennent aussitôt leurs postes de nuit à la porte du trésor, du palais et des appartements particuliers du monarque.

1. Sidonius d'Auvergne, n'était pas sujet de Théodoric; mais, il fut peut-être obligé de solliciter la justice ou la faveur de la cour de Toulouse.

456

Expédition de Théodoric en Espagne

Lorsque le roi des Visigoths encouragea Avitus à se ceindre du diadème, il lui offrit sa personne et son armée comme fidèle soldat de la république1. Les exploits de Théodoric prouvèrent bientôt à l'univers qu'il n'avait pas dégénéré de la valeur de ses ancêtres. Après l'établissement des Goths dans l'Aquitaine et le passage des Vandales en Afrique, les Suèves, qui s'étaient fixés dans la Galice, aspirèrent à la conquête de l'Espagne, et menaçaient d'anéantir les faibles restes de la domination romaine. Les habitants de Tarragone et de Carthagène, désolés par une invasion, représentèrent leurs craintes et leurs souffrances. Le comte Fronto s'y rendit au nom de l'empereur Avitus, et fit des offres avantageuses de paix et d'alliance. Théodoric interposa sa médiation, et déclara que si son beau-frère, le roi des Suèves, ne se retirait pas sans délai, il se verrait contraint d'armer en faveur de Rome et de la justice. Dites-lui, répondit l'orgueilleux Rechiarius, que je méprise ses armes et son amitié, et que j'éprouverai bientôt s'il a le courage d'attendre mon arrivée sous les murs de Toulouse. Ce défi décida Théodoric à prévenir les desseins de son audacieux ennemi : il passa les Pyrénées à la tête des Visigoths. Les Francs et les Bourguignons suivirent ses étendards; et quoiqu'il se déclara le fidèle serviteur d'Avitus, le prince barbare stipula secrètement qu'il conserverait pour lui et pour ses successeurs la possession absolue de ses conquêtes d'Espagne. Les deux armées, ou plutôt les deux nations, parurent en présence l'une de l'autre sur les bords de la rivière Urbicus, environ à douze milles d'Astorga et la victoire décisive des Goths parut quelque temps avoir anéanti la puissance et le nom des Suèves. Du champ de bataille Théodoric s'avança à Braga, leur capitale, qui conservait encore une partie de son commerce et de sa magnificence2. Le sang ne souilla pas l'entrée du roi des Visigoths, et ses soldats respectèrent la chasteté de leurs captives, particulièrement des vierges consacrées; mais une grande partie du peuple et du clergé fut réduite en esclavage, et le pillage s'étendit jusqu'aux églises et aux autels. L'infortuné roi des Suèves avait gagné un des ports de l'Océan; mais des vents obstinés s'opposèrent à sa fuite : il fut livré à son implacable rival; et Rechiarius, qui ne désirait ni n'espérait pas de grâce, reçut avec courage la mort qu'il aurait probablement infligée s'il eût été victorieux. Après avoir fait ce sacrifice à la politique et au ressentiment, Théodoric porta ses armes victorieuses jusqu'à Mérida, capitale de la Lusitanie, sans rencontrer d'autre obstacle que la puissance miraculeuse de sainte Eulalie; mais il fut arrêté dans le fort de ses succès et rappelé précipitamment de l'Espagne avant d'avoir pu assurer la conservation de ses conquêtes. Dans sa retraite, il se vengea de ce contretemps sur le pays qu'il traversa; et, dans le sac d'Astorga et de Pollentia, sa conduite fut celle d'un allié infidèle et d'un ennemi barbare. Tandis que le roi des Visigoths combattait et remportait des victoires au Nord d'Avitus, le règne de cet empereur était déjà terminé; et le malheur d'un ami qu'il avait placé sur le trône blessait également l'intérêt et l'orgueil de Théodoric.

1. Théodoric avait fait lui-même une promesse solennelle et volontaire de fidélité, dont on avait connaissance en Gaule et en Espagne.
. . . . . . . . . . Romae sum; te duce, amicus;
Principe te, miles. SIDON., Paneg. Avit., 519.

2. Quoeque sinu pelagi jactat se Bracara,dives.
AUSON., de claris Urbibus, p. 245.
Le dessein du roi des Suèves prouve que la navigation des ports de la Galice dans la Méditerranée était déjà connue et pratiquée. Les vaisseaux de Bracara ou Braga naviguaient le long des côtés sans oser se hasarder dans l'océan Atlantique.

16 octobre 456

Avitus est déposé

Séduit par les sollicitations pressantes du peuple et du sénat; Avitus avait consenti à fixer sa résidence à Rome, et avait accepté le consulat pour l'année suivante. Au 1er de janvier, son gendre Sidonius Apollinaris célébra ses louanges dans un panégyrique de six cents vers; mais cette composition, quoique récompensée d'une statue de cuivre, fait peu d'honneur à son génie et à sa véracité. Le poète, si toutefois on peut lui prostituer cet honorable nom, s'étend avec exagération dans cet ouvrage sur le mérite de son père et de son souverain; et sa prédiction d'un règne long et glorieux fut bientôt démentie par l'événement. Dans un temps où la dignité impériale se bornait presqu'à une première part dans les travaux et les dangers, Avitus se livrait à tous les plaisirs de la voluptueuse Italie. L'âge n'avait pas éteint ses penchants amoureux, et l'on prétend que ceux dont les femmes avaient cédé à ses séductions ou à sa violence, étaient encore l'objet de ses cruelles et imprudentes railleries. Les Romains n'étaient disposés ni à excuser ses vices ni à reconnaître ses vertus. Les différentes nations qui composaient l'empire s'éloignaient tous les jours davantage les unes des autres; et le Gaulois était pour le peuple un objet de haine et de mépris. Le sénat réclamait son droit légitime d'élire les empereurs; et la faiblesse d'une monarchie expirante rendait de la vigueur à l'autorité qu'il tirait originairement de l'ancienne constitution. Cependant cette monarchie, quelque faible qu'elle put être, aurait eu peu de chose à craindre d'un sénat désarmé, si le comte Ricimer, principal commandant des troupes barbares, qui formaient presque toute la défense militaire de l'Italie, n'avait appuyé et peut-être même excité le mécontentement général. La fille de Wallia, roi des Visigoths, était la mère de Ricimer; mais du côté paternel il descendait de la nation des Suèves. Les malheurs de ses compatriotes réveillaient son patriotisme, ou blessaient peut-être son orgueil, et il obéissait avec répugnance à un empereur qu'on avait élu sans le consulter. Ses grands et fidèles services contre l'ennemi commun augmentaient sa redoutable puissance. Après avoir détruit sur la côte de Corse une flotte de Vandales, composée de soixante galères, Ricimer, revint, triomphant avec le surnom glorieux de libérateur de l'Italie. Il fit choix de cet instant pour annoncer à Avitus que son règne était fini; et le faible empereur, éloigné de ses alliés les Visigoths, fut contraint d'abdiquer la pourpre après une courte résistance. Par clémence ou par mépris, Ricimer permit au monarque déposé d'échanger son trône contre le titre beaucoup plus désirable d'évêque de Placentia; mais l'implacable ressentiment des sénateurs n'était pas satisfait, ils prononcèrent contre lui une sentence de mort. Avitus prit précipitamment la fuite vers les Alpes, sans espoir d'armer les Visigoths en sa faveur, mais dans le dessein de se mettre en sûreté avec ses trésors dans le sanctuaire de saint Julien, un des saints tutélaire de l'Auvergne1. Il périt sur la route, ou de maladie ou de la main des bourreaux. Cependant ses restes furent transportés avec décence à Brioude, dans sa province, et déposés aux pieds de son saint patron. Avitus ne laissa qu'une fille mariée à Sidonius Apollinaris, qui hérita du patrimoine de son beau-père en regrettant de voir anéantir ses espérances publiques et personnelles. Son ressentiment lui fit joindre, ou du moins soutenir le parti des rebelles de la Gaule, et le poète commit quelques fautes qu'il lui devint nécessaire d'expier par un nouveau tribut d'adulation en l'honneur du monarque régnant2.

1. Ce saint fut martyrisé, dit-on, sous le règne de Dioclétien. (Tillemont, Mem. eccles., t. V, p. 279, 696.) Saint Grégoire de Tours, qui lui était particulièrement dévoué, a dédié à la gloire de saint Julien martyr un livre entier (de Gloria Martirum, l. II, in Max. Bibl. Patrum, t. II, p. 861-871), dans lequel il raconte une cinquantaine de miracles opérés par ses reliques.

2. Après s'être modestement justifié pas l'exemple de ses confrères Virgile et Horace, Sidonius avoue sincèrement sa faute, et promet de la réparer.
Sic mihi diverso nuper sub Marte cadenti,
Jussisti placido victor ut essent animo.
Serviat ergo tibi servati lingua poetae,
Algue meae vitae laus tua sit pretium.
Sidon. Apoll., Carm., IV, p. 308. Voyez Dubos, Hist. crit., t. I, p. 448, etc.

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