Majorien  

avril 457 - 2 août 461

457

Majorien empereur

Tacite
Majorien empereur

Le successeur d'Avitus présente la découverte heureuse d'un caractère héroïque tel qu'on en voit naître quelquefois dans les siècles corrompus pour rétablir l'honneur de l'espèce humaine. L'empereur Majorien a mérité les louanges de ses contemporains et celles de la postérité, et nous les trouvons exprimées d'une manière énergique et concise par un historien judicieux et impartial. Adoré de ses sujets et redouté de ses ennemis, il a surpassé, dans toutes les vertus, tous les princes qui ont régné avant lui sur les Romains1. Cet éloge peut du moins justifier le panégyrique de Sidonius; et il parait constant que si le complaisant orateur était capable de flatter avec le même dévouement le monarque le plus méprisable, le mérite de celui-ci l'a contraint de se renfermer dans les bornes de la vérité2. Majorien tirait son nom de son grand-père maternel, qui, sous le règne de Théodose le Grand, avait commandé les troupes de la frontière d'Illyrie. Il donna sa fille en mariage au père de Majorien, officier respectable, qui administrait des revenus de la Gaule avec autant d'intégrité que d'intelligence, et qui préféra généreusement l'amitié d'AEtius aux offres séduisantes d'une cour perfide. Son fils, le futur empereur, après avoir été élevé dans la profession des armes, fit admirer, dès sa plus tendre jeunesse, un courage intrépide, une prudence prématurée, et une libéralité qui n'était bornée que par la modicité de sa fortune. Il suivit les drapeaux d'AEtius, contribua à ses succès, partagea et éclipsa quelquefois sa gloire, et, excita enfin la jalousie du patrice, ou du moins de sa femme, qui le contraignit à se retirer du service3. Après la mort d'AEtius, Majorien fut rappelé et élevé en grade, et son intimité avec le comte Ricimer lui fraya le chemin qui le conduisit jusque sur le trône de l'Occident. Durant l'interrègne qui suivit l'abdication d'Avitus, le Barbare ambitieux, que sa naissance excluait de la dignité impériale, gouverna l'Italie sous le titre de patrice, céda à son ami le poste brillant de maître général de la cavalerie et de l'infanterie, et, consentit au bout de quelques mois, satisfaire les voeux unanimes des Romains, dont Majorien venait de solliciter les suffrages en remportant une victoire complète sur les Allemands4. Il reçut la pourpre à Ravenne, et sa lettre adressée au sénat peut nous donner une idée de ses sentiments et de sa situation. Votre choix pères conscrits, et la volonté de la plus vaillante armée, m'ont fait votre empereur5 : puisse la toute-puissance de la Divinité diriger les entreprises et les événements de mon administration à votre avantage et à celui du public ! Quant à moi, je n'ai point sollicité le trône, mais je me suis soumis à y monter; et j'aurais manqué aux devoirs de citoyen, si, par une lâche et honteuse ingratitude, je m'étais refusé à cette tâche que m'impose la république. Ainsi donc, aidez le prince que vous avez élevé, partagez les devoirs que vous l'obligez à remplir, et puissent nos efforts réunis faire le bonheur d'un empire que je reçois de vos mains ! Soyez sûrs qu'à l'avenir la justice reprendra son ancienne vigueur, et que la vertu redeviendra, non seulement innocente, mais méritoire. Que personne ne craigne les délations, si ce n'est leurs auteurs : comme citoyen je les ai toujours condamnées nomme souverain je les punirai avec sévérité. Notre vigilance, et celle de notre père le patrice Ricimer, règleront les opérations militaires et pourvoiront à la sûreté du monde romain, que nous avons défendu contre ses ennemis étrangers et domestiques. Telles sont les maximes de mon gouvernement; et vous pouvez compter sur l'attachement solide et sincère d'un prince naguère le compagnon de vos dangers, qui se glorifiera toujours du nom de sénateur, et désire vivement que vous ne vous repentiez, jamais du décret que vous ayez prononcé en sa faveur. L'empereur qui, sur les débris du monde romain, rappelait l'ancien langage des lois et de la liberté que Trajan n'aurait pas désavoué, doit avoir trouvé ces sentiments généreux dans son coeur, puisqu'ils ne lui étaient suggérés ni par l'usage de son temps ni par l'exemple de ses prédécesseurs.

1. Ce panégyrique fut prononcé à Lyon avant la fin de l'année 458, tandis que l'empereur était encore consol. On y trouve plus d'art que de génie, et plus de travail que d'art. Les ornements sont ou faux ou de mauvais goût, l'expression est faible et prolixe, et Sidonius manquait d'intelligence pour fixer habilement l'attention sur son principal personnage. La vie privée de Majorien est renfermée dans deux cents vers, 107-305.

2. Ce panégyrique fut prononcé à Lyon avant la fin de l'année 458, tandis que l'empereur était encore consol. On y trouve plus d'art que de génie, et plus de travail que d'art. Les ornements sont ou faux ou de mauvais goût, l'expression est faible et prolixe, et Sidonius manquait d'intelligence pour fixer habilement l'attention sur son principal personnage. La vie privée de Majorien est renfermée dans deux cents vers, 107-305.

3. Elle sollicita vivement sa mort et eut peine à se contenter de sa disgrâce il paraît qu'AEtius, comme Bélisaire et Marlborough, se laissait gouverner par sa femme; et quoiqu'elle fût d'une piété assez exemplaire pour opérer des miracles (saint Greg. de Tours, l. II, c. 7, p. 162), sa dévotion se conciliait avec la bassesse et la cruauté.

4. Les Allemands avaient passé les Alpes Rhétiennes, et furent défaits dans les Campi Canini, ou vallée de Bellinzone, dans laquelle coule le Tésin en descendant du mont Adule ou Saint-Gothard, dans le lac Majeur. (Cluvier, Italia antiq., t. I, p. 100, 101.) Cette victoire tant vantée, remportée sur neuf cents Barbares. (Panegyr. de Majorien, 373), prouve l'extrême faiblesse de l'Italie.

5. Imperatorem me factum, P. C., electionis vestrae arbitrio, et fortissimi exercitus ordinatione, agnoscite. Novell. Majorian., tit. III, p. 34. Ad calcem Cod. Theodae. Sidonius proclame le voeu unanime de l'empire,
. . . . . . . . . . Postquam ordine vobis
Ordo omnis regnum dederat; plebs, cuvia, miles
Et collega simul. . . . . 386.



457-461

Les lois sages de Majorien

On n'a qu'une connaissance imparfaite des actions publiques et privées de Majorien; mais ses lois, toutes remarquables par une empreinte originale dans les pensées et dans l'expression, peignent fidèlement le caractère à un souverain qui aimait ses peuples et qui partageait leurs peines; qui avait étudié les causes de la décadence de l'empire, et qui était capable de trouver les moyens les plus judicieux et les plus efficaces pour remédier aux désordres publics, autant au moins qu'on pouvait raisonnablement l'espérer. Tous ses règlements relatifs aux finances tendaient évidemment à faire cesser, ou du moins à diminuer les vexations les plus intolérables. 1° Dès le premier instant de son règne il s'occupa (ce sont ses propres expressions) à soulager les habitants des provinces dont les fortunes étaient épuisées par le poids accumulé des indictions et des superindictions; dans cette vue, il accorda une amnistie générale, une quittance finale et absolue de tous les arrérages, de tributs, et de toutes les dettes quelconques que les officiers du fisc pouvaient exiger des peuples. Ce sage abandon d'anciens droits dont la réclamation était aussi cruelle qu'inutile, rouvrit bientôt, en les purifiant, les sources du revenu public; les sujets, débarrassés d'un fardeau qui les jetait dans le désespoir, travaillèrent avec courage et reconnaissance pour eux et pour leur pays. 2° Dans l'imposition et la collecte des taxes, Majorien rétablit la juridiction ordinaire des magistrats provinciaux, et, supprima les commissions extraordinaires établies au nom de l'empereur ou de ses préfets du prétoire. Les domestiques favoris qui obtenaient cette autorité illégale, se conduisaient avec arrogance, et imposaient arbitrairement. Ils affectaient de mépriser les tribunaux subalternes, et n'étaient pas contents si leurs profits ne montaient au double de la somme qu'ils daignaient remettre dans le trésor. Le fait suivant paraîtrait peut-être incroyable. Si le législateur ne l'attestait lui-même. Ils exigeaient tout le paiement en or; mais ils refusaient la monnaie courante de l'empire; et n'acceptaient que les anciennes pièces marquées du nom de Faustine ou des Antonins. Les particuliers qui n'avaient pas de ces médailles devenues rares, avaient recours à l'expédient de composer avec leurs avides persécuteurs; ou s'ils réussissaient à s'en procurer, leur imposition se trouvait doublée, par le poids et la valeur de la monnaie des anciens temps. 3° On doit, dit l'empereur, considérer les communautés municipales, que les anciens appelaient, avec raison, de petits sénats; comme l'âme des villes et le nerf de la république; et cependant elles ont été tellement opprimées par l'injustice des magistrats et par la vénalité des collecteurs, que la plupart de leurs membres, renonçant à leur dignité et à leur pays, ont cherché un asile obscur dans des provinces éloignées. Il les presse, il leur ordonne même de revenir dans leurs villes; mais il fait cesser les vexations qui les avaient contraintes d'abandonner les fonctions municipales. Majorien les charge de la levée des tributs sous l'autorité des magistrats provinciaux, et au lieu d'être garants de toute la somme imposée sur le district, ils doivent seulement donner une liste exacte des paiements qu'ils ont reçus, et de ceux des contribuables qui n'ont pas satisfait à leur part de l'imposition. 4° Majorien n'ignorait pas que ces communautés n'étaient que trop disposées à se venger des injustices et des vexations qu'on leur avait fait souffrir; et il rétablit l'ancien office de défenseur des villes. Il exhorte le peuple à choisir, dans une assemblée libre et générale, un citoyen d'une prudence et d'une intégrité reconnues, qui ait la fermeté de défendre ses privilèges, de représenter ses sujets de plainte, de protéger les pauvres de la tyrannie des riches, et, d'informer l'empereur des abus qui se commettent sous la sanction de son nom et de son autorité.

457-461

Les édifices de Rome

Rome
Rome

Le spectateur qui contemple tristement les ruines des édifices de l'ancienne Rome, est tenté d'accuser les Goths et les Vandales d'un dégât qu'ils n'ont eu ni le temps, ni le pouvoir, ni peut-être le désir d'exécuter. Les fureurs de la guerre ont bien pu renverser quelques tours; mais, la destruction qui mina les fondements de tant de solides édifices, s'opéra lentement et sourdement durant une période de dix siècles. Le goût noble et éclairé de Majorien réprima sévèrement, pour un temps, ces motifs d'intérêt qui, après lui, travaillèrent sans honte et sans obstacle à la dégradation de Rome. Dans sa décadence une partie de ses monuments publics avaient beaucoup perdu de leur prix et de leur utilité. Le cirque et les amphithéâtres subsistaient encore, mais on donnait rarement des spectacles. Les temples qui avaient échappé au zèle des chrétiens, n'étaient plus habités ni par les dieux, ni par les hommes; et les faibles restes du peuple romain se perdirent dans l'espace immense des bains et des portiques. Les vastes bibliothèques et les salles d'audience devenaient inutiles à une génération indolente qui laissait rarement troubler son repos par l'étude ou les affaires. Les monuments de la grandeur impériale ou consulaire n'étaient plus révérés comme la gloire de la capitale; on ne les estimait que comme une mine inépuisable de matériaux, moins chers et plus commodes que ceux qu'il aurait fallu tirer d'une carrière éloignée. De continuelles requêtes adressées aux magistrats de Rome, en obtenaient sans peine la permission de tirer des édifices publics les pierres et la brique nécessaires, disait-on, pour quelques ouvrages indispensables; la plus légère réparation servait d'occasion ou de prétexte pour défigurer grossièrement les plus beaux morceaux d'architecture. Un peuple dégénéré détruisait d'une main sacrilège les monuments élevés par ses ancêtres, et la postérité des premiers Romains ne songeait qu'à s'enrichir de leurs dépouilles. Majorien, qui avait souvent contemplé ce désordre avec douleur, en arrêta, par une ordonnance sévère, les progrès toujours croissants; il réserva au prince et au sénat la connaissance exclusive des circonstances qui pourraient nécessiter la destruction d'un ancien édifice; condamna à une amende de cinquante livres d'or, tout magistrat qui, au mépris des lois et de la décence, prendrait sur lui d'en accorder la permission, et menaça de punir la complicité des officiers inférieurs par le châtiment du fouet et l'amputation des deux mains. On trouvera peut-être qu'entre le crime et cette dernière peine, le législateur n'observa pas de proportion; mais son zèle partait d'un sentiment généreux, et Majorien avait à coeur de protéger les monuments des siècles dans lesquels il aurait désiré et mérité de vivre. L'empereur sentit qu'il était de son intérêt de multiplier le nombre de ses sujets, et que son devoir lui prescrivait de conserver la pureté du lit nuptial; mais il employa pour y réussir des moyens douteux, et peut-être condamnables. On défendit aux vierges qui consacraient à Dieu leur virginité de prendre le voile avant l'âge de quarante ans. Les veuves au-dessous de cet âge furent forcées de contracter un second mariage dans le terme de cinq ans, sous peine d'abandonner à leur plus proche héritier, ou à l'Etat, la moitié de leur fortune. On condamna et on annula même les mariages d'âges disproportionnés. La confiscation et l'exil parurent trop faibles pour punir les adultères, et d'après une déclaration expresse de Majorien, si le coupable rentrait en Italie, on pouvait le tuer sans que le meurtrier fut exposé à aucune recherche1.

1. L'empereur réprimande Rogatien, consulaire de Toscane, et le blâme de sa douceur d'un ton d'aigreur qui ressemble au ressentiment personnel. (Novell., tit. IX, p. 37.) La loi qui punissait l'obstination des veuves fut révoquée par Sévère, successeur de Majorien. Novell. Sever., tit. I, p. 37.

457

Majorien se prépare à chasser les Vandales de l'Afrique

Tandis que Majorien travaillait assidûment à rappeler chez les Romains le bonheur et la vertu, il eut à combattre Genseric, le plus formidable de leurs ennemis par son caractère et sa situation. Une flotte de Maures et de Vandales aborda à l'embouchure du Liris ou Garigliano; mais les troupes impériales surprirent les Barbares chargés et embarrassés des dépouilles de la Campanie, les forcèrent à regagner leurs vaisseaux avec beaucoup de perte et le beau-frère de Genseric, qui commandait l'expédition, fut trouvé dans le nombre des morts. Cette vigilance annonçait l'esprit du nouveau règne; mais la plus exacte vigilance et les forces les plus nombreuses n'auraient pas suffi pour défendre la côte étendue de l'Italie des ravages d'une guerre maritime. On attendait du génie de Majorien une entreprise plus hardie et plus avantageuse pour l'empire. C'était de lui seul que Rome osait espérer la restitution de l'Afrique; et le dessein qu'il forma d'attaquer les Vandales dans leurs nouvelles possessions, était le résultat d'une politique savante autant que courageuse. Si l'empereur avait pu inspirer une partie de son intrépidité à la jeunesse de l'Italie, s'il avait pu ranimer dans le Champ-de-Mars la pratique de ces exercices militaires dans lesquels il avait toujours surpassé ses compagnons d'armes, il aurait attaqué Genséric à la tête d'une armée de Romains. Une génération naissante pourrait adopter cette réforme des moeurs nationales; mais un prince qui travaille à reculer la décadence d'une monarchie chancelante est presque toujours forcé, pour obtenir quelque avantage immédiat ou détourner quelque danger pressant, de tolérer ou même de multiplier les abus les plus pernicieux. Majorien fut réduit, comme le plus faible de ses prédécesseurs à l'expédient honteux à remplacer ses timides sujets par des Barbares auxiliaires; et il ne put prouver la supériorité de ses talents que par la valeur et l'adresse avec laquelle il sut manier un instrument dangereux, toujours prêt à blesser la main qui l'emploie. Outre les confédérés qui étaient déjà enrôlés au service de l'empire, la réputation de sa valeur et de sa libéralité attira les Barbares du Danube, du Borysthène et peut-être du Tanaïs. Les plus braves soldats d'Attila, les Gépides, les Ostrogoths, les Rugiens, les Bourguignons, les Suèves, et les Alains, s'assemblèrent par milliers dans les plaines de la Ligurie, diminuant par leurs mutuelles animosités, ce qu'on pouvait avoir à craindre de la réunion de leurs forces. Ils passèrent les Alpes au coeur de l'hiver. L'empereur marchait à leur tête, à pied et entièrement couvert de son armure; il sondait avec un bâton la profondeur de la glace ou de la neige et encourageait les Scythes, qui se plaignaient de l'excès du froid en leur promettant avec gaîté qu'ils seraient contents de la chaleur de l'Afrique. Les citoyens de Lyon osèrent fermer leurs portes; mais ils implorèrent bientôt et éprouvèrent la clémence de Majorien. Après avoir remporté une victoire sur Théodoric, il accepta l'alliance, et l'amitié d'un roi dont il estimait la valeur. La force et la persuasion concoururent utilement à réunir pour un moment la plus grande partie de l'Espagne et de la Gaule; et les Bagaudes indépendants, qui avaient échappé ou résisté à la tyrannie des règnes précédents, cédèrent avec confiance aux vertus de Majorien. Son camp était rempli d'alliés barbares : le zèle et l'amour des peuples mettaient son trône en sûreté; mais l'empereur avait prévu qu'il était impossible d'entreprendre la conquête de l'Afrique sans une force maritime. Dans la première guerre contre les Carthaginois, la république fit des efforts si incroyables, que soixante jours après le premier coup de hache donné au premier arbre de la forêt, une flotte de cent soixante galères se déployait fièrement dans le port, toute prête à faire voile. Dans des circonstances moins favorables, Majorien égala le courage et la persévérance des anciens Romains. On abattit les bois de l'Apennin; on rétablit les arsenaux et les manufactures de Misène et de Ravenne. L'Italie et la Gaule contribuèrent à l'envi, et la flotte impériale composée de trois cents fortes galères et d'un nombre proportionné de moindres navires et de bâtiments de transport, se rassembla dans le port vaste et sûr de Carthagène en Espagne1. Les soldats de Majorien, animés par l'intrépidité de leur général, ne doutaient plus de la victoire; et, si l'on peut en croire l'historien Procope, l'empereur se laissait quelquefois emporter par son courage au-delà des bornes de la prudence. Curieux d'examiner par lui-même la situation des Vandales, il se hasarda, en déguisant la couleur de ses cheveux, d'entrer dans Carthage, sous le nom de son ambassadeur; et Genseric, lorsqu'il en fut instruit, regretta vivement d'avoir laissé échapper l'empereur des Romains. Cette anecdote peut paraître apocryphe; mais elle n'était applicable qu'à un héros.

1. Interea duplici texis dum littore classem Inferno superoque mari, cedit omnis in aequor
Silva tibi, etc.
SIDON., Panegyr. de Major., 441-461.
Le nombre de vaisseaux, que Priscus fixe à trois cents, a été enflé par une vague comparaison avec les flottes de Xerxès, d'Agamemnon et d'Auguste.

460

Perte de la flotte

Genséric n'eut pas besoin d'une entrevue pour apprécier le génie et les desseins de son adversaire. Il eut bientôt épuisé sans succès ses ruses et ses délais accoutumés : ses propositions de paix devenaient à chaque instant plus soumises et peut-être plus sincères; mais l'inflexible Majorien, fidèle à l'ancienne maxime, croyait que le salut de Rome dépendait de l'assujettissement de Carthage. Le roi des Vandales n'osait plus compter sur la valeur de ses sujets naturels, énervés par le luxe du Midi1; il soupçonnait la fidélité d'un peuple vaincu, qui le détestait comme protecteur des ariens; et la précaution qu'il prit de faire un désert de la Mauritanie2, n'arrêta pas l'empereur romain qui pouvait choisir le lieu de sa descente sur toute la côte d'Afrique : mais la perfidie de quelques sujets puissants, envieux ou effrayés des succès de leur maître, délivra Genseric du danger. Par le moyen de cette intelligence, il surprit la flotte dans la baie de Carthagène. Une partie des vaisseaux furent pris, coulés à fond ou brûlés, et un seul jour vit détruire les travaux de trois années. Après cet événement, les deux rivaux se montrèrent supérieurs à leur fortune. Le Vandale, au lieu de s'enorgueillir d'une victoire accidentelle, renouvela ses propositions de paix. L'empereur d'Occident, capable de former de vastes desseins et de supporter de grands revers, consentit à un traité ou plutôt à une suspension d'armes, convaincu qu'avant d'avoir pu rétablir sa flotte, il ne manquerait pas d'un sujet légitime pour justifier une seconde guerre. Majorien retourna en Italie s'occuper du bonheur de ses sujets; et, fort du sentiment de sa conscience, il ignora longtemps sans doute la criminelle conspiration qui menaçait son trône et sa vie. L'événement de Carthage ternissait une gloire dont l'éclat avait frappé les yeux de la multitude; presque tous les officiers, soit civils ou militaires, étaient irrités contre le réformateur des abus qui leur étaient personnellement avantageux; et le patrice Ricimer tâchait de tourner l'esprit inconstant des Barbares contre un prince qu'il estimait et haïssait également. Les vertus de Majorien ne purent le protéger contre la sédition qui éclata dans le camp, près de Tortone, au pied des Alpes.

1. Spoliisque potitus
Immensis, robur luxu jam perdiditi omne,
Quo valuit dum pauper erat.
Panegyr. Major., 330.
Il charge ensuite Genséric, assez injustement, à ce qu'il paraît, de tous les vices de ses sujets.

2. Il brûla les villages, et empoisonna les eaux. (Priscus, page 4). Dubos (Hist. critique, tome I, page 75) observe que les magasins des Maures, que ceux-ci ont coutume d'enterrer, purent échapper à ses recherches. Ils creusent deux ou trois cents trous dans le même champ, et chaque trou contient au moins quatre cents boisseaux de blé. Voyages de Shaw, p. 39.

7 août 461

Mort de Majorien

Il fut contraint d'abdiquer la pourpre; cinq jours après (7 août 461), on annonça que Majorien était mort d'une dysenterie, et l'humble tombe qui couvrît les restes de ce grand homme fut consacrée par la reconnaissance et par le respect de la postérité. Le caractère de Majorien inspirait l'amour et le respect. La satire et la calomnie l'enflammaient d'indignation; mais elles n'excitaient que son mépris lorsqu'il en était l'objet. Il encourageait cependant la liberté de la conversation; et dans les heures que l'empereur donnait à la société, il savait se livrer à son goût pour la plaisanterie, sans jamais déroger à la majesté de son rang.

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