Anthémius  

12 avril 467 - 11 juillet 472

467-472

Anthemius empereur d'Occident

Anthemius
Anthemius

On a peut-être exagéré les vertus d'Anthemius comme l'illustration de son origine, que l'on faisait remonter à une suite d'empereurs, quoique l'usurpateur Procope soit le seul de ses ancêtres qui ait été honoré de la pourpre1; mais le mérite de ses derniers parents, leurs dignités et leurs richesses, plaçaient Anthemius au nombre des plus illustres sujets de l'empire d'Orient. Procope, son père, avait obtenu, au retour de son ambassade en Perse, le rang de général et de patrice : le nom d'Anthemius venait de son grand-père maternel, le célèbre préfet qui gouverna l'empire avec tant de sagesse et de succès durant l'enfance de Théodose. Le petit-fils du préfet sortit, en quelque façon, de la classe des sujets par son mariage avec Euphémie, fille de l'empereur Marcien. Cette alliance illustre, qui aurait pu suppléer au défaut de mérite, hâta l'élévation d'Anthemius aux dignités successives de comte, de maître général, de consul et de patrice, et ses talents ou la fortune lui valurent l'honneur d'une victoire qu'il remporta sur les Huns, près des bords du Danube. Le gendre de Marcien pouvait, sans être accusé d'une ambition extravagante, espérer de devenir son successeur; mais Anthemius soutint avec un courage modeste la perte de cette espérance; et son élévation à l'empire d'Occident eut généralement l'approbation du public, qui le jugea digne du trône jusqu'au moment où il y fut placé (12 avril 467). L'empereur d'Occident partit de Constantinople, suivi de plusieurs comtes de la première distinction, et d'une garde dont la force et le nombre équivalaient presque à une armée régulière. Il entra dans Rome en triomphe, et le choix de Léon fut confirmé par le sénat, par le peuple et par les Barbares confédérés de l'Italie. Après la cérémonie de son inauguration, Anthemius célébra le mariage de sa fille avec le patrice Ricimer : et cet heureux événement parut devoir assurer l'union de l'empire et sa prospérité. On étala pompeusement, à cette occasion, les richesses des deux empires, et un grand nombre de sénateurs consommèrent leur ruine par leurs efforts pour déguiser leur pauvreté. Durant ces fêtes, toutes les affaires furent suspendues, les tribunaux demeurèrent fermés; les rues de Rome, les théâtres et les places publiques, retentirent des danses et des chants de l'hyménée; et la princesse, vêtue d'une robe de soie et la couronne sur la tête, fut conduite au palais de Ricimer, qui avait changé son habit militaire contre la robe de consul et de sénateur. Dans cette occasion, Sidonius, dont l'ambition et les premières espérances avaient été si cruellement déçues, parut comme orateur de l'Auvergne parmi les députés des provinces qui venaient adresser au nouveau souverain leurs plaintes ou leurs félicitations (1er janvier 468). On approchait des calendes de janvier; et le poète vénal qui avait aimé Avitus et estimé Majorien, célébra, à la sollicitation de ses amis, en vers héroïques, le mérite, le bonheur, le second consulat et les triomphes futurs de l'empereur Anthemius. Sidonius prononça avec autant de succès que de confiance, un panégyrique qui existe encore; et quels que fussent les défauts du sujet ou de la composition, le flatteur n'en obtint pas moins aussitôt pour récompense la préfecture de Rome. Cette dignité le plaça au nombre des premiers personnages de l'empire, jusqu'au moment où il la quitta sagement pour les titres plus respectables d'évêque et de saint.

1. . . . . . . . . . . . . . . . Tali tu civis ab urbe
Procopio genitere micas; cui prisca propago
Augustis venit a proavis. . . . . .
SIDON., Panégyr. Anthem., 67-306.
Le poète continue ensuite à raconter la vie privée et les aventures du futur empereur, dont il était probablement fort mal informé.



467-472

Les fêtes lupercales

Les Grecs exaltent la foi et la piété de l'empereur qu'ils donnèrent à l'Occident, et ils ont soin d'observer qu'en quittant Constantinople, Anthemius convertit son palais en un local qu'il consacra à plusieurs fondations pieuses, comme des bains, une église et un hôpital pour les vieillards1. Cependant quelques apparences suspectes ternissent la réputation théologique de ce souverain : il avait puisé des maximes de tolérance dans la conversation de Philothée, moine de la secte des macédoniens; et les hérétiques de Rome auraient tenu impunément leurs assemblées, si la censure véhémente que le pape Hilaire prononça dans l'église de Saint-Pierre n'eût obligé le monarque d'abjurer une indulgence contraire à l'opinion. L'indifférence ou la faveur d'Anthemius ranimait jusqu'à l'espoir du faible reste des païens; ils attribuèrent à un dessein secret de rétablir l'ancien culte, l'amitié singulière dont il honorait le philosophe Sévère, qu'il revêtit de la dignité de consul. Les idoles renversées traînaient dans la poussière, et la mythologie, si respectée des anciens, était devenu si méprisable, que les poètes chrétiens pouvaient s'en servir sans causer de scandale et sans se rendre suspects. Il restait cependant quelques vestiges de superstition et l'on célébrait encore sous le règne d'Anthemius la fête des Lupercales, dont l'origine était antérieure à la fondation de Rome. Les cérémonies simples et sauvages de cette fête devaient tirer leur origine de l'état de la société qui avait précédé l'invention des arts et de l'agriculture. Les dieux qui présidaient aux travaux et aux plaisirs champêtres, Pan, Faune et leur suite de satyres, étaient tels que l'imagination des pâtres pouvait les inventer gais, lascifs et pétulants. Leur pouvoir était limité et leur malice peu dangereuse; et, une chèvre semblait être l'offrande la plus convenable à leur caractère et à leurs attributs. On rôtissait la chair de la victime sur des broches de saule; les jeunes hommes, qui venaient en foule à la fête, couraient tout nus dans les champs, une lanière de cuir à la main et passaient pour rendre fécondes toutes les femmes qui s'en laissaient toucher2. L'autel du dieu Pan avait été élevé, peut-être par l'Arcadien Evandre, dans un endroit solitaire du mont Palatin, au milieu d'un bocage arrosé par une source d'eau vive. La tradition qui enseignait que dans ce même endroit une louve avait nourri Romulus et Remus de son lait, le rendait encore plus respectable et plus cher aux Romains; et ce lieu agreste avait été insensiblement entouré des superbes édifices du Forum. Après la conversion de Rome, les chrétiens continuèrent à célébrer tous les ans, dans le mois de février, la fête des Lupercales à laquelle ils attribuaient une influence secrète et mystique sur la fécondité du genre animal et végétal. Les évêques de Rome désiraient abolir cette coutume profane, si contraire à l'esprit du christianisme; mais leur zèle n'était pas appuyé par l'autorité du magistrat civil; l'abus subsista jusqu'à la fin du cinquième siècle, et le pape Gélase, qui purifia la capitale de ce reste d'idolâtrie, fut obligé d'apaiser, par une apologie spéciale, les murmures du peuple et du sénat.

1. Le palais d'Anthemius était situé sur le bord de la Propontide. Dans le neuvième siècle, Alexis, gendre de l'empereur Théophile, obtint la permission d'acheter le terrain, et finit ses jours dans un monastère qu'il fonda sur ce délicieux rivage. Ducange, Constantinopolis christiana, p. 117-152.

2. Ovide (Fastes, v. 267-452) a donné une description piquante des folies de l'antiquité, qui inspiraient alors encore un si grand respect, qu'un grave magistrat qui courait tout nu par les rues, n'inspirait ni le mépris ni la surprise.

468

Préparatifs contre les Vandales d'Afrique

Dans toutes ses déclarations publiques, l'empereur Léon prenait vis-à-vis d'Anthemius le ton d'autorité d'un père, et y ajoutait les protestations du plus vif attachement pour le fils avec lequel il avait partagé l'administration de l'univers. La situation de Léon et peut-être son caractère le détournèrent de s'exposer personnellement aux fatigues et aux dangers de la guerre d'Afrique; mais il se servit avec vigueur de toutes les ressources de l'empire d'Orient pour délivrer l'Italie et la Méditerranée de la tyrannie des Vandales; et Genseric qui ravageait depuis longtemps l'une et l'autre, se vit à son tour menacé d'une invasion formidable. Le préfet Héraclius ouvrit la campagne par une entreprise hardie et qui eut un plein de succès. Les troupes de l'Egypte, de la Thébaïde et de la Libye, s'embarquèrent sous ses ordres; et les Arabes, avec le secours d'un grand nombre de chevaux et de chameaux, ouvrirent les routes du désert. Héraclius débarqua à Tripoli, surprit et soumit les villes de cette province et entreprit1, par une marche pénible, ce qu'avait autrefois exécuté Caton, de se réunir à l'armée impériale sous les murs de Carthage. La nouvelle de ces succès arracha de Genseric quelques insidieuses propositions de paix; mais son inquiétude redoubla lorsqu'il apprit la réconciliation du comte Marcellin avec les deux empires. Le patrice, renonçant à son indépendance, s'était déterminé à reconnaître l'autorité d'Anthemius, qu'il avait accompagné à Rome. Les flottes dalmatiennes entrèrent dans les ports d'Italie; la valeur de Marcellin expulsa les Vandales de la Sardaigne; et les faibles efforts de l'empire d'Occident secondèrent à un certain point les préparatifs immenses des Romains de l'Orient. On a fait l'évaluation exacte des frais de l'armement naval que Léon envoya contre les Vandales d'Afrique; et ce calcul, aussi curieux qu'intéressant, nous fournit un aperçu de l'opulence de l'empire au moment de sa décadence. Les domaines de l'empereur ou son patrimoine particulier fournirent dix-sept mille livres pesant d'or, et les préfets du prétoire levèrent sur les provinces quarante-sept mille livres d'or et sept cent mille livres d'argent; mais les villes furent réduites à la plus extrême pauvreté; et les calculs des amendes et des confiscations, considérées comme une partie intéressante du revenu, ne donnent pas une grande idée de la douceur et de l'équité de l'administration. Toutes les dépenses de la campagne d'Afrique, de quelque moyen qu'on se soit servi pour les défrayer, montèrent à la somme de cent trente mille livres d'or, dans un temps où, a en juger par le prix comparatif des grains, l'argent devait avoir un peu plus de valeur que dans le siècle présent. La flotte qui cingla de Constantinople à Carthage était composée de onze cent treize vaisseaux chargés de plus de cent mille hommes, tant soldats que matelots. On en confia le commandement à Basiliscus, frère de l'impératrice Vorine. Sa soeur, femme de Léon, avait exagéré le mérite de ses anciens exploits contre les Scythes; c'était dans la guerre d'Afrique qu'il se réservait de faire connaître sa perfidie ou son incapacité; et ses amis furent réduits, pour sauver sa réputation militaire, à convenir qu'il s'était entendu avec Aspar pour épargner Genseric et anéantir la dernière espérance de l'empire d'Occident.

1. La marche de Caton depuis Bérénice, dans la province de Cyrène, était beaucoup plus longue que celle d'Héraclius depuis Tripoli. Il traversa les sables du désert en trente jours de marché, et il fallut s'approvisionner en outre des munitions ordinaires, d'un grand nombre d'outres pleines d'eau, et de plusieurs psylli, à qui on supposait l'art de guérir en les suçant, les blessures des serpents de leur pays. Voyez Plutarque, in Caton. uticens, t. IV, p. 275; Strabon, Geogr., l. XVII, p. 1193.

468

Mauvais succès de l'expédition

L'expérience a démontré que le succès d'une invasion dépend presque toujours de la vigueur et de la célérité des opérations. Le moindre délai détruit la force et l'effet de la première impression de terreur qu'elle a produite sur l'ennemi. Le courage et la santé des soldats déclinent sous un climat étranger, leur tiédeur se ralentit, et les forces de terre et de mer; rassemblées par un effort pénible et peut-être impossible à répéter, se consument inutilement. Chaque instant perdu en négociations accoutume l'ennemi à contempler de sang-froid ce qui ses premières terreurs lui avaient peint comme irrésistible. La flotte de Basiliscus vogua sans accident du Bosphore de Thrace à la côte d'Afrique. Il débarqua ses troupes au cap Bon ou promontoire de Mercure, environ à quarante mille de Carthage1. L'armée d'Héraclius et la flotte de Marcellin joignirent ou secondèrent le général de l'empereur et les Vandales furent vaincus partout où ils voulurent les arrêter soit par terre, soit par mer. Si Basiliscus eût saisi le moment de la consternation pour avancer promptement vers la capitale, Carthage se serait nécessairement rendue, et le royaume des Vandales était anéanti. Genséric considéra le danger en homme de courage, et l'éluda avec son adresse ordinaire. Il offrit respectueusement de soumettre sa personne et ses Etats au pouvoir de l'empereur; mais il demanda une trêve de cinq jours pour stipuler les conditions de sa soumission, et sa libéralité, si l'on peut en croire l'opinion universelle de ce siècle, lui fit aisément obtenir le succès de cette demande insidieuse. Au lieu de refuser avec fermeté une grâce si vivement sollicitée par l'ennemi, le coupable ou crédule Basiliscus consentit à cette trêve funeste, et se conduisit avec aussi peu de précautions que s'il eût été déjà le maître de l'Afrique. Dans ce court intervalle, les vents devinrent favorables aux desseins de Genseric. Il fit monter sur ses plus grands vaisseaux de guerre les plus déterminés de ses soldats, soit Maures, soit Vandales; ils remorquèrent après eux de grandes barques remplies de matières combustibles, et, après y avoir mis le feu, ils les dirigèrent pendant la nuit au milieu de la flotte ennemie où le vent les portait. Les Romains furent éveillés par les flammes qui consumaient leurs vaisseaux; et comme ils étaient serrés les uns contre les autres, le feu s'y communiquait avec une violence irrésistible; l'obscurité, le bruit des vents, les pétillements à la flamme, les cris des matelots, et des soldats qui ne savaient ni obéir ni commander, augmentaient le désordre et la terreur des Romains. Tandis qu'ils tâchaient de s'éloigner des brûlots et de sauver une partie de la flotte; les galères de Genséric les assaillirent de tous côtés avec ordre et un courage réglé par la prudence; et ceux des soldats romains qui avaient échappé aux flammes furent pour la plupart pris ou tués par les Vandales victorieux. Au milieu des événements de cette nuit désastreuse, Jean, l'un des principaux officiers de Basiliscus, a su, par son courage héroïque ou plutôt désespéré, préserver son nom de l'oubli. Lorsque le vaisseau qu'il avait courageusement défendu fut presque consumé par les flammes, il se refusa dédaigneusement aux instances de Genso, fils de Genseric, qui, plein d'estime et de compassion pour lui, le pressait honorablement de se rendre; et se précipitant tout armé dans la mer, ses derniers mots furent qu'il ne voulait pas tomber vivant dans les mains de ces misérables impies. Mais Basiliscus qui, fort éloigné d'un semblable courage, avait choisi son poste très loin du danger, prit honteusement la fuite dès le commencement du combat, retourna précipitamment à Constantinople, après avoir perdu la moitié de sa flotte et de son armée, et mit sa tête coupable à l'abri du sanctuaire de Sainte-Sophie, où il attendit que sa soeur eut obtenu, par ses prières et ses larmes, le pardon de l'empereur indigné. Héraclius fit sa retraite à travers le désert; Marcellin se retira en Sicile, où peut-être à l'instigation de Ricimer, il fut assassiné par un de ses propres officiers; et le roi des Vandales apprit avec autant de surprise que de satisfaction, que les Romains s'empressaient eux-mêmes à le débarrasser de ses plus formidables adversaires2. Après le mauvais succès de cette grande expédition, Genseric recommença à exercer sa tyrannie sur les mers; les côtes de l'Italie, de la Grèce et de l'Asie éprouvèrent tour à tour les fureurs de sa vengeance et de son avarice. La Sardaigne et Tripoli rentrèrent sous son obéissance; il ajouta la Sicile à ses provinces, et, avant de mourir, plein de gloire et d'années, il vit la destruction totale de l'empire d'Occident.

1. Ce promontoire est à quarante milles de Carthage (Procope, l. I, c. 6, p. 192), et à vingt lieues de la Sicile (Voyages de Shaw, p. 89). Scipion aborda plus avant dans la baie au promontoire Blanc. Voyez la Description de Tite-Live, XXIX, 26, 27.

2. Damascius, in Vit. Isidor. apud Phot., p. 1048. En comparant les trois courtes chroniques de ces temps, il semble en résulter que Marcellin combattit près à Carthage, et qu'il fut tué en Sicile.

462-472

Conquêtes des Visigoths en Espagne et dans la Gaule

Durant tout le cours d'un règne long et actif, le monarque africain avait soigneusement cultivé l'amitié des Barbares de l'Europe, dont il se servait habilement pour faire des diversions contre les deux empires. Après la mort d'Attila, il renouvela son alliance avec les Visigoths de la Gaule; et les fils du premier Théodoric, qui régnèrent successivement sur cette nation guerrière, oublièrent aisément, par des vues d'intérêt, l'affront que leur soeur avait reçu de Genséric. La mort de l'empereur Majorien délivra Théodoric II des liens de la crainte et peut-être de l'honneur; il viola le traité récemment conclu avec les Romains; et sa perfidie lui valut le vaste territoire de Narbonne, qu'il réunit à ses Etats. Par une politique intéressée, Ricimer l'encourageait à envahir les provinces qui obéissaient à son rival AEgidius; mais l'activité du comte défendit Arles, remporta une victoire à Orléans, sauva la Gaule, et arrêta tant qu'il vécut les progrès des Visigoths. Leur ambition ne tarda pas à se rallumer; et le dessein d'arracher la Gaule et l'Espagne au gouvernement romain, fut conçu et presque entièrement exécuté sous le règne d'Euric, qui assassina son frère Théodoric, et déploya avec plus de férocité de très grands talents politiques et militaires. Il passa les Pyrénées à la tête d'une armée nombreuse, soumit les villes de Saragosse et de Pampelune, vainquit en bataille rangée la noblesse de la province Tarragonaise, porta ses armes victorieuses jusqu'au coeur de la Lusitanie, et accorda aux Suèves la possession tranquille de la Galice, sous l'autorité de la monarchie des Goths d'Espagne. Ce fut avec non moins de vigueur qu'Euric tourna ses entreprises vers la Gaule; et depuis les Pyrénées jusqu'au Rhône et la Loire, l'Auvergne et le Berri furent les seuls diocèses qui refusassent de le reconnaître pour maître. Dans la défense de Clermont, leur principale ville, les habitants de l'Auvergne souffrirent avec intrépidité les fatigues de la guerre et les fléaux de la peste et de la famine. Les Visigoths, forcés d'abandonner le siège, renoncèrent pour le moment à cette importante conquête. La jeunesse de la province était animée par la valeur héroïque et presque incroyable d'Ecdicius, fils de l'empereur Avitus1. Suivi de dix-huit cavaliers, il osa sortir de la ville et attaquer l'armée des Goths; et après avoir soutenu le combat toujours en se retirant vers la ville, ils y rentrèrent vainqueur et sans avoir éprouvé aucune perte. Sa bienfaisance était égale à son courage : il nourrit à ses dépens quatre mille pauvres dans un temps de disette, et, par son propre crédit, il parvint à lever une armée de Bourguignons pour la défense de l'Auvergne. Les sujets fidèles de la Gaule n'attendaient plus leur délivrance et leur liberté que de son courage; et cependant ce courage même ne suffisait pas pour prévenir la ruine de son pays, puisque ses concitoyens attendaient que son exemple les déterminât à la fuite ou à la servitude. La confiance publique était perdue, les ressources de l'Etat épuisées; et les Gaulois commençaient à se persuader, avec raison, qu'Anthemius, qui régnait sur l'Italie, manquait de moyens pour secourir ses sujets au-delà des Alpes. Le faible empereur ne put lever, pour leur défense, qu'un corps de douze mille Bretons auxiliaires. Riothamus, un des rois ou chefs indépendants de cette île, consentit à transporter ses troupes dans la Gaule; il remonta la Loire et établit ses quartiers dans le Berri, où les peuples gémirent sous la tyrannie de ces nouveaux alliés, jusqu'au moment où les Visigoths les détruisirent ou les dispersèrent.

1. Sidonius, l. III, epist. 3, p. 65-68; Saint Grégoire de Tours, l. II, c. 24, t. II, p. 174; Jornandès, c. 45, p. 675. Ecdicius n'était peut-être que le beau-fils d'Avitus, et né d'un premier mariage de la femme de cet empereur.

468

Procès d'Arvandus

Le procès et la condamnation du préfet Arvandus sont un des derniers actes d'autorité que le sénat romain ait exercés sur la Gaule. Sidonius, qui se félicitait de vivre sous un règne où il était permis de plaindre et de consoler un criminel d'Etat, avoue avec franchise les fautes de son inconsidéré et malheureux ami. Les périls auxquels avait échappé Arvandus lui inspirèrent moins de sagesse que de présomption; et il se conduisit dans toutes les occasions avec une si constante imprudence, qu'on doit moins s'étonner de sa chute que de ses succès. La seconde préfecture qu'il obtint cinq ans après effaça tout le mérite de sa première administration, et lui ôta toute la popularité qu'il avait acquise : dépourvu de solidité dans le caractère, il se laissa corrompre par la flatterie et s'irrita par la contradiction. Forcé de vexer sa province pour apaiser ses propres créanciers, il offensa les nobles de la Gaule par l'insolence de sa tyrannie, et succomba sous le poids de la haine publique. Le mandat impérial qui le révoquait, lui ordonnait en même temps de se justifier devant le sénat; et il passa la mer de Toscane avec un vent favorable, qu'il regarda follement comme le présage de son bonheur à venir. On conservait encore du respect pour le rang de préfet; Arvandus, en arrivant à Rome, fut confié plutôt aux soins qu'à la garde de Flavius Asellus, comte des sacrées largesses, qui demeurait dans le Capitole1. Les députés de la Gaule, ses accusateurs, le poursuivirent vigoureusement. Ils étaient tous quatre distingués par leur naissance, leur rang et leur éloquence; ils intentèrent une action civile et criminelle au nom d'une grande province; et selon les formes ordinaires de la jurisprudence romaine, avec la demande de restitutions équivalentes aux pertes des particuliers, et d'une punition qui put satisfaire la justice de l'Etat. Il y avait contre lui de fortes et nombreuses accusations, tant de corruption que de tyrannie; mais les adversaires d'Arvandus fondaient leur principale espérance sur une lettre qu'ils avaient interceptée, et qu'appuyés du témoignage de son secrétaire, ils l'accusaient d'avoir dictée lui-même. Dans cette lettre, on détournait le roi des Goths de faire la paix avec l'empereur grec : on l'engageait à attaquer les Bretons sur les bords de la Loire, et on lui recommandait de partager la Gaule selon les lois des nations, entre les Visigoths et les Bourguignons. Ces projets dangereux, qu'un ami n'a pu pallier qu'en avouant la vanité et l'indiscrétion de celui qui les avait conçus, étaient susceptibles d'une interprétation très criminelle; et les députés se décidèrent habilement à ne produire cette pièce terrible qu'au moment décisif; mais le zèle de Sidonius découvrit leur intention. Il avertit sur-le-champ le criminel de son danger, et déplora sincèrement et sans amertume la présomption hautaine d'Arvandus, qui rejeta l'avis salutaire de ses amis, et alla même jusqu'à s'en irriter. Arvandus, ignorant la véritable situation, se montrait dans le Capitole en robe de candidat, saluait d'un air de tranquillité, acceptait les offres de service, examinait les boutiques des marchands, tantôt de l'oeil indifférent d'un spectateur, et tantôt avec l'attention d'un homme qui voulait acheter; se plaignant toujours des temps, du sénat, du prince, et des délais de la justice. Il n'eut pas longtemps lieu de s'en plaindre. On annonça le jour de son jugement, et Arvandus parut avec ses accusateurs devant la nombreuse assemblée du sénat romain. Les vêtements de deuil dont les députés avaient eu soin de se couvrir intéressaient les juges en leur faveur, et ils étaient scandalisés de l'air libre et de l'habillement magnifique de leur adversaire. Lorsque le préfet Arvandus et le premier des députés de la Gaule furent conduits à leurs places, sur le banc des sénateurs, on remarqua dans leur maintien le même contraste d'orgueil et de modestie. Dans ce jugement, qui offrit une vive image des formes de l'ancienne république, les Gaulois exposèrent avec force et liberté les griefs de la province; et lorsque l'audience parut suffisamment animée contre le préfet, ils firent la lecture de la fatale lettre. Arvandus fondait sa présomption opiniâtre sur cette étrange prétention qu'on ne pouvait pas, disait-il, convaincre de trahison un sujet qui n'avait ni conspiré contre le souverain, ni tenté d'usurper la pourpre. A la lecture de la lettre, il la reconnut hautement et à plusieurs reprises pour avoir été dictée par lui; et sa surprise égala son effroi, lorsque, d'une voix unanime les sénateurs le déclarèrent coupable d'un crime capital. Le décret le dégrada du rang de préfet à celui de plébéien; et il fut ignominieusement traîné par des esclaves dans la prison publique. Après un délai de quinze jours, le sénat s'assembla une seconde fois pour prononcer sa sentence de mort; mais tandis qu'il attendait douloureusement dans l'île d'Esculape l'expiration des trente jours accordés par une ancienne loi aux plus vils malfaiteurs, ses amis agirent auprès de l'empereur; Anthemius s'adoucit, et le préfet de la Gaule en fut quitte pour l'exil et la confiscation. Les fautes d'Arvandus pouvaient mériter quelque indulgence; mais l'impunité de Seronatus fut la honte de la justice romaine jusqu'au moment où les plaintes des peuples d'Auvergne le firent condamner et exécuter. Cet indigne ministre, le Catilina de son siècle et de son pays, était en correspondance avec les Visigoths pour trahir la province qu'il tyrannisait. Il employait toutes les ressources de son esprit à inventer chaque jour de nouvelles taxes et à découvrir d'anciens crimes; et ses vices extravagants auraient inspiré le mépris s'ils n'avaient fait naître un sentiment de crainte et d'horreur.

1. Quand le Capitole cessa d'être un temple, on en fit la demeure des magistrats civils, et il est encore la résidence du sénateur romain. On permettait aux bijoutiers, etc., d'étaler sous les portiques leurs précieuses marchandises.

471

Discorde d'Anthemius et de Ricimer

Ricimer
Ricimer

De tels coupables n'étaient pas hors de l'atteinte de la justice mais quels que fussent les crimes de Ricimer, ce puissant Barbare pouvait ou combattre ou traiter avec le souverain dont il avait daigné devenir le gendre. La discorde et le malheur troublèrent bientôt le règne heureux et paisible qu'Anthemius avait promis à l'empire d'Occident : Ricimer, incapable de supporter un supérieur, ou peut-être craignant pour sa propre sûreté, quitta Rome, et fixa sa résidence à Milan, dont la position avantageuse lui facilitait les moyens d'appeler ou de repousser les Barbares qui habitaient entre les Alpes et le Danube1. L'Italie se trouva insensiblement divisée en deux royaumes indépendants et jaloux; et les nobles de la Ligurie, qui prévoyaient l'approche funeste d'une guerre civile, se jetèrent aux pieds du patrice en le conjurant d'avoir la compassion de leur pays. Je suis encore disposé, répondit Ricimer du ton d'une insolente modération, à vivre en bonne intelligence avec le Galatien2; mais qui osera entreprendre de calmer sa colère ou d'apprivoiser son orgueil, que notre soumission ne fait qu'augmenter ? Ils lui indiquèrent Epiphane, évêque de Pavie3, qui joignait, disaient-ils, la prudence du serpent à l'innocence de la colombe; et parurent espérer que son éloquence serait capable de triompher de tous les obstacles que pourraient lui opposer l'intérêt ou le ressentiment. Ricimer le crut, et saint Epiphane, chargé du rôle bienfaisant de médiateur, partit sur-le-champ pour Rome, où il fut reçu avec les honneurs dus à son mérite et à sa réputation. On imaginera facilement le discours d'un évêque en faveur de la paix; il prouva que dans toutes sortes de circonstances le pardon des injures était nécessairement un acte de bonté, de grandeur d'âme ou de prudence, et il représenta sérieusement à l'empereur qu'une guerre contre un Barbare emporté ne pourrait être que ruineuse pour ses Etats, et peut-être funeste pour lui-même. Anthemius reconnaissait la vérité de ces maximes; mais la conduite de Ricimer excitait vivement son indignation, et la colère lui inspira de l'éloquence. Quelles faveurs, s'écria-t-il, avons-nous refusées à cet ingrat ? Combien d'insultes n'avons-nous pas dissimulées ! Oubliant la majesté impériale, j'ai donné ma fille à un Goth; j'ai sacrifié mon propre sang à la tranquillité de la république. La générosité qui devait m'attacher éternellement Ricimer, n'a servi qu'à l'irriter contre son bienfaiteur. Combien de guerres n'a-t-il point suscitées à l'empire ! Combien de fois n'a-t-il pas excité et secondé la fureur des ennemis ! Dois-je encore accepter sa perfide amitié ? et puis-je espérer qu'après avoir manqué à tous les devoirs d'un fils, il respectera la foi d'un traité ? Mais le ressentiment d'Anthemius s'évapora avec ses plaintes. Il céda insensiblement, et le prélat retourna dans son diocèse avec la satisfaction d'avoir rendu la paix à l'Italie, par une réconciliation dont on pouvait raisonnablement révoquer en doute la durée et la sincérité. L'empereur pardonna par faiblesse, et Ricimer suspendit ses desseins ambitieux pour préparer en secret les moyens de renverser le trône d'Anthemius. Se dépouillant alors du masque de la modération, il augmenta son armée d'un corps nombreux de Bourguignons et de Suèves orientaux, refusa de reconnaître plus longtemps la domination de l'empereur grec, marcha de Milan aux portes de Rome, et campa sur les bords de l'Anio, en attendant l'arrivée d'Olybrius, dont il voulait faire un nouvel empereur.

1. Ricimer défit dans une bataille, sous le règne d'Anthemius, et tua de sa propre main Beorgor, roi des Alains. (Jornandès, c. 45, p. 678.) Sa soeur avait épousé le roi des Bourguignons, et il conserva toujours des liaisons avec la colonie des Suèves établis dans la Norique et la Pannonie.

2. Galatam concitatum. Sirmond, dans ses notes sur Ennodius, applique cette expression à Anthemius lui-même. L'empereur était probablement né dans la Galatie, dont on accusait les habitants, les Gallo-Grecs, de réunir les vices des peuples sauvages à ceux des nations civilisées et corrompues.

3. Saint Epiphane occupa trente ans le siège épiscopal de Pavie (A. D. 467-497). Voyez Tillemont, Mem. eccles., t. XVI, p. 788. Son nom et ses actions seraient demeurés inconnus à la postérité, si Ennodius, un de ses successeurs, n'avait pas écrit sa vie (Sirmond opera, t. I, 1647-1692), dans laquelle il le représente comme un des plus grands hommes de son siècle.

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