Pétrone Maxime  

17 mars 455 - 22 avril/31 mai 455

455

Symptômes de décadence et de destruction

Dès le temps de Cicéron et de Varron, les augures romains prétendaient que les douze vautours aperçus par Romulus annonçaient le terme fixé par le destin pour la durée de sa ville qui serait détruite douze cents ans après sa fondation. Cette prophétie avait peut-être été méprisée dans des siècles de vigueur et de prospérité; mais alors en voyant s'approcher la fin de ce douzième siècle, marqué par la honte et les malheurs, le peuple se livrait aux craintes les plus funestes1; et la postérité n'a pu sans doute se défendre de quelque surprise en voyant se vérifier par la chute de l'empire d'Occident, l'interprétation arbitraire d'une circonstance accidentelle ou fabuleuse; mais cette chute fut annoncée par des présages plus clairs et plus sûrs que le vol des vautours. Le gouvernement romain devenait tous les jours plus odieux à ses sujets accablés; et moins redoutable à ses ennemis. Les taxes se multipliaient avec les malheurs publics; l'économie était plus négligée à mesure qu'elle devenait plus nécessaire; l'injustice des riches faisait retomber sur le peuple tout le poids d'un fardeau inégalement partagé, et détournait à leur profit tout l'avantage des décharges qui auraient pu quelquefois soulager sa misère. L'inquisition sévère qui confisquait leurs biens et exposait souvent leurs personnes aux tortures, décidait les sujets de Valentinien à préférer la tyrannie moins compliquée des Barbares, à se réfugier dans les bois et dans les montagnes, ou à embrasser l'état avilissant de la domesticité mercenaire. Ils rejetaient avec horreur le nom de citoyen romain, autrefois l'objet de l'ambition générale. Les provinces armoricaines de la Gaule, et la plus grande partie de l'Espagne, entraînées par la confédération des Bagaudes, vivaient dans un état d'indépendance et d'anarchie; et les ministres impériaux employaient inutilement des troupes et des lois de proscription à réduire des nations qu'ils avaient jetées dans la révolte et dans le désespoir2. Quand un même moment aurait vu périr tous les Barbares, leur destruction totale n'aurait pas suffi pour rétablir l'empire d'Occident; et si Rome lui survécut, elle avait vue du moins périr sa liberté, son honneur et sa vertu.

1. Selon Varon, le douzième siècle devait expirer A. D. 447; mais l'incertitude de l'époque véritable de la fondation de Rome peut permettre un peu de délai ou d'anticipation. Les poètes du siècle attestent cette opinion populaire, et leur témoignage n'est pas récusable.
Jam reputant annos, interceptoque volatu
Vulturis, incidunt properatis saecula metis.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Jam prope fata tui bissenas vulturis alas
Implebant; scis namque tuos, scis, Roma, labores.
Voyez DUBOS, t. I, p. 340-346.

2. Les Bagaudes d'Espagne combattirent les troupes romaines en batailles rangées. Idatius en parle dans plusieurs articles de ses Chroniques, Salvien décrit très énergiquement leurs souffrances et leur révolte, De Gubern. Dei, l. V, p. 158, 159.



439-455

Puissance navale des Vandales

La perte ou la dévastation des provinces, depuis l'Océan jusqu'aux Alpes, rabaissait la gloire et la puissance de Rome; la séparation de l'Afrique avait détruit sans retour sa prospérité intérieure. Les avides Vandales confisquaient toutes les possessions des sénateurs, et arrêtaient les subsides annuels qui servaient, avant leurs conquêtes, à soulager l'indigence des plébéiens; et à encourager leur oisiveté. Une attaque imprévue aggrava bientôt les malheurs des Romains et la province fertile et fidèle qui avait longtemps fourni à leur subsistance, s'arma pour les attaquer sous la conduite d'un Barbare ambitieux. Les Vandales et les Alains qui suivaient les drapeaux victorieux de Genséric, avaient acquis un riche territoire qui s'étendait depuis Tanger jusqu'à Tripoli; mais ce territoire d'environ quatre-vingt-dix jours de marche le long de la côte, était très resserré, d'un côté par le désert, et de l'autre par la Méditerranée. La découverte de la zone torride ne pouvait tenter l'ambition du prudent Genséric; mais il jeta ses regards vers la mer, résolut de se créer une puissance maritime, et exécuta cette grande entreprise avec autant de persévérance que d'activité. Les bois du mont Atlas offraient des matériaux inépuisables; ses nouveaux sujets étaient également instruits dans l'art de la construction et dans celui de la navigation; il excita ses intrépides Vandales à se tourner vers un genre de guerre qui devait leur livrer l'entrée de tous les pays maritimes. L'espoir du pillage tenta les Maures et les Africains, et après un intervalle de six siècles, les flottes sorties du port de Carthage régnèrent de nouveau sur la Méditerranée. Les succès des Vandales, la conquête de la Sicile, le sac de Palerme, et des descentes réitérées sur la côte de Lucanie, alarmèrent la mère de Valentinien et la soeur de Théodose. Elles formèrent des alliances et des armements dispendieux et inutiles pour détruire l'ennemi commun, qui réservait tout son courage pour les dangers qu'il n'avait pu prévenir ou éviter par son adresse. Sa politique fit échouer tous les projets des Romains par des délais artificieux, des promesses équivoques et des concessions apparentes; et l'apparition de son formidable confédéré le roi des Huns, rappela les empereurs de la conquête de l'Afrique au soin de leur propre sûreté. Les résolutions du palais, qui laissèrent l'empire d'Occident sans défenseur et sans prince légitime, dissipèrent les craintes de Genseric et excitèrent son avidité, il équipa promptement une nombreuse flotte de Maures et de Vandales, et leva l'ancre à l'entrée du Tibre, environ trois mois après la mort de Valentinien et l'élévation de Maxime sur le trône impérial.

17 mars 455

L'empereur Maxime

Dioclétien
L'empereur Maxime

La vie privée du sénateur Pétrone Maxime avait été souvent citée comme un exemple rare de la félicité humaine. Sa naissance était noble et illustre puisqu'il descendait de la famille Anicienne; il possédait une fortune immense en terres et en argent, et ajoutait à ces avantages l'instruction, les talents et les manières nobles qui ornent ou imitent les dons inestimables du génie et de la vertu. Il faisait avec grâce et générosité les honneurs de sa table et des plaisirs de son palais. Maxime ne paraissait en public qu'environné d'une foule de clients, parmi lesquels il avait mérité, peut-être de compter quelques amis sincères. Considéré du prince et du sénat, il avait été élevé trois fois au poste de préfet du prétoire d'Italie, deux fois au consulat, et enfin au rang de patrice. Ces emplois civils n'excluaient pas la jouissance du loisir et du repos; tous ses moments étaient comptés et partagés avec un soin égal entre le plaisir et les affaires. Cette économie de temps annonce que Maxime savait jouir de son heureuse situation. L'injure qu'il avait reçue de Valentinien paraît suffisante pour excuser la plus sanglante vengeance. Cependant un philosophe aurait pu réfléchir que la chasteté de sa femme était intacte, si sa résistance avait été sincère et que rien ne pouvait la lui rendre, en supposant qu'elle eût consenti au désir de son corrupteur. Un patriote aurait hésité à se plonger lui-même et son pays dans les calamités qui devaient être les suites inévitables de l'extinction de la maison impériale. Maxime négligea imprudemment ces considérations; il satisfît son ambition et sa vengeance; il vit expirer à ses pieds le coupable Valentinien; et fut séduit par la voix du peuple et du sénat qui l'appelaient à l'empire; mais son bonheur finit avec la cérémonie de son inauguration. Emprisonné dans son palais, selon les énergiques expressions de Sidonius, et après y avoir vainement cherché le sommeil, il se leva en soupirant d'avoir atteint le but de ses désirs, et n'aspira plus qu'à descendre du poste dangereux où il s'était élevé. Accablé du poids de son diadème, il confia ses tristes réflexions à Fulgentius, son ami et son questeur, et rappelant les plaisirs sereins de sa vie passée : O fortuné Damoclès1, s'écriait l'empereur, ton règne commence et finit dans un même repas. Allusion connue, que Fulgentius publia depuis comme une leçon instructive pour les souverains et pour leurs sujets.

1. Districtus ensis cui super impia
Cervice pendet, non Siculae dapes
Dulcem elaborabunt saporem :
Non avium citharoeque cantus
Somnum reducent. HORACE, Carmin, III, 1.
Sidonius termine sa lettre par l'histoire de Damoclès que Cicéron (Tusculan., V, 20, 21) a racontée d'une manière si inimitable.

21 juin 455

Mort de Maxime

Trois mois bornèrent le règne de Maxime; ses moments, qui ne lui appartenaient plus, étaient troublés par les remords et la terreur, et son trône chancelant fut continuellement ébranlé par les séditions des soldats, du peuple et des Barbares confédérés. Le mariage de son fils Palladius avec la fille aînée du dernier empereur, pouvait avoir pour objet d'assurer la succession héréditaire dans sa famille; mais la violence qu'il fit à l'impératrice Eudoxie, ne put être l'effet que d'un mouvement aveugle de vengeance ou de désir. La mort lui avait bien à propos enlevé sa femme; cause première de tant de tragiques événements; et la veuve de Valentinien, forcée de violer la décence de son deuil, et peut-être le sentiment de sa douleur, passa dans les bras de l'usurpateur insolent qu'elle soupçonnait du meurtre de son mari. Maxime justifia bientôt ses soupçons en lui avouant imprudemment son crime, et s'attira ainsi à plaisir la haine d'une épouse qui en se donnant à lui malgré sa répugnance, n'avait pas oublié qu'elle était du sang des empereurs. Eudoxie n'avait pas de secours à attendre de l'Orient depuis la mort de son père et de sa tante Pulchérie. Sa mère languissait à Jérusalem dans un ignominieux exil, et le sceptre de Constantinople était entre les mains d'un étranger. Tournant ses regards vers Carthage, elle engagea secrètement le roi des Vandales à profiter d'une si belle occasion pour déguiser ses desseins sous les noms de la pitié, de l'honneur et de la justice. Quelque intelligence que Maxime eût montrée dans des emplois subordonnés, il en manqua pour l'administration d'un empire et quoiqu'il pût être aisément instruit des préparatifs, qui se faisaient sur la côte d'Afrique, le faible empereur attendit dans l'inaction l'approche de l'ennemi, sans adopter aucun plan de défense, de négociation du de retraité. Lorsque Genséric débarqua à l'embouchure du Tibre, les clameurs d'un peuple épouvanté tirèrent Maxime de sa honteuse léthargie. La terreur ne lui présenta pour ressource qu'une fuite précipitée, et il engagea les sénateurs à imiter l'exemple de leur souverain; mais dès qu'il parut dans la rue, il fût assailli d'une grêle de pierres (21 juin 455). Un soldat romain ou bourguignon prétendit à l'honneur de l'avoir frappé le premier. Son corps déchiré fut jeté dans le Tibre. Le peuple romain se félicita d'avoir puni l'auteur des calamités publiques, et les domestiques d'Eudoxie signalèrent leur zèle à la venger1.

1. Inficdoque tibi Burgundio ductu
Extorquet trepidas mactandi principis iras.
SIDON., Panegyr. Avit., 442.
Ce vers donne à penser que Rome et Maxime furent trahis par la troupe des Bourguignons mercenaires.

16-29 juin 455

Sac de Rome par les Vandales

Honoria (au centre), Galla Placidia et Valentinien III
Genséric lors du sac de Rome
Karl Brioullov

Trois jours après ce tumulte, Genséric, suivi de ses Vandales, avança audacieusement du port d'Ostie aux portes de la ville sans défense, et au lieu de voir la jeunesse romaine s'y présenter pour repousser l'ennemi ou en vit sortir processionnellement le vénérable Léon à la tête de son clergé. La fermeté du prélat, son éloquence et son autorité adoucirent pour la seconde fois la férocité d'un conquérant barbare. Le roi des Vandales promit d'épargner les citoyens désarmés, de défendre les incendies, et d'exempter les captifs de la torture; et quoique ces ordres n'aient été ni sévèrement étonnés ni strictement obéis, saint Léon put regarder comme glorieuse pour lui une médiation dont son pays tira quelque avantage; mais Rome et ses habitants n'en furent pas moins la proie des Maures et des Vandales, et les nouveaux habitants de Carthage vengèrent ses anciennes injures. Le pillage continua durant quatorze jours et quatorze nuits; et Genseric fit ensuite soigneusement transporter sur ses vaisseaux tout ce qui resta de richesses publiques et de celles des particuliers, des trésors de l'Eglise et de ceux de l'Etat. Parmi les dépouilles, les ornements précieux de deux temples ou plutôt de deux religions offrirent un exemple mémorable de la vicissitude des choses humaines et divines. Depuis l'abolition du paganisme, le Capitole profane avait été abandonné, mais on respectait encore les statues des dieux et des héros; et la magnifique voûte de bronze doré attendait les mains avides de Genseric1. Les instruments sacrés du culte des Juifs, la table d'or, le chandelier d'or à sept branches, originairement construits d'après les instructions de Dieu lui-même, et qui étaient placés dans le sanctuaire de soir temple, avaient été offerts avec ostentation en spectacle aux Romains dans le triomphe de Titus, et déposés ensuite dans le temple de la paix. Après quatre siècles, les dépouilles de Jérusalem furent transportées de Rome à Carthage par un Barbare qui tirait son origine des côtes de la mer Baltique. Ces anciens monuments pouvaient attirer l'attention de la curiosité aussi justement que celle de l'avarice. Les églises chrétiennes, ornées et enrichies par la dévotion de ces temps, offrirent une proie plus abondante à des mains sacrilèges, et la pieuse libéralité du pape Léon, qui fondit ses vases d'argent, chacun du poids de cent livres, donnés par le grand Constantin, est une preuve de la perte qu'il tâchait de réparer. Dans les quarante-cinq ans qui s'étaient écoulés depuis l'invasion des Goths, Rome avait presque repris sa première magnificence, et il était difficile de tromper ou se rassasier l'avarice d'un conquérant qui avait le loisir d'enlever les richesses de la capitale, et des vaisseaux pour les transporter. Les ornements du palais impérial, les meubles, la magnifique garde-robe des empereurs, la vaisselle, tout fut entassé sans distinction. L'or et l'argent montèrent à plusieurs milliers de talents, et les Barbares ne négligèrent cependant ni le cuivre ni l'airain. Eudoxie elle-même paya chèrement son imprudence. On la dépouilla brutalement de ses bijoux au moment où elle venait au devant de son libérateur et de son allié. L'impératrice et ses deux filles, seuls restes de la famille du grand Théodose, furent forcées de suivre comme captives le sauvage Vandale, qui mit aussitôt à la voile, et rentra dans le port de Carthage après une heureuse navigation. Les Barbares entraînèrent sur leurs vaisseaux des milliers de Romains des deux sexes, choisis parmi ceux dont on pouvait espérer, de tirer quelque utilité où quelque agrément; et dans le partage des captifs les maris furent impitoyablement séparés de leurs femmes, et les pères de leurs enfants. Ils ne trouvèrent d'appui et de consolation que dans la charité de Deogratias, évêque de Carthage2. Il vendit les vases d'or et d'argent de son église, racheta les uns, adoucit l'esclavage des autres, soigna les malades, et fournit aux différents besoins d'une multitude dont la santé avait beaucoup souffert dans le passage d'Italie en Afrique. Le digne prélat convertit deux vastes églises en hôpitaux, y plaça commodément tous les malades, et se chargea de leur procurer en abondance la nourriture et les médicaments nécessaires à leur état. Deogratias, quoique d'un âge très avancé, les visitait exactement le jour et la nuit. Son courage lui prêtait des forces, et sa tendre compassion ajoutait un prix inestimable à ses services.

1. La profusion de Catulus, qui dora le premier le toit du Capitole, ne fut pas généralement approuvée (Pline, Hist. nat., XXXIII, 18 ). Mais un empereur la surpassa; et la dorure extérieure du temple coûta à Domitien douze mille talents. Les expressions de Claudien et de Rutilius, Luce metalli oemula.... fastigia astris, et confundunigue vagos delubra micantia visus, prouvent évidemment que cette magnifique couverture ne fut enlevée ni par les chrétiens ni par les Goths. (Voyez Donat, Roma antiqua, l. II, c. 6, p. 125.) Il paraît assez probable que le toit doré était orné de statues dorées et de chars attelés de quatre chevaux également dorés.

2. Voyez, Victor Vitensis, de Pers. Vandal., l. I, c. 8, p. 11, 12, edit. Ruinart. Deogratias n'occupa que trois ans le siège pontifical de Carthage; et si l'on n'eût pris la précaution de l'enterrer secrètement; les habitants l'auraient dévotement mis en morceaux pour se partager ses reliques.

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