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La vie monastique

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Saint Antoine et les moines de l'Egypte Saint Hilarion dans la Palestine Saint Basile dans le Pont Saint Martin









Sources historiques : Edward Gibbon





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La vie monastique

La paix et la prospérité introduisirent la distinction de simples chrétiens et de chrétiens ascétiques. La multitude se contentait d'une pratique imparfaite et relâchée. Le prince, le magistrat, le militaire et le marchand, accommodaient leur foi et leur zèle à l'exercice de leurs professions, à leurs intérêts ou à leurs passions; mais les ascétiques, qui suivaient à la rigueur les principes de l'Evangile, se représentaient dans leur enthousiasme sauvage l'homme comme un criminel, et Dieu comme son tyran.

Ils renonçaient aux affaires et aux plaisirs, s'interdisaient l'usage du vin, de la viande, et l'union légitime des deux sexes; mortifiaient leur corps et leurs affections, et faisaient d'une vie de misère le prix auquel ils espéraient obtenir une félicité éternelle. Sous le règne de Constantin, les ascétiques se retirèrent d'un monde profane et corrompu, pour vivre solitaires ou former des sociétés religieuses1. A l'exemple des premiers chrétiens de Jérusalem, ils abandonnèrent l'usage ou la propriété de leurs possessions temporelles, instituèrent pour chaque sexe des communautés régulières et formées sur un même modèle, et prirent les noms d'ermites, de moines ou d'anachorètes, propres à désigner leur vie retirée et le choix qu'ils faisaient d'un désert, soit naturel, soit factice.

Ils obtinrent bientôt le respect du monde qu'ils méprisaient; et l'on prodigua les plus hautes louanges à une philosophie divine2, qui, sans le secours de la science où de l'étude surpassait les laborieuses vertus enseignées dans les écoles de la Grèce. Les moines pouvaient à la vérité disputer aux stoïciens le mépris de la fortune, de la douleur ou de la mort.

On vit renaître dans cette discipline assujettissante le silence et la soumission des disciples de Pythagore; et les moines se montrèrent aussi fermes que les cyniques eux-mêmes dans le mépris des usages et de la décence de la société. Mais les prosélytes de cette philosophie divine aspiraient à imiter un modèle plus pur et plus parfait; ils marchaient sur les traces des prophètes qui s'étaient retirés dans le désert3, et ils ramenèrent la vie de dévotion contemplative, instituée par les esséniens dans l'Egypte et dans la Palestine. Le philosophe Pline avait contemplé avec étonnement un peuple de solitaires qui habitaient parmi les palmiers de la mer Morte, qui subsistaient sans argent, qui se perpétuaient sans femmes, et que le dégoût ou le repentir recrutaient continuellement d'associés volontaires4.

1. Cassien (Collat., XVIII, 5) rapporte l'origine des cérémonies à cette institution, qui dégénéra insensiblement jusqu'au moment où elle fut rétablie par Saint Antoine et par ses disciples.

2. Ce sont les expressions de Sozomène, qui décrit très au long et agréablement (l. I, c. 12, 13, 14), l'origine et les progrès de cette philosophie monastique. Voyez Suicer, Thes. ecclésiat., t II, p. 1441. Quelques auteurs modernes, Juste Lipse (t. IV, p. 448, Manuduct. ad philos. stoic., III, 13) et La Mothe le Vayer (t. IX, de la Vertu des Païens, p. 228-262,) ont comparé les carmélites aux disciples de Pythagore, et les cyniques aux capucins.

3. Les carmélites tirent leur origine, en ligne directe, du prophète Elie. Voyez les Thèses de Béziers, A. D. 1682, dans Harle, Nouv. de la républ. des Lettres, Ouvres, t, I, p 82, etc., et la longue satire des ordres monastiques, ouvrage anonyme, t. I, p. 1-433, Berlin, 1751. Rome et l'inquisition d'Espagne imposèrent silence à la critique profane des jésuites de Flandre (Hélyot, Hist. des Ordres monastiques, t. I, p. 282-300); et la statue d'Elie le carmélite a été élevée dans l'église de Saint-Pierre. Voyage du père Labat, t. III, p. 87.

4. Pline, Hist. nat., V, 15. Il les place à une distance suffisante du lac, pour qu'ils soient à l'abri de ses exhalaisons malsaines, et nomme Engaddi et Masada comme les villes les plus prochaines. La Laura et le monastère de Saint-Sabas n'étaient vraisemblablement pas fort éloignés de cet endroit. Voyez Roland, Palestine, t. I, p. 295 ; t. II, p. 763-874, 880-890.



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Saint Antoine et les moines de l'Egypte

Saint Antoine
La Tentation de saint Antoine
David Teniers le Jeune

L'Egypte, mère féconde de toutes les superstitions, donna l'exemple de la vie monastique. Antoine, jeune homme sans éducation, né dans la Basse-Thébaïde1, distribua son patrimoine2, abandonnant jeune sa famille et son pays, et exécuta sa pénitence monastique avec toute l'intrépidité et la singularité du fanatisme. Après un noviciat long et pénible au milieu des tombeaux et dans les ruines d'une tour, il s'avança hardiment à trois journées dans le désert à l'Orient du Nil, découvrit un endroit solitaire, ombragé d'arbres et arrosé par un ruisseau, et fixa sa dernière résidence sur le mont Colzim, aux environs de la mer Morte, où un ancien monastère conserve encore le nom et la mémoire de saint Antoine.

La dévotion et la curiosité des Chrétiens le poursuivirent dans le désert3, et lorsque le saint fut obligé de paraître à Alexandrie, il soutint sa réputation avec autant de dignité que de modestie. Il obtint l'amitié de saint Athanase, dont il approuvait la doctrine, et le paysan d'Egypte refusa une invitation respectueuse de l'empereur Constantin. Saint Antoine, dans sa vieillesse, qui se prolongea jusqu'à l'âge de cent cinq ans, vit le prodigieux accroissement de cette postérité monastique formé par son exemple et par ses leçons.

De fécondes colonies de moines se multipliaient rapidement dans les sables de la Libye, sur les rochers de la Thébaïde et dans les villes voisines du Nil. Au Sud d'Alexandrie, la montagne voisine et le désert étaient habités par cinq mille anachorètes, et les voyageurs peuvent apercevoir encore les ruines de cinquante monastères élevés sur ce sol stérile par les disciples de saint Antoine. Saint Pachôme et quatorze cents de ses frères occupaient l'île de Tabenne, dans la Haute-Thébaïde4.

Ce saint abbé fonda, successivement neuf communautés d'hommes et une de femmes, et il se rassemblait quelquefois aux fêtes de Pâques cinquante mille religieux ou religieuses, tous soumis à la règle angélique. La ville riche et peuplée d'Oxyrinchus avait dévoué ses temples-, ses édifices publics, et même ses remparts, à des usages de dévotion et de charité; l'évêque pouvait y prêcher dans douze églises, et y comptait dix mille femmes et vingt mille hommes attachés à la profession monastique. Les Egyptiens, qui se félicitaient de cette pieuse révolution, aimaient à croire que les moines composaient une grande moitié de la population; et la postérité a pu répéter ce mot appliqué jadis aux animaux sacrés du pays, qu'il était plus facile de trouver en Egypte un dieu qu'un homme.

1. Saint Athanase, t. II, in Vit. S. Anton., p. 452. L'opinion de son ignorance a été adoptée par un grand nombre d'auteurs anciens et modernes; mais Tillemont (Mem. eccles., t. VII, p. 666) démontre, par quelques arguments plausibles, que saint Antoine savait lire et écrire dans sa propre langue (le copte); mais qu'il était seulement étranger aux lettres grecques. Le philosophe Synèse (p. 51) avoue que l'esprit naturel de saint Antoine n'avait pas besoin du secours de l'étude.

2. Aruræ autem erant ei trecentæ uberes et valde optima (Vit. Patr., t. I, p. 36) Si l'arura est une mesure carrée de cent coudées d'Egypte (Rosweyde, Onomasticon, ad Vit. Patrum., p. 1014, 1015), et que la coudée égyptienne de tous les temps soit égale à vingt-deux pouces anglais. (Greaves, vol. I, p. 233), l'arura fera à peu près les deux tiers d'une acre anglaise.

3. Les persécutions de Dioclétien contribuèrent beaucoup à peupler le désert de chrétiens fugitifs, qui aimèrent mieux, s'associer à la vie des anachorètes que briguer la palme du martyre. Planck., Hist. de la constitution de l'Eglise chrétienne, t. I, c. 14, § 3.

4. Tabenne est une petite île du Nil, dans le diocèse de Tentyra ou Dendera, entre la ville moderne de Girgé, et les ruines l'ancienne Thèbes (d'Anville, p. 194) M. de Tillemont doute qu'il y ait jamais eu une île; mais d'après les faits qu'il rapporte lui-même, que le nom primitif a été transporté dans la suite au grand monastère de Bau ou Pabau. Mem. eccles., t. VII, p. 678-688.

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Propagation de la vie monastique à Rome

Saint Athanase introduisit à Rome la connaissance et la pratique de la vie monastique; et les disciples de saint Antoine, qui avaient suivi en Egypte leur primat sous les murs sacrés du Vatican, ouvrirent une école de cette nouvelle philosophie. L'extérieur burlesque et sauvage de ces Egyptiens excita d'abord et l'horreur et le mépris; mais on ne tarda pas à les applaudir et à les imiter avec zèle. Les sénateurs, et principalement les matrones, convertirent leurs palais et leurs maisons de plaisance en monastères; l'institution mesquine des six vestales fut bientôt éclipsée par le grand nombre de couvents élevés sur les ruines des temples et au milieu du Forum des Romains. Excité par l'exemple de saint Antoine, un jeune Syrien, nommé Hilarion, se retira sur une langue de terre sablonneuse et stérile entre la mer et un marais, environ à sept milles de Gaza. La pénitence austère dans laquelle il persista durant quarante-huit ans, multiplia le nombre des enthousiastes, et le saint homme, lorsqu'il visitait les nombreux monastères de la Palestine, était toujours suivi de deux ou trois mille anachorètes.

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Saint Hilarion dans la Palestine

Excité par l'exemple de saint Antoine, un jeune Syrien, nommé Hilarion, se retira sur une langue de terre sablonneuse et stérile entre la mer et un marais, environ à sept milles de Gaza. La pénitence austère dans laquelle il persista durant quarante-huit ans, multiplia le nombre des enthousiastes, et le saint homme, lorsqu'il visitait les nombreux monastères de la Palestine, était toujours suivi de deux ou trois mille anachorètes.

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Saint Basile dans le Pont

Saint Basile s'est fait une réputation immortelle dans l'histoire monastique de l'Orient1. Avec un génie orné de l'éloquence et de l'érudition d'Athènes, et une ambition qui put à peine satisfaire l'archevêché de Césarée, saint Basile se retira dans une solitude sauvage du Pont, et daigna diriger quelque temps les colonies spirituelles qu'il avait répandues en grand nombre sur les côtes de la mer Noire.

1. Sa première retraite fut dans un petit village sur les bords de l'Iris; près de Néo-Césarée : Les dis A douze années de sa vie monastique furent troublées par de langues et fréquentes interruptions de ses pieux exercices. Quelques critiques ont disputé l'authenticité de ses règles de discipline; mais les preuves existantes sont irrécusables; et attestent un enthousiasme réel ou affecté. Voyez Tillemont, Mem. eccles., t. IX, p. 636-644; Helyot, Hist. des Ordres monastiques, t. I, p. 175-181.

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Saint Martin

Saint Martin
Saint Martin

Dans l'Occident, saint Martin de Tours, soldat, ermite, évêque et saint, établit les monastères de la Gaule. Deux mille de ses disciples, suivirent son enterrement, et son historien défie les déserts de la Thébaïde de produire, dans un climat bien plus favorable un rival orné des mêmes vertus. Le monachisme s'étendit aussi rapidement et aussi généralement que le christianisme : toutes les provinces de l'empire, et à la fin toutes les villes se remplirent d'une multitude de moines, dont le nombre augmentait sans cesse. Les anachorètes choisirent les îles désertes de la mer de Toscane entre Lérins et Lipari, pour le lieu de leur exil volontaire. La communication, tant par terre que par mer, entre les différentes provinces de l'empire, était aussi continuelle qu'elle était aisée; et la vie de saint Hilarion est une preuve de la facilité avec laquelle un ermite indigent de la Palestine pouvait traverser l'Egypte, s'embarquer pour la Sicile, fuir dans l'Epire, et s'établir enfin dans l'île de Chypre1.

Les chrétiens latins, embrassèrent les institutions religieuses de Rome. Les pèlerins qui visitèrent Jérusalem, imitèrent avec zèle, dans les climats les plus éloignés, le modèle de la vie monastique. Les disciples de saint Antoine se répandirent de là du tropique dans tout l'empire chrétien d'Ethiopie. Le monastère de Banchor, dans le Flintshire, qui contenait deux mille moines; répandit une colonie des missionnaires parmi les Barbares de l'Irlande; et Iona, une des Hébrides, défrichée par les moines irlandais, fit parvenir dans les régions du Nord quelques lueurs d'une science obscurcie par la superstition2.

1. Lorsque saint Hilarion s'embarqua à Parotonium pour le cap Pachinus, il offrit pour paiement de son passage un livre des Evangiles. Posthumien, moine gaulois, qui avait visité l'Egypte, trouva un vaisseau marchand qui partait d'Alexandrie pour Marseille, et fit le voyage en trente jours (Sulpice Sévère, Dialogue, I, 1.) Saint Athanase, qui envoyait sa Vie de saint Antoine aux moines étrangers, fut obligé de hâter son ouvrage, afin qu'il fut près pour le départ des flottes (t. II, p. 451).

2. L'île d'Iona, petite, mais fertile, autrement Hy ou Columbkill, a deux milles de longueur sur environ un mille de largeur; elle a été distinguée,
1° par le monastère de Sainte Colombe, fondé A. D. 566, et dont l'abbé exerçait une juridiction extraordinaire sur les évêques de Calédonie;
2° par une bibliothèque classique, où l'on avait eu quelque espérance de retrouver un Tite-Live entier;
et 3° par les tombeaux de soixante rois écossais, irlandais et norvégiens, qui y reposent en terre sainte. Voyez Usher, p. 311, 360, 370; et Buchanan rerum Scot., l. II, p. 15, edit. Ruddiman.

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Causes de la rapidité de ses progrès

Ces malheureux exilés de la vie sociale se livraient à l'impulsion de leur génie mélancolique et superstitieux; leur persévérance, se soutenait par l'exemple d'une multitude des deux sexes, de tous les âges et de tous les rangs chaque prosélyte qui entrait dans un monastère croyait être sur la route pénible, mais certaine, de la félicité éternelle1. Ces motifs agissaient toutefois avec plus ou moins de force, selon le caractère et la situation. On supposait naturellement que des moines humbles et pieux qui avaient renoncé au monde pour accomplir l'oeuvre du salut, étaient les hommes les plus propres à diriger le gouvernement spirituel des chrétiens; et l'ermite, arraché malgré lui de sa cellule, allait, au milieu des acclamations du peuple, s'asseoir sur le siège archiépiscopal.

Les monastères de l'Egypte, de la Gaule et de l'Orient, fournissaient une succession abondante de saints et d'évêques; et l'ambition découvrit bientôt la route qui conduisait aux richesses et aux honneurs. Les moines répandus dans le monde partageaient les succès et la réputation de leur ordre, et travaillaient assidûment à multiplier le nombre de leurs compagnons. Ils s'insinuaient dans la familiarité des citoyens distingués par la naissance et par la fortune, et ne négligeaient ni artifices ni séductions pour s'assurer des prosélytes qui pussent ajouter aux richesses ou à la dignité de la profession monastique2.

Pour parvenir à une perfection imaginaire. Sainte Paule, séduite par l'éloquence persuasive de saint Jérôme, et par le titre profane de belle-mère de Dieu, consacra la virginité de sa fille Eustochie. Par les conseils et sous la conduite de son guide spirituel, sainte Paule abandonna Rome et son fils encore dans l'enfance, se retira dans le village de Bethléem, fonda un hôpital et quatre monastères, et acquit, par sa pénitence et ses aumônes, une grande renommée dans l'Eglise catholique. On célébrait ces exemples rares et illustres comme la gloire de leur siècle : mais les monastères étaient remplis d'une foule de plébéiens obscurs et de la plus basse classe, qui trouvaient dans le cloître beaucoup plus qu'ils n'avaient sacrifié en se séparant du monde.

Des paysans, des esclaves et des artisans trouvaient facile d'échapper à la pauvreté et aux mépris en se réfugiant dans une profession tranquille et respectée, dont les peines apparentes étaient adoucies par l'habitude, par les applaudissements publics et par le relâchement secret de la discipline. Les sujets de Rome qui voyaient leurs personnes et leurs biens exposés à répondre du paiement d'une taxe exorbitante et inégalement répartie, échappaient dans les cloîtres à la tyrannie du gouvernement, et une partie des jeunes hommes préféraient les rigueurs de la vie monastique aux dangers du service militaire. Les différentes classes des timides habitants des provinces qui, fuyant à la vue des Barbares, y trouvaient une retraite et une subsistance; des légions entières s'enterraient dans ces religieux asiles; et la même cause qui adoucissait le sort des particuliers, détruisait peu à peu les forces et les ressources de l'empire.

1. Saint Chrysostome, dans le premier tome de l'édition des bénédictins, a consacré trois livres à la louange et à la défense de la vie monastique; et l'arche d'alliance lui paraît un motif suffisant pour croire que les élus, les moines, seront seuls sauvés (l. I, p. 55, 56.). Ailleurs cependant il devient un peu plus humain (l. III, p. 83, 84), et il accorde différents degrés de gloire, comme le soleil, la lune, des étoiles. Dans sa comparaison d'un roi à un moine, il suppose que le roi sera récompensé d'une manière moins brillante et puni avec plus de sévérité.

2. Les premiers statuts relatifs à l'organisation des monastères avaient défendu ces abus : de deux époux l'un ne pouvait se faire moine sans le consentement de l'autre (saint Basile, Reg. maj., qu. XII); un enfant mineur, sans celui de ses parents (Ibid., qu. XV, conc. Gangr., c. 16); un esclave, contre le gré de son maître (Conc. Chalced., c. 4). Mais l'empereur Justinien leva ces prohibitions, et permit aux esclaves, aux enfants et aux femmes, d'entrer dans les monastères sans le consentement de leurs maîtres, de leurs parents ou de leurs maris. Novell., V, c. 2, Cod. Just., l. I, t. 3, leg. 53-55.

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Obéissance monastique

La profession monastique parmi les premiers chrétiens était un acte de dévotion volontaire1. Le fanatique dont la constance venait à se démentir, était dévoué à la vengeance du Dieu qu'il abandonnait; mais les portes du monastère s'ouvraient librement au repentir, et les moines que leur raison ou leurs passions parvenaient à aguerrir contre les scrupules de leur conscience, pouvaient reprendre le caractère d'homme et de citoyen. Quelques exemples de scandale et les progrès de la superstition suggérèrent le dessein d'employer des lois prohibitives. Après une épreuve suffisante, le novice se lia pour toute sa vie par un voeu solennel; et les lois de l'Etat et de l'Eglise ratifièrent cet engagement irrévocable.

Les fugitifs furent déclarés criminels, poursuivis, arrêtés et reconduits dans leur prison perpétuelle, et l'interposition de l'autorité civile ôta à l'état monastique ce mérite d'obéissance et de liberté qui adoucissait l'abjection d'un esclavage volontaire. Les actions d'un moine, ses paroles et jusqu'à ses pensées, furent asservies à une règle inflexible2 ou aux caprices d'un supérieur. Les moindres fautes étaient punies par des humiliations, ou par la prison, par des jeûnes extraordinaires ou de sanglantes flagellations. La plus légère désobéissance, un murmure ou un délai, passaient pour des péchés odieux3.

La principale vertu des moines égyptiens consistait dans une obéissance aveugle pour leur abbé, quelques absurdes ou même quelques criminels que pussent être ses ordres. Il exerçait souvent leur patience par les épreuves les plus extravagantes : on leur faisait placer des roches énormes, arroser assidûment pendant trois ans un bâton planté en terre, qui, au bout de ce temps, devait pousser des racines et produire une tige; marcher sur des brasiers ardents, ou jeter leurs enfants dans un bassin profond. Un grand nombre de saints ou d'insensés se sont immortalisés dans l'histoire du monachisme par cette soumission, exempte de crainte ou dépourvue de réflexion. L'habitude de l'obéissance et de la crédulité détruisait la liberté de l'âme, source de tous les sentiments raisonnables ou généreux; et le moine, contractant tous les vices de d'esclavage, se dévoua sans réserve à la croyance et aux passions de son tyran ecclésiastique. La paix de l'Eglise d'Orient fut continuellement troublée par des troupes de fanatiques, aussi incapables de crainte que dépourvus de raison et d'humanité; et les légions impériales ne rougissaient pas d'avouer qu'elles redoutaient moins l'attaque des Barbares les plus féroces.

1. Quatre voyageurs dévots et curieux ont décrit les institutions monastiques, et particulièrement celles de l'Egypte, vers l'an 406. Rufin, Vit. Patrum., l. II, III, p. 424-536; Posthumien (Sulpice Sévère, Dialog. I); Palladius, Hist. Lausiac., in Vit Patrum., p. 709-863; et Cassien (voyez t. VII, Biblioth Max. Patrum, ses quatre premiers livres des Instituts et les vingt-quatre Conférences).

2. L'ancien Codex Regularum, recueilli par saint Benoît, le réformateur des moines dans le commencement du neuvième siècle, et publié dans le dix-septième par Lucas Holstenius, contient trente différentes règles pour des communautés d'hommes et de femmes. Sept furent composées en Egypte, une en Orient, une en Cappadoce, une en Italie, une en Afrique, quatre en Espagne, huit en Gaule ou en France, et une en Angleterre.

3. La Règle de Colomban, si suivie dans l'Occident, inflige cent coups de discipline pour les fautes les plus légères. (Cod. Reg., part. II, p. 174.) Avant le règne de Charlemagne, les abbés se permettaient de mutiler leurs moines et de leur arracher les yeux. Cette punition barbare était encore moins affreuse que le terrible vade in pace (prison souterraine ou sépulcre) qu'ils inventèrent depuis. (Voyez l'excellent Discours du savant Mabillon, Ouvres posth., t. I, 321-336. ) Il parait animé dans cette occasion par le génie de l'humanité; et on peut, en faveur de cet effort, lui pardonner sa défense de la sainte larme de Vendôme, p. 361-399.

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Leur habillement et leurs habitations

Les vêtements des moines; leur singularité apparente vient quelquefois de l'attachement à un modèle simple et primitif que les révolutions des modes ont rendu ridicule. Le fondateur des bénédictins rejette toute idée de préférence où de mérite dans le choix de l'habillement; il exhorte sagement ses disciples à adopter les vêtements simples et grossiers du pays qu'ils habitent.

Les habits monastiques des premiers chrétiens variaient selon les climats et la manière de vivre; ils se couvraient indifféremment de la peau de mouton des paysans de l'Egypte et du manteau des philosophes de la Grèce. Les moines se permettaient l'usage du lin en Egypte, où il était à bon marché et fait dans le pays; mais dans l'Occident ils renonçaient à ce luxe étranger et dispendieux.

Leur usage général était de se couper ou raser les cheveux, et de couvrir leur tête d'un capuchon pour se dérober la vue des objets profanes. Ils allaient les pieds et les jambes nus, excepté dans les grands froids, et aidaient d'un bâton leur marche lente et mal assurée. L'aspect d'un anachorète était horrible et dégoûtant. Tout ce qui faisait éprouver aux hommes une sensation pénible ou désagréable passait pour plaire à Dieu. La règle angélique de Tabenne interdisait la coutume salutaire de se laver ou de s'oindre d'huile.

Les moines austères couchaient sur le plancher, sur un paillasson ou sur une couverture grossière, et une même botte de feuilles de palmiers leur servait de siège durant le jour et d'oreiller pour la nuit. Leurs premières cellules étaient des huttes basses et étroites, construites de matériaux peu solides et dont la distribution régulière formait des rues et un vaste village qui renfermait dans ses murailles une église, un hôpital et peut-être une bibliothèque; quelques communs, un jardin et une fontaine ou un réservoir d'eau. Trente ou quarante moines composaient une famille qui vivait en communauté sous la discipline de sa règle particulière, et les grands monastères de l'Egypte renfermaient trente ou quarante familles.

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Leur nourriture

Plaisir et crime étaient synonymes en langage monastique, et l'expérience apprit bientôt aux solitaires que rien ne mortifiait la chair et n'éteignait aussi efficacement les désirs impurs que les jeûnes fréquents et la sobriété habituelle. Leurs abstinences n'étaient pas continuelles, et les règles n'en étaient pas uniformes; mais les mortifications extraordinaires du carême compensaient amplement les réjouissances de la Pentecôte. La ferveur des nouveaux monastères se relâcha insensiblement, et l'appétit vorace des Gaulois ne s'accoutuma pas aux jeûnes des sobres et patients Egyptiens1. Les disciples de saint Antoine et de saint Pacôme se contentaient, pour pitance journalière, de douze onces de pain ou plutôt de biscuit2, dont ils faisaient deux minces repas, l'un après midi et l'autre le soir. C'était un mérite et presque un devoir de s'abstenir des légumes bouillis destinés pour le réfectoire; mais l'indulgence de l'abbé allait quelquefois jusqu'à leur accorder du fromage, des fruits, de la salade, et même des poissons secs.

On y ajouta peu à peu une augmentation de poisson de mer et de rivière; mais longtemps on ne toléra l'usage de la viande que pour les malades et pour les voyageurs; et lorsque les monastères moins rigides de l'Europe adoptèrent cette nourriture, ils introduisirent une distinction assez extraordinaire. Les oiseaux sauvages et domestiques leur semblèrent probablement moins profanes que la viande plus grossière des quadrupèdes. L'eau pure était l'innocente boisson des premiers moines; et le fondateur des bénédictins déclame contre l'intempérance du siècle, qui le forçait d'accorder un demi-setier de vin par jour à chaque religieux. Les vignes de l'Italie fournirent aisément cette modique provision; et ses disciples victorieux, lorsqu'ils passèrent les Alpes, Rhin ou la mer Baltique, exigèrent, au lieu de vin, une mesure proportionnée de cidre ou de bière forte.

1. Edacitas in Græcis gula est, in Gallis natura. (Dial. I, c. 4, p. 521.) Cassien avoue qu'il est impossible d'observer strictement l'abstinence dans la Gaule, et il en donne pour raison : Aerum intemperies; et qualitas nostro fragilitatis. (Instit., IV, II.) Parmi les institutions de l'Occident, la plus austère est la Règle de Colomban, Irlandais. Elevé au milieu d'un pays pauvre, il avait été soumis par la nécessité à une règle plus austère et plus inflexible peut-être que toutes les vertus qui prescrivaient l'abstinence aux moines de l'Egypte. La Règle d'Isidore de Séville est plus douce; elle permet de manger de la viande les jours de fêtes.

2. Voyez Cassien, Collat., l. II, p. 19, 20, 21. On avait donné aux pains ou biscuits qui pesaient six onces le nom de paximacia. (Rosweyde, Onomasticon, p. 1045.) Saint Pachôme accorda à ses moines un peu plus de liberté relativement à la quantité de leur nourriture; mais il les faisait travailler en proportion de ce qu'ils mangeaient. Pallad., in Hist. Lausiac., c. 38, 39, in Vit. Patrum, l. VIII, p. 736, 737.

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Leurs travaux

Saint Antoine

Le candidat qui aspirait à la vertu de pauvreté évangélique, abjurait en entrant dans une communauté, l'idée et même le nom de toute possession exclusive ou particulière1; les frères vivaient en commun du fruit de leurs travaux manuels; le travail leur était recommandé comme pénitence, comme exercice, et comme le moyen le plus estimable d'assurer leur subsistance. Les moines cultivaient soigneusement les jardins et les terres qu'ils avaient défrichés dans les forêts ou desséchés dans des marais. Ils exécutaient sans répugnance toutes les oeuvres serviles des domestiques et des esclaves, et l'enceinte des grands monastères contenait les différents métiers nécessaires pour fournir les habits, les ustensiles et bâtir les logements des moines.

Les études monastiques ont plus contribué à épaissir qu'à dissipés les ténèbres de la superstition; cependant le zèle et la curiosité de quelques savants solitaires ont cultivé les sciences ecclésiastiques et même profanes; et la postérité doit avouer, avec reconnaissance, qu'on leur doit la conservation des monuments de l'éloquence grecque et latine, dont leur plume infatigable a multiplié les copies2 : mais, le plus grand nombre des moines, et surtout en Egypte, se livraient à un genre d'industrie moins élevé, se contentaient de l'occupation silencieuse et sédentaire de faire des sandales de bois, des paniers et des nattes de feuilles de palmiers, dont ils vendaient le superflu pour subvenir aux besoins de la communauté. Les bateaux de Tabenne et des autres monastères de la Thébaïde descendaient le Nil jusqu'à Alexandrie; et dans un marché de chrétiens, la sainteté des ouvriers, pouvait ajouter à la valeur intrinsèque de l'ouvrage.

1. Toutes les expressions comme mon livre, mon manteau, mes souliers, étaient sévèrement défendues chez les moines de l'Occident (Cod. Reg., part. II, p 74; 235-288); et la Règle de Colomban les punissait de six coups de discipline.

2. Mabillon (Etudes monastiques, t. I, p. 47, 55.) a rassemblé plusieurs faits curieux pour démontrer l'utilité des travaux littéraires de ses prédécesseurs dans l'Orient et dans l'Occident : On faisait de fort belles copies des livres dans les anciens monastères de l'Egypte. (Cassiers, Instit., l. IV, c. 4.) Les disciples de saint Martin se livrèrent aussi à ce genre de travail. Sulpice Sévère, in Vit. S. Martini, c. 7, p. 413. Cassiodore a donné aux études des moines une grande latitude, et nous ne devons pas être scandalisés de voir leur plume quitter quelquefois saint Augustin et saint Chrysostome pour Homère et Virgile.

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Leurs richesses

Mais le travail des mains devint bientôt inutile. Le novice se laissait facilement persuader de disposer de sa fortune en faveur des saints avec lesquels il devait passer sa vie, et la pernicieuse indulgence des lois lui permettait de recevoir, pour l'usage du monastère, tous les legs ou héritages qui pourraient lui survenir après sa profession. Sainte Mélanie vendit sa vaisselle d'argent, du poids de trois cents livres; et sainte Paule contracta une dette très considérable pour soulager ses moines favoris, qui associaient généreusement au mérite de leurs prières et de leur pénitence, le pécheur dont ils connaissaient la richesse et la libéralité.

L'opulence des monastères s'accrut avec le temps, et souffrit peu de quelques circonstances accidentelles qui pouvaient la diminuer; leurs possessions s'étendirent bientôt sur les campagnes et jusque dans les villes voisines; et, dans le premier siècle de leur institution, le païen Zozime a observé malignement que, pour le service des pauvres, les moines chrétiens avaient réduit à la mendicité une grande partie de l'espèce humaine. Cependant, aussi longtemps qu'ils conservèrent leur première ferveur, ils se montrèrent les fidèles et judicieux dispensateurs des charités qui leur étaient confiées; mais leur discipline se relâcha dans la prospérité. La vanité fut une suite de l'opulence, et le faste une suite de la vanité. On pouvait excuser la magnificence du culte religieux, et le luxe des bâtiments destinés à une société toujours renaissante; mais l'Eglise a déclamé, dès les premiers siècles, contre la corruption des moines, qui, oubliant l'objet de leur institution, se livraient aux vanités et aux voluptés du monde auquel ils avaient renoncé1, et abusaient scandaleusement des richesses acquises par les vertus austères de leurs fondateurs. L'oeil d'un philosophe verra peut-être sans surprise et sans colère des vertus pénibles et dangereuses faire place aux vices ordinaires de l'humanité.

1. Le sixième concile général, le Quinisext. in Trullo, canon 47 (dans Beveridge t. I, p. 213), défend aux femmes de passer la nuit dans un couvent d'hommes, et réciproquement aux couvent de femmes de donner l'hospitalité nocturne à des hommes. Le septième concile général, le second de Nicée, canon 20 (dans Beveridge, t. I, p. 325) défend l'institution de monastères composés des deux sexes; mais il paraît, d'après Balsamon, que cette défense fut inefficace. Voyez Thomassin (t. III, p. 1334-1368), relativement aux dépenses et aux irrégularités du clergé et des moines.

305-476

Leur solitude

La vie des premiers moines se passait dans la solitude et dans la pénitence, sans être jamais interrompue par ces occupations propres à remplir le temps et à exercer les facultés d'un être raisonnable, actif et naturellement sociable. Un religieux ne sortait jamais de son couvent sans être accompagné d'un de ses frères; ils se servaient mutuellement de garde et d'espion, et devaient, à leur retour, oublier ou taire ce qu'ils avaient vu ou entendu dans le monde.

Tous ceux qui professaient la foi orthodoxe pouvaient entrer dans les monastères; mais ils n'étaient admis que dans un appartement séparé, et l'on n'exposait à leur conversation mondaine que d'anciens religieux d'une prudence et d'une discrétion éprouvées. L'esclave qui s'était enchaîné dans un couvent ne recevait qu'en leur présence les visites de ses amis ou de ses parents; et c'était une action regardée comme très méritoire que de refuser obstinément à la douleur et à la tendresse d'une soeur ou d'un père âgé la consolation d'un mot ou d'un regard1. Rassemblés par hasard dans une prison où ils étaient retenus par la force ou par le préjugé, les religieux n'avaient aucun attachement personnel. Des solitaires fanatiques éprouvaient peu le besoin de communiquer leurs sentiments. L'abbé fixait, par une permission particulière, le moment et la durée des visites qu'ils se rendaient. Ils prenaient leur repas en silence, et enveloppés dans leurs capuces, demeuraient durant tout ce temps sans aucune communication entre eux et presque invisibles les uns aux autres. L'étude est la ressource de la solitude; mais les paysans et les artisans dont les couvents étaient remplis, n'avaient été ni préparés ni disposés, par leur éducation, à l'étude des sciences ou des belles-lettres : ils pouvaient travailler; mais la vanité leur persuada bientôt que le travail des mains altérait les vertus contemplatives et la perfection spirituelle et l'industrie n'a jamais beaucoup, d'activité lorsqu'elle n'est pas animée par l'intérêt personnel.

1. Pior, moine égyptien, reçut la visite de sa soeur; mais if tint les yeux fermés tout le temps qu'elle resta avec lui. (Voyez Vit. Patrum, l. III, p. 504.) On pourrait citer beaucoup d'autres exemples de ce genre.

305-476

Leur dévotion

Les moines employaient le temps qu'ils passaient dans leurs cellules en oraisons, soit vocales, soit mentales, selon que le leur prescrivaient leur zèle et leur foi. Ils s'assemblaient le soir et se relevaient dans la nuit pour célébrer le culte public du monastère. On connaissait l'heure de la position des étoiles, que les nuages obscurcissent rarement en Egypte, et une sorte de trompette ou cornet rustique, signal de la prière, interrompu deux fois dans les vingt-quatre heures le vaste silence du désert; où leur mesurait jusqu'au sommeil, dernier refuge des malheureux; les heures de loisir, vides de plaisirs et d'occupations s'écoulaient lentement pour le solitaire dont l'ennui accusait vingt fois chaque jour la lenteur du soleil.

Dans cette situation désolante, la superstition poursuivait encore ses malheureuses victimes. Le repos qu'elles avaient cherché dans le cloître, était troublé par des repentirs tardifs, des doutes sacrilèges et des désirs criminels; considérant chaque impulsion de la nature comme un péché irrémissible, elles se croyaient toujours près de tomber dans les flammes de l'abîme éternel. La mort ou la folie venaient quelquefois les délivrer promptement de ces affreux combats contre la souffrance et le désespoir; et dans le sixième siècle on fonda à Jérusalem un hôpital pour recevoir une petite partie des pénitents dont les austérités avaient troublé la raison; mais avant que leur délire arrivât à cet excès qui se permettait plus de le révoquer en doute, leurs visions ont fourni des matériaux abondants à l'histoire des prodiges et des miracles. Ils croyaient fermement que l'air qu'ils respiraient était peuplé d'une multitude d'ennemis invisibles, d'innombrables démons voltigeant sans cesse autour d'eux, prenant à leur gré toutes sortes de formes, épiant avec soin toutes les occasions de les épouvanter, et particulièrement de tenter leur vertu. Leur imagination et même leurs sens se laissaient frapper des illusions que leur présentait un fanatisme en démence; et l'ermite que le sommeil surprenait malgré lui, tandis qu'il récitait ses prières nocturnes, croyait souvent avoir vu depuis son réveil les fantômes horribles ou séduisants qui lui étaient apparus en songe.

305-476

Les cénobites et les anachorètes

On distinguait les moines en deux espèces : les cénobites qui suivaient en communauté la même règle; et les anachorètes, qui vivaient seuls et suivaient librement l'impulsion de leur fanatisme1. Les plus dévots ou les plus ambitieux renonçaient aux couvents comme au monde. Les fervents monastères de l'Egypte, de la Palestine et de la Syrie, étaient environnés d'une laura, d'un certain nombre de cellules qui formaient un cercle à quelque distance autour du couvent. Excités par les louanges et l'émulation, ces ermites renchérissaient les uns sur les autres en austérités extravagantes.

Ils succombaient sous le poids des chaînes et des croix; et se chargeaient le corps, le cou, les bras et les jambes, d'anneaux et de plaques de fer d'un poids énorme et scellés autour de leurs membres amaigris; ils rejetaient avec mépris tout vêtement superflu, et l'on a même admiré des saints des deux sexes dont la nudité n'était couverte que par la longueur de leurs cheveux. Ils semblaient jaloux de se réduire à l'état sauvage et misérable, qui assimile l'homme au reste des animaux. Une nombreuse secte d'anachorètes de la Mésopotamie tira son nom de l'habitude qu'ils avaient de pâturer dans les champs avec les troupeaux. Ils s'emparaient du repaire d'une bête sauvage et s'efforçaient de lui ressembler; ils s'ensevelissaient dans de sombres cavernes creusées dans le roc, soit par la nature ou la main des hommes. On trouve encore dans les carrières de la Thébaïde des blocs de marbre chargés d'inscriptions, monuments de leur pénitence. La perfection des ermites consistait à passer plusieurs jours sans nourriture, plusieurs nuits sans sommeil; et à garder le silence durant plusieurs années; et une gloire certaine attendait l'ermite dont l'imagination avait pu inventer une habitation construite de telle sorte, qu'il s'y trouvât dans la posture la plus gênante et exposé aux intempéries de l'air.

1. Pour la distinction des cénobites et des ermites principalement en Egypte, voyez saint Jérôme (tom. X, p. 45, ad Rusticrum); le premier Dialogue de Sulpice Sévère; Rufin (c. 22, in Vit. Patrum, l. II, p. 478); Pallad. (c. 7, 69, in Vit. Patr., l. VIII, p. 712-758.); et, par-dessus tout, les dix-huitième et dix-neuvième Conférences de Cassien. Ces écrivains, en comparant la vie des moines réunis en communauté et celle du solitaire, découvrent l'abus et le danger de la dernière.

395-451

Saint Siméon Stylite

Saint Antoine

Saint Siméon Stylite

Parmi les héros de la vie monastique, saint Siméon Stylite a immortalisé son nom par la singularité de sa pénitence aérienne. A l'âge de treize ans, le jeune pâtre de Syrie quitta son métier et se renferma dans un monastère d'une règle très austère. Après un noviciat long et pénible, pendant lequel on eut plusieurs fois à empêcher le zèle religieux du jeune Siméon de se porter jusqu'au suicide, il établit sa résidence sur une montagne, à trente ou quarante milles à l'Orient d'Antioche.

Dans l'enceinte d'une mandra ou cercle de pierres où il s'attacha lui-même avec une chaîne pesante, Siméon monta sur une colonne qui fut successivement élevée de neuf pieds à la hauteur de soixante. L'anachorète y passa trente années exposé à l'ardeur brûlante des étés et aux froids rigoureux de l'hiver. L'habitude et la pratique lui apprirent à se maintenir sans crainte et sans vertiges dans ce poste, difficile, et à y prendre différentes postures de dévotion. Il priait quelquefois debout et les bras tendus en forme de croix; mais son exercice le plus ordinaire était de courber et de redresser alternativement son corps décharné en baissant sa tête presque jusqu'à ses pieds. Un spectateur curieux compta jusqu'à douze cent quarante-quatre répétitions; et n'eut pas la patience de pousser plus loin son calcul. Les suites d'un ulcère à la cuisse abrégèrent la vie de Siméon Stylite, mais n'interrompirent pas sa singulière pénitence, et il mourut patiemment sans bouger de dessus sa colonne. Un prince dont le caprice infligerait de pareilles tortures, passerait pour le plus cruel des tyrans; mais tout le pouvoir d'un tyran ne parviendrait pas à prolonger par force la misérable existence de sa victime. Ce martyre volontaire avait sans doute détruit peu à peu la sensibilité du corps et de l'âme; et l'on ne peut raisonnablement supposer que des fanatiques si cruels pour eux-mêmes fussent susceptibles d'affection pour les autres.

395-451

Miracles et culte des moines

Cette sainteté monastique, qui excite la piété dédaigneuse des philosophes, obtenait la vénération et presque l'adoration des peuples et des souverains. Des foules de pèlerins venaient de la Gaule et des Indes se prosterner devant le pilier de saint Siméon. Des tribus de Sarrasins se disputaient les armes à la main l'honneur de sa bénédiction; les rennes de Perse et d'Arabie rendaient hommage à ses vertus surnaturelles; et le jeune Théodose consulta le pieux ermite sur les affaires les plus importantes de l'Etat et de l'Eglise.

Le patriarche et le maître général de l'Orient, six évêques, vingt et un comtes ou tribuns, et six mille soldats, transportèrent processionnellement les restes de saint Siméon de la montagne de Télénisse dans la ville d'Antioche qui révéra comme son plus glorieux ornement et sa plus sûre défense. Les anachorètes éclipsèrent peu à peu la renommée des apôtres et des martyrs; le monde chrétien se prosterna devant leurs reliques, et les miracles attribués à leurs précieux restes surpassèrent en nombre et en durée les exploits spirituels de leurs vies; mais la politique ou la créduliteacute; de leurs confrères ont fort embelli les légendes dorées où sont contenues les histoires de leurs vies; et les peuples d'un siècle non moins crédule se sont persuadé facilement que la volonté d'un moine d'Egypte ou de Syrie suffisait pour interrompre l'ordre éternel de l'univers.

Ces favoris du ciel était accoutumés à guérir les malades les plus désespérés en les touchant de la main, quelquefois même d'une parole, ou par un message, lorsqu'ils se trouvaient trop éloignes. Ils forçaient les démons les plus opiniâtres à sortir ou des âmes ou des corps dont ils s'étaient emparés ; les lions et les serpents du désert s'en laissaient approcher familièrement et se soumettaient à leurs ordres suprêmes. Ils faisaient renaître la végétation dans un tronc dépouillé de sève, faisaient nager le feu sur la surface des eaux. Ces contes extravagants, qui offraient les fictions de la poésie sans briller de son génie, ont trop sérieusement influé sur la raison, la foi et la morale des chrétiens. Leur crédulité dégradait les facultés de leur esprit ; ils falsifiaient le témoignage de l'histone, et les erreurs de la superstition éteignaient peu à peu les dangereuses lumières de la science et de la philosophie. La révélation divine vint à l'appui de tous les cultes religieux pratiqués par les saints, de toutes les doctrines mystérieuses qu'ils avaient adoptées, et le règne avilissant des moines acheva d'étouffer toute vertu noble et courageuse. S'il était possible de mesurer l'intervalle entre les écrits philosophiques de Cicéron et la légende de Théodoret, entre le caractère de Caton et celui de saint Siméon Stylite, nous apprécierions peut-être la révolution qu'éprouva l'empire romain dans une période de cinq cents ans.

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