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Progrès du christianisme

305-476

Saint Antoine et les moines de l'Egypte Saint Hilarion dans la Palestine Saint Basile dans le Pont Saint Martin









Sources historiques : Edward Gibbon





305-476

Conversion des Barbares

Le christianisme remporta successivement deux victoires glorieuses et décisives; la première sur les citoyens civilisés de l'empire romain, et l'autre sur les Barbares de la Scythie et de la Germanie, qui renversèrent l'empire et embrassèrent la religion de Rome. Les Goths furent ceux qui donnèrent l'exemple; et la nation fut redevable de sa conversion à un compatriote ou sujet digne d'être mis au rang de ceux qui, par d'utiles inventions, ont mérité que leur nom fût connu et honoré de la postérité. Les Goths qui ravagèrent l'Asie sous le règne de Gallien, avaient emmené en captivité un grand nombre des habitants des provinces. Parmi ces captifs il se trouvait beaucoup de chrétiens et plusieurs ecclésiastiques, réduits en esclavage, et dispersés dans les différents villages de la Dacie; ces missionnaires travaillèrent avec succès à la conversion de leurs maîtres. Les semences de la doctrine évangélique germèrent insensiblement, et avant qu'un siècle se fut écoulé, ce pieux ouvrage fut achevé par les travaux d'Ulphilas, dont les ancêtres avaient été transportés d'une petite ville de Cappadoce au-delà du Danube.



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Ulphilas, apôtre des Goths

Ulphilas
Wulfila évangélisant les Goths

Ulphilas, évêque et apôtre des Goths, mérita le respect et l'affection des Barbares par sa vie exemplaire et son zèle infatigable. Ils reçurent avec confiance la doctrine de la vertu et de la vérité qu'il prêchait, et dont il donnait l'exemple. Ulphilas exécutât la tâche pénible de traduire l'Ecriture sainte dans leur langue, dialecte de la teutonique ou de celle des Germains; mais il supprima prudemment les quatre livres des Rois, qui auraient pu exciter et autoriser le zèle féroce des Barbares. Son génie modifia et perfectionna ce langage de pâtres et de soldats, si peu propre à communiquer des idées métaphysiques. Avant de travailler à sa traduction, Ulphilas avait été forcé de composer un nouvel alphabet de vingt-quatre lettres; quatre desquelles furent inventées par lui pour exprimer des sons inconnus dans la prononciation grecque et latine1; mais la guerre et les dissensions civiles troublèrent bientôt la paix de l'Eglise des Goths; et les chefs, divisés par l'intérêt, le furent aussi par la religion.

Fritigern, l'allié des Romains, devint le prosélyte d'Ulphilas, et le fougueux Athanaric rejeta l'alliance de l'empire et le joug de l'Evangile. La persécution qu'il excita servit à éprouver la foi des nouveaux convertis. Une image informe, qui était peut-être celle de Thor ou de Wodin, fût promenée sur un chariot dans toutes les rues du camp; et l'on brûla avec leurs tentes et leurs familles ceux qui refusèrent d'adorer le Dieu de leurs ancêtres. Le mérite d'Ulphilas lui acquit l'estime de la cour d'Orient, où il parut deux fois comme ministre de paix. Il plaida la cause des Goths, qui, dans leur détresse, imploraient la protection de Valens; et l'on donna le surnom de Moïse à ce guide spirituel qui conduisit son peuple à travers les eaux du Danube à la terre de promission. Les pâtres, attachés à sa personne et dociles à sa voix, acceptèrent l'établissement qui leur était offert au pied des montagnes de la Messie, dans un pays de bois et de pâturages qui fournissaient une nourriture abondante aux troupeaux, et procuraient les moyens d'acheter le blé et le vin des provinces voisines. Ces Barbares se multiplièrent en paix dans l'obscurité et dans la foi de l'Evangile.

1. On publia (A. D. 1665) une copie mutilée de la traduction des quatre évangiles dans la langue gothique, et on la regarde comme le plus ancien monument de la langue, teutonique, quoique Wetstein entreprenne, sur des conjectures frivoles, d'enlever à Ulphilas le mérite d'avoir composé cet ouvrage. Deux des quatre lettres expriment l'une le w et l'autre le th des Anglais. Voyez Simon., Hist. crit. du Nouv. Testam., tom. II, p. 219-223; Mill. Prolegom., p. 151, édit. Kuster; Wetstein, Prolegom., tome I, page 114.

400

Les Goths, les Vandales et les Bourguignons embrassent le christiannisme

Les belliqueux Visigoths, leurs compatriotes, adoptèrent universellement la religion des Romains, avec lesquels ils entretenaient des relations continuelles de guerre, d'alliance ou de conquête. Dans leur marche longue et victorieuse depuis le Danube jusqu'à l'océan atlantique, ils convertirent leurs alliés et instruisirent la génération naissante : la dévotion qui régnait dans le camp d'Alaric et à la cour de Toulouse, aurait pu servir d'exemple et de leçon aux palais de Rome et de Constantinople. Vers la même époque, tous le Barbares qui s'établirent sur les ruines de l'empire d'Occident, embrassèrent le christianisme; les Bourguignons dans la Gaule, les Suèves en Espagne, les Vandales en Afrique, les Ostrogoths en Pannonie, et les différentes bandes de mercenaires qui placèrent Odoacre sur le trône de l'Italie. Les Francs et les Saxons persévéraient dans le paganisme; mais les Francs obtinrent la monarchie de la Gaule par leur soumission à l'exemple de Clovis, et les missionnaires de Rome éclairèrent la superstition des conquérants saxons de la Bretagne. Les prosélytes barbares déployèrent avec succès leur zèle ardent pour la propagation de la foi; les rois mérovingiens et leurs successeurs, Charlemagne et les Othon, étendirent l'empire de la croix par leurs lois et par leurs victoires; l'Angleterre produisit l'apôtre de la Germanie; et la lumière de l'Evangile se rependit insensiblement depuis les bords du Rhin jusqu'aux nations voisines de l'Elbe, de la Vistule et de la mer Baltique.

Il n'est pas aisé d'établir les différents motifs, soit de raison soit de passion, qui purent contribuer à la conversion des Barbares; le caprice, un accident, un songe, un présage ou le récit d'un miracle, l'exemple d'un prêtre ou d'un héros, les charmes d'une épouse pieuse, et plus encore le succès d'une prière ou d'un voeu adressé au Dieu des chrétiens dans le moment du danger. Les vertus extravagantes des moines soutinrent les préceptes moraux de l'Evangile, et la théologie spirituelle se maintint par l'influence des reliques et de la pompe du culte religieux : mais les missionnaires qui travaillaient à la conversion des infidèles ont pu employer quelquefois un moyen de persuasion ingénieux et sensé, qui fut suggéré à un saint par un évêque saxon.

Le christianisme, en même temps qu'il ouvrit aux Barbares les portes du ciel, opéra une grande révolution dans leur état moral et politique. Ils acquirent l'usage des lettres, si essentiel à une religion dont la doctrine est contenue dans un livre sacré; et, en étudiant les vérités divines, leur esprit s'agrandissait par la connaissance de l'histoire, de la peinture, des arts et de la société. La traduction de la sainte Ecriture dans leur langue nationale, après avoir facilité leur conversion, put donner à leur clergé l'envie de lire le texte original, de comprendre la liturgie de l'Eglise, et d'examiner dans les écrits des Pères la chaîne de la tradition ecclésiastique. Ces dons spirituels se conservaient dans les langues grecque et latine, qui recélaient les monuments inestimables des anciennes lumières. Les productions immortelles de Virgile, de Cicéron et de Tite-Live devinrent accessibles aux chrétiens barbares, et établirent silencieusement, à travers les générations, une sorte de commerce entre le règne d'Auguste et les temps de Clovis et de Charlemagne. Le souvenir d'un état plus parfait, alluma l'émulation des hommes, et le feu sacré de la science se conserva en secret pour enflammer et éclairer un jour les nations de l'Occident. Quelque corrompu qu'ait été leur christianisme, les Barbares trouvaient dans la foi des principes d'équité, et dans l'Evangile des préceptes de charité et d'indulgence; et si la connaissance de leur devoir ne suffisait pas pour diriger leurs actions ou pour régler leurs passions, ils étaient retenus quelquefois par la conscience, et souvent punis par le remords; mais l'autorité immédiate de la religion avait moins d'empire sur eux que la confraternité qui les unissait avec tous les chrétiens.

L'influence de ce sentiment contribuait à maintenir leur fidélité au service ou à l'alliance des Romains, à adoucir les horreurs de la guerre, à modérer les rigueurs de la conquête, et à conserver dans la chute de l'empire le respect du nom et des institutions de Rome. Dans les jours du paganisme les prêtres de la Gaule et de la Germanie commandaient au peuple, et contrôlaient la juridiction des magistrats. Les prosélytes zélés poussèrent encore plus loin l'obéissance pour les pontifes de la foi chrétienne. Le caractère sacré des évêques tirait encore de l'autorité de leurs possessions temporelles; ils occupaient une place honorable, dans les assemblées législatives des soldats et des hommes libres; et il était de leur intérêt autant que de leur devoir d'adoucir par leurs conseils pacifiques la férocité des Barbares. La correspondance continuelle du clergé latin, les pèlerinages fréquents de Rome et de Jérusalem, et l'autorité naissante des papes, cimentèrent l'union de la république chrétienne, et produisirent insensiblement cette unité de morale et de jurisprudence qui s'est conservée entre les nations de l'Europe moderne, bien qu'indépendantes et souvent ennemies les unes des autres.

400

L'hérésie d'Arius

Quels qu'aient été les premiers sentiments d'Ulphilas, ses liaisons avec l'empire et avec l'Eglise s'étaient formées durant le règne de l'arianisme. L'apôtre des Goths signa la confession de foi de Rimini, soutint publiquement, et peut-être de bonne foi, que le fils n'était ni égal ni consubstantiel au père1; communiqua cette erreur au peuple et au clergé, et infecta toutes les nations barbares d'une hérésie que Théodose le Grand avait proscrite et éteinte chez les Romains. Le caractère et l'intelligence des nouveaux prosélytes les rendaient peu propres à s'occuper des subtilités métaphysiques; mais ils défendaient avec fermeté les principes qu'ils avaient pieusement reçus comme la véritable doctrine du christianisme.

L'avantage de prêcher et d'interpréter les saintes Ecritures en langue teutonique, facilita les succès apostoliques d'Ulphilas et de ses successeurs; et ils ordonnèrent un nombre suffisant d'évêques et de prêtres pour instruire les tribus de leurs compatriotes. Les Ostrogoths, les Bourguignons les Suèves et les Vandales, préférèrent à l'éloquence du clergé latin les leçons plus intelligibles de leurs prédicateurs nationaux, et les belliqueux convertis qui s'étaient établis sur les ruines de l'empire d'Occident, adoptèrent l'arianisme pour leur foi nationale.

Au lieu de ces douces louanges que les rois chrétiens ont coutume d'attendre de leurs fidèles évêques, les prélats orthodoxes et leur clergé étaient toujours en contestation avec les cours ariennes. Leurs oppositions indiscrètes devenaient souvent criminelles, et quelquefois dangereuses. Les chaires, organes privilégiés de la sédition retentissaient des noms de Pharaon et d'Holopherne. L'espérance ou la promesse d'une délivrance glorieuse enflammait le ressentiment du peuple, et les prélats séditieux ne pouvaient se défendre de travailler, quelquefois eux-mêmes au succès de leurs prédictions. Malgré ces provocations, les catholiques de l'Espagne, de la Gaule et de l'Italie, conservèrent, sous le règne des ariens le libre et paisible exercice de leur religion. C'es maîtres orgueilleux respectèrent le zèle d'un peuple nombreux, déterminé à mourir au pied de ses autels, et les Barbares eux-mêmes admirèrent et imitèrent la fermeté de leur dévotion. Les vainqueurs, pour se sauver la honte et l'embarras d'avouer leurs craintes, attribuèrent leur indulgence à un sentiment d'humanité; et, affectant le vrai langage du christianisme, ils en prirent insensiblement le véritable esprit.

L'indiscrétion des catholiques et l'impatience des Barbares interrompirent quelquefois la paix de l'Eglise; mais les écrivains orthodoxes ont fort exagéré la sévérité et les injustices partielles du clergé arien. On peut accuser du crime de persécution Euric, roi des Visigoths, qui suspendit l'exercice des fonctions ecclésiastiques, ou du moins celles des évêques, et qui punit le zèle les prélats de l'Aquitaine par la prison, l'exil et la confiscation; mais les seuls Vandales eurent l'imprudence et la cruauté de vouloir forcer les opinions religieuses d'une nation entière.

1. Les opinions d'Ulphilas et des Goths inclinaient vers le semi-arianisme, puisqu'ils ne convenaient pas que le fils fut une créature, quoiqu'ils reçussent dans leur communion ceux qui maintenaient cette doctrine. Leur apôtre représenta toute cette controverse comme une question de peu d'importance, et qui n'en avait acquis que par les emportements du clergé (l. IV, c. 37).

429-477

Genseric

Genseric avait renoncé, dès sa jeunesse, à la communion orthodoxe; et son apostasie ne lui permettait ni d'attendre ni d'accorder une sincère indulgence : il s'irritait d'éprouver dans les églises et dans les synodes la résistance des Africains qu'il avait vu fuir dans la plaine; et, dans sa férocité inaccessible à la crainte, comme à la compassion, il prononça contre ses sujets catholiques les lois les plus intolérantes et les punitions les plus arbitraires. Les expressions violentes et terribles de Genséric, et ses intentions connues, ont autorisé à donner à ses actions l'interprétation la plus défavorable; et les ariens furent accusés de tout le sang qui souilla les Etats et même le palais de Genseric.

477

Hanneric

Son fils Hunneric, tyran sans gloire, qui parait n'avoir hérité que des vices de son père, exerça contre les catholiques les mêmes fureurs qui avaient été funestes à son frère, à ses neveux, aux amis et aux favoris de son père, et même au patriarche arien qui fut inhumainement brûlé vif au milieu de Carthage. Une trêve insidieuse précéda et prépara la guerre de religion; la persécution devint la principale et sérieuse affaire de la cour de Carthage, et la cruelle maladie qui hâta la mort d'Hunneric vengea les injures de l'Eglise sans contribuer à sa délivrance.

484

Gundamond

Le trône d'Afrique fut successivement occupé par deux neveux d'Hunneric, par Gundamond, qui règna environ douze ans, et par Thrasimond, qui gouverna les Africains durant vingt-sept années. Le parti orthodoxe eut également à souffrir de ces deux administrations. Gundamond sembla d'abord prétendre à égaler ou même à surpasser son oncle en cruauté, et lorsqu'à la fin il se repentit, et lorsqu'il rappela les évêques et rendit la liberté à la doctrine de saint Athanase, sa mort fit perdre tout le fruit de cette clémence tardive.

496

Thrasimond

Son frère Thrasimond, le plus grand et le plus accompli des rois des Vandales fut célèbre par sa beauté, sa prudence et sa grandeur d'âme; mais son fanatisme et les moyens insidieux qu'il employa pour le satisfaire, ternirent ses qualités brillantes. Au lieu de menaces et de tortures, il eut recours aux armes plus douces mais plus efficaces de la séduction. Les dignités, les richesses et sa faveur, étaient la récompense assurée da l'apostasie; en renonçant à leur foi, les catholiques obtenaient le pardon de tous les crimes; et lorsque Thrasimond voulait employer la rigueur, il attendait patiemment que ses adversaires lui en fournissent le prétexte par quelque indiscrétion. Fanatique jusqu'à sa dernière heure, il fit faire à son successeur le serment de ne jamais tolérer les disciples de saint Athanase; mais Hilderic, fils compatissant du sauvage Hunneric préféra les devoirs de la justice et de l'humanité à l'obligation d'un voeu impie, et son règne ramena la paix et la liberté.

530

Gelimer

Son cousin Gelimer, arien zélé, usurpa le trône de ce souverain vertueux, mais faible; mais Bélisaire l'en fit descendre et détruisit la monarchie des Vandales avant que leur nouveau souverain eût pu jouir ou abuser de son pouvoir; et le parti orthodoxe se vengea de ses souffrances1.

1. Les monuments originaux de la persécution des Vandales sont conservés dans les cinq livres de l'histoire de Victor Vitensis, de Persec. Vand. (cet évêque avait été exilé par Hunneric); dans la vie de saint Fulgence, qui se distingua dans la persécution de Thrasimond (in Bibl. Max. Patr., t. IX, p. 4-16), et dans le premier livre de la guerre des Vandales par Procope (c. 7, 8, p. 196, 198, 199). Dom Ruinart, le dernier éditeur de Victor a éclairci tout ce sujet par une savante profusion de notes et par un supplément. Paris, 1664.

530

La persécution d'Afrique

Vandale
Mosaïque vandale de Carthage

Les déclamations violentes des catholiques, les seuls qui aient écrit l'histoire de cette persécution, ne présentent ni le tableau suivi des causes et des événements, ni aucune vue impartiale sur le caractère et les projets de ceux qui l'ont excitée. Les faits qui méritent la confiance ou l'attention peuvent se réduire aux articles suivants :
1° Dans une loi d'Hunneric, qu'on peut encore trouver, il déclare et avoir transcrit littéralement les règlements et les punitions prononcés par les édits impériaux contre les assemblées des hérétiques, contre le clergé et les sujets qui rejetaient la religion établie. Au même moment où ils tremblaient, sous la verge de la persécution, ils vantaient la louable sévérité avec laquelle Hunneric faisait brûler vifs ou bannissait un grand nombre de manichéens, et refusaient avec horreur l'offre de laisser jouir les disciples d'Arius et de saint Athanase à une liberté égale et réciproque dans les Etats des Romains et des Vandales.
2° On se servit, contre les catholiques, de la pratique des conférences dont ils avaient fait si souvent usage eux-mêmes pour insulter ou punir l'obstination de leurs adversaires. Hunneric fit assembler à Carthage quatre cent soixante-six évêques orthodoxes; mais en entrant dans la saille d'audience, ils eurent la mortification d'apercevoir saint Cyrille l'arien assis sur le trône patriarcal. Les deux partis se séparèrent après s'être reproché mutuellement et comme à l'ordinaire, et leurs bruyantes clameurs, et le silence qu'ils gardaient sur certaines questions et les délais et la précipitation qu'ils s'accusaient tour à tour et réciproquement d'apporter leurs mesures, et l'appui qu'ils cherchaient ou dans la force militaire ou dans la faveur du peuple. On choisit parmi les évêques orthodoxes un martyr et un confesseur. Vingt-huit prirent la fuite, et quatre-vingt huit cédèrent. Quarante-six furent envoyés en Corse travailler dans les forêts pour le service de la marine royale, trois cent deux furent bannis en différents cantons de l'Afrique, exposés aux insultes de leurs ennemis et privés soigneusement de tous secours spirituels et temporels. Les souffrances de dix ans d'exil réduisirent sans doute leur nombre; et s'ils eussent observé la loi de Thrasimond, qui défendait les consécrations épiscopales; l'Eglise orthodoxe d'Afrique aurait fini avec la vie de ceux de ses membres alors existants. Ils désobéirent, et deux cent trente-huit évêques expièrent, par leur exil en Sardaigne, cette nouvelle désobéissance. Après y avoir langui quinze ans, ils eurent leur délivrance à l'avènement du bienveillant Hilderic. La haine des ariens les avait bien dirigés dans le choix de ces deux îles. Sénèque a déploré, d'après sa propre expérience, et exagéré probablement la misère de la Corse1; et l'air malsain de la Sardaigne contrebalançait sa fertilité.
3° Le zèle de Genséric et de ses successeurs pour la conversion des catholiques, devait les rendre plus exacts à conserver la doctrine arienne dans toute sa dureté. Avant que les églises fussent absolument fermées, c'était un crime d'y paraître en habit de Barbare; et ceux qui négligeaient de se conformer à l'ordre du souverain étaient rudement traînés dehors par leur longue chevelure. Les officiers palatins qui refusaient d'embrasser la religion de leur prince étaient ignominieusement dépouillés de leur rang et de leur emploi; en les bannissait dans l'île de Sardaigne ou dans celle de Sicile, ou on les condamnait à travailler dans les champs d'Utique avec les paysans et les esclaves. L'exercice de la religion catholique était plus strictement défendu dans les districts particulièrement assignés aux Vandales; et des peines sévères étaient infligées et au missionnaire et au prosélyte. Ces précautions maintinrent la foi des Barbares et enflammèrent leur zèle; ils faisaient avec une fureur religieuse le métier d'espions, de délateurs et de bourreaux; et lorsque leur cavalerie entrait en campagne, un de leurs amusements favoris, pendant la marche, était de souiller les églises et d'insulter le clergé des catholiques.
4° Par un raffinement de cruauté, on livrait aux Maures du désert des citoyens accoutumés au luxe des provinces romaines, Hunneric fit arracher de leur demeure et chasser en grand nombre de leur pays natal de vénérables évêques prêtres et diacres, suivis d'une troupe fidèle de quatre mille quatre-vingt-seize personnes, dont le crime n'est pas bien connu. Durant la nuit, on les entassait, s'il est permis de le dire, comme un troupeau, dans leur propre ordure : dans le jour, ils continuaient leur marche à travers les sables brûlants du désert; et lorsque, épuisés de chaleur et de fatigue, ils s'arrêtaient ou ralentissaient leur marche; on les chassait à coups de fouet, ou on les traînait jusqu'à ce qu'ils expirassent entre les mains de leurs persécuteurs. Lorsque ces malheureux exilés atteignirent les huttes des Maures excitèrent sans doute la compassion d'un peuple, dont l'humanité si elle n'était pas perfectionnée par le raisonnement, n'était pas corrompue par le fanatisme; mais ceux qui avaient pu échapper aux fatigues et aux dangers de la route, se trouvèrent condamnés à toutes les misères d'une vie sauvage.
5° Avait d'entreprendre une persécution, les princes devraient se demander sérieusement s'ils sont résolus de la soutenir jusqu'à la dernière extrémité : ils excitent la flamme en cherchant à l'éteindre, et ils ont bientôt à punir et le crime du coupable et sa désobéissance à la loi qui le châtie. L'amende qu'il refuse de payer, faute de moyen ou de volonté, expose sa personne à la rigueur de la loi, et l'inefficacité des punitions plus légères indique la nécessité d'une peine capitale. A travers le voile des fictions et des déclamations, on aperçoit distinctement que les catholiques éprouvèrent, principalement sous le règne d'Hunneric, les traitements les plus cruels et les plus ignominieux[104]. Des citoyens respectables, des matrones d'une naissance illustre, des vierges consacrées, furent dépouillés de leurs vêtements, suspendus en l'air par des poulies avec des poids attachés à leurs pieds. Dans cette pénible attitude, on leur déchirait le corps à coups de fouet, et on leur brûlait les parties les plus sensibles avec des fers rouges. L'amputation des oreilles, du nez, de la langue, de la main droite, fut un des supplices infligés aux catholiques par les ariens. Quoiqu'on ne puisse pas fixer précisément le nombre de leurs victimes, il est évident qu'ils en firent baugue et l'on cite un évêque[105] et un proconsul[106] parmi ceux qui purent réclamer la couronne du martyre. On a accordé le même honneur à la mémoire du comte Sébastien, qui professa la foi de Nicée avec une constance inébranlable. Genséric put en effet poursuivre comme hérétique le fugitif dont il redoutait la valeur et l'ambition[107]. Les ministres ariens employèrent un nouveau moyen de conversion qui pouvait subjuguer la faiblesse et alarmer la timidité. Ils faisaient administrer le sacrement du baptême par force ou par ruse et punissaient l'apostasie des catholiques lorsqu'ils désavouaient une cérémonie odieuse et sacrilège, qui violait la liberté du consentement et l'unité du sacrement[108]. Les deux partis avaient reconnu précédemment la validité du baptême conféré par leurs adversaires, et on ne peut imputer cette innovation, soutenue avec tant de fureur par les Vandales, qu'aux conseils et à l'exemple des donatistes[109]. 6° Le clergé arien surpassait en cruauté religieuse Genseric et, ses Vandales ; mais il était incapable de cultiver la vigne spirituelle qu'il était si ardent à envahir. Un patriarche pouvait s'asseoir sur le trône de Carthage ; quelques évêques, dans les villes principales, pouvaient usurper la place de leurs rivaux ; mais leur petit nombre et leur ignorance dans la langue latine rendaient les Barbares peu propres à remplir les fonctions ecclésiastiques d'une Église étendue[110]. Après la perte de leurs pasteurs orthodoxes, les Africains furent privés de l'exercice public du christianisme. 7° Les empereurs protégeaient la doctrine homoousienne, et les peuples de l'Afrique, comme catholiques et comme romains, préféraient leur souveraineté légitime à l'usurpation des hérétiques barbares. Durant un intervalle de paix, Hunneric, à la sollicitation de Zénon, qui régnait en Orient, et de Placidie, dernière postérité des empereurs et sour de la reine des Vandales, rétablit la cathédrale de Carthage[111] ; mais il se lassa bientôt de ces égards, et prouva publiquement son mépris pour la religion de l'empire, en plaçant avec soin les scènes sanglantes de la persécution dans les rues que l'ambassadeur romain[112] devait traverser pour se rendre au palais. Hunneric exigea des évêques qui s'assemblèrent à Carthage un serment de conserver le trône à son fils Hilderic, et de renoncer à toute correspondance avec les étrangers et au-delà des mers. Les plus prudents de l'assemblée[113] refusèrent, sous le faible prétexte qu'il ne convenait pas à un chrétien de jurer ; mais comme cet engagement paraissait ne présenter rien de contraire à la morale ni aux devoirs de la religion, une pareille excuse dut exciter le ressentiment d'un tyran soupçonneux.

1. Voyez les épigrammes de Sénèque; le disciple du stoïcisme ne supporta pas l'exil plus courageusement qu'Ovide. La Corse ne produisait peut-être ni grains, ni vins, ni huile; mais il n'était pas possible qu'elle fût destituée d'herbes, d'eau et de feu.

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