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Les Chérusques

La Germanie

La Germanie

La province Narbonnaise Les trois Gaules Organisation des trois Gaules Insurrections de 21




Sources historiques : Théodore Mommsen




30 av. J.C.-192

Limites de la Germanie romaine

La création des deux provinces romaines de Germanie Supérieure et Inférieure est une conséquence de la défaite des armes romaines et de la politique générale d'Auguste. Au début, la province de Germanie s'étendait du Rhin à l'Elbe; elle n'a existé que pendant vingt ans, depuis la première campagne de Drusus, 742 de Rome/12 av. J.C.; mais comme, d'une part, elle contenait les camps militaires de la rive gauche du Rhin, Vindonissa, Mogontiacum, Vetera, et que, d'autre part, des parties plus ou moins considérables de la rive droite demeurèrent encore romaines après la catastrophe, le gouvernement civil et le commandement militaire ne disparurent pas absolument, tout en restant, pour ainsi dire, dans l'air.

Nous avons déjà décrit l'organisation intérieure des trois Gaules, qui comprenanent le pays tout entier jusqu'au Rhin, sans distinction d'origine; seuls, les Ubiens, transportés en Gaule pendant les dernières crises, n'étaient pas comptés parmi les soixante-quatre tribus de cette province; mais les Helvètes, les Tribocci et surtout les districts occupés par les troupes du Rhin, y étaient rattachés. On avait projeté de réunir en un seul tout, sous la domination romaine, les tribus germaniques situées entre le Rhin et l'Elbe, comme on avait réuni les tribus gauloises; dans cette intention, on avait voulu créer autour de l'autel d'Auguste élevé dans la cité des Ubiens, germe de la moderne Cologne, une capitale excentrique comme on l'avait fait à Lyon pour la Gaule; on pensait aussi à transporter, dans un avenir plus éloigné, les camps importants sur la rive droite du Rhin et à soumettre la rive gauche, au moins pour l'essentiel, à l'autorité du gouverneur de la Belgique. Mais tous ces projets périrent en même temps que les légions de Varus; l'autel germanique d'Auguste sur le Rhin devint ou resta l'autel des Ubiens; les légions continuèrent à être cantonnées dans le territoire qui dépendait de la Belgique, mais, comme dans l'organisation de l'empire romain le gouvernement civil ne pouvait pas être séparé du commandement militaire, cette région demeura soumise administrativement aux chefs des deux armées, aussi longtemps que les troupes y restèrent1.

Varus est probablement le dernier général qui ait commandé seul l'armée du Rhin tout entière; lorsque, à la suite du désastre, l'effectif des troupes fut porté à huit légions, le commandement, selon toute apparence, fut en même temps divisé.

1. Ce partage d'une province entre trois gouverneurs est sans exemple dans l'administration romaine. L'Afrique et la Numidie semblent en apparence offrir une analogie, mais il y a une différence politique essentielle, puisque le gouverneur civil de ces provinces relevait du sénat et le chef militaire de l'empereur; au contraire les trois gouverneurs de la Belgique étaient tous des fonctionnaires impériaux, et l'on ne peut pas comprendre pourquoi les deux districts germaniques ont été rattachés à la Belgique au lieu de former une province nouvelle. Il y a guère qu'un moyen d'expliquer cette bizarrerie : c'est de supporter que, malgré le recul de la frontière, on voulut garder à la province le nom de Germanie; c'est ainsi que la province de Dacie, lorsque de transdanubienne elle devint cisdanubienne, ne changea point de nom.



30 av. J.C.-192

Germanie Supérieure et Inférieure

Les deux quartiers généraux de l'armée du Rhin furent de tout temps Vetera, près de Wesel, et Mogontiacum, aujourd'hui Mayence; ces deux camps existaient bien avant la division du commandement et l'ont, en partie, amenée. Les deux corps d'armée comptaient chacun, au premier siècle ap. J.C., quatre légions, environ 30000 hommes1; c'est à Vetera et à Mogontiacum ou entre ces deux positions que campait le gros de l'armée romaine, à l'exception d'une légion cantonnée près de Noviomagus (Nimègue), d'une autre établie à Argentoratum (Strasbourg), et d'une troisième postée à Vindonissa (Windish, près de Zurich), non loin des frontières de la Rétie. A l'armée de la Germanie Inférieure était rattachée l'importante flotte du Rhin. La limite des deux districts militaires se trouvait entre Andernach et Remagen, près de Brohl2; Coblentz et Bingen appartenaient à la région supérieure, Bonn et Cologne à la région inférieure. Sur la rive gauche, la circonscription administrative de la Haute-Germanie comprenait les Helvetii (Suisse), les Sequani (Besançon), les Lingones (Langres), les Raurici (Bâle), les Tribocci (Alsace), les Nemetes (Spire), et les Vangiones (Worms); le district de Basse-Germanie, moins considérable, renfermait les Ubii ou plutôt la colonie d'Agrippina (Cologne), les Tungri (Tongres), les Menapii (Brabant), et les Batavi; les tribus qui habitaient plus loin à l'Ouest étaient soumises aux différents gouverneurs des trois Gaules ainsi que Metz et Trèves.

Cette division était purement administrative. D'un autre côté, l'extension des deux provinces au-delà du Rhin varia suivant les relations que Rome eut avec les peuplades voisines et suivant le progrès ou le recul de la domination romaine. L'histoire de ces relations est tellement dissemblable dans le bassin supérieur et dans le bassin inférieur du Rhin et les événements suivirent dans les deux pays un cours si différent, que leur division par province est historiquement de la plus haute importance.

1. Pour l'époque de Domitien et de Trajan on peut, avec quelque certitude, évaluer à 10000 hommes environ les troupes auxiliaires dans la Germanie supérieure. Un document de l'année 90 attribue à l'armée de cette région quatre ailes et quatorze cohortes : à ce nombre doit être ajoutée au moins une cohorte (Coh. I Germanorum), qui tenait certainement garnison dans le pays en 82 comme en 116. On ne sait si deux ailes, qui s'y trouvaient en 82 et 3 cohortes au moins, qui y camapaient en l'année 116, et qui manquent dans la liste de 90, y étaient en garnison cette année-là; mais la plus grande partie de ces troupes se trouvait avant l'année 90 hors de la province, ou n'y est venue qu'après cette date. Certainement l'un de ces 19 auxilia, la cohors I Damascenorum, et peut-être un autre, l'ala I Flavia Gemina, sont des corps doubles. Au minimum les chiffres cités plus haut représentent l'effectif normal des auxiliaires de cette armée, qui ne peut guère avoir été beaucoup plus considérable. les auxiliaires de la Germanie Inférieure, dont les garnisons étaient moins importantes, ont dû être moins nombreux.

2. Près du pont de l'Abrinca, aujourd'hui Vinxtbach, ancienne limite des archevêchés de Cologne et de Trèves, se trouvaient deux autels, l'un du côté de Remagen, consacré aux Lilites (Limes), à la divinité locale et à Jupiter (Finibus et Genio loci et Jovi optimo maximo), par des soldats de la trentième légion de Germanie inférieure; l'autre, du côté d'Andernach, élevé par des soldats de la huitième légion de Germanie Supérieure en l'honneur de Jupiter, de la divinité locale et de Junon (Brambach, Corp. Inscript. Rhenan, 649, 650).

30 av. J.C.-192

Les Bataves

Les Bataves
Révolte des Bataves
Otto van Veen

Les Bataves germaniques furent incorporés pacifiquement à l'empire, sinon par César, du moins peu de temps après lui, peut-être par Drusus. Ils habitaient le delta du Rhin, c'est-à-dire la rive gauche du fleuve et les îles formées par ses bras; ils s'étendaient en amont au moins jusqu'au vieux Rhin, à peu près depuis Anvers jusqu'à Utrecht et Leyde, dans la Zèlande et la Hollande méridionale, sur un territoire primitivement celtique; du moins, l'élément celtique domine dans les noms des lieux. Le nom de Bataves survit encore dans le Betuwe, dépression située dans le Wahal et le Lech, et où se trouve la grande ville de Noviomagus, aujourd'hui Nimègue. C'étaient, surtout par comparaison avec les Celtes indociles et turbulents, des sujets soumis et utiles; aussi prirent-ils une place à part dans l'ensemble de l'empire et dans l'armée romaine. Ils ne payaient pas d'impôts, mais fournissaient plus de soldats qu'aucune autre tribu: ils envoyaient à eux seuls à l'armée impériale 1000 cavaliers et 9000 fantassins; de plus, les gardes du corps de l'empereur étaient choisis parmi eux. Le commandement de ces détachements bataves était exercé exclusivement par les Bataves.

Les Bataves n'étaient pas seulement les meilleurs cavaliers et les meilleurs nageurs de l'armée; ils étaient aussi le modèle de la fidélité militaire; la solde élevée des gardes du corps bataves, les privilèges que les nobles retiraient de leur rang d'officiers, garantissaient encore leur loyauté. Ces Germains n'avaient pris part ni à la conspiration contre Varus ni aux événements qui suivirent le désastre, et si Auguste, sous l'impression de la terrible nouvelle, licencia sa garde batave, il fut bientôt convaincu que ses soupçons n'étaient pas fondés, et peu de temps après il rappela auprès de lui cette troupe d'élite.

30 av. J.C.-192

Les Cannenefates

Sur l'autre rive du Rhin habitaient, tout près des Bataves, dans le Kennemerland (Hollande septrentrionale, au Nord d'Amsterdam), les Cannenefates de même lignée, mais beaucoup moins nombreux. Non seulement ils sont nommés parmi les peuplades que Tibère a soumises, mais ils furent traités comme les Bataves en ce qui concerne le service militaire.

30 av. J.C.-192

Les Frisons

Les Frisons, voisins des Cannenefates, s'étendaient sur la côte, qui porte aujourd'hui encore leur nom, jusqu'à l'Ems inférieur; ils se soumirent à Drusus et restèrent dans la même situation que les Bataves. Au lieu d'impôts, on leur demandait au certain nombre de peaux de boeufs pour les besoins de l'armée; ils devaient aussi fournir des troupes relativement nombreuses pour le service de l'empire. Ils furent les plus fidèles alliés de Drusus, puis de Germanicus; ils prétèrent à ce dernier un utile concours et pour la construction de son canal, et surtout lors de sa malheureuse expédition dans la mer du Nord.

30 av. J.C.-192

Les Chauques

Plus à l'Est, les Chauques, peuplade nombreuse de marins et de pêcheurs, habitaient le rivage de la mer du Nord, des deux côtés du Weser, peut-être de l'Ems jusqu'à l'Elbe; ils furent soumis à la domination romaine par Drusus en même temps que les Frisons, mais non pas comme eux sans combat. Toutes ces populations maritimes de la Germanie acceptaient pacifiquement ou du moins sans grande résistance leurs nouveaux maîtres; elles ne furent pas complices de la révoltes des Chérusques; aussi conservèrent-elles, après la défaite de Varus, la même situation qu'auparavant dans l'empire romain; il resta même des garnisons chez les tribus les plus éloignées des Frisons et des Chauques, et ces garnisons envoyèrent des secours à Germanicus pendant ses campagnes.

Lorsque l'on évacua la Germanie en l'an 17, il semble que l'on ait abandonné la religion des Chauques, pauvre, éloignée et trop difficile à défendre; tout au moins, après cette date, il n'y a plus dans ce pays aucune trace de la domination romaine, et quelques années plus tard nous le trouvons indépendant. Mais toute la contrée située à l'Ouest de l'Ems inférieur resta comprise dans l'empire, dont les limites englobaient ainsi les Pays-Bas actuels. La défense de cette partie des frontières contre les Germains indépendants fut principalement confiée aux tribus maritimes soumises à l'empire.

30 av. J.C.-192

Le Limes et la frontière déserte du Bas-Rhin

On procéda autrement en amont du fleuve : on traça une route à une distance plus ou moins éloignée du Rhin pour indiquer la frontière, et tout le territoire intermédiaire fut dépeuplé. Sur cette route frontière, sur ce limes1, on surveillait le commerce; le passage était interdit la nuit à tout le monde, le jour aux gens armés; il n'était permis en général aux autres que sous certaines conditions destinées à garantir la sécurité, et moyennant certains péages fixés d'avance. Après la défaite de Varus, Tibère construisit une route semblable dans le pays actuel de Munster, en face du quartier-général de Basse-Germanie, à une certaine distance du Rhin, puisque la "forêt Casienne", encore inconnue, près de laquelle était son camp, s'étendait entre cette route et le fleuve.

A la même époque on a dû faire des travaux analogues dans les vallées de la Ruhr et de la Sieg, jusqu'à celle de la Wied, où finissait la province de Germanie Inférieure. Il n'était pas nécessaire que cette route fût occupée militairement et constituât une ligne de défense, bien que l'on ait toujours compris que, pour défendre et fortifier la frontière, la meilleure méthode était de rendre cette route la plus sûre possible. Un des moyens employés pour protéger la frontière, c'était de dépeupler la bande de terrain qui séparait le fleuve de la route. Des tribus qui occupaient la rive droite du Rhin, dit un historien bien informé du temps de Tibère, les unes ont été transportées par les romains sur la rive gauche, les autres se sont retirées d'elles-mêmes dans l'intérieur des terres. On agit ainsi, dans le pays actuel de Munster, à l'égard des tribus germaniques qui y étaient établies depuis longtemps, Usipiens, Tenctères, Tubantes. Lors des campagnes de Germanicus, ces peuples, chassés des bords du Rhin, habitaient encore la vallée de la Lippe; plus tard, probablement à la suite de cette expédition, on les trouve à la hauteur de Mayence. Leur ancien territoire resta désert, et forma d'immenses pâturages réservés aux troupeaux de l'armée de Germanie Inférieure. En 58, les Frisons et les Amsivarii nomades tentèrent de s'y établir, mais sans pouvoir en obtenir la permission des autorités romaines. Plus au Sud, les Sicambres subirent presque tous le même traitement : une partie au moins de leur tribu continua d'occuper la rive droite2, tandis que d'autres peuplades plus petites furent déplacées. Les populations éparses qu'on laissait établies en deçà du limes étaient naturellement sujetttes de l'empire; comme le prouve, d'ailleurs, le fait que les Sicambres étaient soumis au service militaire romain.

1. Le limes (de limus, transversal) est une expression technique, étrangère à notre droit, et partant intraduisable dans notre langue; elle provient de ce que les romains, ne tenant pas compte des limites naturelles, séparaient leurs propriétés terriennes par des chemins d'une largeur déterminée; ces chemins sont les limites. Il en résulte que ce mot signifie toujours à la fois les limites tracées et les routes construites par la main de l'homme. Il conserve cette double signification lorsqu'on l'applique à l'Etat - Rudorff a fait à ce sujet une erreur dans ses Grom. inst, p. 289. Le terme limes ne désigne pas une frontière quelconque de l'empire; mais seulement celle qui a été établie par l'homme, pour faciliter la surveillance et qui est garnie de postes militaires chargés d'assurer la défense de l'empire (Vita Hadriani, 12 : Locis in quibus barbari non fluminibus, sed limitibus dividuntur), comme nous en trouvons en Germanie et en Afrique. C'est pourquoi l'on désignait l'établissement d'un limes par les mêmes expressions que la construction d'une route : aperire (Velleius II, 121, ce qui ne doit pas être rapproché, comme le veut Müllenhoff, Zeitschrift für d. Alterth., nouvelle série, II, p. 32, de notre : "ouvrir une barrière"), munire; agere (Frontin, Strat, I, 3, 10 : limitibus per CXX m. p. actis). Le limes n'est donc pas seulement une ligne, mais une ligne d'une certaine largeur (Tac., Anni, I, 50 : castra in limite locat). L'Etablissement du limes accompagne souvent la construction de l'agger, c'est-à-dire de la levée pour une route (Tac., Ann, II, 7 : castra novis limitibus aggeribusque permunita), et son déplacement le changement des garnisons postées sur la frontière (Tac., Germ., 29 : limite acto promotisque praesidiis). Le limes est aussi une route impériale servant de frontière et destinée à régulariser la circulation commerciale, puisqu'on ne peut franchir qu'à certaines places situées en face des ponts du fleuve qui sert de limite et que partout ailleurs le passage est interdit. Le limes prenait surtout ce caractère, lorsque la frontière cessait d'être militairement défendue : dans ce cas il restait une route de frontière. Il l'était aussi, même quand il était fortifié des deux côtés, comme en Bretagne et aux bouches du Danube; le vallum de Bretagne s'appelle aussi limes. Mais il arrivait également que des postes étaient placés aux lieux de passage, et qu'entre deux de ces postes le chemin de séparation était en quelque sorte impraticable. C'est dans ce sens que le biographe d'Hadrien, dans le texte cité précédemment, parle des limites où l'empereur stipitibus magnis in modum muralis saepis funditus jactis atque conexis barbaros separavit. Dans ces conditions le limes ressemble à une palissade donnant passage en certains endroits : c'est ce qu'a été le limes de la Germanie Supérieure. D'ailleurs le mot n'a pas été employé dans ce sens à l'époque républicaine : il n'a pris sans doute cette signification qu'au moment où l'on créa aux limites de l'empire, sur les points de frontières naturelles, le cordon de garnisons destiné à y suppléer. Cette création, que la République ne connut pas, fut le fondement du système militaire et surtout du système douanier d'Auguste.

2. Les Sicambres qui furent transportés sur la rive gauche du Rhin ne se retrouvent plus, dans la suite, sous ce nom; ce sont eux probablement qui habitaient près du fleuve en aval de Cologne, et qu'on désignait par l'appellation de Cugerni. Mais les Sicambres restèrent sur la rive droite, où Strabon les signale, au moins jusqu'au règne de Claude; la preuve en est qu'on connaît à cette époque une cohorte levée chez les Sicambres, et portant le nom de cet empereur (Corp. Insc. Lat., III, p. 877). Il y avait, en outre, quatre cohortes semblables créées probablement par Auguste; les Sicambres faisaient donc partie de l'empire romain, comme Strabon nous l'indique. Ils ont disparu seulement, ainsi que les Mattiaci, dans le tourbillon des invasions.

30 av. J.C.-192

Guerre avec les Frisons et les Chauques sous Claude

Guerre avec les Frisons et les Chauques

Telle était la situation sur le Rhin inférieur, lorsqu'on eut renoncé à des plus vastes projets. Les romains possédaient encore sur la rive droite un territoire considérable; mais il se produisit maintes fois de fâcheuses complications. Vers la fin du règne de Tibère, en l'année 28, les Frisons se détachèrent de l'empire : on leur avait fait subir, pour les forcer à payer un impôt peu lourd en soi, des vexations insupportables. Ils tuèrent les collecteurs de cet impôt et assiègèrent dans la place forte de Flevum le commandant romain de la région ainsi que tous les soldats et tous les fonctionnaires civils qui résidaient sur leur territoire. Flevum était situé à l'endroit se trouvait, avant que le Zuyderzée ne s'étendit au moyen âge, la bouche la plus orientale du Rhin, près de l'île actuelle de Vlienland et à côté de celle de Texel. La révolte prit de telles proportions, que les deux armées du Rhin marchèrent à la fois contre les Frisons; pourtant le gouverneur Lucius Apronius ne remporta aucun succès. Les Frisons levèrent le siège de Flevum lorsque la flotte y amena les légions; mais il était difficile d'atteindre les rebelles dans un pays coupé de cours d'eau. Plusieurs troupes romaines isolées subirent des échecs et l'avant-garde de l'armée fut si complétement battue, que les cadavres des morts restèrent au pouvoir des ennemis. On n'entreprit pas une action décisive; aussi la soumission ne fut-elle pas complète. Plus Tibère avançait en âge, moins il favorisait les grandes expéditions, dans la crainte de voir s'élever trop haut le général qui les aurait conduites.

Presque à la même époque, les Chauques, voisins des Frisons, attaquèrent les romains; si bien qu'en 41, le gouverneur Publius Gabinius Secundus dut marcher contre eux. Six ans plus tard, avec leurs légers esquifs de pirates, ils ravagèrent une grande partie des côtes gauloises, sous la conduite de Gannascus, Cannenefate de naissance. Gnaeus Domitius Corbulo, nommé par Claude gouverneur de la Germanie Inférieure, poursuivit avec la flotte du Rhin ces ancêtres des Saxons et des Normands, fit par son énergie rentrer les Frisons dans l'obéissance, réorganisa leur état politique et établit dans leur pays une garnison romaine. Il avait l'intention de châtier plus sévèrement les Chauques; il fit disparaître Gannascus, contre un transfuge il se crut tout permis, et il se préparait à franchir l'Ems et à envahir le pays des rebelles, lorsque l'empereur non seulement lui envoya l'ordre de cesser la guerre, mais encore modifia complètement la situation sur le Rhin inférieur.


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30 av. J.C.-192

Abandon de la rive droite du Rhin

Claude ordonna au gouverneur de retirer de la rive droite toutes les garnisons romaines. On comprend que le général de l'empire ait regretté en paroles amères l'antique liberté des généraux de la république; ce recul était, au reste, la dernière conséquence, le contrecoup suprême de la défaite de Varus. Si l'on se décida, sans nécessité immédiate, à restreindre l'occupation romaine en Germanie, ce fut sans doute parce que l'on tournait à ce moment les yeux vers la Bretagne; or les troupes ne pouvaient pas suffire aux deux expéditions.

L'ordre de l'empereur fut exécuté et sa politique suivie postérieurement; la preuve en est qu'on ne trouve aucune inscription militaire sur toute la rive droite du Rhin inférieur1. Quelques villes seulement, par où l'on passait pour sortir du territoire romain, Deutz par exemple, en face de Cologne, font exception à cette règle générale. La route militaire longea la rive gauche du Rhin en serrant de près le cours du fleuve, tandis que la route commerciale, située en arrière, coupait les détours et suivait la ligne directe. Sur la rive droite, on a trouvé nulle part ni miliaires ni autres indices, pouvant attester l'existence de routes militaires romaines.

Si l'on avait retiré les garnisons romaines qui occupaient auparavant la rive droite du Rhin inférieur, on ne renonçait pas pourtant à la possession du pays. Les romains eurent sur cette région à peu près la même puissance qu'un commandant de place sur le terrain que ses canons peuvent balayer. Les Cannenefates et une partie au moins des Frisons2 restèrent, après comme avant, sujets de l'empire. Nous avons déjà remarqué qu'à une époque postérieure les troupeaux des légions paissaient encore dans le pays de Munster, et qu'on ne permit pas aux Germains de s'y établir; mais le gouvernement, pour la défense des territoires qui étaient situés près de la frontière, sur la rive droite du Rhin, et qui continuaient à dépendre de la même province, compta dans la suite, au Nord sur la fidélité des Cannenefates et des Frisons, plus loin, en amont, sur la dépopulation du pays. De plus, s'il n'a pas complétement interdit dans cette région la colonosation romaine, il ne l'a pas laissée prospérer. L'autel élevé par un particulier, que l'on a découvert à Altenberg (cercle de Mulheim) près de Dhûn, est presque le seul monument qui atteste la présence d'habitants romains dans cette région; ce fait est d'autant plus remarquable que Cologne, grâce à sa prospérité, aurait fait pénétrer beaucoup plus loin au-delà du Rhin la civilisation romaine, si elle n'avait pas rencontré de ce côté des obstacles sérieux.

Des troupes romaines entrèrent assez souvent sur ces vastes territoires; peut-être même les routes construites au temps d'Auguste furent-elles encore relativement fréquentées et des voies nouvelles furent-elles ouvertes. Des colons épars, débris de l'ancienne population germanique ou bien émigrés venus du territoire romain, s'établirent dans le pays, semblables à ceux que nous trouvons dans les premiers temps de l'empire sur la rive droite du Rhin supérieur; mais les routes comme les établissements n'avaient aucune marque de stabilité. On ne voulait pas entreprendre dans ces régions un travail aussi vaste et difficile que celui qui se poursuivait dans la Haute Germanie; on ne voulait pas protéger et fortifier militairement la frontière de ce côté comme plus haut. Voilà pourquoi, si la domination romaine, dans le bassin inférieur, s'est étendue au-delà du Rhin, la civilisation romaine n'a pas franchi le fleuve dans cette région ainsi qu'elle l'a fait dans le bassin supérieur.

1. La place forte de Niederbiber, située près du confluent de la Wied et du Rhin, fait partie de la Germanie Supérieure, comme celui d'Arzbach, près de Montabaur, dans la vallée de la Lahn. Cette place, la plus puissante de la Germanie Supérieure, avait une importance exceptionnelle; elle fermait les lignes romaines sur la rive droite du Rhin.

2. On ne pourrait pas comprendre sans cela les levées de troupes (Ephem. epigr., V, p. 274), puisque les Frisons, qui étaient certainement indépendants en l'année 58 (Tac., Ann., XIII, 54), paraissent l'avoir été aussi auparavant. De son côté Pline l'ancien (Hist. nat. XXV, 3, 22) écrivait sous Vespasien, que les Frisons, à l'époque de Germanicus, étaient gens tum fida. Il faut probablement rapprocher de ces données la distinction des Frisii et des Frisavones, établie par Pline (IV, 15, 101) et celle des Frisii majores et minores qu'on trouve dans Tacite (Germ. 34). Les Frisons restés romains doivent être les Frisons de l'Ouest, les Frisons indépendants ceux de l'Est; si ces tribus s'étendraient jusqu'à l'Ems (Ptolém., III, 11, 7), il est possible que celles qui étient romaines aient habité à l'Ouest de l'Yssel. On ne peut pas les placer autre part que sur la côte qui porte encore aujourd'hui leur nom. L'assertion qui se trouve dans Pline (IV, 17, 106) lui est personnelle et n'est certainement pas exacte.

30 av. J.C.-192

La Gaule et la Germanie après la chute de Néron

Après que l'on eut renoncé à occuper la rive droite du Rhin, l'armée de Germanie Inférieure suffisait amplement à la fois à maintenir dans l'obéissance les Gaulois voisins et à écarter de la Gaule les Germains de la rive droite. La paix n'aurait probablement pas été troublée en deçà ni au-delà du Rhin si la chute de la dynastie Julio-Claudienne et la guerre civile, ou plutôt la guerre de corps d'armée qui en résultait, n'avaient provoqué une crise terrible. L'insurrection de la Gaule sous la conduite de Vindex fut, il est vrai, réprimée par les deux armées de Germanie. Néron n'en tomba pas moins. Aussitôt l'armée d'Espagne et la garde prétorienne de Rome lui donnèrent un successeur; mais les armées du Rhin firent de même. Au commencement de l'année 69, la plus grande partie de ces troupes passèrent les Alpes pour aller décider sur les champs de bataille de l'Italie si le maître de Rome s'appellerait Marcus ou Aulus. Au mois de mai de la même année, le nouvel empereur Vitellius, pour qui la fortune des armes s'était déclarée, suivit le même chemin; il emmenait avec lui le reste de l'armée solide et aguerrie du Rhin. On compléta à grande-peine les garnisons par des recrues levées précipitamment en Gaule; mais tout le pays savait que les anciennes légions n'étaient plus là; et il fut bientôt évident qu'elles ne reviendraient pas.

Si le nouvel empereur avait eu de l'autorité sur les légions qui l'avaient porté à l'empire, il aurait pu, après la chute d'Othon, au mois d'avril, en renvoyer au moins une partie sur le Rhin; mais ce qui retint en Italie l'armée germanique, ce fut plus encore l'insoumission des soldats que la crainte de complications en Orient, où Vespasien venait d'être salué empereur.

30 av. J.C.-192

Préparatifs de l'insurrection

La Gaule était dans un état de fermentation redoutable. Nous avons dit plus haut que Vindex ne s'était pas soulevé contre l'empire romain, mais contre l'empereur du moment; les armées du Rhin n'en avaient pas moins lutté contre le ban et l'arrière-ban d'un grand nombre de tribus celtiques, et les Gaulois avaient été opprimés et maltraités comme des vaincus. Le châtiment que subirent les Helvètes, lorsque les troupes rhénanes traversèrent leur pays pour gagner l'Italie, nous montre quel accord régnait entre les soldats et les habitants des provinces : un courrier envoyé par les Vitelliens en Pannonie ayant été arrêté sur le territoire des Helvètes, l'armée en marche d'un côté, les garnisons romaines de Rétie de l'autre, envahirent leur pays, saccagèrent tous les villages, par exemple Baden, près de Zürich, chassèrent de leurs retraites les paysans réfugiés dans les montagnes, les massacrèrent par milliers ou vendirent les prisonniers suivant le droit de la guerre. Bien que la capitale Aventicum (Avenches, près de Murten) se fût soumise sans résistance, les meneurs de l'armée voulaient qu'elle fût rasée. Tout ce que le général accorda, ce fut que la question serait portée non devant l'empereur, mais devant les soldats du quartier général; ceux-ci s'érigèrent en tribunal pour juger du sort de la ville, et Aventicum n'échappa à la destruction que grâce à un changement d'humeur de leur part.

De pareils traitements poussèrent à bout les habitants des provinces. Vitellius n'étaient pas encore sorti de la Gaule qu'un certain Mariccus, de la tribu des Boiens, cliente des Eduens, se présenta comme un dieu descendu sur la terre, pour rendre aux Celtes leur liberté. Des bandes entières de Gaulois se rangèrent sous ses drapeaux. Pourtant ce peuple n'était pas exaspéré. La révolte de Vindex venait de prouver le plus clairement du monde que les Gaulois étaient incapables de se soustraire à l'étreinte romaine.

30 av. J.C.-192

Soulèvement des auxiliaires bataves

Ce qui était plus important, c'était l'état d'esprit des peuplades germaniques annexées à la Gaule qui occupaient les Pays-Bas actuels, des Bataves, des Cannenefates, des Frisons dont nous avons déjà signalé la situation particulière. Au moment même où ils étaient le plus surexcités, leurs contingents se trouvaient par hasard en Gaule. La masse des troupes bataves, 8000 hommes environ, affectée à la quartorzième légion, était restée longtemps avec elle sur le Rhin supérieur; plus tard, sous Claude, lors de l'expédition de Bretagne, les Bataves passèrent dans cette île, où, grâce à leur incomparable bravoure, ils ne tardèrent pas à remporter, sous le général romain Paullinus, une victoire décisive. Depuis lors la troupe des Bataves était inconstestablement au premier rang dans l'armée romaine. Cette distinction lui valut d'être appelée par Néron pour aller guerroyer avec lui en Orient; mais le soulèvement de la Gaule détacha les troupes auxiliaires de la légion qui fidèle à Néron, partit pour l'Italie, tandis que les Bataves refusèrent de la suivre.

30 av. J.C.-192

Civilis

Les langues celtique et latine
La conjuration de Claudius Civilis
Rembrandt

Il faut peut-être ajouter ici que deux de leurs plus brillants officiers, les deux frères Paulus et Civilis, avaient été quelque temps auparavant soupçonnés sans motif de haute trahison et soumis à une enquête. On ne leur tint aucun compte de quatre ans de fidélité et de glorieuses blessures; on exécuta le premier et on emprisonna le second. Après la chute de Néron, qu'avait précipitée la défection des cohortes bataves, Galba rendit la liberté à Civilis, et renvoya les Bataves en Bretagne dans leurs anciens cantonnements. Ils campaient, pendant leur marche, dans le pays des Lingons (Langres), lorsque les régions abandonnèrent Galba et proclamèrent empereur Vitellius. Les Bataves se joignirent à elles, après une longue hésitation, dont Vitellius leur garda rancune; mais il n'osa pas forcer le chef d'un corps puissant à se justifier. Les Bataves descendirent en Italie avec les légions de Basse-Germanie; ils combattirent à Bedriacum pour Vitellius avec leur bravroure ordinaire, tandis que leur ancienne légion soutenait contre eux le parti d'Othon. Mais leurs compagnons d'armes romains furent exaspérés par l'orgueuil de ces Germains qui vantaient sans cesse leur bravoure militaire; en outre, les généraux se défiaient d'eux; ils essayèrent pour les disperser, de les envoyer en détachement, tentative qui devait avorter, dans une guerre où les soldats commandaient tandis que les chefs obéissaient, et qui faillit coûter la vie au général. Après leur victoire, les Bataves furent chargés d'accompagner en Bretagne leurs camarades de la quartozième légion, hostiles au nouvel empereur; mais ils en vinrent aux mains avec eux à Turin, si bien que les légionnaires continuèrent seuls leurs route, tandis que les Bataves retournaient en Germanie.

Cependant Vespasien avait été proclamé empereur en Orient; tandis que Vitellius donnait aux cohortes bataves l'ordre de marcher vers l'Italie et faisait dans leur pays de nouvelles levées considérables, les émissaires de Vespasien s'abouchaient avec les officiers bataves, afin d'empêcher cette marche, et même de soulever les Germains pour retenir les légions dans la province. Civilis entra dans le complot. Il se rendit dans sa patrie, et obtint facilement la complicité de sa tribu et de ses voisins les Cannenefates et les Frisons. C'est chez ceux-ci que la révolte éclata. Les deux camps de cohortes établis dans la région furent assaillis et les postes romains se battirent mal. Civilis se jeta dans le mouvement avec sa cohorte, qu'il avait emmenée sous prétexte de combattre les insurgés; il abandonna Vitellius, comme les trois tribus germaniques, et il obligea les autres Bataves et Cannenefates qui allaient partir de Mayence pour l'Italie, à se joindre à lui.

Tout cela était plutôt une rébellion militaire qu'une insurrection provinciale et surtout qu'une guerre germanique. Alors que les légions du Rhin luttaient contre les légions du Danube, puis contre celles-ci unies aux troupes de l'Euphrate, il était très naturel que les soldats de seconde classe et parmi eux le corps le plus considérable, celui des Bataves, prissent part pour leur compte à cette guerre civile. Lorsque l'on compare ce mouvement des cohortes bataves et des Germains de la rive gauche du Rhin à l'insurrection des Germains de la rive droite sous Auguste, on ne peut s'empêcher de rapprocher le rôle que jouèrent dans la première des ailes et les cohortes de celui qu'avaient joué jadis les troupes Chérusques. L'officier infidèle de Varus voulait délivrer son peuple de la domination romaine, tandis que le chef batave agissait sur l'ordre de Vespasien, peut-être suivant les instructions secrètes du gouverneur de la province dévouée à ce prince : la révolte était dirigée uniquement contre Vitellius. Sans doute la situation était telle que ce soulèvement militaire pouvait à chaque instant devenir une dangereuse guerre de Germanie. Les mêmes soldats romains, qui protégeaient le Rhin contre les Germains de la rive droite, se trouvaient, par suite de ces luttes entre corps de troupes, en hostilité avec les tribus de la rive gauche; les rôles étaient de telle nature, qu'il semblait presque plus facile de les changer que de les soutenir. Civilis lui-même peut bien s'être demandé si la révolte des Germains devait avoir pour résultat final de renverser un empereur ou de chasser les Romains de la Gaule.

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Situation des armées du Rhin

Depuis que le gouverneur de la Basse-Germanie était devenu empereur, les deux armées du Rhin étaient commandées par son ancien collègue de la Haute Germanie, Hordeonius Flaccus, viellard goutteux, sans énergie et sans autorité, secrètement gagné à Vespasien ou du moins soupçonné d'une telle trahison par les légions dévouées à l'empereur. Ce qui montre quels étaient sa situation et son caractère, c'est que, pour se justifier du soupçon de trahison, il donna l'ordre de remettre, sans les ouvrir, les dépêches du gouvernement aux portes-enseignes des légions, qui les lurent aux soldats avant de les faire parvenir à leur adresse. Des quatre légions de Basse-Germanie, qui avaient à lutter contre les rebelles, deux, la Ve et la XVe, étaient établies sous le commandement du légat Munius Lupercus, au quartier général de Vetera, la XVIe commandée par Numisius Rufus campait à Novaesium (Neus) et la 1er par Herennius Gallus, à Bonna (Bonn). L'armée de Haute-Germanie ne se composait alors que de trois légions1; l'une d'elles, la XXIe, était restée dans ses cantonnemments de Vindonissa, loin du théâtre de ces événements, si elle n'avait pas été appelée en Italie; les deux autres, la Ve Macédonique et la XXIIe occupaient où résidait Flaccus, et où son habile légat Dillius Vocula exerçait en fait le commandement suprême. L'effectif réel des quatre légions atteignait à peine la moitié de leur effectif normal, et la plupart des soldats étaient des invalides ou des recrues.

1. La quatrième légion de Haute-Germanie avait été envoyée en Asie Mineure,l'an 58, à cause de la guerre contre les arméniens et les Parthes (Tacite, Ann. XIII, 35).

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Premiers combats

Civilis, qui ne commandait qu'à un petit nombre de troupes régulières, mais qui avait fait une levée générale des Bataves, des Cannefates et des Frisons, sortit de son pays et prit l'offensive. Près du Rhin, il attaqua les débris des garnisons romaines chassés des régions septentrionales et une partie de la flotte romaine du fleuve, donnant ainsi le signal de la trahison, non seulement aux matelots dont la plupart étaient bataves, mais encore à une cohorte de Tongres (c'était la première défection d'une troupe gauloise); tous les soldats italiens furent tués ou pris. Ce succès provoqua le soulèvement des Germains de la rive droite du Rhin.

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Les Germains de la rive droite

Depuis longtemps ils attendaient, en vain, la révolte des sujets romains de la rive gauche; leu voeu était exaucé. Les Chauques et les Frisons de la côte, les Bructères établis sur les deux rives de l'Ems supérieur jusqu'à la Lippe; les Tenctères qui habitaient en face de Cologne la vallée moyenne du Rhin, enfin, en moins grand nombre, les petites peuplades voisines du Sud, sipii, Mattiaci, Chatti, se jetèrent dans la lutte. Lorsque les deux faibles légions de Vetera marchèrent contre les insurgés sous le commandement de Flaccus, elles trouvèrent en face d'elles le nombreux contingent des tribus transrhénanes, et la bataille se termina comme le combat livré sur le Rhin : les romains furent complétement défaits, par suite de la défection des cavaliers bataves attachés à la garnison de Vetera, et de la lâcheté des cavaliers ubiens et trévères.

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Siège de Vetera

Guerre avec les Frisons et les Chauques

Les insurgés et les envahisseurs germains marchèrent sur le quartier général de la Basse-Germanie pour l'investir et l'assièger. Durant ce siège, la nouvelle de ces événements parvint jusqu'aux autres cohortes bataves éblies sur la Bas-Rhin dans le voisinage de Mayence; elles se dirigèrent aussitôt vers le Nord. Au lieu de les écraser, le faible général en chef les laissa partir; et lorsque le commandant de la légion de Bonna voulut leur barrer le passage, Flaccus ne le secourut pas comme il l'aurait pu et comme il l'avait d'abord promis. Aussi les vaillants Germains dispersèrent la légion de Bonna et rejoignirent heureusement Civilis; leur troupe forma désormais le noyau de son armée, dans laquelle les enseignes des cohortes romaines étaient portées à côté des enseignes à figures d'animaux sortis des bois sacrés de Germanie. Le Batave se réclamait encore de Vespasien, au moins en apparence; il obligea les troupes romaines à jurer fidélité à cet empereur, et voulut exiger de la garnison de Vetera qu'elle se déclarât, comme lui, en sa faveur. Mais ces troupes ne virent là, peut être avec raison, qu'un piège; elles repoussèrent cette proposition avec autant d'énergie que les hordes ennemies, et, grâce à la supériorité de la tactique romaine, forcèrent les Barbares à transformer le siège en blocus.

Bien que les chefs de l'armée romaine eussent été surpris par les événements, les trahisons furent rares et les assiégés réclamèrent instamment des secours. Pour les leur amener, Flaccus et Vocula partirent de Mayence avec toutes leurs troupes; ils s'adjoignirent en route les deux légions de Bonna et de Novaesium, ainsi que les nombreux auxiliaires des tribus gauloises qui se tenaient prêts au commandement et se dirigèrent sur Vetera. Mais au lieu de se précipiter sur les assiégeants avec toutes leurs forces, dont la supériorité numérique devait être encore assez marquée, ils campèrent, à Vocula près de Gelduba (Gellep sur le Rhin, aux environs de Krefeld), à un grand jour de Vetera, et Flaccus plus loin en arrière. L'incapacité de ce général, la démoralisation toujours croissante des soldats, et surtout leur méfiance qui les portait à maltraiter et même à tuer leurs officiers, peuvent seules expliquer cette manoeuvre.

Le malheur augmentait de tous côtés. La Germanie entière semblait vouloir prendre part à la guerre; l'armée assiégeante recevait continuellement des renforts; de nouvelles troupes franchissaient le Rhin qui avait considérablement baissé pendant cet été sec, les unes pour ravager sur les derrières des Romains le territoire des Ubiens et des Trévères dans la vallée de la Moselle, les autres pour se répandre au-dessous de Vetera dans la région de la Meuse et de l'Escaut; des hordes plus nombreuses encore paraissaient devant Mayence et faisait mine de l'assiéger. C'est alors qu'on connut la catastrophe qui s'était produite en Italie. lorsque les légions germaniques apprirent le résultat de la seconde bataille qui s'était livrée à Bedriacum pendant l'automne 69, elles jugèrent la cause de Vitellius perdue, et, à contrecoeur, il est vrai, prêtèrent serment à Vespasien; elles espéraient peut-être que Civilis, qui avait écrit sur ses enseignes le nom de Vespasien, conclurait alors la paix. Mais les hordes de Germains, qui avaient envahi sur ces entrefaites toute la Gaule septentrionale, n'étaient pas venues pour soutenir la dynastie flavienne; quand même Civilis l'aurait voulu, il ne lui aurait plus été possible de le faire. Il leva le masque et déclara, ce qui était sans doute son intention bien arrêtée depuis longtemps, que les Germains de la Gaule septentrionale voulaient secouer la domination romaine avec l'aide de leurs compatriotes restés libre.

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Secours porté à Vetera

Arrachage de la vigne en Gaule sur ordre de Domitien
Arrachage de la vigne en Gaule sur ordre de Domitien

Cependant la fortune de la guerre changea subitement. L'attaque avait heureusement commencé, et la défaite des cohortes nerviennes avait mis dans une situation critique la petite armée de Vocula, lorsque deux cohortes espagnoles tombèrent tout à coup sur le dos des Germains; l'imminente défaite se changea en une éclatante victoire; les plus braves des assaillants restèrent sur le champ de bataille. Vocula ne s'avança pas immédiatement sur Vetera, comme il l'aurait pu; quelques jours plus tard seulement il pénétra dans la ville assiégée après un nouveau combat très vif avec les ennemis. Mais il n'apportait pas de vivres, et, comme le cours du fleuve était au pouvoir des assiégeants, il fallait en chercher par la voie de terre à Novaesium, où Flaccus campait. Le premier transport arriva sans accident; les ennemis qui s'étaient de nouveau rassemblés dans l'intervalle attaquèrent la seconde colonne de ravitaillement et l'obligèrent à se jeter dans Gelduba. Vocula partit à son secours avec ses troupes et quelques détachements de l'ancienne garnison de la place. Arrivés à Gelduba, les soldats refusèrent de retourner dans Vetera, et de supporter une seconde fois les fatigues du siège, qui les attendait; ils marchèrent sur Novaesium; et Vocula, qui savait le reste des corps qui gardaient Vetera était relativement bien approvionné; dut les suivre de gré ou de force.

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Mutinerie des troupes romaines

A Novaesium la révolte éclata. Les soldats avaient appris qu'un donativum1, envoyé pour eux par Vitellius, était entre les mains du général en chef; ils demandaient qu'on le partageât au nom de Vespasien. A peine l'eurent-ils reçu qu'ils le dépensèrent dans des festins licencieux, où se ranimèrent leurs anciennes rancunes; ils dévastèrent la maison de leur général, parce qu'il avait livré l'armée du Rhin au chef des légions de Syrie, le massacrèrent, et auraient infligé le même sort à Vocula, s'il ne leur avait échappé sous un déguisement. Puis ils proclamèrent de nouveau Vitellius empereur, ne sachant pas qu'il était déjà mort. Lorsque cette nouvelle parvint au camp, la meilleure partie des soldats, notamment les deux légions de Haute-Germanie, retrouvèrent leur sang-froid; elles remplacèrent sur leurs enseignes l'image de Vitellius par celle de Vespasien, et se soumirent aux ordres de Vocula qui les conduit à Mayence où il passa le reste de l'hiver 69-70. Civilis occupa Gelduba et coupa les vivres à Vetera, qui fut de nouveau étroitement bloquée; les camps de Novaesium et de Bonna restèrent au pouvoir des Romains.

1. On nommait donativum une libéralité faite par le prince aux soldats et notamment lorsqu'il arrivait à l'empire.

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Insurrection en Gaule

Jusqu'alors la Gaule, exception faite des petites tribus germaniques révoltés dans le Nord, était demeurée fidèle à Rome. Chaque peuplade pourtant était divisé; chez les Tongres, par exemple, il y avait un parti puissant qui favorisait les Bataves, et la lâcheté des auxiliaires gaulois pendant toute la campagne avait été provoquée en partie par des hostilités de cette nature. Mais il y avait aussi parmi les insurgés de nombreux partisans de Rome; un noble Batave, Claudius Labeo, faisait à ses compatriotes dans leur pays et dans les environs une guerre heureuse de partisans, et le neuveu même de Civilis, Julius Briganticus, périt dans un de ces combats à la tête d'un escadron romain. Quand le gouverneur donna l'ordre aux tribus gauloises d'envoyer leurs contingents, elles obéirent toutes sur le champ; les Ubiens, quoique d'origine germanique, se souvinrent aussi pendant cette guerre, qu'ils étaient romains, et résistèrent avec courage et succès, comme les Trèvères aux Germains qui envahissaient leur territoire. Le fait était naturel. La situation en Gaule était la même qu'au temps de César et d'Arioviste; si le sol gaulois était délivré du joug de Rome par ces hordes qui, pour aider Civilis, ravageaint les vallées de la Moselle, de la Meuse, et de l'Escaut, il était destiné à tomber au pouvoir des Germains. Dans cette guerre, qui avait commencé par une querelle entre deux armées romaines, et qui était devenue une lutte romano-germanique, les Gaulois n'étaient pas autre chose que l'enjeu et le butin.Or malgré tous les justes griefs d'ordre général et particulier que cette nation avait conféré le gouvernement romain, elle était avant tout anti-germaine; dans cette gaule à demi-romaine, la matière inflammable manquait pour allumer une de ces révoltes qui éclatent sans tenir compte de rien, comme le peuple en avait fomenté jadis.

Cependant les échecs de l'armée impériale avaient peu à peu rendu courage aux Gaulois ennemis de Rome et leur défection compléta le désastre. Deux nobles Trévères, Julius Classicus, chef de la cavalerie Trévère, et Julius Tutor, le commandant des garnisons établies sur le Moyen-Rhin, le Lingon Julius Sabinus, qui descendait, à l'entendre du moins, d'un bâtard de César, et quelques autres hommes du même parti dans diverses tribus, crûrent reconnaître, d'après la divination celtique, que la chute de Rome était écrite dans les étoiles, et qu'elle était annoncée au monde par l'incendie du Capitole (Déc. 69).

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L'empire gaulois

Ils résolurent de détruire la domination romaine et de fonder un empire gaulois. Ils suivirent l'exemple d'Arminius. Persuadé par les faux rapports de ces officiers romains, Vocula se décida à partir au printemps de 70 pour le Rhin inférieur avec les contingents placés sous son commandement et une partie de la garnison de Mayence; il voulait délivrer, avec ces troupes et les légions de Bonna et de Novaesium, Vetera étroitement bloquée. Entre Novaesium et Vetera, Classicus et les officiers ses complices abandonnèrent l'armée romaine et proclamèrent le nouvel empire gaulois. Vocula ramena les légions à Novaesium, où Classicus l'assièga aussitôt. Vetera ne pouvait plus tenir longtemps; les romains devaient donc s'attendre à trouver en face d'eux, après sa chute, les forces réunies des ennemis.

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Capitulation des romains

Cette perspective détermina les troupes romaines à se rendre aux officiers qui avaient trahi. En vain Vocula tenta de faire appel à la discipline et au sentiment de l'honneur militaire; les légions laissèrent massacrer leur brave général par un transfuge romain de la première légion, qui agissait sur l'ordre de Classicus, elles livrèrent elles-mêmes les autres officiers supérieurs au représentant de l'empire gaulois, et les soldats jurèrent fidélité à cet empire. Le même empire fut prêté entre les mains des officiers parjures par la garnison de Vetera que la famine avait obligée à se rendre, et par celle de Mayence où seuls quelques rares soldats avaient échappé au déshonneur par la fuite ou la mort. Ces fières troupes du Rhin, la première armée de l'empire, avaient capitulé devant leurs auxiliaires, Rome devant la Gaule.

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Chute de l'empire gaulois

Ce fut une tragi-comédie. L'empire gaulois disparut, comme il devait disparaître. Civilis et les Germains virent avec joie s'élever dans le camp romain une discorde qui leur livrait les deux partis ennemis, mais le chef batave ne songea pas à reconnaître cet empire; ses compatriotes de la rive droite du Rhin y pensèrent encore moins.

Les Gaulois eux-mêmes ne voulaient en entendre parler; la scission, qui s'était produite, lors de la révolte de Vindex, entre les districts de l'Est et le reste du pays, s'était encore accentuée. Les Trévères et les Lingons, dont les chefs avaient préparé le soulèvement militaire que nous avons raconté, suivaient toujours ceux qui le menaient, mais ils restaient, pour ainsi dire, isolés; seuls les Vangiones et les Tribocci s'étaient joints à eux. Les Séquanes, que les Lingons leurs voisins avaient essayé de faire entrer par force dans la révolte, en envahissant leur territoire eurent bientôt repoussé les assaillants. La tribu considérable des Rèmes, toute puissante dans la Belgique, convoqua l'assemblée des Trois Gaules; il ne manqua pas d'orateurs politiques pour défendre le parti de l'indépendance; néanmoins on résolut de détourner les Trévères de la révolte.

Il est difficile de dire qu'elle aurait été l'organisation de l'empire nouveau, s'il avait pu se constituer. Nous savons seulement que Sabinus, l'arrière-petit-fils d'une concubine de César, se donna lui-même le nom de César, ce qui ne l'empêcha pas d'être battu par les Séquanes, tandis que Classicus, qui n'avait pas un ancêtre si illustre, portait les insignes de la magistrature romaine, et jouait au proconsul républicain. C'est dans le même ordre d'idées que fut frappée une monnaie, due sans doute à Classicus ou à ses partisans, qui porte la tête de la Gaule comme les monnaies de la République romaine portaient celle de Rome, et à côté le symbole des légions avec la légende très audacieuce : Fidélité (fides).

Les habitants de cet empire, qui occupaient les contrées voisines du Rhin, avaient toute facilité pour donner la main aux insurgés de Germanie. Les débris des deux légions qui avaient capitulé à Vetera furent massacrés, contrairement aux conventions et malgré Civilis; les deux garnisons de Novaesium et de Bonna furent envoyées à Trèves, et tous les camps romains du Rhin, grands et petits, furent incendiés, à l'exception de Mongotiacum.

Les habitants de Cologne se trouvaient dans une situation des plus critiques. Les Gaulois s'étaient contentés de leur faire jurer fidélité au nouvel empire; mais les Germains n'oubliaient pas que ces populations étaient les anciens Ubiens. Une ambassade de Tenctères de la rive droite du Rhin, c'était une des tribus auxquelles les romains avaient pris leur patrie pour en faire des pâturages et qui avaient dû chercher d'autres demeures, réclama la démolition de la capitale de ces Germains apostats et l'exécution de tous les citoyens d'origine romaine qu'y s'y trouvaient. On aurait accédé à cette demande si Civilis, auquel les Ubiens avaient rendu personnellement service, et la prophétesse germanique Velléda, de la tribu des Bructères, qui avait prédit cette victoire et dont l'autorité était reconnue par toute l'armée des insurgés, n'avaient pas intercédé en faveur de ces populations.

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Campagne des Romains

Les vainqueurs n'eurent pas beaucoup de temps pour se disputer le butin. Les fondateurs de l'empire assuraient que la guerre civile avait éclaté en Italie, que toutes les provinces étaient soulevées et que Vespasien avait probablement péri; mais la lourde main de Rome se fit bientôt sentir. La dynastie nouvelle pouvait envoyer sur le Rhin les meilleurs capitaines avec de nombreuses légions; il fallait, au reste, y déployer des forces importantes. Annius Gallus prit le commandement dans la province de Germanie Supérieure; Petilius Ceralis dans celle de Germanie Inférieure. Ce dernier était un officier impétueux et souvent imprévoyants, mais brave et capable, c'était l'activité même. Outre la XXIe légion de Vindonissa, on fit passer dans le pays cinq légions d'Italie, trois d'Espagne, une de Bretagne, avec la flotte; enfin un détachement de la garnison de Rétie. Ce détachement et la XXIe légion entrèrent d'abord en campagne. Les rebelles avaient bien parlé de fermer les défilés des Alpes, mais ils n'en avaient rien fait et tout le bassin supérieur du Rhin était ouvert jusqu'à Mayence. Les deux légions campées dans cette ville, qui avaient juré fidélité à l'empire gaulois, essayèrent de résister; pourtant, quand elles surent qu'une armée romaine plus considérable s'avançait contre elles, elles tremblèrent dans l'obéissance; leur exemple fut aussitôt suivi par les Vangiones et les Tribocci. Les Lingons firent leur soumission sans coup férir, mais sous la promesse formelle qu'on infligerait pas de mauvais traitements à leurs 70000 combattants1. Les Trévères auraient probablement agi de même, mais ils en furent empêchés par leur noblesse. Les deux légions qui restaient de l'armée de Basse-Germanie, avaient, à la nouvelle de l'approche des Romains, enlevé de leurs étendards les insignes gaulois; elles se refugièrent dans la ville des Mediomatrici (Metz) restés fidèles, et implorèrent le pardon du nouveau général en chef. Lorsque Cerialis se mit à la tête des troupes, une bonne partie de la tâche était déjà faite. Les chefs des insurgés risquaient la lutte suprême, c'est à ce moment que, sur leur ordre, on massacrera les légats des légions qui s'étaient rendues à Novaesium, mais militairement ils étaient sans puissance et leur dernière combinaison politique, la proposition qu'ils firent au général romain de prendre lui-même l'empire des Gaules, était bien digne de leur début. Après une courte campagne, Cerialis s'empara de la capitale des Trévères; les chefs et tout leur conseil s'étaient enfuis chez les Germains. Ce fut la fin de l'empire gaulois.

1. Frontin, Start., IV, 3, 14. Les troupes romaines avaient, sans doute, établi sur le territoire des Lingons une place de réserve et un dépot : on a trouvé dernièrement à Mirebeau-sur-Bèze, à 22 km au nord-est de Dijon, des briques qui prouvent que des bâtiments y ont été construits par des détachements empruntés à cinq au moins des légions de l'armée impériale (Hermes, XIX, p. 437).

30 av. J.C.-192

Dernière lutte de Civilis

La lutte contre les Germains fut plus sérieuse. Civilis attaqua dans Trèves même, avec toutes ses troupes composées des Bataves, du contingent germanique et des fuyards gaulois, les romains beaucoup moins nombreux. Déjà il s'était emparé du camp ennemi et il tenait le pont de la Moselle, lorsque ses soldats, au lieu de poursuivre leur victoire, se mirent trop tôt à piller; alors Cerialis, réparant son imprévoyance par une écclatante bravoure, rétablit le combat et chassa complétement les Germains du camp et de la ville. Jamais aucun succès ne fut plus important. Les habitants de Cologne redevinrent fidèles aux romains; ils égorgèrent dans leurs maisons les Germains qui résidaient chez eux; toute une cohorte germanique qui était établie dans le pays fut enfermée et brûlée dans son camp. La légion venue de Bretagne fit rentrer dans le devoir toutes les tribus de la Belgique qui tenaient encore pour les Germains; une victoire des Cannenefates sur la flotte romaine qui avait amené cette légion, les succès isolés de quelques vaillants Germains, et surtout la supériorité des vaisseaux barbares sur les vaisseaux romains moins nombreux et moins bien manoeuvrés ne purent changer la situation militaire générale. Civilis essaya de tenir tête à ses ennemis sur les ruines de Vetera; mais il dut reculer devant l'armée impériale deux fois plus forte qu'auparavant, et finalement abandonner son pays lui-même après une résistance désespérée. Comme toujours, la discorde suivit de près le malheur, Civilis n'étant plus sûre de ses partisans, chercha et trouva protection contre eux dans les rangs des ennemis. A la fin de l'automne 70 cette lutte inégale était terminée; les troupes auxiliaires capitulaient à leur tour devant les légionnaires et la prêtresse Velléda était emmenée prisonnière à Rome.

Embrassons maintenant d'un seul regard cette lutte, une des plus étranges et aussi des plus terribles qui aient eu lieu. Jamais troupes n'eurent à accomplir une tâche plus lourde que les deux armées du Rhin en 69 et 70. Dans l'espace de plusieurs mois, elles furent tour à tour les armées de Néron, puis du sénat, puis de Galba, puis de Vitellius et enfin de Vespasien. Ces soldats étaient les seuls défenseurs de la domination romaine contre les deux nations puissantes des gaulois et des Germains; et pourtant presque tous les auxiliaires et la plupart des légionnaires étaient recrutés parmi les peuples, privées de leurs meilleurs contingents, sans solde, souvent affamées et, pour combler la mesure, mal conduites, ces troupes durent mentalement et physiquement faire des efforts surhumains. Elles supportèrent mal cette épreuve difficile.

Ce fut moins, en cette occasion, la lutte de deux armées, comme dans les autres guerres civiles de cette époque terrible, qu'une révolte des soldats et surtout des officiers inférieurs contre les officiers supérieurs, révolte qui coïncidait avec une insurrection dangereuse, une invasion germanique et incidemment avec un soulèvement peu important de quelques districts celtiques.

A côté du double affront de Novaesium, Cannes, Carrhae et le désastre de Teutoburg sont des histoires militaire de Rome : s'il y eut quelques hommes isolés qui firent leur devoir, il n'y a pas une seule troupe qui ait gardé son honneur intact au milieu de l'ignominie générale. Le profond bouleversement qui se produisit dans l'etat et surtout dans l'armée à la chute de la dynastie Julio-claudienne, se manifeste plus clairement encore que dans la bataille confuse de Bedriacum, dans ces événements du Rhin, les plus tristes que Rome ait connus et qu'elle dût jamais connaître.

30 av. J.C.-192

Conséquences de la guerre des Bataves

Le crime était si grave et si général qu'on ne put infliger aux coupables le châtiment qu'ils méritaient. Il faut reconnaître que le nouvel empereur, qui par bonheur était resté personnellement étranger à tous ces événements, se montra grand politique : il oubliaient le passé et chercha seulement à prévenir le retour de pareilles crises. Les principaux coupables, aussi bien parmi les légionnaires que parmi les insurgés, furent punis, comme il était naturel; et ce qui donne la mesure du châtiment infligé, c'est que cinq ans plus tard, Vespasien envoya à la mort un chef des rebelles gaulois qui fut découvert dans un souterain, et sa femme qui l'y avait caché jusqu'alors. Mais on permit aux légions infidèles de combattre les Germains, et d'expier, pour ainsi dire, leurs fautes dans les rudes combats qu'elles livrèrent à Vetera et à Trèves. L'empereur n'en cassa pas moins les quatre légions de Basse-Germanie, et l'une des deux légions de Haute-Germanie qui avaient participé à la révolte; on croirait volontiers que la XXIIe légion fut épargnée, en souvenir de son vaillant légat. On traita probablement de la même façon la plupart des cohortes bataves, le régiment de cavalerie des Trévères, et peut-être quelques autres troupes qui s'étaient trop montrées.

On pouvait encore moins châtier avec toute la sévérité de la loi les tribus celtiques et germaniques qui s'étaient révoltées. Il n'est pas étonnant que les légions romaines aient demandé la destruction de la colonie Augusta Trevirorum, non pour la piller, mais par vengeance, comme les Germains avaient réclamé la ruine de la capitale des Ubiens; mais si Civilis avait protégé l'une, Vespasien sauva l'autre. On laissa même en général aux Germains de la rive gauche du Rhin leur ancienne situation.

Probablement, quoique rien ne soit certain à ce sujet, on introduisit des changements importants dans la levée et l'emploi des troupes auxiliaires, pour atténuer le danger que présentait cette institution. Les Bataves restèrent exempts d'impôts et soumis à un service militaire privilégié, bien que la plupart d'entre eux eussent combattu contre Rome les armes à la main. Mais les troupes bataves furent considérablement diminuées. De plus, tandis que jusqu'alors leurs officiers avaient été choisis de droit, comme il semble, dans la noblesse locale, et que les tribus germaniques et celtiques avaient souvent joui du même privilège, désormais les officiers des ailes et des cohortes furent pris dans la classe à laquelle Vespasien lui-même appartenait, dans la classe moyenne des villes italiennes et des cités provinciales de droit italique. On ne rencontre plus d'officiers comme le Chérusque Arminius, le Batave Civilis, et le Trévère Classicus.

Jusqu'alors tous les soldats levés dans la même tribu servaient dans le même corps d'armée; dans la suite les recrues furent réparties, sans distinction d'origine, entre les détachements les plus divers. L'administration militaire de l'empire tira sans doute cet enseignement de la guerre précédente qui provoqua encore une autre réforme : auparavant les troupes auxiliaires qui combattaient en Germanie provenaient la plupart des tribus germaniques et des populations voisines; désormais on fit pour elles ce que l'on avait fait pour les auxiliaires de Dalmatie et de Pannonie après la guerre de Bato : on les employa en dehors de leur patrie. Vespasien était un capitaine intelligent et expérimenté; et, si les troupes auxiliaires ne se révoltèrent jamais plus contre leurs légions, c'est à lui sans doute en grande partie qu'on le doit.

30 av. J.C.-192

Situation postérieure des Germains de l'Empire sur le Bas-Rhin

Cette insurrection des Germains de la rive gauche du Rhin, sur laquelle nous avons, par hasard, des renseignements complets, nous fait saisir clairement dans quel état politique et militaire se trouvaient la région du Rhin inférieur et la Gaule. Mais ce qui prouve qu'elle fut provoquée par des causes extérieures et accidentelles, et non par une nécessité intime, c'est qu'une paix profonde lui succéda, et que le statu quo fut, autant que nous pouvons le constater, maintenu dans le pays. Les Germains sujets de Rome ne se fondirent pas moins dans l'empire que les gaulois romains : ils ne tentèrent plus aucune révolte. A la fin du troisième siècle, le territoire des Bataves fut même envahi par les Francs, qui traversaient le bas Rhin pour pénétrer en Gaule; cependant, durant les troubles de la grande invasion, les Bataves et les Frisons demeurèrent dans leur ancienne patrie, quoique mutilée, et restèrent, autant que nous pouvons le savoir, fidèles à l'empire qui se disloquait.

30 av. J.C.-192

Les Germains indépendants du Rhin inférieur

Passons maintenant des Germains soumis aux Germains indépendants qui habitaient à l'Est du Rhin. En même temps qu'ils furent les complices de la révolte des Bataves, ils voulurent s'avancer dans l'empire aussi loin que les romains avaient voulu s'avancer dans leur pays, lors des expéditions de Germanicus, pour reculer la frontière impériale.

30 av. J.C.-192

Les Bructères

Parmi les Germains indépendants ceux qui habitaient le plus près du territoire romain étaient les Bructères, établis sur les deux rives de l'Ems moyen, et dans le bassin supérieur de l'Ems et de la Lippe. C'est à cause de cette situation même qu'ils fûrent les premiers des Germains à soutenir la révolte batave. Dans leur tribu était née cette vierge Velléda, qui avait excité ses compatriotes à lutter contre les romains, en leur promettant la victoire, dont la sentence décida du sort de la ville des Ubiens, et dans la retraite élevée de laquelle on envoya les sénateurs romains faits prisonniers, et le vaisseau amiral de la flotte du Rhin que l'on avait capturé. Elle fut atteinte par la défaite des Bataves; peut-être les romains dirigèrent-ils contre elle une expédition spéciale; quoi qu'il en soit, cette jeune prêtresse fut prise et envoyée à Rome. Ce désastre et plusieurs démêlés avec des peuplades limitrophes détruisirent la puissance des Bructères. Sous Néron une tribu voisine leur imposa par les armes, avec l'assistance passive du légat romain, un roi dont ils ne voulaient pas.

30 av. J.C.-192

Les Chérusques du Haut-Weser, qui avaient été sous Auguste et Tibère la principale tribu de la Germanie centrale, ne sont plus signalés que rarement après la mort d'Arminius, mais toujours comme entretenant avec les romains des relations pacifiques. la guerre civile, qui dut aussi sévir chez eux après la chute d'Arminius, anéantit toute la race royale; ils demandèrent alors au gouvernement impérial de leur envoyer comme chef le dernier de leur princes, Italiens, neveu d'Arminius, qui vivait en Italie. le retour de cet homme courageux, mais plus fidèle à son nom qu'à son origine, provoqua de nouveaux troubles : il fut chassé par les siens, mais les Langobards le rétablirent sur son trône chancelant. Un de ses successeurs, le roi Chariomerus, pendant la lutte de Domitien contre les Chatti, prit si énergiquement parti pour l'empereur qu'à la fin de la guerre il fut détrôné par les Chatti, et se réfugia chez les Romains, dont il réclama inutilement l'intervention. Ces guerres civiles et ces combats perpétuels affaiblirent tellement la tribu des Chérusques, qu'elle disparût dès lors de la politique active.

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