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La Germanie

La Germanie

Guerre avec les Frisons et les Chauques sous Claude Abandon de la rive droite du Rhin Civilis Chute de l'empire gaulois La guerre des Alamans Sévère Antonin Alexandre Maximin Les Francs Gallien




Sources historiques : Théodore Mommsen




12 av. J.C.-192

Limites de la Germanie romaine

La création des deux provinces romaines de Germanie Supérieure et Inférieure est une conséquence de la défaite des armes romaines et de la politique générale d'Auguste. Au début, la province de Germanie s'étendait du Rhin à l'Elbe; elle n'a existé que pendant vingt ans, depuis la première campagne de Drusus, 742 de Rome/12 av. J.C.; mais comme, d'une part, elle contenait les camps militaires de la rive gauche du Rhin, Vindonissa, Mogontiacum, Vetera, et que, d'autre part, des parties plus ou moins considérables de la rive droite demeurèrent encore romaines après la catastrophe, le gouvernement civil et le commandement militaire ne disparurent pas absolument, tout en restant, pour ainsi dire, dans l'air.

Nous avons déjà décrit l'organisation intérieure des trois Gaules, qui comprenanent le pays tout entier jusqu'au Rhin, sans distinction d'origine; seuls, les Ubiens, transportés en Gaule pendant les dernières crises, n'étaient pas comptés parmi les soixante-quatre tribus de cette province; mais les Helvètes, les Tribocci et surtout les districts occupés par les troupes du Rhin, y étaient rattachés. On avait projeté de réunir en un seul tout, sous la domination romaine, les tribus germaniques situées entre le Rhin et l'Elbe, comme on avait réuni les tribus gauloises; dans cette intention, on avait voulu créer autour de l'autel d'Auguste élevé dans la cité des Ubiens, germe de la moderne Cologne, une capitale excentrique comme on l'avait fait à Lyon pour la Gaule; on pensait aussi à transporter, dans un avenir plus éloigné, les camps importants sur la rive droite du Rhin et à soumettre la rive gauche, au moins pour l'essentiel, à l'autorité du gouverneur de la Belgique. Mais tous ces projets périrent en même temps que les légions de Varus; l'autel germanique d'Auguste sur le Rhin devint ou resta l'autel des Ubiens; les légions continuèrent à être cantonnées dans le territoire qui dépendait de la Belgique, mais, comme dans l'organisation de l'empire romain le gouvernement civil ne pouvait pas être séparé du commandement militaire, cette région demeura soumise administrativement aux chefs des deux armées, aussi longtemps que les troupes y restèrent1.

Varus est probablement le dernier général qui ait commandé seul l'armée du Rhin tout entière; lorsque, à la suite du désastre, l'effectif des troupes fut porté à huit légions, le commandement, selon toute apparence, fut en même temps divisé.

1. Ce partage d'une province entre trois gouverneurs est sans exemple dans l'administration romaine. L'Afrique et la Numidie semblent en apparence offrir une analogie, mais il y a une différence politique essentielle, puisque le gouverneur civil de ces provinces relevait du sénat et le chef militaire de l'empereur; au contraire les trois gouverneurs de la Belgique étaient tous des fonctionnaires impériaux, et l'on ne peut pas comprendre pourquoi les deux districts germaniques ont été rattachés à la Belgique au lieu de former une province nouvelle. Il y a guère qu'un moyen d'expliquer cette bizarrerie : c'est de supporter que, malgré le recul de la frontière, on voulut garder à la province le nom de Germanie; c'est ainsi que la province de Dacie, lorsque de transdanubienne elle devint cisdanubienne, ne changea point de nom.



12 av. J.C.-192

Germanie Supérieure et Inférieure

Les deux quartiers généraux de l'armée du Rhin furent de tout temps Vetera, près de Wesel, et Mogontiacum, aujourd'hui Mayence; ces deux camps existaient bien avant la division du commandement et l'ont, en partie, amenée. Les deux corps d'armée comptaient chacun, au premier siècle ap. J.C., quatre légions, environ 30000 hommes1; c'est à Vetera et à Mogontiacum ou entre ces deux positions que campait le gros de l'armée romaine, à l'exception d'une légion cantonnée près de Noviomagus (Nimègue), d'une autre établie à Argentoratum (Strasbourg), et d'une troisième postée à Vindonissa (Windish, près de Zurich), non loin des frontières de la Rétie. A l'armée de la Germanie Inférieure était rattachée l'importante flotte du Rhin. La limite des deux districts militaires se trouvait entre Andernach et Remagen, près de Brohl2; Coblentz et Bingen appartenaient à la région supérieure, Bonn et Cologne à la région inférieure. Sur la rive gauche, la circonscription administrative de la Haute-Germanie comprenait les Helvetii (Suisse), les Sequani (Besançon), les Lingones (Langres), les Raurici (Bâle), les Tribocci (Alsace), les Nemetes (Spire), et les Vangiones (Worms); le district de Basse-Germanie, moins considérable, renfermait les Ubii ou plutôt la colonie d'Agrippina (Cologne), les Tungri (Tongres), les Menapii (Brabant), et les Batavi; les tribus qui habitaient plus loin à l'Ouest étaient soumises aux différents gouverneurs des trois Gaules ainsi que Metz et Trèves.

Cette division était purement administrative. D'un autre côté, l'extension des deux provinces au-delà du Rhin varia suivant les relations que Rome eut avec les peuplades voisines et suivant le progrès ou le recul de la domination romaine. L'histoire de ces relations est tellement dissemblable dans le bassin supérieur et dans le bassin inférieur du Rhin et les événements suivirent dans les deux pays un cours si différent, que leur division par province est historiquement de la plus haute importance.

1. Pour l'époque de Domitien et de Trajan on peut, avec quelque certitude, évaluer à 10000 hommes environ les troupes auxiliaires dans la Germanie supérieure. Un document de l'année 90 attribue à l'armée de cette région quatre ailes et quatorze cohortes : à ce nombre doit être ajoutée au moins une cohorte (Coh. I Germanorum), qui tenait certainement garnison dans le pays en 82 comme en 116. On ne sait si deux ailes, qui s'y trouvaient en 82 et 3 cohortes au moins, qui y camapaient en l'année 116, et qui manquent dans la liste de 90, y étaient en garnison cette année-là; mais la plus grande partie de ces troupes se trouvait avant l'année 90 hors de la province, ou n'y est venue qu'après cette date. Certainement l'un de ces 19 auxilia, la cohors I Damascenorum, et peut-être un autre, l'ala I Flavia Gemina, sont des corps doubles. Au minimum les chiffres cités plus haut représentent l'effectif normal des auxiliaires de cette armée, qui ne peut guère avoir été beaucoup plus considérable. les auxiliaires de la Germanie Inférieure, dont les garnisons étaient moins importantes, ont dû être moins nombreux.

2. Près du pont de l'Abrinca, aujourd'hui Vinxtbach, ancienne limite des archevêchés de Cologne et de Trèves, se trouvaient deux autels, l'un du côté de Remagen, consacré aux Lilites (Limes), à la divinité locale et à Jupiter (Finibus et Genio loci et Jovi optimo maximo), par des soldats de la trentième légion de Germanie inférieure; l'autre, du côté d'Andernach, élevé par des soldats de la huitième légion de Germanie Supérieure en l'honneur de Jupiter, de la divinité locale et de Junon (Brambach, Corp. Inscript. Rhenan, 649, 650).

30 av. J.C.-192

Les Bataves

Les Bataves
Révolte des Bataves
Otto van Veen

Les Bataves germaniques furent incorporés pacifiquement à l'empire, sinon par César, du moins peu de temps après lui, peut-être par Drusus. Ils habitaient le delta du Rhin, c'est-à-dire la rive gauche du fleuve et les îles formées par ses bras; ils s'étendaient en amont au moins jusqu'au vieux Rhin, à peu près depuis Anvers jusqu'à Utrecht et Leyde, dans la Zèlande et la Hollande méridionale, sur un territoire primitivement celtique; du moins, l'élément celtique domine dans les noms des lieux. Le nom de Bataves survit encore dans le Betuwe, dépression située dans le Wahal et le Lech, et où se trouve la grande ville de Noviomagus, aujourd'hui Nimègue. C'étaient, surtout par comparaison avec les Celtes indociles et turbulents, des sujets soumis et utiles; aussi prirent-ils une place à part dans l'ensemble de l'empire et dans l'armée romaine. Ils ne payaient pas d'impôts, mais fournissaient plus de soldats qu'aucune autre tribu: ils envoyaient à eux seuls à l'armée impériale 1000 cavaliers et 9000 fantassins; de plus, les gardes du corps de l'empereur étaient choisis parmi eux. Le commandement de ces détachements bataves était exercé exclusivement par les Bataves.

Les Bataves n'étaient pas seulement les meilleurs cavaliers et les meilleurs nageurs de l'armée; ils étaient aussi le modèle de la fidélité militaire; la solde élevée des gardes du corps bataves, les privilèges que les nobles retiraient de leur rang d'officiers, garantissaient encore leur loyauté. Ces Germains n'avaient pris part ni à la conspiration contre Varus ni aux événements qui suivirent le désastre, et si Auguste, sous l'impression de la terrible nouvelle, licencia sa garde batave, il fut bientôt convaincu que ses soupçons n'étaient pas fondés, et peu de temps après il rappela auprès de lui cette troupe d'élite.

30 av. J.C.-192

Les Cannenefates

Sur l'autre rive du Rhin habitaient, tout près des Bataves, dans le Kennemerland (Hollande septrentrionale, au Nord d'Amsterdam), les Cannenefates de même lignée, mais beaucoup moins nombreux. Non seulement ils sont nommés parmi les peuplades que Tibère a soumises, mais ils furent traités comme les Bataves en ce qui concerne le service militaire.

30 av. J.C.-192

Les Frisons

Les Frisons, voisins des Cannenefates, s'étendaient sur la côte, qui porte aujourd'hui encore leur nom, jusqu'à l'Ems inférieur; ils se soumirent à Drusus et restèrent dans la même situation que les Bataves. Au lieu d'impôts, on leur demandait au certain nombre de peaux de boeufs pour les besoins de l'armée; ils devaient aussi fournir des troupes relativement nombreuses pour le service de l'empire. Ils furent les plus fidèles alliés de Drusus, puis de Germanicus; ils prétèrent à ce dernier un utile concours et pour la construction de son canal, et surtout lors de sa malheureuse expédition dans la mer du Nord.

30 av. J.C.-192

Les Chauques

Plus à l'Est, les Chauques, peuplade nombreuse de marins et de pêcheurs, habitaient le rivage de la mer du Nord, des deux côtés du Weser, peut-être de l'Ems jusqu'à l'Elbe; ils furent soumis à la domination romaine par Drusus en même temps que les Frisons, mais non pas comme eux sans combat. Toutes ces populations maritimes de la Germanie acceptaient pacifiquement ou du moins sans grande résistance leurs nouveaux maîtres; elles ne furent pas complices de la révoltes des Chérusques; aussi conservèrent-elles, après la défaite de Varus, la même situation qu'auparavant dans l'empire romain; il resta même des garnisons chez les tribus les plus éloignées des Frisons et des Chauques, et ces garnisons envoyèrent des secours à Germanicus pendant ses campagnes.

Lorsque l'on évacua la Germanie en l'an 17, il semble que l'on ait abandonné la religion des Chauques, pauvre, éloignée et trop difficile à défendre; tout au moins, après cette date, il n'y a plus dans ce pays aucune trace de la domination romaine, et quelques années plus tard nous le trouvons indépendant. Mais toute la contrée située à l'Ouest de l'Ems inférieur resta comprise dans l'empire, dont les limites englobaient ainsi les Pays-Bas actuels. La défense de cette partie des frontières contre les Germains indépendants fut principalement confiée aux tribus maritimes soumises à l'empire.

30 av. J.C.-192

Le Limes et la frontière déserte du Bas-Rhin

On procéda autrement en amont du fleuve : on traça une route à une distance plus ou moins éloignée du Rhin pour indiquer la frontière, et tout le territoire intermédiaire fut dépeuplé. Sur cette route frontière, sur ce limes1, on surveillait le commerce; le passage était interdit la nuit à tout le monde, le jour aux gens armés; il n'était permis en général aux autres que sous certaines conditions destinées à garantir la sécurité, et moyennant certains péages fixés d'avance. Après la défaite de Varus, Tibère construisit une route semblable dans le pays actuel de Munster, en face du quartier-général de Basse-Germanie, à une certaine distance du Rhin, puisque la "forêt Casienne", encore inconnue, près de laquelle était son camp, s'étendait entre cette route et le fleuve.

A la même époque on a dû faire des travaux analogues dans les vallées de la Ruhr et de la Sieg, jusqu'à celle de la Wied, où finissait la province de Germanie Inférieure. Il n'était pas nécessaire que cette route fût occupée militairement et constituât une ligne de défense, bien que l'on ait toujours compris que, pour défendre et fortifier la frontière, la meilleure méthode était de rendre cette route la plus sûre possible. Un des moyens employés pour protéger la frontière, c'était de dépeupler la bande de terrain qui séparait le fleuve de la route. Des tribus qui occupaient la rive droite du Rhin, dit un historien bien informé du temps de Tibère, les unes ont été transportées par les romains sur la rive gauche, les autres se sont retirées d'elles-mêmes dans l'intérieur des terres. On agit ainsi, dans le pays actuel de Munster, à l'égard des tribus germaniques qui y étaient établies depuis longtemps, Usipiens, Tenctères, Tubantes. Lors des campagnes de Germanicus, ces peuples, chassés des bords du Rhin, habitaient encore la vallée de la Lippe; plus tard, probablement à la suite de cette expédition, on les trouve à la hauteur de Mayence. Leur ancien territoire resta désert, et forma d'immenses pâturages réservés aux troupeaux de l'armée de Germanie Inférieure. En 58, les Frisons et les Amsivarii nomades tentèrent de s'y établir, mais sans pouvoir en obtenir la permission des autorités romaines. Plus au Sud, les Sicambres subirent presque tous le même traitement : une partie au moins de leur tribu continua d'occuper la rive droite2, tandis que d'autres peuplades plus petites furent déplacées. Les populations éparses qu'on laissait établies en deçà du limes étaient naturellement sujetttes de l'empire; comme le prouve, d'ailleurs, le fait que les Sicambres étaient soumis au service militaire romain.

1. Le limes (de limus, transversal) est une expression technique, étrangère à notre droit, et partant intraduisable dans notre langue; elle provient de ce que les romains, ne tenant pas compte des limites naturelles, séparaient leurs propriétés terriennes par des chemins d'une largeur déterminée; ces chemins sont les limites. Il en résulte que ce mot signifie toujours à la fois les limites tracées et les routes construites par la main de l'homme. Il conserve cette double signification lorsqu'on l'applique à l'Etat - Rudorff a fait à ce sujet une erreur dans ses Grom. inst, p. 289. Le terme limes ne désigne pas une frontière quelconque de l'empire; mais seulement celle qui a été établie par l'homme, pour faciliter la surveillance et qui est garnie de postes militaires chargés d'assurer la défense de l'empire (Vita Hadriani, 12 : Locis in quibus barbari non fluminibus, sed limitibus dividuntur), comme nous en trouvons en Germanie et en Afrique. C'est pourquoi l'on désignait l'établissement d'un limes par les mêmes expressions que la construction d'une route : aperire (Velleius II, 121, ce qui ne doit pas être rapproché, comme le veut Müllenhoff, Zeitschrift für d. Alterth., nouvelle série, II, p. 32, de notre : "ouvrir une barrière"), munire; agere (Frontin, Strat, I, 3, 10 : limitibus per CXX m. p. actis). Le limes n'est donc pas seulement une ligne, mais une ligne d'une certaine largeur (Tac., Anni, I, 50 : castra in limite locat). L'Etablissement du limes accompagne souvent la construction de l'agger, c'est-à-dire de la levée pour une route (Tac., Ann, II, 7 : castra novis limitibus aggeribusque permunita), et son déplacement le changement des garnisons postées sur la frontière (Tac., Germ., 29 : limite acto promotisque praesidiis). Le limes est aussi une route impériale servant de frontière et destinée à régulariser la circulation commerciale, puisqu'on ne peut franchir qu'à certaines places situées en face des ponts du fleuve qui sert de limite et que partout ailleurs le passage est interdit. Le limes prenait surtout ce caractère, lorsque la frontière cessait d'être militairement défendue : dans ce cas il restait une route de frontière. Il l'était aussi, même quand il était fortifié des deux côtés, comme en Bretagne et aux bouches du Danube; le vallum de Bretagne s'appelle aussi limes. Mais il arrivait également que des postes étaient placés aux lieux de passage, et qu'entre deux de ces postes le chemin de séparation était en quelque sorte impraticable. C'est dans ce sens que le biographe d'Hadrien, dans le texte cité précédemment, parle des limites où l'empereur stipitibus magnis in modum muralis saepis funditus jactis atque conexis barbaros separavit. Dans ces conditions le limes ressemble à une palissade donnant passage en certains endroits : c'est ce qu'a été le limes de la Germanie Supérieure. D'ailleurs le mot n'a pas été employé dans ce sens à l'époque républicaine : il n'a pris sans doute cette signification qu'au moment où l'on créa aux limites de l'empire, sur les points de frontières naturelles, le cordon de garnisons destiné à y suppléer. Cette création, que la République ne connut pas, fut le fondement du système militaire et surtout du système douanier d'Auguste.

2. Les Sicambres qui furent transportés sur la rive gauche du Rhin ne se retrouvent plus, dans la suite, sous ce nom; ce sont eux probablement qui habitaient près du fleuve en aval de Cologne, et qu'on désignait par l'appellation de Cugerni. Mais les Sicambres restèrent sur la rive droite, où Strabon les signale, au moins jusqu'au règne de Claude; la preuve en est qu'on connaît à cette époque une cohorte levée chez les Sicambres, et portant le nom de cet empereur (Corp. Insc. Lat., III, p. 877). Il y avait, en outre, quatre cohortes semblables créées probablement par Auguste; les Sicambres faisaient donc partie de l'empire romain, comme Strabon nous l'indique. Ils ont disparu seulement, ainsi que les Mattiaci, dans le tourbillon des invasions.

28-41

Guerre avec les Frisons et les Chauques sous Claude

Guerre avec les Frisons et les Chauques

Telle était la situation sur le Rhin inférieur, lorsqu'on eut renoncé à des plus vastes projets. Les romains possédaient encore sur la rive droite un territoire considérable; mais il se produisit maintes fois de fâcheuses complications. Vers la fin du règne de Tibère, en l'année 28, les Frisons se détachèrent de l'empire : on leur avait fait subir, pour les forcer à payer un impôt peu lourd en soi, des vexations insupportables. Ils tuèrent les collecteurs de cet impôt et assiègèrent dans la place forte de Flevum le commandant romain de la région ainsi que tous les soldats et tous les fonctionnaires civils qui résidaient sur leur territoire. Flevum était situé à l'endroit se trouvait, avant que le Zuyderzée ne s'étendit au moyen âge, la bouche la plus orientale du Rhin, près de l'île actuelle de Vlienland et à côté de celle de Texel. La révolte prit de telles proportions, que les deux armées du Rhin marchèrent à la fois contre les Frisons; pourtant le gouverneur Lucius Apronius ne remporta aucun succès. Les Frisons levèrent le siège de Flevum lorsque la flotte y amena les légions; mais il était difficile d'atteindre les rebelles dans un pays coupé de cours d'eau. Plusieurs troupes romaines isolées subirent des échecs et l'avant-garde de l'armée fut si complétement battue, que les cadavres des morts restèrent au pouvoir des ennemis. On n'entreprit pas une action décisive; aussi la soumission ne fut-elle pas complète. Plus Tibère avançait en âge, moins il favorisait les grandes expéditions, dans la crainte de voir s'élever trop haut le général qui les aurait conduites.

Presque à la même époque, les Chauques, voisins des Frisons, attaquèrent les romains; si bien qu'en 41, le gouverneur Publius Gabinius Secundus dut marcher contre eux. Six ans plus tard, avec leurs légers esquifs de pirates, ils ravagèrent une grande partie des côtes gauloises, sous la conduite de Gannascus, Cannenefate de naissance. Gnaeus Domitius Corbulo, nommé par Claude gouverneur de la Germanie Inférieure, poursuivit avec la flotte du Rhin ces ancêtres des Saxons et des Normands, fit par son énergie rentrer les Frisons dans l'obéissance, réorganisa leur état politique et établit dans leur pays une garnison romaine. Il avait l'intention de châtier plus sévèrement les Chauques; il fit disparaître Gannascus, contre un transfuge il se crut tout permis, et il se préparait à franchir l'Ems et à envahir le pays des rebelles, lorsque l'empereur non seulement lui envoya l'ordre de cesser la guerre, mais encore modifia complètement la situation sur le Rhin inférieur.


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41

Abandon de la rive droite du Rhin

Claude ordonna au gouverneur de retirer de la rive droite toutes les garnisons romaines. On comprend que le général de l'empire ait regretté en paroles amères l'antique liberté des généraux de la république; ce recul était, au reste, la dernière conséquence, le contrecoup suprême de la défaite de Varus. Si l'on se décida, sans nécessité immédiate, à restreindre l'occupation romaine en Germanie, ce fut sans doute parce que l'on tournait à ce moment les yeux vers la Bretagne; or les troupes ne pouvaient pas suffire aux deux expéditions.

L'ordre de l'empereur fut exécuté et sa politique suivie postérieurement; la preuve en est qu'on ne trouve aucune inscription militaire sur toute la rive droite du Rhin inférieur1. Quelques villes seulement, par où l'on passait pour sortir du territoire romain, Deutz par exemple, en face de Cologne, font exception à cette règle générale. La route militaire longea la rive gauche du Rhin en serrant de près le cours du fleuve, tandis que la route commerciale, située en arrière, coupait les détours et suivait la ligne directe. Sur la rive droite, on a trouvé nulle part ni miliaires ni autres indices, pouvant attester l'existence de routes militaires romaines.

Si l'on avait retiré les garnisons romaines qui occupaient auparavant la rive droite du Rhin inférieur, on ne renonçait pas pourtant à la possession du pays. Les romains eurent sur cette région à peu près la même puissance qu'un commandant de place sur le terrain que ses canons peuvent balayer. Les Cannenefates et une partie au moins des Frisons2 restèrent, après comme avant, sujets de l'empire. Nous avons déjà remarqué qu'à une époque postérieure les troupeaux des légions paissaient encore dans le pays de Munster, et qu'on ne permit pas aux Germains de s'y établir; mais le gouvernement, pour la défense des territoires qui étaient situés près de la frontière, sur la rive droite du Rhin, et qui continuaient à dépendre de la même province, compta dans la suite, au Nord sur la fidélité des Cannenefates et des Frisons, plus loin, en amont, sur la dépopulation du pays. De plus, s'il n'a pas complétement interdit dans cette région la colonosation romaine, il ne l'a pas laissée prospérer. L'autel élevé par un particulier, que l'on a découvert à Altenberg (cercle de Mulheim) près de Dhûn, est presque le seul monument qui atteste la présence d'habitants romains dans cette région; ce fait est d'autant plus remarquable que Cologne, grâce à sa prospérité, aurait fait pénétrer beaucoup plus loin au-delà du Rhin la civilisation romaine, si elle n'avait pas rencontré de ce côté des obstacles sérieux.

Des troupes romaines entrèrent assez souvent sur ces vastes territoires; peut-être même les routes construites au temps d'Auguste furent-elles encore relativement fréquentées et des voies nouvelles furent-elles ouvertes. Des colons épars, débris de l'ancienne population germanique ou bien émigrés venus du territoire romain, s'établirent dans le pays, semblables à ceux que nous trouvons dans les premiers temps de l'empire sur la rive droite du Rhin supérieur; mais les routes comme les établissements n'avaient aucune marque de stabilité. On ne voulait pas entreprendre dans ces régions un travail aussi vaste et difficile que celui qui se poursuivait dans la Haute Germanie; on ne voulait pas protéger et fortifier militairement la frontière de ce côté comme plus haut. Voilà pourquoi, si la domination romaine, dans le bassin inférieur, s'est étendue au-delà du Rhin, la civilisation romaine n'a pas franchi le fleuve dans cette région ainsi qu'elle l'a fait dans le bassin supérieur.

1. La place forte de Niederbiber, située près du confluent de la Wied et du Rhin, fait partie de la Germanie Supérieure, comme celui d'Arzbach, près de Montabaur, dans la vallée de la Lahn. Cette place, la plus puissante de la Germanie Supérieure, avait une importance exceptionnelle; elle fermait les lignes romaines sur la rive droite du Rhin.

2. On ne pourrait pas comprendre sans cela les levées de troupes (Ephem. epigr., V, p. 274), puisque les Frisons, qui étaient certainement indépendants en l'année 58 (Tac., Ann., XIII, 54), paraissent l'avoir été aussi auparavant. De son côté Pline l'ancien (Hist. nat. XXV, 3, 22) écrivait sous Vespasien, que les Frisons, à l'époque de Germanicus, étaient gens tum fida. Il faut probablement rapprocher de ces données la distinction des Frisii et des Frisavones, établie par Pline (IV, 15, 101) et celle des Frisii majores et minores qu'on trouve dans Tacite (Germ. 34). Les Frisons restés romains doivent être les Frisons de l'Ouest, les Frisons indépendants ceux de l'Est; si ces tribus s'étendraient jusqu'à l'Ems (Ptolém., III, 11, 7), il est possible que celles qui étient romaines aient habité à l'Ouest de l'Yssel. On ne peut pas les placer autre part que sur la côte qui porte encore aujourd'hui leur nom. L'assertion qui se trouve dans Pline (IV, 17, 106) lui est personnelle et n'est certainement pas exacte.

68-69

La Gaule et la Germanie après la chute de Néron

Après que l'on eut renoncé à occuper la rive droite du Rhin, l'armée de Germanie Inférieure suffisait amplement à la fois à maintenir dans l'obéissance les Gaulois voisins et à écarter de la Gaule les Germains de la rive droite. La paix n'aurait probablement pas été troublée en deçà ni au-delà du Rhin si la chute de la dynastie Julio-Claudienne et la guerre civile, ou plutôt la guerre de corps d'armée qui en résultait, n'avaient provoqué une crise terrible. L'insurrection de la Gaule sous la conduite de Vindex fut, il est vrai, réprimée par les deux armées de Germanie. Néron n'en tomba pas moins. Aussitôt l'armée d'Espagne et la garde prétorienne de Rome lui donnèrent un successeur; mais les armées du Rhin firent de même. Au commencement de l'année 69, la plus grande partie de ces troupes passèrent les Alpes pour aller décider sur les champs de bataille de l'Italie si le maître de Rome s'appellerait Marcus ou Aulus. Au mois de mai de la même année, le nouvel empereur Vitellius, pour qui la fortune des armes s'était déclarée, suivit le même chemin; il emmenait avec lui le reste de l'armée solide et aguerrie du Rhin. On compléta à grande-peine les garnisons par des recrues levées précipitamment en Gaule; mais tout le pays savait que les anciennes légions n'étaient plus là; et il fut bientôt évident qu'elles ne reviendraient pas.

Si le nouvel empereur avait eu de l'autorité sur les légions qui l'avaient porté à l'empire, il aurait pu, après la chute d'Othon, au mois d'avril, en renvoyer au moins une partie sur le Rhin; mais ce qui retint en Italie l'armée germanique, ce fut plus encore l'insoumission des soldats que la crainte de complications en Orient, où Vespasien venait d'être salué empereur.

68-69

Préparatifs de l'insurrection

La Gaule était dans un état de fermentation redoutable. Nous avons dit plus haut que Vindex ne s'était pas soulevé contre l'empire romain, mais contre l'empereur du moment; les armées du Rhin n'en avaient pas moins lutté contre le ban et l'arrière-ban d'un grand nombre de tribus celtiques, et les Gaulois avaient été opprimés et maltraités comme des vaincus. Le châtiment que subirent les Helvètes, lorsque les troupes rhénanes traversèrent leur pays pour gagner l'Italie, nous montre quel accord régnait entre les soldats et les habitants des provinces : un courrier envoyé par les Vitelliens en Pannonie ayant été arrêté sur le territoire des Helvètes, l'armée en marche d'un côté, les garnisons romaines de Rétie de l'autre, envahirent leur pays, saccagèrent tous les villages, par exemple Baden, près de Zürich, chassèrent de leurs retraites les paysans réfugiés dans les montagnes, les massacrèrent par milliers ou vendirent les prisonniers suivant le droit de la guerre. Bien que la capitale Aventicum (Avenches, près de Murten) se fût soumise sans résistance, les meneurs de l'armée voulaient qu'elle fût rasée. Tout ce que le général accorda, ce fut que la question serait portée non devant l'empereur, mais devant les soldats du quartier général; ceux-ci s'érigèrent en tribunal pour juger du sort de la ville, et Aventicum n'échappa à la destruction que grâce à un changement d'humeur de leur part.

De pareils traitements poussèrent à bout les habitants des provinces. Vitellius n'étaient pas encore sorti de la Gaule qu'un certain Mariccus, de la tribu des Boiens, cliente des Eduens, se présenta comme un dieu descendu sur la terre, pour rendre aux Celtes leur liberté. Des bandes entières de Gaulois se rangèrent sous ses drapeaux. Pourtant ce peuple n'était pas exaspéré. La révolte de Vindex venait de prouver le plus clairement du monde que les Gaulois étaient incapables de se soustraire à l'étreinte romaine.

69

Soulèvement des auxiliaires bataves

Ce qui était plus important, c'était l'état d'esprit des peuplades germaniques annexées à la Gaule qui occupaient les Pays-Bas actuels, des Bataves, des Cannenefates, des Frisons dont nous avons déjà signalé la situation particulière. Au moment même où ils étaient le plus surexcités, leurs contingents se trouvaient par hasard en Gaule. La masse des troupes bataves, 8000 hommes environ, affectée à la quartorzième légion, était restée longtemps avec elle sur le Rhin supérieur; plus tard, sous Claude, lors de l'expédition de Bretagne, les Bataves passèrent dans cette île, où, grâce à leur incomparable bravoure, ils ne tardèrent pas à remporter, sous le général romain Paullinus, une victoire décisive. Depuis lors la troupe des Bataves était inconstestablement au premier rang dans l'armée romaine. Cette distinction lui valut d'être appelée par Néron pour aller guerroyer avec lui en Orient; mais le soulèvement de la Gaule détacha les troupes auxiliaires de la légion qui fidèle à Néron, partit pour l'Italie, tandis que les Bataves refusèrent de la suivre.

69-70

Civilis

Les langues celtique et latine
La conjuration de Claudius Civilis
Rembrandt

Il faut peut-être ajouter ici que deux de leurs plus brillants officiers, les deux frères Paulus et Civilis, avaient été quelque temps auparavant soupçonnés sans motif de haute trahison et soumis à une enquête. On ne leur tint aucun compte de quatre ans de fidélité et de glorieuses blessures; on exécuta le premier et on emprisonna le second. Après la chute de Néron, qu'avait précipitée la défection des cohortes bataves, Galba rendit la liberté à Civilis, et renvoya les Bataves en Bretagne dans leurs anciens cantonnements. Ils campaient, pendant leur marche, dans le pays des Lingons (Langres), lorsque les régions abandonnèrent Galba et proclamèrent empereur Vitellius. Les Bataves se joignirent à elles, après une longue hésitation, dont Vitellius leur garda rancune; mais il n'osa pas forcer le chef d'un corps puissant à se justifier. Les Bataves descendirent en Italie avec les légions de Basse-Germanie; ils combattirent à Bedriacum pour Vitellius avec leur bravroure ordinaire, tandis que leur ancienne légion soutenait contre eux le parti d'Othon. Mais leurs compagnons d'armes romains furent exaspérés par l'orgueuil de ces Germains qui vantaient sans cesse leur bravoure militaire; en outre, les généraux se défiaient d'eux; ils essayèrent pour les disperser, de les envoyer en détachement, tentative qui devait avorter, dans une guerre où les soldats commandaient tandis que les chefs obéissaient, et qui faillit coûter la vie au général. Après leur victoire, les Bataves furent chargés d'accompagner en Bretagne leurs camarades de la quartozième légion, hostiles au nouvel empereur; mais ils en vinrent aux mains avec eux à Turin, si bien que les légionnaires continuèrent seuls leurs route, tandis que les Bataves retournaient en Germanie.

Cependant Vespasien avait été proclamé empereur en Orient; tandis que Vitellius donnait aux cohortes bataves l'ordre de marcher vers l'Italie et faisait dans leur pays de nouvelles levées considérables, les émissaires de Vespasien s'abouchaient avec les officiers bataves, afin d'empêcher cette marche, et même de soulever les Germains pour retenir les légions dans la province. Civilis entra dans le complot. Il se rendit dans sa patrie, et obtint facilement la complicité de sa tribu et de ses voisins les Cannenefates et les Frisons. C'est chez ceux-ci que la révolte éclata. Les deux camps de cohortes établis dans la région furent assaillis et les postes romains se battirent mal. Civilis se jeta dans le mouvement avec sa cohorte, qu'il avait emmenée sous prétexte de combattre les insurgés; il abandonna Vitellius, comme les trois tribus germaniques, et il obligea les autres Bataves et Cannenefates qui allaient partir de Mayence pour l'Italie, à se joindre à lui.

Tout cela était plutôt une rébellion militaire qu'une insurrection provinciale et surtout qu'une guerre germanique. Alors que les légions du Rhin luttaient contre les légions du Danube, puis contre celles-ci unies aux troupes de l'Euphrate, il était très naturel que les soldats de seconde classe et parmi eux le corps le plus considérable, celui des Bataves, prissent part pour leur compte à cette guerre civile. Lorsque l'on compare ce mouvement des cohortes bataves et des Germains de la rive gauche du Rhin à l'insurrection des Germains de la rive droite sous Auguste, on ne peut s'empêcher de rapprocher le rôle que jouèrent dans la première des ailes et les cohortes de celui qu'avaient joué jadis les troupes Chérusques. L'officier infidèle de Varus voulait délivrer son peuple de la domination romaine, tandis que le chef batave agissait sur l'ordre de Vespasien, peut-être suivant les instructions secrètes du gouverneur de la province dévouée à ce prince : la révolte était dirigée uniquement contre Vitellius. Sans doute la situation était telle que ce soulèvement militaire pouvait à chaque instant devenir une dangereuse guerre de Germanie. Les mêmes soldats romains, qui protégeaient le Rhin contre les Germains de la rive droite, se trouvaient, par suite de ces luttes entre corps de troupes, en hostilité avec les tribus de la rive gauche; les rôles étaient de telle nature, qu'il semblait presque plus facile de les changer que de les soutenir. Civilis lui-même peut bien s'être demandé si la révolte des Germains devait avoir pour résultat final de renverser un empereur ou de chasser les Romains de la Gaule.

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Situation des armées du Rhin

Depuis que le gouverneur de la Basse-Germanie était devenu empereur, les deux armées du Rhin étaient commandées par son ancien collègue de la Haute Germanie, Hordeonius Flaccus, viellard goutteux, sans énergie et sans autorité, secrètement gagné à Vespasien ou du moins soupçonné d'une telle trahison par les légions dévouées à l'empereur. Ce qui montre quels étaient sa situation et son caractère, c'est que, pour se justifier du soupçon de trahison, il donna l'ordre de remettre, sans les ouvrir, les dépêches du gouvernement aux portes-enseignes des légions, qui les lurent aux soldats avant de les faire parvenir à leur adresse. Des quatre légions de Basse-Germanie, qui avaient à lutter contre les rebelles, deux, la Ve et la XVe, étaient établies sous le commandement du légat Munius Lupercus, au quartier général de Vetera, la XVIe commandée par Numisius Rufus campait à Novaesium (Neus) et la 1er par Herennius Gallus, à Bonna (Bonn). L'armée de Haute-Germanie ne se composait alors que de trois légions1; l'une d'elles, la XXIe, était restée dans ses cantonnemments de Vindonissa, loin du théâtre de ces événements, si elle n'avait pas été appelée en Italie; les deux autres, la Ve Macédonique et la XXIIe occupaient où résidait Flaccus, et où son habile légat Dillius Vocula exerçait en fait le commandement suprême. L'effectif réel des quatre légions atteignait à peine la moitié de leur effectif normal, et la plupart des soldats étaient des invalides ou des recrues.

1. La quatrième légion de Haute-Germanie avait été envoyée en Asie Mineure,l'an 58, à cause de la guerre contre les arméniens et les Parthes (Tacite, Ann. XIII, 35).

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Premiers combats

Civilis, qui ne commandait qu'à un petit nombre de troupes régulières, mais qui avait fait une levée générale des Bataves, des Cannefates et des Frisons, sortit de son pays et prit l'offensive. Près du Rhin, il attaqua les débris des garnisons romaines chassés des régions septentrionales et une partie de la flotte romaine du fleuve, donnant ainsi le signal de la trahison, non seulement aux matelots dont la plupart étaient bataves, mais encore à une cohorte de Tongres (c'était la première défection d'une troupe gauloise); tous les soldats italiens furent tués ou pris. Ce succès provoqua le soulèvement des Germains de la rive droite du Rhin.

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Les Germains de la rive droite

Depuis longtemps ils attendaient, en vain, la révolte des sujets romains de la rive gauche; leu voeu était exaucé. Les Chauques et les Frisons de la côte, les Bructères établis sur les deux rives de l'Ems supérieur jusqu'à la Lippe; les Tenctères qui habitaient en face de Cologne la vallée moyenne du Rhin, enfin, en moins grand nombre, les petites peuplades voisines du Sud, sipii, Mattiaci, Chatti, se jetèrent dans la lutte. Lorsque les deux faibles légions de Vetera marchèrent contre les insurgés sous le commandement de Flaccus, elles trouvèrent en face d'elles le nombreux contingent des tribus transrhénanes, et la bataille se termina comme le combat livré sur le Rhin : les romains furent complétement défaits, par suite de la défection des cavaliers bataves attachés à la garnison de Vetera, et de la lâcheté des cavaliers ubiens et trévères.

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Siège de Vetera

Guerre avec les Frisons et les Chauques

Les insurgés et les envahisseurs germains marchèrent sur le quartier général de la Basse-Germanie pour l'investir et l'assièger. Durant ce siège, la nouvelle de ces événements parvint jusqu'aux autres cohortes bataves éblies sur la Bas-Rhin dans le voisinage de Mayence; elles se dirigèrent aussitôt vers le Nord. Au lieu de les écraser, le faible général en chef les laissa partir; et lorsque le commandant de la légion de Bonna voulut leur barrer le passage, Flaccus ne le secourut pas comme il l'aurait pu et comme il l'avait d'abord promis. Aussi les vaillants Germains dispersèrent la légion de Bonna et rejoignirent heureusement Civilis; leur troupe forma désormais le noyau de son armée, dans laquelle les enseignes des cohortes romaines étaient portées à côté des enseignes à figures d'animaux sortis des bois sacrés de Germanie. Le Batave se réclamait encore de Vespasien, au moins en apparence; il obligea les troupes romaines à jurer fidélité à cet empereur, et voulut exiger de la garnison de Vetera qu'elle se déclarât, comme lui, en sa faveur. Mais ces troupes ne virent là, peut être avec raison, qu'un piège; elles repoussèrent cette proposition avec autant d'énergie que les hordes ennemies, et, grâce à la supériorité de la tactique romaine, forcèrent les Barbares à transformer le siège en blocus.

Bien que les chefs de l'armée romaine eussent été surpris par les événements, les trahisons furent rares et les assiégés réclamèrent instamment des secours. Pour les leur amener, Flaccus et Vocula partirent de Mayence avec toutes leurs troupes; ils s'adjoignirent en route les deux légions de Bonna et de Novaesium, ainsi que les nombreux auxiliaires des tribus gauloises qui se tenaient prêts au commandement et se dirigèrent sur Vetera. Mais au lieu de se précipiter sur les assiégeants avec toutes leurs forces, dont la supériorité numérique devait être encore assez marquée, ils campèrent, à Vocula près de Gelduba (Gellep sur le Rhin, aux environs de Krefeld), à un grand jour de Vetera, et Flaccus plus loin en arrière. L'incapacité de ce général, la démoralisation toujours croissante des soldats, et surtout leur méfiance qui les portait à maltraiter et même à tuer leurs officiers, peuvent seules expliquer cette manoeuvre.

Le malheur augmentait de tous côtés. La Germanie entière semblait vouloir prendre part à la guerre; l'armée assiégeante recevait continuellement des renforts; de nouvelles troupes franchissaient le Rhin qui avait considérablement baissé pendant cet été sec, les unes pour ravager sur les derrières des Romains le territoire des Ubiens et des Trévères dans la vallée de la Moselle, les autres pour se répandre au-dessous de Vetera dans la région de la Meuse et de l'Escaut; des hordes plus nombreuses encore paraissaient devant Mayence et faisait mine de l'assiéger. C'est alors qu'on connut la catastrophe qui s'était produite en Italie. lorsque les légions germaniques apprirent le résultat de la seconde bataille qui s'était livrée à Bedriacum pendant l'automne 69, elles jugèrent la cause de Vitellius perdue, et, à contrecoeur, il est vrai, prêtèrent serment à Vespasien; elles espéraient peut-être que Civilis, qui avait écrit sur ses enseignes le nom de Vespasien, conclurait alors la paix. Mais les hordes de Germains, qui avaient envahi sur ces entrefaites toute la Gaule septentrionale, n'étaient pas venues pour soutenir la dynastie flavienne; quand même Civilis l'aurait voulu, il ne lui aurait plus été possible de le faire. Il leva le masque et déclara, ce qui était sans doute son intention bien arrêtée depuis longtemps, que les Germains de la Gaule septentrionale voulaient secouer la domination romaine avec l'aide de leurs compatriotes restés libre.

70

Secours porté à Vetera

Cependant la fortune de la guerre changea subitement. L'attaque avait heureusement commencé, et la défaite des cohortes nerviennes avait mis dans une situation critique la petite armée de Vocula, lorsque deux cohortes espagnoles tombèrent tout à coup sur le dos des Germains; l'imminente défaite se changea en une éclatante victoire; les plus braves des assaillants restèrent sur le champ de bataille. Vocula ne s'avança pas immédiatement sur Vetera, comme il l'aurait pu; quelques jours plus tard seulement il pénétra dans la ville assiégée après un nouveau combat très vif avec les ennemis. Mais il n'apportait pas de vivres, et, comme le cours du fleuve était au pouvoir des assiégeants, il fallait en chercher par la voie de terre à Novaesium, où Flaccus campait. Le premier transport arriva sans accident; les ennemis qui s'étaient de nouveau rassemblés dans l'intervalle attaquèrent la seconde colonne de ravitaillement et l'obligèrent à se jeter dans Gelduba. Vocula partit à son secours avec ses troupes et quelques détachements de l'ancienne garnison de la place. Arrivés à Gelduba, les soldats refusèrent de retourner dans Vetera, et de supporter une seconde fois les fatigues du siège, qui les attendait; ils marchèrent sur Novaesium; et Vocula, qui savait le reste des corps qui gardaient Vetera était relativement bien approvionné; dut les suivre de gré ou de force.

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Mutinerie des troupes romaines

A Novaesium la révolte éclata. Les soldats avaient appris qu'un donativum1, envoyé pour eux par Vitellius, était entre les mains du général en chef; ils demandaient qu'on le partageât au nom de Vespasien. A peine l'eurent-ils reçu qu'ils le dépensèrent dans des festins licencieux, où se ranimèrent leurs anciennes rancunes; ils dévastèrent la maison de leur général, parce qu'il avait livré l'armée du Rhin au chef des légions de Syrie, le massacrèrent, et auraient infligé le même sort à Vocula, s'il ne leur avait échappé sous un déguisement. Puis ils proclamèrent de nouveau Vitellius empereur, ne sachant pas qu'il était déjà mort. Lorsque cette nouvelle parvint au camp, la meilleure partie des soldats, notamment les deux légions de Haute-Germanie, retrouvèrent leur sang-froid; elles remplacèrent sur leurs enseignes l'image de Vitellius par celle de Vespasien, et se soumirent aux ordres de Vocula qui les conduit à Mayence où il passa le reste de l'hiver 69-70. Civilis occupa Gelduba et coupa les vivres à Vetera, qui fut de nouveau étroitement bloquée; les camps de Novaesium et de Bonna restèrent au pouvoir des Romains.

1. On nommait donativum une libéralité faite par le prince aux soldats et notamment lorsqu'il arrivait à l'empire.

69-70

Insurrection en Gaule

Jusqu'alors la Gaule, exception faite des petites tribus germaniques révoltés dans le Nord, était demeurée fidèle à Rome. Chaque peuplade pourtant était divisé; chez les Tongres, par exemple, il y avait un parti puissant qui favorisait les Bataves, et la lâcheté des auxiliaires gaulois pendant toute la campagne avait été provoquée en partie par des hostilités de cette nature. Mais il y avait aussi parmi les insurgés de nombreux partisans de Rome; un noble Batave, Claudius Labeo, faisait à ses compatriotes dans leur pays et dans les environs une guerre heureuse de partisans, et le neuveu même de Civilis, Julius Briganticus, périt dans un de ces combats à la tête d'un escadron romain. Quand le gouverneur donna l'ordre aux tribus gauloises d'envoyer leurs contingents, elles obéirent toutes sur le champ; les Ubiens, quoique d'origine germanique, se souvinrent aussi pendant cette guerre, qu'ils étaient romains, et résistèrent avec courage et succès, comme les Trèvères aux Germains qui envahissaient leur territoire. Le fait était naturel. La situation en Gaule était la même qu'au temps de César et d'Arioviste; si le sol gaulois était délivré du joug de Rome par ces hordes qui, pour aider Civilis, ravageaint les vallées de la Moselle, de la Meuse, et de l'Escaut, il était destiné à tomber au pouvoir des Germains. Dans cette guerre, qui avait commencé par une querelle entre deux armées romaines, et qui était devenue une lutte romano-germanique, les Gaulois n'étaient pas autre chose que l'enjeu et le butin.Or malgré tous les justes griefs d'ordre général et particulier que cette nation avait conféré le gouvernement romain, elle était avant tout anti-germaine; dans cette gaule à demi-romaine, la matière inflammable manquait pour allumer une de ces révoltes qui éclatent sans tenir compte de rien, comme le peuple en avait fomenté jadis.

Cependant les échecs de l'armée impériale avaient peu à peu rendu courage aux Gaulois ennemis de Rome et leur défection compléta le désastre. Deux nobles Trévères, Julius Classicus, chef de la cavalerie Trévère, et Julius Tutor, le commandant des garnisons établies sur le Moyen-Rhin, le Lingon Julius Sabinus, qui descendait, à l'entendre du moins, d'un bâtard de César, et quelques autres hommes du même parti dans diverses tribus, crûrent reconnaître, d'après la divination celtique, que la chute de Rome était écrite dans les étoiles, et qu'elle était annoncée au monde par l'incendie du Capitole (Déc. 69).

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L'empire gaulois

Ils résolurent de détruire la domination romaine et de fonder un empire gaulois. Ils suivirent l'exemple d'Arminius. Persuadé par les faux rapports de ces officiers romains, Vocula se décida à partir au printemps de 70 pour le Rhin inférieur avec les contingents placés sous son commandement et une partie de la garnison de Mayence; il voulait délivrer, avec ces troupes et les légions de Bonna et de Novaesium, Vetera étroitement bloquée. Entre Novaesium et Vetera, Classicus et les officiers ses complices abandonnèrent l'armée romaine et proclamèrent le nouvel empire gaulois. Vocula ramena les légions à Novaesium, où Classicus l'assièga aussitôt. Vetera ne pouvait plus tenir longtemps; les romains devaient donc s'attendre à trouver en face d'eux, après sa chute, les forces réunies des ennemis.

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Capitulation des romains

Cette perspective détermina les troupes romaines à se rendre aux officiers qui avaient trahi. En vain Vocula tenta de faire appel à la discipline et au sentiment de l'honneur militaire; les légions laissèrent massacrer leur brave général par un transfuge romain de la première légion, qui agissait sur l'ordre de Classicus, elles livrèrent elles-mêmes les autres officiers supérieurs au représentant de l'empire gaulois, et les soldats jurèrent fidélité à cet empire. Le même empire fut prêté entre les mains des officiers parjures par la garnison de Vetera que la famine avait obligée à se rendre, et par celle de Mayence où seuls quelques rares soldats avaient échappé au déshonneur par la fuite ou la mort. Ces fières troupes du Rhin, la première armée de l'empire, avaient capitulé devant leurs auxiliaires, Rome devant la Gaule.

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Chute de l'empire gaulois

Les langues celtique et latine

Ce fut une tragi-comédie. L'empire gaulois disparut, comme il devait disparaître. Civilis et les Germains virent avec joie s'élever dans le camp romain une discorde qui leur livrait les deux partis ennemis, mais le chef batave ne songea pas à reconnaître cet empire; ses compatriotes de la rive droite du Rhin y pensèrent encore moins.

Les Gaulois eux-mêmes ne voulaient en entendre parler; la scission, qui s'était produite, lors de la révolte de Vindex, entre les districts de l'Est et le reste du pays, s'était encore accentuée. Les Trévères et les Lingons, dont les chefs avaient préparé le soulèvement militaire que nous avons raconté, suivaient toujours ceux qui le menaient, mais ils restaient, pour ainsi dire, isolés; seuls les Vangiones et les Tribocci s'étaient joints à eux. Les Séquanes, que les Lingons leurs voisins avaient essayé de faire entrer par force dans la révolte, en envahissant leur territoire eurent bientôt repoussé les assaillants. La tribu considérable des Rèmes, toute puissante dans la Belgique, convoqua l'assemblée des Trois Gaules; il ne manqua pas d'orateurs politiques pour défendre le parti de l'indépendance; néanmoins on résolut de détourner les Trévères de la révolte.

Il est difficile de dire qu'elle aurait été l'organisation de l'empire nouveau, s'il avait pu se constituer. Nous savons seulement que Sabinus, l'arrière-petit-fils d'une concubine de César, se donna lui-même le nom de César, ce qui ne l'empêcha pas d'être battu par les Séquanes, tandis que Classicus, qui n'avait pas un ancêtre si illustre, portait les insignes de la magistrature romaine, et jouait au proconsul républicain. C'est dans le même ordre d'idées que fut frappée une monnaie, due sans doute à Classicus ou à ses partisans, qui porte la tête de la Gaule comme les monnaies de la République romaine portaient celle de Rome, et à côté le symbole des légions avec la légende très audacieuce : Fidélité (fides).

Les habitants de cet empire, qui occupaient les contrées voisines du Rhin, avaient toute facilité pour donner la main aux insurgés de Germanie. Les débris des deux légions qui avaient capitulé à Vetera furent massacrés, contrairement aux conventions et malgré Civilis; les deux garnisons de Novaesium et de Bonna furent envoyées à Trèves, et tous les camps romains du Rhin, grands et petits, furent incendiés, à l'exception de Mongotiacum.

Les habitants de Cologne se trouvaient dans une situation des plus critiques. Les Gaulois s'étaient contentés de leur faire jurer fidélité au nouvel empire; mais les Germains n'oubliaient pas que ces populations étaient les anciens Ubiens. Une ambassade de Tenctères de la rive droite du Rhin, c'était une des tribus auxquelles les romains avaient pris leur patrie pour en faire des pâturages et qui avaient dû chercher d'autres demeures, réclama la démolition de la capitale de ces Germains apostats et l'exécution de tous les citoyens d'origine romaine qu'y s'y trouvaient. On aurait accédé à cette demande si Civilis, auquel les Ubiens avaient rendu personnellement service, et la prophétesse germanique Velléda, de la tribu des Bructères, qui avait prédit cette victoire et dont l'autorité était reconnue par toute l'armée des insurgés, n'avaient pas intercédé en faveur de ces populations.

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Campagne des Romains

Les vainqueurs n'eurent pas beaucoup de temps pour se disputer le butin. Les fondateurs de l'empire assuraient que la guerre civile avait éclaté en Italie, que toutes les provinces étaient soulevées et que Vespasien avait probablement péri; mais la lourde main de Rome se fit bientôt sentir. La dynastie nouvelle pouvait envoyer sur le Rhin les meilleurs capitaines avec de nombreuses légions; il fallait, au reste, y déployer des forces importantes. Annius Gallus prit le commandement dans la province de Germanie Supérieure; Petilius Ceralis dans celle de Germanie Inférieure. Ce dernier était un officier impétueux et souvent imprévoyants, mais brave et capable, c'était l'activité même. Outre la XXIe légion de Vindonissa, on fit passer dans le pays cinq légions d'Italie, trois d'Espagne, une de Bretagne, avec la flotte; enfin un détachement de la garnison de Rétie. Ce détachement et la XXIe légion entrèrent d'abord en campagne. Les rebelles avaient bien parlé de fermer les défilés des Alpes, mais ils n'en avaient rien fait et tout le bassin supérieur du Rhin était ouvert jusqu'à Mayence. Les deux légions campées dans cette ville, qui avaient juré fidélité à l'empire gaulois, essayèrent de résister; pourtant, quand elles surent qu'une armée romaine plus considérable s'avançait contre elles, elles tremblèrent dans l'obéissance; leur exemple fut aussitôt suivi par les Vangiones et les Tribocci. Les Lingons firent leur soumission sans coup férir, mais sous la promesse formelle qu'on infligerait pas de mauvais traitements à leurs 70000 combattants1. Les Trévères auraient probablement agi de même, mais ils en furent empêchés par leur noblesse. Les deux légions qui restaient de l'armée de Basse-Germanie, avaient, à la nouvelle de l'approche des Romains, enlevé de leurs étendards les insignes gaulois; elles se refugièrent dans la ville des Mediomatrici (Metz) restés fidèles, et implorèrent le pardon du nouveau général en chef. Lorsque Cerialis se mit à la tête des troupes, une bonne partie de la tâche était déjà faite. Les chefs des insurgés risquaient la lutte suprême, c'est à ce moment que, sur leur ordre, on massacrera les légats des légions qui s'étaient rendues à Novaesium, mais militairement ils étaient sans puissance et leur dernière combinaison politique, la proposition qu'ils firent au général romain de prendre lui-même l'empire des Gaules, était bien digne de leur début. Après une courte campagne, Cerialis s'empara de la capitale des Trévères; les chefs et tout leur conseil s'étaient enfuis chez les Germains. Ce fut la fin de l'empire gaulois.

1. Frontin, Start., IV, 3, 14. Les troupes romaines avaient, sans doute, établi sur le territoire des Lingons une place de réserve et un dépot : on a trouvé dernièrement à Mirebeau-sur-Bèze, à 22 km au nord-est de Dijon, des briques qui prouvent que des bâtiments y ont été construits par des détachements empruntés à cinq au moins des légions de l'armée impériale (Hermes, XIX, p. 437).

70

Dernière lutte de Civilis

La lutte contre les Germains fut plus sérieuse. Civilis attaqua dans Trèves même, avec toutes ses troupes composées des Bataves, du contingent germanique et des fuyards gaulois, les romains beaucoup moins nombreux. Déjà il s'était emparé du camp ennemi et il tenait le pont de la Moselle, lorsque ses soldats, au lieu de poursuivre leur victoire, se mirent trop tôt à piller; alors Cerialis, réparant son imprévoyance par une écclatante bravoure, rétablit le combat et chassa complétement les Germains du camp et de la ville. Jamais aucun succès ne fut plus important. Les habitants de Cologne redevinrent fidèles aux romains; ils égorgèrent dans leurs maisons les Germains qui résidaient chez eux; toute une cohorte germanique qui était établie dans le pays fut enfermée et brûlée dans son camp. La légion venue de Bretagne fit rentrer dans le devoir toutes les tribus de la Belgique qui tenaient encore pour les Germains; une victoire des Cannenefates sur la flotte romaine qui avait amené cette légion, les succès isolés de quelques vaillants Germains, et surtout la supériorité des vaisseaux barbares sur les vaisseaux romains moins nombreux et moins bien manoeuvrés ne purent changer la situation militaire générale. Civilis essaya de tenir tête à ses ennemis sur les ruines de Vetera; mais il dut reculer devant l'armée impériale deux fois plus forte qu'auparavant, et finalement abandonner son pays lui-même après une résistance désespérée. Comme toujours, la discorde suivit de près le malheur, Civilis n'étant plus sûre de ses partisans, chercha et trouva protection contre eux dans les rangs des ennemis. A la fin de l'automne 70 cette lutte inégale était terminée; les troupes auxiliaires capitulaient à leur tour devant les légionnaires et la prêtresse Velléda était emmenée prisonnière à Rome.

Embrassons maintenant d'un seul regard cette lutte, une des plus étranges et aussi des plus terribles qui aient eu lieu. Jamais troupes n'eurent à accomplir une tâche plus lourde que les deux armées du Rhin en 69 et 70. Dans l'espace de plusieurs mois, elles furent tour à tour les armées de Néron, puis du sénat, puis de Galba, puis de Vitellius et enfin de Vespasien. Ces soldats étaient les seuls défenseurs de la domination romaine contre les deux nations puissantes des gaulois et des Germains; et pourtant presque tous les auxiliaires et la plupart des légionnaires étaient recrutés parmi les peuples, privées de leurs meilleurs contingents, sans solde, souvent affamées et, pour combler la mesure, mal conduites, ces troupes durent mentalement et physiquement faire des efforts surhumains. Elles supportèrent mal cette épreuve difficile.

Ce fut moins, en cette occasion, la lutte de deux armées, comme dans les autres guerres civiles de cette époque terrible, qu'une révolte des soldats et surtout des officiers inférieurs contre les officiers supérieurs, révolte qui coïncidait avec une insurrection dangereuse, une invasion germanique et incidemment avec un soulèvement peu important de quelques districts celtiques.

A côté du double affront de Novaesium, Cannes, Carrhae et le désastre de Teutoburg sont des histoires militaire de Rome : s'il y eut quelques hommes isolés qui firent leur devoir, il n'y a pas une seule troupe qui ait gardé son honneur intact au milieu de l'ignominie générale. Le profond bouleversement qui se produisit dans l'etat et surtout dans l'armée à la chute de la dynastie Julio-claudienne, se manifeste plus clairement encore que dans la bataille confuse de Bedriacum, dans ces événements du Rhin, les plus tristes que Rome ait connus et qu'elle dût jamais connaître.

70

Conséquences de la guerre des Bataves

Le crime était si grave et si général qu'on ne put infliger aux coupables le châtiment qu'ils méritaient. Il faut reconnaître que le nouvel empereur, qui par bonheur était resté personnellement étranger à tous ces événements, se montra grand politique : il oubliaient le passé et chercha seulement à prévenir le retour de pareilles crises. Les principaux coupables, aussi bien parmi les légionnaires que parmi les insurgés, furent punis, comme il était naturel; et ce qui donne la mesure du châtiment infligé, c'est que cinq ans plus tard, Vespasien envoya à la mort un chef des rebelles gaulois qui fut découvert dans un souterain, et sa femme qui l'y avait caché jusqu'alors. Mais on permit aux légions infidèles de combattre les Germains, et d'expier, pour ainsi dire, leurs fautes dans les rudes combats qu'elles livrèrent à Vetera et à Trèves. L'empereur n'en cassa pas moins les quatre légions de Basse-Germanie, et l'une des deux légions de Haute-Germanie qui avaient participé à la révolte; on croirait volontiers que la XXIIe légion fut épargnée, en souvenir de son vaillant légat. On traita probablement de la même façon la plupart des cohortes bataves, le régiment de cavalerie des Trévères, et peut-être quelques autres troupes qui s'étaient trop montrées.

On pouvait encore moins châtier avec toute la sévérité de la loi les tribus celtiques et germaniques qui s'étaient révoltées. Il n'est pas étonnant que les légions romaines aient demandé la destruction de la colonie Augusta Trevirorum, non pour la piller, mais par vengeance, comme les Germains avaient réclamé la ruine de la capitale des Ubiens; mais si Civilis avait protégé l'une, Vespasien sauva l'autre. On laissa même en général aux Germains de la rive gauche du Rhin leur ancienne situation.

Probablement, quoique rien ne soit certain à ce sujet, on introduisit des changements importants dans la levée et l'emploi des troupes auxiliaires, pour atténuer le danger que présentait cette institution. Les Bataves restèrent exempts d'impôts et soumis à un service militaire privilégié, bien que la plupart d'entre eux eussent combattu contre Rome les armes à la main. Mais les troupes bataves furent considérablement diminuées. De plus, tandis que jusqu'alors leurs officiers avaient été choisis de droit, comme il semble, dans la noblesse locale, et que les tribus germaniques et celtiques avaient souvent joui du même privilège, désormais les officiers des ailes et des cohortes furent pris dans la classe à laquelle Vespasien lui-même appartenait, dans la classe moyenne des villes italiennes et des cités provinciales de droit italique. On ne rencontre plus d'officiers comme le Chérusque Arminius, le Batave Civilis, et le Trévère Classicus.

Jusqu'alors tous les soldats levés dans la même tribu servaient dans le même corps d'armée; dans la suite les recrues furent réparties, sans distinction d'origine, entre les détachements les plus divers. L'administration militaire de l'empire tira sans doute cet enseignement de la guerre précédente qui provoqua encore une autre réforme : auparavant les troupes auxiliaires qui combattaient en Germanie provenaient la plupart des tribus germaniques et des populations voisines; désormais on fit pour elles ce que l'on avait fait pour les auxiliaires de Dalmatie et de Pannonie après la guerre de Bato : on les employa en dehors de leur patrie. Vespasien était un capitaine intelligent et expérimenté; et, si les troupes auxiliaires ne se révoltèrent jamais plus contre leurs légions, c'est à lui sans doute en grande partie qu'on le doit.

70

Situation postérieure des Germains de l'Empire sur le Bas-Rhin

Cette insurrection des Germains de la rive gauche du Rhin, sur laquelle nous avons, par hasard, des renseignements complets, nous fait saisir clairement dans quel état politique et militaire se trouvaient la région du Rhin inférieur et la Gaule. Mais ce qui prouve qu'elle fut provoquée par des causes extérieures et accidentelles, et non par une nécessité intime, c'est qu'une paix profonde lui succéda, et que le statu quo fut, autant que nous pouvons le constater, maintenu dans le pays. Les Germains sujets de Rome ne se fondirent pas moins dans l'empire que les gaulois romains : ils ne tentèrent plus aucune révolte. A la fin du troisième siècle, le territoire des Bataves fut même envahi par les Francs, qui traversaient le bas Rhin pour pénétrer en Gaule; cependant, durant les troubles de la grande invasion, les Bataves et les Frisons demeurèrent dans leur ancienne patrie, quoique mutilée, et restèrent, autant que nous pouvons le savoir, fidèles à l'empire qui se disloquait.

30 av. J.C.-192

Les Germains indépendants du Rhin inférieur

Passons maintenant des Germains soumis aux Germains indépendants qui habitaient à l'Est du Rhin. En même temps qu'ils furent les complices de la révolte des Bataves, ils voulurent s'avancer dans l'empire aussi loin que les romains avaient voulu s'avancer dans leur pays, lors des expéditions de Germanicus, pour reculer la frontière impériale.

30 av. J.C.-192

Les Bructères

Parmi les Germains indépendants ceux qui habitaient le plus près du territoire romain étaient les Bructères, établis sur les deux rives de l'Ems moyen, et dans le bassin supérieur de l'Ems et de la Lippe. C'est à cause de cette situation même qu'ils fûrent les premiers des Germains à soutenir la révolte batave. Dans leur tribu était née cette vierge Velléda, qui avait excité ses compatriotes à lutter contre les romains, en leur promettant la victoire, dont la sentence décida du sort de la ville des Ubiens, et dans la retraite élevée de laquelle on envoya les sénateurs romains faits prisonniers, et le vaisseau amiral de la flotte du Rhin que l'on avait capturé. Elle fut atteinte par la défaite des Bataves; peut-être les romains dirigèrent-ils contre elle une expédition spéciale; quoi qu'il en soit, cette jeune prêtresse fut prise et envoyée à Rome. Ce désastre et plusieurs démêlés avec des peuplades limitrophes détruisirent la puissance des Bructères. Sous Néron une tribu voisine leur imposa par les armes, avec l'assistance passive du légat romain, un roi dont ils ne voulaient pas.

30 av. J.C.-192

Les Chérusques

Les Chérusques du Haut-Weser, qui avaient été sous Auguste et Tibère la principale tribu de la Germanie centrale, ne sont plus signalés que rarement après la mort d'Arminius, mais toujours comme entretenant avec les romains des relations pacifiques. La guerre civile, qui dut aussi sévir chez eux après la chute d'Arminius, anéantit toute la race royale; ils demandèrent alors au gouvernement impérial de leur envoyer comme chef le dernier de leur princes, Italiens, neveu d'Arminius, qui vivait en Italie. Le retour de cet homme courageux, mais plus fidèle à son nom qu'à son origine, provoqua de nouveaux troubles : il fut chassé par les siens, mais les Langobards le rétablirent sur son trône chancelant. Un de ses successeurs, le roi Chariomerus, pendant la lutte de Domitien contre les Chatti, prit si énergiquement parti pour l'empereur qu'à la fin de la guerre il fut détrôné par les Chatti, et se réfugia chez les Romains, dont il réclama inutilement l'intervention. Ces guerres civiles et ces combats perpétuels affaiblirent tellement la tribu des Chérusques, qu'elle disparût dès lors de la politique active.

30 av. J.C.-192

Marsi (Marses)

On ne rencontre plus le nom des Marsi après les campagnes de Germanicus. Les peuplades qui habitaient plus à l'Est, près de l'Elbe, comme tous les Germains éloignés du Rhin, prirent aux luttes des Bataves et de leurs alliés, en 69 et 70, aussi peu de part que les Bataves en avaient pris aux guerres germaniques sous Auguste et sous Tibère; nos renseignements sont assez complets pour que nous puissions l'affirmer. Quand ces tribus paraissent postérieurement dans l'histoire, elles ne sont jamais en état d'hostilité contre les romains.

Langobards

Nous avons déjà raconté que les Langobards rétablirent chez les Chérusques un prince romain.

30 av. J.C.-192

Semnones

Le roi des Semnones, Masuus, et, ce qui est fort curieux, la prophétesse Ganna, très vénérée chez ce peuple d'une crédulité célèbre, se rendirent à Rome pour voir l'empereur Domitien et furent accueillis à sa cour avec bienveillance. Entre le Weser et l'Elbe à cette époque il s'éleva peut-être quelque querelle; la puissance passa d'un peuple à un autre; mainte tribu put changer son nom ou ses alliances, mais la frontière romaine ne fut jamais attaquée, du moment où l'on sut que l'empire avait renoncé à soumettre ce pays. Les invasions venues de l'extrême Orient ne peuvent guère avoir troublé cette paix : le contrecoup de la guerre se serait fait sentir sur la frontière de l'empire, et l'on ne serait pas resté sans connaître les luttes ardentes qui auraient eu lieu dans cette région. Ce qui confirme encore cette opinion, c'est la réduction de l'armée du Bas-Rhin à la moitié de son effectif antérieur, qui fut accomplie à cette époque, sans que nous sachions la date exacte. L'armée du Bas-Rhin que Vespasien eut à combattre comptait quatre légions; à l'époque de Trajan, quatre également, trois au moins1; mais déjà sous Hadrien et certainement sous Marc-Aurèle, elle ne se composait plus que de deux, la Ier Minervia et la XXXe Trajana.

1. Sous le légat Q. Acutius Nerva, le même personnage probablement que le consul de l'année 100, qui fut chargé peu de temps après du gouvernement de la Germanie inférieure, il y avait, dans cette province, d'après les inscriptions de Brohl (Brambach, 660, 662, 679, 680), quatre légions, la Ier Minervia, la VIe Victrix, la Xe Gemina et la XXIIe Primigenia. Comme chaque inscription ne cite que deux ou trois légions, en admettant que la Ie Minervia ait remplacé, pendant le gouvernement d'Acutius, la XXIIe Primigenia employée ailleurs. Mais il est beaucoup plus probable que toutes les légions n'étaient pas représentées en même temps dans les détachements des carrières de Brohl, et que ces quatre légions tenaient garnison à la même époque dans la Germanie Inférieure. Ce sont sans doute celles qui furent assignées à la province, lorsque Vespasien réorganisa l'armée de Germanie; sauf que la Ier Minervia y fut établie par Domitien à la place de la XXIIe par lui licenciée.

30 av. J.C.-192

La Germanie Supérieure

La situation fut toute différente dans la province supérieure. Historiquement il n'y a rien à signaler au sujet des Germains de la rive gauche du Rhin qui en faisaient partie, les Tribocci, les Nemetes, les Vangiones; établis depuis longtemps au milieu des Celtes, ils partagèrent la fortune de la Gaule. Le Rhin resta toujours aussi de ce côté la principale ligne de défense des romains. Les camps permanents des légions se trouvent en tout temps sur la rive gauche; celui d'Argentoratum ne fut même pas transporté sur la rive droite, quand le bassin entier du Neckar appartint à l'empire. Mais si, dans la province inférieure, la domination romaine ne fut jamais que restreinte sur la rive droite, elle s'étendit au contraire dans la province supérieure. Auguste avait voulu relier les camps du camps du Rhin à ceux du Danube en reculant vers l'Est de la frontière de l'empire. Cette entreprise qui aurait agrandi, si elle avait été exécutée, la Germanie Supérieure beaucoup plutôt que la région inférieure, ne fut jamais complètement abandonnée par les gouverneurs de cette province; et plus tard le même projet fut repris dans de moins vastes proportions. La tradition historique ne fournit pas assez de rensignements pour qu'on puisse exposer dans leurs rapports les opérations poursuivies à travers les siècles, les constructions de routes et de retranchements ainsi que les guerres nécessitées par cette politique; de plus, le grand mur militaire encore aujourd'hui debout, dont la fondation, accomplie peu à peu, constitue une bonne partie de cette histoire, n'a pas été exploré jusqu'à présent, comme on devait s'y attendre, par des savants compétents, pourvus de connaissances techniques.

30 av. J.C.-192

Mogontiacum

Sur la rive droite du Rhin, non loin de la plaine parsemée de collines, située dans le bassin intérieur, qui termine au Nord la province de Haute-Germanie, s'avance de l'Est à l'Ouest la chaîne du Taunus, en face de Bingen qui s'élève sur le fleuve. Parallèlement à cette chaîne, au Sud, s'étend la plaine du Mein inférieur, coupée par les rameaux de l'Odenwald : c'est la route directe vers l'intérieur de l'Allemagne. Elle est commandée par Mogontiacum ou Mayence, au confluent du Rhin et du Mein, position qui fut, depuis Drusus jusqu'à la chute de Rome, la base d'attaque des Romains contre les Germains1, de même que, de nos jours, elle ferme l'entrée de l'Allemagne du côté de la France. Les romains, même après renoncé d'une façon générale à établir leur domination au-delà du Rhin, n'en continuèrent pas moins à posséder, non seulement la tête de pont sur l'autre rive du fleuve, le Castellum Mogontiacense (Castel), mais encore toute la plaine du Mein; la civilisation romaine put s'établir solidement dans cette région.

1. D'après les beaux déchiffrements de Zangemeister (Westdeusche Zeitschrift, III, 307 et sq.), il est prouvé qu'une route militaire, sur la rive gauche du Rhin, depuis Mayence jusqu'à la limite de la province de Haute-Germanie, était déjà construite sous Claude.

30 av. J.C.-192

Mattiaci

Elle était habitée à l'origine par une tribu des Chatti, les Mattiaci, qui demeurèrent dans le pays même après la conquête romaine; mais, lorsque les Chatti eurent dû céder ce territoire à Drusus, il resta partie intégrante de l'empire. Les sources thermales, situées dans les environs de Mayence, Aquae Mattiacae (Wiesbaden), étaient utilisées par les romains sous Vespasien, et depuis longtemps déjà, sans aucun doute. Sous Claude on y exploitait une mine d'argent. Les Mattiaci fournirent de bonne heure des troupes à l'armée romaine, comme les autres districts assujettis. Ils prirent part au soulèvement général des Germains sous Civilis, mais après la victoire des romains, ils se retrouvèrent dans leur ancienne situation. Depuis la fin du deuxième siècle, la communauté politique des Mattiaci du Taunus fut administrée par des magistrats romains1.

1. Le nom complet civitas Mattiacorum Taunensium se lit sur l'inscription de Castel (Brambach, 1330); on trouve plus souvent civitas Mattiacorum ou civitas Taunensium, avec la mention de duumvirs, dédiles, de décurions, de sacerdotales, de sevirs; les hastiferi civitatis Mattiacorum, qui sont probablement une milice municipale, sont caractéristiques d'une ville frontière. Le plus ancien document daté relatif à cette municipalité est de l'année 198 (Brambach, 950).

30 av. J.C.-192

Chatti

Les langues celtique et latine

Les Chatti, quoique écartés du Rhin, semblent avoir été, à l'époque postérieure, le plus puissant des peuples de l'Allemagne centrale qui avaient des rapports avec les romains. La prépondérance que les Chérusques avaient eue sous Auguste et Tibère dans la région du moyen Weser était passée, à la suite des luttes continuelles qu'ils soutinrent avec les Chatti, à ces peuples de même lignée qu'eux, leurs voisins du Sud. Toutes les guerres entre romains et Germains, dont il est fait mention depuis la mort d'Arminius jusqu'au commencement de la grande invasion, à la fin du IIIe siècle, ont été dirigées contre les Chatti: ainsi en 41, sous Claude, l'expédition du futur empereur Galba et, en 50, sous le même empereur, celle de Pomponius Secundus, célèbre comme poète. Ce n'étaient là pourtant que des incursions comme il s'en produit d'habitude aux frontières, et les Chatti ne prirent part qu'incidemment à la grande guerre des Bataves. Mais dans la campagne que l'empreur Domitien entreprit en l'an 83, les romains étaient les assaillants; elle emmena, sinon des victoires brillantes, au moins des résultats importants; la frontière de l'empire reculée1. C'est alors que la ligne de défense fut organisée, et mise dans l'état où nous la trouvons plus tard : tandis que dans sa partie septentrionale, elle ne s'éloignait guère du Rhin, elle enclavait, de ce côté, une grande partie du Taunus, ainsi que la vallée du Mein, jusqu'au-dessus de Frieberg. Les Usipiens qui avaient dû quitter les bords de la Lippe, vers le temps de Vespasien, pour gagner les environs de Mayence, et qui trouvèrent probablement une nouvelle patrie à l'Est des Mattiaci, sur le Kinzig ou la Fulda, furent réunis alors à l'empire, avec un certain nombre de petites tribus détachées de la peuplade des Chatti. Quelque temps après, lorsqu'en l'année 88, sous le gouvernement de Lucius Antonius Saturnius, l'armée de Haute-Germanie se souleva contre Domitien, la guerre faillit recommencer; les troupes révoltées firent cause commune avec les Chatti2; mais la débâcle du Rhin interrompit les communications, et permit aux régiments restés fidèles de dompter les rebelles, avant qu'ils n'eussent reçu ce secours important.

On sait que la domination romaine s'est étendue en Germanie jusqu'à 80 lieues de Mayence, et même au delà de la Fulda3; ce renseignement paraît exact, surtout si l'on réfléchit que la ligne de défense, qui ne semble guère avoir dépassé Friedlberg, restait aussi dans cette région, en arrière de la limite réelle.

1. Les renseignements sur cette guerre sont perdues : nous n'en connaissons que l'époque et le théâtre. Sur les monnaies, Domitien ne porte le titre de Germanicus qu'au commencement de l'année 84 (Eckel, VI, 378, 397); l'expédition est donc de 83, ce qui concorde parfaitement avec les levées faites cette même année chez les Usipiens et leur tentative de fuite désespérée (Tac., Agric., 28 cf. Martial, VI, 60). Ce fut une guerre offensive (Suétone, Domit., 6 : expedio sponte suscepta; Zonaras, XI, 19). Frontin, qui a fait cette campagne, parle de l'établissement d'une ligne de postes : Strat, II, 11, 7 : cum in finibus Cubiorum (non inconnu et probablement défiguré) castella poneret, et I, 3, 10 : limitibus per CXX m.p.actis; ce qui doit se rattacher étroitement aux opérations militaires. Il ne faut pas séparer ce fait de la guerre des Chatti, pour le rapporter aux agri decumiates que les romains possédaient depuis longtemps. Le chiffre de 177 km est parfaitement applicable à la ligne militaire que Domitien établit sur le Taunus (d'après les études de Cohausen, Rom, Grenzwall in Deutschland, p. 8, le limes qui plus tard contourna le Taurus du Rhin au Mein avec 237.5 km, mais serait beaucoup trop faible pour une ligne qui joindrait cette région à Ratisbone).

2. Les Germains, dont parle Suétone (Dom., 6) ne peuvent être que les Chatti et leurs plus proches alliès, peut-être aussi les Usipiens et leurs compagnons de fortune. La sédition éclata à Mayence qui seule était un camp double contenant deux légions. C'est de Rétie que partirent les troupes de L. Appius Maximus Norbanus pour marcher contre Saturninus. Autrement on ne peut comprendre l'épigramme de Martial (IX, 84), d'autant moins que le vainqueur, étant de l'ordre sénatorial, ne pouvait pas exercer un commpandement régulier en Rétie et en Vindélicie; il fallait une guerre pour expliquer sa présence dans ce pays, et les sacrilegi furores s'appliquent évidemment à la révolte. On a trouvé des briques portant le nom de ce même Appius dans les provinces de Haute-Germanie et d'Aquitaine; ce qui ne suffit pas à prouver qu'il ait été légat de la Lyonnaise, comme le propose Asbach (Wesdeutsche Zeitshrift, III, 9), ces briques doivent être rapportées, à l'époque qui suivit la victoire d'Antonius (Hermes, XIX, p. 438). On n'a pas pu déterminer encore où s'était livrée la bataille; il semble que ce soit dans les environs de Vindonissa, point jusqu'où Saturninus peut s'être avancé contre Norbanus. Si c'était auprès de Mayence, comme on pourrait aussi l'imaginer, que Norbanus avait rencontré les rebelles, ceux-ci auraient tenu le passage du fleuve, et la débâcle n'aurait pu alors empêcher l'arrivée du contingent germain.

3. Ce renseignement détaché se trouve à la fin de la liste des provinces du manuscrit de Vérone (Notitia dignitatum, ed. Seeck, p. 253) : nomina civitatum trans Rhennum fluvium quae sunt : Usiphorum (scr. Usiporum) - Tuvanium (scr. Tubantum). Nictrensium - Novarii - Casuariorum; istac omnes civitates trans Renum Romani possederunt. Istae civitates sub Gallieno imperator a barbaris occupatae sunt. Tacite confirme le fait que les Usipiens habitèrent plus tard dans cette région (Hist., IV, 37; Germ. 32); ils furent réunis à l'empire en 83, peut-être quelque temps après avoir été soumis; cela ressort du récit de Tacite (Agricola, 28). Plolémée place les Tubantes et les Chasuari dans le voisinage des Chatti (II, 11, 11); il est donc probable qu'ils ont partagé le sort des Usipiens. On n'a pas identifié avec certitude les deux autres noms corrompus : peut-être est-il question dans ce passage des Tenctères ou de quelqu'une des petites tribus que Ptolémée seul cite à côté d'eux (II, 11, 6). La liste de Vérone, dans sa rédaction primitive, portait simplement : Belgica, puisque la province n'a été partagée que sous Dioclétien; et en cela elle avait raison, les deux Germanies faisant partie, géographiquement, de la Belgica. Les chiffres cités plus haut nous conduisent, si l'on avance vers le Nord-Est en suivant la vallée de la Kinzig jusqu'à Hersfeld, au-delà de la Fulda. On a découvert des inscriptions bien loin à l'Est du Rhin, jusque dans le Wettéravie; Friedlberg et Butzbach étaient des positions militaires très puissantes; à Altenstadt, entre Friedberg et Büdingen, a été trouvée une inscription de l'an 242 (Brambach, 1410) relative à la défense de la frontière (collegium juventutis).

30 av. J.C.-192

Le pays du Neckar

Les langues celtique et latine

La vallée inférieure du Mein, en avant de Mayence, ne fut pas le seul territoire que l'on enferma dans la ligne de défense militaire : au Sud-Ouest de l'Allemagne la frontière reçut encore une plus grande extension. Le bassin du Neckar, autrefois occupé par les Helvètes de lignée celtique, était depuis longtemps disputé entre ce peuple et les Germains envahisseurs; on l'appelait alors le désert helvétique; plus tard les Marcomans s'établirent peut-être dans une partie de cette contrée, avant de reculer jusqu'en Bohême. Lorsqu'on détermina les frontières de Germanie après le désastre de Carus, cette vallée reçut la même organisation que la rive droite du Rhin inférieur. Là aussi, on traça une ligne de défense, à l'intérieure de laquelle on ne permit pas aux Germains de s'établir. Quelques colons isolés, gaulois pour la plupart et qui n'avaient presque rien à perdre, vinrent occuper, comme si c'était un marécage abandonné, cette bande de terre fertile, mais mal protégée, que l'on appelait les champs Décumiates1. Cette occupation du pays par des particuliers, tolérée seulement par le gouvernement, suivant toute vraisemblance, fut suivie d'une occupation formelle, probablement sous Vespasien. Dès l'année 74 une chaussée existait, qui, partant de Strasbourg, suivait la rive droite du Rhin et atteignait au moins Offenburg2; on devait donc avoir établi dans cette région un système de défense plus sérieux qu'il n'était nécessaire pour interdire seulement la colonisation germanique. Les fils poursuivirent l'oeuvre commencée par le père : soit Vespasien, soit Titus ou Domitien élevèrent des "autels flaviens"3 près de la source du Neckar, dans les environs de la moderne Rottweil. A vrai dire nous ne connaissons de ces autels que leur nom; ils étaient peut-être destinés à constituer pour la nouvelle province de Haute-Germanie transrhénane un point central, comme l'autel des Ubiens l'était déjà pour la Grande-Germanie, et comme fut plus tard l'autel de Sarmizegetusa pour la Dacie nouvellement conquise. L'établissement primitif de la ligne de défense que nous allons décrire, et qui embrassait la vallée du Neckar et en faisait un territoire romain, fut donc l'oeuvre des Flaviens et probablement de Domitien4, qui agrandissait en même temps l'empire dans la région du Taunus.

La route militaire qui suivait la rive droite du Rhin depuis Mogontiacum, par Heidelberg et Baden, dans la direction d'Offenburg et qu'avait rendue nécessaire l'annexion de la vallée du Neckar, fur l'oeuvre de Trajan, en l'année 100; nous le savons aujourd'hui; elle faisait partie du système de communications directes que cet empereur créa entre la Gaule et la ligne du Danube. On eut recours aux soldats, mais non aux armes, pour exécuter cet ouvrage. La vallée du Neckar, qui n'était pas habitée par des peuplades germaniques, et moins encore la bande de terrain située sur la rive gauche du Danube, qu'on incorpera en même temps à l'empire, ne coûtèrent certainement pas de combats sérieux. La peuplade germanique la plus voisine, les Hermundures, étaient plus que personnes alliés aux romains, et entretenaient avec eux des relations commerciales actives dans la capitale des Vindéliciens, Augusta. Ils ne s'opposèrent nullement à cette extension de la frontière impériale : nous en trouverons la preuve plus loin. Sous les empereurs qui suivirent, sous Hadrien, Antonin et Marc-Aurèle, on donna plus de développement encore à ces établissements militaires.

1. On ne sait pas au juste ce que signifie l'expression agri decumates (car il faut unir ce dernier mot avec agri), que Tacite seul emploie (Germ. 29). Il est possible que ce territoire, considéré au début de l'empire, comme propriété de l'Etat ou plutôt de l'empereur, de même que l'ager occupatorius de la République, pût être exploité par le premier occupant moyennant l'impôt du dixième, mais il n'est pas prouvé que, au point de vue de la langue, decumas puisse signifier "sujet à la dîme"; nous ne connaissons aucune institution semblable sous l'empire. D'ailleurs il ne faut pas oublier que la description de Tacite se rapporte à une époque où la ligne du Neckar n'était pas encore établie; elle s'applique aussi peu à la réalité postérieure, que l'expression d'agridecumates, obscure à la vérité, mais qui répondait certainement à l'organisation primitive du pays.

2. Ce fait a été prouvé par Zangemeister (Wetdeutsche Zeitschrift, III, p. 246).

3. La décadence du culte de Rome et les progrès de celui des empereurs expliquent peut-être pourquoi plusieurs autels furent consacrés dans cette région, quand d'habitude un seul est nommé dans les centres religieux du même genre.

4. Tacite dit que cette oeuvre fut accomplie peu de temps avant qu'il écrivit la Germania (98), et comme il n'en nomme pas l'auteur, on doit en conclure que c'est Domitien.

30 av. J.C.-192

Le Limes de la Haute-Germanie et de la Rétie

Quant à la ligne de défense qui reliait le Rhin au Danube et dont presque toutes les fondations existent encore aujourd'hui, nous pouvons, sinon suivre l'histoire de son développement, au moins nous rendre compte de sa direction et de son utilité. La nature et le but de ce retranchement ne furent pas les mêmes dans la Haute-Germanie et dans la Rétie. La ligne de défense de la Haute-Germanie, d'une longueur totale d'environ 250 miles romains (368 km)1 commence immédiatement à la frontière septentoriale de la province, embrasse, comme nous l'avons déjà dit, le Taunus et la plaine du Mein jusqu'à la hauteur de Friedberg, puis se dirige au Sud vers le Mein, qu'elle atteint à Grosskrotzenburg, en amont de Hamau. Elle suit le Mein jusqu'à Worth, court alors vers le Neckar qu'elle rejoint un peu au-dessous de Wimpfen pour ne plus le quitter. Plus tard, dans la partie méridionale de ce limes, on construisit, en avant de la première, une seconde ligne, qui suivait le Mein au-delà de Worth jusqu'à Miltenberg, et de là, le plus souvent en droite ligne, allait rejoindre Lorch entre Stuggart et Aalen. C'est là que la ligne de défense de Haute-Germanie se rattachait à la ligne de défense de la Rétie, longue seulement de 120 miles (174 km); cette ligne quittait le Danube à Kehlheim en amont de Ratisbonne, puis coupant deux fois l'Altmü elle décrivait un arc de cercle vers l'Ouest, et attaeignait Lorch.

Le limes de Haute-Germanie se compose d'une série de postes fortifiés, distants tout au plus d'un demi jour de marche (15 km). Lorsque les lignes de communication entre les postes n'étaient pas défendues par le Mein ou le Neckar, on les protégeait artificiellement, au début peut-être par les abattis d'arbres seulement2, plus tard par un retranchement continu d'une hauteur moyenne en avant duquel on creusait une tranchée, tandis qu'on construisait à quelque distance en arrière des tours d'observation3. Les postes fortifiés ne font pas partie du retranchement; ils sont situés immédiatement en arrière, à une distance qui ne dépasse nulle part un demi-kilomètre. Le limes rétique, au contraire, est uniquement formé par des amas de pierres; il n'est accompagné ni d'un fossé ni de tours d'observation; les postes se succèdent derrière lui sans régularité et à des espaces inégaux (ils sont toujours éloignés l'un de l'autre de 4 ou 6 km au moins); ils ne sont pas rattachés directement à la ligne de défense.

On ne sait pas d'une façon précise à quelle époque ces deux lignes furent établies; il est seulement certain que la frontière du Neckar dans la Haute-Germanie existait sous Antonin4 et la ligne avancée de Miltenberg à Lorch sous Marc-Aurèle5. Ces deux constructions, d'ailleurs si différentes, ont ceci de commun qu'elles obstruent le passage de la frontière; si, dans un cas, on a employé la levée de terre qui produit presque toujours, comme conséquence, un fossé, et dans l'autre cas l'amas de pierres, cela ne tient vraisemblablement qu'à la diversité du sol et des matériaux de construction. Un autre caractère qui leur est commun, c'est qu'elles n'appartiennent pas l'une plus que l'autre à un système général de défense des frontières. Non seulement l'empêchement que l'amas de terre ou de pierres oppose à l'envahisseur est insignifiant; mais encore on trouve partout sur cette ligne des positions qui la commandent, des marais laissés en arrière du retranchement, des obstacles qui empêchent de surveiller le pays avoisinant ce qui prouve, avec d'autres indices d'ailleurs, que le tracé de la frontière n'était pas conçu en vue de la guerre.

Les fortins sont naturellement organisés pour leur défense particulière; mais ils ne sont pas réunis entre eux par des chaussées de traverse; chacun d'eux était soutenu, non par les postes voisins, mais par un poste situé en arrière, qui était relié au premier par la route que celui-ci était chargé de garder. D'ailleurs ces garnisons n'étaient pas comprises dans un système militaire de défense extérieure; c'étaient plutôt des positions fortifiées, qui pouvaient en cas de besoin être choisies comme points stratégiques pour l'occupation du territoire. En outre l'étendue de la ligne elle-même, comparée à l'effectif des troupes disponibles, exclut toute possibilité d'une défense générale6. Ces vastes établissements militaires n'étaient donc pas destinés, comme le vallum de Bretagne, à arrêter les invasions ennemies. Les fortins devaient plutôt commander, quand la frontière suivait le cours d'un fleuve, les ponts, quand elle traversait la campagne, les routes; d'ailleurs le retranchement, comme le fleuve, servait simplement à assurer le contrôle sur le passage des frontières. On pouvait encore l'utiliser autrement; la direction fréquente du limes en ligne droite indique qu'on l'employait à la transmission de signaux, et cette ligne pouvait, à l'occasion, avoir aussi une importance militaire. Mais sa destination spéciale et immédiate était d'interdire le passage de la frontière.

S'il n'y a pas eu de postes d'observation et de forts construits sur le limes rétique, tandis qu'il en existait sur celui de Haute-Germanie, c'est que les rapports n'étaient pas les mêmes avec les peuplades limitrophes, qui étaient pour l'un les Hermundures, pour l'autre les Chatti. Dans la Haute-Germanie, les romains n'avaient pas en face de leurs voisins, la même attitude qu'en face des montagnards de la Bretagne, où la province romaine était constamment en état de siège; mais pour repousser des bandes d'envahisseurs pillards comme pour percevoir les droits de douane, il fallait des troupes campées non loin de la frontière et prêtes à porter secours. On pouvait réduire peu à peu l'armée de Haute-Germanie et les garnisons qu'elle entretenait sur le limes, mais le pilum romain ne devait pas disparaître de la vallée du Neckar. Il était inutile dans le voisinage des Hermundures qui, à l'époque de Trajan, seuls parmi tous les Germains, pouvaient franchir la frontière de l'empire sans être soumis à un contrôle spécial, et commercer librement sur le territoire romain, principalement à Augsbourg, et avec lesquels jamais, autant que nous pouvons le savoir, les romains n'eurent de collisions sur le limes. Il n'y avait donc, à cette époque, aucune raison pour organiser la frontière de Rétie comme celle de Haute-Germanie; les postes établis au Nord du Danube, et qui existaient déjà sous Trajan7, suffisaient pour garder les limites de l'empire et assurer le contrôle commercial.

Au contraire, le limes rétique, tel que nous pouvons encore le voir, se rattachait au nouveau Limes de Haute-Germanie, établi peut-être sous Marc-Aurèle. C'est qu'alors il y avait des raisons pour cela; les guerres des Chatti atteignirent comme nous le verrons, la Rétie elle-même à cette époque. On peut aussi rapprocher l'augmentation des troupes de cette province de l'établissement du nouveau limes, qui, sans avoir été conçu dans une pensée militaire, n'en constituait pas moins pour la frontière une protection, peu puissante il est vrai8.

Militairement aussi bien que politiquement, la nouvelle frontière ou plutôt la ligne de défense renforcée devint vraiment importante et utile. Si auparavant la chaîne des postes romains dans la Haute-Germanie et la Rétie avait remonté le Rhin depuis Strasbourg jusqu'à Bâle et de là, passant près de Vindonissa, jusqu'au lac de Constance, pour gagner ensuite le Danube supérieur, désormais le quartier général de Haute-Germanie à Mayence, celui de Rétie à Rastibonne, et surtout les deux principales armées de l'empire étaient considérablement rapprochés. Le camp légionnaire de Vindonissa (Windish, près de Zurich), était maintenant inutile. L'armée du Haut-Rhin, comme l'armée voisine, put bientôt être diminuée de moitiè. Les quatre légions primitives, qui pendant la guerre des Bataves avaient été réduites pour un moment à trois, se trouvaient probablement encore dans le pays sous Trajan9; mais sous Marc-Aurèle la province n'était plus occupée que par deux légions, la huitième et la vingt-deuxième, dont la première était "en garnison" à Strasbourg, et la seconde au quartier général de Mayence, tandis que la plupart des troupes étaient dispersées en petits postes sur la frontière. A l'intérieur de la nouvelle ligne la vie municipale était presque aussi prospère que sur la rive gauche du Rhin : Sumelocenna (Rottenburg sur le Neckar), Aquae (civitas Aurelia Aquensis, Bade), lopodunum (Ladenburg) pouvaient, dans le développement des cités romaines, soutenir la comparaison avec toutes les villes de la Belgica, Cologne et Trèves exceptées. Le progrès de ces établissements est dû surtout à Trajan, qui commença son règne par cette oeuvre pacifique10; un poète romain supplie "le Rhin romain sur les deux rives" de renvoyer bientôt à Rome l'empereur qu'on n'y a pas encore vu. La grande et fertile contrée, ainsi placée sous la protection des légions, avait besoin de cette protection, mais elle la méritait. Avec la défaite de Varus commence le reflux de la puissance romaine; en ce sens seulement, pourtant, que les romains cessèrent de s'avancer en Germanie, pour se contenter de garder plus fortement et d'une façon plus durable les territoires qu'ils occupaient alors.

1. Cette mesure s'applique à la ligne de postes qui s'étend de Rheinbrohl à Lorch (Cohausen, Der röm. Grenzwall, p.7 et suiv.). Le cours du mein sert de retranchement sur une longueur d'environ trente milles romains, depuis Miltenberg jusqu'à Grosskrotzenburg. Le retranchement est beaucoup plus court sur l'ancienne ligne qui suivait le Neckar; au lieu d'aller de Miltenberg à Lorch, il s'étend sur une distance très inférieure, de Worth à Wimpfen, le long de l'Odenwald.

2. Nous savons qu'Hadrien protégea contre les Barbares toutes les routes des frontières impériales par des abattis d'arbres; si, comme il est probable, ce renseignement concerne la province de Haute-Germanie, et celle-là surtout, le retranchement, dont il reste des vestiges, n'est pas l'oeuvre de cet empereur; car, que ce retranchement ait ou non porté des palissades; il ne se peut que les documents y fassent allusion et passent sous silence la construction du vallium. Dion nous dit (LXIX, 9; qu'Hadrien s'occupa de réorganiser la défense de toutes les frontières impériales. Le mot de pfahl (pieu) ou de pfahgraben (tranchée dominée par des pieux) ne peut pas être romain; en latin, les pieux enfoncés dans le talus d'un camp et formant une espèce de palissade, s'appellent non pas pali, mais valli ou sudes; le retranchement lui-même n'est guère nommé que vallum. Si, de tout temps, sur la longueur complète de ce limes, les Germains lui ont donné un nom qui se rapproche du mot palissade, cette dénomination doit être d'origine germanique et provenir de l'époque où ce retranchement leur apparaissait dans toute son intégrité et avec toute son importance. Il est douteux que la région de Palas, citée par Ammien (XVIII, 2, 15), ait quelque rapport avec ces faits.

3. Dans une de ces tours, découvertes il y a peu de temps entre les deux portes de Schlossau et d'Hesselbach, à 1700 m. du premier, à 4 ou 5 km du second, on a trouvé une inscription dédicatoire (Korrespondenzblatt der Westdeutschen Zeitschrift); cette inscription placée par la troupe qui avait construit la tour, un détachement de la 1er cohorte des Séquanes et des Raurici, commandé par un centurion de la XXIIe légion, était l'expression de ses remerciements ob burgum explicitum. Ces tours étaient des burgi.

4. Les plus anciens monuments datés de cette ligne sont deux inscriptions gravées en 148 à Böckingen, sur la rive gauche du Neckar, en face d'Heilbronn (Brambach, Insc. Rhen; 1583, 1590).

5. Le plus ancien monument daté qui témoigne de l'existence de cette seconde ligne est l'inscription du vicus Aurelii (Oehringen) de l'année 169 (Brambach, Insc. Rhen., 1558); c'est une inscription privée, mais qui certainement n'est pas antérieure à la fondation de ce poste sur la ligne Miltenberg-Lorch; l'inscription de lagsthausen, situé sur la même ligne, est un peu plus récente; elle date de l'an 179 (Brambach, op. cit., 1618). Le vicus Aurelii tirait donc son nom de Marc-Aurèle, et non de Caracalla, bien que ce dernier empereur ait certainment fait construire dans cette région plusieurs postes fortifiés, auxquels il donna son nom (Dion, LXXVII, 13).

6. Nous manquons de renseignements sur la dislocation des troupes de haute-Germanie, mais nous avons quelques points de repère. Des deux quartiers généraux de Haute-Germanie, celui de Strasbourg, après l'établissement de la ligne du Neckar, fut dégarni et devint probablement un centre administratif plutôt que militaire (Westdeutsches Correspondenzblatt, 1884, page 132). Au contraire, la garnison de Mayence a toujours tenu à conserver une grande partie des forces totales, d'autant plus qu'elle était le seul corps d'armée un peu considérable qui se trouvât dans la Haute-Germanie. Les autres troupes étaient dispersées, les unes sur le limes, dont les postes, d'après l'évaluation de Cohausen (Röm, Grenzwall, p.335), distants les uns des autres de 8 km, étaient au nombre de 50, les autres dans les châteaux forts de l'intérieur, en particulier sur la ligne de l'Odenwald depuis Gundelsheim jusqu'à Worth : il est vraisemblable sinon certain que ces dernièrs restèrent occupés au moins en partie, même après la contruction du limes extérieur. Les fortins que l'on peut étudier maintenant encore sont d'inégale importance; aussi est-il difficile de dire quel était le nombre de soldats nécessaire à leur défense. Cohausen (op. cit. p.340) compte 7200 hommes pour un poste de grandeur moyenne, y compris la réserve. L'effectif ordinaire de la cohorte, légionnaire et auxiliaire, étant de 500 hommes, comme dans la construction des postes on devait nécessairement tenir compte de ce chiffre, on peut admettre, qu'en cas de siège, la garnison du poste était au moins de 500 hommes. Il est impossible qu'après la réduction de l'armée, les troupes de Germanie aient pu occuper simultanément, en pareil nombre, mêmes les forts situés sur le limes. Avant la réduction, les 30000 soldats romains pouvaient encore bien moins tenir les lignes qui reliaient les postes fortifiées; et, si cela était impossible, l'occupation simultanée de tous les postes n'avait, dans la réalité, aucune raison d'être. Selon toute apparence, chaque poste était organisé de manière à pouvoir être occupé sérieusement et conservé; mais en général, et sur cette frontière la paix était l'état normal, aucun poste n'était établi sur le pied de guerre : il n'avait de troupes que ce qu'il fallait pour garnir les tours d'observation et pour surveiller les grandes routes et les chemins détournés. les garnisons permanentes de ces postes étaient bien plus faibles qu'on ne l'admet d'habitude. L'antiquité nous a fourni le dénombrement d'une seule garnison de ce genre; il date de l'an 155 et concerne le fortin de Kutlowitza, au Nord de Sofia (Eph. epigr. IV, p. 524), point occupé par des détachements de l'armée de Mésie Inférieure et de la XXIe légion. Outre le centurion qui la commandait, cette troupe ne comptait que 76 hommes. L'armée de Rétie, avant Marc-Aurèle, était encore moins en état d'occuper des lignes étendues, son effectif étant tout au plus de 10000 hommes, et elle avait à garnir, outre le limes rétique, la ligne du Danube, de Rastisbonne à Passau.

7. Cela est prouvé par un acte de Trajan de l'année 107, trouvé près de Weissenburg.

8. Jusqu'à présent les recherches que l'on a faites sur le Limes de Rétie n'ont guère expliqué pourquoi ce retranchement avait été construit; ce que l'on peut dire avec certitude, c'est qu'il n'était pas plus organisé en vue d'une occupation militaire mais le limes de Haute-Germanie. Une ligne aussi faible peut bien être restée, avant la guerre des Marcomans, la seule défense de la frontière contre les Hermundures; et ce que Tacite nous dit de leurs relations commerciales avec Augusta Vindelicum n'exclut en rien l'existence d'un limes rétique. Seulement il semble qu'il devrait ne pas s'arrêter à Lorch, mais se rattacher à la ligne du Neckar : il est vrai qu'il en est ainsi dans une certaine mesure, puisque, à partir de Lorch, la Rems, qui se jette dans le Neckar à Cannstatt, fait fonction de limes.

9. Des sept légions qui se trouvaient dans les deux Germanies à la mort de Néron, Vespasien en licencia cinq; il ne resta que la XXIe et la XXII, auxquelles vinrent bientôt s'ajouter les sept ou huit légions chargées de vaincre la révolte, la Ie Adjutrix, la IIe Adjutrix, la VIe Victrix, la XIIIe Gemina (en admittant qu'elle soit venue en Germanie), en Pannonie : les sept autres restèrent, les VIe, Xe, XXIe, XXIIe dans la province intérieure, les VIIIe, XIe, XIVe dans la province suopérieure. A ces dernières se joignit sans doute en l'an 88 la Ie Adjutrix revenue d'Espagne dans la Haute Germanie, comme le prouve l'inscription de Baden-Baden (Brambach, 1667). La VIIIe et la XIVe vinrent toutes les deux en Germanie avec Cerialis, et elles y ont tenu longtemps garnison.

10. En l'an 96 ou 97 Trajan fut envoyé par Nerva comme légat en Germanie, dans la Haute-Germanie sans doute, puisqu'à cette époque le commandement de la province inférieure était exercé par Vestricius Spurinna. Là il fut associé à l'empire en octobre 97; au mois de février 98, étant à Cologne, il apprit que Nerva était mort et que lui-même avait été proclamé Auguste. Il dut rester encore en Germanie pendant cet hiver et l'été suivant; pendant l'hiver 98/99 il était sur le Danube. La phrase d'Eutrope (VIII, 2) à laquelle a été emprunté le renseignement d'Orose (VII, 12, 2) si souvent mal interprété : urbes itrans Rhenum in Germania reparavit, ne peut être appliquée à la province supérieure; elle est exacte non pas naturellement pour le légat, mais pour le César ou l'Auguste, et elle est confirmée par le nom de Civitas Ulpia saltus Nicerini Lopodunum que l'on trouve sur les inscriptions. Ce que Trajan "réparait" ainsi, c'était non pas les établissements que Domitien avait fondés, mais les villes des champs décumiates mal organisés au début, avant l'extension de la frontière militaire. Sous Trajan il n'y a pas de traces d'expéditions. D'après Ammien (XVII, 1, II) il construisit un castellum in Alamannorum solo, près du confluent du Mein, non loin de Mayence, et lui donna son nom : ce renseignement n'a pas plus de valeur que les vers d'un poète postérieur (Sidoine Appolinaire Carm. VII, 15) qui, mélangeant l'ancien et le nouveau, appelle Agippina (Cologne) la terreur des Sicambres, il voulait dire des Francs sous Trajan.

161-180

La Germanie sous Marc-Aurèle

Jusqu'au commencement du IIIe siècle la puissance romaine sur le Rhin ne porte pas la moindre trace de décadence. Sous Marc-Aurèle, pendant la guerre des Marcomans, tout resta tranquille dans la province inférieure. Si un légat de la Belgica dut à cette époque réunir toutes ses troupes contre les Chauques, ce fut sans doute pour une de ces guerres de pirates qui troublèrent si souvent la côte septentrionale, alors comme auparavant et comme plus tard, le flot de la grande invasion monta aux sources du Danube et jusque dans la vallée du Rhin; mais il n'y ébranla pas les fondements de la puissance romaine. Les Chatti, la seule peuplade germanique importante qui menaçat la frontière de Haute-Germanie et de Rétie, envahirent l'empire dans ces directions, et se trouvèrent probablement au nombre des Germains qui pénétrèrent jusqu'en Italie. En tous cas, il se peut que Marc-Aurèle n'ait augmenté l'effectif de l'armée de Rétie, et fait de cette province un commandement de première classe avec une légion et un légat, qu'à la suite de ces événements, afin de résister aux attaques des Chatti; et cela prouve qu'on les redoutait pour l'avenir. Il faut rapprocher de ces faits les travaux de fortification exécutés sur la frontière, dont il a été question. Toutes ces précautions furent insuffisantes au siècle suivant.

213

La guerre des Alamans

Les langues celtique et latine
Alamans

Sous Antonin (Sévère ?), une guerre nouvelle et plus dangereuse éclata en Rétie (an 213). On combattit encore les Chatti; mais à côté d'eux apparaît un second peuple que l'on rencontre ici pour la première fois, celui des Alamans. Nous ne savons pas d'où ils venaient. D'après un écrivain romain un peu postérieur, c'était une réunion de différentes peuplades : ce qui semble prouver que ces peuplades étaient une confédération, c'est leur nom, et c'est aussi que plus tard les diverses tribus réunies sous cette dénomination, mieux que les autres grandes tribus germaniques, gardèrent leur individualité, et que les Juthungi, les Leutienses et autres peuples alamans agissent souvent isolèment. Mais ce n'étaient pas des Germains de cette région réunis sous un nouveau nom et fortifiés par leur alliance : car ils sont cités à côté des Chatti, et l'on signale leur extraordinaire habileté dans les combats de cavalerie. Ces Alamans sont bien plutôt des troupes venues de l'Est, qui ont apporté une nouvelle force à la résistance presque domptée des germains sur le Rhin; il n'est pas invraisemblable que les Semnones, cette peuplade puissante autrefois établie sur le cours moyen de l'Elbe et dont il n'est plus parlé depuis la fin du second siècle, aient fourni aux Alamans un fort contingent.

213

Sévère Antonin

L'anarchie, qui croissait toujours dans l'empire, a naturellement contribué aussi, quoique plus faiblement, à la destruction de la puissance romaine. L'empereur Caracalla marcha en personne contre les nouveaux ennemis; au mois d'août de l'année 213, il franchit la frontière. Sur le Mein, on remporta une victoire, ou tout au moins on la célébra; on bâtit encore de nouveaux postes fortifiés; les peuplades de l'Elbe et de la mer du Nord envoyèrent des députés à l'empereur romain, et s'étonnèrent de le voir adopter leurs coutumes, porter une cotte ornée de feuilles d'argent, se tendre et s'arranger à leur manière les cheveux et la barbe. Mais les guerres ne cessèrent pas pour cela sur le Rhin, et ce furent les Germains qui prirent l'offensive; les voisins d'autrefois si commodes étaient comme transformés.

222-235

Alexandre

Vingt ans après, les attaques des Barbares sur le Danube et le Rhin devinrent si fréquentes et si graves que l'empereur Alexandre dut abandonner la guerre de Perse qui présentait moins de dangers immédiats et se rendre lui-même au camp de Mayence; mais au lieu de défendre l'empire, il acheta la paix à grand prix d'argent. Les soldats exaspérés le tuèrent (235), et mirent fin à la dynastie des Sévères, la dernière qui ait régné sur Rome jusqu'à sa renaissance.

235-238

Maximin

Son successeur Maximin, un Trace grossier, mais brave, qui avait commencé par être simple soldat, répara la lâcheté de son prédécesseur, et fit une expédition vigoureuse au coeur même de la Germanie. Les barbares n'osaient pas encore tenir tête à une armée romaine forte et bien conduite; il se retirèrent dans leurs bois et leurs marais, où le vaillant empereur les suivit pour les battre. Après toutes ces campagnes, dirigées sans doute de Mayence contre les Alamans, il prit et à bon droit le surnom de Germanicus.

L'expédition de 236, le dernier grand succès que Rome remporta de longtemps sur cette partie de la frontière impériale, ne fut pas sans fruit pour l'avenir : malgré les continuelles et sanglantes révolutions du palais, malgré les catastrophes d'Orient et du Danube, qui ne laissaient pas les romains respirer, si la tranquilité ne fut pas absolument parfaite sur le Rhin, pendant les vingt années qui suivirent ces événements, du moins aucune crise dangereuse n'y éclata. Il semble même qu'une des légions de Haute-Germanie était donc considérée comme une province sûre. Mais lorsqu'en 253 les différents chefs de l'armée romaine se disputèrent, les armes à la main, la dignité impériale, et que les légions du Rhin marchèrent sur l'Italie, pour défendre leur empereur Valérien contre Emilien, empereur des soldats du Danube, ces troubles paraissent avoir été le signal1 d'un soulèvement des Germains, surtout sur le Rhin inférieur2.

1. Non seulement les rapports de causalité, mais encore la suite chronologique de ces événements importants restent obscurs. D'après le renseignement relativement le meilleur (Zozime, I, 29) la guerre de Germanie serait la cause pour laquelle Valérien, dès son avènement en 253, associa complètement son fils au trône. Valérien porte dès l'année 256 le titre de Germanicus Maximus (Corp. Insc. Lat., VIII, 2380; de même en 259 : ibid, XI, 826); peut-être celui de Germanicus maximus ter.

2. Les Germains contre lesquels Gallien eut à lutter étaient au moins en général établis sur le Bas-Rhin : et ce qui le prouve, c'est que son fils résidait à Agrippina, où il ne pouvait être resté que comme le représentant nominal de son père. Son biographe (ch. 8) parle aussi des Francs.

213-268

Les Francs

Ces Germains sont les Francs, qui apparaissent ici pour la première fois, mais que Rome avait dû combattre déjà sous un autre nom. Sans doute l'assimiliation, déjà faite dans l'antiquité, de ces francs avec les peuplades sur le Rhin inférieur, en partie avec les Chamaves établis auprès des Bructères, en partie avec les Sicambres déjà cités et soumis aux romains, est incertaine et tout au moins insuffisante; mais il est beaucoup préférable d'identifier aux Francs plutôt qu'aux Alamans, les Germains de la rive droite du Rhin devenus sujets de Rome et les tribus germaniques écartées du fleuve qui auraient pris alors tous ensemble l'offensive contre les romains sous le nom général de "Francs Libres".

253-268

Gallien

Tant que Gallien resta lui-même sur le Rhin, il tint les ennemis en respect, quoiqu'il disposât de forces militaires peu considérables : il leur interdit le passage du fleuve ou chassa du territoire romain les Germains qui l'avaient déjà envahi; mais il dut céder à un chef germanique une partie des terres que celui-ci réclamait sur les bords du Rhin, à la condition qu'il reconnaîtrait la domination romaine, et qu'il défendrait ses nouvelles possessions contre ses compatriotes : ce n'en était pas moins presque une capitulation. Mais lorsque l'empereur, rappelé sur le Danube par des événements critiques, s'y rendit, laissant pour le représenter en Gaule son fils aîné encore enfant, un des officiers auxquels il avait confié la défense des frontières et la protection de son fils, Marcus Cassianus latinus Postumus1 se fit proclamer empereur par ses soldats, et assiégea dans Cologne Silvanus, le gouverneur du fils de Gallien.

1. On se figure difficilement jusqu'à quel point une partie des biographes impériales dénature l'histoire; il ne sera pas inutile de le montrer, en prenant pour exemple les renseignements qu'elles nous donnent sur Posthume. Les biographes le nomment (dans un document qu'ils ne font que citer, il est vrai) Julius Postumus (Trig. Tyr., 6); sur les monnaies et les inscriptions il est appelé M. Cassiannius Latinius Postumus, et dans l'Epitome de Victor, 32 : Cassius Labienus Postumus.
Il règne sept ans (Gall., 4; Tyr, 3, 5); les monnaies parlent de sa dixième puissance tribunice (trib. pot. V) et Eutrope lui attribue dix ans de pouvoir (IX, 10).
Son rival, Lollianus, s'appelle sur les monnaies Ulpius Cornelius Laelianus; dans Eutrope, IX, 9, on trouve Laelianus (d'après une famille de manuscrits, tandis que l'autre suit l'interpolation des biographes), et dans l'Epitome de Victor (c. 33) Aelianus.
D'après le biographe, Postume et Victorin règnent ensemble; mais il n'y a aucune monnaie commune à ces deux empereurs, et ce fait confirme le récit de Victor et d'Eutrope, qui prétendent que Victorien fut le successeur de Postume.
Parmi les mensonges qui remplissent ces biographes, il faut surtout noter comme caractéristiques les documents faux qui y sont insérés. L'épitaphe des deux Victorin à Cologne (Tyr., 7) : hic duo Victorini tyranni siti sunt, se critique d'elle-même. La prétendue proclamation de Valérien (Tyr., 3), par laquelle cet empereur annonçait aux Gaulois la nomination de Postume, non seulement prophétise l'élévation au pouvoir de Postume, mais encore cite plusieurs dignités qui ne pouvaient pas exister : il n'y a jamais eu, à aucune époque, de transrhenani limitis dux et Galliae praeses, et Postume ne peut avoir été que praeses d'une des deux Germanies, ou, si son commandement était extraordinaire, dux per Germanias. Dans les mêmes soi-disant sources, on trouve aussi la mention du tribunatus Vocontiorum de son fils, ce qui est une chose impossible; c'est là un souvenir manifeste des tribunats qui se trouvent dans la Notitia Dignitatum du temps d'Honorius.
Contre Postume et Victorin, qui commandent aux Gaulois et aux francs, Gallien marche avec Auréole, qui deviendra son rival, et le futur empereur Claude : il est blessé par une flèche, mais il remporte la victoire, sans que cette victoire change rien à la situation. Nous ne savons pas autre chose de cette guerre. Postume est renversé par la révolte militaire que suscita celui qu'on appelle Lollianus; mais d'après Victor et Eutrope, Postume dompta cette insurrection des troupes de Mayence, puis fut massacré par ses soldats, parce qu'il ne voulut pas leur laisser saccager la ville. En ce qui concerne l'avènement de Postume, à côté du récit qui s'accorde pour l'essentiel avec la tradition ordinaire et suivant lequel celui-ci aurait, contrairement à la foi donnée, écarté le fils de Gallien confié à sa garde, il y en a un autre plus favorable à Postume : tout le peuple gaulois lui aurait offert la couronne après avoir auparavant abandonné le fils de l'empereur.
La tendance à célébrer celui qui préserva la Gaule du sort qu'avait déjà subi les pays du Danube et de l'Asie, et qui la sauva des Germains, se fait jour ici comme partout (cf. surtout Tyr., 5); aussi l'auteur de ce récit ne connaît pas la perte de la rive droite du Rhin ni les expéditions des Francs en Gaule, en Espagne et en Afrique. Ce qui est encore à noter, c'est que le prétendu chef de la famille de Constantin joue dans ces événements un rôle secondaire très honorable. Ce récit, non pas embrouillé, mais entièrement faux, doit être absolument laissé de côté; il faut ne considérer que les renseignements fournis d'une part par Zosime, de l'autre par les écrivains latins Victor et Eutrope, qui puisent à une source commune; on doit s'en contenter, si brefs et si confus qu'ils soient.

260-269

Postume

Il réussit à s'emparer de la ville; il fit prisonnier son ancien collègue avec le fils de l'empereur, et les envoya tous les deux au supplice. Mais pendant ces troubles, les Francs passèrent le Rhin, envahirent la Gaule, pénétrèrent jusqu'en Espagne et pillèrent même les côtes d'Afrique. Peu de temps après, lorsque Valérien fut tombé entre les mains des Perses et que le mal fut à son comble, les romains perdirent dans la province du Rhin supérieur tout le pays qu'ils occupaient sur la rive droite du fleuve, au profit des Alamans sans doute, comme le fait supposer l'invasion de ces peuples en Italie à la fin du règne de Gallien. C'est le dernier empereur dont on retrouve le nom sur les monuments de la rive droite du Rhin. Ses monnaies lui font gloire de cinq victoires remportées sur les Germains; celles de Postume, qui gouverna la Gaule après lui, célèbrent également les succès de ce prince en Germanie et le désignent comme le sauveur de la Gaule. Dans les premières années de son règne, Gallien avait soutenu la lutte sur le Rhin avec quelque énergie; Postume lui-même était un officier distingué et n'aurait pas été un mauvais chef. Mais l'absence d'autorité, qui était alors la plaie de l'Etat romain ou plutôt de l'armée romaine, rendait inutiles le talent et l'habileté aussi bien pour ceux qui en étaient doués que pour l'Etat. Une foule de villes florissantes furent alors saccagées par les Barbares vainqueurs, et la rive droite du Rhin fut à jamais perdue pour les romains.

270-275

Aurélien

Le rétablissement de la paix et de l'ordre en Gaule concorda avec le rétablissement de l'unité impériale; aussi longtemps que les empereurs italiens durent occuper la Narbonnaise pour en écarter leur compétiteur gaulois, et que celui-ci menaça de franchir les Alpes, il fut impossible de diriger des opérations actives contre les Germains. Ce ne fut qu'en 2721, lorsque Tetricus, qui régnait alors en Gaule, fatigué de son rôle ingrat, eut engagé lui-même ses troupes à reconnaître Aurélien, l'empereur du sénat romain, que l'on put songer de nouveau à les combattre. Cet empereur, général très capable, avait déjà rattaché la Gaule à l'empire; il mit fin pour longtemps aux expéditions des Alamans qui, pendant dix ans, avaient envahi la Haute-Italie jusqu'à Ravenne, et il écrasa sur le Danube supérieur une de leurs tribus, les Juthungi. Si son règne avait duré, il aurait rétabli la ligne de défense sur les frontières de la Gaule; après sa mort soudaine et prématurée (275), les Germains franchirent encore une fois le Rhin et ravagèrent tout le pays.

1. Le règne de Postume dura dix ans. L'inscription de Modène (Corp. Insc. Lat., XI, 286) nous apprend que le fils aîné de Gallien était déjà mort en l'année 259; la révolte de Postume eut donc lieu certainement avant ou après cette année là. Puisque Tétrieus fut fait prisonnier au plus tard en 272, immédiatement après la seconde expédition contre Zénobie, et que les trois empereurs gaulois régnèrent : Postume 10 ans, Victorin 2 ans (Eutrope, IX, 9), et Tétricus 2 ans (Victor, 35), la défection de Postume se place à peu près en l'année 259; pourtant tous ces chiffres ont été souvent bouleversés. Si la durée des expéditions des Germains en Espagne sous Gallien a été fixée à 12 ans (Orose, VII, 41, 2), c'est qu'on l'a calculée superficiellement d'après la chronique de S. Jérôme. Tous les autres chiffres précis sont invraisemblables et trompeurs.

276-282

Probus

Son successeur, Probus (depuis 276), était aussi un vaillant soldat; non seulement il chassa les Germains des provinces romaines (il doit leur avoir repris soixante-dix villes), mais il marcha contre eux, passa le Rhin et refoula les Allemands au-delà du Neckar. Pourtant il ne releva pas les anciennes lignes1; il se contenta de placer et de garder en face des positions les plus importantes du Rhin, des têtes de pont situées sur l'autre rive, c'est à dire qu'il en revint, en quelque sorte, à l'organisation du pays telle qu'elle existait avant Vespasien. En même temps ses généraux battaient les Francs dans la province du Nord. Un très grand nombre de Germains soumis furent envoyés de force comme colons en Gaule et surtout en Bretagne. C'est ainsi que la frontière du Rhin fut reconquise et transmise aux empereurs futurs. A la vérité, la domination romaine sur la rive droite du fleuve n'était guère plus durable que la paix sur la rive gauche. Les Alamans menaçait Bâle et Strasbourg, les Francs Cologne. D'autres peuples, apparaissent pour la première fois. C'est sous Probus qu'on parle des Burgondiones qui, jadis établis au-delà de l'Elbe, s'étaient avancés vers l'Ouest jusqu'au Mein supérieur et menaçaient la Gaule; quelques années plus tard, les Saxons commencent, de concert avec les Francs, à assaillir par mer la côte septentrionale de cette province ainsi que la Bretagne romaine. Mais les empereurs en générals vaillants et habiles de la maison de Dioclétien et de Constantin et leurs successeurs immédiats surent opposer des obstacles à la grande invasion menaçante.

1. D'après son biographe, Probus a soumis les Germains de la rive droite du Rhin, qui sont devenus tributaires de l'empire et en ont défendu les frontières (omnes jam barbari vobis arant, vobis jam serviunt, et contra interiores gentes militant). On leur laissa provisoirement le droit de porter les armes; mais après de nouveaux succès, on songea à reculer la frontière et à créer une province de Germanie. Ce sont là de pures imaginations d'un romain du IVe siècle, et rien de plus; ces affirmations n'en présentent pas moins un certain intérêt.

276-282

Romanisation des Germains

Ce n'est pas à l'historien de Rome qu'il appartient d'exposer quel fut le développement national des Germains. Ils ne lui apparaissent que comme un obstacle à la domination romaine et comme un élément de désorganisation. Il n'y eut pas dans la Germanie romaine, comme dans la Gaule romanisée, pénétration mutuelle des deux nationalités, ni par conséquent mélange de deux civilisations; ou bien, si ce phénomène historique se produisit, il se confond pour nous avec l'histoire gallo-romaine; en effet, les territoires germains qui restèrent pendant longtemps possessions romaines, furent, sur la rive gauche du Rhin, occupés par des éléments celtiques, et, sur la rivre droite, lorsqu'on eut chassé de leur patrie la plupart des anciennes tribus, les nouveaux colons vinrent en grande partie de la gaule.

Ce qui manquait aux Germains, c'étaient des centres communs, comme le pays des Celtes en possédait beaucoup. En partie pour cette raison, en partie par l'effet de circonstances extérieures, l'élément romain pouvait, comme nous l'avons déjà montré, se développer plus tôt et plus complétement dans l'Est germanique que dans les pays celtiques. Les camps militaires de l'armée du Rhin ont exercé une influence des plus considérables; or tous sont situés dans la Germanie romaine. Autour des postes les plus importants, grâce aux marchands qui suivaient l'armée, grâce surtout aux vétérans, qui restaient même, après leur licenciement, dans les quartiers qu'ils habitaient depuis longtemps, se formaient, comme des cités-annexes, des villes de baraques (canabae), séparées des quartiers militaires proprement dits; partout, mais surtout en Germanie, auprès des camps généraux, s'élevèrent ainsi de véritables villes. La première de toutes est la ville romaine des Ubiens, qui fut d'abord le camp immense de l'armée du Rhin inférieure; elle devint, après l'an 50, une colonie, dont le rôle fut tout à fait considérable dans la romanisation du bassin du Rhin. La ville militaire disparut dans la colonie romaine. plus tard, sans que les troupes changeassent de garnison, le droit de cité fut conféré aux deux colonies qui dépendaient des deux grands camps du Bas-Rhin, Ulpia Noviomagus, fondée dans le pays des Bataves par trajan, Ulpia Trajana, fondée près de Vetera par le même empereur; au troisième siècle, le même privilège fut accordé au quartier général de la Haute-Germanie, Mogontiacum. Il est vrai que ces cités civiles ont toujours gardé une situation secondaire, à côté des centres d'administration militaire restés indépendants.

276-476

Germanisation des romains

Si nous jetons un regard sur l'époque postérieure à la date où ce récit doit s'arrêter, nous constatons que, dans une certaine mesure, les romains se sont germanisés plus que les Germains ont été romanisés. Dans sa dernière période, l'empire fut envahi et pénétré par la barbarie germanique. Cette invasion commença de bonne heure; elle s'exerça d'abord sur la classe des paysans, soumis au régime du colonat; puis elle gagna les troupes, telles qu'elles furent organisées par l'empereur Sévère; elle atteignit les officiers et les fonctionnaires et se termina par la création des royaumes latino-germains des Visigoths en Espagne et en Gaule, des Vandales en Afrique et surtout de Théodore en Italie.

Pour comprendre ces dernières années de l'empire, il faudrait considérer le développement politique de l'une et l'autre nation. Il est vrai que les recherches relatives à la Germanie ne sont guère avancées sur ce point. Les institutions politiques, auxquelles les Germains participèrent comme subordonnés ou comme associés, sont beaucoup mieux connues que l'histoire des faits au même temps; mais les commencements de la Germanie sont plongés dans une obscurité auprès de laquelle l'histoire des commencements de la Grèce et Rome est lumineuse. Tandis que nous sommes relativement au courant des cultes nationaux du monde antique, toute connaissance du paganisme allemand a disparu avant l'époque historique, sauf dans l'extrème Nord. Quand nous voulons nous rendre compte des débuts du développement politique de la Germanie, il faut ou nous reporter aux peintures de Tacite, or ces peintures n'ont qu'un éclat miroitant; elles ne sont que la reproduction d'idées répandues à une époque de décadence, et, de plus, l'historien omet trop souvent des faits d'une importance décisive, ou bien rechercher les traces de ce développement dans les états hybrides créés sur un sol autrefois romain et tout pénétré d'éléments romains; les termes germaniques n'existent nulle part et nous ne connaissons presque exclusivement que les mots latins qui, nécessairement, ne répondent pas exactement à la réalité; nous sommes donc privés des idées fondamentales précises que nous possédons pour l'antiquité. Une des marques qui distinguent notre nation est qu'il lui a été refusé de jamais se développer hors d'elle-même; aussi la science allemande a-t-elle étudié le caractère et les origines des autres peuples avec plus de succès que ses propres origines et son caractère particulier.

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