Auguste : 27 av. J.C.-14 de notre ère
L'Espagne

219-25 av. J.C.

Soumission définitive du pays

Les vicissitudes de la politique extérieure ont amené les romains à occuper fortement la péninsule pyrénéenne beaucoup plus tôt que toute autre contrée d'outre-mer et à y établir en permanence un double commandement militaire. Il faut dire aussi que la république ne s'était pas bornée là, comme en Gaule et en Illyricum, à soumettre les côtes de la mer italique; dès le début de la guerre, elle avait projeté, à l'exemple des Barca, la conquête de la presqu'île. Depuis qu'ils s'intitulaient les maîtres de l'Espagne, les romains avaient dû combattre les Lusitaniens (Portugal et Estramadure); c'est contre eux que la "province ultérieure" avait été organisée, en même temps que la "province citérieure". Les Callaeci (Galicie), de leur côté avaient été soumis un siècle avant la bataille d'Actium; peu d'années avant cette même bataille, César, le futur dictateur avait porté les armes romaines jusqu'à Brigantium (La Corogne), et rattaché étroitement cette région à la province ultérieure. Depuis la mort de César jusqu'au principat d'Auguste, le nord de l'Espagne fut continuellement troublé; il n'y eut pas moins de six proconsuls qui, dans ce court espace de temps, conquirent les honneurs du triomphe, et c'est peut-être à cette époque que l'on soumit définitivement le versant méridional des Pyrénées1. Les campagnes dirigées contre les Aquitains, tribus de même lignée, qui habitaient au nord de la chaîne, datent du même temps, et la dernière d'entre elle se termina par une victoire en l'an 727 de Rome/27 av. J.C.

Lors de la réorganisation du gouvernement, en 727/27, la péninsule devint une province impériale; on y prévoyait d'importantes opérations militaires, et la région avait besoin d'une garnison permanente. Le tiers méridional de la province ultérieure, depuis appelée Bétique du nom du fleuve Baetis (Guadalquivir), fut bientôt rendu à l'administration sénatoriale2; mais l'administration impériale fut toujours conservée dans presque toute la péninsule, c'est-à-dire dans la plus grande partie de la province ultérieure, Lusitanie et Callécie3 et dans toute la province ultérieure. Aussitôt après l'établissement du nouvel ordre des choses, Auguste se rendit lui-même en Espagne; il y resta deux ans, 728-729 de Rome/26-25 av. J.C., pour surveiller l'organisation du pays et pour diriger l'occupation des régions encore insoumises. Il s'était établi à Tarraco; le siège du gouvernement de la province citérieure fut alors transporté de Carthagène dans cette ville, qui donna ensuite son nom à la province. D'une part on crut nécessaire de ne pas éloigner de la côte le siège du gouvernement; d'autre part, la nouvelle capitale commandait le bassin de l'Ebre et les communications avec le nord-ouest des Pyrénées. La lutte contre les Astures (provinces d'Asturie et de Léon), surtout contre les Cantabres (pays basque et province de Santander) qui résistaient avec acharnement dans leurs montagnes et pillaient les tribus voisines, dura huit ans, avec des interruptions que les romains appelaient des victoires: elle fut difficile et périlleuse; enfin Agrippa réussit à détruire les villes situées sur la montagne et transporter les habitants dans les plaines, ce qui mit fin à toute résistance ouverte.

1. Exception faite du triomphe tout politique de Lepidus, les six triomphateurs d'Espagne furent: en 718/36 Cn. Domitius Calvinus (consul en 714/40); en 720/34 C. Norbanus Flaccus (consul en 716/38); entre 720/34 et 725/29, L. Marcius Philippus(consul en 716/38) et Appius Claudius Pulcher (consul en 716/38); en 726/28 C. Calvisius Sabinus (consul 715/39); en 728/26 Sextus Appuleius (consul en 725/29). Les historiens (cf. Dion, XLVI, 42) ne cite,t que la victoire remportée sur les Cerretani (près de Puycerda, dans les Pyrénées orientales). Voir aussi Velleius, II, 78, et la monnaie de Sabinus avec Osca: Eckhel (Doct. num. veter., VI, 203).

2. Comme Augusta Emerita de Lusitanie n'est devenue colonie qu'en l'année 729/25 (Dion, LIII, 26) et qu'elle n'a guère pu être omise dans la liste des provinces où Auguste a fondé des colonies (Mon. d'Ancyr. p.119), il faut admettre que la séparation de la Lusitanie et de l'Hispania ulterior n'a eu lieu qu'après la guerre des Cantabrès.

3. Non seulement le pays des Callaeci fut séparé de la Provincia Ulterior, mais encore il doit avoir été rattaché à la Lusitanie pendant les premières années du règne d'Auguste; de même l'Astrurie a fait sans doute d'abord partie de cette même province; sans quoi l'on ne peut pas comprendre le récit de Dion (LIV, 5). T. Carisius, le fondateur d'Emerita, est évidemment le gouverneur de Lusitanie. C. Furnius celui de la Tarraconaise.

14 av. J.C./311 ap. J.C.

Organisation militaire du Nord-Ouest

Auguste prétend qu'à son époque la côte de l'Océan depuis Cadix jusqu'aux bouches de l'Elbe obéissait aux romains, mais dans toute cette contrée la soumission était mal supportée et peu sûre. Le nord-ouest de l'Espagne ne semble pas avoir été réellement pacifié depuis longtemps, puisque, sous Néron, il est question de campagnes contre les Astures. L'occupation du pays, telle qu'Auguste l'avait organisée, est un aveu plus clair encore de la situation. La région des Calaeci fut séparée de la Lusitanie et rattachée à la Tarraconaise, afin que le commandement supérieur du nord de l'Espagne fût concentré dans une seule main. Non seulement cette province fut la seule des contrées n'ayant pas d'ennemis sur leurs frontières qui garda un commandement militaire et des légions, mais encore Auguste n'y établit pas moins de trois légions1, deux pour l'Asturie, une pour le pays des Cantabres; et cette garnison ne fut pas diminuée, malgré les échecs militaires de Germanie et d'Illyricum. Le quartier général fut établi entre l'ancienne métropole de l'Asturie, Laucia, et la nouvelle, Asturica Augusta (Astorga), dans le pays de Léon, qui doit son nom à cette circonstance. A cette forte occupation du Nord-Ouest correspond sans doute la construction de routes importantes dans les premiers temps de l'empire; pourtant, comme nous ne connaissons pas la disposition des troupes en Espagne au temps d'Auguste, nous ne pouvons pas nous rendre compte en détail des rapports qui existaient entre les routes et les garnisons. Ainsi Tibère et Auguste ont fait communiquer la capitale du pays des Callaeci, Bracara (Braga), non seulement avec Asturica, c'est-à-dire avec le quartier général, mais encore avec les villes situées, au nord-est et au sud. Tibère agit de même dans le pays des Vascons et dans celui des Cantabres2. Peu à peu le corps d'occupation fut diminué: une des légions fut envoyée ailleurs sous Claude, une autre sous Néron. Mais ces légions n'étaient considérées que comme détachées, et la garnison espagnole, au commencement du règne de Vespasien, était aussi forte qu'auparavant; ce sont précisément les Flaviens qui l'ont réduite, Vespasien à deux légions, Domitien à une seule. Depuis cette époque jusqu'à Dioclétien, il n'y eut en Espagne qu'une seule légion, la VIIième Gemina, et quelques contingents auxiliaires.

Aucune province n'a été, pendant tout l'empire, aussi peu troublée par les guerres extérieures et intestines que ce pays de l'extrême-ouest. Tandis que les commandements militaires ressemblaient à autant de partis rivaux, l'armée d'Espagne n'a joué sous ce rapport qu'un rôle secondaire: ce fut seulement pour ne pas abandonner son collègue que Galba prit part à la guerre civile, et, s'il est monté sur le trône, c'est par un pur hasard. La garnison du nord-ouest de la péninsule, même après la dernière réduction qu'elle avait subie, était relativement forte. On peut en conclure qu'au IIe et IIIe siècle, cette région n'était pas encore complétement soumise; mais on ne peut pas donner aucune idée précise des opérations auxquelles fut employée la légion d'Espagne dans la province qu'elle occupait.

Les romains s'étaient aidés de vaisseaux de guerre pour lutter contre les Cantabres.

C'est seulement après Dioclétien qu'on retira de la péninsule hispanique, comme des péninsules italique et gréco-macédonnienne, toute garnison permanente.

1. Ces trois légions étaient la IVième Macédonica, VIième Victrix, la Xième Gemina. La première fut transportée sur le Rhin, lorsque l'expédition de Claude en Bretagne nécessita des déplacements de troupes. Les deux autres furent employées plusieurs fois hors d'Espagne; mais au commencement du règne de Vespasien, elles se trouvaient encore dans leurs anciennes garnisons, et avec elles, au lieu de la IVième, la Ier Adjurix, nouvellement constituée par Galba (Tacite, Hist. I, 44). Elles furent envoyées toutes les trois au moment de la guerre des Bataves, et il n'en revint en Espagne qu'une seule. En l'année 88, il y avait encore en Espagne plusieurs légions (Pline, Panégyr. de Trajan, 14; cf. Hermes, III, 118); l'une d'entre elles est certainement la VIIième Gemina, qui y tenait déjà garnison avant l'année 79 (corp. Insc. Latin., II, 2477); une seconde doit être l'une des trois légions déjà citées, probablement la Ier Adjutrix. Peu de temps après l'année 88, cette légion prit part aux guerres que Domitien fit sur le Danube; à l'époque de Trajan, elle se trouve dans la Haute-Germanie, ce qui tendrait à prouver qu'elle était une des légions qui en 88 furent enlevées d'Espagne pour être conduites sur le Rhin. Il n'y avait aucune légion en Lusitanie.

2. Le camp de la légion cantabrique devrait se retrouver auprès de Pisoraca (Herrera, près de Pisuerga, entre Palencia et Santander), la seule localité qui soit nommée dans les inscriptions de Tibère et Néron, comme le point de départ d'une route impériale; de même que le camp des légions d'Asturie se trouvait près de Léon. D'Augustobriga (à l'ouest de Saragosse) et de Complutum (Alcalé de Henares au nord de Madrid) partirent plusieurs routes impériales, non pas parce que ces villes étaient importantes, mais parce qu'elles avaient des garnisons.



Second siècle ap. J.C.

Invasion des Maures

Dès le début du second siècle, la Bétique fut désolée par les Maures, les pirates du Riff, qui habitaient la côte opposée. Mais ce fait nous permet déjà d'expliquer pourquoi, dans une province sénatoriale, où d'habitude il n'y a pas de troupes impériales, la ville d'Italica (près de Séville) était exceptionnellement occupée par un détachement de la légion de Léon. C'était surtout au gouverneur militaire de la province de Tanger qu'incombait le devoir de protéger, contre ces invasions, les riches contrées de l'Espagne méridionale. Il arriva pourtant que des villes comme Italica et Singili (non loin d'Antequera) furent assiégées par des pirates.

241 av. J.C./80 ap. J.C.

Introduction du droit de cité italique

Si la république avait travaillé quelque part à la romanisation de l'Occident, cette oeuvre de l'Empire qui est un fait d'Histoire universelle, c'était bien en Espagne. Les relations pacifiques continuèrent ce que la conquête avait commencé; la monnaie d'argent romaine a pénétré en Espagne longtemps avant d'avoir cours partout hors de l'Italie; les mines, la culture de la vigne et de l'olivier, le commerce provoquèrent sur la côte, notamment au sud-ouest, une importation considérable d'éléments italiens. Carthagène, la création des Barcas, qui avait été, depuis sa fondation jusqu'à l'époque d'Auguste, la capitale de cette partie de la province et la première place de commerce de l'Espagne, contenait déjà, au VIIième siècle, une nombreuse population romaine; Carteia, bâtie une génération avant les Gracques, en face de la moderne Gibraltar, est la première commune d'outre-mer qui ait eu des habitants d'origine romaine; Gadès (aujourd'hui Cadix), l'ancienne et illustre soeur de Carthage, fut la première ville étrangère située hors de l'Italie, où pénétrèrent le droit romain et la langue romaine. Sur la plus grande partie de la côte méditerranéenne, les civilisations indigène et phénicienne s'étaient déjà effacées devant les moeurs et les coutumes du peuple roi; sous l'empire, aucune province ne fut romanisée avec autant d'énergie que l'Espagne. Et d'abord, dans la partie méridionale de la Bétique, entre le fleuve Bétis et la mer, César, sous la République, puis Auguste, en 739 et 740 de Rome/15 et 14, avaient accordé à toute une série de villes, le plein droit de cité romaine; ces villes ne se trouvaient pas sur la côte, mais surtout dans l'intérieur des terres: en tête, il faut citer Hispalis (Séville) et Corduba (Cordoue), qui jouissaient du droit des colonies, Italica (près de Séville) et Gadès (Cadix), du droit de municipes. Dans le sud de la Lusitanie se trouvait aussi une suite de villes possédant les mêmes droits, notamment Olisipo (Lisbonne), Pax Julia (Bela), et la colonie de vétérans Emerita (Merida), fondée par Auguste pendant son séjour en Espagne, capitale de la province. Dans la Tarraconaise, c'est surtout sur la côte que l'on rencontre des cités, Carthagène, Ilici (Elche), Valentia, Dertosa (Tortose), Tarraco, Barcino (Barcelone); dans l'intérieur des terres il n'y a que la colonie de Caesaraugusta (Saragosse), dans la vallée de l'Ebre. Sous Auguste, on ne comptait en Espagne que cinquante villes jouissant du plein droit de cité; cinquante avaient déjà obtenu le droit latin, et leur administration intérieure ressemblait à celle des cités romaines. Quant aux autres, l'empereur Vespasien, lorsqu'il fit, en l'an 74, le recensement général de l'empire, leur accorda le droit communal latin; mais ni alors, ni même sous les meilleurs empereurs, le droit de cité ne fut beaucoup plus étendu qu'il avait été sous Auguste1; surtout, probablement, parce que les citoyens romains de l'empire étaient seuls admis à servir dans les légions.

1. Josèphe (Contra Apion, II, 4) prétend que "les Ibères reçurent le nom de romains"; mais, cette phrase ne peut se rapporter qu'à la mesure par laquelle Vespasien leur concéda le droit latin; c'est une expression incorrecte d'un auteur étranger.

241 av. J.C./époque impériale

Romanisation des Ibères

Il n'est jamais question, dans l'histoire de l'époque impériale, de la population indigène de l'Espagne, qui était, en partie, mélangée avec des colons italiens, en partie initiée aux moeurs et au langage romains. Ces peuples, dont les débris et la langue se sont conservés jusqu'à nos jours dans les montagnes de Vizcaya, de Guipozcoa, et de Navarre, ont très probablement occupé jadis toute la péninsule, comme les Berbères ont peuplé toute l'Afrique septentrionale. Leur idiome, essentiellement distinct des langues indo-germaniques, et dépourvu de flexions comme celui des Finnois et des Mongols, indique que leur origine est absolument indépendante de la nôtre; les monuments les plus importants qu'ils nous ont laissés, leurs monnaies s'étendent, au premier siècle de la suprématie romaine en Espagne, sur toute la péninsule, exception faite de la côte méridionale depuis Cadix jusqu'à Grenade, où dominait encore la langue phénicienne, et du territoire compris entre l'embouchure du Tage au sud et les sources de l'Ebre à l'est, qui était alors vraisemblablement indépendant et certainement peu civilisé. On trouve, il est vrai, dans ce pays des Ibères, deux écritures qui diffèrent entre elles, celle de l'Espagne méridionale et celle de la province septentrionale; mais il n'en est pas moins vrai non plus que ce sont deux familles d'un seule et même peuple. L'émigration phénicienne a été renfermée dans des limites plus étroites encore qu'en Afrique et le mélange des Ibères avec les Celtes n'a pas modifié sensiblement la marche uniforme du développement national.

Les conflits des romains avec les Ibères datent surtout de l'époque républicaine. Après les derniers combats, qui furent livrés, sous les premiers Césars, les Ibères disparaissent complétement. Leurs relations avec leurs maîtres étrangers les ont obligés à se servir de la langue latine, il n'est pas besoin de le prouver; mais de plus, leur langue et leur écriture, sous l'influence de Rome, cessent d'être employées officiellement, même dans l'intérieur des communes. Déjà, au dernier siècle de la république, le monnayage national, autrefois si répandu, avait été presque complètement abandonné; de l'époque impériale, il ne reste aucune monnaie de ville espagnole, dont la légende ne soit pas latine1.

Comme les moeurs des romains, leur langue avait été aussi pénétrée profondément chez les Espagnols qui ne jouissaient pas du droit de cité italique et le gouvernement favorisait la romanisation du pays2. Lorsque Auguste mourut, la langue et les moeurs romaines dominaient en Andalousie, à Grenade, à Murcie, à Valence, dans la Catalogne et dans l'Aragon; la cause principale en était, non pas l'introduction de nouveaux colons, mais la romanisation du pays. L'édit de Vespasien ne permettait l'usage de la langue indigène que pour les relations privées; son existence actuelle prouve qu'elle y a été toujours employée. Si elle est aujourd'hui renfermée dans des montagnes que les Goths ni les Arabes n'ont jamais occupées à l'époque romaine elle s'étendait sur une grande partie de la péninsule, surtout dans le nord-ouest. Cependant l'Espagne fut romanisée bien plus tôt et bien plus fortement que l'Afrique. On trouve en Afrique un certain nombre de monuments, datant de l'époque impériale, avec des inscriptions en langue locale (indigène); en Espagne on peut à peine en citer quelques-unes. De plus, la langue berbère règne encore aujourd'hui dans la moitié de l'Afrique septentrionale, tandis que celle des Ibères ne se parle que dans les vallées étroites du pays basque. Il ne pouvait guère en être autrement; car, d'une part, la civilisation romaine pénétra en Espagne plus tôt et plus profondément qu'en Afrique; de l'autre, les Ibères n'avaient pas derrière eux, comme les Berbères, une réserve de tribus restées libres.

1. Le monument le plus récent de la langue nationale que l'on puisse dater avec certitude est une monnaie d'Oscicerda, imitant les deniers frappés pendant l'expédition de César en Gaule, et qui portaient un éléphant; on y lit une légende latine et ibérique (Zodel, Estudio historico de la moneda antigua espanola; II, 11). Parmi les inscriptions rédigées entièrement ou partiellement dans la langue du pays, on pourrait en trouver quelques-unes de date plus récente, mais il n'est même pas vraisemblable qu'aucune d'entre elles soit officielle.

2. Il y eut une époque où les communes de droit pérégrin durent demander au sénat l'autorisation d'employer la langue latine, comme langue commerciale, mais il n'en fut plus ainsi sous l'empire. Ce fut vraisemblablement le contraire qui arriva souvent en Espagne: par exemple, on accorda le droit de monnayage à la condition que les légendes seraient écrites en latin. On désignait même par des mots latins des édifices publics construits par des autochtones, comme le prouve une inscription d'Ilipa en Andalousie (Corp, Insc. lat., II, 1087) Urchail, Atila filius Chilasurgun portas forni(es) acdificand(a) curavit de s(ud) p(ecunia). Le port de la toge était permis à ceux qui n'étaient pas romains et considéré comme un signe de loyale soumission: Strabon le remarque à propos de la Tarraconensis togata, et la conduite d'Agricola en Bretagne le confirme (Tac., Agric., 21).

241 av. J.C./époque impériale

Communautés politiques en Espagne

L'organisation intérieure des Ibères ne paraît pas avoir différé essentiellement de celle des Gaulois. Primitivement l'Espagne se divisait en tribus, comme le pays que les Celtes occupaient de chaque côté des Alpes; il est difficile, en effet, de trouver une différence essentielle entre les Vaccaei et les Cantabres d'une part, les Cénomans de la Transpadane et les Rèmes de la Belgique, de l'autre. Les monnaies espagnoles, frappées dans les premières années de la domination romaine, où l'on trouve mentionnée, non pas des villes, mais des tribus, non pas Tarraco, mais les Cessetani, non pas Sagonte, mais les Arsensi, prouvent, aussi bien que l'histoire des guerres de cette époque, qu'il y avait aussi en Espagne de grandes confédérations de tribus. Après leur victoire, les romains ne traitèrent pas partout ces confédérations de la même manière. Les tribus de la Transalpine conservèrent sous la domination romaine, leur caractère politique; les tribus de l'Espagne, au contraire, comme celles de la Cisalpine, ne furent plus que des divisions géographiques. Le district des Cénomans n'est pas autre chose qu'une expression générale pour désigner les territoires de Brixia, de Bergomun, etc; de même les Astures formaient vingt-deux communautés politiques indépendantes qui n'étaient pas plus unies en droit que les villes de Brixia et de Bergomun1. La province Tarraconaise comptait, sous Auguste deux cent quatre-vingt-treize communautés de ce genre, au milieu du IIième siècle deux cent soixante-quinze.

Si les anciennes confédérations de tribus espagnoles furent dissoutes, ce n'est probablement pas que l'on regardât l'existence de la confédération des Vettones et celle des Cantabres comme plus dangereuse pour l'unité de l'empire, que celle des Séquanes et des Trévères à la différence de traitement provient seulement de ce que la conquête a été faite à une autre époque et dans d'autres circonstances. Les romains avaient souvent le bassin du Gadalquivir un siècle et demi avant de s'établir sur les bords de la Loire et de la Seine; lorsqu'ils commencèrent à organiser l'Espagne, il n'y avait pas longtemps qu'ils avaient détruit la confédération samnite. En Espagne domine l'esprit de l'ancienne république; en Gaule furent appliquées les idées plus modérées et plus libérales de César.

Les districts sans importance, qui devinrent après la chute des grandes confédérations les soutiens de l'unité politique, petites tribus ou peuplades, se changèrent, avec le temps, là comme partout ailleurs, en cités. Cette transformation, même en dehors des communautés jouissant du droit italique, commença sous la république, peut-être même avant la conquête romaine. Plus tard, lorsque Vespasien eut accordé le droit latin à tout le pays, elle devint générale ou presque générale2.

1.Les listes de noms espagnols donnés par Pline jettent en peu de lumière sur cette organisation curieuse, dont Detlefsen a bien rendu compte (Philologus, XXXII, 606, et sq.). Les termes de civitas, populus, gens sont particuliers aux communautés indépendantes; ils s'appliquent donc exactement des divisions: on dit par exemple les X civitates des Autrigons, les XXII populi des Astures, la gens Zoelarum (Corp. Insc. Lat., II, 2633), qui est précisément un de ces vingt-deux populi. Le curieux document que nous possédons sur ces Zoelae (ibid. 2633), nous apprend que cette gens se subvisait en gentilitates, qui portaient elles aussi le nom de gentes, comme le prouve le témoignage et d'autres avec lui (Ephem. epigr. II, p. 243). On trouve aussi le terme de civis à propos d'un des populi cantabriques (Eph. epigr., II, p. 243), mais pour la division plus considérable, qui formait primitivement l'unité politique, il n'y a pas d'autres noms que ces dénominations postérieures et incorrectes: ainsi, le mot gens est employé pour la désigner même dans le style technique (cf. Corp, Insc. Lat., II, 4233: Intercal(iensis) ex gente Vaccacorum). Ce qui prouve que la constitution politique de l'Espagne reposait sur ces petits districts, et non sur les tribus, c'est autant la terminologie elle-même que le témoignage de Pline (III, 3, 18), qui oppose aux 293 localités indépendantes les civitates contributae aliis. On arrive aussi à la même conclusion si l'on compare le magistrat al census accipiendos civilatium XXIII Vasconum et Vardulorum (Corp. Insc. Lat,. VI, 1463), avec le censor civilatis Remorum foederatae (ibid., XI, 1855, cf. 2607). En réalité, parmi les deux cent quatre-vingt-treize communautés que comprenait au temps d'Auguste la province de Tarraco, il y en avait cent quatorze qui n'étaient pas des cités; parmi les deux cent soixante-quinze du second siècle, il n'y en avait plus que vingt-sept.

2. Le droit latin ne convient qu'aux communautés organisés en cités: les communautés espagnoles, qui après Vespasien ne possédaient pas encore d'organisation de cette sorte, ou bien n'ont pas obtenu le droit latin, ou ont subi pour l'obtenir d'importantes modifications. Cette dernière hypothèse est peut-être plus vraisemblable. Dans les inscriptions postérieures à Vespasien, les gentes même portent des noms latins (Corp. Insc. Lat., II, 2633, et Eph. ep., II, 322); si l'on trouve quelques inscriptions de cette époque avec des noms indigènes, il faut toujours se demander si ce n'est pas simplement par suite de quelque négligence. Les indices d'une organisation non romaine sont relativement nombreux dans les inscriptions antérieures à Vespasien (Corp, Insc. Lat, II, 172, 1953, 2633, 5048); j'en ai relevé aucun dans les inscriptions qui sont certainement postérieures à cet empereur.

27 av. J.C./époque impériale

Levée de troupes

Les provinces espagnoles ont joué un rôle important dans la levée des troupes romaines. Les légions qui occupaient le pays y furent probablement recrutées, de préférence, dès le début du principat. Plus tard, lorsque la garnison eut été diminuée, et que, dans chaque province, la conscription fut de plus en plus destinée à ne pourvoir qu'aux besoins du pays, la Bétique, partageant en cela le sort de l'Italie, eut le privilège d'être totalement exempte de service militaire. La levée des contingents auxiliaires, qui se faisait surtout dans les pays où le développement des villes était peu avancé, porta très fortement sur la Lusitanie, la Gallécie, l'Astrurie, ainsi que sur tout le nord et le centre de l'Espagne.

Cette riche contrée a dû être, pour les finances de l'Empire, une des sources les plus sûres et les plus abondantes; mais nous n'avons pas à ce sujet de renseignement plus précis.

27 av. J.C./époque impériale

Affaires et commerce

Le soin avec lequel le gouvernement impérial s'occupa des routes de l'Espagne témoigne, dans une certaine mesure, de l'importance des affaires qui s'y traitaient. Entre les Pyrénées et Tarragone, on a trouvé des militaires romains remontant aux dernières années de la République, que l'on ne rencontre dans aucune autre province de l'Occident. Nous avons déjà remarqué qu'Auguste et Tibère s'étaient surtout placés au point de vue militaire pour faire construire des routes en Espagne; mais celle qui aboutissait à Carthagène ne peut avoir été créée par Auguste que pour faciliter les relations commerciales. C'est également dans l'intérêt du commerce qu'il fit en partie réparer, en partie continuer la route impériale qui portait son nom1; elle était le prolongement de la grande voie qui suivait les côtes d'Italie et de Gaule. Après avoir franchi les Pyrénées au col de Puycerda, elle se dirigeait vers Tarraco, puis longeait la mer dans la direction de Valence et, au-delà presque jusqu'à l'embouchure du Jucar; de là, elle s'enfonçait dans l'intérieur des terres, gagnait la vallée du fleuve Bétis et traversait toute la Bétique, depuis l'Arc d'Auguste qui en marquait la frontière et à partir duquel on recommençait à compter les distances jusqu'à l'embouchure du fleuve lui-même: elle reliait ainsi Rome à l'océan. C'était la seule route impériale qu'il y eût en Espagne. Plus tard, le gouvernement ne s'est pas beaucoup occupé des routes de la province; les communes, auxquelles le soin en fut ensuite entièrement abandonné, semblent, autant que nous pouvons en juger, avoir établi partout, sauf sur le haut plateau central, les communications nécessaires à l'agriculture.

Car l'Espagne, bien qu'elle soit montagneuse et qu'elle ne manque ni de steppes ni de déserts, est cependant l'un des pays les mieux dotés qui existent; aux fruits de la terre, qui y abondent, se joignent le vin, l'huile, les métaux. L'industrie du fer, le tissage de la laine et du lin y furent introduits de bonne heure. Lors des recensements qui eurent lieu sous Auguste, aucune cité romaine, sauf Pardoue, ne comptait autant de gens riches que la ville espagnole de Gadès, avec ses grands négociants qui rayonnaient sur le monde entier. A cette richesse correspondait le luxe et le raffinement des moeurs: les ballerines espagnoles étaient réputées, et les chansons de Gadès étaient aussi familières aux jeunes élégants de Rome que celle d'Alexandrie. La proximité de l'Italie, la facilité et le bon marché des transports par mer permirent, à cette époque, aux espagnols des côtes méridionale et orientale d'apporter leurs riches produits sur le premier marché du monde. Rome n'a vraisemblablement entretenu avec aucune province de son Empire des relations commerciales aussi étendues ni aussi constantes avec l'Espagne.

D'autres considérations confirment le fait que la civilisation romaine a pénétré dans ce pays plus tôt et plus profondément que partout ailleurs, notamment l'histoire de sa religion et de sa littérature.

1.Strabon (III, 4, p, p. 160) nous indique quelle était la direction de la via Augusta; c'est à elle qu'appartiennent tous les militaires qui portent ce nom, aussi bien ceux qui proviennent des environs de Lérida (Corps. Insc. Lat., II, 4920-4928) que ceux qui ont été retrouvés entre Tarragone et Valence (ibid, 4949-4954) et que ceux, plus nombreux encore, où se lit : ab Iano Augusto, qui est ad Beatem, ou ab arcu unde incipit Beatica, ad oceanum.

27 av. J.C./époque impériale

Religion

Il est que dans les contrées qui, après la conquête, restèrent encore ibériques et que n'envahirent pas les éléments étrangers, en Lusitanie, en Gallécie, en Asturie, les divinités indigènes se sont maintenues, même sous l'Empire, dans leurs anciens sanctuaires, le plus souvent avec leurs noms étranges terminés en icus et en nom ecus, Endovellicus, Eaecus, Vagodonnaegus, etc, mais dans toute la Bétique, il ne s'est pas retrouvé un ex-voto qui n'aurait pu être dédié en Italie. La même remarque est vraie de la Tarraconaise; il faut seulement signaler, dans la région du Douro supérieur, des traces isolées de divinités celtiques1. L'influence de Rome sur la religion indigène ne fut nulle part aussi énergique.

1. On a trouvé à Clunia une dédicace aux Mères (Corp, Insc. Lat., II, 2776). C'est le seul indice en Espagne de ce culte si répandu et si tenace chez les Celtes occidentaux, et à Uxama une dédicace aux Lugoves (ibid., 2818), divinité que l'on rencontre aussi chez les Celtes d'Aventicum.

27 av. J.C./époque impériale

Les espagnols dans la littérature latine

Cicéron ne cite les poètes latins de Cordoue que pour les critiquer et au siècle d'Auguste la littérature est encore une oeuvre toute italienne, bien que certains écrivains de la province y aient participé, par exemple le savant bibliothécaire de l'empereur, le philosophe Hyginus, qui était un esclave né en Espagne. Mais à partir de cette époque, les Espagnols jouèrent dans la littérature, le rôle sinon de maîtres, du moins de professeurs. Le Courdouan Marcus Porcius Latro, le modèle d'Ovide, son élève et son compatriote et ami d'enfance Annaeus Seneca, était plus jeunes qu'Horace de dix ans seulement, mais ils enseignèrent longtemps la rhétorique dans leur ville natale avant d'aller professer leur enseignement à Rome même; ce furent eux qui substituèrent la rhétorique de l'école à l'éloquence libre et hardie de l'époque républicaine. Lorsque Porcius Latro eut à plaider un procès réel, il resta court au milieu de son exposition et ne put reprendre le fil de son discours que lorsqu'on eut transporté, par complaisance pour cet homme célèbre, le tribunal dans la salle d'école. Le fils de Sénèque, celui qui fut le ministre de Néron et le philosophe favori de son temps; son petit-fils, le poète de l'opposition, Lucain, ont une valeur littéraire douteuse, mais une valeur historique incontestable; qu'il faut rapporter en un certain sens à l'Espagne. Dans les premiers temps de l'Empire, deux autres enfants de la Bétique, Mela sous Claude, Columelle sous Néron, le premier par sa courte description de la terre, le second par sa peinture exacte des travaux champêtres, qui ne manque pas parfois de poésie, ont tenu un certain rang parmi les écrivains didactiques reconnus. Si l'on a exalté, comme célébrités littéraires, de l'époque de Domitien, à côté de Virgile, de Catulle et des trois étoiles de Cordoue, le poète Canius Rufus de Gadès, le philosophe Decianus d'Emerita et le rhéteur Valerius Licinianus de Bilbilis (Catalayud, près de Saragosse), la faute en est à un autre enfant de Bilbilis, Valerius Martialis1, le plus fin et le plus ingénieux des poètes de son temps, mais aussi le plus vénal et le plus vide; il faut, dans ces éloges, faire une grande part à l'exagération d'un compatriote. Pourtant, le fait seul d'avoir pu citer une telle pléiade d'écrivains prouve toute l'importance de l'élément espagnol dans la littérature de cette époque.

Mais la perle des écrivains latins d'Espagne est Marcus Fabius Quintilianus (35-95) de Calagurris, sur l'Ebre. Son père avait déjà exercé à Rome la profession de maître de l'éloquence; lui-même y vint sous Galba, et acquit, sous Domitien, une situation considérable, comme précepteur du neveu de l'empereur. Son manuel de rhétorique, et jusqu'à un certain point, d'histoire et de littérature latine, est une des oeuvres les plus utiles que l'antiquité romaine nous ait laissées : écrit avec un goût très fin et un jugement très sûr, il est simple dans la conception comme dans le style, érudit sans ennui, agréable sans effort; il tranche nettement avec les ouvrages à la mode du temps, riches de mots et vide de pensées. S'il ne rendit pas meilleur le goût public, du moins il le modifia. Plus tard l'influence des Espagnols disparut au milieu de la nullité général.

Ce qu'il est surtout important, au point de vue historique, de signaler chez ces écrivains latins, c'est la facilité avec laquelle ils s'adaptèrent au développement littéraire de la mère-patrie. Sans doute Cicéron raille l'inhabilité et les provincialismes des Espagnols qui s'exerçaient à la poésie, et le Latin de Latro était critiqué par le romain Messalla Corvinus, écrivain aussi distingué que correct; après Auguste, il n'y a plus lieu à de tels reproches. Les rhéteurs gaulois, les grands écrivains ecclésiastiques d'Afrique, sont restés en quelque sorte des étrangers dans la littérature latine : ni dans leurs écrits n'autorise à faire ce reproche aux Sénèque et aux Martial. Quant au rhéteur de Calagurris, aucun italien n'a plus aimé que lui la vraie littérature, n'a mieux compris ce qu'elle devait être.

1. Voici les hémistiches (I, 61) : Vérone aime les chansons de son doux poète; Mantoue est fière de Virgile, Padoue s'honore d'être; la patrie du grand Tite-Live, de Stella et de Flaccus. Les flots du Nil murmurent les louanges d'Apollodore; Sulmo est remplie de la gloire d'Ovide. L'éloquente Cordoue célèbre les deux Sénèque et l'unique Lucain. La joyeuse Gadès se réjouit d'avoir donné le jour à Canius, Emerita à Decianus...

Livret :

  1. Auguste dans la boutique de Roma Latina
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