Auguste : 27 av. J.C.-14 de notre ère
Les frontières

Agrippa en Asie (17-13 av. J.C.) La mort de Drusus Caius Julius Caesar Vipsanianus Marbod ou Marobod ou Maroboduus Soulèvement de la Dalmatie et de la Pannonie Germanicus Varus





Frontière de l'Est et du Sud

Vers l'an 19 av. J C ., époque du dernier voyage d'Auguste en Orient, l'oeuvre de la fondation du gouvernement impérial tel qu'il l'avait compris était achevée. Depuis six ans il avait fermé le temple de Janus, et le calme régne dans les esprits comme dans les provinces. Cépion et Muréna qui avaient osé conspirer contre une prospérité si grande, n'avaient pas trouvé de complices. Le travail reprenait possession dans ce monde d'où il avait été chassé, et, par une exception rare dans l'histoire des nations, une reconnaissance unanime saluait comme un dieu sauveur l'auteur de tous ces biens.

Auguste n'avait cependant encore accompli que la moitié de sa tâche. Il reste à donner à l'Empire par la politique ou par les armes des frontières assez fortes pour qu'il ne soit pas troublé par des attaques importunes dans son immense travail d'assimilation. En Europe, il faut fortifier la barrière du Rhin, enfermer les Alpes dans l'Empire, et porter au Danube les avant-postes des légions; en Asie, placer l'Arménie sous l'influence romaine et intimider les Parthes; en Afrique, contenir les nomades et rouvrir dans ce vieux monde les anciennes routes de commerce suivies par Carthage et les Ptolémées. A en croire un document officiel, tout cela fut fait avec d'innombrables victoires : "J'ai été", dit- il, "proclamé vingt et une fois imperator; pour les succès de mes lieutenants, le sénat décréta cinquante-cinq fois des actions de grâces aux dieux et huit cent quatre-vingt-dix journées ont été employées à ces sacrifices; dans mes triomphes, neuf rois ou enfants de rois ont été conduits devant mon char". Auguste ne fut pas si belliqueux; il avait peu de goût pour la guerre, et dans l'histoire militaire de son règne, on doit moins voir des combats et des conquêtes qu'une suite de mesures de police prises sur une grande échelle. Nul prince n'a plus sincèrement que lui cherché la paix dans la guerre.

L'Orient

En Orient, où la société grecque depuis longtemps soumise et réglée lui laisse peu à faire, il avait mis son séjour à profit pour déterminer les rapports de l'Empire avec les Arméniens et les Parthes. De ce côté les Romains ne touchent à l'Euphrate que par la Syrie; sauf cette coupure, la ligne des frontières, depuis le Pont jusqu'à la mer Rouge, était couverte par des Etats vassaux. Auguste venait de s'assurer de leur fidélité : ici en changeant les chefs, là en accordant des faveurs; ou bien il avait fortifié la position des plus considérables en augmentant les domaines de leurs princes, comme il avait fait pour Archélaüs et pour Hérode. Ces changements opérés avec autorité, la présence d'Auguste et le voisinage d'une armée romaine, surtout le respect imposé par cette belle et sage ordonnance d'un Empire naguère si agité, avaient produit sur les Arméniens et les Parthes une impression profonde, et ils avaient rendu les armes sans combat.

L'Arménie

En Arménie régnait Artaxias II, le fils de cet Artabaze II (Artavasde ou Artavesdès), si indignement traité par Antoine et naturellement ennemi des Romains.

En 34 av. J.C., Marc Antoine faisait arrêter son père (qu'il accusait de trahison à la suite de sa défaite contre les Parthes) et sa famille; le roi arménien était envoyé en Égypte avec sa famille, à Alexandrie, où il était décapité en 30 av. J.C. sur ordre de Cléopâtre.

En l'an 20 av. J.C., des intrigues que nous ne connaissons pas, et que Tacite appelle un complot de ses proches, mais où l'on peut, sans trop de scrupules, voir la main de Rome, le précipitèrent du trône, et des députés vinrent prier Auguste de leur donner pour roi, Trigane III, autre fils d'Artabaze. Ce prince, élevé à Rome, ne pouvait être qu'un proconsul impérial sur le trône d'Arménie. Auguste se hâta de l'envoyer avec Tibère et une armée. Mais les Arméniens tuèrent eux-mêmes Artaxias; et Tibère, qui croyait combattre, n'eut qu'à poser la couronne sur la tête du nouveau vassal de l'Empire.

Les Parthes

A ces nouvelles les Parthes s'effrayèrent. Depuis ses victoires sur Antoine, Phrahates (Phrahate ou Phraatès IV, roi de Parthie de 38 à 2 av. J.C.) avait passé par bien des vicissitudes. Chassé deux fois de ses Etats par un compétiteur auquel la Syrie était toujours ouverte en cas de revers, deux fois aussi rétabli par les Scythes, il se sentait entouré d'ennemis et tremblait au moindre bruit d'armes qui retentissait sur les bords de l'Euphrate. En l'an 23 av. J.C., son rival Tiridate préparant dans les provinces romaines une troisième invasion, Phrahates demanda son extradition. On se contenta de lui rendre un de ses fils tombé depuis longtemps au pouvoir des Romains et on lui fit promettre en échange de restituer les drapeaux de Crassus. Pendant trois ans, il oublia ses promesses; les événements d'Arménie les lui rappelèrent, et Auguste vit les Parthes, reniant lâchement leur gloire et livrant leurs trophées, lui rendre les captifs et les enseignes des légions qu'ils avaient vaincues.

Par son effet sur l'opinion ce succès valait mieux qu'une victoire; Auguste en témoigna sa gratitude à Phrahates par de riches présents. Mais ces dons étaient encore une perfidie. Il lui envoya une femme Italienne, Thermusa (ou Musa ou Thea Musa), qui prit sur l'esprit du monarque un tel empire, qu'après avoir supplanté ses rivales et s'être fait déclarer reine1, elle obtint de lui qu'il confierait tous ses enfants à Auguste. Depuis ce jour Rome eut le moyen de répondre à une agression des Parthes en leur renvoyant la guerre civile. Les successeurs d'Auguste trouveront le procédé efficace et feront souvent aux princes de l'Orient des cadeaux de vases d'or et d'argent élégamment ciselés, de riches étoffes, de vins précieux, surtout de belles esclaves.

La frontière de l'Euphrate allait donc être en sûreté grâce aux quatre légions cantonnées dans la Syrie, aux Etats vassaux échelonnés le long du fleuve, à ce Tiridate d'Arménie que Tibère a couronné, mieux encore à l'Italienne qui règne au profit de Rome dans Ctésiphon, et qui a pris les mesures nécessaires pour réserver à son fils Phrahataces l'affection et la couronne du vieux monarque. C'étaient de solides avantages. A Rome, l'opinion attendait mieux : on n'y parlait que de conquêtes qui donneraient à l'empire l'Océan pour ceinture, de sorte qu'il y aurait sur la terre un seul prince chef des nations, comme il y avait au ciel un Dieu maître suprême de l'Olympe. Properce, Tibulle, Horace avaient un instant oublié leurs amours pour célébrer les héros qui allaient franchir les remparts de Bactres, enlever à ses chefs parfumés leur robe de lin, dompter les Sères aux chevaux bardés de fer, les Gètes glacés et l'Indien que brûlent les feux du soleil. Virgile partageait l'ivresse générale et voyait déjà Auguste élevant des colonnes triomphales aux deux extrémités du monde (Properce, III, 4 et 12; IV, 3. Tib., IV, panégyr. de Messala. Hor., Od. ,I1, 9; III, 5; Ep., I, 12. Virgile, Georg., II, 172; III, 16. -).

Le prince, plus sage que ses poètes, s'était contenté d'obtenir des Parthes un acte de déférence qu'on pouvait faire passer pour un acte de soumission, et de s'assurer des garanties contre eux en se donnant le moyen d'intervenir dans leurs affaires. Afin de les tenir plus sûrement en paix, il avait renoué les relations de Marc-Antoine avec Kanichka (Kanishka) ou son successeur, et ce puissant roi de Bactriane, qui commandait, dit Strabon, à six cents princes sur les deux rives de l'Indus (Strabon l'appelle Prus), lui envoya à Samos une somptueuse ambassade, dont l'arrivée fit grand bruit dans l'empire, surtout lorsque en présence d'Auguste un philosophe indien venu avec les ambassadeurs fut entré en riant dans le bûcher qu'il s'était fait préparer à Athènes.

Une chose plus sérieuse que l'inutile mort de cet indien était l'établissement de relations amicales avec le prince indien et sans doute avec d'autres, car la même politique se retrouve sur toutes les frontières. Auguste énumère avec complaisance dans l'inscription d'Ancyre les peuples qui lui avaient demandé son amitié, et se vante d'avoir, le premier des chefs de Rome, plusieurs fois reçu des ambassades indiennes; il a raison, le commerce y était intéressé autant que la politique, c'est-à-dire la richesse autant que la paix de l'empire. Pendant tout son principat, l'ordre ne fut pas une seule fois troublé sérieusement dans les provinces orientales. L'expédition que l'empereur envoya de ce côté en l'an 1 de notre ère, sous les ordres de C. César, eut moins pour but de défendre la Syrie, qui n'était pas menacée, que d'attirer sur le jeune héritier d'Auguste les regards de l'empire et de lui faire à peu de frais un renom militaire. L'empereur avait donné Lollius pour guide à son petit-fils. Le conseiller vendit son crédit aux rois de l'Orient et amassa en peu de temps une fortune scandaleuse. Mais le roi des Parthes, qu'il voulait sans doute mettre à trop forte rançon, ayant dénoncé ses manoeuvres, Caïus le chassa de sa maison et il s'empoisonna.

La péninsule arabique

Au sud de l'empire quelques guerres avaient eu lieu, avant et pendant le séjour d'Auguste en Orient. Chaque année, dit Strabon, des flottes considérables traversent la mer Rouge pour gagner l'Inde et les extrémités de l'Ethiopie. Mais ces flottes naviguant dans une mer difficile avaient besoin de trouver le long de la route des ports de refuge. Auguste se proposa de soumettre les peuples qui habitaient ces rivages et de mettre la main sur le Yémen, où l'antiquité croyait que la nature avait placé d'inépuisables richesses. L'an 24 av. J.C., Aelius Gallus partit d'Egypte avec dix mille soldats sous la conduite d'un chef des Nabatéens2.

Ces Arabes, dont la capitale était l'entrepôt du commerce de toute la Péninsule, avaient intérêt à faire échouer l'expédition. Gallus, trompé par son guide, erra six mois dans des solitudes affreuses. Il prit toutefois plusieurs villes et pénétra jusqu'à deux journées de chemin du pays des Aromates. Mais les maladies et le manque de vivres le forcèrent à revenir sur ses pas.

L'Egypte

Cependant la candace, ou reine d'Ethiopie, croyant l'Egypte dégarnie de troupes, l'envahit et prit Syène, Eléphantine et Philae (22 av. J.C). Pétronius, avec 10000 hommes seulement, chassa les Ethiopiens et les poursuivit l'espace de 970 milles, jusqu'à leur capitale Napata, dont il s'empara. Une seconde attaque de la candace contre un poste que le préfet avait fortifié à cinq journées au sud de Philae (il av. J. C.) fut assez malheureuse pour que la reine consentît à payer un tribut et à envoyer à Auguste des ambassadeurs. Il les reçut à Samos, où vinrent aussi, avec des présents, des députés scythes et indiens; et content d'avoir fait sentir à ce peuple que les déserts ne le mettaient pas hors d'atteinte, il eut la prudence de renoncer au tribut.

Cette double expédition des deux côtés du golfe arabique n'avait pas réussi. Du moins le nom romain et une crainte salutaire avaient été portés dans ces régions, et le commerce de la mer Rouge en prit un plus libre essor3.

L'Afrique

Les Fastes capitolins placent en cette année, 21 av. J.C., un triomphe de Sempronius Atratinus pour l'Afrique, et en l'an 19 av. J.C., un second triomphe africain décerné à Cornelius Balbus4. Ce proconsul d'Afrique avait pénétré sur les traces des anciens marchands carthaginois jusqu'au Fezzan5, vaste oasis protégée contre le désert par une ceinture de montagnes qui ne s'ouvre qu'à l'occident. A toutes les époques cette oasis, située à quatorze journées de chemin de Tripoli, a été le principal marché de l'Afrique septentrionale. C'est le point de rencontre de toutes les caravanes qui viennent du Maroc et de l'Egypte, du Soudan et des rives de la Méditerranée; on y compte cent villes ou villages. Balbus rattacha ce pays à l'Afrique romaine6, et aujourd'hui encore on voit sur sa frontière, au puits de Bonjem, un édifice romain bâti d'énormes quartiers de rocs; c'était une station des troupes impériales.

Ainsi, en Afrique, les Romains perçaient à travers le désert pour renouer les anciennes relations de Carthage, des Cyrénéens et de l'Egypte avec les marchés intérieurs, et leurs flottes s'aventuraient à travers l'océan Indien. Sur cette frontière la politique d'Auguste était toute commerciale, entreprenante, active; et le résultat sera pour ces provinces une prospérité plus grande et plus durable qu'en aucun autre point de l'Empire. En Asie, où il s'était trouvé en face de vieux Etats dont il savait les ressources, il avait été ferme, mais réservé : il avait lutté d'adresse plutôt que de force; il avait fondé ce système d'influence et d'intervention pacifique qui fera longtemps régner la paix sur les bords de l'Euphrate. Aussi, lorsque, après ces trois années si bien remplies (19 av. J.C.), il entra dans Rome qu'Egnatius Rufus venait d'agiter au nom de la liberté des comices, le peuple, oubliant les plaintes et les conseils de l'ambitieux qu'il avait un instant suivi, comme il suivait toute curiosité, courut au-devant du prince et lui offrit le consulat à vie avec la préfecture des moeurs.

Rien n'avait jamais flatté l'orgueil romain comme cette apparente soumission des Parthes. En souvenir de cette victoire, un arc de triomphe avait été élevé à celui qui avait délivré les aigles captives; et pour les renfermer on bâtissait sur le Capitole à Mars Vengeur un temple où tous les rois qui sollicitaient l'amitié d'Auguste viendront attester leur bonne foi en face de ces trophées reconquis, témoignage éclatant de la puissance romaine.

Auguste était donc à ce moment heureux où tout souriait à sa fortune et servait sa grandeur. La paix régnait aux frontières, à l'intérieur l'anarchie avait été vaincue, et de bonnes lois, de sages réformes légitimaient son pouvoir. Autour de lui se groupait une famille nombreuse et de glorieux génies. Octavie lui restait; Julie, mariée à Agrippa répondait aux voeux de l'empereur par une heureuse fécondité. Deux princes, Caïus et Lucius, adoptés par Auguste allaient continuer le sang des Césars7. Cependant Livie ne voyait pas encore dans ces enfants des rivaux pour ses fils; Tibère ne montrait que des talents, et Drusus, aimé du peuple et des soldats, allait signaler son courage. Quelques nuages toutefois avaient déjà passé à cet horizon brillant. Marcellus était mort. Mais la mort de Marcellus, ce favori du peuple qui eût trompé peut-être ses espérances, avait rendu Agrippa à l'empire.

Agrippa en Asie (17-13 av. J.C.)

Agrippa visitait la Judée, où il sacrifia dans le temple de Jérusalem et parcourait toutes les provinces orientales. Les détails manquent sur ses travaux; les historiens ne nous parlent que de Bérite, tirée par lui de ses ruines et d'un jugement solennel qui mit un terme aux longues contestations des Juifs et des Grecs dans les villes d'Asie. Mais nous connaissons son activité, son dévouement à la prospérité publique, et nous pouvons affirmer que l'administrateur habile et guerrier employa utilement pour le bonheur des provinces et pour la paix de l'empire ce séjour de quatre années en Orient. Il n'eut pas une seule fois à tirer l'épée, cependant il soumit un royaume. Un certain Scribonius, qui se disait petit-fils du grand Mithridate et qui s'était emparé du Bosphore Cimmérien, avait été, à quelque temps de là, égorgé par ses sujets. Pour mettre un terme à des agitations qui compromettaient la sécurité des transactions commerciales dont cet Etat était le centre, le général romain se décida à le réunir au royaume de Pont et ordonna à Polémon de s'emparer du Bosphore. Auguste, en effet, voulant la paix sur ses frontières, cherchait maintenant à fortifier les petits Etats vassaux de l'empire avec autant de soin que le sénat autrefois à les diviser; mais les habitants résistèrent. Il fallut l'annonce qu'Agrippa arrivait à Sinope avec une flotte conduite par Hérode pour leur faire tomber les armes des mains. Intéressé par sa position, qui faisait de lui et de ses enfants les héritiers d'Auguste, à fonder par son exemple les habitudes monarchiques, Agrippa évita d'écrire pour ces succès au sénat et refusa le triomphe qu'on lui décernait. Cette conduite servit de règle aux autres généraux et les plus belles victoires ne valurent plus à ceux qui les gagnèrent que les insignes du triomphe. Il ne faudrait cependant pas voir une lâche flatterie dans cette modération, pas plus qu'il n'y avait de vanité ridicule dans le spectacle donné par le prince qui, sans être sorti de Rome, montait en triomphe au Capitole pour les succès de ses lieutenants. Les Romains croyaient que les dieux accordaient la victoire non aux talents du général sur le champ de bataille, mais aux mérites de celui qui les avait invoqués pour l'heureuse issue de la guerre. Or c'était l'imperator qui prenait les auspices et, même chez ce peuple de soldats, l'idée militaire avait été longtemps dominée par l'idée religieuse; bien que celle-ci fût à présent sans force, on restait toujours attaché à la formalité qui la représentait. Auguste d'ailleurs avait intérêt à ce qu'on crût ou parût croire à son efficacité, et cela lui suffisait.

Caius Julius Caesar Vipsanianus (1 av. J.C./4 ap. J.C.)

Des troubles en Arménie et l'intervention des Parthes dans ce royaume que Rome devait garder sous sa tutelle, obligèrent Auguste, pour ne pas laisser défaire l'oeuvre de ses plus belles années, d'envoyer son petit-fils Caius Julius Caesar Vipsanianus en Orient (1 av. J. C.-4 après). Le jeune prince visita d'abord l'Egypte, traversa avec des forces considérables le pays Nabatéen, la Palestine, la Syrie et alla mettre sur le trône d'Arménie un vassal de l'empire. C'était une nouvelle reconnaissance des frontières orientales, comme Auguste l'avait faite en l'an 30 av. J.C., puis en l'an 20 av. J.C., et Agrippa cinq ans plus tard; sans danger sérieux, car, pour abandonner l'Arménie à l'empereur, le roi des Parthes, fils de cette astucieuse Italienne donnée par Auguste à Phrahates, ne demanda qu'une chose : qu'on lui gardât bien ses frères à Rome8. Quelques années après, incestueux et parricide, il fut massacré avec sa mère par ses sujets indignés. Orodès, qu'ils proclamèrent à sa place, se montra si cruel, qu'un nouveau meurtre les en débarrassa; et leurs députés vinrent à Rome chercher un roi. Auguste leur donna Vononès. Une monarchie si troublée n'était guère à craindre.

1. Jos., A. J., XVIII, 3. On a des médailles où Thermusa est représentée comme reine et divinité céleste.

2. Cependant Strabon, l'ami de Gallus, place l'expédition de la candace dans le même temps que celle des Romains en Arabie. Au reste ces difficultés ne sont pas inconciliables. Gallus qui, parti l'an 24, passe l'été et l'hiver à Leucé-Comé, erre six mois de l'an 23 dans les déserts et met deux mois à revenir au bord de la mer Rouge, peut très-bien n'être rentré en Egypte qu'au commencement de l'an 22.

3. Le jeune Caïus alla plus tard montrer encore les enseignes romaines en Arabie et jusqu'au bord de la mer Bouge, où, s'il faut en croire Pline, il reconnut les débris de vaisseaux espagnols naufragés sur ces côtes. H. N., II, 67.

4. Flor. , IV, 12 , parle d'une expédition heureuse de Quirinius contre les Marmarides et les Garamantes.

5. Sa capitale actuelle, placée au centre du pays, Mourzouk, est à 35 journées de Tripoli. Cf. Ritter, Erdkunde. Th., I, 3, 989. Le capitaine Lyon (A narrative of travels in Northern Africa....), parti de Mourzouk le 9 février 1820, atteignit la Méditerranée, entre Lebida et Mesurata, le 18 mars, après s'être reposé six jours enroule, ch. Ht.

6. Plin., H. A., V, 5. Les deux principales villes prises par Balbus étaient Cydamus, aujourd'hui Ghadamès, à 80 lieues de Tripoli, et Garama (Germah), beaucoup plus loin.

7. Nés l'un en l'an 20 av. J.C., l'autre en l'an 17 av. J.C., et adoptés cette année même par leur grand-père.

8. Suivant Saint -Martin, Phrahates n'était pas mort, mais Phrahatace, le fils de Thermusa, avait déjà le titre de roi. Il tua son père en l'an 9 av. J.C. Comme il sera question plus tard de la Judée, ce pays fut réduit en province en l'an 6 av. J.C.

Frontière du Rhin et du Danube

Le premier coup contre cette prospérité si grande lui vint des lieux d'où viendront tous les dangers de l'Empire, des bords du Rhin. Des Germains, les Sicambres, les Usipètes et les Tenctères avaient franchi le fleuve, battu la cavalerie romaine et enlevé à Lollius l'aigle de la cinquième légion. A cette attaque, comme à un signal convenu, répondit tout le long du Danube un long cri de guerre. Le monde barbare sembla se lever tout entier. L'istrie et la Macédoine furent envahies, et le vassal des Romains en Thrace, Rhémétalcès, appela à son aide contre les Besses et les Sauromates (17 et 16 avant J.C.) (Dion, LIV, Î0. En l'an 27, Crassus avait triomphé des Besses et des Bastames. ld., LI, 2i..). Auguste, bien que surpris, agit avec résolution. Il rouvrit aussitôt le temple de Janus; et partageant, comme il l'avait déjà fait, l'administration de l'empire avec son gendre Agrippa, en ce moment associé pour cinq ans à la puissance tribunitienne, il l'envoya en Syrie pour veiller à ce que ce tumulte n'eût pas d'écho en Orient. Lui-même il partit quelques mois après pour la Gaule (16 avant J. C.). A son approche, les Sicambres rentrèrent dans leurs forêts, après avoir livré des otages, et ses lieutenants dans la Pannonie, le Norique et la Thrace reprenant partout l'offensive apaisèrent la révolte ou rejetèrent au-delà du Danube les peuples qui l'avaient franchi.

Les Alpes

Entre les Gaules et la Pannonie, la frontière de l'empire était brisée par les Alpes. Cette forteresse de l'Europe centrale était occupée par des montagnards sauvages et pauvres, comme leurs arides rochers. Mais ce qu'ils n'avaient pas, ils le prenaient, et leurs incursions désolaient les riches plaines qui s'étendent au pied des deux versants. On se rappelle le désespoir des Helvètes décidés à fuir leur patrie pour échapper à ces attaques impossibles à prévoir comme à venger. Les Cisalpins n'avaient pas moins à souffrir. Auguste, pour mettre un terme à leurs alarmes, chargea Drusus et Tibère de dompter les Rhétiens. Les deux frères partis en même temps de l'Italie et de la Gaule se rencontrèrent au milieu de la Rhétie, et les barbares, poursuivis sur leurs lacs, traqués dans leurs montagnes, cédèrent à la discipline romaine. Comme Agrippa avait fait pour les Cantabres, on les arracha au pays où ils se seraient toujours souvenus qu'ils avaient été libres; il n'y fut laissé que le nombre d'hommes nécessaire à la culture des champs. Les Taurisques et les habitants du Norique eurent le même sort; et un trophée que purent voir sur la dernière cime des monts tous ceux qui entraient dans le golfe de Marseille ou de Gènes, annonça que les Alpes étaient enfin domptées1.

Augsbourg et Carnuntum

Après les légions, en effet, les pionniers s'en emparèrent pour y percer des routes, pour y bâtir des forts; et Auguste jeta audacieusement au-delà des montagnes et du Rhin, à deux pas du Danube, une grande colonie, Augusta Vindelicorum. Mise en communication avec l'Italie par une voie qui traversait le pays des Grisons, et assise sur le Lech qui tombe dans l'un des deux grands fleuves allemands et a sa source près de l'autre, la capitale des nouvelles provinces était bien située pour couvrir cette trouée de la Souabe, seul endroit, depuis l'Océan du nord jusqu'au Pont Euxin, où la frontière de l'empire ne fût pas protégée par un rempart naturel (la Rhétie el la Vindélicie ne furent cependant considérées comme provinces que sous Tibère. Vell. Paterc, II, 39.). Plus bas sur le Danube, au point de rencontre du Norique et de la Pannonie, une place forte fut construite, Carnuntum, qui tint en bride ces deux provinces.

Auguste avait surveillé de la Gaule ces opérations importantes, retenu qu'il y était par le besoin de mettre la dernière main à son organisation intérieure et de calmer les haines qu'avait excitées son procurateur Licinius. Quand il en partit, il laissa Drusus à la garde du Rhin. Ainsi c'était le fils même de l'empereur, un des héritiers de son pouvoir, qui venait s'établir en ces rudes contrées pour les protéger contre les incursions des barbares. Jamais pareille sollicitude n'avait été montrée dans le monde ancien pour des vaincus, pour des sujets.

A son retour des Gaules, Auguste rentra de nuit dans la ville, et le lendemain, après avoir salué le peuple accouru autour de sa demeure, il alla au Capitole déposer aux pieds de la statue de Jupiter les lauriers qui couronnaient ses faisceaux, puis à la Curie, rendre compte au sénat assemblé de ce qu'il avait fait depuis son départ de Rome.

La mort d'Agrippa (12 av. J.C.)

Le calme partout rétabli ou maintenu, les deux chefs de l'empire (Agrippa et Auguste) étaient rentrés presque en même temps dans Rome (13 av. J. C). Auguste y prit enfin le grand pontificat et Agrippa continuait pour cinq ans dans la puissance tribunitienne. Mais la vie si bien remplie de ce grand ministre touchait à son terme. Envoyé contre les Pannoniens révoltés, il n'eut qu'à se montrer pour les soumettre, et il revenait, quand une maladie l'arrêta dans la Campanie. Auguste, averti au milieu d'un spectacle, accourut en toute hâte, trop tard pour recevoir le dernier soupir de son gendre (mars, 12 av. J.C.). Sa douleur fut profonde, car il perdait, avec Agrippa, moins un lieutenant qu'un ami et un collègue nécessaire, devant qui toute ambition se taisait. Pour la sûreté du gouvernement nouveau rien n'avait valu l'exemple de ce Romain des anciens temps, aussi riche de vertus et de renommée que les plus grands hommes de la république, et qui volontairement s'effaçait devant le prince en lui renvoyant sa gloire. La postérité a été injuste envers l'infatigable travailleur pour qui le pouvoir ne fut que l'obligation d'agir sans relâche dans l'intérêt de tous. Mais si depuis Actium l'empire fut enfin gouverné et non plus mis au pillage, une grande part doit être faite dans cette révolution à celui qu'on trouve toujours préoccupé de l'utilité publique. Qu'il reste donc associé à la gloire d'Auguste, comme il le fut à ses travaux, au sénat ou dans la magistrature, dans le conseil ou sur les champs de bataille2.

Sa mort laissa dans la famille impériale un vide que rien ne put combler, et marqua le commencement de cette seconde période des longs règnes, si souvent languissante et triste. Depuis ce jour, la solitude et le deuil se firent chaque année plus grands autour d'Auguste. Déjà Mécène semble en disgrâce3 et Horace refuse les avances du maître du monde. Entouré d'intrigues et de complots, entraîné à des guerres dangereuses, frappé d'un grand désastre public, il verra encore tous les siens tomber l'un après l'autre ou couvrir de honte sa maison, et restera jusqu'à soixante-seize ans le dernier vivant de ses amis, de ses enfants, de ses grands hommes, seul en face de Tibère.

Deux faits remplissent cette seconde moitié du règne d'Auguste : à Rome la question de la succession à l'empire, au dehors l'organisation des frontières du Danube et du Rhin.

Le Rhin

Ce travail ébauché une première fois (l'organisation des frontières du Danube et du Rhin) pendant le second voyage d'Auguste au-delà des Alpes, demandait à être repris sérieusement. Drusus, laissé en Gaule pour y achever le dénombrement et veiller sur les Germains, s'attacha les provinciaux par des manières affables et les amena à l'érection du temple de Rome et d'Auguste.

On a vu quel avait été l'empressement des provinces chevelues à répondre à son appel. Le bruit en passa le Rhin sans doute et facilita de ce côté la tâche de Drusus, en lui ôtant toute préoccupation sur ce qu'il laissait derrière lui. Il visita d'abord avec soin les rives du fleuve et construisit quelques forts pour en commander les passages.

Ces précautions prises, et quelques coups frappés sur les peuplades les plus rapprochés, il prépara une expédition sérieuse. La vaste plaine de l'Allemagne septentrionale est coupée par plusieurs cours d'eau : l'Ems, le Wéser et l'Elbe, qui courent du sud au nord et forment contre un ennemi venant du Rhin une suite de lignes de défense. Si l'ennemi arrive par mer, ces fleuves au contraire lui donnent accès jusque dans l'intérieur du pays. Drusus prit la dernière route, qui le portait rapidement sur les derrières des tribus les plus remuantes. Un canal creusé du Rhin au lac Flevo (Fossa Drusiana)4 fit éviter à sa flotte la navigation dangereuse des côtes de Hollande. Les Frisons s'étant laissé gagner, il pénétra hardiment dans l'Ems, où il vainquit les Bructères en un combat naval, et aux bouches du Wéser, où ses vaisseaux, laissés à sec par le reflux, couraient le risque d'être détruits par les Chauques, si les Frisons qui suivaient par terre ses mouvements n'étaient arrivés à temps pour le dégager.

Cette première expédition avait effrayé ou attiré dans l'alliance de Rome les peuples du Nord depuis longtemps ennemis de leurs voisins du Sud, défection qui valut sans doute aux Chauques cet éloge que Tacite leur décerne, qu'ils sont "la plus noble des nations germaniques, la seule qui fasse de la justice le soutien de sa grandeur." Mais les Sicambres, les Chérusques et les Suèves, oubliant leurs inimitiés, unirent leurs forces contre ces Romains qui venaient maintenant les chercher jusque dans leurs forêts. Les Chattes refusèrent d'entrer dans la ligue. C'était un peuple puissant dont l'infanterie était renommée : "les autres barbares vont au combat", dit le peintre de la Germanie, "les Chattes seuls vont à la guerre." Les Sicambres, pour punir ce qui était pour eux une trahison, envahirent leur pays. Drusus saisit l'occasion; il jeta un pont sur la Lippe, et pénétra une seconde fois jusqu'au Wéser. Arrêté sur ses bords par le manque de vivres, il rétrograda; mais le retour ne fut qu'une suite de combats; et vers les sources de la Lippe, l'armée, cernée de toutes parts, semblait réservée à quelque grand désastre. Les germains s'en partageaient déjà les dépouilles : aux Sicambres les captifs, aux Suèves l'argent et l'or, aux Chérusques les chevaux. Un vigoureux effort délivra les légions et dispersa ces rêves. Drusus bâtit en cet endroit une forteresse où il laissa garnison, pour servir de point d'appui dans les opérations subséquentes. Un autre fort, élevé plus près du Rhin, relia ce poste avancé à la ligne de défense principale (11 av. J. C).

Le Danube

Par la soumission récente des Rhètes et des Vindéliciens, Rome touchait au Danube; mais, sauf un point, ce fleuve appartenait encore tout entier aux peuples non latins. Durant les deux campagnes de Drusus en Germanie, ils se soulevèrent comme cinq ans auparavant, et tout fut en feu, du Norique au Pont-Euxin. Les Pannoniens donnèrent le signal. Dans la Thrace, Auguste, pour récompenser la fidélité des Odryses, leur avait abandonné quelques terres des Besses consacrées à Bacchus. Profitant de la minorité du fils de Cotys, un prêtre de ce dieu, le Besse Vologèse, prêcha une guerre sainte, tua l'un des deux princes, et chassa leur tuteur, Rhémétalcès, jusque dans la Chersonèse. Toute la Thrace était perdue, la Macédoine même fut envahie. Auguste appela en toute hâte le gouverneur de la Pamphylie, Lucius Pison, qui, battu d'abord par les Besses, les dompta après une lutte pénible, et occupa militairement pendant trois années cette province pour soumettre les montagnards de l'Haemus, et intimider les peuples de la rive gauche du Danube5. Rhémétalcès, déclaré roi, fut chargé de veiller avec plus de soin sur la paix de ces régions. Il paraît s'être habilement acquitté de sa tâche, car il fut plus tard en mesure de fournir d'utiles secours contre les Dalmates et les Pannoniens6.

De ce côté, la guerre fut conduite par Tibère. En l'an 12 av. J.C., il dévasta toute la Pannonie, désarma la population, et vendit les plus braves comme esclaves. Mais l'année suivante ce peuple avait déjà retrouvé des armes et des guerriers; les Dalmates, excités par ce réveil de toutes les nationalités étrangères, firent aussi défection; et Auguste revit avec effroi la guerre aux portes de l'Italie, au pied des Alpes, qui frémissaient encore sous un joug nouveau. Tibère conjura le péril à force d'activité, et mérita de partager les honneurs décernés à son frère pour ses succès au-delà du Rhin.

La Gaule

Les défaites répétées des Dalmates et des Pannoniens, l'amitié du grand peuple des Scordisques et la vigilance de Rhémétalcès permettaient de compter sur la paix le long de cette frontière. Auguste voulut voir l'autre de près, et passa en l'an 10 av. J.C., une troisième fois dans la Gaule, avec Tibère et Drusus. Il fallait d'importantes raisons pour que ces trois chefs de l'empire se fussent réunis dans cette province. Auguste comptait y augmenter, par sa présence et ses adroites flatteries, l'affection pour Rome et le dévouement à sa cause mais aussi arrêter les mesures à prendre pour cette guerre de Germanie, d'où les légions revenaient toujours victorieuses et toujours sans profit. Malgré ses intentions pacifiques, il comprenait bien que l'empire ne pouvait faire halte sur le Rhin. Si l'on voulait rester maître paisible de la rive gauche, il fallait dominer au loin la rive droite. Il y avait donc deux sortes d'opérations, les unes défensives pour rendre la position sur le Rhin inexpugnable, les autres offensives pour porter la terreur au milieu des tribus germaniques, et les condamner sinon à l'obéissance, du moins au repos. Auguste s'occupa surtout des premières. Dans le but de soumettre toute cette frontière à une plus active surveillance, il sépara la vallée du Rhin de la Belgique, et en forma deux gouvernements, la première et la seconde Germanie7. Pour défendre le passage du fleuve, il fit construire une ligne de cinquante forts, s'appuyant sur Mayence, Bonn et Castra Vetera. Bonn et Gelduba furent reliées à la rive droite par des ponts que défendirent deux flottilles. En face de Mayence, on commença sur le Taunus des fortifications qui devaient s'étendre plus tard à travers toute la forêt Hercynienne. Là où le fleuve, en élargissant ses rives, devient moins profond et moins rapide, on forma une seconde ligne de défense en arrière de la première, par des postes retranchés établis sur la Meuse. A ces mesures se rattache l'établissement de colons Gaulois dans la Souave, territoire ouvert par où les Germains pouvaient, en se glissant entre le Rhin et le Danube, pénétrer dans les possessions romaines. L'émigration, favorisée par les gouverneurs de la Gaule, amena dans les terres décumates, ou soumises à la dîme, une foule d'aventuriers qui couvrirent ce point vulnérable de la frontière gallo rhétique. La ville des Rauraques (Bâle), au grand coude du Rhin, commencée par Plancus, le fondateur de Lyon, reçut de nouveaux accroissements, et ferma cette trouée du Jura et des Vosges par laquelle Arioviste avait passé.

Quant aux opérations offensives, Auguste les autorisa jusqu'à l'Elbe, et conseilla de déplacer les tribus pour rompre leurs habitudes de guerre et d'alliance, surtout de les éloigner du Rhin, soit en les refoulant dans l'intérieur de la Germanie, soit en les transportant en Gaule, sous l'oeil et à la portée des légions.

La Dalmatie

Il fut surpris au milieu de ces travaux, et alors qu'il songeait à fermer encore le temple de Janus, par des bruits de guerre éclatant sur cette double frontière qu'il croyait déjà pacifiée. Les Dalmates s'étaient révoltés; les Daces, franchissant le Danube sur la glace, avaient envahi le territoire pannonien, et les Chattes, cette fois unis aux Sicambres, parce que les Romains voulaient les obliger à changer de demeure, avaient repris les armes. Les deux frères coururent à ces ennemis qu'ils connaissaient déjà et en triomphèrent sans peine. Afin de dompter la turbulence des Dalmates, Tibère força ce peuple à tourner son activité vers l'exploitation des mines; dans les provinces danubiennes, il disposa si habilement ses garnisons, que la paix s'y maintint quinze ans. Les marchands romains y accoururent, apportant avec eux les moeurs et la langue de l'Italie. "La connaissance de la discipline, même celle de l'idiome des Romains", dit un témoin oculaire, "étaient répandues chez les Pannoniens; beaucoup cultivaient les lettres et s'étaient familiarisés avec les exercices de l'esprit." Sirmium, Siscia, Salone étaient les principaux foyers d'où rayonnait l'influence romaine.

La Germanie

De retour à Rome avec Auguste et son frère pour y prendre possession du consulat de l'an 9 av. J.C., Drusus y resta quelques jours à peine. Décidé à frapper un grand coup en Germanie, il revint se mettre à la tête des légions réunies autour de Mayence, pénétra dans le pays des Chattes qu'il vainquit encore, et se rabattant sur les Marcomans alors établis aux bords du Mein, il les refoula à l'est par une grande victoire. Ces succès lui donnaient de l'espace, et dégageaient au loin la rive droite du Rhin en face de Mayence. Pour frapper les tribus du nord comme celles du centre, il remonta à travers le pays des Chérusques jusqu'à l'Elbe, éleva un trophée sur ses bords et y reçut les ambassadeurs des Cimbres qui lui demandaient son amitié. Les deux peuples s'étaient déjà rencontrés sur les rives du Pô, et ils se retrouvaient encore, cette fois aux derniers confins de la Germanie ! Drusus renvoya leurs députés à son père.

La mort de Drusus (9 av. J.C.)

L'hiver approchant, Drusus avait repris la route de ses cantonnements, lorsque, par une chute de cheval, il se blessa mortellement. Tibère, alors à Pavie, franchit les Alpes en toute hâte et put recevoir les derniers embrassements de son frère. Ce prince n'avait que trente ans. C'était une perte irréparable pour l'empire et pour l'empereur. Drusus avait mis sa gloire dans la conquête ou la pacification de la Germanie, oeuvre difficile, qu'il eût peut-être accomplie. Sa mort, du moins, en faisant reculer l'empire de l'Elbe au Rhin, ôta à la Gaule un boulevard qui l'eût protégée longtemps. A Rome, on parlait de ses sentiments républicains, comme on le disait de Marcellus et d'Agrippa, comme on le dira de Germanicus et de tous ceux que leur naissance placera à côté du pouvoir. C'est une tactique bien vieille et toujours nouvelle des princes héritiers ou, comme dans le cas présent, des factions qui veulent se servir d'eux. Auguste comptait et avait le droit de compter sur le dévouement de Drusus autant que sur son habileté, même de voir en lui le protecteur des enfants de Julie. En signe de deuil, il ne voulut pas entrer de toute cette année dans Rome; en l'an 8 av. J.C., il partit une quatrième fois pour la Gaule avec l'aîné des fils d'Agrippa, Caius César, et Tibère qu'il avait contraint à épouser Julie, sa fille.

Une trahison odieuse fit recommencer les hostilités. Toutes les tribus germaniques avaient envoyé à Auguste des ambassadeurs; mais, du pays des Sicambres, aucun député n'était venu : sur ce prétexte, il refusa la paix demandée. Ce peuple, pour n'être pas une cause de guerre, se décida à suivre l'exemple de ses voisins. Quand l'empereur eut tous les chefs de la Germanie sous la main, il les saisit et les emprisonna en diverses cités des Gaules, où d'ennui et de honte ils se tuèrent tous. La victoire fut du côté de l'iniquité; Tibère, à la tête des légions de Drusus, vainquit les Sicambres et transplanta 40000 germains dans la Gaule. Une partie des Chattes, chassés de leur pays par la guerre civile, obtint de s'établir dans l'île des Bataves, à la seule condition de mettre au service de l'empire leurs armes et leur courage. La politique romaine peuplait ainsi la rive gauche du Rhin, et faisait le désert sur la rive opposée. La Germanie paraissait domptée, l'empereur crut avoir enfin conjuré sur cette frontière le péril qui la menaçait. Le consulat et le triomphe récompensèrent le général; les soldats qui avaient fait faire au jeune Caius César ses premières armes reçurent de riches gratifications, et Auguste se décerna à lui-même l'honneur de reculer le Pomoerium, comme il avait reculé les frontières de l'empire (8 av. J. C.)8. Pour la troisième fois, il ferma le temple de Janus, et pendant douze années ces portes d'où sortait la guerre, ne s'ouvrirent pas.

En Germanie les légions parcouraient aussi chaque année le pays pour y montrer leurs enseignes, et un de leurs chefs, Domitius Ahénobarbus, après avoir jeté à travers les plaines marécageuses qui séparent l'Ems de la Vechta, les Pontes longi, faisait pour la première fois passer l'Elbe aux soldats romains. En l'an 4 et 5 de J. C., Tibère revint lui-même se mettre à leur tête, pendant deux campagnes, et leur assigna des quartiers d'hiver au coeur de la Germanie. Cette nouveauté était plus menaçante que les courses périodiques des légions, car de ce camp l'influence romaine gagnera de proche en proche les tribus voisines. Officiers et soldats, nouant avec les germains des relations de tous les jours, feront à leurs moeurs, par la civilisation, une guerre plus dangereuse pour leur liberté que tous les coups dont ils la frappent sur les champs de bataille. Déjà nombre de leurs chefs vont à Rome prendre des leçons de vie plus douce, et recevoir l'anneau d'or de l'ordre équestre. Quelques-uns des plus renommés sont tout Romains. La Germanie est sur la pente où s'est perdue la nationalité gauloise.

Marbod ou Marobod ou Maroboduus (5-6 ap. J.C.)

Pendant que ce travail s'accomplissait au nord entre le Rhin et l'Elbe, un grand royaume germain s'élevait au sud, à deux pas des avant-postes romains. Un Marcoman, Marbod (Marobod), accouru à Rome comme tant d'autres Germains, avait été frappé de cette organisation savante où tout était admirablement disposé pour la domination. La leçon lui profita. De retour au milieu des siens, avec l'autorité d'un homme qui avait vu de grandes choses et qui était en état d'en faire, il saisit le pouvoir, fait abandonner à son peuple les bords du Mein où il a été déjà vaincu et l'établit dans la Bohême, qui, derrière son rempart de montagnes, semble une forteresse au milieu du monde germanique. L'Elbe, qui s'en échappe au nord, lui ouvre une porte vers ces pays où les légions à cette heure s'établissent, et du haut de ses montagnes qui baignent leur pied dans les flots du Danube il peut entendre le cri de guerre des Pannoniens et voir les cimes glacées des Alpes. Contre les siens qui l'ont proclamé roi, Marbod s'était donné une garde et s'était bâti pour résidence une forte citadelle; contre ses voisins, il avait, aidé de nombreux transfuges romains discipliné 70000 fantassins et 4000 cavaliers, qu'il exerçait dans des guerres continuelles. Presque tous les Suèves s'étaient ralliés à ce chef qui relevait si glorieusement leur nom. Les Semnons et jusqu'aux Lombards reconnaissaient sa suprématie.

Soulèvement de la Dalmatie et de la Pannonie (6-7 ap. J.C.)

Auguste s'alarma de cette puissance, que Tibère en plein sénat estimait plus à craindre pour Rome que ne l'avait jamais été Pyrrhus ni Antiochus, et il résolut de l'abattre avant qu'elle eût encore grandi. Une armée formidable de six légions fut réunie sur le Danube et s'apprêta à franchir le fleuve pour attaquer la Bohême par le sud, tandis que le commandant de la Germanie supérieure, perçant avec une force égale à travers la forêt Hercynienne, l'attaquerait par l'ouest. Tibère était arrivé déjà à Carnuntum, la place d'armes des Romains en ces régions, quand un soulèvement terrible éclata sur ses derrières : c'étaient les Pannoniens et les Dalmates qui prenaient encore une fois les armes, croyant les légions déjà aux prises avec les Marcomans. Rome échappa encore une fois à ce danger par la faute qui avait perdu tous ses ennemis : Marbod consentit à traiter, et Tibère put tomber avec ses légions sur les rebelles (6 ap. J. C).

Leur plan avait été cependant bien calculé. Toutes les troupes romaines cantonnées dans leur pays étaient allées rejoindre Tibère; qu'ils eussent attendu un mois encore, et la guerre engagée avec Marbod n'eût pas laissé un soldat entre le Danube et les Alpes; l'Italie leur était ouverte. Mais ils voulurent prévenir le départ des corps auxiliaires qu'ils avaient dû fournir et qui eussent été dans le camp romain des otages. Leurs premiers coups furent dirigés contre les villes, foyers de la domination et de l'influence romaine. Les Pannoniens se jetèrent sur Sirmium, les Dalmates sur Salone. 800000 hommes, disait-on à Rome, étaient soulevés et 200000 avaient des armes. Des chefs habiles conduisaient le mouvement. Ils formèrent trois corps : le premier resta à la garde du pays, le second envahit la Macédoine, l'autre se dirigea sur Nauportus, qui défendait l'entrée de l'Italie par les Alpes Juliennes. Auguste trembla devant ce péril. Dans dix jours l'ennemi peut être sous les murs de Rome, dit-il, aux sénateurs; et il n'exagérait pas ses craintes, car l'Italie était dépourvue de soldats. On était menacé de la disette, qui se changea bientôt en famine et obligea l'empereur de chasser de Rome tous les étrangers. Les Sardes se révoltaient, les Gétules refusaient d'obéir à Juba, les montagnards de l'Isaurie désolaient les provinces voisines et partout le brigandage renaissait. L'oeuvre de trente années, la paix et l'ordre, était compromise; c'était le commencement des mauvais jours.

Des mesures énergiques et promptes furent prises. On fit des levées, on rappela les vétérans et cinq légions d'outre-mer. Les sénateurs et les chevaliers promirent pour toute la durée des hostilités des contributions régulières, et les riches suivant leur fortune, avec six mois de vivres, un ou plusieurs soldats pris parmi leurs esclaves. On dissimula la honte de cette ressource extrême en donnant à ceux-ci, avec les armes, la liberté. Tibère ne s'occupa la première année que du soin de couvrir l'Italie; il s'établit fortement à Siscia où il barrait la vallée de la Save, et attendit que les légions qui arrivaient d'Orient, soutenues des auxiliaires du Thrace Rhémétalcès, fissent par la Moesie une importante diversion. Mais le gouverneur de cette province échoua dans une attaque contre les retranchements du mont Aima et les Daces, auxquels les circonstances laissaient beau jeu, s'étant jetés sur la Moesie, il dut y revenir précipitamment. Du Danube jusqu'au coeur de la Macédoine, les bandes insurgées couraient librement le pays.

Germanicus (7 ap. J.C.)

Auguste fit de nouveaux efforts; au printemps (7 de J. C.) il envoya à Tibère Germanicus avec une seconde armée. Quinze légions, c'est-à-dire la force la plus considérable qu'on eût vue depuis les guerres civiles, étaient réunies. Mais ce pays coupé de fleuves et de montagnes était admirablement propre pour une guerre de partisans; l'année se passa encore, et les Romains n'eurent à se vanter que d'un succès de Germanicus contre les Dalmates et d'une victoire qui avait failli leur coûter cinq légions. Auguste, plus inquiet, se rendit malgré ses soixante-dix ans à Ariminura, afin d'être plus près des événements. Par malheur, ces peuples qui faisaient tête si courageusement à 200000 Romains, n'avaient pas compté sur un ennemi plus terrible, la faim; une mortalité affreuse, causée par des aliments insalubres, les décima, et sans avoir été vaincus, ils cédèrent9. Ils ne rendirent pas leurs armes, elles leur tombèrent des mains. "Pourquoi", demandait Tibère au chef des Dalmates, "as-tu causé cette révolte?" - "Pourquoi", répondit hardiment ce brave, "envoyez-vous, pour garder vos troupeaux, des loups au lieu de chiens et de bergers." Le futur empereur se souviendra de cette parole. Pour étouffer sous des ruines les dernières étincelles de l'incendie, on soumit la Pannonie à une dévastation régulière : cela s'appelait pacifier le pays. Quelques bandes avec un des chefs de la résistance, Bato, se cantonnèrent dans les montagnes qui séparent les Dalmates des Pannoniens et y demeurèrent longtemps encore indépendantes ou, dans la langue de Rome, brigands. Le reste releva ses cabanes, se remit à défricher ses terres, à polir ses moeurs et, ne pouvant être libre, tâcha de se faire Romain.

Ainsi, la guerre était enfin rejetée loin des populations laborieuses; et l'on n'entendit plus même aux frontières le bruit de cette mer sourdement agitée qui brisait encore contre les postes avancés des légions. Le peuple romain, ivre de sa grandeur, célébrait lui-même son apothéose, et recevait de ses poètes la promesse d'une puissance sans bornes, et d'une durée sans fin : His ego nec metas rerum, nec tempora pono : Imperium sine fine dedi.
C'est au milieu de ces prospérités que se fit entendre ce cri lugubre, présage de l'avenir : Varus est mort!

Varus (9 ap. J.C.)

Les Romains n'avaient pas en Germanie oublié leur prudence ordinaire. Les inimitiés héréditaires des tribus avaient été mises à profit. Toute la côte jusqu'à l'Elbe était alliée; le long du Rhin les Usipètes et les Tenctères étaient soumis; 40000 Sicambres avaient été transportés en Gaule, et l'on croyait pouvoir compter sur les Bructères. Des postes fortifiés, s'appuyant sur la grande forteresse d'Aliso aux sources de la Lippe, surveillaient le pays; et à Cologne, comme à Lyon, s'élevait un autel dont les Germains étaient les prêtres et Rome la divinité. Çà et là se formaient déjà quelques établissements romains où les germains apportaient leurs produits grossiers, et s'initiaient à la vie romaine. Leurs chefs, attirés au service dans les légions, allaient verser leur sang pour Rome; et, rentrés dans leurs tribus avec des colliers d'or et des armes d'honneur, récompense de leur courage, ils racontaient les merveilles qu'ils avaient vues, et cette Italie couverte d'autant de cités qu'ils avaient de cabanes, et cette grande Rome peuplée comme un monde, et ces maîtres de l'empire qu'on adorait comme des dieux, parce qu'ils en avaient la puissance. Ces récits frappaient la naïve imagination des peuples, et la divinité d'Auguste paraissait bien plus certaine aux bords du Wéser que sur ceux du Tibre. "Un jour", dit Vell. Paterculus, "nous campions sur l'Elbe, en face des barbares rangés sur la rive opposée. Tout à coup un de leurs chefs, vieillard d'une taille majestueuse, détache un canot, et, s'avançant au milieu du fleuve, demande à voir César. On y consent; il aborde; et après avoir longtemps contemplé Tibère en silence : "Nos guerriers", dit-il, "sont insensés. De loin ils vous honorent comme des dieux; de près ils craignent de se confier à votre foi. Pour moi, César, je te remercie de la faveur que tu m'as accordée; car ces dieux que je ne connaissais que par la renommée, aujourd'hui je les ai vus. Ce jour est le plus heureux de ma vie." Il obtint de toucher la main du général, et rentrant dans son canot, les yeux toujours attachés sur César, il regagna le camp de ses compatriotes."

La position prise par Marbod (Marobod) et la révolte des Pannoniens décidèrent Auguste à hâter l'oeuvre de la transformation de la Germanie. Varus, ancien gouverneur de Syrie, fut envoyé au-delà du Rhin avec cette mission. Homme dur, et habitué à la servile docilité des peuples de l'Orient, Varus ne pouvait comprendre qu'il eût des ménagements à garder, et ce fut avec la plus entière sécurité qu'il publia son édit, et qu'il alla au milieu des germains étonnés dresser son tribunal, appeler les causes et rendre ses sentences au nom de lois faites sur les bords du Tibre. Cette intervention des légistes de Rome dans leurs affaires et leur vie de tous les jours, cette justice bavarde, ces combats de paroles obscures et parfois outrageantes irritèrent profondément des hommes dont les coutumes juridiques étaient plus simples, parce qu'elles supposaient la véracité du serment, plus solennelles, parce que, tout en action et en symboles, elles faisaient de chaque procès un drame où le coupable, la victime et le peuple jouaient chacun un rôle.

Pour des délits moins graves, des plaidoyers sans fin; le Germain offre en vain de tout décider par un serment, Varus veut des enquêtes, des témoins, des discussions de faits et de textes. Chez un peuple qui respecte si hautement la vie et l'honneur de l'homme, il applique ces lois romaines, qui pour les provinciaux faisaient si bon marché de l'honneur et de la vie. Y a-t-il à s'étonner beaucoup qu'au contact de ces deux choses si contraires, les belles et poétiques formules du droit germanique et la savante, l'implacable logique des juris consultes latins, le génie romain et le génie germanique se soient sentis ennemis pour toujours. "Siffle donc, vipère," disaient les Germains vainqueurs à ces légistes dont ils avaient arraché la langue et cousu la bouche. Cette haine féroce nous dit d'où la révolte partit.

La noblesse se mit à la tête du mouvement; un jeune chef des Chérusques, Arminius, qui avait le titre de chevalier romain, fut l'âme du complot. En face d'un péril commun les tribus oublièrent leur rivalité et une de ces ligues qui devaient être si fatales à l'empire se forma entre les Chérusques, les Chattes, les Marses et les Bructères. En vain Ségeste, dont Arminius avait ravi la fille et qui lui en gardait une haine implacable, avertit Varus que tous les chefs réunis autour de lui préparaient un soulèvement. "Fais-nous arrêter", disait-il, "et sans nous le peuple n'osera rien entreprendre; plus tard tu découvriras la vérité." Varus garda sa confiance. Cependant on lui apprend qu'une peuplade éloignée se révolte. C'était un piège pour l'attirer hors de son camp et loin des postes fortifiés. Les chefs qui l'entourent s'offrent à guider sa marche, l'égarent, puis s'échappent, sous prétexte d'aller chercher pour lui des secours dans leurs tribus, et vont se mettre à la tête des bandes qui déjà sont tout proche.

Embarrassées d'un immense bagage, les trois légions avançaient péniblement, sur une longue ligne, à travers des forêts profondes et humides, sans précaution et comme en pleine paix. Quelques troupes de germains, d'abord se montrèrent, puis leur nombre grossit, et la forêt sembla s'animer tout entière; l'armée était enveloppée. Elle put cependant gagner un terrain plus libre et campa. Varus fit brûler les bagages et le lendemain rebroussa chemin pour gagner le fort Aliso. Sur cette route il retrouvait les hauteurs boisées de l'Osning qui formaient entre les sources de l'Ems et de la Lippe le Saltus Teuloburgensis (la forêt de Teutoburg ou Teutobourg ou Teutberg) et les terres à demi inondées qui s'étendent à leur pied. Engagés dans ces montagnes où les Germains harcelaient sans relâche, de la tête à la queue, cette masse confuse de fantassins et de cavaliers pêle-mêle réunis, les Romains n'avancèrent qu'en laissant derrière eux une longue traînée de sang, et quand ils campèrent le soir pour la seconde fois, il ne leur fallait déjà que des retranchements moitié moins étendus. Au matin une pluie violente les assaillit, et ralentit encore leur marche, tandis que les ennemis se montraient plus nombreux et plus acharnés parce qu'ils savaient que ce jour allait leur livrer les aigles ou les sauver. A la descente des hauteurs, les Romains se trouvèrent dans une plaine marécageuse où Arminius avait réuni le gros de ses forces. Là se passa la dernière lutte; quelques cavaliers à peine se firent jour jusqu'au fort Aliso, le reste succomba. Varus, pour ne pas tomber vivant au pouvoir des Germains, se jeta sur son épée. Les tribuns et les centurions furent immolés aux autels des Dieux, les légistes soumis à d'affreuses tortures; et si l'on épargna quelques prisonniers, ce fut pour ajouter encore à la honte de Rome. Un Chatte, un Chérusque pouvaient maintenant montrer parmi les esclaves qui le servaient, des chevaliers et des candidats au laticlave sénatorial (an 9 de J. C.).

Ce fut cinq jours après la soumission définitive des Pannoniens et des Dalmates qu'on apprit à Rome le désastre de Varus. La nationalité germanique se levait victorieuse et menaçante; elle se levait pour dire sur le Rhin à cette puissance qui depuis trois cents ans avançait toujours, ce que sur l'Euphrate les Parthes lui avaient dit déjà : Tu n'iras pas plus loin.

Arminius, en effet, poursuivait sa victoire. Il enleva tous les châteaux que les Romains avaient bâtis, même celui d'Aliso; et du Rhin au Wéser, toute la terre de Germanie redevint libre. Il avait fait couper la tête au cadavre de Varus; il envoya ce trophée sanglant au roi des Marcomans (Marbod ou Marobod).

Que ce grand chef, naguère la terreur de Rome, s'unisse à la confédération des tribus du nord, que, réparant la faute commise trois ans plus tôt, au moment de la révolte des Pannoniens, il franchisse le Danube, tandis que le libérateur de la Germanie se jettera sur la Gaule, et l'Empire justement tremblera. Auguste, qui croit déjà les entendre sur les Alpes, s'écrie avec terreur : "Varus, Varus, rends-moi mes légions !" car les soldats lui manquent. Effrayée de cette guerre, épuisée par les levées récentes, la population se refuse à l'enrôlement. Il a beau décréter que parmi les citoyens âgés de moins de 35 ans il en prendra un sur cinq, et un sur dix parmi ceux qui ont plus que cet âge, il faut encore l'appareil du supplice pour traîner aux légions ces Romains.

Heureusement, Marbod (Marobod) était jaloux de la gloire d'Arminius, et loin de répondre à son patriotique appel, il renvoyait à l'empereur la tête de Varus. Tranquille de ce côté, Tibère put accourir sur la frontière gauloise, fortifier tous les postes, rétablir la discipline et, pour ramener un peu de confiance, risquer même timidement les aigles au-delà du Rhin. Après lui, Germanicus resta à la tête des huit légions qui garnissaient la rive gauche du fleuve. L'ennemi, content d'avoir vaincu, ne passait pas de la résistance à l'attaque. L'Empire était sauvé; mais la gloire d'un long règne était ternie, car Rome attendra cinquante années que les généraux rapportent au temple de Mars Vengeur la dernière des trois aigles de Varus, et c'est au bruit de la guerre renaissante qu'allait descendre au tombeau le prince qui avait réduit l'art de régner à l'art de mettre partout la paix.

1. "Jadis ils n'étaient connus en Italie que par leurs brigandages, aujourd'hui ils sont entièrement détruits ou civilisés, de sorte que leurs montagnes sont maintenant traversées en plusieurs endroits par des chemins aussi praticables que l'art a pu les faire." Strab., IV, 204.

2. Dion, LIV, 28. il avait 51 ans. Pl., VIII, 8. Auguste prononça son oraison funèbre et le fit ensevelir dans le tombeau qu'il s'était préparé à lui-même.

3. C'est du moins Tacite qui le dit (Ann., III, 30) : Aetate provecta, speciem magis in amicitia principis quam vim tenuit, et il ajoute une fort belle phrase sur la fatalité du pouvoir qui ne saurait toujours durer et sur ce dégoût dont se laissent prendre les princes qui ont tout donné, les favoris qui ont tout obtenu. Pline dit beaucoup plus simplement et avec plus de vérité (VII, 52) que Mécène souffrit longtemps d'une maladie nerveuse et d'une fièvre qui, "dans les trois dernières années de sa vie ne lui laissa pas une heure de sommeil." Il est évident qu'un conseiller dans un pareil état de santé devait être bien rarement consulté. Que de fois le grand style de Tacite couvre ainsi l'erreur ou le vide !

4. Tac, Ann., II, 8. Le Rhin a deux embouchures : Wahalis, qui se jette dans la Meuse, ou plutôt dans lequel la Meuse se jette et qui débouche dans l'Océan du nord par Helium Ostium; le Shenus, qui débouche à Luydunum. Drusus réunit par un canal le Rhenus à la Sala et ouvrit ainsi l'embouchure orientale, Flevum ostium. Sickler, .1/». geogr. , 1, 161. - 2. Dion, UV, 32. Stxab., Vil, p. 290.

5. Ses succès parurent assez importants pour que le sénat décrétât un jour d'actions de grâces aux dieux et qu'Auguste lui donnât les insignes du triomphe. Vell. Paterc, II, 9; Tac, Ann., VI, 10. Il fut plus tard préfet de Rome.

6. Dion. LIV, 34. Les médailles de ce prince portaient les prénoms de Caius Julius et la tête d'Auguste. Les Athéniens le nommèrent premier archonte, honneur dont ils étaient fort avares.

7. Il n'y a pas de date précise pour ce démembrement, qui parait avoir eu lieu sous Auguste, mais que M. Guérard place sous Tibère, Essai sur les divis. territ. de la Gaule, p. 10. La Germanie supérieure s'étendait de l'Air à la Moselle, la basse Germanie de la Moselle à l'Océan.

8. Vell. Pat., II, 97; Dion, LV, 6. Cassiodore dans sa chronique marque pour cette année la soumission de tous les Germains entre le Rhin et l'Elbe, et une défaite des Pannoniens. -

9. Dans la Dalmatie la résistance dura encore, en divers endroits, pendant les années 8 et 9. Germanicus y commanda l'armée et Auguste y envoya Tibère en l'an 9. Dion, LVI, 1 1-16.

Livret :

  1. Auguste dans la boutique de Roma Latina

Liens externes :

  1. Auguste de l'encyclopédie libre Wikipédia
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