Auguste : 27 av. J.C.-14 de notre ère
Les provinces

Le partage des provinces

Auguste
Le forum

Auguste entend mettre dans l'empire l'ordre qu'il faisait régner à Rome, en organisant les provinces de manière à y étouffer les troubles intérieurs et à prévenir les attaques du dehors. Pour cela, des mesures de deux sortes seront nécessaires : les unes militaires, les autres administratives.

Les provinces à la fin de la République

Le dernier des Gracques, Sylla et César avaient montré aux provinciaux une bonne volonté inutile, parce que les uns n'avaient pas organisé dans Rome un pouvoir assez fort pour imposer à tous le respect des lois, et que le dernier n'en avait pas eu le temps. Mais ce pouvoir, Auguste vient de le créer, et les provinciaux en avaient salué l'avènement de leurs acclamations. On ne changera pas cependant leur condition légale; les anciennes formules seront conservées1. Seulement il y a moins de pillages périodiques des gouverneurs, et une sécurité dont le commerce et l'industrie profitent.

Sous la république, le fait et le droit étaient contraires, l'empire les rapprochera. Pour le gouvernement des provinces, Auguste fait à peine autre chose; il ne s'y montre pas plus novateur qu'à Rome, ce qui n'empêche pas que, tout en conservant les formes anciennes, il n'accomplit ici, comme là, une révolution salutaire.

Aux derniers jours de la république, son domaine était partagé en quatorze provinces, gouvernées par des personnages qui avaient géré le consulat ou la préture : les deux Gaules, les deux Espagnes, l'Illyrie avec la Dalmatie, la Macédoine avec l' Achaïe, l'Asie, la Bithynie avec le Pont, la Cilicie, la Syrie, la Cyrénaïque avec la Crète, l'Afrique avec la Numidie, la Sicile, la Sardaigne avec la Corse. Les consulaires étaient habituellement envoyés dans les provinces où des légions étaient nécessaires, les préteurs dans les autres : règle qui variait suivant l'état de paix ou de guerre, même suivant le caprice des grands.

Les provinces sous Auguste

Auguste conserve le principe de cette division. L'empire aura deux sortes de provinces : celles que baigne la Méditerranée, contrées paisibles et industrieuses, depuis longtemps conquises et déjà romaines, où la vie est facile et douce, où, pour être obéi, il n'est pas besoin d'une cohorte; derrière cette zone tranquille, les barbares et belliqueuses régions des bords de l'Océan, du Rhin, du Danube, et les pays sans cesse menacés par d'incommodes voisins, comme les rives de l'Euphrate et la vallée du Nil2. Dans celles-ci les armées sont indispensables, et, pour les commander, il faut au gouverneur les pouvoirs illimités de l'autorité militaire. Mais les armées et leurs chefs obéissent au généralissime, à l'imperator; il y a donc nécessité de laisser à l'empereur les provinces où stationnent les légions et que les dispositions de leurs habitants ou les menaces de l'ennemi forcent de mettre un état de siège permanent.

Cette division en provinces de l'empereur ou prétoriennes, et en provinces du sénat et du peuple ou proconsulaires, n'est pas immuable. Plus d'une fois les deux pouvoirs feront des échanges, mais en restant toujours fidèles au principe de ne donner au sénat que les contrées paisibles. Ainsi Chypre et la Narbonnaise, primitivement provinces impériales, reviennent au peuple, qui cède la Dalmatie où des troubles avaient appelé les légions. Tibère prendra de même au sénat la Macédoine et l'Achaïe, que Claude lui rendra. Au reste, ce partage n'est qu'une vaine formalité. Le sénat, qui, à Rome, dans la curie, reste muet devant le prince, peut-il parler bien haut dans les provinces où il parait commander ? Que la guerre ou une révolte y éclate, l'imperator intervient aussitôt; qu'un proconsul meurt en charge, il le remplace par un de ses procurateurs; même sans cette extrémité. Auguste, en vertu de son pouvoir proconsulaire, promulgue des édits qui lient tous les gouverneurs, ceux du sénat comme les siens, et dans ses nombreux voyages il visite toutes les provinces placées sur sa route, qu'elles soient ou non de son gouvernement.

Les provinces sénatoriales

Les provinces du peuple (du sénat) sont les plus belles, leurs gouverneurs aussi sont les plus considérés. Choisis par le sort, suivant l'usage, parmi les consulaires et les préteurs sortis de charge depuis cinq ans au moins3, ils ont tous le nom de proconsuls, n'eussent-ils été que préteurs, douze licteurs avec les haches sur les faisceaux4, la robe sénatoriale, un traitement qui leur permet de déployer un faste royal5, le droit enfin de prendre toutes les marques de leur dignité dès qu'ils passent le pomerium, mais sans l'épée ni le paludamentum militaire6.

Les provinces impériales

Les gouverneurs impériaux ne semblent pas d'aussi grands personnages. Ils portent le titre de propréteurs, même après avoir été consuls7, et cinq licteurs seulement marchent devant eux; encore ne puissent-ils les avoir que dans leur gouvernement. Le peuple de Rome voit donc partir ses magistrats avec tous les dehors de la puissance, une nombreuse cohorte et l'ancienne pompe républicaine, tandis que ceux de l'empereur semblent les agents d'un pouvoir inférieur et timide.

L'organisation des provinces

Cet agent, qui part seul et sans bruit avec les instructions du prince, arrivé dans sa province, y prend l'épée et le manteau de guerre. Tandis que le proconsul (province sénatoriale) donne des jeux, écoute les rhéteurs, ou visite, au bruit des fêtes, son paisible gouvernement, le propréteur (province impériale), à la tête de ses légions, combat ou négocie avec les rois. Tous deux ont une autorité absolue au civil et au criminel sur les provinciaux et sur les citoyens, à moins d'un appel des citoyens à Rome8. Mais l'un n'est soumis qu'à l'empereur, l'autre à la fois à l'empereur et au sénat. Celui-ci, à moins d'une délégation spéciale, n'a aucun pouvoir sur les soldats qui passent ou séjournent dans sa province; celui-là, investi de l'imperium militare, exerce à leur égard le droit de vie et de mort. Le premier enfin ne reste qu'une année dans sa province; le second y est laissé au moins trois ans, souvent cinq, dix et plus encore, au gré de celui qui l'envoie9. Que de soins pour relever à tous les yeux les officiers du sénat et pour laisser dans l'ombre ceux de l'empereur, pour donner aux uns le pouvoir sans les honneurs, aux autres la représentation et l'éclat qui consolent et satisfont les ambitions caduques ! Mais c'est ainsi que les révolutions se font, sans irriter une opposition qui les briserait ou les ferait chanceler dans le sang. La force renverse; la modération seule et la prudence édifient.

Qu'ils relèvent du sénat ou de l'empereur, les gouverneurs sont investis, avec les différences qui viennent d'être indiquées, de tous les pouvoirs politiques, militaires et judiciaires. On remarquera l'absence dans les provinces impériales du questeur; ce vieux titre honoré par tant de grands hommes y sont remplacé par le nom plus modeste de procurator. Les procurateurs, pris parmi les chevaliers, même dans la classe des affranchis ou des provinciaux10, vont, dans les provinces sénatoriales, administrer les revenus de la caisse privée du prince (fiscus) et, dans celles de l'empereur, remplir toutes les fonctions attribuées par le sénat à ses questeurs, moins toutefois la juridiction : les procurateurs n'ayant action dans les premiers temps que sur les esclaves. Le prince, dont ils sont les intendants, ne les laissera pas longtemps dans cette position inférieure : Claude voudra que leurs jugements en matière de contributions aient la même force que les siens11. Il y a un procurateur par chaque grand district ou par province; quelquefois même un seul pour deux ou trois provinces contiguës; car on ne trouve encore rien de fixe dans ces divisions12. "L'empereur et le sénat", dit Strabon, "divisent leurs provinces tantôt d'une manière, tantôt d'une autre, et ils en modifient l'administration suivant les circonstances".

Les procurateurs des provinces impériales sont parfois investis de pouvoirs politiques; l'administration romaine en Judée n'a pas d'autres chefs. Ce sont de véritables gouverneurs, bien que la Judée ne soit qu'un démembrement de la Syrie : Ponce Pilate, Cumanus, Félix et les autres prononçaient en dernier ressort. Cependant ils sont subordonnés au gouverneur de Syrie, qui peut les destituer et les renvoyer devant l'empereur. Par la création de ces nouveaux fonctionnaires, commence une révolution qui ne s'achèvera que sous Constantin : la séparation des pouvoirs civils et des pouvoirs militaires.

Au-dessous de ces magistrats viennent les officiers de tout grade et les agents inférieurs, préfets, tribuns, scribes, crieurs, esclaves publics, licteurs, etc. N'oublions pas la cohorte, les amis, les élèves du gouverneur, qui forment son conseil ou sa cour de justice, et auxquels il donne parfois les plus importantes commissions13. Des centurions, de simples vétérans, envoyés chez des peuples alliés ou auprès de chefs locaux, y représentent le nom de Rome et veillent à ses intérêts.

Cette organisation des provinces, sous l'autorité supérieure du prince, est l'avènement d'une grande chose, l'ordre administratif que les Grecs n'avaient pas connu, que la république avait fort mal pratiqué et dont les nations modernes ont hérité de l'empire.

L'administration des provinces

Les Verrines de Cicéron nous ont montré ce que pouvait être, dans le dernier siècle de la république, un gouverneur de province. Avec l'empire leur condition change14. Autrefois chaque province voyait arriver tous les ans un nouveau maître, qui, pressé de retourner au milieu des plaisirs de Rome, se hâtait de faire fortune et de remonter sa maison aux dépens de ses administrés. Celui qui avait le plus indignement pillé revenait, la tête haute, s'asseoir au sénat en face d'hommes qui, semblables à lui, ne lui demandaient compte que de l'obéissance des sujets. Pour les rapines et les violences, rarement en parlait-on. Les provinciaux n'étaient-ils pas des vaincus ! Mais aujourd'hui que l'empire est devenu le domaine d'un homme, cette propriété sera mieux régie; par esprit de justice ? Sans doute, mais surtout par intérêt. Après un choix habile et une surveillance étroite, la meilleure chance d'une bonne gestion est dans la longue durée des fonctions : laisser vieillir dans les charges sera une des maximes les mieux suivies de l'administration impériale.

Les gouverneurs, tombés au rang de simples agents d'un pouvoir soupçonneux et redoutable, voient donc maintenant la menace suspendue sur leur tête; et, dans les rescrits du prince, ils lisent formulés en lois les conseils que Cicéron donnait inutilement aux gouverneurs de la république. Le traitement fixe qui pourvoit à leurs nécessités délivre les sujets des exactions dont ils sont victimes, sous prétexte d'approvisionnements à fournir au préteur, et, au lieu de passer quelques mois dans une province dont souvent ils connaissent à peine de nom les principales villes, voici qu'ils y sont retenus assez longtemps pour en étudier les besoins et y contracter des habitudes qui cessent de leur faire regarder ce gouvernement comme une terre d'exil15. Les proconsuls de la république laissaient leur femme à Rome, ceux de l'empire l'emmènent avec eux; Auguste favorise cet usage; Alexandre Sévère ira même plus loin : il imposera une union temporaire à tout gouverneur non marié. C'est que les premiers vont en quelque sorte en pays ennemi et qu'il faut éloigner la matrone des camps; les autres sont envoyés vers des concitoyens et pour un long séjour. Le gouverneur n'est donc plus campé dans sa province ; il y a ses affections, son foyer domestique et ses dieux pénates apportés par sa femme.

On ne veut pas dire que les gouverneurs se trouvent tout à coup transformés en habiles et probes personnages; on croit seulement que les excès d'autrefois deviennent difficiles, parce que des crimes trop éclatants attirent bien vite le châtiment16, qu'une fortune trop grande eût tenté l'avidité du prince, qu'enfin la modération et la prudence étaient conseillées aux gouverneurs par leur propre intérêt. Auguste, malgré sa douceur, donne l'exemple d'une sévérité salutaire. Auguste n'aura aucune complaisance pour l'entourage de la famille impériale; et les affranchis, qui, sous ses successeurs, deviendront si puissants, seront retenus dans l'ombre et le devoir. "Son secrétaire", dit Suétone, "ayant reçu 500 deniers pour communiquer une lettre, il lui fit briser les jambes; le précepteur et les esclaves de Caïus César avaient profité de la maladie du prince pour commettre dans son gouvernement des actes d'avidité et de tyrannie; il ordonna qu'on les jetât à l'eau avec une pierre au cou". La plus énergique centralisation politique, mais beaucoup de liberté administrative; une volonté souveraine, à Rome, pour la vie générale de l'empire, et de l'indépendance dans les provinces pour la gestion des intérêts locaux. Les villes provinciales gardent et garderont encore pendant trois siècles leur religion, leurs coutumes ou lois particulières et leurs magistrats, leurs assemblées publiques, leurs revenus et leurs propriétés; de sorte qu'à les voir s'administrer à leur guise, on les ait prises pour de petits Etats auxquels il ne manque que le droit de troubler la paix publique et de se déchirer par des guerres continuelles, comme au temps de leur liberté.

Les colonies

César avait envoyé quatre-vingt mille citoyens dans les colonies d'outre-mer; Auguste continue cette politique, moins par principe de gouvernement que comme expédient pour acquitter les promesses faites à ses vétérans. Au Monument d'Ancyre, n° 28, il énumère les colonies militaires fondées par lui dans les provinces; c'est y augmenter le nombre de ceux dont les gouverneurs doivent respecter les droits.

1. Strabon dit (XIV, p. 646) que le royaume de Pergame conservait de son temps l'organisation qui lui avait été donnée par Aquilius cent cinquante ans auparavant, et Appien (praef., 15) que les Romains, après la défaite de Carthage. Du temps de Pline le Jeune, la loi de Pompée, ou formula provinciae, était encore en vigueur dans la Bithynie (Lettres, X, 114).

2. Le sénat eut d'abord, suivant Dion, l'Afrique avec la Numidie, la Bétique, l'Asie, la Grèce ou Achaïe avec l'Epire, la Dalmatie, la Macédoine, la Sicile, la Crète avec la Cyrénaïque, la Bithynie avec le Pont, la Corse; l'empereur eut le reste des provinces : Tarraconaise, Narbonnaise, Cilicie, Syrie, et Egypte et les nouvelles provinces qui furent formées dans l'Espagne, la Gaule, les Alpes et le long du Danube.

3. C'était le règlement fait par Pompée en 52 av. J.C. (Dion, LIII, 13.) Le sort ayant mal choisi, le prince eut soin de désigner d'avance ceux qui seraient soumis aux chances du sort. (Ibid., 14.)

4. Douze en Asie et en Afrique, six dans les autres provinces dites prétoriennes.

5. Le proconsul d'Asie et celui d'Afrique recevaient chacun, au commencement du troisième siècle, 1 million de sesterces (Dion, LXXVIII, 23); les procurateurs, seulement 200000, 100000 et même 60000. (Dion, LIII, 15; J. Capitolinus, Pertinax, 2; Tacite, Agricola, 42; Lampride, Alex. Severus, 42; Trebonius Pollion, Claudius, 15; Probus, 4.)

6. Digeste, I, 16, 1. Cependant le proconsulat d'Afrique étant province frontière, celui qui y commandait pour le sénat eut, sous Auguste et Tibère, une légion et un corps d'auxiliaires, mais par une délégation spéciale de l'empereur, qui fut retirée sous Caligula. (Tacite, Ann., IV, 48; Dion, LIX, 20.)

7. Auguste les prenait parmi les consulaires (legatus Aug. consulatus pro praetore), quand ils avaient à commander plusieurs légions; parmi les anciens préteurs, quand ils n'en commandaient qu'une (ibid.).

8. Plenissimam jurisdictionem proc. habet (Digeste, 1, 10, 7). Sur l'importance que conservait le titre de citoyen dans les provinces, voyez, dans les Actes des Apôtres, l'histoire de saint Paul emprisonné à Jérusalem. On trouve encore sous Trajan un civis Romanus qui, accusé de crime capital, fut renvoyé à Rome. (Pline, Lettres, X, 97.)

9. En vingt et un ans, il n'y eut, sous Tibère, que deux procurateurs en Judée, Gratus et Pilate. (Josèphe, Ant. Jud., XVIII, 4 et 5.) Voir aussi ce que dit Appien (Iber., 109). Tibère laissa cependant Silanus, proconsul d'Afrique, sept ans en fonction.

10. Gessius Florus, procurateur de Judée, était de Clazomine. (Josèphe, Ant. Jud., XX, 9.) Un autre, Tibère Alexandre, était Juif apostat. (Id., ibid., 4.) Les affranchis n'arrivaient qu'aux procuratures inférieures; on n'en voit pas parmi les procuratores praesides.

11. Tacite, Ann., XII, 60; Suétone, Claude, 112; Ulpien, au Digeste, I, 19, Proem. Il est probable aussi que, depuis ce temps, cette charge donna rang de chevalier. (Tacite, Agricola, 4.)

12. Dans l'ancien royaume de Judée, la Samarie et la Galilée eurent chacune, à un certain moment, un procurateur. (Tacite, Ann., XII, 54.)

13. En vingt et un ans, il n'y eut, sous Tibère, que deux procurateurs en Judée, Gratus et Pilate. (Josèphe, Ant. Jud., XVIII, 4 et 5.) Voir aussi ce que dit Appien (Iber., 109). Tibère laissa cependant Silanus, proconsul d'Afrique, sept ans en fonction.

14. Plus tard, il fut défendu d'envoyer quelqu'un avec une charge dans la province où il était né, pour éviter les actes de partialité. Défense était faite de rien lever, même dans l'intérêt du trésor, au delà du chiffre fixé. (Dion, LIII, 45; LVII, 40; Tacite, Annales, IV, 6.)

15. Dion, LV, 28. Tacite, Annales, IV, 6. Cela était reconnu si nécessaire, qu'en l'an 5 de J.C. des troubles ayant éclaté en plusieurs lieux, on déclara que les gouverneurs des provinces sénatoriales, élus et non plus choisis par le sort, resteraient deux ans en charge. Bien des honnêtes gens sous la république refusaient les gouvernements, quand ils ne voulaient pas y piller. Atticus n'en accepta jamais, Cicéron n'alla en Cilicie que malgré lui, et Quintus se plaint très vivement d'être retenu une troisième année en Asie.

16. Dion dit que la révolte des Pannoniens et des Dalmates en l'an 6 fut causée par les exactions des gouverneurs : c'est possible; mais toute administration, quelque douce qu'elle fût, devait paraître insupportable à ces peuples, qui se pliaient difficilement à payer le tribut et à livrer leurs enfants pour le service militaire. Quant à Varus, que Velleius Paterculus accuse d'être entré pauvre en Syrie et d'en être sorti riche, remarquons que la pauvreté de ce personnage, qui avait été consul quelque temps auparavant, et qui était apparenté à la famille impériale, ne devait pas être bien grande; qu'ensuite il resta neuf ans dans son gouvernement, tandis que, sous l'ancien régime, la Syrie, dans le même temps, eût été trois ou quatre fois pillée; qu'enfin Varus, depuis sa défaite, put être impunément accusé par tous et de tout. Pour l'affranchi Licinius, en Gaule, ses rapines montrent qu'Auguste ne pouvait tout empêcher; mais la confiscation dont il fut frappé prouve aussi qu'il était dangereux, tout au moins inutile, d'en faire. L'Achaïe et la Macédoine se trouvant mal de l'administration du sénat, onera deprecantes, on n'imagine rien de mieux que de les mettre dans le lot de l'empereur. (Tacite, Annales, I, 76.)

Les réformes financières

Auguste
Italie du sud, Sicile
Table de Peutinger

Vingt années de guerre civile, de pillage et d'exactions monstrueuses, avaient détruit dans le monde romain la richesse produite, et l'arrêt de l'industrie, de la culture et du commerce en avait empêché le renouvellement. Dans toute l'Italie et sur mille points la population rurale avait été dépossédée, et la propriété, qui avait plusieurs fois changé de main, ne rendait plus ce qu'elle avait coutume de donner. La misère est profonde : tout le monde mendie, même les sénateurs; dans l'Asie, la plus opulente des provinces, la banqueroute est universelle, et Auguste est réduit à décréter une mesure révolutionnaire : l'abolition des dettes. Les impôts ne rentrent plus. Cependant les besoins du trésor croient. Pour empêcher les gouverneurs de piller leurs provinces, Auguste leur alloue un traitement; et pour donner à l'empire la sécurité, il organise une armée permanente de trois cent mille hommes.

Le cadastre

Où trouver l'argent nécessaire ? Il ne faut pas songer à augmenter sérieusement l'impôt dans les provinces épuisées. Un seul moyen reste : un meilleur aménagement des ressources de l'Etat. Sous la république, les contributions des sujets étaient modérées, mais inégalement réparties et levées avec beaucoup d'arbitraire : deux maux que César, puis Auguste veulent guérir. L'empire cherche à connaître la quotité de la matière imposable pour distribuer les charges plus équitablement. Le cadastre commencé par César est terminé par Auguste. Quatre géomètres parcourent tout l'empire afin d'en mesurer les distances. Zénodoxe achève la mesure des parties orientales en treize ans, cinq mois et neuf jours; Théodote, celle des provinces du Nord en dix-neuf ans, huit mois et dix jours; Polyclète, celle des régions du Midi en vingt-quatre ans, un mois et dix jours; enfin, Didyme, celle de l'Ouest en seize ans et trois mois1. Leurs travaux, centralisés à Rome, seront coordonnés par Balbus, qui, après avoir dressé le registre des mesures de tous les pays et de toutes les cités, écrivit les règlements agraires imposés à l'universalité des provinces. Agrippa présida longtemps à ce grand travail; il en tira une mappemonde, qu'il fit graver sous un portique2, de sorte que chaque sénateur, désigné pour un gouvernement provincial, pouvait en étudier d'avance les ressources et l'étendue dans ce que nous appellerions le bureau de la statistique de l'empire. "Il reçoit", dit Végèce, "une description de sa province, avec indication des distances en milles, de l'état des routes et des petits chemins, des montagnes et des rivières". Les terres seront, d'après leur produit et leur fertilité, rangées en diverses classes, chaque classe taxée en raison de ce que la propriété y rend; et le cultivateur, sachant quelle serait sa dette envers l'Etat, peut améliorer son champ sans craindre de ne travailler que pour le décimateur.

Le cadastre donne une base excellente pour l'établissement de l'impôt, et le cens quinquennal que César avait prescrit dans la péninsule italienne par sa Lex Julia municipalis permet d'en faire la répartition. Cette opération ne peut pas avoir le caractère religieux, politique et militaire des anciens dénombrements, que terminent la lustratio du peuple entier et le sacrifice solennel du suovetaurile, mais elle fournit des renseignements indispensables à une société où la fortune marque les rangs pour les charges d'Etat et de cités, même pour la condition pénale des citoyens. En Italie, les rôles, arrêtés par les duumvirs de la cinquième année, quinquennales, sont envoyés à Rome, et Auguste, désireux de maintenir les vieilles coutumes, y accomplit encore les anciens rites, bien qu'ils ne soient que le dernier acte d'une oeuvre de pure statistique.

L'organisation dans la province

Le même ordre est établi dans les provinces. Auguste les divise en circonscriptions financières, placées chacune sous la surveillance d'un adjutor ad census qui rédige la liste des contribuables de son district, ou qui reçoit celles des quinquennales, puis transmet, après contrôle, toutes ces pièces au censitor de la province, legatus Aug. ad census accipiendos. Ce haut fonctionnaire d'ordre sénatorial en adresse le résumé à celui des secrétaires de l'empereur qui a le contrôle du recensement général, a censibus, et, sur le vu de ces états, le prince fixe le chiffre de l'impôt, qu'il augmente ou diminue selon les besoins du trésor ou les demandes en décharge des populations.

La politique fiscale dans les provinces

Ces agents, payés par le gouvernement et étroitement surveillés, ne lèvent que les impôts directs, taxe foncière, et capitation; un autre système est suivi pour les contributions indirectes, dont les publicains continueront à être les fermiers, sans pouvoir renouveler, dans ce service restreint, les scandaleux abus d'autrefois. La république, et après elle l'empire, perçoit le long de sa frontière de terre et de mer le portorium sur toute denrée qui entre ou sort. En outre, chaque province, ou groupe de provinces, a sa ligne de douane. L'Espagne, la Narbonnaise, les trois Gaules, l'Italie, la Sicile, etc., forment autant de territoires où les marchands ne pénètrent et ne circulent qu'en acquittant les droits; enfin, dans l'intérieur des provinces, il existe des péages sur les ponts et les routes, et, à l'entrée des villes, des octrois au profit de l'Etat ou des cités3. Une denrée, transportée loin, paie donc plusieurs fois le portorium: coutume ruineuse pour le commerce, mais très profitable au fisc. Le mort qui, pour aller chercher sa demeure dernière, traverse un bureau de péage doit le portorium4. La taxe était de 2 pour 100 de la valeur des objets en Espagne, de deux et demi dans les trois Gaules, l'Asie, la Bithynie et l'Illyricum; de cinq en Sicile, de vingt-cinq dans les ports de la mer Rouge, pour les denrées de l'Arabie et de l'Inde qui, comme objets de luxe, étaient frappées d'un impôt somptuaire.

La vicesima hereditatum fait passer, en quelques générations, par les mains de l'Etat, toute la propriété foncière des citoyens. Avec la multiplicité des péages, et le taux des droits de douane et d'octroi, le fisc doit, en bien moins de temps encore, lever sur le commerce une somme égale à la valeur de tout le trafic annuel de l'empire; et comme ce trafic est immense, le portorium constitue à l'Etat un très gros revenu. A eux seuls, les deux impôts sur les héritages et sur les transports suffisent à expliquer comment des princes économes ont pu accumuler des trésors tels que celui qui fut laissé par Tibère5.

Chaque fois qu'un territoire est ajouté à l'empire, on procède dans cette région à un recensement des personnes et des biens. Ainsi fit-on, en l'an 7 de notre ère, dans la Judée, quand ce pays, après la mort d'Archélaos, fut réuni à la province syrienne, et en l'an 27 avant J.C. dans la Gaule chevelue, où les guerres civiles avaient jusqu'alors empêché d'entreprendre cette oeuvre de paix. Claude et Trajan feront de même après la conquête de la Bretagne et de la Dacie. Ces opérations, qui permettent d'établir le chiffre de la population et la quantité de la matière imposable, se renouvellent à des intervalles éloignés; du moins on n'en connaît que cinq pour la Gaule, d'Auguste à Domitien. Elles servent à vérifier les résultats du cens quinquennal et à établir le chiffre de la classe privilégiée des cives romani (citoyens romains).

On a vu qu'au lieu de surimposer les provinciaux6 pour faire face aux dépenses nouvelles de l'administration et de l'armée, Auguste contraint les citoyens à prendre leur part des charges publiques. Les contributions qu'il exige d'eux alimentent le trésor militaire, de sorte qu'il fait ce partage équitable : les citoyens soldant en partie l'armée que les habitants des régions frumentaires nourrissent, et les provinciaux payant l'administration provinciale.

Chaque province a son tabularium, conservant les archives du cens et une caisse particulière, fiscus, où le questeur dans les gouvernements proconsulaires, le procurateur dans les provinces impériales, versent le produit des impôts. Ce qui n'avait pas été dépensé sur place pour l'entretien des troupes, le traitement des fonctionnaires et les travaux commandés ou subventionnés par le pouvoir central, est envoyé à Rome et réparti, suivant l'origine de l'impôt, entre les deux caisses d'Etat, Trésor public, Trésor militaire, et les trois caisses impériales, le fisc, la Romaine et la Cassette privée du prince. Ainsi, à l'Aerarium Saturni (le Temple de Saturne) vont les revenus du domaine public et des provinces sénatoriales, le droit sur les affranchissements, les bona caduca et vacantia; à l'Aerarium militare, le droit sur les héritages et les ventes; au Piscus, les recettes opérées dans les provinces de l'empereur; au Patrimonium Caesaris, ceux de la fortune personnelle du prince, dont il peut disposer : en vingt ans, Auguste avait reçu par legs testamentaires 1400 millions de sesterces7.

La gestion financière de la république avait été détestable, celle qu'Auguste organise sera un grand bienfait pour les populations, jusqu'au jour où le gouvernement aux abois se servira de cette administration, comme d'une pompe aspirante, pour attirer à lui tout l'or des sujets.

La politique monétaire

Une autre réforme se rattache à celle-là. L'honnête mesure prise, en 84 av. J.C., par Marius Gratidianus n'avait pas été continuée. La lex testamentaria de Sylla avait fait une obligation de recevoir la monnaie publique pour la valeur qui lui était assignée, quelle que fût sa composition métallique8. Aussi les deniers fourrés circulent-ils en grand nombre, même du temps de César, qui avait pourtant émis une excellente monnaie d'or, l'aureus. Auguste retire ces mauvaises pièces et fait du droit de frapper la monnaie d'or et d'argent un droit régalien qui ne s'exerce plus que dans des ateliers impériaux, établis à Rome et dans quelques grandes villes des provinces. Comme il avait partagé avec le sénat l'administration de l'empire, il partage avec lui le privilège monétaire, dont il garde encore la meilleure part, en se réservant la frappe des métaux précieux9. Le sénat n'a que celle des pièces de bronze. Quant aux monnaies municipales, elles ne tarderont pas à être supprimées, au moins dans les provinces occidentales10. Les peuples auront alors, pour leurs échanges, une facilité qu'ils n'avaient jamais connue, la même monnaie ayant cours d'une extrémité à l'autre de l'empire.

Un sénatus-consulte avait autorisé César à mettre son image sur les aurei; Auguste et ses successeurs perpétueront cette coutume qui nous a valu la magnifique série monétaire où nous est conservé le portrait authentique de chaque empereur.

Les voies romaines

Les travaux du cadastre ont facilité deux autres opérations d'une extrême importance. L'empire reconnu et mesuré, il est aisé d'y percer ces routes que les Romains regardent comme les rênes du gouvernement. Le sénat avait sillonné l'Italie de voies militaires, percé audacieusement d'un grand chemin les montagnes de l'Epire et de la Macédoine, relié l'Espagne à l'Italie par une route qui longe la Méditerranée; Auguste fait faire celles de la Cisalpine, de la Gaule et de la péninsule ibérique. L'exemple est partout suivi : des artères principales se détacheront des ramifications en nombre infini qui relieront entre eux les peuples et les cités. La république avait établi ses chemins en vue de la guerre; l'empire aura la même préoccupation, mais il aura aussi celle des intérêts commerciaux, de sorte que la viabilité romaine se développera en un vaste réseau qui recouvra toutes les provinces, Auguste régularisa une autre institution demeurée jusqu'à lui à l'état embryonnaire11; sur toutes les routes qui partent du milliaire d'or élevé dans le Forum, il place, à de très courtes distances, des jeunes gens qui font fonction de courriers, et, dans la suite, des voitures, pour recevoir plus vite les informations des provinces12. Ces postes, fort bien servies, faciliteront la circulation entre tous les points de l'empire. Un gouverneur, un général, partant de Rome, savent le jour où ils arriveront à destination. Elles ont été établies dans un intérêt de gouvernement; mais elles servent aussi les intérêts privés, car on peut être assuré que chaque courrier emporte, avec les dépêches d'Etat, des lettres particulières14. L'industrie a d'ailleurs copié et même prévenu l'institution impériale; depuis longtemps les négociants trouvaient sur les routes des chevaux et des voitures pour leurs voyages et leurs affaires.

1. Sur cette vaste opération, voyez Ritschl. : Die Vermehrung des röm. Reichs; et de Rossi Piante iconografiche di Roma, p. 28.

2. Pline, Hist. nat., III, 3. La carte de Peutinger parait être une réduction ou une imitation grossière de la carte d'Agrippa, avec des retouches postérieures.

3. Il avait été stipulé avec certaines villes que les citoyens romains seraient exempts de ces droits; mais il n'y a traces de cette exemption que pour les temps républicains (Tite-Live, XXXVIII, 44), et je ne crois pas que la mesure ait été générale : elle eût ruiné les villes. Les postes militaires étaient en dehors des lignes de douane. (Digeste, XXXIX, 4, 2.) Le tarif de Zraia a pour titre : Lex portus post discessum cohortis instituta. Ce tarif, établi après le départ de la cohorte, était très faible; on l'a regardé longtemps comme un tarif de douane impériale; il n'était probablement qu'un octroi municipal.

4. Digeste, XI, 7, 37. L'empereur, les officiers du palais, le fisc et les soldats étaient exceptés du portorium, les particuliers, pour les objets à leur usage et pour les instrumenta itineris, chariots et bêtes de somme. L'exportation de certaines denrées était interdite : blé, huile, vin, armes et fer, pour ne fournir aux barbares ni armes ni subsistances.

5. Pline (VI, 26) dit que les denrées de l'Inde se vendaient au centuple de leur valeur. La supériorité de la demande sur l'offre faisait monter les prix, mais les péages devaient aussi contribuer largement à cette élévation.

6. Les impôts des provinces restèrent modérés. Cicéron dit quelque part que l'Asie payait à peine ce qu'elle coûtait, et, suivant Strabon (II, 5, 8), les Romains dédaignèrent de soumettre la Bretagne, parce qu'ils trouvaient plus de profit (les douanes) que ne pourrait leur en donner (le tribut), défalcation faite de la dépense nécessaire pour la garnison qu'il faudrait mettre dans le pays.

7. Le domaine privé de l'empereur était à son avènement incorporé au domaine impérial (Vopiscus, Tacite, 10), qui, dans l'empire était inaliénable. La Chersonèse de Thrace, domaine d'Agrippa, était échue après lui à la couronne, et se trouvait encore dans le patrimonium Caesaris au temps de Trajan. (Marquardt, Handbuch der römischen Alter thümer, II, 248.)

8. Paul, Sent., V, 2. Aristote avait justement défini la monnaie, une marchandise. Paul et les jurisconsultes romains ne verront en elle qu'un moyen de déterminer le prix des choses. De cette conception imparfaite sont venus tous les malheurs monétaires de l'empire et du moyen âge, alors qu'on crut pouvoir donner aux monnaies la valeur qu'il plut aux gouvernements de leur assigner.

9. Cette réforme est de l'an 15 avant J.C. Le gouvernement s'étant concentré dans la maison du prince, ce furent ses esclaves qui fabriquèrent la monnaie impériale, familia monetatis ou monetaria. (Orelli, 1711 et 3226 ; C. I. L., t. VI, 239 et 298.)

10. En Gaule, en Sicile et en Afrique, vers la fin du règne d'Auguste ou au commencement de celui de Tibère, l'Espagne sous Caligula. (Eckhel, Doctr. num., I, 2 et suiv.)

11. Sous la république, les Tabellarii officiels portaient déjà les dépêches des magistrats et avaient des stations sur les voies militaires. (Inscr. de l'an 132 au C. I. L., t. I, n° 551.) Les publicains et les particuliers envoyaient leurs dépêches par leurs esclaves et leurs affranchis ou par des tabellarii privés, qu'ils payaient. Cf. Desjardins, Mém. sur les Tabellarii. L'usage était depuis longtemps établi que les parochi, habitants de la station où s'arrêtaient les voyageurs, donnassent quae debent, ligna salemque. (Horace, Satires, I, V, 46.) Nos soldats, à l'étape, ont droit au feu et à la chandelle.

12. Suétone, Octave, 49, et Plutarque, Galba, 8. La poste, défrayée par les villes dont elle traversait le territoire, deviendra pour elles une charge écrasante.

14. Quum veredarii deesset occasio privato homini reddenda scripta commisi (Symmaque, Epist., VII, 14, et IV, 20. Cf. Synesius, Ep. ad Olympum). Octave avait interdit la publication des actes du sénat. (Suétone, Octave, 56.) mais il y avait des journaux, Acta, qui racontaient tout ce qui se passait à Rome (Suétone, Tibère, 5; Caligula, 8; Tacite, Ann., III, 3; XIII, 31; Lampride, Commode, 45) et qui étaient lus avidement dans les provinces (Tacite, Ann., XVI, 22 : Diurna Romani populi per provincias, per exercitus curatius leguntur).

Les réformes religieuses

amphithéâtre des Trois-Gaules
amphithéâtre des Trois-Gaules à Lyon

Les lares Augustes

Auguste est superstitieux comme tous ses contemporains; cependant, Suétone le montre fort irrévérencieux à l'égard des plus grandes divinités. Dans les mains de ce joueur habile, la religion est un instrument. On a vu ses efforts, à Rome, pour faire revivre les monts de l'Olympe et rendre leur crédit aux dieux Lares. Dans cette restauration, il n'a pas obéi au seul désir de raviver la foi aux Génies protecteurs du foyer et des carrefours, il a trouvé le moyen d'établir un lien religieux entre Rome et ses sujets des provinces occidentales, dont le culte diffère beaucoup des rites italiotes. Les grands dieux de ces peuples se prêtent moins aisément que ceux de l'Orient hellénique à l'assimilation aux dieux romains. Il n'en est pas de même avec les Lares, déités sans nom, sans forme précise, sans attributs déterminés, si ce n'est le pouvoir de défendre leurs adorateurs. Ces dieux-là répondent à l'idée de protection divine qui est le fond de tous les cultes, et partout où se trouve une divinité locale ou domestique, où peut, sans lui faire violence, l'appeler le Lare de la famille, du bourg, de la cité. C'est une grande habileté de reconnaître en eux les frères divins des Lares de Rome. Auguste honore leurs autels; le Romain y fait, les libations et les offrandes accoutumées, et ces Lares provinciaux ajouteront à leur nom celui du prince qui leur ouvre le panthéon de l'empire. Ils s'appelleront les Lares Augustes, mot à double sens où l'on peut voir, suivant sa fantaisie, un souvenir de l'empereur ou une attestation de la sainteté des Lares : Augusto sacrum deo Borvoni et Cand ido.

Un ordre nouveau de prêtres est nécessaire pour cette religion à la fois ancienne et nouvelle. A raison des dépenses nécessitées par les sacrifices, les banquets sacrés et les jeux, qui sont une partie du culte, on choisit ces prêtres parmi les plébéiens riches; et comme la plupart de ceux qui sont de naissance libre ont déjà leur place dans la curie, ce sont surtout les affranchis aisés, exclus par leur origine du décurionat, qui remplissent ce sacerdoce annuel. Les Augustaux en exercice, seviri, réunis à leurs collègues sortis de charge, finiront par former, dans la cité, une classe à part, intermédiaire entre le peuple et le sénat municipal1.

Par cette adroite combinaison les populations des provinces occidentales et de la Pannonie, que leur culte rende étrangers aux civilisations latines et grecques, verront leurs vieilles divinités associées à celles de leurs maîtres, et les desservants de l'ancien culte seront relégués dans l'ombre, par le nouveau clergé. Ce culte s'étendra partout et conservera longtemps une popularité tenace.

Auguste, Divi Filius

Après Actium, quand il fut évident que le monde romain n'aurait plus qu'un maître, le sénat ordonna que le Génie d'Auguste serait honoré aux mêmes lieux que les dieux Lares. Cette loi ne fut pas obligatoire pour Rome seule. Dans les provinces, l'empereur prend place au milieu de ces divinités locales. On a trouvé, dans le département de l'Allier, deux bustes en bronze d'Auguste et de Livie qui avaient été mis comme dieux Lares dans un édicule gaulois (ils sont maintenant au musée du Louvre, salle des bronzes..).

Les dieux domestiques

Voilà donc Auguste admis parmi les dieux domestiques de ses sujets et le maître de la terre entrant dans chaque maison pour y dispenser les faveurs d'en haut. Les provinces occidentales ont des dieux, objets d'une vénération plus générale. Auguste latinise leurs noms, met en regard celui de la divinité romaine correspondante, et l'on enseigne aux peuples que les deux divinités n'en font qu'une : ainsi Jupiter-Taranis, Pluton-Toutatés, Mars-Camulus, Diane-Arduinna, Minerve-Belisama, etc.; de sorte que vainqueurs et vaincus peuvent venir sans trouble de conscience sacrifier aux mêmes autels. Mais ces dieux, sujets de Rome, comme leur peuple, devront laisser s'établir à côté d'eux la divinité suprême de l'Etat, le Génie de l'empereur. Dans les ruines du temple immense que les Arvernes avaient élevé au sommet du Puy-de-Dôme et que les Alamans détruiront sous le règne de Valérien, on a trouvé l'ex-voto suivant : Num. Aug. et deo Mercurio Dumiatti.

Les nombreuses inscriptions qui montrent dans les cités un flamine perpétuel2 révèlent l'intention d'établir une sorte de discipline religieuse. Ce flamine, qui devait avoir passé par toutes les charges municipales, omnibus honoribus functus, jouait sans doute dans sa ville le rôle rempli à Rome par le pontife maxime, celui que l'évêque chrétien remplira plus tard dans sa cité épiscopale. Voué au culte des divinités locales, mais aussi à celui des dieux de l'empire, il règle l'ordre des cérémonies et scelle l'alliance religieuse de Rome avec ses sujets.

Auguste décide que le seul Jupiter Tarpéien serait, en Italie, élevé à l'honneur et au profit du jus trium liberorum; mais il accorde le même droit à sept dieux provinciaux : l'Apollon didyméen, le Mars gaulois, la Minerve d'Ilion, l'Hercule de Gadès, la Diane d'Ephèse3, la Mère des dieux honorée à Smyrne et la Vierge céleste de Carthage. Les legs pieux ne pourront arriver qu'aux temples de ces huit divinités, qui, par ce décret, sont plus particulièrement désignées à la piété des fidèles.

L'autel à Rome et à Auguste

Ainsi le système religieux de l'empire s'étend et, tout à la fois, se concentre. Il s'étend par le culte des Lares et il se concentre par la supériorité reconnue à un petit nombre de divinités nationales. Mais on fait plus : la monarchie est sur la terre par l'établissement dans toutes les provinces, dans celles d'Orient comme dans celles d'Occident, d'une religion officielle dont le principe est l'empereur. En l'an 12 avant notre ère, sur l'invitation de Drusus, les députés des trois provinces chevelues (Gaules), réunis à Lyon, décident qu'il serait élevé à frais communs, au confluent de la Saône et du Rhône4, un autel à Rome et à Auguste, et qu'autour de la statue colossale du prince ou de la Ville éternelle5 on dresserait soixante statues plus petites représentant les soixante cités gauloises, dont les noms seraient gravés sur l'autel des dieux6. L'ouvrage achevé, un noble Eduen, client de la maison Julienne, élu par l'assemblée et assisté d'autres pontifes du culte augustal, célébra l'inauguration du temple7. Chaque année, au 1er août, les députés des provinces chevelues viendront, au milieu d'un immense concours, immoler des victimes et offrir l'encens aux nouveaux dieux de la Gaule.

La même chose eut lieu à Narbonne, à Tarragone, à Mérida, et l'on est autorisé, par Tacite et Suétone, par de très nombreuses inscriptions et médailles, à dire que dans toutes les provinces s'éleva l'autel de Rome et des Augustes8. Chaque année les députés élus par les cités s'assemblent dans leur ville capitale, pour y célébrer la grande fête de l'empire. Celui d'entre eux qui est chargé de l'intendance du temple s'appelle en Occident sacerdos ad aram, ou le flamen provinciae. Ce grand prêtre, le premier personnage de sa province, aura une sorte de juridiction sur le clergé provincial9, comme le flamine des villes en a une dans sa cité, et il léguera cette primauté à l'archevêque chrétien. Toutes les provinces auront alors un centre religieux où l'on honorera la même divinité. Les anciens dieux, humiliant leur orgueil devant les dieux nouveaux, céderont à ceux-ci leurs pompes les plus magnifiques, les foules les plus nombreuses d'adorateurs : le culte de Rome et des Augustes deviendra la vraie religion de l'empire. Les cités feront comme les provinces : chacune aura son flamen Augusti. Au temps de César, les scribes d'Osuna juraient par Jupiter et par les Pénates : c'était le serment républicain; au temps de Domitien, les duumvirs de Malaga jureront par la divinité des empereurs morts, par le Génie de l'empereur vivant et par les Pénates; c'est-à-dire par les divinités locales et par des dieux qu'avant Auguste le Capitole ne connaissait pas.

Ces prêtres, avant tout citoyens, sont d'anciens magistrats, omnibus honoribus functi, des membres de la curie, soumis au pouvoir public, lequel garde la direction des affaires religieuses, l'administration des biens affectés au service des temples, celle du produit des quêtes faites dans les édifices sacrés, in sedes sacras, et le recouvrement des amendes qui servent aux frais du culte. Dans la colonie d'Osuna, les duumvirs décidaient combien il y aurait de fêtes dans l'année, à quels jours seraient célébrées ces fêtes, les sacrifices et les solennités. Le flamine doit donc s'entendre avec les magistrats. Pendant toute la durée de l'empire païen, l'autorité religieuse et l'autorité politique seront confondues, mais de telle sorte que la première reste toujours subordonnée à la seconde. Ce principe de gouvernement est essentiellement romain, et il déterminera la conduite des empereurs à l'égard des dissidents.

La révolution religieuse n'est pas l'oeuvre d'un jour, mais elle s'accomplit très rapidement, car Auguste a pour lui ce qui est le plus nécessaire à un homme d'Etat, le temps; il peut suivre son dessein pendant quarante-quatre années. Le culte augustal, établi de bonne heure sur les bords du Rhin, dans la cité des Ubiens, était déjà porté, quinze ans avant notre ère, entre l'Elbe et l'Oder. S'il a pu aller si loin, c'est qu'il avait été bien vite accepté dans les anciennes provinces10.

Le clergé druidique

Seul le clergé druidique se croit persécuté, et le sera en effet, mais d'une manière particulière. Auguste fait deux parts du druidisme : il accepte ses dieux et repousse ses prêtres. Contre ceux-ci, il ne promulgue aucun décret; mais en donnant aux Gaulois l'organisation municipale de l'Italie, il enlève aux druides, sans paraître s'occuper d'eux, leur pouvoir judiciaire, qui passe aux duumvirs des nouvelles cités. En constituant de nouveaux collèges sacerdotaux, il rend les anciens inutiles, et, en appliquant à la Gaule les lois générales de l'empire qui défendent les associations secrètes et les rassemblements nocturnes, il oblige ceux qui veulent pratiquer encore leur culte de terreur à le cacher dans l'ombre et le mystère, tandis que la religion officielle attire vers les autels nouveaux les populations séduites par ses pompes éclatantes et joyeuses. Au nom de l'Humanité, il interdit les sacrifices humains que d'anciens sénatus-consultes défendent11 et il ne permet que de légères libations de sang faites par des victimes volontaires; au nom de l'ambition, il appelle au culte des dieux de l'empire ceux qui veulent sortir de l'obscurité provinciale, lorsqu'il établit la règle que l'observance des anciens rites est incompatible avec la cité romaine, et qu'il faut parler latin pour être admis dans les légions, aux charges publiques ou aux honneurs de Rome12.

L'institut druidique n'est pas persécuté et cependant il reçoit un coup mortel, mais ses dieux sont sauvés par l'habile association qu'Auguste a opérée entre les deux religions de la Gaule et de Rome. Les vieux autels gaulois resteront debout, au grand jour des cités, et les Romains verront un panthéon bizarre de dieux cornus, tricéphales, assis dans l'attitude du Bouddha indien : images étranges que les Grecs auraient prises pour des monstruosités.

Nautae Parisiaci

En 1711, on découvrit à Paris, sous le choeur de l'église Notre-Dame, un autel consacré à Tibère par les bateliers de la Seine, Nautae Parisiaci; à côté de dieux gaulois, devenus Jupiter et Vulcain, se trouvent Hésus coupant le gui sacré, le dieu Taureau, TARVOS TRICARANVS, et le dieu Cernurinos. Sur l'autel de Reims, entre le Mercure et de l'apollon classiques est sculpté, à la place d'honneur, un dieu cornu, assis les jambes croisées sous lui et qui laisse tomber d'une outre des faines ou glands qu'un cerf et un boeuf reçoivent. Le torques qu'il porte au cou marque son caractère gaulois. Plus bizarre encore est l'autel de Beaune avec, son dieu à trois têtes, flanqué de l'apollon et d'une divinité cornue, aux pieds de boue. En d'autres monuments, l'élément romain n'apparaît même pas. Ces tricéphales expriment grossièrement une idée profonde que les Celtes avaient apportée de l'Orient, où les Pélasges aussi l'avaient prise, celle d'un dieu suprême, unique en son essence et divisé en trois personnes.

Les Grecs n'avaient conservé le souvenir oriental de la tricéphalie que pour les êtres malfaisants ou infernaux, Cerbère et l'hydre de Lerne, et les Romains n'aiment pas plus qu'eux ces représentations contraires à la nature humaine. Mais l'idée si vivace de la triade divine se conserve et se retrouve dans la statuette d'Autun qui porte au-dessus des oreilles de sa tête principale deux petites têtes faisant à peine saillie sur le crâne. Tous ces dieux ont les cornes, signe de la puissance divine, que les Africains avaient donnée à Jupiter Ammon et que les Orientaux donnaient à Alexandre. Ils portent aussi le torques, autre symbole mystérieux du commandement divin et de l'autorité militaire. Sur les genoux du dieu d'Autun s'en trouve un qu'adorent deux monstres marins à tête de bélier.

Les mânes

En Italie, la croyance la plus enracinée au coeur des populations, et la plus respectable, la croyance aux mânes, fait des morts les Génies protecteurs des vivants. "L'âme est un dieu", disait Euripide, et Cicéron le répète (Tusculanes, I, 26). Tous les rites accomplis autour des tombeaux et au foyer domestique, qui forment la vraie religion du peuple, procèdent de cette pensée.

Les divi manes purifiés par les cérémonies funéraires et devenus l'objet d'un culte privé ou public, culte de souvenir, d'affection et de respect, peuplent silencieusement les profondeurs de la terre et les régions sereines de l'éther, d'où ils protègent ceux qu'ils avaient quittés. "Donata", dit une inscription, "toi qui fut pieuse et juste, sauve tous les tiens"13. Et on les invoquait : "Hic invocatur Fructuosus". Chaque homme a son Génie, et cette croyance est si habituelle aux Romains, qu'ils l'appliquent à tout. Nombre d'inscriptions montrent des soldats honorant sérieusement le Génie de leur cohorte ou de leur station, et des percepteurs font des libations au Génie des contributions indirectes14. Dans la famille, cette croyance se relève jusqu'à la dignité d'un sentiment filial. "Le Génie", dit le jurisconsulte Paulus, "est fils des dieux et père des hommes"; et ailleurs : Genius meus nominatur qui me genuit". Trois siècles plus tôt, Cicéron avait écrit : "Il faut regarder comme des êtres divins les parents que nous aurons perdus". Le tombeau est l'autel où le mort passe dieu : aram consecravit, dit une inscription tumulaire.

Le culte à Auguste

Un sénatus-consulte prescrit que, dans les maisons particulières comme dans les temples, des libations seraient faites en l'honneur d'Auguste, et Horace, Ovide, Pétrone, prouvent que cet usage s'établit rapidement. L'inspiration heureuse qui dirige cette politique est regardée comme l'élément divin qu'on doit adorer. Dans les temples du nouveau culte, les hommages s'adressent donc moins au prince qu'au Génie du Peuple romain, vénéré sous la double forme de la Ville éternelle et du chef de l'empire : ce n'est pas le culte d'un homme, c'est la religion de l'Etat-Dieu15.

Le prince réside en un certain lien, mais son image peut se trouver partout, et cette image représentant le Genius, ou le Numen Augusti, est un objet sacré16. "Les statues des dieux", dit l'évêque de Sardes, Méliton, "sont moins vénérées que celles des Césars" (Méliton était contemporain de Marc-Aurèle).

Le personnage proclamé divus n'est pas dieu tout à fait. Mais il est plus qu'un homme, une sorte de dieu corporel et présent à qui sont dus une piété fidèle et un dévouement sans bornes. Ceux qui avaient eu les honneurs ici-bas les garderont au ciel, quand le sénat ne les avait pas fait traîner aux gémonies.... "Nous avons rendu son corps à la nature", dit Tibère, aux funérailles de son père adoptif (Auguste); "honorons maintenant son âme comme celle d'un dieu17".

Le culte qu'on doit rendre dans Rome à Auguste mort, on le rend dans les provinces à Auguste vivant, et personne n'en est scandalisé : car ce que les peuples accordent au glorieux pacificateur du monde, le sénat républicain l'avait accordé à d'obscurs proconsuls, qu'il avait autorisés à se laisser bâtir des temples par leurs administrés18. Cicéron, qui en refusa pour lui-même, voulut en consacrer un à sa fille, et un simple préteur avait eu dans Rome même des autels, comme en avaient dans toute la campagne romaine les vieux rois de la légende latine, Picus, Faunus et Latinus, les dieux indigètes. Dans le culte des Césars se confondent donc de vieilles et chères dévotions aux dieux qui donnent la sécurité, l'abondance et la joie : le Lare familier ou Génie protecteur et les Pénates. Ces divinités, anciennement distinctes, n'en feront plus qu'une : la Providence augustale, et deux mots résumeront ses bienfaits : Pax Romana. Tous les princes, même les fous, en seront aux yeux des peuples la personnification, et les écrivains provinciaux l'ont célébrée durant deux siècles avec une enthousiaste reconnaissance. "Vale, Roma", dit une inscription de Pompéi; "Bonheur à l'empereur Auguste", dit une autre, et une troisième ajoute : "Nos princes sauvés, nous sommes heureux pour l'éternité".

L'empereur étant divin divus, jurer par son nom, par sa fortune ou par son Génie, devient un acte que la loi sanctionnera et qui aura des conséquences pénales. Qui viole ce contrat sacré est battu de verges, Temere ne jurato; et ce serment sera imposé à tous les magistrats municipaux. La statue du prince est un privilège que n'ont pas celles des dieux romains, le droit d'asile : l'esclave qui parvient à se réfugier auprès d'elle ne peut en être arraché19; et lorsqu'un condamné est exécuté en un lieu où elle se trouve, on voile la face sacrée. Mais aussi ce sera bientôt un sacrilège de la briser, ou même de garder au doigt, en vaquant aux soins de son corps, l'impériale image gravée sur un anneau. Cyzique, qui avait rendu de si grands services à Rome contre Mithridate, perdit sa liberté pour avoir négligé le culte d'Auguste.

Quand l'empereur aura ses temples dans toutes les provinces, ses prêtres dans toutes les cités, ses offrandes dans le lararium de chaque maison, la société romaine se trouvera enveloppée de liens religieux que l'on peut croire puissants et durables. Les efforts faits par Auguste pour discipliner ce qu'il y a de plus indisciplinable au monde, la croyance, sont un chef-d'oeuvre d'habileté. Les politiques pourront se contenter de cette dévotion froide et sans élan, qui ne réponde pas aux besoins des âmes. La femme, l'enfant, le vieillard, les simples d'esprit, tout en rendant au prince un culte de gratitude, chercheront, vers d'autres autels, des émotions et des espérances. De l'Orient, cette fabrique inépuisable de religions, viendront de mystiques ou de sensuelles ardeurs que la politique et la persécution ne réussiront pas à contenir. Isis et Sérapis, la Grande Mère et le Sabazios phrygien, sont à présent dans Rome; Mithra y arrivera bientôt avec son baptême sanglant (sous Claude). La religion officielle d'auguste, faite d'éléments anciens et d'éléments nouveaux adroitement combinés, n'est en effet qu'une grande mesure administrative.

1. Orelli-Henzen, n° 3939 :.... Decuriones, Augustales et plebs. A Narbonne, les seviri furent, à l'origine, trois chevaliers et trois affranchis. (Orelli-Henzen, n° 2489.) La Grèce, l'Asie et l'Afrique, dont les Romains avaient depuis longtemps accepté toutes les institutions religieuses, n'eurent pas de collèges d'Augustaux, qu'on trouve seulement en Gaule, en Espagne, dans l'Illyrie et les colonies d'outre-mer, à Philippes, par exemple. (Heuzey, Hist. de Macéd., p. 37.) L'Italie en eut pour ses dieux Lares, et quelques-uns des colons de Trajan en établirent dans la Dacie. (L. Renier, Mém. de l'Acad. des inscr., t. XXIX, 1ère partie, p. 68-70.)

2. Un citoyen de Lyon fait de grandes largesses ob honorem perpetui pontificatus. (Orelli-Henzen, n° 4020.) La perpétuité était pour le titre, non pour la fonction, qui était annuelle.

3. La Diane de l'Olympe grec est une vierge gracieuse et farouche, déesse de la nuit, qui aime l'ombre des bois où elle poursuit sa chasse éternelle avec rare d'or, souvenir du croissant lunaire. Comme la Minerve d'Athènes, elle n'a jamais voulu connaître les joies de la maternité. Celle d'Ephèse, vieille déité asiatique, symbolise au contraire la fécondité de la nature; son corps est couvert des mamelles nourricières; sur la gaine qui l'enveloppe comme une momie, sont dessinés des boeufs, des lions, etc.; elle est la puissance de la vie. (Strabon, XIV, 61.5; Pausanias, IV, 51, 6.)

4. Ce confluent a souvent changé; il a dû être anciennement à la place des Terreaux; au seizième siècle, il était au midi d'Ainay : il est aujourd'hui à une demi lieue de là, à la Mulatière. Les fouilles exécutées en 1858 près de la place des Terreaux, dans l'ancien Jardin des plantes, ont fait trouver les restes de l'amphithéâtre et quantité de débris ayant appartenu à un monument magnifique. Deux énormes colonnes de granit qui décoraient l'autel d'Auguste sont dans l'église d'Ainay. M. Monfalcon (Hist. mon. de Lyon, t. I, p. 46) pense qu'elles sont à peu près au lieu où elles avaient été dressées primitivement.

5. Le texte de Strabon (IV, 3, 2) étant altéré en cet endroit, on ne sait si cette statue représentait Rome ou l'empereur. Avant Actium, il y avait déjà à Rome un temple consacré au Génie du Peuple romain. (Dion, L, 8.)

6. Strabon dit soixante peuples; Tacite, soixante-quatre; Ptolémée, soixante-trois. Dans la Pannonie supérieure, les statues des cités de la province furent aussi placées autour de l'Ara Augusti (C. I. L., 4192, 4193).

7. 1er août de l'an 10 avant J.C. Ce même jour, Claude, le futur empereur, naquit à Lyon. (Tite Live, Epitomé CXXXVII, et Suétone, Claude, 2.)

8. A propos du temple que les Espagnols élevèrent à Auguste dans la ville de Tarragone, Tacite dit (Ann., I, 78) : Datum in omnes provincias exemplum. Suétone (Octave, 59) complète cette pensée : Provinciarum pleræque super templa et aras, ludos quoque quinquennales pene oppidatim constituerunt. On connaît des temples de Rome et d'Auguste à Tarragone et à Mérida en Espagne; à Tanger en Maurétanie; à Pola en Istrie; à Ephèse, Nicée, Smyrne, Sardes, Cyme, Pergame, Nicomédie, Cyzique, Ancyre, Mylasa, Césarée de Palestine, etc. Ephèse et Nicée avaient des temples de César et de Rome. (Dion, LI, 20).

9. Waddington, Voyage arch. en Asie Min., n. 885; Perrot, Exploration archéol., p. 200. Les lettres de Julien, 49, 62 et 63, montrent cette juridiction au quatrième siècle. Il est vraisemblable qu'elle existait dès le premier.

10. Elles acceptèrent même de très bonne heure le culte des divae. Moins d'un quart de siècle après Auguste, un sévir augustal d'Avaricum consacra un monument pro salute Caesarum et populi Romani à Minerve et à diva Drusilla, par conséquent après la mort de Drusilla et avant celle de Caligula, entre les années 38 et 41 de notre ère. (Revue archéol., déc. 1879.)

11. Pline, Hist. nat., XXX, 5, en l'année 97 av. J.C. Ce fut en vertu de cette loi que Tibère fit mettre en croix les prêtres africains qui sacrifiaient des enfants à leur dieu Moloch. (Tertullien, Apologétique, 9.) Cependant Pline atteste (XXVIII, 3) que, pour des motifs religieux et politiques, on enterra encore de son temps des hommes vivants. Une exécution semblable eut lieu sous César, probablement comme expiation religieuse.

12. Le latin était la langue de l'armée (Suétone, Tibère, 71), de l'administration et des affaires; Claude destitua des juges grecs qui ne parlaient pas latin et leur ôta le titre de citoyen. (Suétone, Claude, 16; Dion, XL, 17.) Dans l'Orient hellénique, qui avait une grande littérature, les notables apprirent le latin, mais eux et le peuple gardèrent leur idiome. Les populations des provinces occidentales, que leur passé ne défendait pas contre l'invasion d'une civilisation supérieure, se mirent à l'école de Rome et parlent encore sa langue.

13. Léon Renier, Inscr. d'Algérie, 283. Cf. Orelli-Henzen, n° 6206 et 7400 : Pete pro parentes tuos, Matronata, dit la dernière inscription, avec un solécisme qu'un lettré n'eût pas commis et qui prouve que cette croyance était bien populaire.

14. Comptes rendus de l'Acad. des inscr., 1868, p. 109. Au camp de Lambèse, tout le culte se rapportait au Génie de la légion et au Génie du camp, à l'aigle et aux enseignes portant l'image de l'empereur. C'étaient les dieux que la légion portait partout avec elle. Quant à Jupiter et aux autres divinités, romaines ou étrangères, leurs autels étaient en dehors du camp. (Wilmanns, Mém. sur. Lambèse, 1877, ap. Commentat. philolog.)

15. Il faut distinguer le culte provincial de Rome et d'Auguste du culte tout romain qui sera rendu aux divi. Chaque empereur consacré aura son flamine, comme l'avaient depuis longtemps Jupiter, Mars et Quirinus; et tous ensemble seront honorés, chacun sous son propre nom, par le collège des sodales Augustales composé des plus grands personnages de l'empire. Dans le culte provincial de Bonze et d'Auguste, c'est-à-dire de l'Etat, l'empereur, quel qu'il fût, était honoré, mais sans nom propre. On a vu comment le culte des Lares Augustes rattachait les religions locales à la religion officielle. Tous les empereurs ne seront pas divi. Sur les douze premiers Césars, cinq seulement obtiendront du sénat la consecratio, et, d'après les Actes des frères Arvales, il n'y en avait encore que seize sous Commode, en 193. Voyez E. Desjardins, le Culte des divi.

16. Par le même procédé d'analyse, les Grecs avaient fait de Rome une divinité qui, après la défaite de Mithridate, eut en Asie des temples. (Tacite, Ann., IV, 56.) Avant Actium, il y avait déjà à Rome un temple consacré au Génie du Peuple romain. (Dion, L, 8.)

17. Dion, LVI, 41. Varron approuvait que les villes missent au ciel leur fondateur. (S. Augustin, de Civitate Dei, III, 4); Cicéron estimait cette coutume sage (de Consol. fragm.) et pensait que les hommes intègres bonis studiis atque artibus expolitos, leni quodam et facili lapsu ad deos, id est ad naturam sui similem pervolare.

18. Cicéron, ad Quint., I, 1, 9; ad Att., V, 21. Au temps de Caton, Smyrne consacra un temple à la Ville de Rome. (Tacite, Ann., IV, 56.) Après la guerre de Persée, Rhodes plaça dans son principal sanctuaire la statue colossale du Peuple romain. (Polybe, XXXI, 16.) Alexandrie fit d'Auguste, après sa mort, le protecteur des marins. (Philon, Legat. ad Caium, p. 784.) Athènes honora comme nouveau dieu Mars, Caius César, son petit-fils, et donna un prêtre à Drusus. (C. I. G., 181, 264 et 511.) Un contemporain d'Auguste, Labéon, eut un temple à Cyme. Cf. Egger, Mém. d'hist. anc., p. 78, et, dans le C. I. G., une inscription d'Olbia, 2087; de Paphos, 2629; d'Aphrodisias, 2738; de Nisa, 2943, etc. Voyez dans les Mém. de l'Acad. des inscr., t. I, p. 466 de l'édition in-12, une dissertation de l'abbé Mongault, sur les honneurs divins accordés sous la république.

19. Labéon, un des jurisconsultes d'Auguste, parle de l'esclave qui ad statuant Caesaris con fugit. (Digeste, XXI, 11, § 12.) Ce droit avait été reconnu, dès l'an 42 av. J.C., à l'Héroon ou chapelle de César. Les Grecs avaient étendu le droit d'asile, auprès de certains sanctuaires, jusqu'à rendre l'administration de la justice impossible; les Romains, avec leur bon sens politique, semblent ne l'avoir reconnu qu'à la statue de l'empereur et seulement pour l'esclave qui s'y réfugiait. Dion (XLVII, 19) le dit expressément, excepté pour l'asile de Romulus, qu'ils rendirent de bonne heure inabordable.

L'assemblée provinciale

Auguste
Le forum

Les assemblées provinciales sont une vieille institution, chère aux peuples hellénique. De l'Adriatique au Taurus, on la voit partout établie; nous l'avons retrouvée chez les populations italiotes, et César atteste qu'elle existait en Gaule, où, chaque année, il tint lui-même les états généraux du pays, concilium totius Galliae. En Espagne, en Cilicie, il agit de même, et, avant d'entreprendre ses réformes dans l'organisation provinciale, Auguste appela près de lui, à Narbonne, tous les chefs des cités. Dans les temps paisibles, ces assemblées sont des réunions de plaisir; à la solennité religieuse succèdent des fêtes très mondaines, des jeux, des spectacles que tous les arts embellissent. Les rhéteurs et les poètes, les philosophes et les artistes, y accourent, même les marchands, et il en a été toujours ainsi.

Le sénat provincial

Un de ces conciles provinciaux, celui de Lyon, a laissé des traces de son histoire, et, bien qu'on ne les trouve que dans des inscriptions mutilées, elles suffisent à prouver que cette assemblée délibérait sur des mesures d'intérêt général, puisqu'elle votait, soit des remerciements et des statues à des magistrats romains et gaulois, soit la mise en accusation du légat impérial par-devant le sénat et l'empereur. Pour l'entretien du temple et de ses prêtres, pour l'érection des monuments accordés, pour les dépenses des députations envoyées à Rome, elle a un trésor rempli à l'aide d'une cotisation spéciale, administré en recettes, en dépenses et au contentieux par des fonctionnaires qu'elle nomme. Elle construit un amphithéâtre, où chaque député a sa place marquée, et elle y donne des fêtes, des jeux1, notamment ces combats d'éloquence et de poésie dont Suétone nous a conservé les étranges règlements. Il paraît qu'Auguste reconnut à ce sénat provincial le droit qu'il avait laissé à celui de Rome, d'émettre de la monnaie de bronze; du moins on a cru que les pièces qui représentent l'autel de Rome et d'Auguste, surmonté de trépieds, avec deux colonnes aux angles, portant des victoires, avaient été frappées par l'ordre de l'assemblée lyonnaise. La pensée de la patrie commune se montre dans l'oubli de la cité particulière qu'atteste le nom des pontifes de l'autel national; ils s'appelaient les prêtres des trois Gaules, et le lieu où le temple s'élevait, où l'assemblée se réunissait, bien que touchant à Lyon, formait un territoire particulier : il était, comme l'est aujourd'hui le district fédéral des Etats-Unis, le domaine des trois provinces chevelues et n'appartenait à aucune.

Les gouverneurs

Les provinciaux retrouvent donc, au pied de l'autel d'un maître étranger, leur nationalité; ils y trouvent aussi la justice. Rome avait reconnu à ses sujets, dès que ses légions lui en avaient donné, le droit de lui adresser leurs réclamations. La conquête de la Grèce et de la Macédoine n'était pas achevée que le sénat recevait les plaintes des alliés, et de nombreuses lois de pecuniis repetundis réglèrent la procédure à suivre et les peines à infliger. Une disposition de ces lois est remarquable : pour assurer aux provinciaux un moyen de contrôler la gestion de leur gouverneur, celui-ci devait laisser copie de ses livres de compte en deux villes de sa province. Mais s'il y a eu sous la république quelques condamnations éclatantes, il y a eu aussi beaucoup d'acquittements scandaleux et de châtiments illusoires : l'accusé qui s'exilait avant la sentence gardait son bien. Sous l'empire, lorsque les députés arrivaient à Rome, le patron de la province les recevait dans son palais; il les menait au sénat, qui leur désignait un défenseur choisi parmi les orateurs les plus en renom, et alors commençaient ces procès mémorables dont Pline le Jeune et Tacite nous ont conservé le souvenir. Tous deux, déjà consulaires, furent plus d'une fois nominés d'office pour assister le comité d'accusation. Dans les lettres de l'un, on trouve cinq gouverneurs appelés en justice par la députation provinciale, et, sur ces cinq, trois furent condamnés; dans ce qu'il nous reste des livres de l'autre, vingt-deux accusés, dix-sept condamnations. Bientôt nous entendrons Thrasea prononcer ces paroles significatives : "Nos sujets tremblaient jadis devant les proconsuls républicains, ce sont aujourd'hui les proconsuls impériaux qui tremblent devant nos sujets". Et ils ont raison de trembler, c'est-à-dire de veiller sur leur conduite pour ne pas s'exposer à cette épreuve redoutable; car la peine n'est pas, comme sous la république, l'exil volontaire sous les délicieux ombrages de Tibur ou de Préneste, avec la conservation des biens; c'est la perte de la fortune et le bannissement dans une des Cyclades, parfois sur l'aride rocher de Gyaros2.

Le gouvernement impérial compte si bien sur l'efficacité de ce contrôle exercé par les assemblées provinciales, que Claude s'imposa la loi de ne jamais donner de nouvelles fonctions qu'après un intervalle de plusieurs mois, afin de laisser aux plaintes le temps d'arriver au sénat.

Les décrets rendus par une assemblée provinciale en faveur du légat le recommandent au prince pour de nouveaux honneurs, et Auguste, attachant beaucoup d'importance à ces manifestations, veut en garantir la sincérité. Il ne permet pas qu'on vote en présence et sous la pression du magistrat qui est l'objet de ces hommages; un intervalle de soixante jours au moins est nécessaire entre la sortie de charge du gouverneur et l'ouverture de la délibération sur le décret honorifique. Un rescrit de l'année 531 rappelle ce double droit (Dion, LVI, 25, et Code Théodosien, I, 40, 3.), de blâme et d'éloge; et le Digeste montre que l'empereur répondait directement à l'assemblée.

Les provinciaux n'useront qu'à toute extrémité du privilège redoutable de l'accusation; mais fréquemment des députations apportent à Rome leurs voeux, preces sociorum, et les bons princes regardent comme un devoir de leur charge d'écouter ces prières.

La cérémonie du 1er janvier, qui, chaque année, se renouvelle en présence du gouverneur, pour la prestation du serment de fidélité des soldats et des provinciaux. Les uns étaient sans doute représentés par leurs chefs, les autres par leurs députés; c'était encore une occasion de se réunir et de s'entendre.

Avec leur droit d'accuser des magistrats coupables, non plus comme autrefois par-devant des complices, mais en présence d'un prince intéressé d'y faire régner la justice dans les provinces, afin d'y faire régner la paix, les conciles provinciaux ont été, pour l'administration impériale, un frein salutaire, et qu'une part leur revient dans la prospérité dont témoigne toute l'histoire du haut empire. Un jour même, ils ont peut-être sauvé la domination romaine, lorsqu'au temps de Vitellius, quand tout semblait se dissoudre et que Velléda soulevait la Germanie, les députés des cités gauloises, réunis à Reims pour décider s'ils prendraient le parti de Civilis, sommèrent les Trévires, au nom des trois Gaules, d'avoir à déposer les armes3.

Les Romains, qui n'aiment pas à intervenir dans les affaires intérieures de leurs sujets, voient ces assemblées sans jalousie et auraient sans regret laissé leur prince en accroître les attributions. César l'eût fait assurément, lui qui avait si bien compris que Rome devait élargir ses institutions, comme elle avait agrandi son empire; qui avait envoyé de nombreuses colonies au-delà des mers pour latiniser les vaincus, donné à des millions d'étrangers les droits des citoyens, appelé au sénat beaucoup de provinciaux, et décoré quantité de leurs villes de ces monuments qu'Auguste réserve pour Rome seule. Il n'aurait pas manqué d'utiliser, comme souverain, ces assemblées dont il avait su, comme général, tirer si bon parti. Auguste, satisfait des services qu'elles peuvent lui rendre pour la bonne administration de l'empire, ne veut pas en faire un instrument politique. Développée avec intelligence, cette institution lui aurait fourni le point d'appui qu'il ne trouve nulle part dans une société troublée par tant de guerres, décimée par tant de proscriptions et où rien de fort n'était resté debout, si ce n'est la crainte de guerres et de proscriptions nouvelles. Il voit surtout Rome dans l'empire, et dans Rome le sénat, qu'il aurait voulu ramener au chiffre de trois cents membres, pour conserver le gouvernement du monde dans les mains de l'aristocratie romaine, maintenant docile à son autorité; quant aux députés des provinces, il ne leur demande que de venir brûler de l'encens sur son autel4.

A côté des droits des assemblées provinciales on place ceux des cités : comices populaires, élection des magistrats, juridiction des duumvirs, libre gestion de tous les intérêts municipaux, même l'organisation, au besoin, d'une milice urbaine, on est forcé de reconnaître qu'il subsiste dans cet empire, bien des principes de liberté, et l'on comprend la légitimité qu'a aux yeux des peuples le gouvernement impérial.

1. En 1806, une belle mosaïque représentant les jeux du cirque a été découverte à Lyon, sur l'emplacement de la rue du Rempart, à 200 pas du lieu où s'élevait le temple d'Auguste. Elle a 4m,97 de largeur sur 5m,02 et est conservée au musée de Lyon. On a remarqué que les concurrents ne portent que les quatre couleurs adoptées avant Domitien et qui représentaient les quatre saisons : vert (printemps), rouge (été), bleu (automne) et blanc (hiver). Domitien ajouta aux quatre factiones les factiones aurata et purpurea (Suétone, Domitien, 7).

2. Les déportés étaient relégués dans une île qui devait être éloignée du continent de 50 milles, à moins que, par faveur spéciale, il ne leur fût permis de résider en Sardaigne ou dans les îles de Cos, de Rhodes et de Lesbos. Les plus riches ne pouvaient garder de leur fortune, pour vivre dans cet exil, que 125000 deniers (Dion, LVI, 27), et ils étaient intextabiles. (Digeste, XXVII, 1, 18, et Dion, LVII, 22.)

3. Il convient toutefois de ne pas confondre cette assemblée réunie à Reims dans des conditions exceptionnelles, avec l'assemblée régulière de Lyon. Elle était un souvenir du concilium Galliae de César et elle fut convoquée à l'instigation des partisans de Rome.

4. Les successeurs d'Auguste montrèrent longtemps la même défiance aux membres de l'aristocratie provinciale. Ceux des anciens sujets qui briguaient une charge d'Etat devaient employer un tiers de leur fortune à acheter des biens-fonds en Italie (Pline, Lettres, VI, 19); et quand ils obtenaient un siège au sénat, ils étaient obligés de résider à Rome, ce qui était juste; mais pour aller revoir un moment, dans la cité natale, leurs dieux pénates et leurs concitoyens, une permission de l'empereur leur était nécessaire.

Organisation des provinces

Auguste
Le forum

Sur les dix-huit années qui suivront la bataille d'Actium, Auguste en passera onze dans les provinces. De ces onze années, il les emploiera à mettre de l'ordre dans le chaos produit par un demi-siècle de révolutions1.

La Gaule et l'Espagne l'occupent d'abord. Il s'y rend à la fin de l'an 27 av. J.C., après s'être fait donner "légalement" Rome, où il laisse Agrippa consul.

"Il allait", disait-on, "reprendre les desseins de César contre les Bretons", et la poésie chantait déjà ses victoires aux derniers confins du monde. Mais Auguste calcula qu'à cette expédition il gagnerait peu et risquerait beaucoup : il laissera les Bretons tranquilles. Strabon trouve la résolution sage. On estime, dit-il, que les droits payés par ces insulaires sur nos marchandises dépassent ce que rapporterait un tribut annuel. Cette politique réussit; les chefs bretons envoyèrent à l'empereur de respectueuses ambassades et des offrandes qu'ils consacrèrent sur le Capitole. Le temps qu'il eût perdu à cette conquête, Auguste l'emploie à organiser ce qu'on avait déjà conquis.

La Gaule

Malgré les victoires d'Agrippa en l'an 37 av. J.C., la Gaule était restée frémissante, au moins à ses extrémités, dans l'Aquitaine, et dans la Belgique ou le voisinage des Germains entretenait l'agitation. A peine débarrassé d'Antoine, Auguste avait envoyé en Gaule trois armées qui comprimèrent ces dernières convulsions de la liberté mourante (29 av. J.-C.). La première conquête, celle du sol, est donc achevée. Reste la seconde, plus difficile à faire, celle des esprits et des moeurs, car l'organisation sociale qui avait si héroïquement soutenu la lutte subsiste tout entière, et les Druides continuent d'attirer la foule à leurs jugements, à leurs écoles, à leurs sanglants sacrifices ( cf. Les réformes religieuses). Si Auguste n'est pas l'homme de la force, il est celui de l'adresse; il n'a pas conquis les Gaules, il sait les transformer.

Il établit des divisions administratives conçues de manière à rompre les anciennes fédérations ou clientèles.

Il distribue inégalement les privilèges dans ces provinces, pour créer parmi les Gaulois des intérêts différents, comme le sénat avait fait en Italie après la guerre d'indépendance.

Enfin, il entreprend de convertir les druides au polythéisme romain.

La Narbonnaise, depuis longtemps docile, conserve ses anciennes limites, mais reçoit de nombreux colons dans plusieurs de ses villes, et la frontière de l'Aquitaine est portée à la Loire. Dans l'Est, toute la rive gauche du Rhin, des sources du fleuve à ses embouchures, est placée sous un même commandant militaire; plus tard, Auguste en formera deux provinces. La Celtique, réduite de moitié, s'appellera depuis cette époque la Lugdunaise2.

Dans les trois provinces chevelues, il fit le recensement des Gaulois et il ordonna leur vie et leur condition politique. Pour certains peuples, il changera les limites de leur territoire3, le nom ou la place de leur capitale, afin d'effacer les habitudes et les souvenirs du temps de l'indépendance. Des peuplades entières avaient disparu, il en donne les terres aux cités voisines; celles que la guerre avait épuisées seront réunies à d'autres; des clients passeront à la condition d'Etat autonome, et ce qu'il reste des trois cents nations mentionnées par Josèphe, Appien et Plutarque sera réparti en soixante circonscriptions municipales. C'est à peu près le nombre des peuples qui avaient joué un rôle dans l'histoire de l'ancienne Gaule, de sorte qu'Auguste, selon sa coutume, parait ne rien changer, alors qu'il change tout4. Pour l'administration de la justice, les trois provinces seront, comme les autres, divisées en ressorts judiciaires, conventus juridici.

Auguste ne fondera pas de nouvelles colonies dans les provinces chevelues, parce qu'il ne veut pas dépeupler l'Italie pour latiniser la Gaule. Il préfère concentrer la vie romaine dans la Narbonnaise, comme en un foyer d'où elle rayonnerait sur la Celtique. Mais ce qu'il ne peut faire par des colons, il le fait par lui-même, en contractant des liens étroits avec une foule de cités chevelues qui prendront son nom et dont les habitants deviendront ses clients.

Il laisse aux Eduens, aux Lingons et aux Rèmes le titre d'alliés du peuple romain, et il le concède aux Carnutes, pour qu'au sud, au nord et à l'est, il se trouve trois peuples puissants intéressés au maintien du nouvel ordre social. A dix autres il permet de conserver leurs lois, civitates liberae, et la juridiction de leurs magistrats. Aux Auskes, le plus puissant peuple de l'Aquitaine, aux Convènes (Saint Bertrand de Comminges), qui gardent le passage central des Pyrénées, et à beaucoup de peuples, dans la Narbonnaise, il accorde le droit des Latins qui conduit à l'obtention de la cité romaine. Ce dernier privilège était envié, parce qu'il donne l'égalité avec les vainqueurs, mais Auguste s'en montre avare et ne le confère qu'à des particuliers sur qui ce titre appelle la considération et les honneurs municipaux.

Ainsi Auguste fait aux peuples et aux individus des conditions diverses; il montre au dévouement intéressé par quels moyens se gagne la faveur impériale, et, en exerçant sur la Gaule une pression inégale, il empêche qu'il se forme une haine commune contre les dominateurs étrangers.

Il augmente le tribut, mais le répartit plus équitablement, et, afin d'assurer la police du pays, il déclare les soixante peuples gaulois, constitués en corps de nation (civitates), responsables des désordres qui éclateraient dans leurs villes ou leurs cantons (pagi).

Il leur donne une capitale toute romaine, Lyon, que Munatius Plancus avait récemment fondé (43 av. J.C.), pour des bannis de Vienne, sur la montagne de Fourvières5. Assis près du confluent marécageux de la Saône et du Rhône, presque au point de rencontre des quatre provinces et à deux pas des Alpes, Lyon est admirablement situé pour devenir la plus grande des cités transalpines. Sans passé, sans souvenirs, sans liens patriotiques avec les nations chevelues, il va recevoir et répandre sur la Gaule l'esprit de Rome. Auguste augmente la colonie de Plancus dont il fait le centre de l'administration romaine dans la Gaule chevelue6; il lui donne un atelier monétaire pour la frappe des pièces d'or et d'argent au coin de l'empereur, et une cohorte y tient garnison pour la protection des nombreux agents que le service impérial y retient7. C'est la seconde capitale de l'empire. Agrippa se hâta de faire partir de ses portes quatre grandes voies qui coururent à travers les monts de l'Auvergne, par Limoges et Saintes, jusqu'à l'Océan; par Autun, Sens et Beauvais, jusqu'à la Manche; par Châlon, Langres, Metz et Coblentz, aux bords du Rhin; enfin le long du Rhône, vers Marseille et les Pyrénées.

Mais, avant tout, il faut être maître des passages entre la Gaule et l'Italie. Un grand chemin longe déjà la côte de Gênes à Marseille, et les Ligures montagnards établis au-dessus de cette route étaient surveillés par un officier romain de l'ordre équestre qu'on leur envoyait tous les ans. Dans les Alpes Cottiennes règne un petit prince qui, se voyant menacé, sollicita lui-même l'amitié de Rome et fit ouvrir par son peuple la grande voie du mont Cenis. L'empereur se garde de dépouiller un chef si docile : Cottius conservera son aride royaume et sa petite capitale Segusio (Suze), où il élèvera un arc de triomphe en l'honneur d'Auguste. Toutefois une nouvelle colonie sera prudemment placée à la descente de ses montagnes, Augusta Vagiennorum (Saluces); Augusta Taurinorum (Turin) s'y trouve déjà et sera renforcée. Plus haut habite dans le val d'Aoste la belliqueuse tribu des Salasses. On leur avait pris déjà leurs mines d'or, situées dans le pays bas, et la colonie d'Eporedia avait été fondée pour les contenir (Ivrée). Mais comme ils occupent toujours les hauteurs, ils détournaient les eaux, ou les vendaient aux fermiers des mines. Une fois même ils pillèrent l'argent de l'empereur, et, sous prétexte de travailler aux chemins et aux ponts des rivières, ils faisaient rouler sur les troupes qui passaient d'énormes quartiers de rocs. Terentius Varron les attaqua en l'an 25 : 44000 Salasses, le peuple tout entier, furent vendus à l'encan, à la condition imposée aux acheteurs d'emmener leurs esclaves en des pays lointains et de ne pas les affranchir avant vingt années. Trois mille prétoriens s'établiront à Augusta Praetoriae (Aoste), et deux routes seront aussitôt dirigées de là sur Lyon par le grand et le Petit Saint-Bernard. La capitale romaine de la Gaule chevelue, ne se trouvera plus qu'à deux ou trois journées de marche de l'Italie, où ses nombreux marchands porteront les denrées de la Gaule, et l'heureuse ville pourra prendre le surnom de Copia, l'Abondance, qui marquera sa prospérité. Un aqueduc long de 84 kilomètres, y apporte du mont Pilat les eaux pures du Giers et du Janon.

Plus tard (14 av. J.C.), les Ligures chevelus feront soumission, et sur la dernière cime des Alpes Maritimes s'élèvera un gigantesque trophée de marbre qui annonce bien loin en mer aux marins qu'ils peuvent sans crainte longer cette côte autrefois redoutable et maintenant pacifiée.

On a vu les habiles mesures prises par Auguste pour faire la conquête morale de la Gaule. Elles réussirent. Les habitudes changèrent et les souvenirs s'effacèrent, non partout assurément ni dans tous les coeurs; assez cependant pour qu'au bout de quelques générations ce vieux peuple aura pris une physionomie nouvelle. Un contemporain, Strabon, témoigne de ses efforts pour avancer dans la voie où Auguste l'appelait : "En tous lieux", dit-il, "on cultive, on défriche". Et, tandis que les pauvres travaillaient, les jeunes nobles allaient servir comme auxiliaires dans les camps romains et y perdaient, au contact des légionnaires, ce qui leur restait de gaulois, ou bien accouraient aux écoles et remplaçaient les luttes de l'épée, maintenant impossibles, par celles de l'esprit. Les cités gauloises, devançant Rome même, furent les premières dans l'Europe à établir des cours publics par des professeurs salariés. Les villes de la Narbonnaise donnèrent l'exemple; les autres suivirent, et l'on vit la Gaule envoyer à l'Italie des maîtres d'éloquence latine.

Pour la protéger contre les attaques extérieures et en même temps pour lui ôter tout espoir de secours étranger, huit légions et une flottille garderont le Rhin. En peu d'années s'élèveront au bord du fleuve plus de cinquante châteaux forts qui deviendront des cités. De vigoureuses expéditions refouleront les Germains dans l'intérieur de leurs forêts ou obligeront des tribus entières à se transporter sur la rive gauche. En une seule fois Tibère établira sur le bas Rhin quarante mille Gugernes, dont le nom deviendra plus tard celui de la Gueldre. Son frère Drusus joignit par un canal l'Yssel au Rhin, et imposa aux Frisons un tribut annuel de peaux de boeuf. - Au sud, la flotte de Fréjus garde la frontière de mer et protège contre les pirates le commerce de Marseille et de Narbonne.

Auguste fait un second voyage en Gaule, neuf ans après le premier. Il avait chargé un Gaulois du nom de Licinius d'y lever l'impôt. Ce Licinius, ancien esclave, n'avait vu dans sa place qu'une occasion de faire fortune, et il la faisait avec l'impudeur d'un homme qui se sentait appuyé par huit légions. Il voulait qu'on payât par mois un douzième de l'impôt. Mais il comptait audacieusement quatorze mois dans l'année, douze pour l'empereur, deux pour lui. A l'arrivée d'Auguste, les Gaulois demandent justice. Le procurateur voit le danger; il mène Auguste dans sa maison, lui montre les trésors extorqués et lui dit : "Voilà ce que j'ai amassé pour toi et les Romains. Cet or, les Gaulois s'en fussent servis contre Rome. Prends-le, c'est ton bien". Auguste accepta. En voyant leur ennemi dépouillé, les Gaulois purent croire encore à la justice du prince. Cette fois cependant il n'y avait que demi justice, et Auguste faillit payer cher cette complicité avec l'agent infidèle : un Gaulois de naissance illustre résolut de l'assassiner et le suivit dans les Alpes, comptant s'approcher de lui, à quelque passage dangereux, et le précipiter dans l'abîme. Il avoua ensuite que le visage tranquille de l'empereur lui en avait ôté le courage.

L'Espagne

De la Gaule, Auguste passe en Espagne, où l'attendent les mêmes travaux (26 av. J.-C.). Les Astures et les Cantabres, retranchés dans leurs montagnes, y défiaient la puissance romaine. Attaqués par terre et par mer, ils ne seront soumis que l'année suivante par le lieutenant Antistius : soumission précaire, car, trois ans après, il fallut encore les combattre. Agrippa seul, en l'an 49 av. J.C., put vaincre leur résistance : sa modération fit plus que les cruautés de ses prédécesseurs. Il les oblige à quitter les montagnes, et les établit dans la plaine, sous la main des officiers impériaux. Un souvenir de cette lutte opiniâtre s'est conservé dans un chant basque probablement fort ancien, sans être du temps de cette guerre. "De Rome les étrangers nous oppriment, mais la Biscaye élève son chant de victoire. - Octave, du monde dominateur, Lécobidi biscayen; - Du côté de la mer et du côté de la terre, il met autour de nous le siège; - A lui les plaines arides, à nous les bois et les cavernes des monts. - Mais, ô coffre du pain, que tu es mal rempli ! - Ils ont dures cuirasses; mais les corps sans défenses sont agiles. - Cinq années jour et nuit, sans repos, le siège dura. - Des nôtres quand ils tuaient un, quinze ils perdaient; eux beaucoup, nous peu. - A la fin nous fîmes alliance. - Du Tibre la ville est assise au loin, mais des grands chênes la force s'use au perpétuel grimper du pic". (Fauriel, Histoire de la Gaule méridionale, II, p. 354, et append. n° 3.)

Les Pyrénées comme les Alpes occidentales sont domptées, et dans l'Espagne comme en Gaule tout foyer de résistance est éteint. Une division nouvelle change aussi les anciennes habitudes des peuples. La Citérieure, devenue Tarraconaise, est agrandie, et l'Ultérieure est partagée en Lusitanie et en Bétique. Celle-ci jouait depuis longtemps en Espagne le rôle de la Narbonnaise en Gaule; il n'y a donc autre chose à y faire que de seconder le mouvement qui porte cette province vers les moeurs romaines. De nouvelles colonies, Hispalis (Séville), Astigi (Ecija), y aideront; et quelques années après, Strabon pouvait dire : "Les indigènes de la Bétique ont absolument adopté les moeurs et la manière de vivre des Romains, au point qu'ils ont oublié leur propre langue. Plusieurs avaient reçu déjà le jus Latii, Auguste multiplia les concessions de ce genre; la plupart aujourd'hui le possèdent. Ils ont de plus beaucoup de colonies, de sorte que peu s'en faut qu'ils ne soient tout à fait Romains. Aussi les appelle-t-on togati. Les Celtibères, dont les moeurs étaient autrefois si féroces, sont de ce nombre". Ainsi l'influence romaine gagne le centre de l'Espagne sur lequel elle agissait de trois côtés à la fois, par la Bétique au sud, par les plaines de Valence à l'est, et au nord par la vallée de l'Ebre, cette large porte ouverte sur la Méditerranée et l'Italie. L'Ebre, dont les sources sont captives depuis la soumission de la Biscaye, passe entre les murs de trois colonies récentes, Xelsa, Saragosse et Tortose (Celsa, Caesar-Augusta et Dertosa). Une chaîne de postes militaires enveloppera toute la région occidentale : Léon et Astorga (Legio Septima et Asturica) veillent sur les Astures; les Gallaïques sont gardés par Braga (Braccara), les Lusitaniens par Evora (Ebora), Lisbonne (Olisippo), Beja ou Badajoz (Pax Augusta) et Mérida (Aug. Emerita), leur capitale, qui deviendra une des plus belles cités de l'empire. Les quatre colonies qui viennent d'être nommées, en dernier lieu, n'avaient paru suffisantes qu'après qu'on eut transporté une partie des Lusitaniens au sud du Tage, plus près de la Bétique et de la civilisation romaine. Ceux qu'on laissa au nord du fleuve furent contraints d'y bâtir des villes. "Maintenant", dit Strabon, "cinquante peuples, autrefois toujours en armes, y vivent en paix, mêlés à des colons italiens". "- Le brigandage même a disparu", dit Velleius Paterculus, "et c'est à Auguste qu'il en rapporte l'honneur8.

L'Espagne aime la force et la grandeur, même acquises à ses dépens César, qu'elle avait deux fois combattu, y est populaire. Auguste peut donc, sans blesser le sentiment national, y multiplier les témoignages de sa piété envers son père adoptif. Les villes sollicitent elles-mêmes l'honneur de changer leur nom contre celui du fondateur de l'empire. L'une devient la vertu, l'autre la noblesse Julienne; celles-ci la gloire et la constance, celles-là le bonheur et la libéralité de César (Victus Julia (Itucci), Claritas Julia (Atubi ?), Felicitas Julia (Lisbonne), Liberalitas Julia (Évora), etc.). Gadès, comme Mérida et vingt autres, prennent le nom d'Augusta en l'honneur de celui qui pacifiait la terre et la mer9. Des ponts, en effet, jetés sur les fleuves, des routes percées à travers les montagnes, et, mieux que cela, l'action de toutes ces colonies, le goût du bien-être développé chez ces peuples, et la surveillance des troupes considérables qui seront tenues dans le nord et l'ouest de la péninsule, garantissent partout une sécurité dont la civilisation profitera. Sollicités par elle depuis plus de deux siècles, ces peuples l'avaient repoussée avec une énergie sauvage. Maintenant qu'ils ont déposé les armes, ils se jettent avidement dans ses bras. En quelques années ils auront regagné le temps perdu à des luttes héroïques. Les Celtibères aujourd'hui ne portent-ils pas la toge ? et, dans ces laboureurs pacifiques de la vallée du Tage, Viriathe (Viriathus) pourrait-il reconnaître les guerriers farouches qui infligeaient au sénat la honte d'un traité conclu entre eux et le peuple romain ? Chez les Cantabres même toute guerre a cessé, et les plus féroces, loin de piller leurs voisins, portent les armes pour l'empire. Une vie d'homme suffit pour opérer cette révolution. Aussi l'Espagne reconnaissante lui élèvera des autels et ne voudra compter que par l'ère d'Auguste, qu'elle conservera jusqu'à la fin du moyen âge.

L'Afrique occidentale

Auguste était encore en Espagne quand il régla les affaires de l'Afrique occidentale. Il avait déjà fondé plusieurs colonies dans cette région et commencé son organisation en province, dans le temps où il envoyait de nouveaux colons à Carthage, afin que les Maures et les Numides fussent pris comme deux foyers de vie romaine. Il exclut les Maures de l'administration impériale et leur rend un gouvernement autonome. Juba, fils de l'ancien roi de Numidie, qu'on avait élevé à Rome dans le culte des lettres et le respect de la puissance romaine, reçoit comme royaume une partie du pays des Gétules, et celui des Maures à l'ouest de l'Ampsagas (25 av. J.C.)10. Mais de l'Espagne les Romains surveillent la Maurétanie, qui est, pour une partie de ses approvisionnements, dans la dépendance de la Bétique. Près de Tanger, sur la côte africaine, s'élève la ville de Zilis; Auguste en transporte les habitants de l'autre côté du détroit : à Algésiras, qu'il colonise sous le nom de Colonia Julia transducta. Au reste, le nouveau roi ne trouve pas des sujets bien dociles. Les Gétules, indignés de n'être plus gouvernés par Rome, se soulevèrent en l'an 5 de J.C. Les légions durent marcher contre ces amis trop zélés de l'administration romaine, et un général revint de cette guerre avec les honneurs triomphaux et le surnom de Gétulique.

Cette même année où il faisait un royaume en Afrique, Auguste en défait un en Asie. Amyntas, roi des Galates, était mort en laissant des enfants. Mais cet Etat, placé au centre des possessions romaines, est à présent inutile pour la police de cette région : Auguste réduit la Galatie en province (25 av. J.C.).

Les Astures et les Salasses vaincus, l'empire se trouve sans guerres. Le temple de Janus est alors une seconde fois fermé (25 av. J.C.), et des Indiens, des Scythes, dont chaque année les négociants romains visitaient maintenant les pays, viendront rendre hommage au chef de cet immense empire qui mettait sa gloire dans les travaux de la paix.

La Sicile

La Gaule, l'Afrique et l'Espagne organisées, Auguste retourne à Rome prendre la puissance tribunitienne à vie. On y joignit, en commémoration de ses dernières victoires, le droit de porter à perpétuité, le premier jour de l'an, la couronne et la toge triomphales, et un sénatus-consulte décréta l'érection d'un arc de triomphe au sommet des Alpes. Après un séjour de près de deux années dans la capitale (24-22 av. J.C.), il commence par la Sicile la visite des provinces orientales. "Il y ordonna toutes choses", dit son historien. Elle avait grand besoin en effet que le maître y parût. La guerre de Sextus avait ajouté de nouvelles ruines à celles des anciennes guerres, et la misère est partout sur cette terre féconde. Auguste rétablit Catane, Centuripae, et envoya une colonie à Syracuse, qui est réduite de cinq quartiers à un seul, l'Achradine11.

La Grèce

De Sicile il passe en Grèce. Cythère appartenait à un certain Euryclès, fort méchant homme, qui, de son roc insulaire, s'était fait comme le tyran de la Laconie. Auguste l'exile et donne son île aux Lacédémoniens. Mais il ôte aux Athéniens Egine et Erétrie. Les uns sont punis de leurs flatteries à Antoine, les autres récompensés de l'asile qu'ils avaient offert à Livie fuyant, avec son premier époux, les proscriptions et les triumvirs. Cependant il détache de la juridiction de Sparte vingt-deux villages dont les habitants (les Eleuthérolaconiens) s'étaient les premiers, dans les anciennes guerres, donnés aux Romains. Corinthe reçoit de lui de nouveaux colons, car il tient à relever une cité qui sert d'entrepôt entre les deux mers; plus tard, il établira des vétérans à Patras et à Buthrotum, sur le canal de Corfou, pour tenir en bride les Corcyréens trop enclins à la piraterie.

Auguste, qui parle beaucoup à Rome des coutumes du temps passé, essaie d'en faire revivre quelques-unes en Grèce; il rétablit le conseil amphictyonique, avec la même sincérité que celle dont il avait usé à l'égard des institutions républicaines. Quinze peuples ou cités, représentant trente voix, purent envoyer des députés à la nouvelle assemblée. Mais la seule ville de Nicopolis, qu'il avait fondée, disposa de six voix, autant que la Thessalie et que la Macédoine. La Béotie, la Phocide, Delphes, n'en eurent que deux chacune; la Doride, Athènes, l'Eubée, la Locride Ozole, la Locride Opuntienne, une seule; et quatre des plus glorieuses cités de l'ancienne Hellade : Argos, Sicyone, Corinthe, Mégare, seront obligées de se réunir pour former un suffrage. En outre, les députés de Nicopolis, de Delphes et d'Athènes assistent à chaque session, et les autres ne siègent qu'à tour de rôle.

L'Asie

Quelques mois avaient suffi au règlement des affaires helléniques; l'Asie l'occupe plus longtemps. De Samos, où il passe l'hiver à étudier les questions que soulevait le gouvernement des provinces orientales, il se rend à Ephèse, où il limite, pour le temple de Diane, le droit d'asile qui, s'étendant sur presque toute la ville, faisait de cette cité un repaire de bandits; de là il se rend à Ilion, dont il confirme les privilèges comme première patrie du peuple romain. Il traverse ensuite toute la péninsule, visitant sur sa route les provinces du sénat comme les siennes, et réglant toute chose souverainement : à Ephèse, il rend un Apollon qu'Antoine y avait pris, et à Samos, deux des trois statues de Myron, la Minerve et l'Hercule, que le triumvir avait volées dans le temple de Junon. Quelques villes obtiennent le droit de cité; d'autres, le jus Latii (droit latin). Il donne la liberté à Samos, comme il l'avait donnée aux districts de la Pamphylie soumis à Amyntas; il l'ôte à Cyzique, à Sidon, à Tyr, à cause des séditions que les magistrats de ces trois villes n'avaient pas su empêcher. Tous, officiers romains et provinciaux, seront ramenés à la stricte observation des lois12.

Les rois alliés, à leur tour, seront selon leurs mérites récompensés ou punis. Auguste venait de détruire le royaume des Galates (25 av. J.C.); l'année auparavant, il avait, au contraire, envoyé les insignes de la dignité sénatoriale, avec le titre d'allié, à ce Polémon à cause du voisinage de l'Arménie. Il lui donnera un second royaume, celui du Bosphore Cimmérien. La Cappadoce est un des avant-postes de l'empire vers l'Euphrate; afin d'accroître les forces de son roi, il augmente ses domaines13; plus tard, il lui permettra d'épouser la veuve de Polémon, qui lui apportera en dot une partie des possessions de son premier époux.

Le roi de la Commagène avait commis un meurtre odieux : Auguste a intérêt à se montrer cette fois sévère; il dépose le meurtrier et donne sa place au fils de la victime.

Il confirma le fils de Jamblique, roi d'Emèse, dans la possession de l'héritage paternel, et rendit à celui de Tarcondimotos la Cilicie orientale qu'il lui avait retenue dix ans. Ces deux petits États semblaient nécessaires pour arrêter les brigandages des montagnards du mont Amanus et ceux des nomades établis sur les frontières de la Syrie et de la Palestine. La même raison valut à Zénodore et à Hérode la conservation de leur tétrarchie, à l'un la Trachonitide, à l'autre la Judée. Suétone avait donc raison d'écrire : "Il considérait les rois alliés comme des membres de l'empire. Souvent il donna des tuteurs à leurs enfants mineurs, et il en fit élever un grand nombre avec les siens dans sa propre famille."

Lorsque Cléopâtre avait voulu fuir aux Indes, les Arabes nabatéens avaient brûlé la flotte qu'elle réunissait dans la mer Rouge. Ce service avait valu à leur roi d'être reconnu par l'empereur, et depuis lors Auguste tâchait de vivre en bons rapports avec ces nomades, maîtres des avenues de la Syrie, de la Palestine et de l'Egypte, bien que le ministre de leur roi Obodas eût peut-être à dessein égaré Gallus dans l'expédition en Arabie14.

De toutes parts on entend vanter le calme dont jouissent les provinciaux; et les pays restés indépendants implorent l'honneur d'être admis au nombre des sujets de l'empire. On a vu les Gétules soutenir une guerre furieuse, parce qu'Auguste les avait donnés à Juba; les habitants de la Comagène, après la mort d'Antiochus, voulurent être Romains et après celle d'Hérode, les Juifs supplièrent qu'on les réunît à la province de Syrie. Huit mille d'entre eux établis à Rome appuyèrent la demande des cinquante ambassadeurs.

L'Egypte

Auguste ne visite pas cette fois l'Egypte15. Mais il avait si bien réglé l'administration de cette province, après en avoir fait la conquête, que sa présence y était inutile.

L'Egypte voit le premier exemple de la sévérité du nouveau gouvernement. Cornelius Gallus, ami de Virgile et d'Auguste, avait été chargé de ce grand commandement. C'est un poète : la tête lui tourna quand il se trouva maître absolu de sept millions d'hommes. Il agit comme un Pharaon ou un Ptolémée, peupla l'Egypte de ses statues, grava son nom et ses exploits sur les pyramides, et par ses exactions excita une révolte qu'il réprima cruellement : Thèbes fut pillée et détruite. Auguste n'entendait pas qu'on régît avec ces façons royales son patrimoine; il destitue Gallus, et lui interdit sa présence. Le sénat s'empressa de frapper celui que le prince repoussait; il le condamna à l'exil : Gallus se tua (28 ou 26 av. J. C.). Pétronius, son successeur, comprit mieux les intentions du prince à l'égard d'un pays qui nourrissait Rome pendant quatre mois de l'année, par où passait tout le commerce des Indes, et qui, à lui seul, versait dans le trésor l'impôt de six provinces. Sous les derniers Ptolémées, la famine et la peste l'avaient fréquemment désolé. Pétronius fait exécuter de grands travaux pour arriver à un meilleur aménagement des eaux du Nil; il répare les digues et nettoie les canaux. Les eaux se perdant moins vite et, l'inondation allant plus loin, les produits augmenteront. Avant ce gouverneur, quand le Nil ne montait que de huit coudées, il y avait famine : il fallait le double pour qu'il y eût abondance; sous lui, douze coudées donneront la plus grande abondance, et huit coudées ne donneront plus la disette. Comme l'impôt se règle sur la récolte, les revenus du prince croissent avec la prospérité du pays. Le commerce, favorisé par une police vigilante, répandit la vie jusque dans le désert. Tous les ans, 120 vaisseaux partent des ports de la mer Rouge pour l'Inde, par la mousson d'été dont on venait de reconnaître la périodicité, et reviennent par celle d'hiver.

Tels étaient les travaux du maître du monde, et voilà comme il jouissait de sa victoire. Dans ses longs voyages, il soulageait les villes obérées et rebâtissait celles que quelque fléau avait détruites. Tralles, Laodicée, Paphos, renversées par des tremblements de terre, sortirent plus belles de leurs ruines. "Mille autres", dit l'historien Dion, "furent ainsi secourues". Une année même il paya de ses deniers tout l'impôt de la province d'Asie. Antoine ravissait aux Grecs leurs chefs-d'oeuvre, Auguste les leur rend16, ou si quelquefois il en prend, du moins il les paie. Cos, en échange de la Vénus Anadyomène d'Apelles, obtint une remise de cent talents sur son tribut.

La route des honneurs n'était pas non plus fermée aux provinciaux. Un Mitylénien fut nommé procurateur d'Asie; Josèphe cite un juif apostat, Tibère Alexandre, qui fut procurateur de Judée, plus tard préfet d'Egypte, et le Gaditain Balbus traversa triomphalement cette voie Sacrée qui avait vu, il est vrai, des provinciaux couverts de la robe à fleurs d'or, mais enchaînés et captifs. D'autres venaient insulter dans Rome même par leur faste à la pauvreté des vieilles maisons: un Gaulois achetait ces jardins que Salluste avait autrefois créés avec l'or d'une province. Tout en montrant aux provinciaux cet esprit libéral, Auguste refusa cependant d'entrer dans la voie que César avait ouverte et qui menait à l'assimilation progressive des vaincus et des vainqueurs. Il fut très-avare du droit de cité; il le retira aux Siciliens, et ne l'accorda qu'à des magistrats de municipes et à quelques grands propriétaires, se servant de ce titre pour constituer une noblesse dans les provinces comme il en avait établi une à Rome17.

La tolérance religieuse

Les mesures générales de l'administration impériale s'accordent avec cette conduite du prince, qui était pour les gouverneurs un exemple et une leçon. Dans l'ordre des intérêts religieux, nulle violence. Toutes les divinités qui veulent entrer dans le culte romain sont admises; et chaque grande division de l'empire voit son dieu national protégé, enrichi par les lois de Rome. En Italie, le seul Jupiter Tarpéien est élevé à l'honneur et au profit du jus trium liberorum, que la sagesse du gouvernement impérial décerne à sept dieux provinciaux : disposition remarquable, qui indique un effort pour discipliner l'anarchie religieuse du polythéisme et pour centraliser le culte en faisant arriver tous les legs pieux aux autels de huit divinités seulement. Cette indépendance religieuse accordée à tous les cultes polythéistes le fut même aux doctrines dont le principe était radicalement opposé à celui de la pluralité des dieux. Remarquons, à propos des Juifs, que Rome qui leur a enlevé le droit de prononcer une sentence de mort, leur laisse celui de sauver chaque année un coupable (Evangile de S. Matthieu, XXVII, 15).

Le service militaire

Pour le service militaire Rome n'est pas exigeante; il lui faut peu de soldats proportionnellement à la masse des habitants de l'empire, parce qu'elle n'établissait que peu ou pas de garnisons à l'intérieur, et cet impôt du sang ne tombait guère que sur les nouvelles provinces, dont les populations belliqueuses le payaient sans contrainte. "Aujourd'hui", dit un des jurisconsultes du Digeste, "il n'y a plus guère que des volontaires".

Le cadastre général

Dans les derniers temps de l'administration sénatoriale, il fallait tirer le plus d'or possible des provinces; il s'agissait maintenant de les régir au double point de vue de leur intérêt propre et de l'intérêt de l'empire. Le système des contributions en nature prêtait aux exactions; Auguste ne l'abandonne pas, mais il le restreint: mesure favorable aux provinces, car les dîmes ruinaient l'agriculture dans l'empire. En outre, les publicains sont par-là rendus moins indispensables18, et, en diminuant le nombre de ces intermédiaires parasites, on fait retourner à la fois au trésor et aux contribuables des immenses profits. Mais pour que l'impôt soit établi avec équité il est nécessaire de dresser un cadastre général. César l'avait commencé, Auguste le termine. Quatre géomètres parcourent tout l'empire pour en mesurer les distances. Zénodoxe acheva la mesure des parties orientales en treize ans, cinq mois et neuf jours; Théodote, celle des provinces du Nord en dix-neuf ans, huit mois et dix jours; Polyclète, celle des régions du Midi en vingt-quatre ans, un mois et dix jours; enfin Didyme, celle de l'Ouest en près de dix-sept ans19. Leurs travaux, centralisés à Rome, furent coordonnés par Balbus, qui, après avoir dressé le registre des mesures de tous les pays et de toutes les cités, écrivit les règlements agraires imposés à l'universalité des provinces. Agrippa présida longtemps ce grand travail; il en tira une mappemonde, qu'il fit graver sous un portique20. Chaque gouverneur avant de partir de Rome pouvait venir étudier sa province dans ce que nous appellerions le bureau de statistique impérial. "Il reçoit", dit Végèce, "une description de sa province, avec indication des distances en milles, de l'état des routes et des petits chemins, des montagnes et des rivières." Les terres mêmes furent, d'après leur fertilité, rangées en diverses classes, de sorte qu'on eut pour l'établissement de l'impôt une base qui laissait moins de prise à l'arbitraire, chaque classe de terre étant taxée en raison de ce qu'elle était supposée devoir rendre à ses propriétaires. Le cultivateur savait donc maintenant ce qu'il avait à payer, et il pouvait améliorer son champ sans craindre de ne travailler que pour le décimateur.

Les voies romaines

Ces mêmes travaux serviront à un autre but. L'empire reconnu et mesuré, il est aisé d'y percer ces routes que les Romains regardent comme les rênes du gouvernement central. Déjà la république avait sillonné de routes toute l'Italie, percé audacieusement d'un grand chemin les montagnes de l'Epire et de la Macédoine et relié l'Espagne à l'Italie par une voie militaire. Auguste fait faire celles de la Cisalpine, et, imprimant la plus vive impulsion à ces travaux productifs, il couvre de chemins toute la Gaule et la Péninsule ibérique21. Puis "sur toutes ces routes qui partaient du millinaire d'or élevé au milieu du Forum, il plaça à de très courtes distances des jeunes gens qui servaient de courriers et, dans la suite, des voitures, pour être informé plus tôt de ce qui se passait dans les provinces."22 Ces postes, qui seront servies avec une grande célérité23, ne sont pas utiles au pouvoir seul, mais aux particuliers, dont les lettres sont rapidement portées d'une extrémité à l'autre de l'empire24. Une circulation plus active se trouve ainsi établie entre les divers points des provinces25. Les montagnes abaissées et entrouvertes par les pionniers romains, les fleuves enchaînés par les ponts jetés sur leur cours laisseront passer la civilisation qui, suivant ces routes comme autant de fils conducteurs, pénétrera dans les retraites les plus solitaires, jusqu'au milieu de populations étonnées et domptées par elle plus sûrement que par les armes. Le commerce naturellement y gagnera et une vie nouvelle se répandra dans cet empire si admirablement disposé pour une grande et longue existence.

Il renferme tous les pays qui, des Pyrénées et des Cévennes, des Alpes et des Balkans, du Taurus et de l'Atlas descendent à la Méditerranée, avec leurs fleuves sans nombre et leurs beaux rivages chargés de riches et industrieuses cités.

1. De septembre 31 à août 29 av. J.C. : séjour en Orient. De la fin de 27 à la fin de 24 av. J.C. : séjour en Gaule et en Espagne. L'hiver de l'an 22 av. J.C. : passé en Sicile; l'an 21 en Grèce et à Samos; l'an 20 en Asie, Bithynie, Syrie; l'an 19 à Samos, à Athènes, et retour à Rome le 12 octobre. Au milieu de l'an 16, en Gaule, et retour à Rome seulement au milieu de l'an 15. Il retourna plusieurs fois en Gaule, dans les années 10, 8 av. J.C. La réorganisation des provinces est le mot que Dion et Zonaras ont sans cesse à la bouche pour tous ces voyages.

2. On peut conclure d'un passage de Tacite (Ann., III, 41) que la Ie et la IIe Germanie étaient déjà formées en la 4e ou 5e année de Tibère, et, en parlant pour l'année 9 de notre ère d'un sacerdoce ad aram Ubiorum, Tacite (Ann., I, 59, 57) autorise à croire que cette organisation date du règne d'Auguste.

3. Il fit de ces changements de limites même pour d'anciennes villes romaines.... urbes.... numero civium ampliavit quasdam et finibus (Hygin, Gromat. de Limit. const., p. 177 et 119). A plus forte raison a-t-il dû agir de même en Gaule. Ces changements étaient un principe du système d'administration des Romains. Ils l'avaient appliqué en Asie.... (Strabon, XII, 4, 6).

4. Sur la question des soixante cités gauloises, voyez Desjardins, la Gaule romaine, t. II, p. 357-501.

5. Un bourg gaulois, Condate, occupait la pointe de terre comprise entre le confluent de la Saône et du Rhône. Il ne fut absorbé par Lugdunum qu'au quatrième siècle. Ce territoire fut distrait du pays des Ségusiaves par Drusus, quand il y bâtit le temple de Rome et d'Auguste. Cf. Description du pays des Ségusiaves, par A. Bernard, 4858. Plancus avait fondé une autre colonie, Rauraca (Augst, près de Bâle).

6. Strabon dit (IV, 6, 11) : Elle est située au milieu du pays comme une citadelle. Lyon n'a malheureusement aucune ruine romaine, si ce n'est quelques pans de murs, des colonnes et des arcs isolés de l'aqueduc qui lui amenait l'eau du mont Pilat. On suppose que l'église de Fourvières occupe l'emplacement du Forum, et l'hospice de F Antiquaille celui du palais impérial. M. d'Arbois de Jubainville traduit Lugdunum par le fort de Lugu; ce Lugu était le dieu des gens de métier, que César identifia avec Mercure, mais le mot lug signifie aussi corbeau et ce fut cette étymologie qu'on adopta à Lyon.

7. Une inscription dit pour la garde de l'hôtel des monnaies, Cohors ad monetam. (Revue épigr. du midi de la France, n° 6, p. 95.) Cet atelier monétaire, qui est resté en activité jusqu'à nos jours, fit cesser le monnayage municipal que la Gaule avait conservé depuis César.

8. Velleius Paterculus, II, 91. Cette organisation de la Gaule et de l'Espagne ne fut achevée que dans le second voyage qu'Auguste fit en Gaule durant les années 15, 14 et 13. (Dion, LIV, 23 et 25.) Strabon attribue à Tibère l'organisation militaire de la Tarraconaise et de la Lusitanie.

9. Pline, Hist. nat., IV, 38. Gadès faisait un très grand commerce sur l'Océan et la Méditerranée, et, au témoignage de Strabon, elle n'avait pas moins, comme Padoue, de cinq cents chevaliers, c'est-à-dire cinq cents citoyens qui possédaient au moins 400000 sesterces.

10. Dion, LIII, 26. Le grand port de Saldae, entre Caesarea et le cap Trelum, marquait la frontière de l'Afrique romaine du côté du nouveau royaume. (Strabon, XVII, 3, 12 et 13.)

11. Strabon, VI, 270. Antoine avait donné le droit de cité aux Siciliens, Auguste sans doute le leur retira, car, au temps de Pline, six seulement de leurs soixante-huit cités l'avaient gardé (III, 14).

12. Peut-être fut-ce alors que fut établie la colonia Caesarea Antiochia, pour tenir en bride les Isauriens. (Pline, Hist. nat., V, 27.) Il en envoya une aussi à Béryte. (Digeste, L, 15, 16, § 1.)

13. Il lui donna plusieurs villes de Cilicie et la partie de la petite Arménie jadis cédée par Antoine à son allié le roi des Mèdes. (Dion, LIV, 9.)

14. En l'an 6 Obodas fut remplacé par Arétas. Ce prince ayant pris le titre de roi avant de l'avoir sollicité d'Auguste, celui-ci en montra un mécontentement qui obligea Arétas à lui envoyer des excuses et des présents. Jos., XVI, 16.

15. Il n'alla pas non plus en Afrique. Cependant il dit lui-même, dans le Monum. d'Ancyre, qu'il y envoya des colonies, ni à Carthage. App., Pun., 136. L'Afrique et la Sardaigne furent les deux seules provinces qu'il ne visita pas. Suét. , Oct., 47.

16. Strab., XIV, 637 : Il rend aux Samiens deux statues colossales de Myron enlevées par Antoine. Auguste dit lui-même, dans le Mon. d'Ane. , qu'il rendit aux temples de la Grèce et de l'Asie les richesses et les ornements que ses adversaires leur avaient pris. Col. IV, 1. 50. 11 ajoute qu'il vint quatre fois au secours du trésor épuisé. -

17. L'ordre des décurions, dans les municipes, répond à l'ordre des sénateurs dans Rome, et tous deux tendront à devenir héréditaires. Bientôt les Augustaux répondront aux chevaliers, ou du moins formeront comme eux un ordre intermédiaire entre les décurions et le peuple. Voy. ci-des sus, p. 190.

18. Je ne veux pas dire qu'il n'y eût plus de publicains, car je vois que, sous Tibère, frumenta et pecunir vectigales, criera publicorum fructuum sorietatibus cquitum romanorum agitabantur (Tac, Ann., IV, 6); mais plusieurs provinces avaient obtenu comme l'Asie de lever elles-mêmes leur tribut (App., B. C, V, 4), et là où ils gardaient la ferme de l'impôt, la contribution en argent, fixée d'après le cadastre général des terres, n'offrait pas les difficultés si favorables aux exactions des contributions en nature.

19. Ethicus, ou plutôt Julius Honorius Orator, Cosmogr. init. Cf. d'Avezac au t. II du Recueil des savants étrangers (Acad. des Insc), Ritschl, die vermessung des rôm. Reichs unter Augustus, 1842. Walter, Gesch. des Rômi- schen Rechts, t. I, p. 388, prétend qu'on ne mesura que les territoires des villes et des provinces et non les propriétés particulières, excepté là où étaient des colonies. -

20. Il cite sans cesse les mesures d'Agrippa, moins fréquemment celles de Mucien. La carte de Peulinger parait n'être qu'une réduction ou imitation grossière et imparfaite de la carte d'Agrippa. -

21. Bergier. Hi.it. des grands chemins de l'Emp. Rom., I, p. 27. Les chemins étaient de deux sortes : Vix publicx regules, qux publice muntuntur.... Vicinales, qux de publicis divertunt in agros, ho muniuntur per pagos. Sicul. Flaccus, de Cond. agr., I, p. 215.

22. Suét., Oct., 49. Val. Max., V, 5, 3. Pl., //. N., VII, 20. Vég., de Re milit., III, 6. Lampr., Alex., 45. Un gouverneur ou un général partant de Rome pouvait calculer le jour et presque l'heure où il serait rendu à son poste.

23. Il fallait moins de 6 jours pour aller d'Antioche à Constantinople. Liban., Orat., 22. Ce qui fait plus de 40 lieues par jour. Val. Max., V, 5, 3, veut que Tibère ait fait 67 lieues en un jour et une nuit quand il alla recevoir les derniers soupirs de son frère. -

24. Octave avait interdit la publication des actes du sénat (Suét., Oct., 36). Mais il y avait des journaux, acta, qui racontaient tout ce qui se passait à Borne, Suit., Tib., 5j Calig., 8; Tac, Ann., III, 3; XVI, 22; Lamp., Comm., 15, et qui, étaient lus avidement dans les provinces. Tac, Ann., XII, 31. Diurna P. R., per provincias, per exercitus, curatius leguntur. Cf. Leclerc, des Journaux che: les Rom. -

25. "On a vu les Romains, après avoir soumis bien des nations d'un caractère naturellement féroce, parce que l'âpreté du sol, le défaut de ports ou d'autres causes pareilles rendaient leur pays presque inhabitable, établir des rapports de société entre des peuples jusqu'alors insociables." Strab., VI, p. 127. Il y avait surtout entre Rome et les provinces une circulation continuelle de voyageurs, de marchands, de fonctionnaires et de soldats. Les gouverneurs renvoyaient très fréquemment des accusés à l'empereur. Pour un fort léger sujet, Félix, gouverneur de Judée, envoie des sacrificateurs se justifier devant le prince. (Jos., Autobiogr.) Saint Paul accusé en appelle à l'empereur et est envoyé en Italie. Cette circulation immense aidait à la fusion des peuples..

Le commerce

Auguste
Le forum

On se plaît à répéter que le commerce était pour Rome un objet de mépris1. Oui peut-être pour les Romains des premiers siècles; assurément non pour ceux de l'Empire, qui avaient d'autres idées que les anciens Quirites. Que faisaient en Asie, plus d'un demi-siècle avant Actium, les quatre-vingt mille Italiens que Mithridate y trouva et à Utique ces trois cents négociants romains dont les esclaves suffirent à la garde de la ville? "Dans la Narbonaise", dit Cicéron "il ne se remue pas un écu qu'il ne passe par les mains d'un Romain."2 Nous trouvons des marchands romains chez les Sicambres et chez les Marcomans, dans l'Irlande3, l'Arabie Pétrée et la Tauride; quand nous savons que, pour le compte de Rome, cent vingt vaisseaux allaient chaque année visiter les côtes de la presqu'île du Gange4, et que Pompée avait fait étudier la route de l'Inde par la Caspienne, l'Oxus et la Bactriane5.

On distingue l'Orient et l'Occident. Les Grecs honoraient, dit-on, le commerce et l'industrie, et les favorisaient par leurs institutions. Cela est juste; mais il ne faudrait pas ajouter que l'Occident reçut les préjugés de Rome avec ses lois. Car Strabon atteste, à chaque page, l'activité commerciale de l'Espagne, de la Gaule et même de la Pannonie. "La navigation de l'Ibérie occidentale jusqu'aux colonnes d'Hercule est fort belle", dit-il, "à quelques difficultés près, qu'on éprouve dans le passage du détroit. Elle n'est pas moins belle sur la Méditerranée, où le reste du trajet se fait dans un climat tranquille, surtout quand on tient la haute mer.... et dans une mer débarrassée de pirates, de manière que rien ne manque à la sécurité des navigateurs.... Chaque année, de très-gros vaisseaux arrivent de la Turdétanie à Dicéarchia et à Ostie, en aussi grand nombre que ceux de Libye." Et lorsque Horace a besoin de mettre en scène un riche marchand, il l'appelle "le maître opulent d'un navire d'Espagne."6 Ailleurs, "il ne demandera pas aux dieux", dit-il, "de pouvoir naviguer impunément trois ou quatre fois dans l'océan Atlantique." Les Romains suivent donc dans cette mer les traces des Carthaginois. Tacite parle en effet des relations des négociants italiens avec l'Irlande, et Suétone nous montre, sous Auguste le peuple divisé en trois classes, plebs urbana, aratores, negotiantes.

L'Italie

Rome, avec ses quinze cent mille habitants, forme le principal marché, celui vers lequel convergent tous les produits des provinces et de l'étranger. Comme il s'y formait une grande accumulation de métaux précieux, il s'y faisait une consommation énorme, car la population des grandes villes consomme beaucoup plus, à nombre égal, que la population des campagnes. Mais l'Italie produisait peu : du vin, dont on n'exportait que les qualités inférieures, de l'huile, d'excellent blé, en petite quantité7 des laines, dont quelques-unes, celles de Tarente et de la Cisalpine, étaient les plus belles qu'on connût. Elle avait des manufactures de drap et des fabriques de poteries, du soufre, du safran, du miel, mais tout cela ne suffisait pas à solder le prix des importations qu'elle recevait8, et il lui fallait payer la différence en numéraire, de sorte que par l'industrie et le commerce, les provinces reprenaient à Rome ce qu'elles lui avaient donné en tributs. Les seules denrées de la Sérique, de l'Inde et de l'Arabie coûtaient annuellement à l'empire vingt et un millions.9 Déjà tout maître de maison qui ne couvrait pas ses convives de parfums passait pour ne savoir pas vivre, et "une matrone ne pouvait pas plus se montrer sans perles qu'un magistrat sans licteurs." Bientôt il faudra joindre aux perles toutes les espèces de pierres précieuses.

Il y avait cependant en Italie quelques grandes foires annuelles; la plus célèbre se tenait à Féronia, où les possédés de la déesse traversaient à certains jours de l'année nu-pieds et sans souffrances un lit fort étendu de cendres chaudes et de charbons ardents. Horace montre, du reste, que Rome faisait un commerce d'exportation, puisqu'il menace son livre de servir un jour d'enveloppe à des marchandises destinées à Utique ou à Ilerda. L'industrie de Rome était surtout une industrie de luxe. On y trouvait grand nombre de ciseleurs, fondeurs, teinturiers, brodeurs, passementiers, ébénistes, ouvriers en stuc, en bronze, en or, etc... Le commerce des livres y était très-considérable, car, chez Atrectus, un Martial relié en pourpre et bien passé à la pierre ponce ne se vendait que cinq deniers. On y fabriquait beaucoup de papier10 et beaucoup de verre.

La Cisalpine exportait une grande quantité de millet, genre de récolte, dit Strabon, qui met à l'abri de la famine, parce qu'il ne manque jamais de la poix, du vin, qu'on renfermait dans des tonneaux hauts comme des maisons; les laines douces de Modène, les laines rudes de la Ligurie et du Milanais, dont la plupart des Italiens habillaient leurs esclaves; enfin d'immenses troupeaux de porcs qui allaient nourrir Rome. Padoue était le centre d'une grande fabrication de manteaux et de tapis à longs poils.

La Sicile donnait du blé, du bétail, de la laine et le miel d'Hybla, rival de celui de l'Hymette, de belles ciselures et les précieuses étoffes fabriquées à Malte, où se trouvaient des tisserandries qui dataient des Phéniciens. La Sardaigne n'avait que ses moissons.

La Gaule

La Gaule était trop récemment entrée dans les voies de la civilisation pour que ses exportations fussent étendues; mais la Narbonaise produisait tous les fruits de l'Italie, de l'huile, du vin en quantité et de fort belles laines; la Gaule chevelue, beaucoup de blé, qu'on exportait en Italie, beaucoup de millet, de glands et du bétail de toute espèce. "Aucun terrain n'y est en friche", ajoute Strabon, "et l'admirable disposition de ses fleuves permet de transporter aisément ses marchandises, soit dans l'intérieur du pays, soit de l'Océan dans la Méditerranée, et réciproquement." Marseille et Narbonne étaient les deux ports d'exportation pour les saies gauloises, dont on habillait les esclaves italiens, les étoffes de lin des Cadurques, le porc salé des Séquanes, le meilleur que Rome connût, les saies militaires d'Arras et des draps rouges dont les qualités supérieures égalaient, dit-on, la pourpre d'Orient. Ces deux grandes villes communiquaient avec l'intérieur par d'autres places faisant déjà un commerce actif : sur la Garonne, Toulouse et Bordeaux; dans la vallée de la Saône et du Rhône, Nîmes, Vienne, Lyon où bientôt l'or des Tectosages et des Tarbelles, l'argent des Ruthènes et des Gabales seront convertis en monnaie; Autun, qui allait devenir célèbre par ses écoles; Génabum, sur la Loire, où, avant même que la guerre des Gaules fût achevée, les négociants romains accouraient; Trêves, sur la Moselle; Reims enfin, qui oubliera si bien son origine gauloise qu'elle s'appellera la fille de Rémus et mettra dans ses armes la louve et les deux jumeaux. Strabon parle des marchandises portées de la Saône sur la Seine pour l'île de Bretagne, laquelle donnait en échange des cuirs, du fer, de l'étain, des bestiaux et des esclaves. Dans un demi-siècle, Josèphe dira: "La Gaule a en elle-même une source inépuisable de toutes sortes de biens qu'elle répand dans tout le reste de la terre," et Sacrovir, sous Tibère, opposera la prospérité des Gaules aux misères de l'Italie.

Pour augmenter la valeur des terres d'Italie, un sénatus-consulte avait interdit la culture de la vigne et de l'olivier aux nations transalpines. Il faut pourtant que la Narbonnaise ait été exceptée de cette mesure, comme on l'excepta de plusieurs autres en raison de sa proximité de l'Italie, car on voit Fontéius mettre un impôt sur les vins qui circulaient dans cette province, à moins que ce ne fussent de ces vins d'Italie "qu'une foule de marchands amenaient dans la Gaule, soit dans des bateaux par les rivières navigables, soit sur des chars qu'ils conduisaient à travers le pays. En échange d'un tonneau de vin, ils obtenaient un jeune esclave : pour la liqueur ils avaient l'échanson." 11. Cependant on attribuait aux Gaulois l'invention des tonneaux propres à conserver le vin, que les Grecs et les Romains gardaient dans des jarres.

L'Espagne

L'Espagne, surtout la Bétique, fournissait une masse considérable de produits : du blé, du vin, l'huile renommée de la Bétique, du miel, de la cire, quantité de plantes tinctoriales, de la poix, des salaisons comparables à celles du Pont12, des huîtres ramassées tout le long de ses rivages, du vermillon qui ne le cédait pas à la terre de Sinope et qu'on vendait à Rome soixante-dix sesterces la livre, du sel, soit extrait des marais répandus sur la côte de Cadix à Gibraltar, soit tiré de mines fort riches, comme celles de Castille et surtout de Catalogne, où se trouve le fameux rocher de Cardona, tout composé de sel assez dur pour qu'on en sculpte des statuettes. Déjà l'Espagne était vantée pour ses laines et on achetait ses béliers jusqu'à un talent. Les étoffes qu'on y fabriquait, surtout celles de Soetabis et d'Empories, étaient d'une incomparable finesse; et elle exportait une énorme quantité de jonc spartaire, dont on faisait des cordages. Sa plus grande richesse était encore ses mines d'or, d'argent, de cuivre et de fer13, celles de Carthagène rendaient en six ans plus de quatre-vingt-deux millions. Dans le nord de l'Espagne, les Cerrétans et les Cantabres exportaient d'excellents jambons, "qui procurent à ce peuple un commerce très avantageux." Les chevaux des Cantabres et des Astures, petits, mais pleins de souplesse, étaient si renommés, que les Romains appelaient tous leurs coursiers de prix Asturiones, et que Possidonius comparait les chevaux des Celtibères à ceux des Parthes, pour l'extrême vitesse de leur course (Strabon).

Au nord de l'Italie, le vin rhétique passait pour aussi bon que les meilleurs de la péninsule, et les montagnards des Alpes échangeaient, contre les denrées qui leur étaient nécessaires, du miel, de la cire, de la résine et des fromages. Par le mont Ocra, point le plus bas des Alpes orientales, on voiturait les marchandises d'Aquilée à Nauportus, sur le Leybach, affluent de la Save, d'où elles descendaient jusqu'à l'ister pour aller, soit à Ségeste, soit chez les Pannoniens et les Taurisques. Aquilée, qui possédait de très riches mines d'or était le centre de ce commerce. Elle livrait aux Barbares du vin, des salaisons et de l'huile; elle en recevait des esclaves, des bestiaux, des pelleteries et ce fer de la Norique si estimé pour forger des glaives. L'ambre lui venait aussi des bords de la Baltique par ces régions où les négociants romains accourront en si grand nombre.

Ainsi, avec les provinces du nord, il n'y avait guère qu'un commerce d'échange dont les denrées alimentaires formaient la base. En Gaule, l'industrie s'éveillait; dans l'Espagne, surtout dans la Bétique, elle avait reçu déjà les plus grands développements: métallurgie, tissage, économie rurale, pêcheries, tout prenait l'essor.

La Grèce

De la Grèce et de ses îles, Rome tirait quelques chevaux, car la dépopulation du pays y favorisait cette industrie; le miel de l'Hymette et des Sporades, les vins de Chios et de Lesbos, le cuivre et les figues sèches de Chypre14, les parfums fabriqués à Athènes et à Corinthe, et quelques mets réservés pour la table des riches patriciens, des paons de Samos, des grues de Mélos, des poissons de Rhodes, de Chios et de la mer Noire; de plus les marbres du Pentélique, de Paros et de Chios, l'airain de Corinthe, le cuivre de l'Eubée, des étoffes légères, le byssus de l'Elide, si recherché des dames romaines, l'ellébore d'Anticyre, précieux spécifique qui guérissait, dit-on, de la folie même, et que Perse conseillera à Néron.

L'Asie

Les cinq cents villes de l'Asie, riches, peuplées, industrieuses, consommaient beaucoup, mais produisaient davantage : des toiles peintes, les étoffes milésiennes, mille objets d'art, statues, bronzes, de jolies bagues bithyniennes, les fers ciselés de Cibyra, les tapis de Laodicée, les poteries de Tralles, les marbres précieux de Synnade veinés de rouge, les teintures d'Hiérapolis, les vins du Tmolus, qui servaient à donner aux autres une vieillesse factice. C'était par ces villes que passait une grande partie du commerce oriental. Les denrées de la Chine, de l'Inde et de la Tartarie, laines, fourrures, pierres précieuses, esclaves, soieries, acier sérique, arrivaient en effet par l'Oxus, la Caspienne et l'isthme caucasique, à Dioscurias, où les marchands de soixante-dix peuples, dit Strabon, se rencontraient, et où venaient les prendre les trafiquants grecs et romains15.

Les tapis et les tissus de la Babylonie, les denrées précieuses de l'Orient venues par le golfe Persique, l'Arabie septentrionale et la Syrie intérieure, passaient par Thapsaque et Palmyre, et étaient portées jusqu'à Mazaca, sur l'Halys, d'où elles gagnaient Ephèse, la principale place de commerce de l'Asie, malgré son mauvais port. Tanaïs, Panticapée, Phanagorie, sur le Palus Méotide, remplissaient un rôle semblable pour les pays placés derrière elles. Les Scythes leur livraient de la laine, des pelleteries, des esclaves, en échange de vins, d'étoffes et de mille objets apportés par les marchands grecs; de grandes pêches se faisaient alors comme aujourd'hui dans les eaux limoneuses du Tanaïs et du Palus Méotide.

La Phénicie donnait toujours la pourpre tyrienne, qui se vendait à Rome plus de mille deniers la livre, et le bois, l'huile de cèdre, qui passaient pour incorruptibles, de sorte que les prêtres faisaient souvent de ce bois les statues de leurs dieux, et que les poètes, pour assurer l'immortalité à leurs vers, frottaient de cette huile les rouleaux qui les gardaient pour la postérité, cedro digna locuti. La Phénicie exportait pour l'Egypte et pour toutes les villes des bords de la mer Rouge, les vins de la Syrie et ceux d'Italie, en outre quantité de verre dont la fabrication se faisait surtout à Sidon, malgré la concurrence d'Alexandrie qui en fabriquait beaucoup de diversement coloré et d'un grand prix.

L'Egypte, qui dix-huit cents ans avant notre ère commerçait avec l'Inde et la Chine16, exportait, outre son blé (sacra embola), diverses espèces de tissus, du verre, du papyrus, de l'alun, et tirait de la mer Morte de l'asphalte pour les embaumements; de la Palestine, le baume de Jéricho qui se mettait dans de la nacre de perles et qu'on vendait fort cher; de l'Afrique, des esclaves très recherchés comme esclaves en Italie, en Grèce et en Sicile17, des plumes d'autruche, de l'ivoire de l'Arabie, des aromates et de l'encens; de l'Inde, des épices, de la cannelle, du poivre, du gingembre, de la casse, de la myrrhe, du nard, du cinabre et des denrées tinctoriales, de l'ivoire, de l'écaillé, des coupes et autres objets de myrrhites, des pierres précieuses, des perles, des étoffes de coton et de soie18.

L'Afrique se ressentait encore des désolations de la troisième guerre punique. Cependant le territoire de Carthage était un des greniers de Rome, et cette ville qui sortait de ses ruines renouait ses antiques relations avec l'intérieur du pays. Le lointain commerce avec le Sénégal et la Guinée, établi par Hannon, était sans doute tombé avec l'ancienne population carthaginoise. Sertorius d'après les rapports de plusieurs patrons de navires, proposait à ses soldats d'aller s'établir aux îles Fortunées, preuve que les relations avec les Canaries duraient encore. La poudre d'or que les marchands romains trouvaient en Mauritanie pouvait bien y être apportée par la voie de mer plutôt que par la route si dangereuse et si longue des oasis du Sahara. Carthage expédiait pour Rome des bêtes sauvages destinées à l'amphithéâtre, des bois précieux, de la poudre d'or, de l'ivoire, du marbre de Numidie, et ces pierres qu'on appelait de son nom grec calcédoines, et dont on faisait des vases et des coupes de prix.

Derrière la province de la Cyrénaïque passait la route commerciale qui unissait l'est, le sud et l'ouest de l'Afrique. La grande caravane partie de la haute Egypte traversait les oasis d'Ammon (Syouah), d'Augila (Audjelah), et des Garamantes, où elle rencontrait les marchands de Leptis, puis descendait au sud par le pays des Atarantes (Tegerry) et des Atlantes (Bilma). Cette route, décrite par Hérodote il y a deux mille trois cents ans, est encore celle que suivent les caravanes du Caire, jusqu'aux frontières du Bournou. Après la ruine de Carthage, Leptis avait hérité seule de ce commerce, qu'elle sera contrainte de partager de nouveau avec la Carthage romaine. Mais elle en gardera toujours une part considérable et lui devra une fortune que ses ruines nous attestent.

Ainsi, sous la protection d'une administration vigilante et l'agriculture s'étendant; des routes sont ouvertes, les postes établies, et les peuples prennent ou retrouvent l'habitude de ces fructueux échanges dont la population grecque et les anciens sujets des Carthaginois connaissaient depuis longtemps les avantages, dont les Romains, depuis un siècle et demi, les banquiers, sont accoutumés à partager les profils.

Conclusion

Cette prospérité générale, deux choses l'assuraient : un gouvernement qui laissait beaucoup faire et beaucoup passer, une paix profonde que ne maintenaient ni la force ni la crainte. Qu'on lise dans Josèphe le discours d'Agrippa: "Un consul, sans un soldat, commande aux cinq cents villes d'Asie, et trois mille légionnaires suffisent à la garde de ces pays si rebelles à toute autorité, le Pont, la Colchide et le Bosphore. Quarante vaisseaux ont ramené la sécurité sur les flots inhospitaliers de l'Euxin, et la Bithynie, la Cappadoce, la Pamphylie, et la Cilicie payent tribut sans qu'il soit besoin d'une armée pour les y contraindre. Dans la Thrace deux mille hommes, chez les Dalmates, les Espagnols et les Africains une légion, en Gaule douze cents soldats19, autant que la Gaule a des villes, voilà les forces qui assurent l'obéissance de ces vastes et puissantes régions !.. Ah! c'est Dieu seul qui a pu élever le peuple romain à un tel degré de bonheur et de puissance. Une révolte contre lui serait une révolte contre Dieu même." A cette pensée d'un soulèvement heureux, Tacite aussi s'épouvante, mais pour l'humanité tout entière : "Si les Romains disparaissaient de la terre, veuillent les dieux empêcher ce malheur! Qu'y verrait-on désormais, sinon la guerre universelle entre les nations. Il a fallu huit cents ans d'une fortune et d'une discipline constantes pour élever ce colosse qui écraserait sous ses ruines quiconque tenterait de l'ébranler." Mais nul n'en avait la pensée. Pline nous montre les nations "oubliant leurs vieilles haines et se reposant de leurs dangers au sein d'une paix qui n'était qu'une longue fête."

Ces temples, ces autels consacrés au génie d'Auguste sont le gage de sentiments sincères. Virgile atteste le bonheur de Rome au sein de la paix profonde et de la sereine grandeur qu'Auguste lui a données. Pline l'Ancien parle avec une sorte de piété religieuse de ce peuple choisi par les dieux pour réunir les empires dispersés; adoucir les moeurs; rapprocher, par la communauté du langage, les idiomes discordants et sauvages; donner aux hommes la faculté de s'entendre et de s'aimer; enfin, rassembler dans une même patrie toutes les nations de la terre.

"Un jour qu'Auguste naviguait le long des rivages de Pouzzoles, les passagers et les matelots d'un navire d'Alexandrie vinrent le saluer vêtus de robes blanches et couronnés de fleurs. Ils brûlèrent de l'encens devant lui comme devant un dieu, et s'écriaient : "C'est par toi que nous vivons, par toi que nous sommes libres; c'est à toi que nous devons nos richesses et la sécurité." - "Il se trouva si heureux de ces acclamations", ajoute son biographe, "qu'il distribua quarante pièces d'or à sa suite, à condition d'employer cet argent à acheter des marchandises d'Egypte. Les jours suivants il donna aux Alexandrins des toges romaines, aux Romains des manteaux grecs, et il voulut qu'ils changeassent aussi de langage, les Grecs parlant latin, les Latins parlant grec." Double image du mélange des nations et de l'égalité qui commençaient, et qui se seraient accomplis si cette prospérité avait tenu à des institutions et non à la vie d'un homme.

1. C'est la thèse soutenue par Mengotti dans son livre Del commercio de' Romani, 1803. Il imagine même, à la manière antique, un discours sur le caractère avilissant du commerce, qu'il met dans la bouche du consul Emilius, p. 54-56. En voici la péroraison : Lasciamo dunqne che gli altri travaglino per noi, e noi non pensiamo che a vincerli ed a spogliarli. Raynal disait la même chose, But. philos- et pol., liv. XIX, ch. cxxi, et Montesquieu n'est pas d'un autre avis, Grand, et Décad., ch. x, Esp. des lois, 1. XXI, ch. xiv, xv, xvi. Ce préjugé était surtout grec et mis en avant sans trop de succès par les philosophes. Xénophon, Econom., IV, dit : "Les métiers ruinent le corps et laissent l'âme sans énergie;" Aristote (Polit., III, 3) : "On doit refuser les droits de citoyen aux artisans;" il ne veut même pas (1. VII, 9) que le citoyen travaille aux terres; Platon (Lois, VIII) le lui interdit formellement, et le condamne à un mois de prison (ibid. 1. XI), s'il fait quelque négoce; c'est l'idéal réalisé par les Spartiates, les Crétois et les Thessaliens. Cicéron se fit à Rome l'écho de ces doctrines (Cf. de Off. I, 42 et ailleurs); non que je veuille dire que ce même préjuge n'y existait pas dans une certaine mesure, puisque le droit civil lui-même rangeait parmi les gens de condition vile la femme, quo mercemoniis publice prxfuit, Cod. V, 27, 1. Mais peut-être a-t-on tiré de trop larges conséquences de ce texte. Une femme tenant boutique ne pouvait, en effet, dans les moeurs romaines, avoir place qu'au dernier rang. Denys d'Hal. (I. 11 et IX) dit que Romulus interdit les métiers aux citoyens, et que les marchands, les ouvriers, ceux qui tenaient une maison à louage n'étaient pas citoyens. Mais, d'autre part, je vois, dès les premiers temps, le peuple partagé en corps de métiers (Plut. Numa, 1 7),et Rome, dès les premiers jours de la république, dédier un temple à Mercure, instituer sous son patronage un collége de marchands (T. Live, II, 27), et signer des traités avec Carthage dans l'intérêt de ses négociants; plus tard, avant la seconde guerre punique, il fallut une loi provoqué par Flaminius pour interdire aux sénateurs le négoce et ne leur laisser qu'un navire d'une certaine capacité (300 amphores) pour le transport de leurs récoltes (T. L ive, XXI, 63;. Durant les guerres puniques, ce sont des entrepreneurs qui se chargent de l'approvisionnement des armées, et une province n'est pas conquise qu'on y voit aussitôt accourir les négociants romains, avec leur avidité accoutumée, dit Diodore, V, 26, no).)... Voy. les notes qui suivent. Une autre preuve indirecte, mais curieuse, de l'attention donnée par l'administration romaine aux affaires commerciales, c'est que chaque ville, chaque quartier avait des étalons de poids et mesures conservés par les magistrats et placés dans un temple sous la garde d'un dieu. Ce dieu, dans une inscription, n'est pas le facile Mercure, mais Hercule (Orelli, Corp. Insc, n° 1530. Cf. Code Théodos., XII, 6, 19 et 21; Amm. Marcell. XXVII, 9; Dureau de la Malle, Econ. pol. des Rom. I, 11; Kggcr, Examen des hist. d'Aug., p. 371). Les Romains avaient même mesuré la densité de l'eau, du vin, de l'huile, du miel, et, pour prévenir toute erreur, ils avaient pris pour unité de poids une certaine quantité d'eau de pluie. Dureau de la Malle, ibid. I, p. 14. Ajoutons l'unité des monnaies qui depuis Auguste tendit à s'établir. Dans le passage tant cité de Cicéron, de Off. 1, 42, il y aurait bien des choses à remarquer : ces portitores, ces foeneratores, que, dans ce livre tout stoïcien, il appelle sordidi, sont par lui traités ailleurs tout autrement. Pompée, Brutus n'étaient-ils pas foeneratores. et le vieux Caton qui fabriquait des vins de Cos dans son vignoble de la Sabine? (Pl., XIV, 9.) Cependant j'accorde qu'il trouve méprisable le commerce de détail, comme nous trouvions naguère avilissante la condition d'acteur, ce qui n'empêchait pas nos théâtres de prospérer; mais quel portrait fait-il du négociant enrichi qui ex alto in portum, ex ipso portu se in agros possessionesque contulit, et videtur jure optimo posse laudari, et toutes ses recommandations en faveur de négociants romains. Epist., XI, 24, XIII, 26, 43, etc Voir Lebas, Inse. gr. et lat., t. I, p. 202, n' fi0, et Bockh, n° 2285 B, sur les négociants romains trafiquant à Délos. - Cicéron, dans le pro lege Manil., 7, montre les immenses capitaux engagés par les Romains en Asie et le bouleversement des fortunes à Rome, si on ne prévient pas la ruine des citoyens qui trafiquent dans cette province. Voyez, dans ses lettres datées de Cilicie, combien il y est question de ces négociants ou usuriers romains, et parmi les derniers Brutus et Pompée.

2. Pro Fonteio. - 2. Florus engage les Trévires à commencer la guerre par le massacre des négociants romains. Tac, Ann., III, 42. La conquête des Gaules n'était pas achevée, que déjà les négociants romains y accouraient. La grande révolte commence à Génabum par le massacre des citoyens, Romani qui negociandi causa ibi constiterant. Caesar, B. G., VII, 3.

3. Tac, Agric, 24. Soixante dix mille Romains ou alliés sont tués en Bretagne sous Néron, et il n'y avait que dix-huit ans qu'elle avait été conquise sous Claude ! Tac, Ann., XIV, 33. Il dit (ibid.) en parlant de Londres, copia negotiatorum et commeatuum maxime célèbre.

4. Strab., II, p. 118. Et ce commerce avecl'Arabie, l'Inde et la Sérique coûtait annuellement à Rome plus de vingt millions (Pl., H. N., XII, 41), malgré les sénatus-consultes qui défendaient l'exportation de l'or. Cic, pro Flacco, 28. Les denrées de l'Inde se vendaient au centuple, qux apud nos centuplicatn teneunt. Pl., B. JV., VI, 26. -

5. Pline, VI, 19, d'après Varron, l'ompeii ductu crplnratum. Strabon dit aussi au livre II, 15, p. 73 : "L'Oxus est tellement navigable, que par son canal les marchandises indiennes s'apportent avec facilité jusqu'à la mer Hyrcanienne, d'où, par d'autres fleuves, elles arrivent jusqu'au Pont-Euxin."

6. Odes, III, 6 : Navis hispatue magister.... pretiosus tmpfor. Il dit davantage, Od., I, 31 : Divcs.... mercator dis canif ipsis, quippe ter et quater anno revisens aequor Atlantieum impune. La navigation à voiles et à rames était plus rapide que nous ne le croyons. Au dire de Pline (XIX, 1) on allait d'Ostie à la côte d'Afrique en 2 jours, à Marseille en 3, à Tarragone en 4, à Gadès en 7. De Fouzzoles à Alexandrie on mettait 9 jours, de Messine 7 et quelquefois 6. Mais on ne naviguait habituellement que dans la belle saison. De novembre à mars, dit Végèce (V, 9), maria clauduntur. -

7. Strabon, V, p. 238, d'accord avec Pline, XV, 2, place l'huile de Vénafre au premier rang, au second celle de la Bélique et de l'Istrie. Pausanias, X, 32, préfère à toutes celle de Tithorée en Phocide, qui était servie sur la table des empereurs. Les meilleurs vins étaient ceux d'Amminée et de Nomente, le Falerne, le Massique, le Cécube, tant de fois chantés par Horace, celui de Sétia, digne de Bacchus (Silius Italicus, VIII, 375), etc., etc -

8. Rome recevait du marbre de la Grèce, de l'Asie Mineure, de l'Egypte et de la Numidie, le nard des Indes et celui de Syrie, le baume de Jéricho, les perles, les pierres précieuses dont l'usage ne devint fréquent que sous Auguste; la pourpre, les étoffes de Cos, celles d'Attale, Atlalica vestis, tissues d'or; l'ivoire, l'ébène d'Ethiopie, le cristal de l'Inde. Sur les tables on servait le paon de Samos, la grue de Mélos, le faisan de Colchide, la lamproie de Tartessus, le merlus de Pessinonte, l'ellopsde Rhodes, le scarus de Cilicie, la pétoncle de Chios, la pintade et la poule de Numidie, les oies de la Gaule, dont on faisait grossir le foie dans le lait et dans le miel, invention qu'un consulaire et un chevalier se disputèrent; les oies de Germanie, dont le duvet se vendait cinq deniers la livre; l'aveline de Thasos, les dattes d'Egypte, la noisette d'Espagne, les vins de tous les rivages de la Méditerranée, l'huile de l'Afrique, de l'Espagne et de la Grèce, des esclaves de toutes les régions. Cf., 3' mém. de M. de Pastoret, p. 101-116. -

9. Je pourrais presque dire à Rome, car c'était là surtout qu'était la consommation de ces denrées. Les marchands d'aromates formaient tout un quartier, Hor. , liv. II, Ep., 1. Néron brûla aux funérailles de Poppée plus d'encens que toute l'Arabie Heureuse n'en donnait en une année. Pline ajoute (H. N., XII, 41) : Tanto nobis delicix et feminx constant! Que dirait-il aujourd'hui que le commerce avec l'Inde, seulement d'une des plus petites et de la plus pauvre province de l'empire, est annuellement de plusieurs centaines de millions? Il est vrai que les vieilles déclamations contre le luxe ne sont plus de mise, maintenant que le commerce et l'industrie se proposent, non d'assurer la jouissance de quelques-uns, mais d'accroître le bien-être de tous. La richesse, fruit des rapines et du travail esclave, comme c'était le cas à Rome, est un mal, car, née de la violence, elle ne nourrit que le vice et la corruption. La richesse, fruit du travail libre, comme dans nos sociétés modernes, est un bien, car elle excite l'industrie, développe l'intelligence et force ceux qui la consomment à partager par le salaire avec ceux qui la produisent -

10. Auguste et Livie avaient donné leur nom à deux qualités de papier. Voy. la longue énumération de M. de Pastoret (ibid., t. V, 2" partie, p. 85) des diverses professions alors en honneur à Rome.

11. Diodore V ,26. Les Gaulois avaient inventé le savon, Pl., II. N. , XXVIII. 12. Les Eduens avaient des fabriques pour l'or et l'argent; les Bituriges avaient trouvé l'art resté traditionnel chez eux et chez leurs voisins les Arvernes, de fixer à chaud l'étain sur le cuivre. Les Eduens avaient inventé le placage : "la Gaule ne marqua pas moins", dit M. Amédée Thierry, "par ses découvertes dans l'art de tisser et de brocher les étoffes; ses teintures n'étaient pas sans réputation. En agriculture, elle inventa la charrue à roues, le crible de crin, et l'emploi de la marne comme engrais. Les Gaulois composaient diverses sortes de boissons fermentées, telles que la bière d'orge et la bière de froment mêlée d'hydromel." -

12. Strabon suit avec curiosité les évolutions de l'armée des thons, tout le long des côtes, où, vers le temps de leur arrivée annuelle, des sentinelles étaient placées pour signaler leur approche. Cette pêche ne se fait plus guère en grand que sur les côtes de la Sicile et de la Provence. -

13. Diodore, V, 36; Pl., H. N., XXXVIII, 2. Il y avait des mines de fer et de très belles forges au cap Dianium, appelé, à cause de cela, par Pomponius Mêla, Ferraria, et des eaux excellentes pour la trempe près de Bilbilis et de Turiasso. Horace vante les cuirasses espagnoles, loricis Iberis, Od., I, 20. Dans les mines d'or de la Bétique on trouva jusqu'à des pépites du poids de 10 livres romaines. Pline, H. N., XXXIII, 4. En Turdétanie, le quart du minerai tiré de la mine était du cuivre pur. Strab., III, ch. vu. Il y avait de l'étain chez les Gallaïques, du plomb à Castalon, d'où l'on en tire encore. Le Tage et les autres fleuves de Lusitanie roulaient des paillettes d'or. Id, ibid., Cf. 154. Pline, XXXIII, 4, et XXXIV, 14, estime qu'on tirait annuellement de la Galice, de l'Asturie et de la Lusitanie 20000 livres pesant d'or. -

14. Jcs.,A. J., XX, 23. Strab., III, 162. Les vins les plus estimés étaient ceux de Chios, de Sarnos, de Clazomène, de Chypre, de Lesbos, de Smyrne, de Tripoli, de Béryte et de Tyr. Quelques vins de Sicile (le Mamertin et celui de Tauroménium) et d'Espagne (le Lalétan, celui de Tarragone, de Lauron et des Baléares) se vendaient bien. Ceux de Gaule, gâtés par certaines mixtures, ne paraissaient pas sur les tables riches. Pline, IV, 19, compte quatre-vingts espèces de vin, dont cinquante en Italie.

15. Strab., XI, 498. Pl., VI, 5, 19. On trouvera dans Ezéchiel (ch.|xxvn)et, pour le temps dont nous parlons, dans l'Apocalypse de saint Jean (ch. xvm, 12, 13 et 14), l'énumération des denrées qui circulaient en Orient. La Bithynie envoyait en Italie des fromages fort estimés (Pl., XI, 42), des bagues, des couteaux et faisait un grand commerce, témoin ce vers d'Horace : Tlnjna mercê bcatum, Od., III, 7. Le Pont donnait de l'alun, l'acacia, du bois de construction (Hor., Od., I, 14), et la Colchide un fer d'une trempe excellente (Virg., Georg., I, 58).

16. On a trouvé à Thèbes, dans les tombeaux de la XVIII² dynastie, des pièces d'étoffes teintes avec de l'indigo, des mousselines de l'Inde et des vases en porcelaine de Chine avec des inscriptions et des dessins chinois. Suivant l'auteur du Périple delamer Erythrée, l'indigo, des mousselines arrivaient, de son temps, en Egypte des bords de l'Indus et du Gange. Au cinquième siècle de notre ère, Hira, sur l'Euphrate, voyait constamment amarrés devant ses maisons des navires venus de l'Inde et de la Chine. Relations des voyages faits par les Arabes et les Persans dans l'Inde et la Chine dans le neuvième siècle de l'ère chrétienne, par Reinaud. -

17. Cf. Periplus maris Erythr., apud Huds., Géog. min. etDig. , XXXIX, 4, l'r. 10, § 7. Pline donne en plusieurs endroits, IX, 63; XII, 26, 42; XXXVII, 7, etc, le prix de ces objets à Rome. Sous Aurélien, on donnait encore une livre de soie pour une livre d'or. Vopisc , Aurcl., 45. César donna une perle qui coûtait plus d'un million. Suét., Cts., 50. On essaya de cultiver le poivrier en Italie. Pline, XVI, 59. -

18. Térence, V Eunuque, act. I, se. II. La carte de Peutinger marque auprès de deux villes de la côte du Malabar un Templum Augusti, ce qui suppose en ce lieu un comptoir de marchands romains. C'était l'usage d'avoir dans toutes les villes marchandes une chambre d'armateurs; deux inscriptions récemment trouvées à Tomi (ov. Perrot, Galatie, p. 67). La langue dont on usait dans les échanges en Orient était le grec, que parlaient, dit Philostrate, les princes du nord de l'Inde et tous les lettrés du pays. Sénèque, Consol. ad llelv., 6, et Plut. De la fortune d'Alex., confirment ce témoignage. - I. Plutarque, m Sertor. -

19. B. J., II, 16. Ce discours se rapporte au temps de Néron, mais le fait qu'il atteste d'immenses légions gardées par un petit nombre de soldats, est déjà vrai pour le temps d'Auguste. On a accusé ce discours d'être un non-sens, parce qu'on ne l'a pas compris. Josèphe n'a pas entendu parler des armées rangées le long des frontières, mais des garnisons de l'intérieur, qui n'étaient, en effet, ni nombreuses, ni fortes.

Livret :

  1. Auguste dans la boutique de Roma Latina

Liens externes :

  1. Auguste de l'encyclopédie libre Wikipédia
  2. Carte de Peutinger de l'encyclopédie libre Wikipédia
  3. Sanctuaire fédéral des Trois Gaules de l'encyclopédie libre Wikipédia
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