Auguste : 27 av. J.C.-14 de notre ère
Les provinces gauloises

118 av. J.C.-14 ap. J.C.

La province Narbonnaise

Comme l'Espagne, le sud de la Gaule avait été soumis par les romains dès l'époque républicaine; mais la domination romaine s'y était établie plus tard et moins complètement. Les deux provinces d'Espagne avaient été organisées au temps d'Hannibal; la province de Narbonne à l'époque des Gracques. Les romains possédaient toute la péninsule espagnole; en Gaule, ils durent se contenter, jusqu'aux dernières années de la république, d'occuper la côte, et encore la moitié de la côte la moins considérable et la plus éloignée de l'Italie.

Ce n'est pas sans raison que la république avait donné à ses possessions le nom de Narbo (Narbonne): la plus grande partie de la côte, depuis Montpellier jusqu'à Nice, appartenait à la ville de Massalia. Cette cité grecque était plutôt un Etat qu'une ville et sa puissance avait donné à l'alliance qu'elle avait contractée d'égale à égale avec Rome depuis plusieurs siècles, une importance que n'eurent jamais les traités signés par les romains avec d'autres villes. Ceux-ci d'ailleurs protégeaient et défendaient ces Grecs leurs voisins, plus encore que les Grecs lointains de l'Orient. Les Massaliotes possédaient bien le bassin inférieur du Rhône jusqu'à Avignon, mais les peuplades liguriques et celtiques de l'intérieur ne furent jamais soumises, et le camp permanent d'Aquae Sextiae, crée par les Romains à une journée de marche au nord de Massalia, était destiné à garder d'une façon constante la riche cité grecque. A l'issue de la guerre civile, et ce ne fut pas une des moindres conséquences de cette guerre, Massalia, qui avait été l'alliée la plus fidèle du gouvernement républicain légal, tomba avec lui. Elle ne garda ni son importance politique, ni son haut rang d'autrefois; elle resta bien une ville libre et une cité grecque, mais elle ne conserva de son ancienne liberté et de son caractère grec, que ce qui convenait à la situation modeste d'un chef-lieu de commune provinciale. Après la guerre civile, il n'est plus question de Massalia comme Etat politique : de même que Naples en Italie, elle ne fut plus en Gaule qu'un centre de civilisation et d'enseignement grecs.

La plus grande partie du pays qui fut plus tard la Narbonnaise ayant été soumise, pour la première fois alors, à l'administration immédiate de Rome, l'organisation en remonte, dans une certaine mesure, à cette époque.

118 av. J.C.-14 ap. J.C.

Les trois Gaules

Avant la guerre des Gaules, la domination romaine s'étendait à peu près jusqu'à Toulouse, Vienne et Genève; après cette guerre, elle eut pour limites le Rhin dans tout son cours et les côtes de l'Océan Atlantique au Nord et à l'Ouest. Sans doute la soumission était loin d'être complète; peut-être même au Nord-Ouest était-elle aussi superficielle qu'en Bretagne. Nous n'avons guère de détails sur l'achèvement de la conquête qu'en ce qui concerne les peuplades gauloises d'origine ibérique. Les Ibères n'occupaient pas seulement le versant méridional des Pyrénées: ils s'étendaient au Nord de la chaîne dans le Béarn, la Gascogne, le Languedoc occidental1.

De plus, lorsque les romains livrèrent leurs dernières batailles dans le Nord-Ouest de l'Espagne, ils durent également combattre sur le versant septentrional des Pyrénées. Cette guerre, qui n'était pas sans avoir des rapports avec celle d'Espagne, fut conduite en 716/38 av. J.C. par Agrippa, puis par Marcus Velerius Messala, le célèbre protecteur des poètes romain, qui, en 726/28 ou 727/27, à peu près au moment de la guerre des Cantabres, vainquit les Aquitains en bataille rangée dans l'ancien territoire romain, non loin de Narbonne. Quant aux Celtes, on ne signale que la défaite qu'ils infligèrent aux Morins de Picardie, peu de temps avant la bataille d'Actium; et, lors même que, pendant les vingt ans que dura sans interruption la guerre civile, les historiens auraient perdu de vue les événements de Gaule relativement insignifiants, l'absence de tout triomphe nous prouverait qu'on ne fit à cette époque dans le pays des Celtes aucune expédition militaire de quelque importance.

1. Il est indubitable que la région où l'on trouve des monnaies ibériques d'étend au nord des Pyrénées, quoique les légendes qui se lisent sur des monnaies de Perpignan et de Narbonne, par exemple, n'aient pas été expliquées avec certitude. Comme l'autorisation romaine était nécessaire pour frapper ces monnaies, on peut se demander si, avant la fondation de Narbo (634 de Rome), cette partie de ce qui fut plus tard la Narbonnaise ne dépendait pas du gouverneur de l'Espagne citérieure. En Aquitaine, il n'y a pas de monnaies portant des légendes ibériques, pas plus que dans le nord-ouest de l'Espagne; c'est probablement parce que la domination romaine, qui surveillait tout ce monnayage, ne s'étendait pas sur ces territoires à l'époque où il fonctionnait, c'est-à-dire jusqu'à la guerre de Numance.



21

Insurrections de 21

Plus tard, pendant le long principat d'Auguste, pendant la crise dangereuse des guerres de Germanie, les peuplades gauloises restèrent soumises. Le gouvernement impérial avait compris d'ailleurs, comme les patriotes germains qu'un succès décisif et qu'une invasion germanique en Gaule provoqueraient un soulèvement des Gaulois contre Rome; ce qui prouve que la domination étrangère n'était pas encore solidement établie dans ce pays.

Une insurrection véritable eut lieu sous Tibère en l'année 21: la noblesse celtique forma une vaste conjuration pour renverser la suprématie romaine. Le soulèvement éclata trop tôt, dans le bassin inférieur de la Loire, parmi les tribus peu importantes des Turons et des Andécaves; on fit aussitôt marcher contre les insurgés non seulement la petite garnison de Lyon, mais encore une partie de l'armée du Rhin. Bientôt les peuplades les plus considérables se joignirent aux rebelles: les Trévères, sous la conduite de Julius Florus, se jetèrent par bandes dans les Ardennes: tout près de Lyon, les Eduens et les Séquanes se soulevèrent à la voix de Julius Sacrovir. Les légions triomphèrent sans peine de la révolte; il n'en est pas moins vrai que ce soulèvement, auquel les Germains ne prirent aucune part, témoignait de la haine encore vivace des Gaulois et surtout de la noblesse contre les dominateurs étrangers. Le poids des impôts et le manque d'argent, qu'on allégua comme causes de l'insurrection, ont sans doute accru cette haine, mais elle existait déjà.

51 av. J.C.-80 ap. J.C.

Apaisement progressif de la Gaule

C'était un succès pour Rome d'avoir conquis la Gaule; mais ce qui fut un succès plus grand encore, ce fut d'y être restée. Vercingétorix n'eut pas de successeur, et pourtant il ne manquait pas d'hommes, qui auraient volontiers suivi ses traces. L'empire arriva à ce résultat, à la fois en effrayant les Gaulois et en gagnant leurs sympathies, on peut dire aussi en les divisant.

La puissance et la proximité de l'armée du Rhin furent sans contredit le premier et le plus efficace des moyens que l'on employa pour tenir les Gaulois dans la crainte du maître, et si le contingent de cette armée resta le même pendant tout le siècle qui suivit, ce fut autant pour assurer l'obéissance des sujets gaulois que pour surveiller leurs voisins de la Germanie, qui n'étaient plus alors très redoutables. L'absence, même temporaire, de ces troupes suffisait pour compromettre la domination romaine, non pas parce que les Germains pouvaient passer le Rhin, mais parce que les Gaulois étaient tout prêts à se soulever contre les Romains. L'insurrection qui éclata après la mort de Néron le prouve clairement, quelque peu de consistance qu'elle ait eu : dès que les troupes furent parties pour l'Italie, afin d'y porter leur général au pouvoir, l'indépendance de l'empire gaulois fut proclamée à Trèves et les soldats romains restés dans le pays durent lui jurer fidélité.

Mais bien que la domination romaine, en Gaule comme partout, s'appuyât essentiellement sur la supériorité militaire que donnent des troupes régulières et bien exercées en face d'une multitude indisciplinée, elle ne reposait cependant pas uniquement sur elle. Là aussi, la politique de division fut appliquée avec succès. Les Celtes ne possédaient pas la Gaule tout entière; non seulement les Ibères étaient solidement établis dans le sud, mais encore des tribus germaniques occupaient les bords du Rhin en nombre considérable, et leur bravoure militaire leur donnait plus d'importance encore que leur nombre. Le gouvernement impérial sut très habilement nourrir et utiliser les rivalités qui existaient entre les Celtes et les Germains de la rive gauche du Rhin.

Pourtant il obtint encore plus de résultats par la politique de fusion et de conciliation. On laissa subsister l'organisation par tribus, et l'on accorda même aux Gaulois une sorte de représentation nationale; au contraire, on combattit l'antique religion, mais avec ménagement; la langue latine devint obligatoire tout de suite; la nouvelle religion impériale fut mélangée à l'institution de la représentation nationale; surtout on procéda à la romanisation du pays sans dureté, avec lenteur et patience, si bien que la domination romaine cessa d'être dans le pays des Celtes une domination étrangère, du moment que les Celtes eux-mêmes devinrent et voulurent être des romains.

Les événements qui suivirent la mort de Néron, nous indiquent combien cette politique avait porté ses fruits un siècle avant la conquête de la Gaule par les Romains. Dans leur ensemble, ces événements appartiennent les uns à l'histoire de l'empire romain, les autres à l'histoire des rapports de cet empire avec les Germains; mais à cause de leur signification même, il faut les citer ici. La chute de la dynastie Julio-Claudienne fut provoquée par un noble celte et précédée d'une insurrection celtique; mais ce ne fut pas là un soulèvement contre la domination étrangère, comme l'avait été la révolte de Vercingétorix ou celle de Sacrovir: le but était non pas de détruire, mais de transformer le régime impérial. Vindex se vantait de descendre d'un bâtard de César et comptait cet honneur parmi les titres de noblesse de sa famille; cela indique nettement le caractère à la fois national et romain de l'insurrection dont il était le chef. Quelques mois plus tard, il est vrai, lorsque les troupes romaines d'origine germanique, qui avaient fait défection, aidées des Germains restés libres, eurent triomphé pour un moment de l'armée du Rhin, certaines tribus celtiques proclamèrent l'indépendance de leur nation; mais cette tentative échoua misérablement, non pas parce que le gouvernement intervint, mais parce que la grande majorité des tribus celtiques ne pouvait pas vouloir et ne voulut pas en effet abandonner les Romains. Les nobles qui dirigeaient la révolte portaient des noms romains, que les monnaies de l'insurrection reçurent des légendes latines, on comprendra qu'en 70 ap. J.C., la nation celtique n'était plus capable de secouer le joug étranger, d'abord parce qu'il n'y avait plus de nation celtique, et aussi parce que la suprématie romaine était considérée comme un joug assurément, dans certains cas, mais non comme une domination étrangère. Si la même occasion s'était présentée aux Celtes à l'époque de la bataille de Philippes ou sous Tibère, la révolte ne se serait pas terminée autrement, mais il aurait fallut la noyer dans le sang; en 70 elle s'envola en poussière.

Quelques dizaines d'années après ces crises périlleuses l'armée du Rhin fut considérablement diminuée; il était donc prouvé que la majorité des Gaulois ne songeait plus à se séparer des Italiens, et que les quatre générations qui s'étaient succédé depuis la conquête avaient accompli leur oeuvre.

Désormais ce qui se passe en Gaule appartient à l'histoire intérieure de l'empire. Quand il menaça de se disloquer, l'Occident comme l'Orient se sépara pour un temps du centre de l'empire; mais la création de l'Etat indépendant de Postumus fut le produit de la nécessité, non d'un libre choix. La séparation même était purement factice: les empereurs qui gouvernèrent la Gaule, la Bretagne et l'Espagne ne prétendirent-ils pas, comme leurs adversaires d'Italie, à l'empire universel? Sans doute il restait des traces du vieux caractère de la nation celtique et de son antique indocilité. Saint Hilaire, évêque de Poitiers et Gaulois lui-même, déplore l'arrogance de ses compatriotes, et les dernières biographies impériales nous représentent les Gaulois comme opiniâtres, indociles et prêts à se révolter, si bien que le gouvernement devait se montrer très ferme à leur égard. Mis nulle part, moins qu'en Gaule, on ne voulait, pendant les derniers siècles, se détacher de l'empire ou renoncer à la nationalité romaine, si tant est qu'il y eût alors une nationalité romaine. Au contraire, c'est le développement, dont César et Auguste avaient jeté les fondements, qui remplit la fin de l'époque romaine aussi bien que le moyen âge et les temps modernes.

27 av. J.C./15

Organisation des trois Gaules

L'organisation de la Gaule est l'oeuvre d'Auguste. Dans l'essai de réglementation impériale qui suivit la guerre civile, la Gaule entière, telle que César l'avait reçue ou l'avait transmise, fut placée directement sous le gouvernement de l'empereur, à l'exception du territoire situé en deçà des Alpes, qui fut réuni à l'Italie. Aussitôt après, Auguste se rendit en Gaule, et en 727/27 av. J.C. à Lyon, la capitale; il y fit le recensement de la province; les pays conquis par César furent alors cadastrés pour la première fois, et la répartition de l'impôt put être régulièrement déterminée. Le prince ne resta pas longtemps en Gaule; les événements l'appelaient en Espagne.

Mais l'établissement de la nouvelle organisation rencontra de grandes difficultés et souvent même des résistances; ce ne furent pas seulement des expéditions militaires qui nécessitèrent le séjour d'Agrippa en Gaule pendant l'année 735/19 av. J.C. et celui de l'empereur lui-même pendant les années 738-741/16-13. Les gouverneurs ou chefs militaires de l'armée du Rhin, qui appartenaient à la maison impériale, le beau-fils d'Auguste, Tibère en 738/16; son frère Drusus de 742 à 745/12 à 9, puis de 757 à 759/3 à 5 ap. J.C., de 763 à 765/9 à 11, son fils Germanicus de 766 à 769/12 à 15, reçurent tous la mission de travailler à l'organisation de la Gaule. Cette oeuvre de paix n'était certainement ni moins difficile ni moins importante que les guerres du Rhin; ce qui le prouve, c'est que l'empereur s'en occupa lui-même dès le début et qu'il la confia dans la suite à des hommes placés auprès de lui et dans une haute situation. Les règlements tracés par César dans le cours de la guerre civile reçurent à cette époque la forme qu'ils conservèrent depuis lors, au moins dans l'essentiel. Ils embrassèrent l'ancienne et la nouvelle province.

Cependant Auguste, dès l'année 732/22 av. J.C., abandonna au sénat l'administration du pays de Massalia et de l'ancien territoire romain qui s'étendait depuis la Méditerranée jusqu'aux Cévennes, ne gardant pour lui que le gouvernement de la nouvelle Gaule. Ce territoire, encore très vaste, forma trois circonscriptions administratives, dont chacune fut soumise à un légat impérial particulier. Ces trois provinces correspondaient aux trois parties de la Gaule que César avait déjà trouvées distinctes à son arrivée et que déterminaient les rivalités nationales des Celtes : l'Aquitaine habitée par les Ibères, la Gaule proprement celtique et le pays celtico-germanique des Belges. On eut en vue de faire revivre en quelque sorte dans la division administrative les rivalités qui favorisaient l'établissement de la suprématie romaine. Mais on ne put le faire qu'approximativement; il était impossible d'agir autrement dans la pratique. Le territoire celtique situé entre la Garonne et la Loire fut rattaché à l'Aquitaine Ibérique trop peu considérable; toute la rive gauche du Rhin, depuis le lac Léman jusqu'à la Moselle, fut réunie à la Belgique, quoique la plupart des habitants de cette région fussent d'origine celtique. D'ailleurs cette origine était prépondérante; aussi les provinces réunies purent-elles être appelées les "trois Gaules".

Sous le rapport du droit public, l'organisation des trois nouvelles provinces différa complétement de celle qui existait déjà dans l'ancienne Gaule. Celle-ci était depuis longtemps tout à fait latinisée; dans les trois nouvelles on se contenta de régulariser les anciennes coutumes du pays. Cette opposition était beaucoup plus profonde que la différence purement formelle de l'administration sénatoriale et de l'administration impériale; c'est elle surtout qui a donné naissance à la distinction encore aujourd'hui si sensible entre les pays de langue d'oc et de Provence et les pays de langue d'oil.

118 av. J.C./époque impériale

Romanisation de la province méridionale

La romanisation de la Gaule méridionale n'était pas si parfaite à l'époque républicaine que celle de l'Espagne : il n'était pas aisé d'effacer les quatre-vingts ans qui s'étaient écoulés entre les deux conquêtes.

Les garnisons étaient beaucoup plus fortes et plus solidement établies en Espagne qu'en Gaule; les villes de droit latin y étaient aussi beaucoup plus nombreuses. Sans doute à l'époque des Gracques et sous leur influence, avait été fondée Narbo, la première colonie véritable de citoyens romains envoyés outre-mer; mais elle resta isolée et si elle fut la rivale commerciale de Massalia, selon toute apparence elle n'arriva jamais à la même importance. Lorsque César commença à diriger les destinées de Rome, il voulut avant tout réparer le temps perdu dans ce pays qu'il aimait et où son astre avait commencé de briller. La colonie de Narbo fut fortifiée et devint, sous Tibère, la ville la plus peuplée de toutes les Gaules. Puis, surtout dans le territoire enlevé à Massalia, ou établit quatre nouvelles colonies de citoyens : la plus importante comme poste militaire fut Forum Julii (Fréjus), principale station de la nouvelle flotte de l'Etat : la plus considérable comme place de commerce fut Arelate (Arles), à l'embouchure du Rhône. Bientôt, lorsque Lyon s'éleva et que presque tout le mouvement commercial se porta sur le fleuve, Arles ne tarda pas à éclipser Narbonne et devint l'héritière directe de Massalia, le grand marché de tout le commerce gallo-italien.

Il est difficile de distinguer dans toutes ces créations la part qui revient à César lui-même et celle qu'il faut rapporter à son fils. C'est d'ailleurs une question historiquement peu importante; là, plus que partout ailleurs, Auguste ne fut que l'exécuteur testamentaire du dictateur. Le peuple des Volcae, qui habitait la côte, autrefois sujette de Massalia, fut organisée par César sur le modèle des communes latines; les "préteurs" des Volcae gouvernaient le district tout entier qui comprenait vingt-quatre localités1, jusqu'au jour où l'ancien état de choses disparut même de nom et où la cité latine de Nemausus (Nîmes) remplaça la tribu des Volcae. De même la plus grande de toutes les tribus de cette province, celle des Allobroges, qui s'étendait au Nord de l'Isère et à l'Est du moyen Rhône, depuis Valence et Lyon jusqu'aux montagnes de la Savoie et au lac Léman, fut organisée en cités, probablement par César, comme celle des Volcae et dotée du droit italique. Plus tard, l'empereur Gaïus donna à la ville de Vienne le droit romain. De même, dans toute la province, les centres importants furent constitués, d'après le droit Latin, par César ou aux premiers temps de l'empire : telles furent Ruscino (Roussillon), Avennio (Avignon), Aquae Sextia (Aix), Apta (Apt).

Déjà, à la fin du règne d'Auguste, les deux rives du Rhône inférieur étaient complètement initiées à la langue et aux moeurs romaines, et l'organisation par tribus était réduite dans toute la province à des proportions presque insignifiantes. Les habitants des villes qui jouissaient du droit de cité romaine, ceux des villes de droit Latin, qui avaient servi dans l'armée impériale ou exercé des magistratures dans leur pays et acquis ainsi le droit de cité pour eux et pour leurs descendants, ne différaient plus en droit des Italiens et pouvaient prétendre comme eux aux dignités de l'empire.

1. Cela est prouvé par la curieuse inscription d'Avignon (Herzog, Gall. Narb, n. 403): T. Carisius T. f. pr(aetor) Volcar(um) dat- le plus ancien témoignage que l'on ait de l'organisation romaine municipale dans cette contrée.

43 av. J.C./époque impériale

Lugudunum

Dans les trois Gaules, au contraire, il n'y avait aucune cité de droit romain ou latin, ou plutôt il n'y en avait qu'une seule, la ville de Lugudunum (Lyon), qui par là même n'appartenait à aucune des trois provinces ou plutôt appartenait à toutes les trois1. Située à l'extrémité sud de la Gaule impériale, sur la frontière même de la province organisée en cités, au confluent du Rhône et de la Saône, dans une position stratégique aussi bien que commerciale très heureusement choisie, cette colonie avait éé fondée en l'année 711 de Rome/43 av. J.C., pendant la guerre civile, pour recueillir un certain nombre d'Italiens chassés de Vienne2. Elle ne remplaça pas une ancienne tribu celtique3, mais elle fut composée immédiatement d'Italiens et posséda de suite le plein droit de cité romaine; c'était la seule ville de ce genre parmi les communes des trois Gaules, et sa situation au point de vue du droit ressemblait un peu à celle de Washington dans les Etats-Unis.

Cette cité unique était en même temps la capitale de la Gaule. Les trois provinces ne dépendaient pas d'une autorité supérieure commune, et parmi les hauts fonctionnaires de l'empire, seul le gouverneur de la province centrale ou lyonnaise résidait à Lyon; mais lorsque l'empereur ou des princes de sa famille voyageaient en Gaule, c'est à Lyon qu'ils séjournaient habituellement. Lyon était avec Carthage, dans la partie latine de l'empire, la seule ville qui possédât une garnison permanente, comme celle de Rome4. Elle était aussi, dans les premiers temps de l'empire, la seule ville de l'Occident où l'on frappât certainement des monnaies impériales. Là était le bureau central des douanes qui entouraient toute la Gaule; là aboutissait le réseau des routes gauloises. Mais Lyon n'était pas seulement le foyer où étaient réunies toutes les administrations communes aux Gaules; cette ville romaine était aussi, le siège de l'assemblée celtique des trois provinces et de toutes les institutions politiques et religieuses qui s'y rattachaient; c'était là qu'était bâti son temple et qu'elle célébrait ses cérémonies annuelles.

Ainsi Lugudunum atteignit rapidement une grande prospérité, grâce aux riches subventions qu'elle recevait comme métropole et à sa belle situation commerciale. A l'époque de Tibère, un historien écrivait qu'elle était la seconde ville de Gaule après Narbonne; plus tard elle devint la rivale d'Arles, sa soeur du Rhône, et finit par l'emporter sur elle. Lors de l'incendie qui, en 64, dévora une grande partie de Rome, les Lyonnais offrirent aux victimes de ce désastre une souscription de quatre millions de sesterces, et lorsque, l'année suivante, leur ville fut détruite par un incendie plus terrible encore, l'empire tout entier leur vint en aide; l'empereur préleva sur sa cassette particulière pour leur envoyer une somme égale à celle qu'il avait reçue d'eux. Lugdunum se releva de ses ruines plus florissantes qu'auparavant, et pendant deux mille ans elle est restée à toutes les époques ce qu'elle est encore aujourd'hui, une ville très importante.

Dans les derniers temps de l'empire romain, elle céda peut-être à la suprématie à Trèves. La cité des Trévères, appelée Augusta probablement par le premier empereur (Auguste), devint bientôt la plus importante de la Belgique; si Durocortorum des Remi (Reims) était encore sous Tibère la localité la plus peuplée de la province et la résidence du gouverneur, c'est à la capitale des Trévères qu'un historien du temps de Claude attribue la première place. Mais Trèves devenait la capitale de la Gaule5, on peut même dire de l'Occident, au moment où Dioclétien réforma l'administration de l'empire. Lorsque la Gaule, la Bretagne et l'Espagne furent réunies sous la même autorité supérieure, le siège de cette autorité fut placé à Trèves; depuis lors, Trèves fut la résidence habituelle des empereurs qui voyageaient en Gaule, et comme le dit un Grec du Vième siècle, elle fut la grande ville transalpine. Mais nous ne devons pas nous occuper de l'époque où cette Rome du nord vit construire ses murailles et ses Thermes, que l'on peut citer à côté des murailles élevées par les rois romains et des bains de la Rome impériale.

Pendant les trois premiers siècles de l'empire, Lyon resta le centre romain du pays celtique; ce ne fut pas seulement parce qu'elle avait été fondée par des Italiens et que, ce qui n'arriva à aucune ville de la Gaule septentrionale et presque à aucune de la Gaule méridionale, c'était une cité romaine d'origine et de moeurs autant qu'une cité de droit romain.

1. On ne peut guère comparer à la situation de Lyon dans les trois Gaules que celle de Noviodunum (Nyon, près du lac de Genève); mais comme cette commune est désignée plus tard sous le nom de civitas Equestrium (Inser. helv. 115); elle paraît devoir être comptée plutôt au nombre des tribus, ce qui ne saurait être vrai de Lyon.

2. Les Italiens expulsés de Vienne par les Allobroges (Dion, XLVI, 50), ne pouvaient être que des citoyens romains; la fondation en leur faveur d'une colonie de droit romain ne se comprend que dans cette hypothèse. Cette expulsion a dû avoir lieu du soulèvement des Allobroges sous Catugnatus en 639/61 av. J.C. Nous ignorons pourquoi ces Italiens, au lieu d'être ramenés à Vienne, furent établis autre part; on peut l'expliquer de diverses manières; mais le fait en lui-même n'est pas douteux. Les revenus de la nouvelle cité (Tac., Hist., I, 64) furent prélevés probablement sur le budget de Vienne.

3. Le territoire appartenait auparavant aux Ségusiaves (Pline, Hist. nat, IV, 18, 107. - Strabon, p. 186, 192), une des petites tribus clientes des Eduens (César, de Bel, Gal., VII, 75); mais dans la division par tribus, la nouvelle cité n'est pas comptée au nombre de leurs villes, elle est indépendante (Ptolémée, II, 8, 11, 12).

4. Cette garnison se composait de 1200 soldats avec lesquels, comme le roi des Juifs Agrippa le dit dans Josèphe (Bell, Jud, II, 16, 4), les romains tenaient la Gaule tout entière dans l'obéissance.

5. Rien ne peut faire mieux connaître la situation de Très à cette époque que l'ordonnace rendue en 376 par l'empereur Gratien (Cod, Théod., XIII, 3, 11), d'après laquelle les professeurs de rhétorique et de grammaire qui enseignaient les deux langues dans les capitales des dix-sept provinces gauloises du temps, devaient recevoir de l'Etat, comme supplément, un traitement égal à celui qu'ils touchaient sur la caisse municipale. Pour Trèves, ce supplément était plus élevé.

27 av. J.C./époque impériale

L'organisation des tribus

Dans la province méridionale, la base de l'organisation était la cité de droit italique; dans la province du Nord, ce fut la tribu1, surtout la tribu celtique autrefois unité politique indépendante, à cette époque unité municipale. On verra qu'une cité gauloise n'est autre chose qu'une certaine étendue de territoire occupée par un peuple, généralement avec une ville comme chef-lieu. Cette distinction de cité et de tribu n'est pas seulement importante pour la différence d'organisation qu'elle suppose; alors même qu'elle aurait été purement formelle, elle n'en révélait pas moins deux nationalités distinctes, d'un côté l'élément romain, de l'autre l'élément étranger encore vivant et fort.

Il est probable que la différence qui existait alors entre les deux organisations n'était pas nettement marquée. Les éléments sont les mêmes de part et d'autre : les magistrats, le conseil, l'assemblée des citoyens s'y retrouvent; et si le gouvernement impérial avait rencontré une diversité plus profonde, comme il en avait sans doute existé jadis, il l'aurait fait promptement disparaître. Aussi la transformation des tribus en cités s'est-elle accomplie presque partout et sans secousse; on pourrait presque dire qu'elle s'est produite d'elle-même, et par suite d'un développement nécessaire. C'est pourquoi les documents nous indiquent fort peu en quoi les deux régimes se distinguaient l'un de l'autre pour la qualité. Pourtant il y avait dans la compétence des diverses autorités, relativement à la juridiction, aux impôts, au recrutement militaire, des différences importantes ou qui paraissaient l'être pour l'administration, soit en elles-mêmes, soit dans leur application.

Pour la quantité, il est plus facile de reconnaître les nuances. Les tribus, au moins telles qu'on les trouve chez les Celtes et les Germains, sont généralement des peuplades plutôt que des localités; cet état de choses caractéristique était particulier à tous les pays celtiques, et la romanisation l'a recouvert dans la suite plutôt que détruit. Si Mediolanum et Brixia ont possédé un vaste territoire et sont restés longtemps puissantes, c'est qu'elles n'étaient autre chose que les tribus des Insubres et des Cénomans. Le territoire de Vienne comprenait le Dauphiné et la Savoie occidentale; des villes aussi anciennes et presque aussi importantes qu'elle, Cularo (Grenoble), Genova (Genève) n'ont été en droit, jusqu'à la fin de l'Empire, que des villages dépendant de Vienne. Cette anomalie apparente s'explique parfaitement, si l'on se rappelle que le nom de Vienne servait à désigner, en dernier lieu, le territoire des Allobroges. Dans la plupart des tribus celtiques, une localité domine tellement toutes les autres, qu'il revient au même de dire les Rèmes ou Durocortorum, les Bituriges ou Bordeaux; mais le cas contraire se présente quelquefois: ainsi chez les Vocontii, Vasio (Vaison) et Lucus, chez les Carnutes, Autricum (Chartres) et Cenabum (Orléans) rivalisaient d'importance. Il est fort douteux que les privilèges accordés dans le droit grec et italique aux villes entourées de murs et refusés à la campagne, aient existé chez les Celtes en droit ou même seulement en fait. Ce que l'on doit rapprocher de cette tribu dans l'organisation greco-italique, c'est beaucoup moins la citré que la peuplade; on peut comparer les Carnutes aux Béotiens, Autricum et Cenabum à Tanagra et à Thespies.

Pourtant, ce qui fut fait en Gaule par Auguste, ou par César, n'était pas exigé par les circonstances; le gouvernement se décida librement, et cette conduite s'accorde bien avec la bienveillance dont il usa toujours envers les Celtes. Avant la conquête romaine et même pendant les campagnes de César, il y avait, en réalité, beaucoup plus de tribus qu'à l'époque impériale; ce qui est surtout remarquable, c'est que les petites peuplades, clientes d'une tribu plus considérable, ne sont pas alors devenues indépendantes, mais ont disparu2. Plus tard le pays des Celtes nous apparait divisé en un nombre restreint de districts importants, parfois même très considérables, mais on ne retrouve nulle part de tribus qui en dépendent. Cette organisation a peut-être été préparée par le système de clientèle antérieur à la conquête; mais elle n'a été complètement établie que par l'administration romaine.

Cette permanence et ce progrès de l'organisation par tribus ont dû exercer une grande influence sur le développement politique de la Gaule dans les temps qui ont suivi. Tandis que la province Tarraconaise comprenait deux cent quatre-vingt-treize communautés indépendantes, les trois Gaules n'en renfermaient en tout, que soixante-quatre. L'unité nationale n'était pas brisée et les légendes du pays survivaient; la fervente dévotion avec laquelle, pendant toute l'époque impériale, les Volcae adorèrent le dieu de la source Nemausus, prouve combien, en ce pays même, au sud de la Gaule, et dans une tribu qui avait été transformée en cité, se conservaient vivantes les antiques traditions des peuplades. Une communauté bien unie et possédant un vaste territoire était donc une vraie puissance. César avait trouvé, au sein des tribus gauloises, un peuple tenu dans une complète dépendance politique et économique par une noblesse toute-puissante; il en fut de même, dans l'essentiel, sous la domination romaine. Comme autrefois, les chefs de la noblesse, à la tête de leurs innombrables vassaux et de ceux que les dettes faisaient leurs valets, jouaient, chacun dans leur pays, le rôle de souverains; c'est ce que Tacite nous peint chez les Trévères, à l'époque de Tibère. Le gouvernement romain donna aux communautés des droits étendus et même une certaine puissance militaire, puisqu'elles étaient autorisées à créer, en cas de besoin, et à conserver des garnisons, comme il arriva chez les Helvètes; les magistrats pouvaient appeler la garde civique aux armes, et, dans ce cas, ils avaient les droits et le rang d'officiers. Cette autorisation n'avait pas, d'ailleurs, la même importance pour le chef d'une petite ville d'Andalousie et pour celui d'un district de la Loire ou de la Moselle, grand comme une petite province. La politique libérale de César, à laquelle on doit rapporter nécessairement les traits principaux de cette organisation, apparait ici dans toute sa grandeur.

1. Par le mot tribu nous rendons, à l'exemple de M. Mommsen, le terme civitas employés par les auteurs latins pour désigner l'unité politique gauloise. On verra par la suite du développement qu'une cité gauloise n'est autre chose qu'une certaine étendue de territoire occupée par un peuple, généralement avec une ville comme chef-lieu. Le mot cité, qui semblerait rendre plus fidèlement le terme civitas, aurait amené dans tout ce passage une véritable confusion.

2. César nomme Dieu, dans une énumération générale, toutes les tribus que nous retrouvons plus tard sous Auguste; mais on constate chez lui plus d'une trace de ces petites peuplades, rattachées à d'autres par les liens de la clientèle : ainsi il nomme comme clients des Eduens, les Segusiavi, les Ambivaretes, les Aulerci, Brannovici et les Brannovii (de Bel, Gal., VII, 75); comme clients des Trévères, les Condrusi (ibid, IV, 6), comme clients des Helvètes les Tulingi et les Latobriges. A l'exception des Segusiavi, aucune de ces tribus n'est représentée à l'assemblée de Lyon. Il a bien pu y avoir en Gaule, à l'époque de la conquête, un grand nombre de tribus du même genre moins considérables et qui n'étaient pas complétement rattachées aux cantons directeurs. D'après Josèphe, (Bell. Jud., II, 16, 4) trois cent cinq tribus et douze cents cités gauloises obéissaient aux Romains. Ces chiffres ont été probablement forcés, pour rendre plus belles les conquêtes de César; ils peuvent être justes, si l'on tient compte des petits peuples ibériques de l'Aquitaine et des tribus clientes du pays celtique.

27 av. J.C./époque impériale

Assemblée des trois Gaules

Le gouvernement ne se borna pas à laisser subsister chez les Celtes l'organisation par tribus; il leur permit de conserver, ou plutôt il leur donna une constitution nationale, autant qu'une telle constitution pouvait se concilier avec la souveraineté romaine. Auguste accorda aux Gaulois comme aux Grecs une représentation générale organisée, que les deux peuples avaient cherché à se donner, mais en vain, au temps où ils étaient libres et divisés. Au pied de la colline sur laquelle s'élevait la capitale de la Gaule, au confluent de la Saône et du Rhône, le prince impérial Drusus, représentant du gouvernement en Gaule, consacra le 1er août 742/12 av. J.C., à la déesse Rome et au Génie de l'empereur, l'autel où dès lors chaque année, à la même date, le concile de la Gaule entière, se réunissait pour célébrer des fêtes solennelles en l'honneur de ces deux divinités. Les représentants de toutes les tribus choisissaient, chaque année, parmi eux le Prêtre des "Trois Gaules" qui sacrifiait sur l'autel impérial, le jour de la fête de l'empereur, et présidait les jeux que l'on donnait en cette circonstance. Cette assemblée de représentants avait non seulement l'administration de ses biens au moyen de fonctionnaires, qui appartenaient à la meilleure noblesse de la province, mais elle s'occupait aussi, des intérêts généraux du pays. Quant à son rôle politique, il n'y en a pas d'autre trace, sauf celle concernant son intervention en l'an 70 auprès des Trévères, qu'elle dissuada de se soulever contre les romains; par ailleurs, elle avait le droit de porter plainte contre les fonctionnaires du gouvernement ou de la cour envoyés en Gaule et elle usait de ce droit. Elle s'occupait aussi, sinon de fixer le chiffre des impôts, au moins de les répartir1, d'autant plus que ce chiffre était déterminé non pas pour chaque province, mais pour la Gaule entière. Sans doute le gouvernement impérial a créé, dans toutes les provinces, des institutions du même genre : par là il n'a pas seulement opéré la centralisation religieuse, il a aussi établi dans tout l'Empire, ce que la République n'avait jamais tenté de faire, des organes chargés de transmettre au pouvoir central les demandes et les réclamations; mais la Gaule a joui de ce privilège important, avant toutes les autres provinces. C'est en Gaule également que cette institution s'est trouvée le plus complétement développée2.

L'assemblée réunie des trois provinces dépendait certainement moins des légats et des procurateurs de chaque province que par exemple l'assemblée de Thessalonique du proconsul de Macédoine; car dans les institutions de ce genre, l'étendue des droits concédés importe beaucoup moins que la puissance des assemblées représentatives. La force des communautés gauloises se transmettait à l'assemblée de Lyon, comme la faiblesse des communautés helléniques à celle d'Argos. Dans le développement de la Gaule sous les empereurs, l'assemblée de Lyon a, selon toute apparence, contribué fortement à former cette homogénéité gauloise, qui marchait de pair avec la latinisation du pays.

La composition de l'assemblée, que nous connaissons avec assez de précision, nous montre comment le gouvernement impérial traitait les questions de nationalité3. Des soixante et plus tard des soixante-quatre tribus représentées à l'assemblée, quatre seulement appartiennent à l'Aquitaine ibérique, bien que le territoire situé entre la Garonne et les Pyrénées fut divisé en un nombre beaucoup plus grand de tribus généralement peu considérables; ou bien les autres tribus n'étaient pas représentées à l'Assemblée; ou bien les quatre tribus étaient représentées; elles étaient des centres de confédérations4. Plus tard, probablement sous Trajan, le district ibérique fut détaché de l'assemblée de Lyon et obtint le droit de former une représentation indépendante5. Au consulaire, les tribus celtiques, organisées de la façon que nous avons étudiée plus haut, sont toutes représentées à l'assemblée ainsi que les tribus à moitié ou complétement germaniques6, celles, du moins, qui appartenaient à l'empire lorsqu'on éleva l'autel de Lyon. Il est facile de comprendre pourquoi la capitale de la Gaule n'était pas représentée dans cette assemblée de tribus. En outre, il semble que les Ubiens sacrifiaient non pas sur l'autel de Lyon, mais sur un autel d'Auguste qui leur était particulier : c'était là un dernier reste de cette province de Germanie, que l'on avait projeté de former.

1. Cela est prouvé, non seulement par une inscription (de Boissieu, Inscriptions de Lyon, p. 609), où les mots totius census Galliarum sont rapprochés du nom d'un des prêtres qui sacrifiaient sur l'autel de Lyon, mais aussi par une base honorifique sur laquelle on voit les trois Gaules soumises à un fonctionnaire impérial a censibus accipiendis (Henzen, 6944) : ce magistrat semble avoir dirigé la révision du cadastre pour tout le pays, comme Drusus l'avait fait jadis, tandis que des commissaires déterminaient le chiffre des impôts pour chaque région. De même, en Tarraconaise, un sacerdos Romae et Augusti reçoit des éloges ob curam tabulari censualis fideliter administratam (Corp. Insc. lat., II, 4248). Les assemblées provinciales, dans tout l'Empire, s'occupaient ainsi de la répartition des impôts. L'administration du fisc était, au moins en principe, organisée dans les trois Gaules, de telle sorte que les deux provinces occidentales (Aquitaine et Lyonnaise), dépendaient d'un seul procurateur, la Belgique et les deux Germanies d'un autre; pourtant la compétence financière n'était pas bien nettement délimitée. Ces assemblées étaient-elles régulièrement appelées à s'ingérer dans la levée de troupes? On ne peut rien conclure de la négociation engagée extraordinairement par Hadrien (Vit. Hadr., 12) avec les représentants des districts espagnols.

2. A ma connaissance, aucune province ne présente d'institutions analogues à l'Arca Galliarrum, aux affranchis des trois Gaules (Henzen, 6393), à l'adlector arcae Galliarum, à l'inquisitor Galliarum, au Judex arcae Galliarum, si ces institutions avaient été générales, on en trouverait sûrement des traces dans les inscriptions. Elles paraissent nous indiquer l'existence d'une corporation s'administrant et s'imposant elle-même (l'adlector, dont on ne peut guère déterminer le rôle, se trouve comme magistrats dans les collèges : Corp. Insc. Lat., VI, 355; Orelli, 2406). C'est probablement cette caisse qui payait les dépenses considérables nécessités par les bâtiments sacrés et les fêtes annuelles. L'arca Galliarum n'était pas une caisse d'Etat.

3. D'après Strabon (IV, 3, 2, p. 192) il y avait soixante communauté gauloises sur l'autel de Lyon, et quatorze tribus aquitaines, au nord de la Garonne (IV, 1, 1, p. 177). Tacite (Ann., III,44) donne comme chiffre total des tribus gauloises le nombre de soixante-quatre; il en est de même du scholiaste de l'Enéide (I, 286) qui, d'ailleurs, ne sait pas les grouper. C'est aussi que l'on trouve, au IIième siècle, chez Ptolémée, qui le divise en dix-sept pour l'Aquitaine, vingt-cinq pour la Lyonnaise et vingt-deux pour la Belgique. Parmi les dix-sept tribus aquitaines, il en compte treize entre la Loire et la Garonne et quatre entre la Garonne et les Pyrénées. Dans un catalogue postérieur qui date du Ve siècle et qui est connu sous le nom de "Notitia Gallarium", l'Aquitaine compte vingt-six tribus, la Lyonnaise (Lyon excepté) vingt-quatre, la Belgique vingt-sept. Tous ces nombres sont probablement exacts, chacun pour leur temps: entre la consécration de l'autel de Lyon en 742/12 av. J.C. et l'époque de Tacite (car ses renseignements doivent se rapporter à son temps), quatre tribus nouvelles peuvent s'être formées; du second au cinquième siècle la différence des chiffres indique aussi l'existence de changements considérables.
L'importance de cette organisation est telle qu'il ne sera pas superflu de l'exposer en détail, au moins pour les deux provinces occidentales. Les trois listes de Pline (Ier siècle), de Ptolémée (IIe siècle), et de la Notitia (Ve), sont d'accord pour la province du centre purement celtique : Abrincates - Andecavi - Aulerci Cenomani - Aulerci Diablintes - Aulerci Eburovici - Baiocasses (Bodiacasses, Pline, Vodicasii, Ptol.) - Carnutes - Coriosolites (sans doute les Samnitae de Ptolémée) - IIeadui - Lexovii - Meldae - Namnetes - Osismii - Parisii - Senones - Tricassini - Turones - Veliocasses ou aux Rotomagenses; les Viducasses aux Baiocasses; quant aux Segusiavi, ils avaient été absorbés par Lyon. Par contre, à la place de ces trois noms, la Notitia en porte deux nouveaux : celui des Aureliani (Orléans) détaché des Senones (Sens). Enfin, deux autres noms sont cités par Pline : Boi - Atesui; un autre par Ptolém&eaute;e : Arvii, un autre dans la Notitia : Saii.
Pour l'Aquitaine celtique, les trois listes sont d'accord sur onze noms; Arveni - Bituriges Cubi - Bituriges Visisci (Burdigalenses) - Cadurci - Gabales - Lemovici - Nitiobriges (Aginnenses) - Petrucorii - Pictones - Ruteni - Santones; la seconde et la troisième liste portent ensemble un douzième nom, celui des Vellani qui a dû être omis par Pline. Pline, outre les Aquitani dont l'existence est problématique, en donne seul deux autres : Ambilatri et Anagnutes. Ptolémée cite un autre fait tout à fait inconnu, les Datii; peut-être faut-il ajouter deux de ces noms-là aux douze précités pour obtenir le nombre de quatorze donné par Strabon. Outre ces onze noms, la Notitia en contient deux qui proviennent d'une division : les Albigenses (Albi sur le Tarn) et les Ecolismenses (Angoulême). Il en est de même pour les listes des tribus de l'Est. Malgré certaines différences de détail qui ne peuvent être discutées ici, ces listes nous renseignent clairement sur l'existence et la permanence des tribus gauloises.

4. Les quatre peuplades représentées sont les Tarbelli, les Vasates, les Auscii et les Convenae. Outre ces tribus, Pline nomme dans l'Aquitaine méridionale vingt-cinq peuplades, pour la plupart inconnues, égales en droit aux quatre premières.

5. Pline et Ptolémée, qui sont en cela des sources plus anciennes, ne savent rien de cette séparation, mais nous possédons encore les vers un peu durs du paysan Gascon (Borghesi, Oeuvres, VIII, 544), qui se rendit à Rome pour obtenir cette séparation, sans doute avec un certain nombre de ses compatriotes, bien qu'il n'en parle pas :
Flamen, item duumvir quaestor pagiq(ue) magister,
Verus ad Augustum legato (sic) munere functus,
Pro novem optinuit populis sejungere Gallos;
Urbe redux Genio pagi hanc dedicat aram.
flamine et duumvir, questeur et maire de mon village, moi Vérus, chargé d'une mission, j'ai été trouver l'empereur; j'ai obtenu que neuf tribus fussent séparées du reste de la Gaule, et de retour, j'ai consacré cet autel au Génie de mon village. La plus ancienne trace que l'on ait de la séparation administrative de l'Aquitaine ibérique et de l'Aquitaine gauloise est le nom du district de Lactora (Lectoure), que l'on a trouvé à côté du nom d'Aquitaine dans une inscription du temps de Trajan (Corp, Insc, Lat., V, 875) : procurator provinciarum Luguduniensis et Aquitanicae item Lactorae. Cette inscription prouve, d'ailleurs, en elle-même, plutôt la distinction des deux pays, que leur séparation formelle; mais on sait, d'autre source, que cette séparation fut achevée peu de temps après Trajan. Le territoire séparé se divisait d'abord en neuf tribus, comme le disait déjà les vers cités, et comme le confirme le nom de Novempopulana qui a survécu; mais, sous Antonin le Pieux, le vieux district compte déjà onze communautés (dilectator per Aquitanicae XI populos; Boissieu, Insc. de Lyon, p. 246) et douze au Ve siècle : la Notitia donne ce chiffre pour la Novempopulana. Cette division ne s'appliqua pas à l'administration de la province; l'Aquitaine celtique restèrent soumises au même gouverneur. Mais la Novempopulana fut dotée, sous Trajan, d'une assemblée particulière, tandis que les districts celtiques de l'Aquitaine étaient représentés comme auparavant à l'assemblée de Lyon.

6. Il manque quelques petites peuplades germaniques comme les Baetasii et les Sunuci, pour les mêmes raisons sans doute que les petites tribus ibériques. Les Cannenefates et les Frisons ne sont pas mentionnés, parce qu'ils ne furent soumis à l'empire que plus tard. Les Bataves sont représentés.

27 av. J.C./époque impériale

Limitation du droit de cité romain

La nation celtique survivait par elle-même dans la Gaule impériale; ce qui l'empêcha surtout de se fondre dans l'élément romain, ce fut la politique que l'empire suivit dans la concession du droit de cité aux habitants du pays. La capitale de la Gaule était et resta une colonie de citoyens romains; aussi devrait-elle avoir et eut-elle une situation particulière en Gaule. Mais tandis que la province méridionale était couverte de colonies et organisée sur le modèle des cités de droit italique, dans les trois Gaules, Auguste n'a pas fondé une seule colonie de citoyens; pendant très longtemps la Gaule n'a pas joui non plus de ce droit politique qui, sous le nom de droit latin, forme une classe de personnes intermédiaire entre les citoyens et les non citoyens, classe dont les membres les plus considérables pouvaient obtenir légalement pour eux et leurs descendants le plein droit de cité romaine. Sans doute les Gaulois pouvaient aussi acquérir individuellement ce droit, soit quand on l'accordait d'une manière générale à des soldats au commencement ou à la fin de leur service, soit par une faveur personnelle; Auguste ne suivit pas les errements de la République; il n'alla pas, par exemple, jusqu'à refuser une fois pour toutes d'accorder à l'Helvètie le droit de cité romaine - il ne le pouvait pas, au reste, César ayant maintes fois conféré cette faveur à des Gaulois indigènes; mais il enleva aux nobles des trois Gaules, les Lyonnais toujours exceptés, le droit de parvenir aux magistratures et d'entrer dans le sénat de l'empire. Il a voulu, d'une part défendre contre l'invasion d'un élément étranger l'élément romain qu'il tenait à réhausser; d'autre part sauvegarder l'individualité gauloise. Par là il pensait provoquer la fusion finale de ces deux éléments plus sûrement que s'il avait imposé durement aux Gaulois des institutions étrangères.

27 av. J.C./50 ap. J.C.

Concession du droit latin à des communautés isolées

L'empereur Claude, né à Lyon même, un vrai Gaulois, comme dit les satiristes, fit disparaître un grand nombre de ces restrictions. La première ville gauloise, qui ait certainement obtenu le droit iltalique, est celle des Ubiens, où avait été élevé l'autel de la Germanie romaine; c'est là, dans le camp de son père Germanicus, qu'était née la seconde femme de Claude, Agrippine; en 50 elle fit accorder à sa patrie (aujourd'hui Cologne) vraisemblablement le droit de colonie latine. A la même époque, ou peut-être auparavant, Augusta Treverorum (Trèves) avait obtenu le même privilège.

27 av. J.C./époque impériale

Le droit de cité cesse d'être limité

Plusieurs autres tribus gauloises furent, de la même façon, rattachées plus étroitement à Rome, les Helvètes par Vespasien et plus tard les Séquanes (Besançon); cependant il ne semble pas que le droit latin ait pris dans ces contrées une grande extension. Le plein droit de cité fut encore moins accordé, dans les premiers temps de l'empire, à des communes entières de la Gaule impériale. Mais Claude inaugura une nouvelle poilitique, en rapportant le décret qui fermait la carrière des magistratures publiques aux Gaulois jouissant personnellement de la cité romaine. Cette mesure fut d'abord prise en faveur des Eduens, les plus anciens alliés de Rome, mais elle devint bientôt générale. L'égalité fut ainsi établie entre les Gaulois et les Romains. Car d'une part, à cette époque, le droit de cité n'avait, en fait, presque aucune importance pour ceux que leur position sociale excluait de la carrière des honneurs; de l'autre, les pérégrins de haute naissance qui désiraient parcourir cette carrière et qui, pour y arriver, avaient besoin du droit de cité, l'obtenaient assez facilement; c'eût été un véritable affront que de tenir fermée plus longtemps, de par la loi, la carrière des honneurs aux citoyens romains de la Gaule et à leurs descendants.

27 av. J.C./époque impériale

Les langues celtique et latine

Dans l'organisation administrative du pays la nationalité celtique avait été respectée, autant que le permettait l'unité de l'empire; il n'en fut pas de même de l'idiome du pays; même s'il avait été matériellement possible d'employer dans l'administration des communautés gauloises une langue que les fonctionnaires impériaux chargés du contrôle des provinces ne pouvaient connaître que par exception, sans aucun doute le gouvernement impérial n'aurait pas élevé cette barrière entre les maîtres et les sujets. Aussi sur les monnaies frappées en Gaule pendant l'empire romain, sur les monuments construits par les communes, on ne relève aucune inscription véritablement celtique.

La langue nationale n'était pourtant pas interdite; nous trouvons dans le nord comme dans le sud du pays des inscriptions celtiques, écrites dans la province méridionale en grec1, dans la province septentrionale en latin2; au moins une partie des premières et toutes les secondes appartiennent à l'époque de la domination romaine. On ne rencontre en Gaule, hors des villes de droit italique et des camps romains, qu'un petit nombre de monuments épigraphiques; sans doute l'idiome local, considéré comme un dialecte, ne semblait pas propre à un tel emploi, tandis que, d'autre part, la langue de l'empire était mal connue, et que l'habitude de graver des inscriptions n'était pas aussi répandue dans le pays que dans les régions latinisées. Le latin a peut-être joué alors, dans la plus grande partie de la Gaule, le même rôle qu'il y joua plus tard, au moyen âge, en face de la langue populaire actuelle. Ce qui prouve encore le plus clairement du monde que la langue nationale a survécu, c'est que les noms propres gaulois sont passés en latin sous des formes non latines. Des mots comme Lousonna et Boudicca, qui s'écrivaient avec la diphtongue ou, inconnue au latin, ont pénétré dans la langue latine; un signe nouveau a été introduit dans l'écriture romaine (D) pour représenter la dentale aspirée, le th anglais : ainsi l'on écrit Epadatextorigus à côté d'Epasnactus, Dirona à côté de Sirona. Il est donc à peu près certain que la langue celtique, soit sur le territoire romain, soit en dehors, à cette époque ou à une époque antérieure, avait été soumise à des règles graphiques, et qu'elle pouvait s'écrire alors comme elle s'écrit encore aujourd'hui.

Les preuves de sa longue vitalité en Gaule ne manquent pas. Tandis que des noms de ville comme Augustodunum (Autun), Augustobona (Troyes) et d'autres semblables s'introduisaient, ou parlait encore le celtique dans la Gaule centrale. Dans son traité de la Cavalerie, Arrien, qui vivait sous Hadrien, emploie des termes celtiques pour décrire des manoeuvres empruntées aux Celtes. Un Grec de naissance, Irénée, prêtre à Lyon vers la fin du second siècle, s'excuse de la pauvreté de son style en disant qu'il vit au milieu des Celtes et qu'il est obligé de parler toujours une langue barbare. Dans un ouvrage juridique du commencement du troisième siècle, il est écrit que, contrairement à la règle de droit suivant laquelle les testaments doivent être rédigés en grec ou en latin, pour les fidéicommis, toute autre langue est admise, le punique et le gaulois par exemple. Une prophétesse gauloise avait prédit à l'empereur Alexandre sa mort en langue gauloise. Le père de l'Eglise, Saint-Jérome, qui vécut à Ancyre et à Trèves, assure que les Galates de l'Asie-Mineure et les Trévères de son temps parlaient à peu près la même langue; il compare le gaulois corrompu des Asiatiques au punique corrompu que parlaient les Africains. La langue celtique s'est conservée jusqu'à nos jours en Bretagne et dans le pays de Galles. Pourtant le nom moderne de cette presqu'île ne lui a été donné qu'au Ve siècle par des Bretons insulaires que les Saxons avaient chassés de leur pays; mais il est difficile de croire que la langue celtique y ait été importée alors pour la première fois. Selon toute apparence, elle était commune aux deux pays depuis des milliers d'années.

Pour le reste de la Gaule, c'est cependant l'époque impériale naturellement que l'élément latin y a de plus en plus pénétré; cependant, ce qui a fait disparaître l'idiome celtique, c'est moins l'invasion germanique que le christianisme; on n'y vit pas l'Evangile annoncé comme aux Syriens et aux Egyptiens dans la langue nationale proscrite par le gouvernement; les apôtres chrétiens y prêchèrent en latin.

1. On a découvert à Nimes une dédicace écrite en langue celtique avec des caractères grecs.

2. Par exemple on lit sur une pierre d'autel trouvée à Néris-les-Bains (Allier) (Desjardins, Géographie de la Gaule Romaine, II, p. 476) : Bratronos Nantonien Epadatextorici Leucullo Suio rechelocitoi. Sur un autre autel, que les bateliers Parisiens élevèrent en l'honneur de Jupiter Optumus Maximus (Mowat, Bull. épigr. de la Gaule, p. 25 et suiv.), l'inscription principale est rédigée en Latin; mais sur les faces latérales, où paraît être représentée une procession de neuf prêtres armés, on lit, comme explication, les mots : Senati Useiloni... et Eurises, qui ne sont pas latins. Le mélange du latin et du gaulois se retrouve ailleurs; on lit, dans une inscription d'Arrènes (Creuse) (Bull. épigraphique de la Gaule, I, 38); Sacer Peroco ieuru (probablement fecit) Duorico v(otum) s(olvit) l(ibens) m(erito).

27 av. J.C./époque impériale

Romanisation à l'Est

Les progrès de la romanisation, qui toujours en Gaule, sauf dans la Gaule méridionale, du développement intérieur du pays, furent plus rapides dans l'Est que dans l'Ouest et le Nord; cette différence importante correspond à la distinction générique des Germains et des Gaulois mais n'en provient pas uniquement. Dans les événements qui accompagnèrent et qui suivirent la chute de Néron, elle prend même un caractère nettement politique. Le voisinage des camps du Rhin et le recrutement des légions rhénanes qui se faisait surtout dans les tribus de l'Est, avaient permis à l'influence romaine d'y pénétrer plus tôt et plus profondément que dans les bassins de la Loire et de la Seine; aussi, lorsque les troubles éclatèrent, les tribus du Rhin, les Lingons et les Trévères d'origine celtique, les Ubiens ou plutôt les Agrippiniens germanique, s'allièrent avec la ville romaine de Lyon et restèrent fidèles au gouvernement légitime. Ce furent, comme nous l'avons remarqué, les Séquanes, les Eduens et les Avernes qui provoquèrent une insurrection, au moins en un certain sens nationale. Dans une phase postérieure de la même lutte, la politique des partis est modifiée, mais leur division reste la même : les tribus orientales sont alliées aux Germains et l'assemblée de Reims repousse cette alliance.

27 av. J.C./époque impériale

Les mesures de longueur

Si la Gaule avait été, sous le rapport de l'idiome national, traitée comme les autres provinces, du moins le respect de ses anciennes institutions se retrouve dans la détermination des poids et mesures. D'ailleurs, le gouvernement impérial se montra tolérant ou plutôt indifférent dans ces sortes de choses. A côté des mesures employées dans tout l'empire et qui avaient été fixées par Auguste, les mesures locales subsistèrent en beaucoup d'endroits; mais la Gaule est le seul pays où ces mesures aient ensuite supplanté les mesures impériales. Partout l'unité de longueur, pour les routes, est le mille romain (1.48 km) et jusqu'à la fin du second siècle, les voies de la Gaule elle-même furent mesurée de cette sorte. Mais depuis le règne de Sévère, dans les trois Gaules et les deux Germanies, le mille est remplacée par une nouvelle unité, adaptée sans doute au système des mesures romaines, mais pourtant différente et portant un nom gaulois, la leuga (2.22 km), qui valait une lieue romaine et demie. Il est impossible que Sévère ait voulu accorder un privilège à la nation celtique; une telle faveur est invraisemblable à cette époque et sous cet empereur, qui détestait les provinces gauloises; mais il a dû juger qu'une décision de cette nature est nécessaire. Sans doute l'unité de longueur nationale, la leuga ou encore la double leuga, en Germanie, la rasta, qui correspond à la lieue française, s'étaient maintenues, dans ces provinces, après l'introduction des mesures officielles, bien plus solidement que les mesures locales n'avaient persisté ailleurs. Auguste avait introduit théoriquement le mille romain en Gaule et établi sur cette base les tableaux de la poste et le réseau des routes impériales; mais en fait, il avait laissé vivre l'ancienne unité de longueur. Voilà pourquoi, au bout d'un ou de deux siècles, l'administration a mieux aimé admettre une double unité1 que de se servir plus longtemps d'une mesure pratiquement inconnue dans le pays.

1. Les tableaux de la poste et les cartes routières ne manquent pas de mentionner, à propos de Toulouse et de Lyon, que les leugae commencent à partir de là.

27 av. J.C./époque impériale

La religion nationale

La politique du gouvernement romain envers la religion nationale est d'une importance bien considérable; sans doute cette religion a contribué à sauver la nationalité gauloise. Même dans la province du sud, le culte des divinités non romaines s'est maintenu, beaucoup plus longtemps, par exemple, qu'en Andalousie. Dans la grande cité commerçante d'Arles, il n'y a, il est vrai, de monuments dédiés qu'aux divinités adorées en Italie; mais, à Fréjus, à Aix, à Nîmes et sur toute la côte, les anciens dieux celtiques ne furent pas moins honorés, pendant l'époque impériale, que dans l'intérieur du pays. Dans l'Aquitaine ibérique, on retrouve aussi des traces nombreuses du culte local entièrement distinct de la religion celtique. Cependant, les statues de dieux découvertes dans le sud de la Gaule ont un caractère moins original que les monuments des provinces septentrionales et, surtout, il était plus facile de s'entendre avec les divinités nationales qu'avec les prêtres du pays, les Druides, que l'on rencontre seulement dans la Gaule impériale et dans les îles Britanniques.

On perdrait sa peine à vouloir donner une idée exacte de l'enseignement des druides. Ils représentaient symboliquement la puissance de la parole par un vieillard chauve et ridé, au teint hâlé, qui portait une massue et un arc, et dont la langue percée était réunie par de fines chaînes d'or aux oreilles de l'homme qui le suivait; c'est-à-dire: les traits de ce vieillard éloquent voient, ses coups frappent, et les coeurs de la foule le suivent librement. C'est l'Ogmius des Celtes : les Grecs le prenaient pour un Charon habillé en Héraclès. Sur un autel découvert à Paris, on remarque trois images de dieux avec leurs inscriptions : au milieu se voit Jovis, à gauche Vulcain, à droite Esus, "le dieu terribles aux autels sanglants", comme l'appelle un poète romain, qui protégeait pourtant les relations commerciales et les arts de la paix1; il a la tunique retroussée pour le travail comme Vulcain, et porte comme lui un marteau et des tenailles; il coupe un saule avec sa hache. Un dieu que l'on rencontre plus souvent et qui se nommait probablement Cenunnos, est représenté accroupi et les jambes croisées; sa tête est couronnée d'un bois de cerf auquel pend une chaînette; il porte sur son sein un sac d'argent; devant lui se tiennent parfois des boeufs et des cerfs; - ce symbole paraît exprimer que le sol de la terre est la source de la richesse. La foule baroque et fantastique d'objets terrestres qui remplit cet Olympe celtique sans beauté et sans pureté est profondément différente des formes simplement humaines de la religion grecque et des conceptions simplement humaines du culte romain; une telle opposition nous permet de saisir la distance qui sépare les vainqueurs des vaincus. De là résultaient des conséquences tout à fait remarquables : érations secréts et magiques, grâce auxquelles les prêtres jouaient le rôle de médecins, des conjurations et des exorcismes auxquels se joignaient des sacrifices humains et la guérison des malades par le sang des victimes ainsi égorgées.

Il n'est pas possible de prouver que le druidisme, à cette époque, fut l'ennemi acharné de la domination étrangère; quand bien même il en eût été autrement, on comprend que le gouvernement romain, malgré son indulgence à l'égard des cultes locaux, devait traiter la religion druidique comme une religion, non seulement extravagante, mais surtout redoutable. La fête annuelle des Gaules, qui se célébrait dans la capitale purement d'où le culte indigène était rigoureusement exclu, fut évidemment instituée par le gouvernement pour lutter contre l'ancienne religion celtique, dont les prêtres se réunissaient tous les ans à Chartres, le centre du pays gaulois. Pourtant Auguste ne fit pas une guerre ouverte aux Druides; il interdit seulement à tout citoyen romain de participer au culte national des Gaulois, Tibère, avec son caractère énergique, voulut agir d'autorité et prohiber cette confrérie de prêtres, de professeurs et de médecins; mais il ne semble pas avoir réussi dans cette tâche, puisque les mêmes arrêts furent encore une fois portés contre les Druides sous Claude. Cet empereur, dit-on, fit décapiter un noble gaulois parce qu'il avait employé devant lui les charmes magiques de son pays pour faire réussir une affaire. Nous montrerons plus loin comment la conquête de la Bretagne, qui était depuis longtemps le foyer de cette religion, fut en grande partie résolue pour attaquer le druidisme à sa racine même. Malgré tout, les druides jouèrent encore un grand rôle lorsque la Gaule tenta de se révolter après la chute de la dynastie claudienne; ils annonçaient que l'incendie du Capitole était le signal d'une révolution universelle et que la domination du Nord sur le Sud allait s'établir. Plus tard, cet oracle s'accomplit, il est vrai, mais non par la nation celtique ni au profit de ses prêtres. la religion gauloise ne perdit pas encore son influence; au troisième siècle, lorsqu'un empire gallo-romain fut fondé pour quelques années, ce fut surtout Hercule qui fut représenté sur ses monnaies, soit comme divinité greco-romaine, soit sous le nom gaulois de Deusoniensis ou Magusanus. Mais on ne parle plus beaucoup des Druides; plusieurs prophétesses gauloises seulement, jusqu'au temps de Dioclétien, rendent des oracles sous le nom de Druidesses et les anciennes familles nobles continuent à se vanter pendant longtemps encore de posséder des druides parmi les aïeux. La religion a disparu plus rapidement que la langue nationale, et elle n'a guère opposé de résistance sérieuse au Christianisme, lorsqu'il se répandit dans les Gaules.

1. La seconde glose de berne qui, à propos des vers de Lucain (I, 445), assimile avec raison Tetalès à Mars, et qui paraît d'ailleurs digne de foi, dit Esus : "Hesum Mercurium eredunt, si quidem a mercatoribus colitur."

27 av. J.C./époque impériale

L'économie

La Gaule méridionale qui, par sa situation même, était protégée plus que toute autre province contre une invasion étrangère, et qui, comme l'Italie et l'Andalousie, abondait en oliviers et en figuiers, atteignit, sous l'empire, une grande prospérité; les villes de la province s'enrichirent et se développèrent à cette époque. L'amphithéâtre et les sarcophages du cimetière d'Arles, cette "mère de toute la Gaule", le théâtre d'Orange, les temples et les ponts construits à Nimes ou dans les environs, témoignent encore aujourd'hui de cette opulence. Les provinces du Nord virent aussi s'accroître leur antique prospérité, grâce à la paix durable que la domination étrangère avait donnée à la contrée, en même temps qu'elle y régularisait la perception des impôts. "En Gaule", dit un écrivain du temps de Vespasien, "les sources de la richesse sortent du pays lui-même et se répandent sur toute la terre"1. Nulle part peut-être on n'a retrouvé autant de villas si somptueuses que dans l'Est de la Gaule, sur les bords du Rhin et de ses affluents; c'étaient bien là les demeures de la riche noblesse gauloise. On connait le testament de ce Lingon de qualité, qui ordonnait à ses héritiers de lui élever un tombeau et une colonne surmontée d'une statue de marbre italique ou du plus beau bronze, et de brûler avec lui tout son attirail de vénerie et d'oisellerie. Cette dernière disposition fait songer à ces immenses réserves de chasse entourées de murs qui sont citées d'ailleurs, et au rôle important qu'Arrien, le Xenophon du temps d'Hadrien, donne aux chiens et aux chasseurs celtiques : il ne manque pas d'ajouter, d'ailleurs, que la vénerie des Celtes a pas pu être connue du Xénophon, fils de Gryllos.

Un tel ordre d'idées m'amène à parler du fait singulier que la cavalerie romaine, sous l'empire, à un caractère purement celtique; non seuleumement elle se recrutait surtout en Gaule, mais encore les manoeuvres et les expressions techniques elles-mêmes étaient pour la plupart empruntées aux Celtes; on sait, d'ailleurs, que après la disparition des anciens chevaliers de la république, César et Auguste avaient réorganisé la cavalerie avec des contingents gaulois et sur le modèle de la cavalerie gauloise.

La haute prospérité du pays provenait surtout de l'agriculture, qu'Auguste a toujours vivement favorisée et qui donnait de magnifiques résultats dans toute la Gaule, sauf dans les Landes de la côte aquitaine. L'élevage rapportait aussi beaucoup, surtout dans le Nord, notamment celui des porcs et des brebis qui fournissait abondamment à l'industrie et l'exportation; les jambons ménapiens (de Flandre), les manteaux de draps atrébates et nerviens (Arras et Tournay), se répandirent plus tard dans tout l'empire.

1. Josèphe, Bell. Jud., II, 16, 4. C'est là que le roi Agrippa demande aux Juifs s'ils croient être plus riches que les Gaulois, plus braves que les Germains, plus sages que les Hellènes. Tous les autres témoignages sont d'accord avec celui-là : Néron ne reçoit pas avec chagrin la nouvelle du soulèvement, occasione nata spollandarum jure belli opulentissimarum provinciarum (Suétone, Néron, 40); Plutarque, Galba, 5); le butin pris par les troupes insurgées de Vindex est innombrable (Tac., Hist., I, 51). Tacite (Hist., III, 46) appelle les Eduens pecunia dites et voluptalibus opulentos. Ce n'est pas sans raison que le général de Vespasien dit aux Gaulois soulevés (Tacite, Hist., IV, 74): regna bellaque per Gallias bsemper fecere, donec in nostrum jus concederetis : nos quanquam totiens lacessiti jre victoriae id solum vobis addidimus quo pacem tueremur, nam neque quies gentium sine armis neque arma sine stipendiis neque stipendia sine tributis haberi queunt. Les impôts pesaient lourd sans doute, mais moins lourd que les anciennes dissensions, où le droit du plus fort était souverain.

27 av. J.C./époque impériale

Culture de la vigne

Le développement de la viticulture est particulièrement intéressant. L'hiver gaulois est resté longtemps proverbial dans les provinces du Sud; c'est en effet de ce côté que l'empire romain s'étendait le plus vers le Nord. Mais ce qui fit le plus de tort à la viticulture gauloise, ce fut la concurrence du commerce italien. Sans doute, le dieu Dionysos n'a conquis le monde que lentement; et c'est pas à pas que la boisson extraite de l'orge a reculé devant le suc de vigne; toutefois, le système de prohibition adopté fut la cause principale pour laquelle, en Gaule, au moins dans la région septentrionale, la bière est restée pendant tout l'empire la boisson fermentée habituelle; si bien que l'empereur Julien, lors de son séjour à Lutèce, dut entrer en lutte contre ce faux Bacchus1. Le gouvernement impérial n'alla peut-être pas aussi loin que la république, qui avait interdit, par une ordonnance de police, la culture de l'olivier et de la vigne sur la côte méridionale de la Gaule; mais les Italiens de ce temps n'en étaient pas moins les vrais fils de leurs pères. Ce qui faisait surtout la prospérité des deux grands marchés du Rhône, Arles et Lyon, c'était la vente des vins italiens en Gaule; on peut juger par-là quelle était alors en Italie l'importance de la viticulture. Un des princes qui administrèrent l'empire avec le plus de sollicitude, Domitien, ordonna de détruire, dans toutes les provinces, au moins la moitié des vignobles2; probablement, cet ordre ne fut pas strictement exécuté, mais il est certain que le gouvernement impérial s'opposa énergiquement au développement de la viticulture. A l'époque d'Auguste, elle était encore inconnue dans la partie septentrionale de la Narbonnaise; elle y fut bientôt introduite, mais elle semble avoir été pendant plusieurs siècles limitée à la Narbonnaise et à l'Aquitaine méridionale. Parmi les vins gaulois, on ne connait, à la bonne époque impériale, que les vins des Allobroges et des Bituriges, ce que nous appelons aujourd'hui les vins de Bordeaux et de Bourgogne3. La situation ne changea qu'au milieu du troisième siècle, quand les Italiens ne furent plus les maîtres de l'empire; l'empereur Probus (276-282) donna aux provinces liberté pleine et entière de cultiver la vigne. C'est sans doute à cette date que la vigne apparut pour la première fois sur les bords de la Seine et de la Moselle. "J'ai passé l'hiver de 357 à 358, écrit l'empereur Julien dans ma chère Lutèce; tel est le nom donné par les Gaulois à la petite ville des Parisiens, un îlot situé au milieu du fleuve et entouré de murs; l'eau est excellente et d'une pureté remarquable à l'oeil et au goût. L'hiver y est assez doux, et les habitants y récoltent un bon vin; certains d'entre eux même cultivent des figuiers, qu'ils recouvrent pendant l'hiver d'une robe de paille". Et quelques années plus tard, le poète de Bordeaux, dans sa gracieuse description de la Moselle, raconte que les deux rives du fleuve sont dominées par des coteaux couverts de vignobles "comme ma Garonne dorée est couronnée de vignes".

1. On a conservé son épigramme sur le vin d'orgel, Pol, IV, 368) : Qui es-tu donc, Dionysos? Par le vrai Bacchus, je ne te reconnais pas. Je ne connais que le fils de Zeus: lui sent le nectar, toi le bouc. Les Celtes, si pauvres en vigne, t'ont tiré de l'orge. Tu n'es bon qu'à nourrir, tu n'as rien de commun avec la boisson divine !
On lit sur une sorte de gourde, trouvée à Paris, qui servait à remplir les gobelets, une inscription (Mowat, Bullet. épigr., 11, 110; 111, 133), où le buveur dit à l'hôtelier : Copo conditu(m)- enoditu est une faute d'écriture - abes, est reple(n)da, c'est-à-dire : Hôtelier, tu as encore à boire dans ta cave; la bouteille est vide - et à la servante : Ospita, reple lagona(m) cerresa, Fille, remplis la bouteille de bière.

2. Suétone, Domitien, 7. On donna comme raison de cette ordonnance que l'élévation du prix des grains avait été causée par la transformation des champs de céréales en vignobles. Prétexte puéril qui, naturellement, spéculait sur la sottise du public.

3. Hehn (Kulturpflanzen, p. 76) prétend, d'après Pline, (Hist. nat, XIV, 1, 18), que la vigne était cultivée hors de la Narbonnaise par les Avernes et les Séquanes; mais il admet les textes interpolés qui n'ont aucune valeur. Il est possible que le gouvernement ferme de l'empereur interdit plus sévèrement la viticulture dans les trois Gaules que la molle administration du Sénat dans la Narbonnaise.

27 av. J.C./époque impériale

Le réseau des routes

Le mouvement intérieur, les relations avec les pays voisins et surtout avec l'Italie ont dû être très actifs; le réseau des routes a été développé et entretenu avec soin. La grande voie impériale qui menait de Rome à l'embouchure du Bétis, était la principale artère pour le commerce de la province méridionale. Sous la république, elle avait été entretenue depuis les Alpes jusqu'au Rhône par les Massaliotes, depuis le Rhône jusqu'aux Pyrénées par les romains; Auguste en fit reconstruire entièrement la chaussée. Dans le Nord, les routes impériales conduisaient les unes à la capitale des Gaules, les autres aux camps importants du Rhin. En outre, l'empire paraît s'être suffisamment occupé des autres voies de communication.

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L'Hellénisme dans la Gaule méridionale

A une époque ancienne, le sud de la Gaule était, dans le domaine de l'esprit, une province hellénique. Ensuite la décadence de Massalia et la romanisation profonde de la région modifièrent sans doute le caractère de la civilisation, mais cette partie du pays n'en est pas moins restée toujours, comme la Campanie, un foyer d'hellénisme. Sur les monnaies de Nîmes, une des héritières de Massalia, les années sont comptées, au temps même d'Auguste, en style alexandrin, et les armes de l'Egypte sont représentées; c'est qu'Auguste avait probablement établi des vétérans d'Alexandrie dans cette ville, qui n'était pas complétement étrangère à la civilisation grecque. L'influence intellectuelle de Massalia se manifeste dans l'oeuvre d'un historien qui appartenait à cette province au moins par la naissance et qui semble personnifier la littérature historique de la Grèce en face de l'histographie nationale de Rome et en opposition avec ses plus illustres écrivains, Salluste et Tite-Live; je veux parler du Voconce Trogue-Pompée, auteur d'une histoire universelle, à partir d'Alexandre et du règne des Diadoques; il n'y traitait de Rome qu'incidemment ou dans ses rapports avec la Grèce. Sans doute, il ne faisait qu'exprimer les idées de l'opposition littéraire hellénique; il est néanmoins remarquable que cette opposition ait trouvé, pour se manifester dans la littérature dans la littérature latine, un érudit et un écrivain du siècle d'Auguste. Il faut aussi citer Favorinus, citoyen romain d'une des meilleures familles d'Arles, un des principaux représentants de la polymathie au temps d'Hadrien, philosophe qui procédait à la fois de l'école d'Aristote et de l'école sceptique, philologue et rhéteur, disciple de Dion de Pruse, ami de Plutarque et d'Hérode Atticus, qui fut l'objet d'attaques scientifiques de la part du docte Galien et d'un trait humoristique de Lucien, qui, en général, entretint les relations actives avec les célèbres lettres du second siècle et l'empereur Hadrien lui-même. Il fut le type véritable de la subtilité érudite alors en faveur; il fit des recherches de toute nature, par exemple sur le nom des compagnons d'Ulysse engloutis par Scylla et sur celui du premier homme qui fût un savant; il parla devant un public choisi de Thersite et de la fièvre intermittente; il a laissé sur tous les sujets et sur bien d'autres encore des entretiens dont nous possédons une partie; tous ces ouvrages, fort peu intéressants en eux-mêmes, nous donnent du moins une idée caractéristique de la littérature contemporaine. On remarquera, ce qu'il considérait lui-même comme une étrangeté de sa vie, qu'il était gaulois de naissance et auteur grec. Bien que les littérateurs de l'Occident aient eu parfois aussi le génie hellénique, bien peu d'entre eux ont écrit leurs ouvrages en langue grecque : il faut ici tenir compte de la patrie de l'écrivain.

27 av. J.C./époque impériale

Littérature latine dans la province méridionale

En outre, la Gaule méridionale a été représentée dans la littérature du siècle d'Auguste, à la dernière période de ce temps, par des avocats célèbres, Votienus Montanus de Narbonne (mort en 27) appelé l'Ovide des orateurs, et Gnaeus Domitius Afer (consul en 39), originaire de Nîmes. La littérature romaine pénétra même au-delà de ces contrées : sous Domitien, les poètes envoyaient les exemplaires de leurs oeuvres jusqu'à Toulouse et Vienne; sous Trajan, Pline se réjouit de ce que ses écrits trouvent à Lyon, des lecteurs favorables, et aussi des libraires pour les vendre. Mais, ainsi que le Bétique avait fait au commencement de l'empire, la Gaule septentrionale a exercé postérieusement une grande influence sur le dévelopement intellectuel et littéraire de Rome; on ne saurait en dire autant de la Gaule méridionale : ce beau pays produit du vin et des fruits, mais il n'a donné à Rome ni soldats ni penseurs.

27 av. J.C./époque impériale

La littérature dans la Gaule impériale

Sous le rapport de la science, la Gaule proprement dite est le pays par excellence de l'enseignement et de l'étude; la cause de cette supériorité est peut-être le développement et la puissante influence du sacerdoce national. Le druidisme n'était pas une superstition populaire et naïve; c'était un vaste système théologique, qui avait la prétention d'embrasser ou plutôt de soumettre à lui, comme c'est l'habitude des religions, toute la pensée et toute l'action humaine, la physique et la métaphysique, le droit et la médecine; il imposait à ses initiés un labeur infatigable de vingt années, dit-on, et ne les recrutait guère que parmi les nobles. Lorsque Tibère et ses successeurs persécutèrent les Druides, ces écoles de prêtres furent une première fois éteintes; elles durent être fermées au moins officiellement; mais, pour les faire disparaître en réalité, il fallait opposer à l'éducation nationale une éducation gréco-romaine, comme on avait opposé le temple de Rome à Lyon, au concile des druides qui se tenait à Chartres. Une tentative de ce genre fut faite de bonne heure en Gaule, certainement à l'instigation du gouvernement impérial : ce qui le prouve, c'est que sous Tibère, lors du soulèvement dont nous avons déjà parlé, les insurgés essayèrent avant tout de surprendre la ville d'Augustodunum (Autun) et de s'emparer des jeunes nobles qui y faisaient des études, pour gagner ou effrayer les grandes familles. Ces lycées gaulois, bien que leur programme d'enseignement ne fût nullement national, ont peut-être été des foyers de patriotisme local. Ce n'est guère par l'effet du hasard que le plus important d'entre eux ne se trouvait pas dans la ville romaine de Lyon, mais dans la capitale des Eduens, la plus puissante des tribus gauloises.

L'instruction gréco-romaine, quoique imposée à la nation gauloise et mal acceptée tout d'abord, pénétra tant et si bien chez les Celtes, à mesure que l'opposition s'effaçait, que le zèle des élèves surpassa bientôt celui des maîtres. L'éducation distinguée de l'époque, devint pour ainsi dire, en Occident, le privilège des Gallo-Romains : elle comprenait avant tout l'étude du latin, puis celle du grec, enfin cette éloquence de l'école, pleine de pointes et de traits brillants, que rappellent encore aujourd'hui les productions littéraires du même pays. Les professeurs étaient mieux payés et surtout mieux traités en Gaule qu'en Italie. Déjà Quintilien nomme avec éloge plusieurs Gaulois parmi les avocats de marque; et ce n'est pas sans intention que Tacite, dans son fin Dialogue sur l'Eloquence, a fait de l'avocat gaulois Marcus Aper le défenseur de l'éloquence nouvelle contre les admirateurs de Cicéron et de César. L'université de Burdigala devint bientôt la première université gauloise; d'ailleurs, l'Aquitaine eut toujours une civilisation supérieure à celle de la Gaule centrale et septentrionale. Dans un dialogue, composé en Aquitaine, au commencement du cinquième siècle, un des interlocuteurs, prêtre à Châlon-sur-Saône, ose à peine ouvrir la bouche devant les savants aquitains. Là vécut le fameux professeur Ausone, que l'empereur Valentinien avait désigné pour être le précepteur de son fils Gratien (né en 359); et qui, dans ses poésies de toute sorte, a consacré un souvenir à un grand nombre de ses collègues. Lorsque son contemporain Symmaque, l'orateur le plus célèbre de l'époque, chercha un maître pour son fils, il en fit venir un de Gaule, en souvenir des leçons qu'il avait jadis écoutées sur les bords de la Garonne. A côté de Burdigala, Augustodunum est resté un des centres les plus importants des études gauloises; nous avons les discours que l'on adressa à l'empereur Constantin pour le prier d'y rétablir une école et pour le remercier, quand il l'eut fait.

Au milieu de ce zèle pédagogique, les productions littéraires sont d'un ordre inférieur et d'une valeur médiocre : ce sont des discours officiels comme ceux qui furent prononcés à Trèves, lorsque cette ville fut devenue plus tard une résidence impériale, et que la cour eut pris l'habitude de séjourner souvent en Gaule, ou des poèmes de circonstance de toute nature. Le professeur était tenu de composer des vers comme de faire des discours; le maître officiel de littérature était en même temps poète, sinon par le génie, du moins en titre. Les Occidentaux n'ont pas eu ce mépris de la poésie, propre à la littérature grecque de la même époque, qui ressemble à la leur par tant de côtés. Ce qui donne dans cette poésie, ce sont les réminiscences d'école et une certaine habileté de pédant1; on n'y rencontre que rarement des descriptions vivantes et senties, comme celles d'Ausone dans son voyage sur la Moselle.

Nous ne pouvons juger les discours que d'après certains morceaux oratoires prononcés dans les camps impériaux; ce sont des chefs-d'oeuvre dans l'art de dire peu de chose en beaucoup de mots, et d'exprimer une fidélité absolue en phrases d'un vide également absolu. Mais si une mère riche envoyait son fils en Italie pour y acquérir la gravitas romana (Saint Jérôme, Ep., 125, p. 929, Ed. Vallarsi), lorsqu'il s'était approprié l'ampleur et la pompe de l'éloquence gauloise, c'est que les rhéteurs gaulois enseignaient plus difficilement cette gravitas que les expressions boursoufflées. Ces productions littéraires ont acquis une grande importance pendant les premières années du moyen âge; c'est grâce à elles que la Gaule a été, au début du christianisme la patrie par excellence des poésies pieuses et en même temps le dernier refuge de la littérature d'école; cependant les principaux représentants du grand mouvement intellectuel que produisit le christianisme ne sont pas des gaulois.

1. L'un des poèmes professoraux d'Ausone est dédié à quatre grammaires grecs : "Tous quatre exerçaient leur enseignement avec zèle; maigres étaient leurs appointements, subtiles leurs leçons, mais comme ils enseignaient de mon temps, je veux les nommer." Cela est d'autant plus méritoire, qu'Ausone n'a rien appris de bon chez eux "sans doute, à cause de la faible portée de mon intelligence, et parce qu'une erreur déplorable de ma jeunesse me tint éloigné de la littérature hellénique." De tels remerciements sont fréquents, mais ont été rarement exprimés en vers saphiques.

27 av. J.C./époque impériale

Les arts

Le climat de la Gaule ne fut pas sans influence sur les arts de la construction et du dessin. Il rendit nécessaires certains détails que l'Italie n'a pas connus ou n'a connus qu'imparfaitement; ainsi l'architecture gauloise a généralisé le chauffage de l'air, qu'on employait en Italie que pour les bains, et l'usage des fenêtres citrées qui y était peu répandu. Mais on peut parler aussi d'un développement artistique particulier à la Gaule; on y découvre plus souvent qu'en Italie des portraits et des peintures de scènes familières, plus agréables que les éternels tableaux mythologiques.

Nous ne pouvons constater que sur les monuments funéraires cette tendance de l'art gaulois vers le réalisme et la peinture du genre; il n'en est pas moins certain qu'elle a été très prononcée. L'Arc de triomphe d'Arausio (Orange), qui date des premiers temps de l'empire, et qui est orné d'armes et d'insignes guerriers gaulois; la statue de bronze du musée de Berlin trouvée à Vetera et qui paraît représenter la divinité locale avec des épis d'orge dans les cheveux; la vaisselle d'argent d'Hildesheim qui sort probablement en partie d'ateliers gaulois; tous ces chefs-d'oeuvre nous montrent qu'on traitait avec une certaine liberté les sujets empruntés à l'Italie. Le tombeau des Jules, construit pendant le siècle d'Auguste à Saint-Rémy, près d'Avignon, est une preuve merveilleuse que l'art hellénique vivait et prospérait dans la Gaule méridionale; on sent l'art grec dans cette construction qui comprend deux étages carrés, couronnés par un cercle de colonnes surmonté lui-même d'une coupole conique, et dans ces bas-reliefs d'un style analogue à ceux de Pergame, où sont sculptées comme en une vivante peinture, des scènes mouvementées de guerre et de chasse, empruntées sans doute à la vie de ceux qui sont ensevelis dans le mausolée. Le bassin de la Moselle et de la Meuse est, après la province méridionale, la région où ce développement artistique a atteint son apogée; ce pays, moins soumis à l'influence romaine que Lyon et les camps du Rhin, plus prospère et plus civilisé que les contrées de la Seine et de la Loire, semble avoir tiré en quelque sorte de lui-même cette floraison artistique. Le tombeau d'un riche Trévère, connu sous le nom de "Colonne d'Igel", est un curieux specimen des monuments funéraires de la région; il est construit en forme de tour, recouvert d'un toit pointu, et orné sur toutes les parois de représentations qui rappellent l'existence du défunt. Nous trouvons souvent représenté sur ces tombeaux le propriétaire auquel ses fermiers apportent des brebis, du poisson, de la volaille, des oeufs. Sur une tombe des environs d'Arlon (Luxembourg), on voit, d'un côté une charrette et une femme portant une corbeille de fruits, de l'autre deux hommes accroupis à terre et au-dessus un marchand de pommes. Un autre tombeau de Neumagen, près de Trèves, à la forme d'un bateau; six mariniers assis y manoeuvrent les avirons; le bateau porte de gros tonneaux, que le pilote semble regarder avec joie en pensant au vin qui y est contenu. Nous pouvons rapprocher de ces oeuvres d'art la peinture joyeuse que le poète de Bordeaux fit de la vallée de la Moselle avec ses magnifiques châteaux, ses gais vignobles, ses pêcheurs et ses bateliers; nous y trouvons la preuve que dans ce beau pays régnait, dès le milieu du second siècle, une activité pacifique, une heureuse prospérité et une vie puissante.

Livret :

  1. Auguste dans la boutique de Roma Latina
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