Marcus Licinius Crassus Dives : né vers 115, mort en 53 av. J.C.

Général et homme d'Etat romain, mort à la bataille de Carrhes
Crassus
Crassus
Musée du Louvre

Marcus Licinius Crassus Dives, né vers 115 av. J.C. à Rome, ayant vu sa famille subir le régime de la terreur imposé par Marius, Cinna et le parti des populaires ( son père et son frère avaient été assassinés), fuit en Andalousie. A la mort de Cinna, il revient à Rome et se rapproche de Sylla contre Marius. Son intervention le 1er novembre 82 devant la Porte Colline donne la victoire définitive à Sylla. Il se signale ensuite par l'ardeur de ses mises aux enchères lors des proscriptions de Sylla. Il s'enrichit considérablement et devient l'homme le plus riche de Rome (le surnom Dives (le riche)) est ainsi accolé à son nom. Nommé préteur en 73, il reçoit en 72 les pleins pouvoirs pour terminer la troisième guerre servile conduite par Spartacus entre -73 et -71 avant J.C. En 71, Crassus noie dans le sang la révolte des esclaves et fait crucifier 6000 fugitifs le long de la voie Appienne entre Capoue et Rome.

Pompée, qui revient de sa campagne contre Sertorius, se heurte aux derniers esclaves fugitifs qu'il écrase; il se vante d'avoir terminé la guerre servile de Spartacus et vole ainsi la victoire à Crassus. Cet épisode engendrera de la rancune entre les deux rivaux.

Ancien partisan de Sylla, Crassus a comme Pompée qu'une politique toute personnelle, absolument étrangère aux intérêts de l'oligarchie régnante : comme Pompée, il a en Italie, derrière soi une armée nombreuse et victorieuse, l'armée qui sous ses ordres vient d'abattre la révolte des esclaves. Sa fortune colossale, son influence sur les clubs de la capitale en fait dans tous les cas une précieuse recrue. Et les démocrates (les populaires) emmenés par César, que leur pacte avec le présomptueux général ne laisse pas que d'inquiéter se complaisent à voir en Crassus, dans le nouveau venu un contrepoids à Pompée, un rival futur peut-être. Ainsi est conclue durant l'été de 71 av. J.C., la première coalition entre la démocratie d'une part et les deux généraux et anciens Syllaniens de l'autre (Pompée et Crassus). Tous deux adoptent le programme du parti : on leur promet le consulat pour l'année suivante : en outre Pompée aura le triomphe, les lots de terre tant désirés pour ses soldats et Crassus, le vainqueur de Spartacus, aura tout au moins les honneurs d'une entrée solennelle dans la capitale (une ovation). Le sénat accorde les dispenses nécessaires pour le consulat et le triomphe : Pompée et Crassus sont élus consuls pour 70 av. J.C.

Les démocrates se rapprochent encore un peu plus de Crassus pendant l'absence de son allié le plus puissant, Pompée. A Crassus, pour combattre un rival haï et envié, nul autre moyen ne reste ouvert qu'une nouvelle et plus étroite alliance avec les démocrates. Déjà, lors de la première coalition, César et Crassus, comme étant les moins forts, s'étaient tenus ensemble : aujourd'hui leur intérêt commun et un commun danger accroissent leur intimité : l'homme le plus opulent et l'homme le plus endetté de Rome scellent un pacte étroit. Tout en affectant d'appeler Pompée la tête et l'orgueil de leur parti et de n'avoir plus de traits à lancer que contre les aristocrates, ils arment en silence contre Pompée.

On les soupçonne par ailleurs, de complicité dans la conjuration de Catilina. Plus tard, Crassus prête à César une somme énorme pour lui permettre de payer ses dettes avant qu'il parte en Espagne.

Une idée s'offre naturellement aux populaires pour poursuivre l'isolement de l'aristocratie : celle d'une alliance nouvelle, fondée sur l'intérêt de chacun, entre les démocrates avec Crassus et César d'un côté, et Pompée avec la haute finance de l'autre.

Ainsi fut conclue la seconde coalition (Premier triumvirat) au cours de l'été 60. On assure à César le consulat pour l'année suivante et ensuite le proconsulat. Pompée obtient la ratification de ses ordonnances d'Orient et la réalisation des assignations foncières promises à l'armée d'Asie : les chevaliers s'engagent à procurer à César, par le vote populaire, ce que le sénat lui avait refusé : enfin Crassus allait prendre place dans l'alliance, sans profits spéciaux pour une adhésion qu'il ne peut pas refuser.

Au début d'avril 56 av. J.C., Crassus quitte Rome et s'en va au-devant de César, pour aviser de concert aux mesures que leur intérêt commande : il le joint à Ravenne. De là, tous les deux se rendent à Lucques (Luca) où se réunit à eux Pompée. A tous les points de vue, c'est à César qu'appartient le mot décisif. Mettant à profit sa prépondérante influence, il rétablit aussitôt et fortifie la régence commune des triumvirs sur les bases nouvelles d'une répartition plus égale des pouvoirs.

Les provinces les plus importantes qui restent libres en dehors des deux Gaules, sont attribuées à ses deux collègues : Pompée détient les deux Espagnes, et Crassus la Syrie : ils en auront pour cinq années (54-50 av. J.C.), en vertu d'un plébiscite exprès, l'administration militaire et financière. César stipule une prorogation dans son commandement, lequel, expirant avec l'an 54, se verrait continué jusqu'à la fin de 49 : il lui est licite de porter ses légions à dix et les troupes qu'il lèverait seraient payées sur le Trésor de l'Etat. Pour l'année qu'il allait suivre (55), Pompée et Crassus s'assuraient leur second consulat avant leur départ pour leurs provinces respectives; et César se réservait pareillement son second siège consulaire à la fin de son proconsulat en 48, alors qu'il aurait atteint les dix années révolues de l'intervalle exigé par la loi entre les investitures de deux magistratures suprêmes. De Pompée à Crassus, l'entente se rétablit, en apparence du moins, et comme entre bons collègues.

Marcus Crassus est désormais l'un des membres du "Cerbère aux trois têtes1". Il sert de contrepoids aux deux souverains réels, à César et à Pompée, ou plutôt, il est dans la balance à côté du premier, en face du second. Crassus est marchand avant tout et se laisse marchander. Comme on ne lui offre que peu de chose, il le prend ne pouvant obtenir davantage. Rongé par l'ambition, mécontent de sa fortune, placé si près et tenu pourtant si loin de la puissance, il oublie ses rancunes en se plongeant dans les flots d'or amoncelés autour de lui. La conférence de Lucques ne laisse pas que de changer aussi sa position. Alors qu'il faisait à Pompée tant de concessions énormes, César ne néglige rien pour consolider aussi sa prépondérance personnelle; et donnant à Crassus, dans la province de Syrie, l'occasion qu'il se réserve pour lui-même dans les Gaules, il le lance dans une guerre contre les Parthes.

Ces perspectives nouvelles ne font-elles que surexciter l'avarice, devenue seconde nature chez le Triumvir sexagénaire. Réveillent-elles au contraire dans ce coeur vieilli le feu malsain de ses ambitions si longtemps et à peine refoulées ? Quoi qu'il en soit, dès le commencement de l'an 54 av. J.C., Crassus débarque en Syrie. Il n'a pas attendu la fin de son consulat pour partir. Dans son impatience fiévreuse, il veut escompter les minutes et reprendre le temps perdu : aux trésors de l'Occident il veut joindre ceux de l'Orient : rapide comme César, infatigable comme Pompée, il ira conquérir la puissance et la gloire militaire.

Avant de se lancer dans cette grande aventure, il donne son temps à d'autres affaires. Par son ordre, le temple de Dercèto à Hierapolis Bambycè (sur la route d'Antioche en Mésopotamie), le temple de Jéhovah à Jérusalem et plusieurs riches sanctuaires syriens sont pillés : tous les peuples sujets ont à fournir leurs contingents, ou plutôt des sommes d'or en échange.

Crassus hésite sur la route à suivre. Doit-il faire le tour par l'Arménie (royaume sous protectorat romain) ? Vaut-il mieux marcher sur la Parthie par la voie directe, au travers du désert de la Mésopotamie ? Le circuit par l'Arménie est plus sûr : il conduit par un pays de montagnes, au milieu de populations alliées de Rome, en apparence. Le roi Artavasde (Artavazde II, roi d'Arménie) vient en personne au camp et recommande ce plan d'opérations. Mais après la reconnaissance faite durant la bonne saison on se décide pour la route de Mésopotamie. Les nombreuses et florissantes villes grecques parsemées le long de l'Euphrate et du Tigre, Séleucie surtout, la grande capitale, ont en haine la domination des Parthes; et de même que les citoyens de Carrhes l'avaient fait en 65 av. J.C., tous les Hellènes domiciliés dans les localités où se montrent les romains sont décidés à agir, n'ayant rien tant à coeur que de secouer le joug de l'étranger. Ils se disent prêts à recevoir les romains comme des libérateurs, presque comme des compatriotes ! De plus, le cheïk arabe Abgar, de la région d'Edesse et de Carrhes et de la route de l'Euphrate au Tigre, est aussi venu au camp, assurant Crassus de son concours dévoué.

Les légions (53 av. J.C.) passent de nouveau l'Euphrate (non loin de Biradjik). Ici encore deux routes conduisent vers le Tigre. Ou bien on peut descendre le long de l'Euphrate, jusqu'à la hauteur de Séleucie, là où les deux fleuves ne sont plus séparés que par une distance de quelques kilomètres : ou bien on se jette à travers le grand désert et l'on marche en ligne droite à la rencontre du Tigre. A suivre le premier parti, on arrive directement à Ctésiphon, capitale des Parthes, située en regard de Séleucie, sur la rive gauche de ce fleuve. Des voix nombreuses et importantes opinent pour cette route dans les conseils de guerre de Crassus : le questeur Gaius Cassius2, entre tous, insiste sur les difficultés d'une marche à tenter dans le désert : il cite les récits apportés des garnisons romaines de la rive gauche de l'Euphrate, récits tout plein de détails sur les préparatifs que l'ennemi accumulait.

D'un autre côté, Abgar dément toutes ces nouvelles : à l'entendre, le Parthe n'était occupé qu'à évacuer ses provinces occidentales. Dans cette direction, on rattraperait encore l'arrière-garde de la grande armée parthe sous les ordres de Syllacès et du vizir : on l'écraserait et l'on ferait un immense butin. Sur ces rapports des Bédouins amis, on se décide : l'armée romaine, forte de sept légions, de 4000 cavaliers et de 4000 frondeurs et archers, quitte les bords de l'Euphrate et s'enfonce dans les plaines inhospitalières de la Mésopotamie du nord.

Mais l'ennemi ne se montre pas : la faim et la soif seules dans le désert immense montent la garde aux portes de l'Orient. Enfin, après les longs jours d'une marche pénible, on voit les premiers cavaliers de l'ennemi, aux environs du Balissos (le Bélik), la première rivière que les romains ont à passer. Agbar, avec ses Arabes part en éclaireur : les escadrons parthes disparaissent au-delà de l'eau et s'enfoncent au loin, poursuivis par l'Arabe et les siens. On attend avec impatience son retour, comptant sur des nouvelles. Le triumvir croit saisir enfin cet ennemi qui se refuse toujours : son fils Publius brule d'en venir aux mains. La vaillance et les actions d'éclat du jeune capitaine lui avaient fait un nom dans les Gaules sous César; et celui-ci l'avait envoyé avec un corps de cavalerie gauloise, pour prendre part à l'expédition de Parthie. Du côté de l'ennemi nul envoyé ne vient. A tout hasard, on se décide d'aller de l'avant. Le signal de la marche est donné : le Balissos est franchi. Soudain retentissent autour des romains les timbales des Parthes : partout l'on voit flotter aux vents leurs étendards de soie brodée d'or : partout aux feux du soleil de midi reluisent leurs armes et leurs casques de fer : près du vizir se tient Agbar avec ses Bédouins.

On comprend, mais trop tard dans quel piège on était tombé. Le commandant en chef de l'armée parthe, Suréna, le Grand-Vizir avait vu et le danger et les moyens d'y faire face. L'infanterie des orientaux est impuissante contre l'infanterie de ligne des romains : il s'en était débarrassé; et remettant au roi parthe Orodès en personne ces masses inutiles sur un vrai champ de bataille, il l'avait envoyé avec elles en Arménie, coupant ainsi la route à 10000 gros cavaliers auxiliaires promis par le roi d'Arménie, Artavasdès (Artavazde II) à Crassus. Leur absence est un malheur irréparable. De plus, ayant affaire à la tactique romaine, sans égale dans son genre, le vizir lui en oppose une absolument différente. Son armée est toute montée : pour front de ligne, il a sa lourde cavalerie, portant la longue lance, l'homme et le cheval protégés par la cuirasse à écailles de fer, la gorgerette de cuir et autres pareils abris.

Les sagittaires à cheval forment le gros de ses soldats. Chez les romains, au contraire, ces armes spéciales font presque complètement défaut. Inférieurs en troupes de ce genre, et par le nombre et par l'adresse à les manier, que peuvent-ils faire avec leurs fantassins ? Si excellents que sont les légionnaires dans le combat corps à corps, ou dans le combat à courte distance, ici, lançant le lourd pilum, là, jouant de l'épée dans la mêlée, comment sauraient-ils jamais forcer toute cette nuée de cavaliers à en venir aux mains ? Et même, l'ennemi se laissant joindre, ne se heurteraient-ils pas contre la muraille de fer de ses lanciers à cheval, aussi bons, meilleurs soldats qu'eux, cette fois ? En face du Parthe ainsi armé, tout le désavantage est pour les légions, et dans les moyens stratégiques, puisque sans cavalerie, elles ne demeurent pas maîtresses de leurs communications, et dans les moyens de combat, puisque, là où l'on n'en vient point à la lutte d'homme à homme, l'arme à longue portée triomphe nécessairement de l'arme courte.

L'ordre profond des romains, base de leur système tactique, accroit encore le danger. Plus leurs colonnes sont épaisses, plus leur choc est irrésistible en temps ordinaire, plus aussi, quand le Parthe vient les assaillir, ses innombrables flèches tombent à coup sûr dans les rangs. En temps ordinaire, s'agissant d'une place à défendre, ou opérant sur un terrain difficile, les essaims de la cavalerie parthe se seraient heurtés impuissants contre les solides fantassins de Rome : mais au fond du désert de Mésopotamie, contre cette armée qui flotte ainsi qu'un vaisseau perdu en haute mer, au bout de longues et nombreuses marches, ne rencontrant ni un obstacle, ni une solide position, la tactique du Parthe est irrésistible à son tour.

La bataille de Carrhes
La bataille de Carrhes
Auteur : Praxinera

Le choc a lieu en plein désert, un peu au nord d'Ichnae, au sud de Carrhes (Harran), où stationne une garnison romaine. Les archers de Crassus, lancés en avant, sont aussitôt ramenés par les innombrables archers Parthes, dont l'arme plus fortement tendue que la leur lance la flèche infiniment plus loin. Quelques officiers intelligents avaient conseillé de marcher à l'ennemi en rangs déployés et clairs, autant que possible : au lieu de cela, massée en un carré épais de douze cohortes sur chaque front, l'armée se voit tout à coup débordée. Assaillis d'une grêle de traits, tombant à coup sûr, même lancés sans viser, les légionnaires meurent sans pouvoir rien pour se défendre.

On croit d'abord que les munitions de l'ennemi s'épuiseraient vite : vain espoir ! Derrière lui, vient une file sans fin de chameaux chargés. Cependant ses escadrons s'étendent de plus en plus. Les légions bientôt vont être enveloppées : c'est alors que le fils de Crassus, Publius Crassus, avec une troupe choisie de cavaliers, d'archers et d'infanterie, court sur les Parthes. Ceux-ci suspendent leur mouvement concentrique et reculent, vivement poursuivis par le bouillant capitaine. Soudain, lorsque le corps principal des romains n'est plus en vue, la grosse cavalerie parthe fait face; et de toutes parts les essaims des sagittaires reviennent sur Publius à bride abattue.

Celui-ci voit tomber les siens les uns sur les autres, sans qu'ils puissent ni attaquer ni se défendre : désespéré, il prend son élan et avec ses chevaux légers non cuirassés il va donner contre les lanciers montés et bardés de fer : en vain ses gaulois font merveille : en vain méprisant la mort, ils saisissent et ploient les lances, ou se jetant à bas de cheval, ils tentent de frapper l'ennemi, toute leur bravoure est peine perdue. Leurs débris, et parmi eux le chef blessé au bras qui tient l'épée, s'entassent refoulés sur une mince hauteur : là encore ils servent de cible aux terribles flèches. Les grecs mésopotamiens, qui connaissent le pays, supplient Publius Crassus de monter avec eux à cheval et de tenter par un violent effort de se dégager.

Mais il refuse de séparer sa fortune de celle de tant de braves que sa témérité avait mené à la mort : il ordonne à son écuyer de l'achever. Après lui, ses officiers, pour la plupart, se tuent. Des 6000 hommes dont se composait le détachement, 500 à peine sont pris : nul n'échappa. Cependant l'ennemi avait laissé quelque répit à l'armée principale et elle en profite. Mais on est encore sans nouvelles du corps de Publius : le repos trompeur fait place à l'inquiétude. Voulant savoir à quoi s'en tenir, on se dirige vers le champ de bataille.

Mais voici que l'ennemi promène devant l'oeil du père la tête de son fils plantée au haut d'une perche : le combat recommence avec les légions. Impossible d'enfoncer la ligne des lanciers cataphractes, impossible d'arriver aux sagittaires : la nuit seule met fin au massacre. Les Parthes, en se raillant, crient qu'ils "donnent à Crassus une nuit pour pleurer son fils"; puis ils disparaissent, comptant revenir le lendemain et achever la prise du gibier sanglant et gisant sur le sol. Les romains se gardent de les attendre. Crassus avait perdu la tête : ses lieutenants Cassius et Octavius lèvent le camp en hâte et en silence, laissant sur le terrain tous les hommes blessés ou épars; et avec ce qui leur reste de soldats pouvant encore marcher, ils partent à Carrhes ou ils comptent s'abriter derrière les murs de la place.

Les Parthes, revenus le jour suivant, s'amusent à la poursuite des épaves dispersées du combat de la veille, tuant ou capturant tout. D'un autre côté la garnison et les habitants de Carrhes ont de bonne heure appris par les fuyards la nouvelle de la catastrophe. Sans ce secours et le temps perdu par les Parthes, c'en était fait des débris de l'armée, voués à une destruction immédiate. Les romains sortent ensuite de la ville. On prend la route des montagnes d'Arménie : marchant la nuit, Octavius avec 5000 hommes finit par occuper la forte position de Sinnaca, à un jour de marche des premières hauteurs.

Sur ces entrefaites, le Vizir s'approche du camp, offrant au nom de son roi paix et amitié aux romains, et proposant une entrevue avec Crassus. Démoralisée qu'elle était, l'armée conjure son chef, le contraint même d'accepter l'offre de Suréna. Celui-ci reçoit le consulaire et son état-major avec tous les honneurs d'usage, mettant de nouveau en avant la proposition d'un pacte d'alliance. Seulement, il rappelle en termes amèrement justes la mauvaise fortune des traités conclus autrefois avec Lucullus et avec Pompée, au sujet de la frontière de l'Euphrate et demande un instrument écrit sur l'heure. Alors les Parthes déroulent une tente richement ornée : c'est un présent que leur roi fait au général de Rome et les serviteurs du Vizir accourent en foule autour de Crassus, l'aidant à se mettre en selle. Les lieutenants de Crassus voient clair dans le dessein de Suréna qui veut évidemment se rendre maître de sa personne.

Octavius, désarmé qu'il était, arrache l'épée du fourreau à l'un des Parthes et tue le valet. Là-dessus, tumulte et échauffourée : tous les officiers romains sont massacrés : le vieux Crassus à l'instar de l'un de ses aïeux3 ne veut pas tomber vivant aux mains de l'ennemi et lui servir de trophée : il cherche la mort et la trouve (Dion Cassius rapporte que Suréna fit couler de l'or fondu dans la bouche du triumvir en disant :" Rassasie-toi de ce métal dont tu es si avide !"). Quant aux légionnaires laissés dans le camp, ils sont pris ou dispersés. Ainsi ce qu'avait commencée la journée de Carrhes, la journée de Sinnaca l'achève le 9 juin 53 av. J.C. : date désastreuse qui va de pair avec les combats de l'Allia, de Cannes et d'Orange (Arausio). L'armée de l'Euphrate n'est plus.

Gaius Cassius, séparé du gros de l'armée durant la retraite de Carrhes, peut seul s'échapper. Quelques pelotons épars, quelques fuyards isolés parviennent aussi à se soustraire à la poursuite des Parthes et des Bédouins. Ils repassent en Syrie. Des 40000 légionnaires et plus qui avaient franchi l'Euphrate, il n'en revient pas le quart : moitié avait péri. Dix mille captifs environ sont conduits par les vainqueurs aux extrémités de l'Orient, dans l'oasis de Merw (Margiane) : ils y vécurent, serfs de corps, astreints à servir dans l'armée, selon la loi Parthe. Pour la première fois, depuis que les légions suivent les aigles, celles-ci, tombent aux mains de l'étranger vainqueur.

Quelle impression fit en Asie la défaite de Crassus, nul historien ne nous l'a dit : elle dut être profonde et durable. A cette époque, le roi Orodès célèbre les noces de son fils Pacoros avec la soeur du monarque arménien, son nouvel allié. Ce fut au milieu des fêtes qu'il reçoit le messager de victoire envoyé par son Vizir et la tête coupée de Crassus, qu'on lui apportait selon la tradition orientale. On avait quitté les tables du festin : une de ces troupes de comédiens ambulants, comme il y en avait tant alors, qui s'en allaient colportant la poésie et la scénique grecques jusque dans les contrées reculées de l'Asie, cette troupe jouait les Bacchantes d'Euripide devant l'assemblée. Pour la première fois, depuis l'ère des Achéménides, l'Occident était vaincu par l'Orient.

1. C'est le mot de Varron au dire d'Appien.

2. Gaius Cassius, il fait partie de la famille plébéienne illustre des Cassius Longinus. Revenu d'Asie, où Bibulus le remplacera en 51, tribun en 49, il suivra Pompée en Macédoine, et commandera les flottes pompéiennes. Après Pharsale, César lui pardonne, et l'emmène en Orient, dans son expédition contre Pharnace. En 45, on le trouve fixé à Brindes d'où il échange avec Cicéron une correspondance assez active. Préteur des étrangers en 44, il est l'un des principaux meurtriers de César, plus par ambition que par ardeur de liberté. Il devient alors, avec Brutus, le chef principal des constitutionnels, s'empare de la Syrie, prend et pille odieusement Rhodes, joint Brutus à Sardes, passe l'Hellespont et va périr dans les champs de Philippes (42), luttant contre les nouveaux triumvirs. Homme énergique, prudent et habile, sobre d'ailleurs, et simple dans sa vie, Cassius était l'un des adeptes de l'épicurisme. Il avait des goûts littéraires. L'ambition déçue, la jalousie le jeta dans le parti anti-césarien et lui mit le poignard à la main.

3. Il était l'arrière-neveu de Publius Licinius Crassus Dives Mucianus, qui, battu à Leucoe, se fit tuer par un Thrace, en le frappant à l'oeil de son fouet.

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