La régence   
60-52 av. J.C.

Pompée Les conférences des triumvirs à Lucques Cicéron Caton Tentative de restauration aristocratique Nouvelles mesures d'exceptions Pompée dictateur Meurtre de Clodius Milon Clodius

60-58 av. J.C.

Pompée et César régents

Le forum
Le forum

Au lendemain du consulat de César, parmi les "Triumvirs", Pompée, selon l'opinion publique, occupe indubitablement la première place. C'est Pompée que les optimates appellent "leur dictateur" : sur lui tombent les sarcasmes les plus acérés et les flèches les plus empoisonnées des cercles de l'opposition. Quant à César, habile chef et habile orateur du parti, avec ses incontestables talents, loin d'avoir acquis encore l'illustration guerrière, il passe pour un homme efféminé. En apparence, César, dans la coalition ( Premier triumvirat entre Pompée, Crassus et César), n'a qu'un rôle d'adjudant.

Le commandement de Pompée s'était étendu sur presque tout l'empire: César ne régentait que deux provinces. L'un avait eu à ses ordres tous les soldats, toutes les caisses de l'Etat, presque sans réserve; l'autre ne dispose que d'allocations limitées et d'une armée de 24000 hommes. Enfin, Pompée avait eu la conduite des expéditions les plus importants et sur terre et sur mer : César était envoyé dans le nord, surveillant Rome depuis la haute Italie et aidant encore Pompée à y régner sans entraves.

60-58 av. J.C.

L'anarchie

A Rome, les flots montent gros des révolutions passées et futures : gouverner sans force armée est chose infiniment difficile. Bientôt on en vient à ce point, qu'amis ou ennemis, tous également incommodes, se mettent à faire ce qu'ils veulent. Une fois César parti, si la coalition commande encore au monde, elle n'est plus la maîtresse dans les rues de la capitale. On vit comme en temps d'interrègne entre les ruines du régime aristocratique et les progrès croissants du régime militaire. Le nouveau régent ne gouverne pas : il se tient coi et boudeur au fond de sa maison.

L'ancien gouvernement sénatorial, aux trois quarts dépossédé demeure pareillement inerte : on pousse des soupirs dans les cercles privés, entre intimes, dans les villas : on soupire en coeur dans la curie. Quant aux bons citoyens, quant aux amis de l'ordre et de la liberté, si fatigués qu'ils soient de la marche déplorable des affaires, ils attendent sans personne qui les guide ou les conseille. Passifs, inutiles, ils se gardent de tout acte politique; ils s'éloignent quand ils le peuvent de Rome. Quant à la multitude, elle n'a jamais eu ni de plus joyeux ébats. Les petits grands hommes sont légion. La démocratie est à l'oeuvre avec tout l'attirail de l'emploi : manteaux râpés, barbes ébouriffées, longs cheveux flottants...

Les vraies puissances du jour sont ces bandes armées et enrégimentées, véritables bataillons de l'anarchie, levés par les capitaines d'aventure parmi les esclaves gladiateurs et les vauriens de toute sorte. Leurs chefs, pour la plupart, ont compté toujours parmi les populaires : mais depuis le départ de César, qui seul savait les conduire et leur en imposer, elles sont toutes indisciplines, et chaque meneur obéit à la politique de son caprice.

Par préférence, tous ces hommes auraient combattu peut-être encore sous la bannière de la liberté : mais à vrai dire, ils ne sont ni démocrates, ni anti-démocrates; et sur leur drapeau ils inscrivent tantôt le nom du peuple, et tantôt celui du sénat ou d'un chef de parti. Ainsi, Clodius, pour ne citer que lui, s'était fait successivement le champion de la démocratie, puis du sénat, puis de Crassus. Ils n'arborent leurs couleurs, qu'en vue de faire à leurs ennemis personnels une guerre impitoyable, Clodius à Cicéron, Milon à Clodius; masquant leurs querelles privées derrière le nom du parti où ils avaient pris position.

60-52 av. J.C.

Clodius

Publius Clodius : influent, il était passé maître dans le métier des factieux. Laissé à ses penchants durant son tribunat (58 av. J.C.), il avait suivi la ligne ultra-démocratique; il avait distribué l'annone gratuite aux citadins, porté atteinte à l'antique droit des censeurs de noter les citoyens de moeurs mauvaises; il avait interdit aux magistrats l'obnonciation et la formalité religieuse qui arrêtait court la machine des comices et rétabli les "clubs de carrefours (collegia compitalicia)", véritable armée du prolétariat libre ou servile, organisée militairement dans la capitale et distribuée par rues et par quartiers.

Il alla plus loin, et projetant une loi dont il comptait porter la motion durant sa prêture (en 52), il voulut donner les droits politiques à tous les affranchis et aux esclaves en possession de la liberté de fait. Naturellement, ces tendances radicales n'excluaient pas le trafic imprudent des votes des comices et singeant César jusqu'au bout, Clodius voulait aussi comme avait fait César, des gouvernements de province, des postes grands et petits pour ses compagnons.

Pompée assiste à tout sans remuer. Clodius ose critiquer Pompée sur le renvoi chez lui de Tigrane le fils (Pompée l'avait amené à Rome où il le retenait. Clodius le fit échapper moyennant rançon). La querelle s'envenime et gagne et met en pleine lumière l'absolu désarroi du triumvir. Pour lutter contre Clodius, Pompée se venge en facilitant à Cicéron, l'homme haï entre tous par Clodius, le retour d'exil où celui-ci l'avait fait envoyer. Clodius, à la tête de ses bandes, fait-il que les rues ne sont pas sûres, le glorieux général enrôle à son tour des esclaves et des gladiateurs.

Comme on le prévoit, le démagogue, dans l'émeute est plus fort que le soldat : Pompée est battu dans la guerre des rues; et les sbires de Clodius tiennent Gaïus Caton presque continuellement bloqué dans son jardin.

60-57 av. J.C.

César

Les embarras et les hontes que Clodius avaient attiré à Pompée, ont à la longue allumé la haine et la colère dans sa paresseuse nature. Mais dans ses rapports avec César, l'altération est bien plus sérieuse encore. Tandis que le triumvir demeuré dans Rome se laisse aller en complète défaillance sur le terrain réservé à son activité, l'autre a su, de son lot d'attributions, tirer un parti prodigieux et dépassant toutes les espérances et toutes les craintes. Sans demander les autorisations préalables, il avait doublé son armée par les levées faites dans la province méridionale des Gaules, en grande partie peuplée de citoyens : puis au lieu de simplement monter la garde dans l'Italie du nord et veiller sur Rome, il avait franchi les Alpes, étouffé à ses débuts une invasion cimbrique et porté en deux années (58/57 av. J.C.) les armes romaines jusqu'au Rhin, jusqu'au canal de Bretagne.

En face de pareils exploits tombe à plat la tactique ordinaire des aristocrates. Ignorer, rapetisser n'est plus possible. Cet efféminé qu'on dédaignait jadis, il est aujourd'hui le dieu de l'armée, le héros fameux couronné par la victoire : ses jeunes lauriers repoussent dans l'ombre les lauriers fanés de Pompée et dès l'année 57, à l'issue d'une glorieuse campagne, le sénat lui décerne les honneurs publics, tels qu'il ne les avait jamais ordonnés, même pour Pompée (le sénat décréta quinze jours d'actions de grâce, ce qui n'avait jamais eu lieu pour personne).

Auprès de son ancien adjudant politique, celui-ci ne tient plus que le second rang, le rang que César avait derrière lui au lendemain des lois Gabinienne et Manilienne. César est l'homme du jour : il a dans sa main la plus puissante des armées romaines. Pompée n'est plus qu'un général d'ancien renom. La querelle avec Clodius n'est qu'un embarras : la nouvelle et grande importance de César devient un sérieux danger. En allant à l'armée, César et ses associés avaient pris contre Pompée des gages : Pompée à son tour se voit forcé de recourir aux mêmes moyens : il lui faut contre César un appui militaire.

Aussi, sortant de sa fierté et de sa nullité officielle, le voilà qu'il réclame à son tour une mission extraordinaire, n'importe laquelle où il disposera d'une puissance égale, supérieure même à celle du proconsul des Gaules. Sa position actuelle, la tactique à laquelle il va recourir, tout cela c'est répéter le jeu de César pendant la guerre contre Mithridate.

Mais pour obtenir un commandement pareil à celui du proconsul, pour arriver à peser du même poids, à la tête d'une armée, que cet adversaire plus fort, Pompée a besoin de l'ancienne machine du gouvernement. Moins de deux ans avant, elle était toute entière à sa disposition. Laissé dans Rome par la coalition à titre de représentant et de chef reconnu, Pompée, à cette époque eût tout obtenu et du sénat et du peuple. Mais sa maladresse envers Clodius lui a enlevé le royaume de la rue : impossible de compter désormais sur l'assentissement des comices populaires. Au sénat, les choses vont pour lui moins mal : on peut douter pourtant qu'ayant si longtemps laissé flotter les rênes, il peut facilement ressaisir sur la majorité son ancien ascendant et lui imposer les votes nécessaires à ses projets.



60-57 av. J.C.

L'opposition républicaine

La situation du sénat ou de toute la noblesse s'était aussi grandement modifiée. La coalition de 60 av. J.C. avait porté ses fruits. L'éloignement de Clodius, l'exil de Cicéron, le mariage qui avait fait de Pompée le beau-père de César, bien d'autres choses encore avaient leur triste et certaine signification : la monarchie s'annonçait avec ses lettres de bannissement et ses alliances de famille. Quant au gros du public lui-même, il ne voit pas sans inquiétude planter les jalons qui mènent clairement au régime futur. Du jour où l'on comprend que César ne vise pas seulement à une réforme constitutionnelle et qu'il y va de la vie ou de la mort de la république, bon nombre de citoyens, jusqu'à là facteurs du parti populaire et dévoués à César comme à leur chef naturel, passent aussitôt dans le camp opposé.

Ce n'est plus seulement dans les salons et les villas de la noblesse, jadis maîtresse du pouvoir, que l'on entend retentir les objurgations contre les "trois dynastes", contre le "monstre à trois têtes !". La foule se presse aux discours consulaires de César, muette et sans un signe d'assentissement. Nulle main ne se lève pour applaudir quand le consul démocrate entre au théâtre. Que si l'un des souteneurs des triumvirs se fait voir dans la rue, il est reçu à coups de sifflets et les spectateurs applaudissent à toute sentence antimonarchique, à toute allusion contre Pompée, débitée par l'acteur en scène.

Quand Cicéron doit quitter Rome, les citoyens en grand nombre (il y en eut 20000) imitent le sénat et portent le deuil. "En ce moment", lisons-nous dans une lettre de ce temps, "rien de plus populaire que la haine des populaires ! (Populare nunc nihil tam est quam odium popularium)". Là-dessus, les régents laissent entendre qu'à faire de l'opposition les chevaliers pourraient perdre leurs nouvelles places au théâtre et l'homme de la plèbe sa part à l'annone. Alors, on met en jeu le levier des intérêts matériels. L'or de César coule à flots. Ajoutez à cela les énormes constructions élevées à Rome de ses deniers, où trouvent emploi d'innombrables besogneux et les profusions immenses consacrées aux jeux publics.

Pompée fait de même dans une moindre mesure : c'est à lui que Rome doit son premier théâtre bâti en pierre. Que ces largesses corruptrices réconcilient jusqu'à un certain point nombre d'opposants avec le nouvel ordre des choses : il va de soi pourtant que le noyau de l'opposition ne se laisse pas entamer par de tels moyens. Chaque jour fait voir combien les institutions républicaines avaient jeté de profondes racines au sein du peuple, et combien surtout les hommes vivant en dehors et loin de l'agitation des partis, combien peu de villes de l'intérieur se sentent portés vers la monarchie.

60-57 av. J.C.

Le sénat

Dans l'état des choses, il ne reste aux constitutionnels d'autre ressource que de se rallier au sénat, au sénat qui, dans sa déchéance n'en reste pas moins à leurs yeux le représentant et le défenseur né de la légitimité républicaine. Tout à coup ce corps, abaissé jusqu'à terre, voit arriver à lui toute une armée à la fois plus forte et incomparablement plus fidèle qu'au jour où il avait pu écraser les Gracques, qu'au jour où, protégé par le sabre de Sylla, il avait restauré l'ancien régime.

L'aristocratie comprend ses avantages : aussitôt elle se met en mouvement. C'est à ce moment que Marcus Tullius Cicéron a la permission de revenir. En le rappelant, Pompée ne veut faire à l'oligarchie qu'une concession temporaire, jouer un tour à Clodius et enfin conquérir à sa cause, dans la personne de l'éloquent consulaire. Les deux consuls, protégés contre les clodiens par la faction de Titus Annius Milon, apportent au peuple la motion de rappel, préalablement autorisée par senatus-consulte. Le sénat avait invité tous les citoyens, amis de la constitution, à ne pas faire défaut au vote.

Et de fait, au jour fixé (4 août 57 av. J.C.), une foule inaccoutumée de citoyens, beaucoup venant de leur province, se réunit dans les comices. Le voyage du consulaire, de Brundusium à Rome n'est qu'une suite de manifestations semblables et non moins éclatantes. Pompée assiste dérouté aux défis de l'opinion. Son immobilité, l'indignité, le ridicule de sa position actuelle au regard de Clodius ont tué le crédit de la coalition; et dans le sénat, la faction qui tient pour elle, démoralisée par tant de maladresses commises, délaissée, dépourvue de conseils, ne peut rien pour empêcher les républicains et les aristocrates unis pour reprendre partout la haute main.

Ils trouvent dans le peuple le ferme appui qui leur avait fait défaut depuis un siècle. Ils songent à séparer les deux principaux triumvirs et profitant de la division qu'ils allaient faire naître, à s'emparer pour eux-mêmes du gouvernail. Depuis que César avait pris le pas sur Pompée, le contraignant à ambitionner de nouveaux pouvoirs, l'intimité s'était refroidie et relâchée entre les deux hommes. Si les nobles savent user contre César des moyens qui lui avaient jusqu'alors assuré la victoire : s'ils entrent en alliance avec son rival plus faible, disposant alors d'un capitaine tel que Pompée et d'une armée solide de constitutionnels, ne peuvent-ils espérer l'avantage?

57 av. J.C.

Pompée

Pompée
Pompée
Museo Archeoligico Venise

Les choses tournent donc à rapprocher Pompée et le parti républicain. Quels seraient à l'avenir les rapports entre les deux triumvirs d'une part et l'aristocratie de l'autre, rapports confus et indécis au plus haut point en ce moment ? C'est ce que va décider la motion portée devant le sénat par Pompée quand arrive l'automne 57 av. J.C. : il sollicite formellement un commandement extraordinaire. A sa demande, il rattache tout d'abord les mesures qui onze ans plus tôt avaient aidé à fonder sa puissance : il entend remédier à la cherté du pain, cherté accrue dans Rome d'une façon désolante, absolument comme avant la loi Gabinia.

La piraterie toujours active, la détresse du Trésor, la négligence ou le désordre administratif dans la surveillance des approvisionnements suffisent pour amener la disette dans cette grande capitale qui ne subsiste que dans des importations d'outre-mer. Le plan de Pompée est celui-ci : se faire donner par le sénat l'administration des céréales (rei frumentariae potestas) dans toute l'étendue de l'empire et par suite le droit illimité de puiser dans les caisses de l'Etat en même temps qu'il aurait une armée et une flotte; et que son commandement, pareillement étendu sur toutes les régions appartenant à la république, primerait dans chaque province l'imperium du proconsul ou préteur local. Bref, il ne rêve rien moins qu'une édition nouvelle et augmentée de la loi Gabinia avec la perspective de la conduite d'une guerre en Egypte, alors prochaine et se rattachant comme jadis la guerre contre Mithridate à une expédition contre les pirates.

La majorité du sénat, quand la discussion s'ouvre sur cette motion (septembre 57 av. J.C.) est encore sous le coup de la terreur imprimée par César. Quand on en vient aux articles de détail, le projet primitif, sorti des mains du tribun du peuple Gaius Messius (ce Gaius Messius, l'auteur de la loi Messia, fut attaqué par les Césariens et Cicéron le défendit. Plus tard, il est gagné par César et lui rend des services dans la guerre d'Afrique), subit des modifications essentielles. Pompée n'a ni la libre disposition des deniers du Trésor, ni une armée et une flotte à lui, ni l'imperium sur les commandants de province : on lui met en main seulement pour l'approvisionnement de Rome des sommes considérables : on lui donne quinze lieutenants : il aura la pleine puissance dans tout l'Empire proconsulaire en matière frumentaire et cela pendant cinq années.

Ces amendements au projet primitif équivalent presque à son rejet; ils s'expliquent par de nombreuses causes. Le nom de César pèse sur les délibérations, même absent et enfoncé dans les Gaules, à mettre Pompée non plus à côté mais au-dessus de lui, il y a de quoi faire reculer tous les timides. Crassus à son tour, l'ennemi héréditaire et l'associé malveillant de Pompée, le poursuit de son opposition sourde. Joignez à cela l'antipathie de la faction républicaine, dans le sénat contre toute mesure accroissant les pouvoirs des triumvirs; enfin et surtout l'incapacité personnelle de Pompée qui ne peut pas prendre sur lui de se déclarer et d'agir, aimant mieux, selon son usage, se cacher derrière l'incognito, lançant en avant ses amis chargés de révéler sa pensée, pendant qu'il affectait la modestie et se déclarait content même à moins si moins lui était donné.

Quoi qu'il en soit, c'est une chance heureuse que de rencontrer enfin quelque chose à faire et de quitter Rome. Pompée réussit tout d'abord, non sans que les provinces s'en ressentissent grièvement à y faire arriver les blés en abondance et à bon prix.

57-56 av. J.C.

Expédition d'Egypte

Aussi fait-il bientôt saisir le sénat d'une seconde motion aux termes de laquelle il aurait à ramener dans son pays, même à main armée s'il est nécessaire le roi d'Egypte expulsé par la révolte. Mais plus il devient manifeste qu'il a besoin du sénat et ne peut rien sans lui, moins les sénateurs se montrent faciles et traitables. D'abord on découvre dans les livres sibyllins un oracle qui prohibe comme impie tout envoi de troupes romaines en Egypte : aussitôt le sénat saisi d'une terreur sainte, de voter unanimement contre une intervention armée.

Pompée aurait accepté la mission, même usant les voies pacifiques; mais comme toujours il joua son malheureux jeu caché; et pendant qu'il fait parler pour lui ses amis, il parle et vote pour l'envoi d'un autre sénateur. Naturellement, le sénat repousse sa proposition : après tous ces longs débats, il est décidé que Rome n'interviendra pas (janvier 56 av. J.C.)1.

1. Publius Lentulus Spinther (consul 57), l'ami de Cicéron et le promoteur officiel de son rappel de l'exil. Ptolémée, venu à Rome pour solliciter le secours de la république contre son peuple et sa fille Bérénice, logea chez Pompée même, dans sa villa d'Albanum et c'est de là, comme Jugurtha jadis, il achetait à prix d'or les voix des sénateurs. L'abîme était sans fond et ses largesses ne le pouvaient remplir. Les Alexandrins envoient une ambassade pour déjouer les manoeuvres du roi expulsé. Celui-ci, à l'instar de Jugurtha encore, empoisonne le principal des envoyés, l'académicien Dion. Lentulus jouait Pompée sous main. Futur proconsul de Cilicie, au sortir de son consulat, il demanda qu'on lui confiât l'expédition : Cicéron, entre son ami et Pompée, se tut. Quant à ce dernier, il déclara qu'il verrait volontiers donner cette mission au proconsul. Gaius Caton, tribun du peuple, fit proroger l'affaire : la foudre avait frappé une statue de Jupiter sur le mont Albain, sans compter l'oracle prohibitif des livres sibyllins ! La question revient en 56. Bibilus proposait d'envoyer trois commissaires en Egypte : Pompée se fait porter par le consulaire Volcatius et par le tribun Lupus. On finit de guerre lasse, par décider qu'on ne ferait rien et l'affaire dormit jusqu'après les conférences de Lucques. Alors Gabinius, partant de Syrie, restaura Ptolémée. A côté du triste rôle que joue ici Pompée, celui de Cicéron n'est pas moins douteux. Il redoute à ce moment un second exil et les menaces de Clodius. Il est l'obligé de Lentulus, il veut à tout prix rester bien avec Pompée. De là, la conduite la plus tortueuse, les assurances données à Lentulus, puis données au triumvir, les conseils les plus divers envoyés à l'un et à l'autre, et par dessus tout la crainte que ses lettres ne tombent dans des mains indiscrètes. Nous retrouvons plus tard Lentulus parmi les anti-Césariens. Il capitule à Corfinium et profite de la liberté que César lui laisse pour aller de nouveau le combattre à Pharsale. Il aborde en Egypte après Pompée et de là gagne Rhodes ou l'histoire perd sa trace.

57-55 av. J.C.

Tentative de restauration aristocratique

Toutes ces rebuffades de la part du Sénat, rebuffades que Pompée subit et qu'il doit subir sans représailles sont aux yeux du public autant de victoires pour les républicains, autant de défaites pour le triumvirat. Le flot de l'opposition républicaine monte chaque jour. Déjà les élections de 56 av. J.C. n'ont qu'en partie réussi au profit des dynastes. Si d'un côté Publius Vatinius1 et Gaius Alfius2, candidats césariens à la préture, ont pu passer, le peuple d'autre part a élu deux partisans décidés de l'ancien gouvernement : Gnoeus Lentulus Marcellinus et Gnoeus Domitius Calvinus ont été nommé l'un consul, l'autre préteur.

Mais pour 55 av. J.C., Lucius Domitius Ahenobarbus3 se porte candidat au consulat. Il est difficile d'empêcher son élection, tant à cause de sa grande influence à Rome qu'à cause de sa colossale fortune; et l'on ne peut douter que ses actes ne sont aussitôt ceux d'une opposition déguisée. Ainsi les comices se rebellent du plein assentiment du sénat.

Les républicains soutiennent la nullité des lois consulaires de César, tant de celle relative au territoire de Capoue que de toutes les autres; et dès le mois de décembre 57, ils avaient demandé d'urgence leur cassation pour vice de forme. Le 6 avril 56, Cicéron, consulaire, propose solennellement que le décret du partage des terres de Campanie soit placé à l'ordre du jour du 15 mai. C'est là déclarer la guerre. L'aristocratie juge le moment venu d'engager le combat, non pas contre César, avec l'aide de Pompée, mais contre la tyrannie, quelle qu'elle soit. Domitius parle haut et se dit prêt à demander au peuple le rappel immédiat du vainqueur des Gaules. La restauration aristocratique est en plein travail : en attaquant la colonie de Capoue, la noblesse jette le gant.

1. Vatinius, le père de la loi Vatinia qui avait donné à César la province cisalpine pour cinq ans. Personnage sans foi ni loi; "Struma civitatis (les écrouelles de l'Etat) !". C'est le nom que Cicéron lui donne par allusion aux tumeurs qui le défiguraient. Questeur en 63, tribun du peuple en 59, un instant lieutenant de César dans les Gaules, dans le procès de Sestius, il eut l'honneur d'une invective dirigée contre lui par Cicéron. Plus tard, encore accusé par Licinius Calvus, il vit cette fois Cicéron se lever pour lui. Au cours de la guerre civile, Vatinius défendra Brundusium. Consul suppléant (suffectus) à la fin de 47, il commande sans succès en Illyrie; est proclamé imperator et quoique, après la mort de César, il ait dû rendre Dyrrachium à Brutus, il a le triomphe (déc. 43).

2. G. Alfius Flavus, tribun du peuple en 59 : homme sans importance que Cicéron n'indique pas comme malhonnête.

3. De la gens Domitia, branche des Ahenobardi, témoin de Cicéron contre Verrès en 70. Edile curule en 61, il donne des jeux où les lions de Numidie sont montrés en tel nombre que le peuple, fatigué, va se reposer et quitte le cirque. Beau-frère de Caton, il suit comme lui le parti oligarchique. Préteur en 58. En 55, il brigue le consulat. Ecarté une première fois, il se fera nommer pour 54, et s'alliant avec Pompée, présidera le tribunal chargé de juger Clodius. En 49, il est nommé proconsul des Gaules au lieu et place de César : est capturé dans Corfinium : s'en va à Marseille où il se défend contre les troupes de César : s'enfuit, et va périr à Pharsale où il a commandé l'aile gauche des républicains.

56 av. J.C.

Les conférences des triumvirs à Lucques

César reçoit jour par jour des rapports circonstanciés sur les événements de Rome. Autant que le lui permet ses occupations militaires, il les suit de l'oeil du fond de la Province du sud, tout en évitant encore de s'y mêler en rien. Cependant, voici qu'on lui déclare la guerre, non pas seulement à son collègue, mais et surtout à lui-même. L'heure est venue d'agir, il agit sans tarder. Justement il n'est pas loin. Au début d'avril 56 av. J.C., Crassus quitte Rome et s'en va au-devant de son collègue plus puissant, pour aviser de concert aux mesures que leur intérêt commande : il le joint à Ravenne. De là, tous les deux se rendent à Luca où se réunit à eux Pompée qui, lui aussi, avait quitté Rome peu de jours après Crassus (11 avril), soi-disant pour aller hâter les envois de blé de Sardaigne et d'Afrique.

Leurs principaux partisans, Métellus Népos1, proconsul de l'Espagne citérieure, Appius Claudius2, propréteur de Sardaigne et bien d'autres se trouvent au rendez-vous : on y compte 120 licteurs; et plus de 200 sénateurs assistent à ces conférences. A tous les points de vue, c'est à César qu'appartient le mot décisif. Mettant à profit sa prépondérante influence, il rétablit aussitôt et fortifie la régence commune des triumvirs sur les bases nouvelles d'une répartition plus égale des pouvoirs.

Les provinces les plus importantes qui restent libres en dehors des deux Gaules, sont attribuées à ses deux collègues : Pompée détient les deux Espagnes, et Crassus la Syrie : ils en auront pour cinq années (54-50 av. J.C.), en vertu d'un plébiscite exprès, l'administration militaire et financière. César stipule une prorogation dans son commandement, lequel, expirant avec l'an 54, se verrait continué jusqu'à la fin de 49 : il lui est licite de porter ses légions à dix et les troupes qu'il lèverait seraient payées sur le Trésor de l'Etat. Pour l'année qu'il allait suivre (55), Pompée et Crassus s'assuraient leur second consulat avant leur départ pour leurs provinces respectives; et César se réservait pareillement son second siège consulaire à la fin de son proconsulat en 48, alors qu'il aurait atteint les dix années révolues de l'intervalle exigé par la loi entre les investitures de deux magistratures suprêmes.

Comme Crassus et Pompée, pour régner en maîtres dans la capitale ont besoin de soldats; comme on ne pouvait faire revenir de la Gaule transalpine les légions primitivement affectées à la garde de Rome, il fut entendu qu'ils utiliseraient pour leurs besoins les légions nouvelles levées par eux à destination de l'Espagne et de la Syrie et qu'ils ne les expédieraient d'Italie qu'à leur convenance personnelle. Les points principaux étant ainsi réglés, la tactique à suivre vis à vis de l'opposition dans Rome, la détermination des candidatures pour l'année suivante, tous ces détails et autres articles secondaires ne demandent pas longue délibération. Les dissidences personnelles qui s'étaient à chaque pas rencontrées, grâce à son génie sans égal de conciliation, César sut les aplanir avec sa facilité ordinaire; et de gré ou de force, il ramène dans une même voie tous les éléments contraires.

De Pompée à Crassus, l'entente se rétablit, en apparence du moins, et comme entre bons collègues. Il n'y eut pas jusqu'à Clodius qui ne donnât des gages, promettant de se tenir tranquille, lui et sa meute et de ne plus inquiéter Pompée.

1. Quintus Métellus Népos, l'ancien lieutenant de Pompée en Asie qui fut son porteur de paroles en 63. Tribun dans la même année, il contribue à rappeler dans Rome le triumvir. Préteur en 60, consul en 57 avec Lentulus Spinther. Avec les conférences de Lucques, il s'en va en Espagne citérieure et revient mourir à Rome vers 55.

2. Appius Claudius Pulcher, préteur en 57. En 54, consul avec Ahenobarbus. Homme vénal et douteux. Censeur en 50, il expulse Salluste du sénat, suit Pompée en Grèce où il meurt dans la bataille de Pharsale.

56 av. J.C.

Les vues de César

Pompée à Lucques est dans la position d'un fugitif, tombé du faite de la puissance, et qui vient solliciter l'aide de son rival. Evidemment, la puissance nouvellement remise à Crassus sert de contrepoids à la puissance militaire grande mise dans la main de son futur collègue au consulat. Peut-être qu'à cette heure, le proconsul ne se sent pas encore assez maître de ses soldats pour se lancer sans crainte dans une entreprise contre les autorités régulières du pays. La guerre civile éclatant, il lui faut ramener son armée d'au-delà les Alpes ce qu'il ne veut pas faire. Mais qu'on n'en vient ou non à la guerre civile, n'a-t-il pas devant lui les aristocrates de Rome ? Il semble que tout au plus il a intérêt à ne pas rompre avec Pompée pour ne pas encourager l'opposition par une telle rupture.

En tout cas, ce qui le décide, c'est la Gaule. La Gaule, à ses yeux n'est pas seulement une conquête du moment, bonne à lui valoir la couronne : il y a pour lui, dans cette vaste entreprise, de la sûreté extérieure de la patrie. Pour pouvoir achever sa conquête sans être dérangé, il abandonne sans hésiter son immense avantage sur ses rivaux; il donne à Pompée la force nécessaire pour battre le sénat. Il se trace deux tâches immenses à mener et à accomplir de front : au-dedans, donner à l'Italie un système politique meilleur; au-dehors, conquérir et assurer à la civilisation italienne un terrain vierge et nouveau.

56 av. J.C.

La soumission de l'aristocratie

Le sénat
La Curie

L'heure a sonné pour l'aristocratie de défendre son dernier enjeu et comme elle avait déclaré la guerre, de la mener bravement. Tous ces hommes n'avaient rien prévu, il n'est pas venu à l'esprit d'aucun eux que César saurait bien rendre coup sur coup et que Pompée et Crassus noueraient une alliance plus que jamais étroite. Caton est encore éloigné de Rome1 et l'homme alors le plus influent du sénat est Marcus Bibulus, ce héros de la résistance passive, le plus hébété et le plus entêté de tous les consulaires2. A peine a-t-on la nouvelle des conférences de Lucques que tombe toute pensée d'opposition sérieuse; et la masse des timides ou mieux, l'immense majorité des sénateurs se prosterne sous ce joug.

Du débat à l'ordre du jour sur la validité des lois Juliennes, il n'est plus soufflé mot : César a-t-il levé des légions de son autorité, un senatus-consulte décide que le Trésor en défraiera la solde; et de même, au moment de la répartition des prochaines provinces consulaires, la majorité repousse (fin mai 56 av. J.C.) la motion qui retirerait les deux Gaules. Le corps sénatorial fait amende honorable. Les sénateurs se présentent en secret; ils demandent la paix et promettent obéissance absolue. Marcus Cicéron les devance, repentant d'avoir trahi sa parole.

1. Il n'y était pas encore revenu quand Cicéron le 11 mars 56, parla pour Sestius et quand le sénat, à la suite des conférences de Lucques, délibéra au sujet des légions de César. Ce n'est qu'au commencement de 55 que, pour la première fois, nous le voyons prendre une part active aux discussions.

2. Marcus Calpurnius Bibulus qui fut édile curule, préteur et consul dans les mêmes années que César. Il s'opposa à l'envoi de Pompée en Egypte. Il alla proconsul en Syrie après le désastre de Crassus où il s'attribua sur le Parthe les succès remportés par Cassius. Enfin, pendant la guerre civile, il ne sut pas empêcher César de passer en Grèce (49) et mourut de maladie devant Corcyre (48).

56-55 av. J.C.

Le nouveau régime monarchique

Des troupes levées par Crassus et Pompée pour la Syrie et l'Espagne, les premières s'en vont en Orient : mais Pompée laisse ses deux provinces espagnoles sous la garde de ses lieutenants, à la tête des soldats qui s'y trouvent; et quand aux officiers et soldats des légions de nouvelle levée, nominalement à destination de l'Espagne, il les retient en Italie en congé de disponibilité, comme il y demeure lui-même. Cependant la résistance sourde de l'opinion publique va croissant à mesure que la pensée du triumvirat se manifeste davantage. Ne travaille-t-on pas ouvertement à supprimer la constitution antique de Rome, à remplacer tout doucement le système actuel du gouvernement et de l'administration par les formes de la monarchie ?

Mais il faut obéir : on obéit. Et d'abord, les questions les plus importantes, toutes celles intéressant l'armée ou les relations extérieures, sont désormais tranchées, sans consulter le sénat, tantôt par la voie du plébiscite, tantôt même par le bon plaisir des régents. Les arrangements conclus à Lucques reçoivent leur exécution. Crassus et Pompée font approuver par un vote direct des comices la prorogation du commandement militaire de César dans les Gaules : le tribun du peuple, Gaius Trebonius1, de même au regard des provinces de Syrie et d'Espagne, agit et les donnent par plébiscite aux comices.

Les triumvirs n'ont plus besoin de l'autorisation des anciens pouvoirs de l'Etat : ils ne se font pas davantage scrupule de s'emprunter leurs soldats les uns aux autres : Pompée prête ses soldats à César pour guerroyer dans les Gaules; et Crassus, allant en guerre contre les Parthes, recevoir aussi de César, son collègue, un corps de légionnaires auxiliaires. Les Transpadans, aux termes de la constitution, n'ont que le droit latin : César, durant son proconsulat, les traite comme s'ils jouissent de la cité pleine. Jadis une commission sénatoriale organisait les territoires conquis : César n'obéit qu'à son plein arbitre dans les immenses contrées gauloises qu'il a soumises à ses armes : il fonde par exemple, des colonies de citoyens sans se munir de pouvoirs préalables; et à Novum-Comun (Côme), entre autres, il établit 5000 colons.

Pison fait la guerre en Thrace, Gabinius la fait en Egypte, Crassus marche contre les Parthes, tous sans prendre l'avis du sénat, sans même lui rendre compte selon l'antique usage : triomphes, honneurs militaires se décernent, se prennent sans les solliciter du sénat.

1. Il avait débuté dans le camp aristocratique comme questeur (60 av. J.C.) et s'était opposé à la transitio ad plebem de Clodius. Tribun du peuple en 55. Le plébiscite de prorogation quinquennale des provinces des triumvirs porte son nom (lex Trebonia). A l'ouverture de la guerre civile, il commandera les troupes de siège devant Marseille. En 48, on le trouve préteur urbain : l'année suivante, il est propréteur en Espagne ultérieure : César le nomme consul suffectus en 45, ce qui ne l'empêche pas de lever contre lui le poignard aux ides de mars 44. Après la mort du dictateur, il passe en Asie comme proconsul et est surpris et tué par Dolabella dans Smyrne.

56-55 av. J.C.

Cicéron

Le sénat est abattu : il lui faut bon gré mal gré se résigner. Marcus Cicéron demeure le chef de la majorité. Il a son utilité d'avocat de talent et qui sait trouver pour toute chose le mot et le motif. Ici se montre l'ironie césarienne. Cet homme, hier l'instrument choisi des démonstrations aristocratiques contre les triumvirs, on en fait aujourd'hui le porte voix des régents ! A ce prix, on daigne lui pardonner ses velléités éphémères de révolte tout en prenant des sûretés pour son entière soumission. Son frère a dû en qualité d'officier sous César ou plutôt d'otage, s'en aller à l'armée des Gaules; et Pompée lui avait imposé une lieutenance : Clodius a ordre de le laisser en paix; mais César ne veut pas plus se défaire de Clodius pour l'amour de Cicéron, que de Cicéron dans l'intérêt de Clodius.

D'ailleurs, non contents de tenir suspendus sur la tête de Cicéron les verges qui déjà l'avaient rudement frappé, on l'enchaîne encore avec des chaînes dorées. César, venant en aide à ses embarras de fortune, lui octroie de gros prêts "sans intérêt" et lui donne dans Rome, mission qui est assurément la bienvenue, l'intendance des constructions pour lesquelles se dépensent d'énormes sommes. On l'emploie au métier où il est bon : avocat, on le voue à la tâche malheureuse de défendre par ordre ses plus acharnés ennemis : sénateur, il est devenu l'organe ordinaire des dynastes; il présente les motions des régents. Enfin, leader reconnu et officiel de la majorité soumise, il a ainsi reconquis l'importance politique. Avec le reste des sénateurs, on agit de même : la crainte, les caresses, l'or corrompent tout le monde : le corps sénatorial est à la discrétion des triumvirs.

56-55 av. J.C.

Caton

Reste une fraction hostile qui, celle-là garde ses couleurs, inaccessible à la crainte ou à la séduction. Les triumvirs constatent que les mesures de rigueur, comme celles prises naguère contre Caton et Cicéron nuisent plus qu'elles sont utiles et qu'il y a moindre mal à subir une opposition incommode qu'à faire des opposants les martyrs de la cause républicaine. Ils laissent donc aussi Caton revenir (fin 56 av. J.C.); mais lui, aussitôt, au sénat et dans le forum, de recommencer la guerre, souvent au péril de sa vie. Ils tolèrent que devant le peuple il combatte les motions de Trebonius, tant et si bien qu'on en vient aux mains : ils tolèrent que dans le sénat il attaque César proconsul à l'occasion du perfide massacre des Usipètes et des Tenctères et demande même qu'il soit livré aux barbares.

Si mince que soit le parti, il a son importance en ce qu'il donne aliment et issue au ferment de l'opposition républicaine; en ce que parfois aussi il entraîne à des mesures hostiles au triumvirat la majorité des sénateurs, au fond animée du même esprit. Celle-ci, en effet, dans l'occasion et dans les questions de moindre intérêt, cède au besoin de soulager ses rancunes; et à la façon des serviles mécontents qui se sentent impuissants contre les forts, elle assouvit sa rage sur le chétif ennemi. Ainsi, un jour Gabinius se voit refuser les supplications qu'il réclame (56 av. J.C.) : une autre fois, Pison est rappelé de sa province1 : ainsi les sénateurs prennent et gardent le deuil quand un tribun du peuple Gaius Caton met obstacle aux élections pour 55 av. J.C. jusqu'à la sortie de charge de Marcellinus, le consul constitutionnel2.

Et Cicéron lui-même, si humble qu'il se montre devant la personne des triumvirs, ose publier contre le beau-frère de César une brochure à la fois venimeuse et d'un goût détestable. Malgré cette résistance stérile, le pouvoir est passé des mains du sénat aux triumvirs. La curie n'est plus guère que le Conseil d'Etat d'une monarchie, en même temps qu'elle est encore le réceptacle de tous les éléments antimonarchiques. On ne vit plus en république; on est sous le régime du pouvoir absolu.

1. Pison, beau-père de César. Lucius Calpurnius Piso Caesoninus fut l'un des ennemis personnels de Cicéron, qui s'acharna à son tour contre lui. En 59, Clodius l'avait accusé pour concussions commises étant propréteur. Il est consul en 58 avec Gabinius, dans l'année de l'exil de Cicéron. En 57/56, il pille sa province proconsulaire de Macédoine et est rappelé, à sa grande colère en 55. Dans le débat sur cet incident, Cicéron prononça son invective de provinciis consularibus, qu'il répéta au retour de Pison, en renchérissant encore (in Pisonem). En 50, cet homme flétri reparaît sur la scène politique, revêtu de la dignité de censeur. Il s'offre ensuite au sénat comme médiateur auprès de César; mais les oligarques ne veulent pas d'accommodement. A dater de ce jour, Pison semble avoir tenu une honorable conduite : sorti de Rome avec Pompée, il se met à l'écart et son ardent ennemi, Cicéron ne put s'empêcher de s'écrier : "amo etiam Pisonem ! (j'aime Pison) !". Après la mort de César, celui-ci tente de faire maintenir les institutions de création nouvelle. Il se range ensuite du côté d'Antoine. Après 43, l'histoire ne prononce plus son nom.

2. Il ne faut pas confondre ce Gaius Porcius Caton avec le héros d'Utique. Le tribunat de celui-ci se place dans l'année du consulat de Cicéron (63). Le tribunat de Gaius Caton est de l'année 56. C'est lui qui dans l'affaire de Ptolémée Aulète vint déclarer que les livres sibyllins ne permettaient pas de venir en aide au roi d'Egypte. Plus tard il passa aux triumvirs.

56-53 av. J.C.

L'opposition dans les élections

Toutefois, pendant que les triumvirs dans la conduite de l'Etat n'ont devant eux que la loi de leur bon plaisir, il reste encore dans le domaine de la politique un terrain en quelque sorte réservé, à la fois plus facile à défendre et de plus difficile conquête, ce sont les élections périodiques et les tribunaux. C'est donc dans les élections et les procès criminels que, chassés de toutes les grandes positions du champ de bataille, les constitutionnels tentent de continuer la lutte. Là aussi, les triumvirs n'épargnent nul effort pour sortir vainqueurs. Pendant l'agitation électorale, ils répandent l'or à profusion. Chaque année, les soldats de César et de Pompée arrivent en foule à Rome, munis de permissions d'absence et prenant part au vote.

César se tient en personne dans la Haute-Italie, aussi près de Rome qui lui est possible et de là surveille et conduit le mouvement. Cependant, les triumvirs n'atteignent leur but que très imparfaitement. Pour 55 av. J.C., les consuls nommés sont Pompée et Crassus, comme le voulait la convention de Lucques : l'opposition voit écarter son unique candidat qui d'ailleurs avait tenu bon jusqu'au bout, Lucius Domitius Ahenobarbus : mais pour triompher, il a fallu user publiquement de violence : entre autres graves excès, Caton avait été blessé. Aux élections consulaires suivantes (pour 54), le même Domitius l'emporte, quoiqu'eût pu faire le triumvirat à l'encontre; et Caton réussit dans sa candidature à l'office de préteur tandis que l'année précédente, Vatinius, le client de César l'avait évincé au grand déplaisir de la masse.

Aux élections pour 53, l'opposition démontre à la charge des candidats de César et de Pompée, les faits de corruption les plus éhontés si bien que les triumvirs, sur qui retombent le scandale, abandonnent leurs créatures en fin de compte. Ces défaites répétées et cuisantes dans les comices électoraux peuvent s'expliquer en partie par le fonctionnement mauvais d'un mécanisme détraqué, par les hasards impossibles à prévoir du mouvement électoral, par les entraînements de l'opposition chez les classes moyennes, par le jeu des intérêts privés.

Par ailleurs, les élections sont dans la main de clubs divers où se groupe l'aristocratie : là, la corruption organisée en système dispose d'immenses ressources et de toute une armée rangée en bataille. Ainsi, cette même aristocratie qui a dans le sénat sa représentation régulière, peut l'emporter encore dans les élections : mais tandis que dans la curie elle cède en étouffant son dépit, dans les luttes électorales, elle agit et vote en secret et tient tête aux triumvirs.

56-53 av. J.C.

L'opposition dans les tribunaux

Les tribunaux jurés ne suscitent pas aux triumvirs de moindres difficultés. Composés comme ils le sont alors, la classe moyenne y a voix prépondérante à côté de la noblesse sénatoriale. En 55, une loi nouvelle sur la motion de Pompée porte à un taux élevé le cens du jury (Lex Pompeia Judiciara). C'est dans l'ordre moyen que se concentre l'esprit d'opposition; et dans les tribunaux, comme ailleurs, la haute finance se montre plus souple et plus accessible. Néanmoins, le parti républicain y a encore un pied. Cependant les tribunaux ne sont pas libres : les triumvirs froncent-ils le sourcil, pas plus que le sénat, ils n'auront osé désobéir.

L'opposition n'a pas d'adversaires contre qui elle se montre plus acharnée que contre Vatinius. Sa haine furieuse est presque proverbiale envers ce familier de César, le plus téméraire de beaucoup entre tous et aussi le plus insignifiant : mais le maître parle et l'acquittement s'ensuit dans tous les procès qui lui étaient suscités. Cependant quand l'accusation a pour organe les Gaius Licinius Calvus1, les Gaius Asinius Pollion2, puissamment armés de l'épée de la dialectique et du fouet de la moquerie, elle permet à l'opposition de compter.

Ceux qui succombent ne sont que d'obscurs subalternes : un jour, pourtant, on vient à bout de l'un des plus puissants et aussi des plus odieux parmi les acolytes de Pompée : le consulaire Gabinius. En lui, l'aristocratie voit un ennemi irréconciliable : elle ne lui pardonne ni sa loi sur le commandement de l'expédition contre les pirates, ni son manque d'égards pour le sénat durant son proconsulat de Syrie. Les financiers lui en veulent; en Syrie, il avait osé prendre en main les intérêts des provinciaux : enfin Crassus lui gardait rancune pour sa lenteur à lui remettre sa province. Contre tant d'ennemis, il ne lui reste qu'un appui, Pompée; et Pompée lui-même a cent raisons de défendre, coûte que coûte le plus capable, le plus hardi, le plus fidèle de ses lieutenants. Mais dans cette occasion, comme en toute autre, il ne sait pas se servir de sa puissance et patronner ses clients ainsi que César fait les siens. Les juges (fin 54 av. J.C.) déclarent Gabinius coupable de concussion et le condamne à l'exil (Cicéron l'avait défendu).

Ainsi, dans les élections et devant la justice réglée, les triumvirs sont parfois battus. Dans les tribunaux du jury, ils ont affaire au mauvais vouloir des classes moyennes contre le nouveau régime monarchique, mauvais vouloir amenant mille embarras et qu'il n'est pas davantage possible de détruire. De là cette série de défaites essuyées mais les victoires électorales de l'opposition n'ont d'importance qu'à titre de démonstrations, les triumvirs ayant les moyens d'annuler tout fonctionnaire mal pensant.

1. Gaius Licinius Macer Calvus, fils de l'annaliste fameux. Licinius Macer était placé par l'estime publique, comme orateur, à côté de César, Brutus et Cicéron lui-même et comme poète à côte de Catulle. Il mourut jeune, épuisé par l'étude. A vingt-sept ans, il accusa Vatinius que Cicéron défendait. Là, il déploya tant de talent et de force, que Vatinius se récria : "Juges, je vous prie, faut-il donc me condamner parce que cette homme est éloquent ? (Rogo vos, judices, num, ut iste disertus est, ideo me damnari oporteat ! ). Ses poésies légères et fugitives, ses élégies (celle notamment sur la mort de Quintillia, sa maîtresse), ses épigrammes mordantes (famosa epigrammata) lui avaient fait une grande réputation; et il est vanté par Catulle, Properce et Ovide. D'autres, Pline et Horace blâment certaines duretés dans ses vers. Il était de très petite taille, et Catulle l'appelle un nain éloquent (salaputium disertum).

2. Gaius Asinius Polio, le patron de Virgile et d'Horace, le fondateur de sa première bibliothèque ouverte au public dans Rome, célèbre comme orateur, historien et poète (né en 76 av. J.C., mort en l'an 4 ap. J.C.). Il appartient pour toute la fin et la plus importante moitié de sa vie, à l'ère Augustéenne. Qu'il suffise ici de dire qu'à vingt-deux ans (54) après s'être formé à l'école de Cicéron et d'Hortensius, il accusait Caton pour les troubles suscités par lui, durant les élections consulaires de 56. Caton fut défendu par Calvus et Scaurus. Il se range de bonne heure dans le parti de César, se battit pour lui en Sicile, en Afrique et à Pharsale. Après sa mort, il se range du côté du second triumvirat : joue un rôle actif, administre la Transpadane où il rend à Virgile son domaine de Mantoue qui allait être confisqué; est consul en 40 av. J.C., commande plus tard une expédition en Illyrie et pendant la guerre contre Antoine et Auguste se tient à l'écart, étant l'ami de chacun d'eux. Il meurt à quatre-vingt ans, dans sa villa de Tusculum. Comme Calvus, il affectait d'ailleurs la rudesse (durus et sicus).

56-53 av. J.C.

L'opposition dans la littérature

L'opposition a un autre refuge : la littérature. Déjà dans les prétoires, les manifestations sont, à vrai dire et avant toutes littéraires; et les plaidoyers des avocats, régulièrement publiés, circulent en feuilles à la main et traitent des affaires du jour. Plus rapides et plus acérés encore volent les traits lancés par les poètes. La jeunesse alerte et brillante de la haute aristocratie et les beaux esprits appartenant à la classe moyenne des villes de l'intérieur, tous à l'envi et non sans succès, mènent une rude guerre de pamphlets et d'épigrammes.

Au premier rang combattent ensemble Gaius Licinius Calvus, noble et fils de sénateur (82-48 av. J.C.), redouté pour ses discours, ses pamphlets et ses vers agiles, et les deux autres municipaux de Crémone et de Vérone, Marcus Furius Bibaculus1 (102-63) et Quintus Valerius Catullus (87-54) dont les élégantes et mordantes épigrammes courent par toute l'Italie, décochées comme des flèches et frappent droit au visage. La colère et le mépris s'y donnent carrière contre le "grand César, l'imperator unique; contre l'aimable beau-père et l'aimable gendre qui ruinent l'univers, et pourquoi ? Pour donner à leur ignobles favoris l'occasion de parader dans les rues de Rome avec les dépouilles du Celte aux longs cheveux, de mener festins et vie de roi avec le butin rapporté des îles lointaines de l'Occident ou d'en venir, rivaux d'amour et payant en pluie d'or, voler leurs amantes aux honnêtes gens de Rome !".

César reconnait qu'il n'y a pas à songer à briser l'opposition des lettrés sous les coups de la force. Il aime mieux tenter de ramener à lui les principaux d'entre eux. Cicéron, le premier doit en grande partie à sa réputation d'écrivain les attentions bienveillantes que lui prodigue César. Bien plus, il veut suivre jusque sur leur propre terrain les littérateurs, ses ennemis : il publie à titre de défense contre leurs multiples attaques, le récit détaillé de la guerre des Gaules, affectant la simplicité et exposant aux regards de tous les motifs nécessaires et la régularité constitutionnelle de ses opérations militaires.

1. Marcus Furius Bibaculus : ses mots satiriques étaient comme ceux de Catulle, bourrés d'insultes contre César. La biographie privée ou politique de Bibaculus est d'ailleurs muette.

54-53 av. J.C.

Nouvelles mesures d'exceptions

Il devient nécessaire d'user de rigueur envers cette opposition audacieuse et incommode. La condamnation de Gabinius donne le signal. Les triumvirs s'entendent pour constituer une dictature temporaire : la dictature leur permet toutes les mesures de coercition contre les élections et les tribunaux. Comme Pompée a alors la haute main sur les affaires de Rome et d'Italie, c'est aussi à lui qu'est remise l'exécution du plan projeté. Il y apporte naturellement sa lenteur indécise et inactive alors même qu'il a et la volonté et le pouvoir de dicter la loi.

Les triumvirs n'ont-ils pas un prétexte spécieux à mettre en avant ? Les clubs, les bandes ne remplissent-ils pas la capitale, pesant sur les élections et les tribunaux par la corruption et la violence et organisant l'émeute en permanence ? De tels excès semblent justifier les mesures exceptionnelles concertées entre les coalisés. Mais pendant que le futur dictateur se refuse en apparence à une demande nette et claire de pouvoirs, la majorité "servile" se refuse à l'offrir. Vient l'agitation des élections consulaires pour 53 av. J.C. : il s'y commet les plus tristes excès. Retardé, pendant toute une année, au-delà du terme légal, le vote ne peut avoir lieu qu'en juillet 53 après sept mois d'interrègne. Pompée a l'occasion de se prononcer au sein de la curie sur l'opportunité de la dictature : cette fois encore il ne laisse pas tomber le mot décisif. Pour l'année 52, les candidats triumviraux, Quintus Metellus Scipion1 et Publius Plautius Hypsoeus2 ont pour concurrent l'un des plus ardents meneurs de l'opposition, Titus Annius Milon.

1. Quintus Coecilius Metellus Pius Scipio, des Scipions Nasicas, fils adoptif de Metellus Pius, le consul syllanien et l'adversaire malheureux de Sertorius en Espagne. Tribun du peuple en 59 : ami de Pompée, bien plus que de César, il devint le beau-père du premier, dont il fut aussi le collègue adjoint, pendant les derniers mois de l'an 52. A dater de là, on le verra toujours à ses côtés. Proconsul en Syrie pendant la guerre civile, il la pille, et s'enrichit d'une façon scandaleuse. Revenu en Grèce, il commande à Pharsale le centre de l'armée pompéienne, gagne l'Afrique et se fait battre par César à Thapsus. Cruel, avide et médiocre, il est assurément l'un des plus tristes personnages de la fin de la république.

2. Publius Plautius Hypsoeus, tribun du peuple en 54 av. J.C., s'est déjà activement entremis pour faire obtenir à Pompée la mission de restaurer l'Aulète sur le trône d'Alexandrie. Dans la lutte électorale pour l'année 52, Hypsaeus et Metellus Scipion assiégèrent un jour Aemilius Lepidus, interroi, dans sa maison; et Clodius, avec sa bande, enlevant de force les faisceaux déposés dans le temple de "Libitine", les remit aux deux candidats de Pompée, qui les offrirent à ce dernier. Après le meurtre de Milon, Hypsaeus, accusé de "ambitu" est abandonné par Pompée lui-même. En vain, il se jette à ses genoux et lui demande appui. Pompée sort du bain et va se mettre à table : "Laisse-moi ! Tu retardes mon souper !". Hypsaeus est condamné.

53-52 av. J.C.

Milon

Après Clodius, il est l'homme le plus réputé du métier; par conséquent, entre eux, il y a rivalité, haine à mort. Les triumvirs ayant acheté cet Achille de la rue, par permission expresse il joue à l'ultra-démocrate. Aussitôt, l'Hector de l'autre camp de se faire le champion de l'aristocratie. L'opposition républicaine avoue donc Milon pour son héros dans toutes les échauffourées du forum. Et de fait, les quelques succès qu'elle remporte sur ce champ de bataille, elle le doit à Milon et à sa bande de gladiateurs. C'est alors que Caton et les siens se remettent à l'oeuvre et poussent la candidature de cet homme : Cicéron lui-même ne peut pas ne pas parler pour l'ennemi de son ennemi, pour celui qui, durant de longues années, a pris sa défense. Comme Milon d'ailleurs, pour assurer son élection, n'épargne ni l'or ni la voie de fait, son succès parait assuré. Sa nomination n'a pas été seulement une nouvelle et sensible défaite pour les triumvirs, elle est aussi un grave danger.

52 av. J.C.

Meurtre de Clodius

Il arrive, sur ces entrefaites, qu'Achille et Hector se rencontrent par hasard hors de la ville, sur la voie Appienne : la bataille s'engage entre leurs bandes; et Clodius, blessé d'un coup de sabre à l'épaule, se réfugie dans une maison voisine. Tout cela s'était fait sans l'ordre de Milon : mais les choses étant à ce point, achever le crime lui semble plus profitable et moins dangereux qu'un crime à demi perpétré. Il expédie donc ses gens qui tirent Clodius dehors et le massacrent (13 janvier 52 av. J.C.).

Aussitôt, les autres coureurs de rue du parti, les tribuns du peuple Titus Munatius Plancus1, Quintus Pompeius Rufus2 et Gaius Sallustius Crispus saisissent dans cette échauffourée l'excellente occasion qui s'offre : ils veulent faire écarter au profit de leurs patrons, la candidature hostile de Milon et porter enfin Pompée à la dictature.

1. Titus Munatius Plancus Burca, de la gens plébéienne Munatia (branche des Pieds-Plats : Plancae), frère du célèbre lieutenant de César en Gaule et en Afrique, plus tard consul et fauteur d'Auguste. C'est Plancus Bursa qui fit porter le corps de Clodius sur la tribune des Harangues et qui suscita l'émeute à la suite de laquelle brûla la curia Hostilia. Il fut condamné pour ce dernier fait, sur l'accusation de Cicéron, Pompée ne lui ayant pas tendu la main. Il se retira à Ravenne auprès de César : et quand celui-ci revint d'Espagne et triompha, on le vit descendant dans l'arène, combattre comme gladiateur. Plus tard, il suivit la faction d'Antoine.

2. Quintus Pompeius Rufus, petit-fils de Sylla, par sa mère. Durant l'année de son triumvirat, le sénat le fit arrêter : à son tour, il fit arrêter et emprisonner Favonius, l'édile. Il sera accusé de violence par M. Caelius, au sortir du tribunat, et, condamné, s'en ira vivre en Campanie.

52 av. J.C.

Pompée dictateur

La lie du peuple, affranchis et esclaves, en perdant Clodius, ont perdu un protecteur et un émancipateur futur. Rien de plus aisé, en pareille circonstance que de susciter l'émeute dont on a besoin. On expose le cadavre ensanglanté sur la tribune aux harangues; on tient auprès force discours de circonstance et aussitôt se fait l'explosion. La foule porte le corps de Clodius à la curie et met le feu au bâtiment. Puis l'émeute se rue vers la maison de Milon et l'assiège : les habitants chassent enfin les habitants à coups de flèches.

De là, on se rend chez Pompée et chez les candidats ses amis, saluant l'un dictateur et les autres consuls; puis enfin chez l'interroi Marcus Lepidus1 à qui appartient la direction des élections. Et comme celui-ci, aux termes de la loi se refuse à les rouvrir sur l'heure, ce qu'exige la foule, elle le tient assiégé cinq jours durant. Pompée profite de l'heureux accident du meurtre de Clodius, non seulement pour évincer Milon mais aussi pour se faire dictateur : toutefois, il ne veut pas tenir son titre d'une bande d'assommeurs, il lui faut la désignation même du sénat. Il rassemble des troupes, soi-disant pour abattre l'anarchie devenue toute puissante dans Rome et intolérable à tous. Seulement et sur proposition de Caton et de Bibulus, on recourt à un subterfuge. Le 25 du mois intercalaire2 de 52 av. J.C., Pompée proconsul, tout en gardant toutes ses autres charges, est nommé non pas dictateur mais "consul sans collègue". Echappatoire inutile : consul et collègue sont synonymes, donnant un autre nom à la chose.

1. Marcus Lepidus, le triumvir futur et le futur associé d'Antoine et d'Octave, le fils de Marcus Aemilius Lepidus qui après la mort de Sylla conspira contre le sénat.

2. Cette année, après les mois de janvier de 29 jours et de février de 23 jours, un mois intercalaire de 28 jours précédait celui du mois de mars.

52 av. J.C.

Changements instaurés par Pompée

Une fois en possession de la toute puissance, Pompée se met à l'oeuvre et agit en vigueur contre le parti républicain qui domine dans les clubs et parmi les jurés. Il renforce la discipline électorale à deux reprises, par une loi spéciale et par une autre loi contre la brigue : celle-ci ayant effet rétroactif à l'égard de toutes les infractions commises depuis 70 av. J.C., les peines anciennes sont de mêmes aggravées (Lex Licinia de sodalitiis ou ambitu)1. En vertu d'une mesure plus importante, il est réglé que les Provinces, ces possessions de beaucoup les plus étendues et les plus rémunératrices des fonctions publiques, ne seront plus données aux consuls et aux préteurs, à l'échéance immédiate de leur charge mais après un intervalle écoulé de cinq ans. Il va de soi que l'organisation nouvelle n'entrera en vigueur que dans quatre ans; que jusque là il sera pourvu aux gouvernements divers par des senatus-consulte statuant pour l'interim (Lex Pompia, de Jure magistratuum).

Les commissions des juges-jurés restent ce qu'elles étaient : pourtant on édicte certaines restrictions au droit de récusation : on ne laisse plus libre carrière à la parole dans les cours de justice; les avocats, quant à leur nombre dans chaque cause, les plaidoiries, quant à la durée sont limitées désormais à un maximum fixe. L'usage avait ostensiblement prévalu d'amener à l'appui de l'accusé, en sus des témoins sur le fait, des témoins sur sa bonne renommée, des "laudateurs (laudatores)" : cette pratique mauvaise est supprimée. Ensuite, le sénat, toujours obéissant, décrète sur un signe de Pompée que la patrie avait été mise en danger par la rixe sanglante de la voie Appienne; et en vertu d'une loi extraordinaire on institue une commission spéciale à l'effet de procéder contre tous les crimes se rattachant à cette affaire : les membres de cette commission doivent être directement nommés par Pompée. Enfin, on tente de rendre à la censure une efficacité sérieuse et de purger d'une foule de gens indignes le corps civique aujourd'hui abandonné au désordre et à la corruption.

Toutes ces mesures se votent sous la menace du sabre. Le sénat ayant déclaré que la patrie était en danger, Pompée appelle sous les armes tous les contingents des levées italiques et place provisoirement une garnison suffisante au Capitole, faisant mine d'agir par la force au premier mouvement que tenterait l'opposition. Pendant le procès contre les meurtriers de Clodius, il aposte même des soldats, chose insolite et inouïe, autour des gradins des juges. Les juges-jurés condamnent Milon (8 avril 52 av. J.C.) et la tentative de candidature consulaire de Caton pour 51 reste sans résultat. La réforme de la procédure porte à l'opposition du pamphlet et de la plaidoirie un coup dont elle ne se révèlera jamais : l'éloquence judiciaire, jusque là redoutable est expulsé désormais du domaine politique. Le parti républicain humilié laisse la place à l'autocratie.

Le peuple commence à s'y faire. Un jour que Pompée relève d'une grave maladie, on célèbre sa guérison par toute l'Italie, avec force réjouissance obligées, ainsi qu'il se fait en pareille occasion chez les peuples en monarchie2. Les régents se montrent satisfaits. Vient le 1er Août 52 av. J.C. : Pompée dépose la dictature et partage le consulat avec Métellus Scipion, son client.

1. Cette loi nouvelle confirmait celle de 70, promulguée sous le premier consulat de Pompée et de Marcus Licinius Crassus et connue sous le nom de Lex Licinia de sodalitiis ou de ambitu. Elle punissait l'emploi d'agents électoraux (sodales) qui séparaient les tribus en petites sections (decuriatio) plus faciles à diriger dans les votes.

2. C'est vers la fin de 51 qu'il tomba malade à Naples, de la fièvre d'automne à laquelle il était sujet. On le crut perdu mais il guérit. La maladie de Pompée est devenue un thème à déclamations pour les moralistes latins. Les Napolitains et les Pouzzolans s'abandonnèrent quand il était en danger et quand il revint à la santé, à des démonstrations inouïes de douleur et de joie. Son retour à Rome fut un triomphe sur toute la route.

Livret :

  1. Jules César dans la boutique de Roma Latina

Liens externes :

  1. Publius Clodius Pulcher de l'encyclopédie libre Wikipédia
  2. Titus Annius Milon de l'encyclopédie libre Wikipédia
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