La constitution de Sylla  
83-78 av. J.C.

La Gaule Cisalpine province romaine Les proscriptions Maintien des droits politiques Abdication de Sylla Mort de Sylla

83 av. J.C.

Sylla maître absolu

La curie
Le forum

Dans la nuit du 6 juillet 83 av. J.C., à l'heure où se livrait la bataille rangée entre romains et romains, le temple du Jupiter Capitole fut détruit par un incendie. Image réelle de la décadence de la constitution. Dans une dépêche au sénat, Sylla fait savoir qu'il lui semble nécessaire que la réorganisation politique soit confiée à un seul homme ayant la puissance absolue, illimitée; et qu'il se tient pour apte à une telle mission. Quelque importune qu'elle semble à beaucoup, une telle proposition dans les circonstances actuelles est un ordre.

Au mois de novembre, le sénat vote une motion qui donne à Sylla des pouvoirs extraordinaires pour octroyer sa réforme constitutionnelle. Alors, fait son entrée dans Rome le nouveau maître que l'Etat s'est donné. Tant qu'il n'était que simple proconsul, Sylla avait évité d'en franchir les murs. Il emprunte le nom de sa nouvelle charge à la dictature, tombée en désuétude depuis le temps des guerres d'Hannibal, à la différence qu'il se fait précéder par des licteurs en nombre double de ceux qu'avait eu le dictateur des anciens temps. Quant à la durée de son mandat, elle est désormais illimitée.

83-81 av. J.C.

Les proscriptions

Sylla fait publiquement afficher les listes des condamnés et en les fermant pour dernier délai à la date du 1er Juin 81 av. J.C. Ces tables excitent une juste horreur dans la foule; elles grandissent tous les jours et contiennent jusqu'à 4700 noms : pour Sylla, les rancunes personnelles, sa haine contre les Marianiens, aux auteurs des massacres de 87-82 av. J.C. le pousse à ouvrir le tombeau du vainqueur d'Aquae Sextiae, à exhumer son cadavre et à le livrer aux outrages. On jette ses cendres dans l'Anio, on renverse les monuments commémoratifs de ses triomphes sur les Africains et les Germains. Son neveu adoptif, Marcus Marius Gratidianus qui avait été deux fois préteur et très aimé du peuple, fut poursuivi par Catilina, qui lui creva les yeux, lui arracha la langue, les oreilles, les mains, lui rompit les bras et les jambes, et quand ce cadavre, encore animé, ne fut plus qu'un monceau de chairs meurtries et d'ossements brisés, il lui trancha la tête, qu'il porta toute sanglante à Sylla.

César, alors âgé de dix-huit ans, était parent de Marius et gendre de Cinna; Sylla voulut le contraindre à répudier sa femme. Il refusa et s'enfuit dans les montagnes de la Sabine, où il faillit plusieurs fois périr. Les larmes de sa famille, les prières des vestales arrachèrent sa grâce : "Je vous le laisse", dit le tout-puissant proconsul, "mais dans cet enfant il y a plusieurs Marius." Un grand nombre de victimes avaient déjà péri quand un Métellus lui demanda : "Où et quand comptes-tu enfin t'arrêter? - Je ne sais encore. - Mais au moins déclare ceux que tu destines à la mort. - Je le ferai." Et aussitôt il dressa une liste de 80 noms qu'il fit afficher dans le Forum; il laissa passer un jour, et le lendemain il publia une seconde liste de 220 personnes, puis une troisième de pareil nombre. "J'ai proscrit tous ceux dont je me suis souvenu", dit-il au peuple, "mais j'en ai oublié beaucoup; leurs noms seront écrits à mesure qu'ils reviendront à ma mémoire."

Du 1er décembre 82 av. J.C., au 1er juin 81 av. J.C. pendant six longs mois, on put tuer impunément; on tua encore longtemps après, car Roscius d'Amérie fut égorgé le 15 septembre. Les familiers de Sylla, ses affranchis et surtout ce Chrysogonus, dont Cicéron qui débutait alors au barreau a immortalisé l'infamie, vendaient le droit de faire placer un nom sur la liste fatale. Celui-ci, disait-on, c'est sa belle villa qui l'a fait périr; celui-là, ses bains dallés de marbre; cet autre, ses magnifiques jardins. Les biens des proscrits étaient confisqués et vendus à l'encan: ceux de Roscius valaient 6 millions de sesterces, Chrysogonus les eut pour 2000.

Parmi les chefs, il ne reste plus que Gaius Norbanus qui se suicide : que Lucius Scipion, épargné à cause de son peu d'importance, de son grand nom à qui Sylla accorde de finir ses jours en paix à Massalie où il s'était réfugié et Quintus Sertorius, fugitif et errant en Mauritanie. On voit entasser près du bassin de Servilius, les têtes des sénateurs suppliciés. De même, 1600 chevaliers tombent par la proscription : les raisons sont diverses, certains ont été condamnés pour les services rendus à la cause des populaires, d'autres pour simple hospitalité contractée avec eux, d'avoir siégé en justice contre les sénateurs oligarchiques... A Rome, les exécutions ont été confiées à une horde de Gaulois.

Quant au butin et aux biens de l'ennemi, Sylla veut que les plus notables citoyens prennent part aux enchères: beaucoup obéissent volontiers et le jeune Marcus Crassus entre autres se signale par l'ardeur de ses mises. Ajoutez à cela que le dictateur se porte enchérisseur lui-même, ainsi que Metella, son épouse.

Quel fut le nombre des victimes? Les uns parlent de 90 sénateurs, de 2600 chevaliers; les autres, de 4700 proscrits. Mais qui pourrait compter tous ceux qu'immolèrent les haines privées? La proscription ne s'arrêta pas aux victimes: les fils et les petits-fils des proscrits furent déclarés indignes d'occuper jamais une charge publique. Dans l'Italie, des peuples furent condamnés en masse; les plus riches cités, Spolète, Intéramna, Préneste, Terni, Florence, furent comme vendues à l'encan. Dans le Samnium, Bénévent resta seul debout.



83-81 av. J.C.

Maintien des droits politiques

Quoiqu'en général il considère et traite comme nuls tous les actes de la révolution ayant un caractère public et permanent, Sylla n'en maintient pas moins ce principe que tout citoyen d'une ville italique est en même temps citoyen de Rome : toute différence entre celui-ci et l'ancien fédéré, entre l'ancien et le nouveau citoyen aux droits restreints est et demeure supprimée. Ce n'est qu'aux affranchis que le droit de vote est retiré : ils reviennent simplement à leur condition civique antérieure.

Une justice sévère, exercée par des commissaires spéciaux va demander des comptes aux villes italiques. Quelques-unes obtiennent des récompenses, Brundisium par exemple, la première qui s'était donnée à lui : son port a la franchise des douanes, avantage immense ! Un plus grand nombre est puni. Les moins coupables paient l'amende : leurs murs sont rasés, leurs citadelles abattues : aux autres, Sylla confisque une partie ou tout leur territoire. Certaines cités perdent le droit de cité romaine; d'autres tous les habitants sont expulsés.

En Campanie, la colonie démocratique de Capoue est supprimée, la ville de Naples perd son île d'Oenaria (Ischia). Dans le Latium, tout le territoire de Praeneste est confisqué... Mais la main de fer du dictateur s'appesantit de tout son poids sur l'Etrurie et le Samnium. Là les confiscations en masse ruinent les plus importantes cités comme Florentia, Volaterrae... Dans le Samnium, pas de confiscations mais la dévastation totale du pays; il en advient de même du Bruttium et de la Lucanie.

Les décrets de Sylla mettent à sa disposition toutes les terres du domaine public romain, jadis abandonnées en jouissance aux villes alliés : il en tire aussitôt parti en y installant les soldats de l'armée victorieuse. Sylla accomplit la promesse faite à ses soldats. Ses soldats distribués dans toute l'Italie forment autant de garnisons locales et permanentes, défenseurs de la nouvelle constitution.

Sylla fait choix parmi les familles des proscrits de plus de dix mille esclaves, les plus jeunes et les plus robustes et les affranchit en masse. Ces nouveaux Cornéliens dont l'existence civile dépend de l'existence des institutions de leur patron doivent former la garde du corps de l'oligarchie et lui prêter main forte contre la population de Rome en l'absence d'une garnison régulière.

83-81 av. J.C.

Abolition des institutions des Gracques

Sylla veut donner au sénat le fondement naturel et durable d'un gouvernement régulier : il faut au sénat une puissance accrue et concentrée, qu'il soit en mesure d'opposer aux assaillants une force supérieure. Pendant quarante ans, on avait pratiqué le système des transactions : on était à bout de souffle. Sylla écarte la constitution des Gracques.

Depuis Gaius Gracchus le pouvoir n'avait fait autre chose que de reconnaître au peuple le droit à l'émeute; sauf à racheter ce droit par les distributions de blé régulières aux citoyens domiciliés dans Rome : Sylla les supprime.

Gaius Gracchus avait donné aux chevaliers l'administration des dîmes et tributs de la province d'Asie: Sylla supprime les fermiers intermédiaires et change l'impôt en redevance fixe.

En confiant la mission du jury aux censitaires équestres, Gaius Gracchus avait donné à l'ordre capitaliste une grande part dans le gouvernement et l'administration : Sylla supprime les tribunaux équestres.

Gaius Gracchus ou les hommes du siècle des Gracques avaient toléré l'usurpation par les chevaliers d'une place distincte dans les fêtes publiques, honneur jadis exclusivement réservé aux sénateurs : Sylla la leur retire et les renvoie s'asseoir sur les bancs commun des plébéiens.

L'ordre des chevaliers n'a plus d'existence politique.

83-81 av. J.C.

La réorganisation du sénat

Sylla coopte 300 nouveaux sénateurs via les comices des tribus, de préférence de jeunes hommes aristocrates ou d'anciens officiers du dictateur ou d'autres personnages que la restauration cornélienne avait fait fortune. L'entrée dans le sénat est réglée pour l'avenir : aux termes de l'ancienne constitution, l'admission dans la Curie avait lieu par les censeurs; ou encore par la nomination aux trois grandes magistratures : le consulat, la préture et l'édilité.

De ces deux moyens d'admission, Sylla abolit le premier en supprimant la censure; il modifie la seconde en donnant au questeur un siège au sénat à la place de l'édile et en portant à vingt le nombre des questeurs annuels. Inamovibles auparavant, les sénateurs le deviennent définitivement sous Sylla. Toutes ces mesures ont pour conséquence immédiate l'augmentation considérable du nombre de sénateurs. Cette augmentation est devenue nécessaire, la justice criminelle transférée au sénat lui apportant un surcroît de travail. L'élection aux questures assurant aujourd'hui le recrutement suffisant et régulier des sièges vacants, la révision censoriale devient superflue. Elle est donc abandonnée et par là est définitivement établi et consolidé dans Rome le principe essentiel de l'inamovibilité à vie des membres de l'ordre aristocratique, une fois pourvus du siège et du vote dans la Curie.

83-81 av. J.C.

Nouveaux réglements à l'égard du peuple

La loi Domitia de 104 av. J.C. est abrogée (elle avait donné au peuple l'élection des hautes prêtrises) : Sylla abolit de même les anciens et semblables modes de nominations du grand-pontife et rend aux collèges dans toute sa plénitude le droit qu'ils avaient eu à l'origine de compléter eux-mêmes leurs cadres. Sylla interdit désormais de briguer la préture avant d'avoir été questeur : quant à l'édilité, elle n'est plus obligatoire dans le cursus honorum. Par ailleurs, la loi nouvelle dispose qu'à l'avenir entre deux magistratures semblables, l'intervalle sera de dix ans au moins. Sylla s'ingénie à si bien enchaîner les magistratures que, quel que soit le candidat que portera au pouvoir le caprice imprévu de l'assemblée populaire, celui-ci n'en demeura pas moins hors d'état d'entrer en lutte contre l'oligarchie.

83-81 av. J.C.

Affaiblissement du tribunat

Le tribunat demeure aux yeux du dictateur un organe indispensable du système politique mais qui enfanté par la révolution est toujours prêt à engendrer des révolutions nouvelles. Le tribunat garde ses attributions : mais au cas d'abus dans l'intercession, une amende est édictée dont la rigueur équivaut à la perte de la vie civile.

Jadis les tribuns étaient maîtres de s'adresser, quand ils le voulaient, au peuple, soit qu'ils eussent une communication à lui faire, soit qu'ils voulussent proposer une loi à son vote : levier puissant dont les Gracques, Saturninus et Sulpicius s'étaient aidés pour bouleverser la république. Leur même faculté leur est aujourd'hui maintenue mais sous la réserve de l'autorisation préalable à demander au sénat.

Enfin il est décrété que la fonction tribunicienne une fois exercée, il y a pour le titulaire inaptitude aux autres hautes charges. Par-là, le législateur espère défendre l'oligarchie contre la démagogie tribunicienne; éloigner tous les ambitieux, tous les hommes d'avenir du tribunat, et maintenant celui-ci, le transformer au profit du sénat en un instrument docile.

83-81 av. J.C.

La Gaule Cisalpine province romaine

Sylla donne pour frontière septentrionale à l'Italie propre le Rubicon à la place de l'Aesis. Habitée en totalité par des citoyens romains, elle reste sous la main des magistrats romains : ici pas d'armée, pas de commandement militaire : mais il en advint autrement de la Gaule cisalpine. Les incursions quotidiennes des peuples alpestres y rend nécessaire la présence d'un général d'armée : aussi est-elle érigée en gouvernement militaire.

Le nombre des préteurs à nommer annuellement a fini par être porté de six à huit, ce qui avec les deux consuls fait dix hauts magistrats : alors il devient de règle que pendant leur première année, ils vaquent chacun en leur qualité, à l'expédition des affaires civiles dans Rome : les deux consuls gouvernant et administrant, deux des préteurs rendant la justice civile, et les six autres dirigeant la justice criminelle.

Puis leur deuxième année s'ouvrant, ils s'en vont en qualité de proconsuls et propréteurs, prendre le commandement des dix provinces, Sicile, Sardaigne, les deux Espagnes, Macédoine, Asie, Afrique, Narbonnaise, Cilicie et Cisalpine italienne.

79 av. J.C.

Abdication de Sylla

Son oeuvre de reconstruction étant accomplie, il laisse librement ouvrir les élections pour l'an 79 av. J.C., refuse un nouvel et immédiat consulat, puis quand les consuls élus, Publius Servilius et Appius Claudius eurent revêtu leur charge, il abdique la dictature au début de cette même année 79. On voit cet homme qui disposait arbitrairement de la vie et des biens de ses semblables; qui sur un signe avait fait tomber par milliers les têtes, foulant aux pieds les intérêts et les opinions, on le voit s'avancer sur le forum romain, se défaire spontanément de la plénitude de sa puissance, congédier sa garde d'hommes armés, renvoyer ses licteurs et s'adressant à la foule amassée autour de lui, demander s'il est quelqu'un qui réclame des comptes. Tous se taisent ! Alors il descend de la tribune et marchand à pied, il traverse tranquillement cette même foule qui huit ans auparavant avait saccagé sa maison et rentre chez lui.

78 av. J.C.

Mort de Sylla

Sylla s'installe dans sa villa de Cumes : la chasse, la pêche, la rédaction de ses mémoires remplissent les heures de son loisir. Moins d'un an après son abdication de la dictature, la mort le surprend dans sa soixantième année. Sa maladie est courte; un coup de sang l'emporte en 78 av. J.C. Dans Rome, à l'approche de ses funérailles, de nombreuses voix protestent contre les honneurs qu'on allait rendre au tyran. Mais les vieux soldats du dictateur sont trop craints ! Il est décidé que son corps soit rapporté à Rome et que ses funérailles auront lieu. Partout, sur le passage du cadavre paré des ornements royaux, ses fidèles vétérans marchant derrières. Arrivé à Rome, escorté par les magistrats et le sénat tout entier, le corps arrive sur le forum : là l'éloge est prononcé : puis portée sur les épaules des sénateurs, la bière se dirige vers le Champs de Mars ou est dressé le bûcher.

Il avait écrit lui-même son épitaphe; elle était véridique: "Nul n'a jamais fait plus de bien à ses amis ni plus de mal à ses ennemis."

Livret :

  1. Marius et Sylla dans la boutique de Roma Latina

Liens externes :

  1. La Gaule cisalpine de l'encyclopédie libre Wikipédia
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