La rupture   
54-49 av. J.C.

La bataille de Carrhes Le désastre de Sinnaca Dictature de Pompée Débats sur le rappel de César Curion L'ultimatum de César Alea jacta est Les Parthes repoussés

54 av. J.C.

Crassus en Syrie

Crassus
Crassus
Liciniergrab, Ny Carlsberg Glyptothek, Kopenhagen

Marcus Crassus est l'un des membres du "Cerbère aux trois têtes1". Il sert de contrepoids aux deux souverains réels, à César et à Pompée, ou plutôt, il est dans la balance à côté du premier, en face du second. Crassus est marchand avant tout et se laisse marchander. Comme on ne lui offre que peu de chose, il le prend ne pouvant obtenir davantage. Rongé par l'ambition, mécontent de sa fortune, placé si près et tenu pourtant si loin de la puissance, il oublie ses rancunes en se plongeant dans les flots d'or amoncelés autour de lui. La conférence de Lucques ne laisse pas que de changer aussi sa position. Alors qu'il faisait à Pompée tant de concessions énormes, César ne néglige rien pour consolider aussi sa prépondérance personnelle; et donnant à Crassus, dans la province de Syrie, l'occasion qu'il se réserve pour lui-même dans les Gaules, il le lance dans une guerre contre les Parthes.

Ces perspectives nouvelles ne font-elles que surexciter l'avarice, devenue seconde nature chez le Triumvir sexagénaire. Réveillent-elles au contraire dans ce coeur vieilli le feu malsain de ses ambitions si longtemps et à peine refoulées ? Quoi qu'il en soit, dès le commencement de l'an 54 av. J.C., Crassus débarque en Syrie. Il n'a pas attendu la fin de son consulat pour partir. Dans son impatience fiévreuse, il veut escompter les minutes et reprendre le temps perdu : aux trésors de l'Occident il veut joindre ceux de l'Orient : rapide comme César, infatigable comme Pompée, il ira conquérir la puissance et la gloire militaire.

Déjà la guerre était ouverte contre les Parthes. Les deux fils du roi Phraate, Mithridate et Orodès tuèrent leur père et bientôt, vers 56 av. J.C., le premier, devenu roi, dénonça la guerre au roi d'Arménie, Artavasdès, fils de Tigrane, mort lui-même récemment (54). C'était du même coup déclarer la guerre à la république : aussi, dès qu'il eut étouffé la révolte des Juifs, le proconsul de Syrie, Gabinius s'empresse-t-il de passer l'Euphrate à la tête de ses légions.

Mais voici qu'une révolution ayant éclaté en Parthie, les principaux du royaume que dirige le Grand-Vizir (ou Suréna) s'étaient déjà débarrassés de Mithridate, en mettant Orodès (Arsace XIV) à sa place : Mithridate, alors de faire cause commune avec les romains et de se rendre au camp de Gabinius. Tout promettait le succès à l'entreprise du proconsul, quand soudain l'ordre lui vint de s'en aller rétablir le roi d'Egypte sur son trône d'Alexandrie. Il lui faut obéir, mais dans l'espoir d'un prompt retour, il invite le prince dépossédé à commencer seul les hostilités.

Ainsi fait Mithridate : Babylone, Séleucie se déclarent pour lui. Le Vizir reprend cette dernière ville; à Babylone, Mithridate affamé se rend à merci et meurt, supplicié par ordre de son frère. Sa chute est pour les romains une perte sensible. Gabinius ayant mené à bonne fin l'expédition d'Egypte, s'apprête à ressaisir l'occasion favorable et à recommencer sur l'Euphrate ses opérations interrompues quand Crassus arrive en Syrie. En même temps qu'il le remplace dans le commandement, il lui prend ses plans et veut les exécuter.

Avant de se lancer dans cette grande aventure, il donne son temps à d'autres affaires. Par son ordre, le temple de Dercèto à Hierapolis Bambycè (sur la route d'Antioche en Mésopotamie), le temple de Jéhovah à Jérusalem et plusieurs riches sanctuaires syriens sont dépouillés de leurs trésors : tous les peuples sujets ont à fournir leurs contingents, ou plutôt des sommes d'or en échange. Dans la première campagne, on se borne à une grande reconnaissance du pays mésopotamien : l'Euphrate est franchi; le satrape parthe est battu à Ichnae (près du Bélik, au nord de Rakkah) : on occupe les places voisines, l'importante Nicéphorion entre autres (Nicephorium Callinicum, aujourd'hui Rakkah) : puis y laissant garnison suffisante, on rentre en Syrie.

Crassus hésite sur la route à suivre. Doit-il faire le tour par l'Arménie ? Vaut-il mieux marcher sur la Parthie par la voie directe, au travers du désert de la Mésopotamie ? Le circuit par l'Arménie est plus sûr : il conduit par un pays de montagnes, au milieu de populations alliées de Rome, en apparence. Le roi Artavasde vient en personne au camp et recommande ce plan d'opérations. Mais après la reconnaissance faite durant la bonne saison on se décide pour la route de Mésopotamie. Les nombreuses et florissantes villes grecques parsemées le long de l'Euphrate et du Tigre, Séleucie surtout, la grande capitale, ont en haine la domination des Parthes; et de même que les citoyens de Carrhes l'avaient fait en 65 av. J.C., tous les Hellènes domiciliés dans les localités où se montrent les romains sont décidés à agir, n'ayant rien tant à coeur que de secouer le joug de l'étranger. Ils se disent prêts à recevoir les romains comme des libérateurs, presque comme des compatriotes ! De plus, le cheïk arabe Abgar, de la région d'Edesse et de Carrhes et de la route de l'Euphrate au Tigre, est aussi venu au camp, assurant Crassus de son concours dévoué.

1. C'est le mot de Varron au dire d'Appien.

53 av. J.C.

L'Euphrate est franchie

Les légions (53 av. J.C.) passent de nouveau l'Euphrate (non loin de Biradjik). Ici encore deux routes conduisent vers le Tigre. Ou bien on peut descendre le long de l'Euphrate, jusqu'à la hauteur de Séleucie, là où les deux fleuves ne sont plus séparés que par une distance de quelques kilomètres : ou bien on se jette à travers le grand désert et l'on marche en ligne droite à la rencontre du Tigre. A suivre le premier parti, on arrive directement à Ctésiphon, capitale des Parthes, située en regard de Séleucie, sur la rive gauche de ce fleuve. Des voix nombreuses et importantes opinent pour cette route dans les conseils de guerre de Crassus : le questeur Gaius Cassius1, entre tous, insiste sur les difficultés d'une marche à tenter dans le désert : il cite les récits apportés des garnisons romaines de la rive gauche de l'Euphrate, récits tout plein de détails sur les préparatifs que l'ennemi accumulait.

D'un autre côté, Abgar dément toutes ces nouvelles : à l'entendre, le Parthe n'était occupé qu'à évacuer ses provinces occidentales. Déjà ses trésors étaient empaquetés : déjà il était en route pour se réfugier chez les Hyrcaniens et les Scythes : que si l'on ne force pas la marche et par le plus court chemin, on ne pourrait pas l'atteindre. Dans cette direction, on rattraperait encore l'arrière-garde de la grande armée sous les ordres de Syllacès et du vizir : on l'écraserait et l'on ferait un immense butin. Sur ces rapports des Bédouins amis, on se décide : l'armée romaine, forte de sept légions, de 4000 cavaliers et de 4000 frondeurs et archers, quitte les bords de l'Euphrate et s'enfonce dans les plaines inhospitalières de la Mésopotamie du nord.

Mais l'ennemi ne se montre pas : la faim et la soif seules dans le désert immense montent la garde aux portes de l'Orient. Enfin, après les longs jours d'une marche pénible, on voit les premiers cavaliers de l'ennemi, aux environs du Balissos (le Bélik), la première rivière que les romains ont à passer. Agbar, avec ses Arabes part en éclaireur : les escadrons parthes disparaissent au-delà de l'eau et s'enfoncent au loin, poursuivis par l'Arabe et les siens. On attend avec impatience son retour, comptant sur des nouvelles. Le triumvir croit saisir enfin cet ennemi qui se refuse toujours : son fils Publius brule d'en venir aux mains. La vaillance et les actions d'éclat du jeune capitaine lui avaient fait un nom dans les Gaules sous César; et celui-ci l'avait envoyé avec un corps de cavalerie gauloise, pour prendre part à l'expédition de Parthie. Du côté de l'ennemi nul envoyé ne vient. A tout hasard, on se décide d'aller de l'avant. Le signal de la marche est donné : le Balissos est franchi. Soudain retentissent autour des romains les timbales des Parthes : partout l'on voit flotter aux vents leurs étendards de soie brodée d'or : partout aux feux du soleil de midi reluisent leurs armes et leurs casques de fer : près du vizir se tient Agbar avec ses Bédouins.

1. Gaius Cassius, il fait partie de la famille plébéienne illustre des Cassius Longinus. Revenu d'Asie, où Bibulus le remplacera en 51, tribun en 49, il suivra Pompée en Macédoine, et commandera les flottes pompéiennes. Après Pharsale, César lui pardonne, et l'emmène en Orient, dans son expédition contre Pharnace. En 45, on le trouve fixé à Brindes d'où il échange avec Cicéron une correspondance assez active. Préteur des étrangers en 44, il est l'un des principaux meurtriers de César, plus par ambition que par ardeur de liberté. Il devient alors, avec Brutus, le chef principal des constitutionnels, s'empare de la Syrie, prend et pille odieusement Rhodes, joint Brutus à Sardes, passe l'Hellespont et va périr dans les champs de Philippes (42), luttant contre les nouveaux triumvirs. Homme énergique, prudent et habile, sobre d'ailleurs, et simple dans sa vie, Cassius était l'un des adeptes de l'épicurisme. Il avait des goûts littéraires. L'ambition déçue, la jalousie le jeta dans le parti anti-césarien et lui mit le poignard à la main.



53 av. J.C.

La bataille de Carrhes

On comprend, mais trop tard dans quel piège on était tombé. Le vizir avait vu et le danger et les moyens d'y faire face. L'infanterie des orientaux est impuissante contre l'infanterie de ligne des romains : il s'en était débarrassé; et remettant au roi Orodès en personne ces masses inutiles sur un vrai champ de bataille, il l'avait envoyé avec elles en Arménie, coupant ainsi la route à 10000 gros cavaliers auxiliaires promis par Artavasdès à Crassus. Leur absence est un malheur irréparable. De plus, ayant affaire à la tactique romaine, sans égale dans son genre, le vizir lui en oppose une absolument différente. Son armée est toute montée : pour front de ligne, il a sa lourde cavalerie, portant la longue lance, l'homme et le cheval protégés par la cuirasse à écailles de fer, la gorgerette de cuir et autres pareils abris.

Les sagittaires à cheval forment le gros de ses soldats. Chez les romains, au contraire, ces armes spéciales font presque complètement défaut. Inférieurs en troupes de ce genre, et par le nombre et par l'adresse à les manier, que peuvent-ils faire avec leurs fantassins ? Si excellents que sont les légionnaires dans le combat corps à corps, ou dans le combat à courte distance, ici, lançant le lourd pilum, là, jouant de l'épée dans la mêlée, comment sauraient-ils jamais forcer toute cette nuée de cavaliers à en venir aux mains ? Et même, l'ennemi se laissant joindre, ne se heurteraient-ils pas contre la muraille de fer de ses lanciers à cheval, aussi bons, meilleurs soldats qu'eux, cette fois ? En face du Parthe ainsi armé, tout le désavantage est pour les légions, et dans les moyens stratégiques, puisque sans cavalerie, elles ne demeurent pas maîtresses de leurs communications, et dans les moyens de combat, puisque, là où l'on n'en vient pas à la lutte d'homme à homme, l'arme à longue portée triomphe nécessairement de l'arme courte.

L'ordre profond des romains, base de leur système tactique, accroit encore le danger. Plus leurs colonnes sont épaisses, plus leur choc est irrésistible en temps ordinaire, plus aussi, quand le Parthe vient les assaillir, ses innombrables flèches tombent à coup sûr dans les rangs. En temps ordinaire, s'agissant d'une place à défendre, ou opérant sur un terrain difficile, les essaims de la cavalerie parthe se seraient heurtés impuissants contre les solides fantassins de Rome : mais au fond du désert de Mésopotamie, contre cette armée qui flotte ainsi qu'un vaisseau perdu en haute mer, au bout de longues et nombreuses marches, ne rencontrant ni un obstacle, ni une solide position, la tactique du Parthe est irrésistible à son tour.

Tout enfin concoure à assurer l'avantage au cavalier asiatique sur le légionnaire. Quand la lourde infanterie romaine se traine péniblement dans les sables et les steppes, souffrant de la faim et plus encore de la soif, sur une route non frayée, à peine jalonnée à de longues distances par des sources rares et souvent introuvables, le cavalier parthe vole dans ces grands espaces, toujours en selle dès l'enfance sur son rapide coursier ou sur son chameau, y passant sa vie et familier avec le pays. Pas une goutte de pluie qui vienne atténuer la chaleur : impossible de travailler pour le campement dans les sables profonds et mobiles, de creuser les fossés et d'élever l'agger.

Le choc a lieu en plein désert, un peu au nord d'Ichnae, au sud de Carrhes (Harran), où stationnait une garnison romaine. Les archers de Crassus, lancés en avant, sont aussitôt ramenés par les innombrables archers Parthes, dont l'arme plus fortement tendue que la leur lance la flèche infiniment plus loin. Quelques officiers intelligents avaient conseillé de marcher à l'ennemi en rangs déployés et clairs, autant que possible : au lieu de cela, massée en un carré épais de douze cohortes sur chaque front, l'armée se voit tout à coup débordée. Assaillis d'une grêle de traits, tombant à coup sûr, même lancés sans viser, les légionnaires meurent sans pouvoir rien pour se défendre.

On croit d'abord que les munitions de l'ennemi s'épuiseraient vite : vain espoir ! Derrière lui, vient une file sans fin de chameaux chargés. Cependant ses escadrons s'étendent de plus en plus. Les légions bientôt vont être enveloppées : c'est alors que Publius Crassus, avec une troupe choisie de cavaliers, d'archers et d'infanterie, court sur les Parthes. Ceux-ci suspendent leur mouvement concentrique et reculent, vivement poursuivis par le bouillant capitaine. Soudain, lorsque le corps principal des romains n'est plus en vue, la grosse cavalerie parthe fait face; et de toutes parts les essaims des sagittaires reviennent sur Publius à bride abattue.

Celui-ci voit tomber les siens les uns sur les autres, sans qu'ils puissent ni attaquer ni se défendre : désespéré, il prend son élan et avec ses chevaux légers non cuirassés il va donner contre les lanciers montés et bardés de fer : en vain ses gaulois font merveille : en vain méprisant la mort, ils saisissent et ploient les lances, ou se jetant à bas de cheval, ils tentent de frapper l'ennemi, toute leur bravoure est peine perdue. Leurs débris, et parmi eux le chef blessé au bras qui tient l'épée, s'entassent refoulés sur une mince hauteur: là encore ils servent de cible aux terribles flèches. Les grecs mésopotamiens, qui connaissent le pays, supplient Publius Crassus de monter avec eux à cheval et de tenter par un violent effort de se dégager.

Mais il refuse de séparer sa fortune de celle de tant de braves que sa témérité avait mené à la mort : il ordonne à son écuyer de l'achever. Après lui, ses officiers, pour la plupart, se tuent. Des 6000 hommes dont se composait le détachement, 500 à peine sont pris : nul n'échappa. Cependant l'ennemi avait laissé quelque répit à l'armée principale et elle en profite. Mais on est encore sans nouvelles du corps de Publius : le repos trompeur fait place à l'inquiétude. Voulant savoir à quoi s'en tenir, on se dirige vers le champ de bataille.

Mais voici que l'ennemi promène devant l'oeil du père la tête de son fils plantée au haut d'une perche : le combat recommence avec les légions. Impossible d'enfoncer la ligne des lanciers cataphractes, impossible d'arriver aux sagittaires : la nuit seule met fin au massacre. Les Parthes, en se raillant, crient qu'ils "donnent à Crassus une nuit pour pleurer son fils"; puis ils disparaissent, comptant revenir le lendemain et achever la prise du gibier sanglant et gisant sur le sol. Les romains se gardent de les attendre. Crassus avait perdu la tête : ses lieutenants Cassius et Octavius lèvent le camp en hâte et en silence, laissant sur le terrain tous les hommes blessés ou épars; et avec ce qui leur reste de soldats pouvant encore marcher, ils partent à Carrhes ou ils comptent s'abriter derrière les murs de la place.

Les Parthes, revenus le jour suivant, s'amusent à la poursuite des épaves dispersées du combat de la veille, tuant ou capturant tout. D'un autre côté la garnison et les habitants de Carrhes ont de bonne heure appris par les fuyards la nouvelle de la catastrophe. Sans ce secours et le temps perdu par les Parthes, c'en était fait des débris de l'armée, voués à une destruction immédiate. Les romains sortent ensuite de la ville. On prend la route des montagnes d'Arménie : marchant la nuit, Octavius avec 5000 hommes finit par occuper la forte position de Sinnaca, à un jour de marche des premières hauteurs.

53 av. J.C.

Le désastre de Sinnaca

Sur ces entrefaites, le Vizir s'approche du camp, offrant au nom de son roi paix et amitié aux romains, et proposant une entrevue avec Crassus. Démoralisée qu'elle était, l'armée conjure son chef, le contraint même d'accepter l'offre de Suréna. Celui-ci reçoit le consulaire et son état-major avec tous les honneurs d'usage, mettant de nouveau en avant la proposition d'un pacte d'alliance. Seulement, il rappelle en termes amèrement justes la mauvaise fortune des traités conclus autrefois avec Lucullus et avec Pompée, au sujet de la frontière de l'Euphrate et demande un instrument écrit sur l'heure. Alors les Parthes déroulent une tente richement ornée : c'est un présent que leur roi fait au général de Rome et les serviteurs du Vizir accourent en foule autour de Crassus, l'aidant à se mettre en selle. Les lieutenants de Crassus voient clair dans le dessein de Suréna qui veut évidemment se rendre mettre de sa personne.

Octavius, désarmé qu'il était, arrache l'épée du fourreau à l'un des Parthes et tue le valet. Là-dessus, tumulte et échauffourée : tous les officiers romains sont massacrés : le vieux Crassus à l'instar de l'un de ses aïeux1 ne veut pas tomber vivant aux mains de l'ennemi et lui servir de trophée : il cherche la mort et la trouve. Quant aux légionnaires laissés dans le camp, ils sont pris ou dispersés. Ainsi ce qu'avait commencée la journée de Carrhes, la journée de Sinnaca l'achève le 9 juin 53 av. J.C. : date désastreuse qui va de pair avec les combats de l'Allia, de Cannes et d'Orange (Arausio). L'armée de l'Euphrate n'est plus.

Gaius Cassius, séparé du gros de l'armée durant la retraite de Carrhes, peut seul s'échapper. Quelques pelotons épars, quelques fuyards isolés parviennent aussi à se soustraire à la poursuite des Parthes et des Bédouins. Ils repassent en Syrie. Des 40000 légionnaires et plus qui avaient franchi l'Euphrate, il n'en revient pas le quart : moitié avait péri. Dix mille captifs environ sont conduits par les vainqueurs aux extrémités de l'Orient, dans l'oasis de Merw (Margiane) : ils y vécurent, serfs de corps, astreints à servir dans l'armée, selon la loi Parthe. Pour la première fois, depuis que les légions suivent les aigles, celles-ci, tombent aux mains de l'étranger vainqueur.

Quelle impression fit en Asie la défaite de Crassus, nul historien ne nous l'a dit : elle dut être profonde et durable. A cette époque, le roi Orodès célèbre les noces de son fils Pacoros avec la soeur du monarque arménien, son nouvel allié. Ce fut au milieu des fêtes qu'il reçoit le messager de victoire envoyé par son Vizir et la tête coupée de Crassus, qu'on lui apportait selon la tradition orientale. On avait quitté les tables du festin : une de ces troupes de comédiens ambulants, comme il y en avait tant alors, qui s'en allaient colportant la poésie et la scénique grecques jusque dans les contrées reculées de l'Asie, cette troupe jouait les Bacchantes d'Euripide devant l'assemblée. Pour la première fois, depuis l'ère des Achéménides, l'Occident était vaincu par l'Orient.

1. Il était l'arrière-neveu de Publius Licinius Crassus Dives Mucianus, qui, battu à Leucoe, se fit tuer par un Thrace, en le frappant à l'oeil de son fouet.

53-50 av. J.C.

Les Parthes repoussés

Chez les romains, le questeur de Crassus Caïus Cassius assure le commandement intérimaire de la province. Les Parthes retardent leur attaque; et durant les années 53 et 52 av. J.C., n'envoient au-delà de l'Euphrate que des corps de maraudeurs qu'on repousse sans peine. Cassius profite de leurs lenteurs pour réorganiser tant bien que mal l'armée. Aidé par l'ami fidèle des romains, Hérode Antipater, il ramène à l'obéissance les Juifs que le pillage de leur temple par Crassus avait d'abord fait courir aux armes. A Rome, on a bien assez de temps pour envoyer de nouvelles troupes à la défense de la frontière : mais on néglige d'y pourvoir au milieu des convulsions de la révolution commençante; et quand, en 51 av. J.C., la grande armée parthique se montre sur l'Euphrate, Cassius n'a toujours à lui opposer que les deux faibles légions formées des débris de l'armée de Crassus.

Naturellement, il ne peut ni empêcher le passage du fleuve, ni protéger la province. Les Parthes débordent sur toute la Syrie : l'Asie occidentale entière tremble. Mais les Parthes n'entendent rien au siège des places. Ils viennent se heurter contre les murs d'Antioche où Cassius s'était jeté avec les siens, se retirent sans avoir rien fait, et dans leur retraite tombant dans une embuscade que leur tendait le romain sur l'Oronte, ils en reviennent fort maltraités par l'infanterie romaine : le prince Osacès reste parmi les morts.

Durant l'hiver de 51-50, Pacore vient camper dans le Cyrrhestique (entre le fleuve et la Commagène), sur la rive gauche; et le nouveau proconsul de Syrie, Marcus Bibulus ne sait rien faire de mieux que de s'enfermer dans ses forteresses. Partout on s'attend à voir s'ouvrir plus vivement que jamais la campagne de 50 av. J.C. : mais tout à coup au lieu d'attaquer les romains, Pacoros se tourne alors contre son père et dans ce but, entre même en pourparlers avec les romains : les invasions parthiques cessent et la frontière euphratéenne se maintient.

53 av. J.C.

Pompée et César

On se souvient que dans les conférences tenues à Lucques, en avril 56 av. J.C., César avait donné les mains à de grandes concessions envers Pompée, en vue d'établir entre eux une exacte balance. Pour le moment, une autre question se pose. Les deux maîtres de Rome sont-ils décidés à marcher ensemble, à se reconnaître mutuellement et sans réserve leurs droits de puissance égale. En ce qui concerne César, mettant Pompée sur le même piédestal que lui-même, il achète le temps nécessaire pour la conquête des Gaules. Quant à Pompée, il fait remonter la cessation de l'alliance personnelle entre le beau-père et le gendre à la date même de la mort de la fille de César, Julia, enlevée à la fleur de l'âge, durant l'automne 54 av. J.C. et suivie presque aussitôt dans le tombeau par son unique enfant1.

En vain César veut-il renouer l'affinité détruite par le sort, en vain il demande la main de l'unique fille de Pompée2, lui proposant à son tour pour femme sa plus proche parente Octavie, petite-fille de sa soeur3 : mais Pompée laisse Pompeia à son époux actuel, Faustus Sylla, le fils du régent et se marie lui-même avec la fille de Quintus Métellus Scipion4. Chacun attend à la rupture politique immédiate : on se trompe pourtant. Au-dehors et dans les choses publiques, les triumvirs gardent l'entente. César ne veut pas d'éclat avant l'achèvement de la conquête des Gaules et Pompée, qu'on allait investir de la dictature, veut d'abord avoir dans sa main tous les pouvoirs et toute l'Italie.

1. Morte à la suite de ses couches. Pompée, à l'élection des édiles, s'étant trouvé engagé dans un tumulte de rue, sa toge fut rapportée du sang d'un émeutier. A la vue de cette toge, Julie, saisie d'effroi, se sentit prise de douleurs précoces, et en septembre, elle accouchait d'une fille, qui ne lui survécut que quelques jours.

2. Pompeia, fille de Pompée et de Mucia, sa troisième femme.

3. Julia minor, la seconde soeur de César, avait épousé Titus Attius Balbus dont elle eut pour fille Atia, laquelle épousa Cornelius Octavius. Celle-ci fut la mère d'Octavie et d'Octave-Auguste. Octavie était alors la femme de Marcellus, le consul de 51 et l'un des plus ardents ennemis de César.

4. En cinquième noces, Cornélie était veuve de Publius Crassus.

52 av. J.C.

Dictature de Pompée

Crassus
Le forum

Au commencement de 52 av. J.C., Pompée est consul unique. Son influence dans la ville efface l'influence du proconsul des Gaules : toutes les milices italiennes avaient prêté serment dans ses mains et à son nom. Il croit le moment venu de rompre sans délai. A le voir frapper durement, sans miséricorde, les vieux adhérents du parti démocratique compromis dans l'échauffourée de la voie Appienne, bon nombre de Césariens y ont reconnu le signe d'une pensée hostile. Mais vient le jour où Pompée ne veut plus se donner pour collègue ce même César, naguère son beau-père et aime mieux placer sur la chaise curule, à ses côtés, son beau-père nouveau, Scipion.

Et puis, à l'heure même où il se fait proroger pour cinq ans (jusqu'en 45 av. J.C.), dans son proconsulat des Espagnes, où par autorisation spéciale il puise à pleines mains dans le trésor public, pour la solde de ses troupes, bien loin de procurer à César une prorogation pareille et de pareilles allocations financières, les lois qui réorganisent à ce moment même l'investiture des grandes charges, ne tendent à rien moins qu'à rappeler celui-ci avant l'échéance précédemment convenue.

Toutes ces mesures sont manifestement conçues en vue de miner la position de César et de le renverser1. César à Lucques, en donnant à Pompée tant de puissance, s'était dit qu'advenant la rupture, il aurait à côté de lui, dans le même plateau de la balance, Crassus et l'armée de Syrie. Crassus, depuis les temps de Sylla, n'avait eu pour Pompée que les sentiments d'une profonde haine : presque à la même époque il s'était fait l'ami politique et personnel de César. Ne pouvant être le roi dans Rome, on savait assez qu'il s'y contenterait du rôle de banquier du roi.

La catastrophe du mois de juin 53 av. J.C. où s'engloutirent l'armée de Syrie et son chef avait donc porté à César un coup des plus sensibles. Quelques mois plus tard, à l'heure même où elle semblait étouffée, l'insurrection nationale se rallume plus forte dans toutes les Gaules et le triumvir, pour la première fois, rencontre en face de lui un adversaire homme de génie comme lui, Vercingétorix, roi des Arvernes. La fortune a de nouveau travaillé pour Pompée : Crassus mort, toute la Gaule soulevée, lui seul est debout, dictateur dans Rome, maître absolu du sénat.

1. Pompée occupait la plus haute magistrature urbaine, fit reprendre la loi aux termes de laquelle nul absent ne pouvait se porter candidat, obligeant ainsi César à déposer l'imperium, s'il voulait être une seconde fois consul, et à se livrer sans défense aux accusations criminelles de ses ennemis. Comme on eût pu lui objecter qu'il devrait par la même raison résigner son commandement en Espagne, Pompée avait eu soin de se faire proroger pour cinq ans, par senatus-consulte spécial. Enfin, et pour le cas où, néanmoins, César aurait nommé consul, le sénat disposa de nouveau que le consul ne pouvait entrer dans son commandement provincial que cinq ans après sa sortie de charge.

52 av. J.C.

Pompée et les républicains

L'opposition républicaine remonte sur la scène politique : après n'avoir longtemps joué qu'un rôle de simple spectateur à peine assez hardi pour siffler parfois la pièce, la querelle imminente des triumvirs le rappelle à l'action. Les premiers qui se montrent sont les hommes dont Caton est le centre, ces hommes qui partout et toujours aspirent à combattre pour la république contre la monarchie. L'insuccès déplorable de la tentative 56 av. J.C. leur avait appris qu'à eux seuls ils ne peuvent ni susciter ni conduire la guerre.

Chacun sait qu'au sein même du sénat la monarchie a à lutter contre la réprobation commune mais on sait aussi que la majorité n'entend concourir à la restauration du régime oligarchique qu'autant qu'elle peut le faire sans danger. En face des deux maîtres de Rome et de cette majorité énervée, il n'est pour le parti catonien qu'un moyen d'arriver à la restauration de l'ancien régime; ce moyen c'est la coalition avec le moins dangereux des deux. Que si Pompée se fait le champion de la constitution oligarchique et s'offre à combattre contre César pour elle, l'opposition républicaine peut aussitôt le reconnaître pour son général, et s'alliant avec lui, arracher la déclaration de guerre aux peureux de la majorité. Ainsi l'alliance offerte par Pompée est encore pour elle la meilleure des combinaisons.

Cette alliance se conclut très vite avec les catoniens. Déjà pendant la dictature de Pompée il s'était fait des deux parts un rapprochement notable. L'attitude de Pompée dans l'affaire de Milon, son inexorable sévérité contre les perturbateurs de toute espèce, les prévenances singulières qu'il a pour Caton et les adhérents de Caton, toute sa conduite semble calculée en vue d'offenser César. D'un autre côté Caton et ses amis, au lieu de se montrer rigoristes comme à l'ordinaire, et de combattre la motion de dictature se la sont appropriée et c'est encore des mains de Caton et de Bibulus que le triumvir reçoit son consulat "sans collègue".

Le pacte est définitivement et formellement conclu aux élections consulaires de 51, nommer non plus Caton lui-même mais l'un des plus énergiques adhérents des Catonien, Marcus Claudius Marcellus1, et avec lui un autre membre insignifiant de la majorité sénatoriale. Marcellus n'est pas un fougueux zélateur mais ferme et inflexible dans ses convictions aristocratiques, dès qu'il convient de faire la guerre à César, il est assurément l'homme le mieux choisi pour la déclarer.

1. Marcus Claudius Marcellus avait été édile curule avec Clodius en 56 av. J.C. Il défendit Milon, et contre Clodius lui-même qui l'accusait de vi, et plus tard, de concert avec Cicéron, après le meurtre de Clodius. Consul avec Servius Sulpicius Rufus (51), il se montrera hostile à César. Il se modérera pourtant et ne voudra pas précipiter la guerre sans que le parti ait d'abord armé. Il suivra cependant Pompée en Epire et ira, après Pharsale, vivre à Mytilène en oisif lettré. César lui pardonnera à la demande de ses amis, et ce pardon nous vaut le discours Pro Marcello. Marcellus ne revint pas à Rome : un de ses proches, Magius Chilo, l'assassina comme il venait de débarquer au Pirée (47).

52 av. J.C.

César

Cependant il n'entre pas dans les desseins de César d'en venir à cette extrémité avec Pompée. Que si l'on peut éviter la guerre civile, il veut en tout cas n'être pas contraint à tirer l'épée, à l'heure même où la révolte de Vercingétorix dans la Gaule remet en question le gain de ses précédentes campagnes, et de l'hiver 53/52 av. J.C., à l'hiver 51 av. J.C. le tient constamment occupé; à l'heure aussi où, en Italie, les constitutionnels, ses ennemis par principe, se rallient à l'autre triumvir. César tente donc de se maintenir avec Pompée en bons rapports; il tente de garder la paix et de se pousser lui-même, sans choc ni rupture, au consulat pour l'an 48, ainsi qu'il avait été convenu à Lucques. Une fois débarrassé de l'affaire des Gaules et mis légalement à la tête de l'Etat, se sentant d'ailleurs supérieur à Pompée dans les choses de la politique bien plus encore qu'il le dépasse comme général, il compte l'évincer un jour, sans grande peine et dans la curie et sur le forum.

De là probablement les tentatives répétées de César en vue de ces nouveaux mariages de famille; une solution était au bout et les rejetons issus du sang des deux rivaux eussent peut-être achevé l'apaisement de leurs haines. Que César dépose, contraint et forcé, l'imperium proconsulaire avant le dernier jour de décembre 49, ou voit reculer jusqu'au-delà du premier janvier 48 l'investiture de son second consulat; que redevenant simple particulier, il laisse un intervalle quelconque entre son ancien et son nouvel office, se découvrant à nu devant une accusation criminelle, Caton l'attend là, tout prêt à le traduire en justice; et Pompée ne se montrant que le plus douteux des protecteurs.

Pour atteindre le but, ses adversaires usent d'un expédient bien simple. Selon la loi électorale en vigueur, tout aspirant au consulat est tenu, avant les comices, c'est à dire six mois avant l'entrée en charge, à se présenter en personne devant le magistrat directeur de l'élection, et à requérir l'inscription de son nom sur la liste officielle des candidatures (le candidat est tenu à l'assiduité (assiduitus)). Il se peut que dans les pourparlers de Lucques il eût été implicitement convenu que, pour César, il serait fait exception à une règle de pure forme, dont maintes fois les candidats avaient été dispensés (Pompée lui-même, nommé consul quand il était proconsul des Espagnes) : mais nul décret n'avait confirmé le sous-entendu, et aujourd'hui que Pompée dispose de la machine légiférante, César est à la merci de son rival.

Or voici, chose incompréhensible, que Pompée renonce volontairement aux sûretés qui font sa force; et lui consentant, au cours même de sa dictature (52 av. J.C.), une loi tribunicienne confère à César la dispense nécessaire. Puis le nouveau règlement organique a été promulgué; la comparution personnelle et l'inscription des candidatures redeviennent obligatoires, sans nulle exception, sans mention faite des citoyens exemptés par les plébiscites antérieurs. Si bien que le privilège voté en faveur de César se trouve ainsi, en toute forme du droit, abrogé par la loi générale plus récente. César se plaint : à sa demande on ajoute au texte une disposition spéciale qui répare l'omission : mais comme on ne la soumet pas à l'approbation du peuple, il est clair qu'elle restera une interpolation pure, introduite après coup dans la loi promulguée; et partant reprochable de nullité.

52 av. J.C.

Le proconsulat de César

Exiger l'assiduité de César, candidat, ce n'est encore que travailler indirectement à raccourcir son temps proconsulaire. Les dix années de charges assurées à César par la loi dont Pompée lui-même et Crassus s'étaient faits les promoteurs en 55 av. J.C. (le plébiscite Trébonien, de provincis consularibus), courent, selon le calcul jusqu'alors en usage, du 1er mars 59 au dernier jour de février 49. Comme aussi, selon l'ancienne pratique, tout proconsul ou propréteur entre de droit dans sa charge provinciale immédiatement après son année de charge consulaire ou prétorienne, il est clair que le successeur de César aurait dû être désigné par les magistrats de Rome de l'an 49 et non par ceux de l'an 50 et qu'enfin il ne peut inaugurer ses fonctions qu'à dater du 1er janvier 48.

Par suite, César est fondé à se continuer dans son commandement pendant les dix derniers mois de l'année 49, non sans doute en vertu de la loi Pompéia-Licinia, mais par l'effet de l'ancienne règle suivant laquelle, à l'échéance de son temps, le fonctionnaire se continuait dans l'imperium effectif jusqu'à l'arrivée de son successeur. Mais voici que le règlement nouveau de l'an 52 av. J.C. ne confère plus les provinces aux consuls et préteurs sortants : il n'appelle au contraire que les magistrats depuis cinq ans et plus hors charge : il met un intervalle entre la magistrature civile et le commandement provincial, qui jadis se succédaient soudés pour ainsi dire bout à bout. Désormais, aussitôt l'échéance de la fonction expirée légalement, rien n'empêchera d'envoyer les nouveaux magistrats dans les provinces1.

Longtemps à l'avance, les adversaires de César avaient forgé pour eux les armes légales dont ils entendent bien se servir : et ils mettent dans le droit public tout ce qu'il importe d'y trouver un jour, soit en envoyant un successeur immédiat à César, on veut le contraindre à déposer l'imperium, à l'échéance de la prorogation fixée par la loi que Pompée lui-même avait faite, à savoir le 1er mars 49; soit encore qu'on aime mieux tenir pour nulles, purement et simplement, les tablettes de votes qui le désigneraient consul de l'année 48. Contre un tel jeu, César ne peut rien actuellement : il se tait et laisse aller les choses.

1. In se jura magistratuum commutari, dit César (bell. civ., 1, 85), ne ex protura et consulatu, ut semper, sed per paucos probati et electi in provincias mittantur. - On a changé contre moi la loi organique des magistratures afin d'envoyer dans les provinces, non plus les consuls et préteurs, comme toujours, mais les élus et amis d'un petit nombre. Et alors, il redeviendra simple particulier, livré sans défense aux coups de ses ennemis ?

51 av. J.C.

Débats sur le rappel de César

Les constitutionnels marchent à pas de tortue : ils marchent pourtant. Aux termes de la loi, le sénat a à régler les provinces pour l'an 49, au commencement de 51 en ce qui touche les proconsulats; au commencement de 50 en ce qui touche les proprétures. Or la délibération sur les provinces proconsulaires fournit une première et commode occasion de porter à l'ordre du jour la nomination de deux commandants nouveaux à envoyer dans les Gaules; et en même temps d'engager la lutte ouverte entre les constitutionnels que Pompée pousse et les partisans de César. Aussi voit-on bientôt le consul Marcus Marcellus émettre la motion formelle que les deux provinces, réunies alors dans la main de César, seront, dès le 1er mars 51, indiquées aux deux consulaires à pourvoir pour 49. C'est déclarer la guerre à César.

Pour les catoniens, il est clair que le privilège concédé à César de se porter, quoique absent, candidat consulaire, a été abrogé par les plébiscites postérieurs. Dans leur opinion, le sénat n'a qu'une chose à faire, c'est d'ordonner au proconsul, puisque la conquête des Gaules est achevée, de licencier sans délai une armée actuellement émérite. La collation des droits de cité, les fondations de colonies dans la haute Italie, tous ces actes de César sont illégaux et nuls de plein droit. En joignant les actes aux paroles, Marcellus s'attaque à un municipal notable, membre de la curie de la colonie césarienne de Côme (Novum Comun), lequel, admettant même que le droit de cité romaine n'appartient pas à sa ville, a tout au moins la latinité (jus latinum), et partant peut prétendre au jus civitatis; il le fait battre de verges, peine non permise contre les citoyens1.

Les partisans de César, et parmi ceux-ci, le plus important, Gaius Vibius Pansa2 (quoique fils d'un citoyen proscrit par Sylla, il avait fait une fortune politique, avait servi comme officier dans l'armée de César, et était alors tribun du peuple), soutiennent à leur tour que la situation des Gaules, que la justice, commandent de ne pas rappeler le proconsul avant son temps expiré; qu'il convient même de le laisser dans son commandement, tout en le nommant consul : ils citent l'exemple de Pompée qui, peu d'années avant, était à la fois consul en titre et proconsul des Espagnes; qui, aujourd'hui encore, sans compter son important office de la surintendance des approvisionnements de Rome, cumule le gouvernement de l'Espagne et celui de l'Italie; qui, enfin, en Italie même, avait pris à serment tous les hommes bons pour les armes.

La majorité dans le sénat, voyant approcher la rupture, traîne des mois entiers de séance en séance, sans en venir au vote : les hésitations de Pompée font perdre d'autres mois. Enfin il rompt le silence et se range significativement du côté des constitutionnels contre son ancien allié. Aux césariens qui demandent le cumul temporaire des charges pour le proconsul des Gaules, il oppose un refus net et bref : "autant voir mon fils lever sur moi le bâton ! " s'écrie-t-il. Ainsi, il se montre, en principe, favorable à la motion de Marcellus, en tant du moins qu'il ne veut pas que César reçoit l'investiture du consulat immédiatement à l'échéance de sa fonction proconsulaire.

Mais en même temps il laisse entrevoir, sans d'ailleurs s'engager de sa parole, que peut-être on concéderait à César de se porter candidat aux élections pour 48 av. J.C., avec exemption de présence personnelle; et qu'à la rigueur enfin, il pourrait continuer dans son pouvoir provincial jusqu'au 13 novembre 49. Et puis, voici que Pompée, toujours aussi indécis, consent à l'ajournement des nominations proconsulaires jusqu'au dernier jour de février 50, ajournement réclamé par les meneurs Césariens, sur le fondement, sans doute, d'une disposition de la loi Pompéia-Licinia (55 av. J.C. : accorde un prolongement de 5 ans à l'imperium de César en Gaules; un imperium de 5 ans pour Pompée en Espagne et 5 ans pour Crassus en Syrie, en vertu des accords de Lucques au printemps 56), laquelle aurait prohibé la mise de la question à l'ordre du jour du sénat, avant le commencement de la dernière année proconsulaire de César.

Il fut ainsi statué le 29 septembre 51. On renvoie au 1er mars 50 les nominations proconsulaires des Gaules; mais, pour ce qui est de l'armée de César, on veut de suite travailler à la dissoudre. Les agents de César, autant qu'ils le puissent par les moyens constitutionnels, annulent les senatus-consultes au moyen de l'intercession tribunicienne : mais Pompée cette fois tient un langage plus net : "les magistrats, selon lui, sont astreints à obéir sans condition, sans que rien y doit mettre obstacle, ni intercession, ni formalité surannée quelconque !". Le parti oligarchique dont il se fait désormais l'organe ne dissimule plus ses desseins; après la victoire il ne veut rien moins que réviser la constitution dans le sens de son intérêt, et en exclure tout ce qui a saveur de liberté populaire. Ainsi, dans la guerre dirigée contre César, on commence par ne pas prendre le vote des comices.

1. Et il ajoute l'insulte : va montrer tes épaules à César, ainsi je traite les citoyens qu'il a faits ! (Appien, Bell. civ., 2, 26. - Hist. de César, II, p. 468).

2. Durant la guerre civile, Pansa, s'il joue un rôle, il le joue fort effacé. En 46 av. J.C., César lui donne le gouvernement de la Cisalpine. En 46, il est consul avec Hirtius, et va rejoindre celui-ci devant Modène ou Marc Antoine assiège Brutus. Il périt dans l'escarmouche qui précède la bataille où Marc Antoine sera défait par Hirtius et Octave.

51-50 av. J.C.

César fait des dispositions

Pendant toutes ces manoeuvres, César avait enfin réussi à écraser les insurrections gauloises; le calme règne dans toutes les Gaules. Dès l'été de 51 av. J.C., sous le prétexte spécieux de la défense des frontières, mais évidemment pour faire voir que ses légions ne lui sont plus nécessaires au-delà des Alpes, il expédie l'une d'elles en Italie du nord. Quand le sénat, au printemps de 50, et à l'instigation de Pompée, l'invite lui et son rival, à céder chacun une légion pour la continuation de la guerre contre les Parthes; quand en vertu de cette décision, Pompée à son tour lui réclame pour l'envoyer pareillement en Syrie, la légion qu'il lui avait prêtée plusieurs années avant, il défère aussitôt à cette double demande.

Impossible de contester l'opportunité du senatus-consulte, ni le droit en vertu duquel agit Pompée. D'ailleurs peu importe à César d'avoir quelques soldats de plus ou de moins. Il a surtout à coeur de se tenir dans les limites de la légalité et dans la stricte forme du loyalisme républicain. Les deux légions partent sans délai et viennent se mettre à la disposition du gouvernement qui cependant, au lieu de les expédier vers l'Euphrate, les tient à Capoue, sous les mains de Pompée, donnant cette fois encore au public l'occasion de comparer avec les efforts manifestes de César pour empêcher la rupture, la perfidie de ses adversaires et leurs préparatifs de plus en plus belliqueux.

50 av. J.C.

Curion

Le proconsul tient les yeux fixés sur ce qui se passe au sénat. Il réussit à acheter d'abord l'un des deux consuls de l'année, Lucius Aemilius Paullus1 et surtout le tribun du peuple Gaius Curion2. Nul ne surpasse Curion par l'élégance des manières, par le talent facile et par l'esprit d'habile intrigue. Nul ne le surpasse non plus en prodigalité folle, en talent de faire des dettes et en corruption morale et politique. Déjà une fois, il s'était offert en vente à César qui avait refusé : mais l'habilité dont il fit preuve en l'attaquant, détermine César à revenir à lui, enchère en main : la somme est grosse.

Durant les premiers mois de son tribunat, Curion joue au républicain indépendant, tonnant à la fois contre Pompée et contre César. Il conquiert ainsi une situation en apparence impartiale dont il sait profiter avec une rare adresse. Quand, en mars 50 av. J.C., la question des provinces des Gaules à pourvoir pour l'année suivante, revient à l'ordre du jour, il acquiesce complètement au senatus-consulte en projet mais demandant en même temps qu'il soit aussi déclaré applicable à Pompée et aux commandements extraordinaires de Pompée. L'avis qu'il développe tombe comme un trait de lumière sur le public. Il soutient qu'on ne peut rentrer dans la constitution qu'en abolissant tous les pouvoirs exceptionnels; que, bien moins que Pompée, proconsul en vertu d'un simple senatus-consulte ne peut pas refuser obéissance au sénat; que rappeler l'un des deux généraux, laissant l'autre en charge, c'est aggraver le danger pour la république.

Il ajoute, et sa parole trouve écho dans la curie comme au-dehors, qu'il arrêterait par son intercession constitutionnelle toute mesure qui n'atteindrait que César. César, de son côté, entre pleinement dans la proposition de Curion : il se déclare prêt à toute heure, le sénat le demandant, à déposer et l'imperium et ses pouvoirs de gouverneur provincial, à la condition que Pompée en agirait de même. Pompée ne peut pas opposer un refus à la proposition : "que César commence" dit-il, "et je suivrai son exemple !". Cette réponse évasive fait des mécontents, d'autant qu'elle ne précise pas l'époque pour la sortie de charge. On en reste là durant plusieurs mois. Pompée et les catoniens voient la majorité hésitante et soupçonneuse; ils n'osent pas faire voter sur la motion de Curion. Quand à César, il emploie son été à consolider la paix dans tous les pays celtes conquis et à passer une grande revue de ses troupes sur l'Escaut (à Nemetocenna (Arras)). Il parcourt comme en triomphe toute la province nord-italienne qui lui est absolument dévouée; et en automne 50, il s'établit sur la frontière méridionale de cette même province, à Ravenne. Il n'est plus permis d'atermoyer avec la motion de Curion : le débat s'ouvre et amène la défaite de Pompée et de Caton.

1. Homme insignifiant, dont le nom ne revient occasionnellement qu'à une ou deux reprises. Il n'appartenait pas, cela est démontré aujourd'hui, à la branche des Paulli de la gens Aemilia, laquelle était éteinte : il était le fils de Marcus Æmilius Lepidus, de la branche des Lepidi, qui s'insurgea et mourut en 77 av. J.-C. Il était par conséquent le frère du triumvir : et il porta le nom de Paullus, ad honorem, ainsi qu'il arrivait parfois. Il appartint de bonne heure au parti aristocratique; accusa Catilina de vi en -63, peu de jours avant son départ de Rome. Questeur en Macédoine (-59), il fut accusé par Vettius, d'avoir comploté l'assassinat de Pompée. Edile en -55, il éleva ou répara à Rome des constructions fastueuses (les basiliques Emiliennes), ce qui l'endetta et permit à César de l'acheter. - Après la mort de César, il se tournera contre son frère, le triumvir, qui le proscrira. Il échappe, et va mourir obscur à Milet.

2. Velleius Paterculus, 2, 48, dit de lui ce qui suit : C. Curio - vir nobilis, eloquens, audax, suce alienoque et fortuno et pudieitio prodigus, homo ingeniosissime nequam, et facundus malo publico, cujus antmo neque opes ullo neque cupiditates sufficere possent : noble, éloquent, plein d'audace, prodigué de son bien et de son honneur, et de ceux d'autrui, le plus spirituel des pervers; et quand il parlait, fatal au bien public : pas de richesses ni de plaisirs qui pussent assouvir son âme. - Sur son éloquence, Cicéron, Brutus. - Pline dit aussi de lui qu'il ne lui restait plus rien, si ce n'est la guerre civile - nihil in sensu. prater discordium principum. Selon Appien, César l'aurait acheté plus de 4500 talents, B. civ., 2, 126 ; selon Velleius 100000000 de sesterces (HS centies). Suétone dit seulement ingenti mercede (César, 29). - Curion appartenait à la gens Seribonia, plébéienne, mais qui dans ses deux branches des Curio et des Libo, avait, depuis les guerres puniques, fourni plusieurs hommes utiles ou notables. Curion le père, pompéien, pontifex maximus en 57 av. J.-C., était l'ami de Cicéron, qui avait pour le fils une vive affection, et avait pris un soin tout particulier de son éducation. Aussi, son nom revient sans cesse dans la correspondance familière du consulaire, qui le croyait appeler à de hautes destinées, et lui écrivit souvent. Après avoir été questeur en Asie, il revint à Rome, et obtint le tribunat en -50. Il meurt en Afrique.

50 av. J.C.

La guerre est déclarée

A la majorité de 370 voix contre 22, le sénat statue que les proconsuls des Gaules et d'Espagne seront sans délai invités à déposer leurs pouvoirs : là-dessus, grande jubilation chez les braves citadins de Rome quand ils apprennent l'acte heureux de Curion. Le senatus-consulte s'exécute : il est enjoint à Pompée comme à César d'obéir : mais quand César se déclare prêt, Pompée refuse carrément. Le consul qui avait présidé le sénat, Gaius Marcellus, parent de Marcus Marcellus (le consul de 51 av. J.C.), et comme lui fauteur du parti catonien, tient un langage amer aux serviles de la majorité1. De fait, il est dur d'être ainsi battu dans son propre camp : défaite en plein sénat, la coalition se trouve fort mal en point. En vain les catoniens entreprennent de pousser à la rupture et d'entraîner la curie avec eux.

Le bruit court (octobre 50 av. J.C.) que César avait déjà rappelé quatre légions de la Gaule transalpine en deçà des Alpes et qu'il les tenait campées à Placentia. En vain, Curion démontre en plein sénat la fausseté de la nouvelle : en vain, la majorité repousse la motion du consul Gaius Marcellus lequel veut qu'il soit ordonné à Pompée de marcher. Marcellus, aussitôt va trouver celui-ci, accompagné des deux consuls catoniens, élus pour 492, et tous trois de concert invitent le général à se mettre sans délai à la tête des deux légions de Capoue ainsi qu'à appeler de lui-même aux armes toute la population italienne valide3. Les préparatifs, les levées commencent : Pompée quitte Rome en décembre 50 av. J.C.

1. Vous l'emportez; vous avez César pour maître ! (Appien, B. civ. 2, 30). Ce Gaius Claudius Marcellus était le cousin du consul de l'année précédente (51 av. J.C.). Ami de Cicéron et de Pompée, il se montra toujours hostile envers César, dont il était le neveu par alliance ayant épousé sa nièce Octavia. - On va le voir à l'oeuvre. Il était de ceux qui voulaient que Pompée ne quittât à aucun prix l'Italie, quand éclata la guerre civile. Puis, mécontent, il se réconcilie avec le vainqueur, intercède pour son cousin, le consulaire. - Il mourut en -40; et sa veuve, comme on sait, épousa Antoine. Il fut le père de Marcellus, qu'Auguste adopta, qui épousa sa fille Julia, et mourut à 20 ans.

2. Lucius Claudius Marcellus ou Gaius Marcellus le Jeune, frère du consul de l'an 51 av. J.-C., et cousin du consul de -50. On les confond souvent. Hostile à César, comme ses deux prédécesseurs, il appuya les paroles et les mesures violentes de Gaius Marcellus, et précipita la crise. - Plus tard, il fuit Rome, commande une flotte pour Pompée, et disparaît de la scène. - Le second consul de -49, Gaius Cornelius Lentulus Crus, de la gens hautaine et patricienne des Cornelii (branche des Lentuli), avait été le principal accusateur de Clodius, dans le procès qui lui fut fait pour violation des mystères de la Bonne Déesse. César prétend qu'une fois consul, il poussa à la guerre pour refaire sa fortune (B. civ., I, 4). César voulut plus d'une fois l'acheter, la guerre civile une fois déclarée. Mais il crut la cause de César en péril et suivit Pompée. Il leva pour lui deux légions en Asie. - Après Pharsale, il aborde en Egypte trois jours après la fin tragique de Pompée, y est arrêté, et est mis à mort à son tour. Il passait pour ambitieux, dépensier et cupide.

3. Appien raconte d'une façon théâtrale leur entrevue avec Pompée, Gaius Marcellus présente une épée au général et lui dit : "Je t'enjoins de marcher pour la patrie contre César. Pour cela nous te donnons une armée, celle de Capoue, et celle d'Italie, et toute autre qu'il te conviendra d'enrôler". A quoi Pompée répond qu'il agira de l'ordre des consuls ajoutant aussitôt : "à moins qu'il n'y ait mieux à faire !" - Toujours l'homme qui ruse et se réserve ! s'écrie Appien.

50 av. J.C.

L'ultimatum de César

César avait réussi à rejeter sur ses adversaires l'initiative de la guerre civile. Se tenant ferme sur le terrain légal, il contraint Pompée à dénoncer les hostilités, à les dénoncer non plus comme le mandataire du pouvoir légitime, mais bien comme le général d'une minorité sénatoriale nettement révolutionnaire, et s'imposant à la majorité par la terreur. Ses ennemis commencent à peine leurs apprêts et la capitale elle-même est dégarnie. En dix ou douze jours, on peut réunir une armée trois fois plus forte que les troupes césariennes de la Haute-Italie.

Curion court à Ravenne auprès de César, aussitôt sa sortie du tribunat, le 10 décembre 50. Il lui rend compte de sa situation. César donne à son armée l'ordre de se porter à marches forcées sur la Transalpine; puis il attend dans Ravenne l'arrivée de la légion stationnée le moins loin de lui. Entre-temps, il envoie son ultimatum à Rome. Dans ce document, César abandonne toutes ses précédentes exigences au regard de Pompée : il offre de quitter le commandement des Gaules à l'époque que le sénat fixerait : il offre de licencier huit de ses dix légions, se déclarant satisfait pourvu qu'on lui laisse ou la province de Cisalpine et de l'Illyrie avec une seule légion ou celle de la Transalpine avec deux, non pas jusqu'à sa prise de possession du consulat, mais seulement jusqu'à la fin des élections pour 48 av. J.C.

Ainsi par cet arrangement, il donne les mains aux propositions que le parti sénatorial, que Pompée lui-même, avaient déclarées suffisantes au début des négociations : enfin, il se dit prêt, son élection faite, à attendre dans la vie privée sa future entrée en charge. Curion franchit la route de Ravenne à Rome et à l'heure où les nouveaux consuls Lucius Lentulus et Gaius Marcellus le jeune convoquaient le sénat pour la première fois le 1er janvier 49 av. J.C., il se montre dans l'assemblée porteur de la missive écrite par le proconsul des Gaules.

50 av. J.C.

Derniers débats

La lecture immédiate en est demandée par les tribuns du peuple, Marcus Antonius, l'ami et le compagnon de folies de Curion, revenu d'ailleurs des armées d'Egypte et des Gaules avec la réputation d'un excellent officier de cavalerie1, et Quintus Cassius, l'ancien questeur de Pompée2. Ceux-ci, durant l'absence de Curion, mènent dans Rome les affaires de César. Ils forcent la main des consuls. Leur motion triomphe des résistances. Les claires et sévères paroles de César font une impression profonde. Armé de l'irrésistible force de la vérité, il fait voir la guerre civile imminente, le désir de paix chez tous les citoyens, l'orgueil excessif de Pompée, le compromis qu'il propose encore, modéré au point de surprendre ses partisans : pour la dernière fois, il le déclare sans ambages, il tend la main à ses adversaires !

En dépit des soldats de Pompée qui arrivent déjà en foule, l'intention de la majorité n'est pas douteuse. En vain César demande encore une fois que les deux proconsuls déposent leurs pouvoirs ensemble; en vain dans sa dépêche, il entre dans une nouvelle voie d'accommodement; en vain, Marcus Coelius Rufus et Marcus Calidius3 estiment qu'il conviendrait de faire partir Pompée pour l'Espagne, les consuls qui président la séance refusent. L'un des plus énergiques du parti, moins aveugle que les autres, et peu confiant dans les moyens militaires dont on dispose (Marcus Marcellus, l'ancien consul de 51), ouvre-t-il l'avis de proroger le débat et d'attendre l'époque où toutes les milices italiennes, réunies et armées pourront protéger le sénat : il ne peut pas non plus obtenir un vote.

Pompée fait déclarer par Quitus Scipion (Quitus Coecilius Metellus Pius Scipion, son beau-père) son organe habituel, que le jour est venu pour lui ou jamais de prendre en main la cause du parti et qu'il abandonnera tout, si l'on tarde encore. Le consul Lentulus à son tour s'écrie qu'il ne s'agit plus d'attendre la décision du sénat; que si le sénat persiste dans sa servilité, il est résolu lui à agir et à pousser de l'avant en compagnie de ses puissants amis. Sous l'effet de la peur, la majorité obéit enfin : il est statué que César, à jour fixe et prochain, remettra la Transalpine à Lucius Domitius Ahenobarbus, la Cisalpine à Marcus Servilius Nonianus4, et qu'il congédiera son armée, sous peine de haute trahison. Les tribuns amis de César opposent leur intercession. Dans la curie même, ils se voient menacer par l'épée des soldats pompéiens : pour sauver leur vie, ils fuient Rome, déguisés sous des vêtements d'esclaves. Bien plus, le sénat qualifie de tentative révolutionnaire leur opposition strictement constitutionnelle : il déclare que la patrie est en danger, et appelant tous les citoyens aux armes, selon les formes accoutumées, il met à leur tête les magistrats de la république demeurés fidèles à la cause.

1. Marcus Antonius, de la gens plébéienne des Antonii, petit-fils du grand orateur qui est l'un des principaux interlocuteurs du de Oratore (consul en 99 av. J.-C.), neveu de César par sa mère Julia, et le compagnon de débauche de Curion. - Déjà, nous l'avons rencontré en Egypte, à l'armée de Gabinius, et dans les Gaules, où il se distingue comme lieutenant de son oncle, et comme questeur (-52/-51). César l'a renvoyé à Rome pour y suivre ses intérêts. A dater de son tribunat, il est constamment en scène.

2. Quintus Cassius Longinus, cousin du lieutenant de Crassus et du futur meurtrier de César. Questeur de Pompée en Espagne (54 av. J.-C.), il y amasse des richesses considérables ; tribun du peuple avec Antoine en -49, il se donne tout à César, l'accompagne à Ilerda, est nommé gouverneur de l'Espagne Ultérieure, y lutte avec des chances diverses contre les Pompéiens, et se perd en mer en -47, aux bouches de l'Ebre.

3. Marcus Colius Rufus, le correspondant ordinaire de Cicéron pendant son proconsulat de Cilicie (52-51 av. J.-C.), et à qui, nous devons, bien plus qu'aux autres familiers de Cicéron, sans en excepter Atticus, les détails les plus précieux sur les événements de ces deux années - Né en mai -82, à Puteoli, d'une famille équestre, il vécut de bonne heure dans l'intimité de Cicéron. Il eut cependant aussi quelques relations avec Catilina. Orateur de talent, il accusa C. Antonius, l'ancien collègue de Cicéron : puis, plus tard et à deux reprises, Lucius Sempronius Atratinus (de ambitu), que Cicéron défendit. - Il fut l'amant notoire de la soeur de Clodius, Clodia Quadranta, qui, délaissée par lui, le fit à son tour accuser par le même Atratinus, pour des faits relatifs à l'assassinat de l'envoyé Alexandrin Dion. Cicéron fut l'un de ses avocats, et nous avons encore le plaidoyer pro Colio. II fut acquitté, mais n'en garda pas moins sa réputation de prodigalité débauchée. Tribun du peuple en -52, il se fit l'un des soutiens de Milon, avant, pendant et après le procès. C'est alors que passant à César, il propose de concert avec ses neuf collègues une motion tendant à ce que le proconsul des Gaules soit autorisé à briguer le consulat quoique absent. - En -51, il est édile curule. Suivant sa promesse, il tient Cicéron (proconsul en Cilicie) au courant de toutes les nouvelles de la ville, et lui demande en échange de l'argent et des panthères qu'il ne paraît pas avoir reçus. - Depuis longtemps, il a la conviction de la faiblesse de Pompée et de la force de César; et il n'hésite pas à suivre la fortune du second. - De là, sa motion dans le Sénat, dans les circonstances relatées au texte. - Il fuit Rome avec les Tribuns, reçoit une mission de César en Ligurie, et bientôt l'accompagne en Espagne. - Plus tard, il est préteur (-48). Ambitieux, jaloux, chargé de dettes, ayant compté, pour refaire sa fortune, sur les proscriptions que César a empêchées, il luttera contre Trebonius, son collègue, qui applique avec fermeté la loi nouvelle de Jules César sur le crédit. Il suscite une émeute, est déposé, et le consul Servilius Isauricus brise sa chaise curule prétorienne. - Furieux, il quitte Rome, va rejoindre Milon, occupé alors à susciter une insurrection pompéienne dans le sud de l'Italie, et se fait tuer devant Thurium, par une troupe de Gaulois qu'il veut séduire. - Homme dépravé, comme presque tous ceux de cette époque, Colius avait des goûts littéraires : et était orateur plein de fougue et d'emportement (orator iracundissimus). Catulle lui a dédié deux de ses pièces. Cicéron, seul, de tous les contemporains, s'est montré indulgent envers lui. Quant à Marcus Calidius, on sait qu'il avait eu pour maître d'éloquence Apollodore de Pergame, qui donna aussi des leçons au jeune Octave. Il fut de même un orateur illustre, qu'on mettait presque sur la même ligne que les plus grands, et Cicéron vante particulièrement son élégance et sa clarté (Brutus, 79, 80 ; Velleius, 2, 36). - Préteur en -57, il contribua au rappel de Cicéron, et parla pour lui faire rendre, avec : indemnité, l'emplacement de sa maison. Avec Cicéron il défendit Scaurus, accusé d'extorsion en -50 (Cicéron, pro Scauro). En -52, il vient en aide à Milon, après le meurtre de Clodius : mais nous le trouvons aujourd'hui rangé au parti de César (B. civ., 1, 2), qui le récompensera en lui donnant l'un des gouvernements des Gaules (Gallia Togata).

4. Plus généralement connu sous le nom de Marcus Considius Nonianus, de la gens plébéienne des Considii, homme obscur d'ailleurs. Il accompagnera Pompée à Capoue. - Par le même Senatus Consulte, toutes, les provinces étaient distribuées : Caton a la Sicile; A. Cotta la Sardaigne; Ælius Tuberon, l'Afrique; P Sextius, la Cilicie. Ils inaugurent leurs fonctions aussitôt, sans tirage au sort préalable, sans loi curiale, sans les voeux d'usage, sans la prise solennelle du paludamentum, avant de sortir de la ville.

49 av. J.C.

Alea jacta est

Quand César apprend de la bouche des tribuns l'accueil fait à Rome à ses dernières propositions, il n'hésite plus. Il réunit les soldats de la XIIIe légion, tout récemment arrivés à Ravenne de leurs cantonnements de Tergeste (Trieste); et les met au courant de ce qu'il se passe. César expose les faits et dit : "quelle récompense en échange des Gaules conquises la noblesse prépare à l'armée conquérante et à son chef : les comices méprisés, le sénat courbé sous la terreur, le devoir sacré qui s'impose à tous de défendre les armes à la main cette institution du tribunat, arrachée aux nobles, il y a plus de 500 ans, par les ancêtres armés du peuple d'aujourd'hui; la fidélité due au serment prêté par ces mêmes ancêtres, pour eux, pour leurs petit-fils, de soutenir tous, jusqu'au dernier, jusqu'à la mort, la magistrature qu'ils se sont donnée ! Quant à lui, chef et général du parti populaire, s'il leur fait maintenant appel, c'est qu'il a épuisé toutes les voies amiables, c'est qu'il est allé jusqu'à l'extrême limite des concessions. Les soldats sortis du peuple le suivront dans le dernier combat, inévitable et décisif, contre cette noblesse haïe autant que méprisée, perfide autant qu'incapable, incorrigible autant que ridicule !" Nul officier, nul soldat qui ne se sent entraîné. L'ordre de lever les aigles est donné, et César, à la tête de son avant-garde, passe le Rubicon1, le mince ruisseau qui sépare sa province de l'Italie propre, celui que le proconsul de la Gaule ne peut pas franchir sans violer la loi. Après neuf ans d'absence, il met le pied sur le sol de la patrie : il est aussi sur la route des révolutions ! "Alea jacta est ! (les dés sont jetés !)"

1. Le Fiumicino de Savignano, ou le Pisiatello, entre Ravenne et Rimini. Ce petit ruisseau descendu des contreforts de l'Apennin voisins de la côte, tenait son nom de la couleur de ses eaux, rougies par les tourbes et les détritus des bruyères de la montagne. Le Rubicon altéré, sorti d'une faible source, pousse ses minces eaux à la mer, et sépare, limite certaine, les champs gaulois des colons d'Ausonie (Lucain) - Nous avons vu en effet, qu'il formait la frontière entre l'Italie propre, annexée au Pomorium, et administrée par les consuls, et la province de la Gaule Cisalpine. César ne le nomme même pas. Mais le passage du Rubicon n'en était pas moins le premier acte de la guerre et de la révolution. César, après son repas, se fit conduire en char au petit pont (ponticulum, Suétone, César), que déjà quelques uns de ses soldats avaient franchi, et gagna Ariminum à la lueur des torches. Il n'est pas besoin de dire tous les prodiges enfantés par la légende à l'occasion de ce passage fatidique. César, en songe, s'est vu violant sa mère ! Mais, comme tous les songes, celui-ci s'explique heureusement. César conquerra la terre, sa mère ! (Suétone, 7; Plutarque, César). D'ailleurs, sur la rive une apparition se montre : un homme de haute stature sonne de la trompette, et invite les soldats à franchir le fleuve (Suétone).

Livret :

  1. Jules César dans la boutique de Roma Latina

Liens externes :

  1. Crassus de l'encyclopédie libre Wikipédia
Page précédente                                                                         haut de page Page suivante