Pompée : né le 29 septembre en 106 dans le Picenum, mort le 28 septembre de l'an 48 av. J.-C. à Péluse, Egypte

Général et homme d'Etat romain
Pompee
Pompée
Carlsberg Glyptoteque

Il commence sa carrière militaire sous les ordres de son père, Gnaeus Pompeius Strabo, originaire de Picenum. Consul en 89 av. J.-C., son père s'était fait remarquer par ses succès lors de la guerre sociale. A la nouvelle du débarquement de Sylla (guerre civile contre Marius), il court chez lui, le Picenum (en 83 av. J.C.), y lève l'étendard de la faction des Optimates (Aristocrates ou Sylla). Tout le pays court à lui; les milices qui avaient servi sous son père viennent se ranger sous ses ordres. Il n'a que vingt-trois ans, bon soldat autant qu'excellent capitaine. Bientôt, il commande trois légions de volontaires Picentins. Il effectue la jonction avec l'armée de Sylla en Apulie. Sylla le salue du titre d'Imperator, titre n'appartenant qu'au général, qu'au collègue placé non en sous-ordre mais à côté de lui.

Sylla l'envoie plus tard en Sicile et en Afrique en 82 av. J.-C. ou il remporte ses premiers succès militaires. Comme le dictateur lui refusait le triomphe: "Qu'il prenne donc garde", osa dire l'impétueux jeune homme, "que le soleil levant a plus d'adorateurs que le soleil couchant!" Sylla céda et moitié aveu, moitié ironie lui avait laissé prendre le surnom de "Grand !".

Il n'est ni méchant, ni incapable, il n'est qu'un homme ordinaire. La nature l'avait créée pour être un bon subalterne : les circonstances en avaient fait un général et un homme politique. En lui vous trouvez le militaire, le soldat intelligent, brave, expérimenté excellent sans l'étincelle d'une vocation plus haute : général d'armée, sur le champ de bataille et il n'en vient à l'action qu'avec une prudence extrême et touchant presque à la pusillanimité. Il ne veut frapper le coup décisif que quand il a la conscience de la plus écrasante supériorité.

Il est riche, richesse héritée ou acquise : il ne daigne pas de faire de l'argent mais froid par tempérament et aussi trop opulent, il ne va pas s'engager dans les spéculations dangereuses et assumer la responsabilité des gros scandales. Son renom de probité et de désintéressement, il le doit aux vices en vogue chez ses contemporains plus encore qu'à sa vertu personnelle. Il est bon voisin, il ne s'adonne pas à ces pratiques des grands de Rome qui agrandissent leurs domaines à coups de ventes extorquées par la violence ou à l'aide de pires crimes commis envers les petits propriétaires limitrophes : dans son intérieur, il se montre bon mari et bon père. Enfin à son honneur quand il traîne dans ses triomphes des rois et des généraux captifs, il ne les fait pas ensuite mettre à mort suivant la coutume de ses prédécesseurs.

Aux yeux de l'aristocratie, la famille des Pompéiens, inscrite il y a quelque soixante ans, pour la première fois dans les fastes consulaires, n'est pas encore pleinement acceptée. Son père, Pompéius Strabo, avait pris à la guerre sociale une part considérable, et, en face du sénat avait joué un rôle équivoque.

Quelques années plus tard, quand Lépidus, homme nouveau, parut en armes aux portes de Rome, annonçant l'intention de casser tous les actes de Sylla, Pompée le vainquit en trois rencontres et l'obligea à se réfugier en Sardaigne où il mourut (77 av. J.C.).

La guerre de Sertorius (79-72 av. J.C.)

De 79 av. J.-C. à 72 av. J.-C., Pompée est chargé de mener en Hispanie une guerre difficile contre Sertorius.

On envoya d'abord contre lui une armée nombreuse commandée par Métellus que Sertorius comparait, pour la lenteur de ses mouvements, à une vieille femme. Il le fatigua par de continuelles escarmouches, vainquit ses lieutenants et le força à repasser les Pyrénées. Le sénat fut obligé d'envoyer Pompée au secours de Métellus (76 av. J.C.). Le nouveau général ne fut pas plus heureux que l'ancien.

Mais Sertorius perdit l'affection des Espagnols : il avait voulu rester Romain au milieu des Barbares; il ne leur donnait aucune place dans son sénat, aucun grade dans son armée. Des signes de mécontentement éclatèrent. Il les réprima avec dureté et se laissa aller à des actes cruels. Une conspiration se forma dans son camp même, et il fut assassiné (72 av. J.C.).

Le meurtrier de Sertorius, Perpenna, prit sa place; il n'avait ni ses talents, ni la confiance des troupes. Vaincu en toutes rencontres, il tomba aux mains de Pompée. Dans le but de racheter sa vie, il offrit de livrer les lettres que plusieurs citoyens avaient écrites de Rome à Sertorius pour l'engager à passer en Italie. Pompée brûla les lettres sans les lire, et fit exécuter le traître.

Spartacus (73 av. J.C.)

En 73 av. J.C., 78 gladiateurs échappés de Capoue, se sauvèrent ainsi sur le mont Vésuve, sous la conduite d'un Thrace nommé Spartacus. On envoie contre eux 3000 hommes: les gladiateurs descendent par des rochers taillés à pic, et d'assiégés devenus assiégeants, enveloppent et dispersent l'ennemi qui leur abandonne son camp et ses armes.

Ce Succès attire à Spartacus un grand nombre de bouliers et de pâtres des environs; sa petite troupe devient une armée: il bat successivement un préteur et deux consuls. Alors le sénat remet le commandement suprême à Licinius Crassus, un des plus illustres et le plus riche des citoyens de Rome. Il commet alors une erreur, qu'il regrettera : demander au sénat de donner l'ordre à Pompée de lui venir en aide.

Spartacus voulait conduire les siens vers les Alpes pour que chaque esclave pût regagner son pays. Mais Crassus lui barre le chemin et enferme les gladiateurs à l'extrémité du Bruttium par un mur et un large fossé. Spartacus profite d'une nuit neigeuse pour combler les travaux. Il s'échappe et remporte de nouveaux avantages. La confiance que ces succès inspirèrent aux esclaves finit par le perdre. Les romains l'obligent à livrer une bataille générale où il succombera, après avoir montré un courage héroïque (71 av. J.C.).

Pompée revenait alors d'Espagne; il rencontra ainsi une bande de cinq à six mille fuyards qu'il extermina. Puis il écrivit au sénat: "Crassus a vaincu Spartacus; moi j'ai arraché les racines de cette guerre: elle ne renaîtra plus."

Pompée gagne par là à bon compte l'affection du peuple de Rome. Crassus, qui venait de tailler en pièces la principale bande de révoltés sans susciter un tel enthousiasme, en concevra une certaine amertume.

La ville entière sortit à la rencontre de Pompée et il recevra le consulat et le triomphe. Mais il fallait payer ces applaudissements. Pour plaire au peuple il proposa une loi qui rendit au tribunat ses anciens droits que Sylla avait supprimés (70 av. J.C.).

Tiraillement entre Pompée et le Sénat

Aujourd'hui ce même Pompée, âgé de 33 ans rentre dans Rome, vainqueur de tous ses ennemis publics ou cachés, à la tête d'une armée aguerrie, entièrement dévouée, demandant pour ses soldats des terres, pour lui-même le triomphe et le consulat. Ses exigences vont à l'encontre de la loi. Investi déjà des pouvoirs les plus étendus, mais à titre extraordinaire, Pompée n'avait jamais occupé les magistratures, pas même la questure et il n'était pas encore entré au sénat : or, pour pouvoir briguer le consulat, il faut avoir passé par les charges inférieures, pour obtenir le triomphe, il faut avoir revêtu la haute et suprême charge publique. Quand l'ex-général demande le triomphe, on lui remet en mémoire le fait de Scipion, comme lui conquérant de l'Espagne et renonçant à ces mêmes honneurs qu'il ne pouvait non plus réclamer.

Pour ses terres domaniales promises à ses soldats, Pompée ne peut d'ailleurs rien espérer que de la bonne volonté du sénat. Sans l'intérêt de sa propre cause, l'oligarchie ne peut lui permettre d'ajouter à ses trophées d'Afrique et d'Europe, des lauriers récoltés dans un troisième continent : ces lauriers, les aristocrates les gardent pour eux-mêmes. Donc ne trouvant pas son compte à ne frayer qu'avec les partis dominants, comme les temps ne sont pas mûrs pour une politique personnelle, comme il n'est pas fait pour ce rôle, il ne lui reste plus qu'à s'associer.

Première coalition entre les démocrates, Pompée et Crassus (71 av. J.C.)

Mais au pacte d'alliance Pompée ne concourt pas seul avec les démocrates ou les populaires. Marcus Crassus est là, dans la même situation que lui. Ancien partisan de Sylla, Crassus a comme Pompée qu'une politique toute personnelle, absolument étrangère aux intérêts de l'oligarchie régnante : comme Pompée, il a en Italie, derrière soi une armée nombreuse et victorieuse, l'armée qui sous ses ordres venait d'abattre la révolte des esclaves. Sa fortune colossale, son influence sur les clubs de la capitale en fait dans tous les cas une précieuse recrue. Et les démocrates, que leur pacte avec le présomptueux général ne laisse pas que d'inquiéter se complaisent à voir à celui-ci, dans le nouveau venu un contrepoids, un rival futur peut-être.

Ainsi est conclue durant l'été de 71 av. J.C., la première coalition entre la démocratie d'une part et les deux généraux et anciens Syllaniens de l'autre. Tous deux adoptent le programme du parti : on leur promet le consulat pour l'année suivante : en outre Pompée aura le triomphe, les lots de terre tant désirés pour ses soldats et Crassus, le vainqueur de Spartacus, aura tout au moins les honneurs d'une entrée solennelle dans la capitale.

Aux deux armées campées en Italie, à la haute finance et à la démocratie complotant ensemble le renversement de la constitution syllanienne, le sénat n'a au plus à opposer que la seconde armée d'Espagne, commandée par Quintus Métellus Pius. Mais Métellus, peu enclin à se jeter dans une guerre civile a, aussitôt les Alpes franchies, congédié ses soldats.

L'oligarchie doit se résigner à son sort inévitable. Le sénat accorde les dispenses nécessaires pour le consulat et le triomphe : Pompée et Crassus sont élus consuls pour 70 av. J.C.

Rétablissement du tribunat et de la censure

Tout d'abord le tribunat reconquiert son importance des temps anciens. C'est Pompée qui, en sa qualité de consul, propose la loi nouvelle rendant aux tribuns leurs attributions traditionnelles et l'initiative légiférante. En ce qui touche les jurés, l'ordonnance de Sylla prescrivait de les prendre en suivant l'ordre des listes sénatoriales; cette ordonnance est abolie : en revanche, on ne la remplace pas par la restauration des tribunaux équestres des gracques.

A l'avenir, ainsi le veut la loi Aurelia, les tribuns ont désormais le droit d'aspirer aux magistratures supérieures et de reprendre ainsi leur place dans la carrière des honneurs.

Enfin, la censure est non seulement réinstituée mais elle ressuscite sans l'ancienne limitation de la charge à dix-huit mois de durée.

Pompée devient une menace

Mais la révolution une fois faite, les deux armées ne sont pas davantage congédiées. Tout semble présager que l'un des deux généraux alliés à la démocratie allait prendre la dictature militaire et enchaîner ensemble oligarques et démocrates. Or ce dictateur ne peut être que Pompée. Dès le départ, Crassus n'avait joué dans la coalition qu'un second rôle : il était arrivé en solliciteur et devait son élection au consulat à Pompée. Celui-ci, de beaucoup le plus fort, domine la situation : s'il va de l'avant, il ne peut manquer de se faire le régent absolu du plus puissant Etat du monde civilisé.

On voit Crassus, poussé par sa jalousie contre un rival plus jeune et de beaucoup supérieur à lui se rapprocher du sénat, s'essayer à capter la multitude romaine par ses prodigalités inouïes. Un moment, il semble que les soldats de Crassus et de Pompée en viendraient aux mains devant les portes de Rome. Pour les démocrates, tout autant qu'au sénat et à Crassus, il importe que Pompée ne puisse saisir la dictature. Il ne manque à Pompée, pour mettre la main sur la couronne, qu'une seule condition, la première de toutes, l'audace qui fait les rois.

Aussitôt les démocrates de pousser Crassus à prendre lui-même les mesures pour menacer Pompée. Celui-ci bat en retraite et accorde le licenciement à ses troupes. Il n'a plus qu'à ambitionner le commandement de l'expédition contre Mithridate. Quand vient le dernier jour de l'année 70 av. J.C., Pompée sort de charge, se retire des affaires publiques et déclare sa ferme intention de vivre à l'avenir dans le repos, en simple citoyen.

Evénements d'Orient (67 av. J.C.)

En Orient, sur terre et sur mer la guerre avait pris la plus défavorable tournure. L'armée romaine du Pont battue, l'armée d'Arménie en voie de dissolution et en pleine retraite, les pirates absolument maîtres de la mer, les blés montant à un prix si haut en Italie qu'on redoutait une complète famine : tel est le tableau qui s'offre aux yeux au commencement de l'an 67 av. J.C. ( cf la conquête de l'Orient).

La crise éclate. Si devant les comices, des motions sont portées tendant à donner une impulsion meilleure à la guerre continentale et maritime, les sénateurs restent impuissants à empêcher le vote et l'immixtion du peuple dans les affaires politiques et c'est du même coup la destitution du sénat et la translation du pouvoir aux mains des chefs de l'opposition. Dans cet environnement politique instable, Pompée redevient un recours.

Depuis deux ans, l'illustre capitaine vit dans Rome, loin des affaires. Rarement, il se fait entendre au forum ou dans la Curie. Quand il se montre, c'est avec tout l'appareil de ses grands et petits clients lui faisant cortège. L'éclat de ses grandes victoires ne s'était pas effacé : qu'il s'offre à aller en Orient et le peuple aussitôt lui donnant ce qu'il demande, l'investirait de la toute puissance militaire et politique. Pour l'oligarchie, qui voit dans la dictature militaire populaire sa ruine et dans Pompée après la coalition de 71 av. J.C. son plus redoutable ennemi, c'eût été le coup de la mort; et quant aux démocrates, ils n'en sauront pas satisfaits.

La guerre contre les pirates (67 av. J.C.)

Cette conduite rendit Pompée si populaire qu'un tribun (Gabinius) proposa de l'investir pour trois ans, avec une autorité absolue, du commandement des mers et de toutes les côtes de la Méditerranée (la loi Gabinia). Il s'agissait de détruire les pirates qui avaient profité de la guerre civile pour étendre leurs brigandages jusqu'en Italie. Ils avaient récemment pillé Ostie, le port de Rome; ils empêchaient l'arrivage des blés d'Afrique qui nourrissaient l'immense cité. Le peuple romain se trouva menacé de la famine. Il crut ne pouvoir trop donner à qui l'en délivrerait. Pompée, outre les pleins pouvoirs, eut 500 galères et 125000 soldats.

Avec de pareilles forces, le succès de la guerre était assuré. En quatre-vingt-dix jours Pompée purgea la mer de ces bandits et brûla 1300 de leurs vaisseaux.

Mithridate (88-66 av. J.C.)

Ce prince, que les anciens ont surnommé le Grand, avait reçu de son père un petit pays baigné par la mer Noire, le Pont. Il accrut par la perfidie ou par la force l'héritage paternel, au point de devenir le plus redoutable ennemi que Rome eût trouvé après Annibal (Hannibal).

C'est contre cet ennemi que Sylla marchait lorsque Marius le faisait proscrire à Rome et y égorgeait tous ses amis (86 av. J.C.).

En Asie, les victoires de Chéronée (86 av. J.C.) et d'Orchomène (85 av. J.C.) achevèrent l'expédition de Sylla contre Mithridate. La Grèce délivrée, Sylla s'avança vers l'Asie. Mithridate, effrayé, demande à traiter. Il se soumit à tout, restitua ses conquêtes, livra les captifs, les transfuges, 2000 talents et 70 galères.

Tant que Sylla vécut, Mithridate ne recommença pas de guerre sérieuse contre Rome. Mais à la mort du dictateur, quand il vit l'empire de Rome chanceler sous les coups de tant d'ennemis étrangers ou domestiques, il s'allia au roi d'Arménie, Tigrane, leva d'innombrables auxiliaires chez les Barbares, et envahit la Bithynie (74 av. J.C.). Lucullus, en ce moment gouverneur de la Cilicie, l'en chassa, puis pénétra dans le Pont et assiégea Amisus (Amisos, Samsun, Turquie), ville riche par son commerce et importante par sa situation. Mithridate avait rassemblé de nouvelles forces pour la délivrer. Lucullus le vainquit une seconde fois et même l'eût pris, si le roi n'avait semé ses trésors sur la route pour arrêter la poursuite. L'avidité des Romains le sauva (71 av. J.C.).

Mithridate trouva un asile auprès de Tigrane III, le plus puissant prince de l'Asie, et qui prenait le titre de roi des rois. Lucullus n'en demanda pas moins avec hauteur que le fugitif lui fût livré, et sur le refus de Tigrane, entra en Arménie à la tête de 15000 soldats. Lucullus pourtant fut complètement vainqueur, et n'eut, dit-on, que cinq morts et cent blessés (69 av. J.C.).

Plein de mépris pour ces princes et ces armées de l'Asie, il voulait passer de l'Arménie à demi-conquise dans l'empire des Parthes. Ses officiers et ses soldats, devenus trop riches par le butin, refusèrent de le suivre. C'est alors que son commandement fut donné à Pompée.

Pompée en Asie (66-63 av. J.C.)

Mithridate était encore à la tête d'une petite armée: il la perdit dès la première rencontre, et Pompée poursuivit le roi de Pont jusque dans le Caucase sans réussir à l'atteindre.

Laissant Mithridate fuir au-delà de cette haute barrière de l'Europe et de l'Asie, Pompée revint organiser en provinces romaines le Pont, la Syrie, la Cilicie, la Phénicie, et intervint en Palestine entre deux compétiteurs au trône de Judée. Il se déclara pour l'un, Hyrcan; prit, après trois mois de siège, le temple de Jérusalem et en enleva tous les trésors (63 av. J.C.).

Cependant Mithridate, qu'on avait cru mort, venait de reparaître avec une armée à Phanagorie dans le Bosphore. Malgré ses soixante ans, cet infatigable ennemi de Rome voulait pénétrer dans la grande vallée du Danube, entraîner sur ses pas les Barbares de ces régions, et, nouvel Hannibal (Annibal), descendre en Italie à la tête de leurs hordes innombrables. Mais les soldats s'épouvantèrent de si grands desseins, et préférèrent servir la coupable ambition de son fils Pharnace. Pour ne pas être livré vivant aux Romains, Mithridate prit du poison, et la liqueur mortelle restant sans effet, il essaya de se percer de son épée. Sa main le trompa encore: un Gaulois lui rendit ce dernier service (63 av. J.C.). En récompense de ce parricide, Pharnace reçut de Pompée le Bosphore Cimmérien.

La gloire de Pompée (63 av. J.C.)

Ainsi Pompée avait encore la gloire de terminer cette guerre, comme il avait fini celle des Pirates, des Gladiateurs et de Sertorius. Il semblait que rien de considérable ne pût être achevé sans lui, et qu'en ses mains étaient la fortune et la grandeur de Rome. Après avoir tout réglé souverainement en Asie; après avoir disposé, à son gré, des provinces, des royaumes, il revint à Rome avec un orgueil extrême et nul désir de redescendre à la condition d'un simple citoyen.

Quoi qu'il en soit, à l'automne 62 av. J.C., Pompée fait voile vers l'Italie; et pendant que dans Rome tout se prépare pour la réception du nouveau monarque, voici qu'arrive la nouvelle qu'à peine débarqué à Brindes, le général congédie ses légions et que suivi de quelques hommes seulement, il se met en route pour la capitale. Les partis respirent. Pour la seconde fois, Pompée abdique. En janvier 61 av. J.C., on le revoit à Rome. Il s'est brouillé avec tout le monde. Les démocrates, en lui, voit un ami incommode, Marcus Crassus un rival, la classe riche un protecteur douteux, les aristocrates un ennemi déclaré. Il est plus que jamais tout-puissant : sa clientèle militaire dispersée dans toute l'Italie, son influence dans les provinces, celles de l'est surtout, son renom de capitaine, ses énormes richesses lui donnent une importance à laquelle nulle autre ne peut se comparer.

Pourtant au lieu de l'enthousiasme sur lequel il comptait, il ne rencontre qu'une réception froide; et plus froid encore est l'accueil fait à ses demandes. Il réclame pour lui-même comme l'avait annoncé Nepos, un second consulat et naturellement aussi la confirmation de tous les arrangements réglés en Orient, enfin l'accomplissement des promesses qu'il avait faites à ses soldats, à savoir des assignations sur le domaine. A tout cela le sénat répond par une opposition systématique, fomentée principalement par les rancunes personnelles de Lucullus et de Métellus le Crétique, par la vielle jalousie de Crassus et les cas de conscience de Caton.

Le second consulat lui est refusé. Déjà quand il s'était mis en route, le sénat avait rejeté sa première demande tendant au report de l'élection consulaire pour 61 av. J.C. jusqu'à son arrivée dans la ville : encore moins peut il espérer un vote de dispense de la loi syllanienne qui porte sur l'interdiction des secondes candidatures. En ce qui touche l'organisation provinciale, il désire une approbation générale pure et simple : Lucullus fait décider qu'il serait délibéré et voté chacune des mesures prises. C'est ouvrir le champ à des tracasseries sans fin et lui préparer mille petites défaites.

Le sénat ratifie en gros les promesses d'assignations à donner aux soldats de l'armée d'Asie : mais il en étend le bénéfice aux légions crétoises de Métellus. L'exécution ne suit pas, les caisses de la république sont vides et les sénateurs ne veulent pas mettre la main sur les domaines disponibles pour faire face à ces grandes largesses. Pompée, désespéré, se tourne du côté du peuple. Mais là encore, les chefs du parti démocratique, sans marcher ouvertement contre lui ont autre chose à faire que d'épouser ses intérêts : ils se tiennent à l'écart.

Quant à ses instruments et à ses créatures, comme les consuls Marcus Pupius Pison, élu pour 61 av. J.C. et Lucius Afranius, élu pour 60 av. J.C., lesquels doivent leurs élections à son influence et à son or, ils sont inutiles. Un jour enfin, un tribun du peuple, Lucius Flavius ayant proposé, sous forme de loi agraire générale, les assignations de terre pour les vétérans Pompéiens, la motion, non appuyée par les démocrates, combattue publiquement par les aristocrates, ne réunit que la minorité des voix (commencement de 60).

César (62-60 av. J.C.)

César avait su agir et mettre à profit les heures de calme politique qui avaient suivi le retour de Pompée jusque-là tout puissant. Au moment où celui-ci quitte l'Asie, l'importance de César ne dépasse pas de beaucoup celle de Catilina, il n'est guère alors le chef d'une faction dégénérant en un club de conspirateurs, il n'est guère qu'un homme perdu de dettes. Depuis lors, au sortir de la préture (62 av. J.C.), il est promu au gouvernement de l'Espagne ultérieure : grâce à sa position nouvelle il lui est possible de satisfaire ses créanciers et de préparer les fondements de sa gloire.

Son vieil ami et allié Crassus espérant trouver en lui contre Pompée le point d'appui qu'il avait perdu, s'était laissé gagner et avant même qu'il parte pour l'Espagne, il l'avait allégé du fardeau de ses dettes les plus criardes.

Seconde coalition entre Pompée, César et Crassus (Premier triumvirat) (60 av. J.C.)

Comment donc faire pour isoler l'aristocratie ? Une idée s'offre naturellement : celle d'une alliance nouvelle, fondée sur l'intérêt de chacun, entre les démocrates avec Crassus leur allié, d'un côté et Pompée avec la haute finance de l'autre. Mais pour Pompée, c'est le suicide qu'une telle alliance. Son ascendant politique tient à ce que, seul parmi les chefs de parti, il dispose des légions et même après leur licenciement. Jamais, sans doute, il ne se prêterait à la combinaison et bien moins encore dès qu'il s'agit de pousser de ses mains au généralat ce César, qui, simple agitateur de la rue, lui avait suscité jadis tant d'embarras et qui tout récemment en Espagne avait fourni les preuves les plus éclatantes de sa capacité militaire.

Et cependant, en butte tous les jours à l'opposition chicanière du sénat, placé en face de la multitude à laquelle il demeure indifférent lui et ses convoitises, Pompée se voit dans la situation la plus difficile, la plus humiliante au regard de ses anciens soldats surtout. Quant au parti des chevaliers, on le retrouve toujours là où est la puissance : il va de soi qu'on n'aurait pas longtemps à l'attendre, aussitôt que la nouvelle alliance entre Pompée et la démocratie se manifestera au plein jour. Ajoutons qu'à cette heure même, les rigueurs, louables d'ailleurs, de Caton contre les publicains avaient de nouveau brouillé la haute finance avec le sénat.

Ainsi fut conclue la seconde coalition au cours de l'été 60. On assure à César le consulat pour l'année suivante et ensuite le proconsulat. Pompée obtient la ratification de ses ordonnances d'Orient et la réalisation des assignations foncières promises à l'armée d'Asie : les chevaliers s'engagent à procurer à César, par le vote populaire, ce que le sénat lui avait refusé : enfin Crassus allait prendre place dans l'alliance, sans profits spéciaux pour une adhésion qu'il ne peut pas refuser.

Au lendemain du consulat de César, parmi les "Triumvirs", Pompée, selon l'opinion publique, occupe indubitablement la première place. C'est Pompée que les optimates appellent "leur dictateur" : sur lui tombent les sarcasmes les plus acérés et les flèches les plus empoisonnées des cercles de l'opposition. En apparence, César, dans la coalition ( Premier triumvirat entre Pompée, Crassus et César), n'a qu'un rôle d'adjudant.

César aurait ainsi au sortir de cette charge le gouvernement des deux Gaules, Cisalpine et Transalpine.

Le commandement de Pompée s'était étendu sur presque tout l'empire : César ne régentait que deux provinces. L'un avait eu à ses ordres tous les soldats, toutes les caisses de l'Etat, presque sans réserve; l'autre ne dispose que d'allocations limitées et d'une armée de 24000 hommes. Enfin, Pompée avait eu la conduite des expéditions les plus importants et sur terre et sur mer : César était envoyé dans le nord, surveillant Rome depuis la haute Italie et aidant encore Pompée à y régner sans entraves.

Les troubles à Rome (58-50 av. J.C.)

Tandis que César gagnait en Gaule un renom immortel, Rome était agitée par de misérables intrigues. Le tribun Clodius avait fait exiler Cicéron, l'accusant d'avoir envoyé au supplice les complices de Catilina, sans qu'un jugement régulier eût prononcé leur culpabilité. Puis il avait rempli la ville de ses violences. Entouré d'une bande de gladiateurs, il régna par la terreur, jusqu'au moment où un autre tribun, Milon, se servit pour le combattre des mêmes armes. Un jour les deux bandes se rencontrèrent et Clodius resta mort sur la place.

La bataille de Carrhes (53 av. J.C.)

Pour sa part dans les profits du triumvirat, Pompée avait eu le gouvernement de l'Espagne, Crassus celui de la Syrie. Jaloux des succès de César, Crassus voulut accomplir à l'Orient des exploits aussi brillants et surtout aussi profitables. Il entreprit une grande expédition contre les Parthes. Il se laissa attirer par eux, avec ses lourdes légions, au milieu des sables de la Mésopotamie, où tout manquait à ses soldats, et ne put trouver une occasion de livrer bataille à un ennemi qui fuyait toujours. A la fin ses troupes, épuisées de fatigue, sous un soleil brûlant, voulurent reculer. Elles trouvèrent partout cet insaisissable ennemi qui, de loin, les criblait de ses flèches. Une bonne partie de l'armée périt ( la bataille de Carrhes). Crassus, attiré à une entrevue, y fut tué; les débris de ses légions regagnèrent avec peine la Syrie.

Rupture entre César et Pompée (49 av. J.C.)

Crassus maintenait l'équilibre entre César et Pompée; lui mort, les deux associés devinrent deux rivaux. L'un avait sa valeureuse armée des Gaules et le peuple de Rome; l'autre tenait la capitale de l'empire, et le sénat s'était rapproché de lui. Pompée se crut assez fort pour précipiter César et rester seul maître. Il lui fit ordonner de quitter son commandement et ses légions. César répondit à ce décret en passant le Rubicon à la tête de ses troupes.

César s'empare de Rome et de l'Italie (49 av. J.C.)

Cette nouvelle surprit Rome comme un coup de foudre : Pompée se trouva pris au dépourvu. Nuls préparatifs, nulle mesure de défense. "En quelque endroit de l'Italie que je frappe du pied la terre", avait-il dit, "il en sortira des légions. - Frappe-donc la terre lui dit Favonius, le moment est venu." Il lui fallut avouer son imprévoyance, reculer de Rome à Capoue, de Capoue à Brindes, de Brindes fuir en Grèce par-delà l'Adriatique. César se trouva, en quelques semaines, maître de Rome et de l'Italie.

Il soumet l'Espagne (49 av. J.C.)

En Espagne il y avait une armée pompéienne, César y courut. "Je vais", dit-il, "combattre une armée sans général; ensuite j'attaquerai un général sans armée." La campagne fut laborieuse, mais c'était au milieu des difficultés que brillait le génie de César, les Pompéiens cernés furent contraints de mettre bas les armes.

Campagne en Epire (48 av. J.C.)

L'Espagne soumise, il prit Marseille en passant et revint en Italie. Peu de temps après, il était en Epire, ayant profité de l'hiver, qui retenait dans le port la flotte pompéienne, pour franchir l'Adriatique et débarquer avec 15000 hommes. Antoine devait lui amener le reste. Mais les jours s'écoulaient et Antoine n'arrivait pas. Peu accoutumé à ces lenteurs, César voulut aller lui-même chercher ses légions. Un soir, il sortit seul de son camp, monta sur une barque et ordonna au pilote de cingler vers la haute mer. Un vent contraire, qui souffla presque aussitôt, refoulait les vagues, et le pilote, effrayé par la tempête, refusait d'avancer. Alors se faisant connaître : "Que crains-tu?" lui dit-il, "tu portes César et sa fortune." Il fallut cependant reculer devant la fureur des flots.

Antoine arrivé, César marcha vers Dyrrachium, entreprit d'y assiéger les Pompéiens plus nombreux que ses troupes, et éleva une ligne de fortifications qui n'avait pas moins de sept lieues de développement. Maîtres de la mer, les Pompéiens vivaient dans l'abondance. Les soldats de César en vinrent à broyer des racines pour en faire une sorte de pâte; et comme l'ennemi les raillait sur leur disette, ils lui jetaient de ces pains en criant "qu'ils mangeraient l'écorce des arbres plutôt que de lâcher Pompée."

La bataille de Pharsale (48 av. J.C.)

Ils furent cependant obligés de renoncer à ce siège. Les vivres allaient leur manquer tout à fait, et le beau-père de Pompée, Scipion, arrivait d'Orient avec deux légions. César marcha à sa rencontre. Comme il l'avait prévu, Pompée le suivit et les deux armées se trouvèrent en présence près de Pharsale.

Pompée voulait encore éviter une action décisive; mais son entourage lui força la main. Ces jeunes nobles trouvaient la guerre bien longue : "Nous ne mangerons donc pas cette année de figues de Tusculum ?" disait Pavonius. Tous se croyaient si sûrs de vaincre qu'ils ne pensaient qu'à la manière dont ils exploiteraient la victoire.

L'infanterie pompéienne, forte de 45000 hommes, était deux fois plus nombreuse que celle de l'ennemi; mais Pompée comptait avant tout sur sa cavalerie. C'étaient 7000 hommes magnifiquement armés, et parmi eux l'élite des chevaliers romains. Ils s'étaient promis d'écraser, sous les pieds de leurs chevaux, la dixième légion, si fameuse depuis ses exploits dans les Gaules. Mais l'attaque imprévue de ces vieux soldats les déconcerta, ils tournèrent bride; l'infanterie dégarnie fut enveloppée et mise en déroute.

La mort de Pompée (28 septembre 706 de Rome [48 av. J.C.])

Pompée, dès le moment où il avait vu sa cavalerie repoussée, s'était retiré dans sa tente, désespéré et inactif. Tout à coup il entend des clameurs qui s'approchent: "Quoi!" s'écria-t-il, "jusque dans mon camp !" et jetant les insignes du commandement il sauta sur un cheval et s'enfuit.

César, toujours rapide dans la décision et l'action, quitte tout pour se lancer à la poursuite de Pompée, le seul de ses adversaires qu'il tient pour un capitaine. Le faire prisonnier, c'est été peut-être, et d'un seul coup, paralyser la moitié, et la moitié la plus redoutable du parti. Il franchit l'Hellespont avec quelques troupes : en route, avec sa frêle embarcation, il tombe au milieu d'une flotte pompéienne à destination de la Mer Noire (commandée par Cassius) mais la nouvelle de la victoire de Pharsale l'a frappée de stupeur : il la capture toute entière puis, dès qu'il a pris en hâte les dispositions nécessaires, il se précipite vers l'Orient, à la poursuite du fugitif. Ce dernier, échappé des champs de Pharsale, avait touché à Lesbos, pour y prendre sa femme et Sextus, son second fils, gagné la Cilicie en longeant l'Asie-Mineure, et s'était dirigé vers Chypre. Rien de plus aisé que d'aller rejoindre ses partisans à Corcyre ou en Afrique. Mais, soit rancune contre les Aristocrates, ses alliés, soit prévision ou crainte de l'accueil qui l'attend au lendemain de sa défaite et surtout de sa fuite honteuse, il aime mieux continuer sa route et quêter la protection du roi des Parthes au lieu de celle de Caton. Tandis qu'il négocie avec les publicains et les marchands de Chypre, leur demandant de l'or et des esclaves, et qu'il arme déjà 2000 de ces derniers, on lui annonce qu'Antioche s'est rendue à César. La route de la Parthie lui est fermée. Il change alors son plan et fait voile vers l'Egypte, dont le roi lui devait sa couronne. Là, d'anciens soldats à lui remplissent les cadres de l'armée : la position, les ressources du pays, tout l'aidera à gagner du temps et à réorganiser la guerre.

Les ministres de ce prince ne voulurent pas unir leur destinée à celle d'un vaincu. Une barque fut envoyée au vaisseau sous prétexte de conduire le général auprès du roi. Pompée y descendit. Il s'y trouvait deux centurions romains, soldats de fortune, au service de Ptolémée. Du haut de sa galère, Cornélie suivait des yeux la barque qui déjà touchait au rivage; tout à coup elle jeta un grand cri. Un des soldats, passant derrière son époux venait de le frapper d'un coup d'épée, l'autre acheva le meurtre. Quand Pompée fut tombé, ils lui coupèrent la tête et jetèrent hors de la barque sur le rivage le corps dépouillé. Le lendemain, son affranchi Philippe et un pauvre vieillard ramassèrent les débris d'un bateau pêcheur pour lui faire un bûcher. De la pleine mer un autre vaincu de Pharsale, Lentulus, aperçut la flamme. "Quel est celui", dit-il, "qui est venu terminer ici sa destinée et se reposer de ses travaux?" Il débarqua et eut le même sort (48 av. J.C.).

Treize ans avant, à pareil jour, Pompée, vainqueur de Mithridate, avait mené son triomphe dans la capitale romaine et voici que l'homme paré depuis trente années du titre de Grand, voici que l'ancien maître de Rome vient finir misérablement sur les lagunes désertes d'un promontoire inhospitalier, assassiné par un de ses vétérans.