Valérien     

août 253 - 260

La mort d'Emilien Valérien empereur Gallien co-empereur Les Allemands envahissent la Gaule et l'Italie Incursion des Goths Valérien capturé par Sapor (Shapur) Les Francs envahissent la Gaule Ruine du temple d'Ephèse Conduite des Goths à Athènes




Août 253

La mort d'Emilien

Si le nouveau monarque possédait les talents nécessaires pour remplir ses magnifiques promesses, il n'en eut pas du moins le temps; moins de quatre mois s'écoulèrent entre son élévation et sa chute. Emilien avait vaincu Gallus, et succomba sous un compétiteur plus formidable que Gallus. Cet infortuné prince avait chargé Valérien, déjà revêtu du titre honorable de censeur, d'amener à son secours les légions de la Gaule et de la Germanie (Zozime, I, p. 28. Eutrope et Victor placent l'armée de Valérien dans la Rhétie). Valérien exécuta cette commission avec zèle et avec fidélité; arrivé trop tard pour sauver son souverain, il résolut de le venger. La sainteté de son caractère et plus encore la supériorité de son armée, imprimèrent du respect aux troupes d'Emilien, qui restaient toujours campées dans les plaines de Spolète. Ces soldats indisciplinés n'avaient jamais été dirigés par aucun principe; devenus alors incapables d'attachement personnel, ils ne balancèrent pas à tremper leurs mains dans le sang d'un prince, qui venait d'être l'objet de leur choix. Ils commirent seuls le crime (août 253) (Aurelius Victor dit qu'Emilien mourut de maladie; Eutrope, en parlant de sa mort, ne dit pas qu'il fut assassiné); Valérien en recueillit le fruit. A la vérité, la guerre civile porta ce sage citoyen sur le trône; mais il en monta les degrés avec une innocence rare dans ce siècle de révolutions, puisqu'il ne devait ni reconnaissance ni fidélité au souverain dont il prenait la place.

Août 253

Valérien empereur

valerien
Valérien

Valérien avait environ soixante ans (il avait environ soixante-dix ans lorsqu'il fut pris par les Perses, ou, comme il est plus probable, lorsqu'il mourut. Hist. Auguste, p. 173; Tillemont, Hist. des Empereurs, t. III, p. 893, n° 1.) lorsqu'il commença son règne. Ce ne furent ni le caprice de la population ni les clameurs de l'armée qui lui mirent la couronne sur la tête; il semblait obéir à la voix unanime de l'univers romain. Dans la carrière des honneurs qu'il avait successivement obtenus, il avait mérité la faveur des princes vertueux, et s'était montré l'ennemi des tyrans (Inimicus tyrannorum, Hist. Auguste, p. 173. Dans la lette glorieuse du sénat contre Maximin, Valérien se montra de la manière la plus courageuse. Hist. Auguste, p. 156.). La noblesse de son extraction, la douceur et la pureté de ses moeurs, l'étendue de ses connaissances et la grande expérience qu'il avait acquise, lui attiraient la vénération du sénat et du peuple. Si le genre humain, selon la remarque d'un ancien auteur, eût été libre de se donner un maître, son choix serait tombé sur Valérien (selon la distinction de Victor, il paraît que Valérien reçut de l'armée le titre d'Imperator, et du sénat, celui d'Auguste). Peut-être le mérite de cet empereur ne répondait-il pas à sa réputation : son habileté ou du moins son courage se ressentait peut-être de la langueur et du refroidissement de l'âge.



Août 253

Gallien co-empereur

La conviction de sa propre faiblesse engagea Valérien à partager le trône avec un associé plus jeune et plus actif. Les circonstances ne demandaient pas moins un général qu'un monarque, et l'expérience du censeur romain aurait dû lui désigner le collègue le plus digne par ses talents militaires de recevoir la pourpre comme la récompense de son mérite. Au lieu de faire un choix judicieux, qui, en affermissant son règne, aurait rendu sa mémoire chère à la postérité, Valérien ne consulta que les mouvements de sa tendresse ou de sa vanité; il conféra les honneurs suprêmes à son fils Gallien, jeune prince dont les vices avaient été jusqu'alors cachés dans l'obscurité d'une condition privée (d'après Victor et quelques médailles, M. de Tillemont (tome III, p. 710) conclut, avec raison, que Gallien fut associé à l'empire vers le mois d'août de l'année 253). Le père et le fils gouvernèrent ensemble l'univers durant sept ans environ. Gallien régna seul pendant huit autres années; mais toute cette période ne présente qu'une suite non interrompue de calamités et de confusion. L'empire romain attaqué de tous cotés, éprouva à la fois la fureur aveugle des Barbares du dehors, et l'ambition cruelle des usurpateurs domestiques.

213-268

Les Francs

Hadrien
Représentation d'un Franc
Dumbarton Oaks

Comme la postérité des Francs forme une des nations les plus grandes et les plus éclairées de l'Europe, l'érudition et le génie se sont épuisés pour découvrir l'état primitif de ses barbares ancêtres. Aux contes de la crédulité ont succédé les systèmes de l'imagination. L'esprit de recherche a scrupuleusement examiné tous les passages qui pouvaient éclaircir cette matière, et s'est porté sur tous les lieux où il a cru apercevoir de faibles traces d'une origine obscure. On a placé dans la Pannonie, dans la Gaule, dans le nord de la Germanie (le géographe de Ravenne (I, II), en parlant de Mauringania, sur les confins du Danemark, comme de l'ancienne demeure des Francs, a fourni à Leibnitz la base d'un système ingénieux), l'origine de cette fameuse colonie de guerriers. Enfin les critiques les plus sensés, rejetant les fausses migrations de conquérants imaginaires, ont embrassé une opinion qui, par sa simplicité même, nous paraît être la seule vraie. Selon leurs savantes conjectures, les anciens habitants du Weser et du Bas-Rhin se réunirent vers l'an 240 (vraisemblablement sous le règne de Gordien), et formèrent une nouvelle confédération sous le nom de Francs. Le cercle de Westphalie, la landgraviat de Hesse, les duchés de Brunswick, et de Lunebourg, étaient autrefois la patrie des Chauques, qui, dans leurs marais inaccessibles, défiaient les armes romaines, des Chérusques, fiers du nom d'Arminius, des Chattes, redoutables par la force et par l'intrépidité de leur infanterie, et de plusieurs autres tribus1 moins puissantes et moins célèbres (Tacite, Germ., 30, 37). L'amour de la liberté était la passion dominante de ces Germains; la jouissance de cette liberté, leur plus précieux trésor; et le mot qui désignait cette jouissance, l'expression la plus agréable à leur oreille. Ils méritaient, ils prirent, ils conservèrent la dénomination de Francs ou hommes libres : titre honorable qui cachait, mais qui ne détruisait pas les noms particuliers des différents peuples de la confédération. Un consentement tacite, et un avantage réciproque dictèrent les premières lois de l'union; l'expérience et l'habitude la cimentèrent par degrés. La ligue des Francs pourrait être en quelque sorte comparée avec le corps helvétique, où chaque canton, retenant sa souveraineté indépendante, concourt avec les autres, dans la cause commune, sans reconnaître de chef suprême ni d'assemblée représentative.

1. La confédération des Francs paraît avoir été formée, 1° des Chauques (Chauci); 2° des Sicambres, habitants du duché de Berg; 3° des Attuariens, au nord des Sicambres, dans la principauté de Waldeck, entre la Dimel et l'Eder; 4° des Bructères, sur les bords de la Lippe et dans le Hartz; 5° des Chamaviens (Gambrivii de Tacite), qui s'étaient établis dans le pays des Bructères, lors de la confédération des Francs; 6° des Canes, dans la Hesse.

254-268

Les Francs envahissent la Gaule

Depuis longtemps les Romains éprouvaient la valeur entreprenante des habitants de la Basse Germanie; tout à coup les forces réunies de ces Barbares menacèrent la Gaule d'une invasion plus formidable, et exigèrent la présence de Gallien, l'héritier et le collègue de l'empereur (Zozime, I). Tandis que ce prince et Salonin, son fils, encore enfant, déployaient dans la cour de Trèves toute la majesté du trône, les armées se signalèrent sous le commandement de Posthume. Quoique cet habile général trahît par la suite la famille de Valérien, il fut toujours fidèle à la cause importante de la monarchie. Le langage perfide des panégyriques et des médailles parle obscurément d'une longue suite de victoires; des titres, des trophées attestent, si l'on peut ajouter foi à un pareil témoignage, la réputation de Posthume, qui est souvent appelé le vainqueur des Germains et le libérateur de la Gaule1.

1. M. de Bréquigny (Mémoires de l'Académie, t. XXX) nous a donné une vie très curieuse de Posthume. On a formé plusieurs fois le projet d'écrire la Vie des empereurs d'après les médailles et les inscriptions, et jusqu'à présent cet ouvrage manque.
M. Eckhel, conservateur du cabinet des médailles, et professeur d'antiquités à Vienne, a rempli cette lacune par son excellent ouvrage : Doctrina numorum veterum conscripta a Jos. Eckhel, 8 vol. in-4°. Vindobono, 1797.

254-268

Les Francs ravagent l'Espagne et la Mauritanie

Mais un simple fait, le seul à la vérité dont nous ayons une connaissance certaine, renverse en grande partie ces monuments de la vanité et de l'adulation. Le Rhin, quoique décoré du titre de sauvegarde des provinces, fut une bien faible barrière contre l'esprit de conquête qui animait les Francs. Leurs dévastations rapides s'étendirent depuis ce fleuve jusqu'au pied des Pyrénées. Ils franchirent bientôt ces hautes montagnes que la nature semblait leur opposer. L'Espagne n'avait jamais redouté les incursions des Germains; elle fut incapable de leur résister. Pendant douze ans, la plus grande partie du règne de Gallien, cette contrée opulente devint le théâtre des hostilités destructives auxquelles se livraient des ennemis inégaux en force. Tarragone, capitale florissante d'une province tranquille, fut saccagée et presque détruite1; et du temps d'Orose, qui écrivait dans le cinquième siècle, de misérables cabanes, éparses au milieu des ruines d'un grand nombre de villes magnifiques, rappelaient encore la rage des Barbares (du temps d'Ausone (à la fin du quatrième siècle), Herda ou Lerida était dans un état de ruine, suite vraisemblablement de cette invasion. Ausone, épit. XXV, 58). Lorsque le pays épuisé n'offrit plus aucune espèce de butin, les Francs s'emparèrent de quelques vaisseaux dans les ports d'Espagne (M. Valois se trompe donc lorsqu'il suppose que les Francs ont envahi l'Espagne par mer), et passèrent en Mauritanie.

Quel dut être, à la vue de ces peuples féroces, l'étonnement d'une région si éloignée ? Lorsqu'ils abordèrent sur la côte d'Afrique, où l'on ne connaissait ni leur nom, ni leurs moeurs, ni leurs traits, ils parurent sans doute tomber tout à coup d'un nouveau monde (Aurelius Victor; Eutrope, IX, 6).

1. Aurelius Victor, c. 33. Au lieu de pene direpto, le sens et l'expression demandent deleto, quoiqu'à la vérité il soit également difficile, par des raisons fort différentes, de corriger le texte des meilleurs écrivains et des plus mauvais.

Ier siècle av. J.C.

Les Suèves

Au-delà de l'Elbe, dans cette partie de la Haute Saxe, il existait anciennement un bois révéré, siège formidable de la religion des Suèves. Personne ne pouvait pénétrer dans son enceinte sacrée sans être lié et sans reconnaître, par cette humiliante cérémonie et par des prosternations, la présence immédiate de la divinité souveraine (Tacite, Germ., 38). Le patriotisme ne contribuait pas moins que la superstition à consacrer le Sonnenwald, ou bois des Semnones (Cluvier, Germ. ant., III, 25). Selon la croyance universelle, la nation avait reçu sa première existence sur ce lieu sacré. Les nombreuses tribus qui se glorifiaient d'être du sang des Suèves, y envoyaient en certains temps des ambassadeurs; la mémoire de leur extraction commune se perpétuait par des rites barbares et des sacrifices humains. Les habitants des contrées intérieures de la Germanie, depuis les bords de l'Oder jusqu'à ceux du Danube, portaient le nom général de Suèves. Ces peuples étaient distingués des autres Germains par une mode particulière d'arranger leurs longs cheveux, qu'ils rassemblaient en forme de noeud sur le haut de la tête. Ils tenaient beaucoup à un ornement qui faisait paraître leurs rangs plus élevés et plus terribles sur le champ de bataille. Les Germains si jaloux de la gloire militaire reconnaissaient tous la supériorité des Suèves; ils ne croyaient pas que ce fût une honte de finir devant une nation à laquelle les dieux immortels eux-mêmes n'auraient pas résisté; c'est ainsi que s'exprimèrent les tribus des Tenctères et des Usipètes, qui marchèrent avec une grande armée au-devant du dictateur César (César, in Bell. gall., IV, 7).

180-253

Les Allemands

Sous le règne de Caracalla, un nombreux essaim de Suèves, parut sur les rives du Mein et dans le voisinage des provinces romaines, attirés par l'espoir de trouver des vivres, du butin ou de la gloire. Cette armée de volontaires levés à la hâte, forma par degrés une grande nation, et comme elle était composée d'une foule de tribus différentes, elle prit le nom d'Allemands (ou All-men, tous hommes)1, pour désigner à la fois leurs différentes tribus et la bravoure qui leur était commune. Ils se rendirent bientôt formidables aux Romains par leurs incursions. Les Allemands combattaient principalement à cheval; et leur cavalerie tirait encore une nouvelle force d'un mélange d'infanterie légère, choisie parmi les jeunes guerriers les plus braves et les plus actifs, et accoutumés par de fréquents exercices à suivre les cavaliers dans les marches les plus longues, dans les chocs les plus furieux et dans les retraites les plus précipitées.

1. La nation des Allemands n'a pas été formée originairement par les Suèves proprement dits; ceux-ci ont toujours conservé leur nom particulier : ils firent peu après l'an de Jésus-Christ 357, une irruption dans la Rhétie, et ce ne fut que longtemps après qu'ils furent réunis aux Allemands; encore en ont-ils toujours été distingués dans les archives : aujourd'hui même les peuples qui habitent le Nord-Ouest de la Forêt-Noire s'appellent Schwaben, Souabiens, Suèves, tandis que ceux qui habitent près du Rhin, dans l'Ortenau, le Brisgaw, le margraviat de Bade, ne se regardent pas comme Souabiens, et sont originairement Allemands.
Les Tenctères et les Usipiens, habitants de l'intérieur et du Nord de la Westphalie, ont été, selon Gatterer le noyau de la nation allemande : ils occupaient le pays où l'on vit paraître pour la première fois le nom des Allemands, vaincus en 213, par Caracalla. Ils étaient, selon Tacite (Germ., 32), très exercés à combattre à cheval, et Aurelius Victor donne aux Allemands le même éloge; enfin ils n'ont jamais fait partie de la ligue des Francs. Les Allemands devinrent dans la suite le centre autour duquel se rassemblèrent une foule de tribus germaniques. Voyez Eumène, Panégyrique, c. 2; Ammien Marcellin, XVIII, 2 - XXIX, 4.

253-255

Les Allemands envahissent la Gaule et l'Italie

Ces fiers Germains, étonnés d'abord des préparatifs immenses d'Alexandre Sévère, tremblèrent devant son successeur (Maximin), Barbare qui les égalait en courage et en férocité; mais, toujours prêts à fondre sur les frontières de l'empire, ils augmentèrent le désordre général qui le déchira après la mort de Dèce. Les riches provinces de la Gaule éprouvèrent leur fureur, et ce peuple arracha le premier le voile qui dérobait à l'univers la faible majesté de l'Italie. Un nombreux corps d'Allemands traversa le Danube, pénétra par les Alpes rhétiennes dans les plaines de la Lombardie, s'avança jusqu'à Ravenne, et déploya ses étendards victorieux presque à la vue de la capitale. Cette insulte et le danger de l'Etat rallumèrent dans l'esprit des sénateurs quelque étincelle de leur ancienne vertu. Les empereurs se trouvaient alors engagés dans des guerres très éloignées; Valérien en Orient, et Gallien sur les bords du Rhin : toutes les espérances, toutes les ressources des Romains étaient en eux-mêmes. Dans cette extrémité, le sénat prit la défense de la république; il mit en ordre de bataille les gardes prétoriennes qui avaient été laissées dans la ville; et, pour compléter leur nombre, il enrôla les plus forts et les plus zélés des plébéiens. Les Allemands, surpris de voir tout à coup une armée plus nombreuse que la leur, repassèrent en Germanie chargés de butin; et le timide Romain prit pour une victoire la retraite des ennemis (Zozime, I, 34).

Lorsque Gallien eut appris que les Barbares avaient été forcés d'abandonner les murs de Rome, loin d'approuver la conduite du sénat il craignit que son courage ne le portât un jour à délivrer Rome de la tyrannie domestique, aussi bien que des invasions étrangères. Sa lâche ingratitude parut visiblement dans un édit qui défendait aux sénateurs d'exercer aucun emploi militaire, et même d'approcher du camp des légions : mais ces alarmes n'étaient pas fondées. Les patriciens, énervés par le luxe et par les richesses retombèrent bientôt dans leur caractère naturel; ils acceptèrent comme une faveur cette exemption flétrissante de service; et, contents pourvu qu'on les laissât jouir de leurs théâtres, de leurs bains et de leurs maisons de campagne, ils abandonnèrent avec joie les soins dangereux du gouvernement aux mains grossières des paysans et des soldats.

253-260

Traité avec les Allemands

Un écrivain du Bas-Empire parle d'une autre invasion des Allemands, plus formidable, mais dont l'événement fut plus glorieux pour Rome. Trois cent mille de ces Barbares furent défaits, dit-on, près de Milan, dans une bataille où Gallien combattit en personne avec dix mille Romains seulement (Zonare, XII). Mais, selon toute probabilité, ce qu'il faut voir dans le récit de cette étonnante victoire, c'est la crédulité de l'historien, ou peut-être les exploits exagérés de quelque lieutenant de l'empereur. Gallien employa des armes d'une nature bien différente pour défendre l'Italie de la fureur des Germains. Il épousa Pipa, fille d'un roi des Marcomans, tribu suève souvent confondue avec les Allemands dans leurs guerres et dans leurs conquêtes (l'un des Victor l'appelle roi des Marcomans; l'autre, roi des Germains); et il accorda au père, pour prix de son alliance, un établissement considérable en Pannonie. Il paraît que les charmes naturels d'une beauté sauvage fixèrent l'inconstance de l'empereur, et que les liens de la politique furent resserrés par ceux de l'amour. Mais l'orgueilleuse Rome conservait encore ses préjugés : elle refusa le nom de mariage à l'alliance profane d'un citoyen avec une Barbare, et l'épouse de Gallien ne fut jamais désignée que sous le titre flétrissant de sa concubine.

253-260

Incursion des Goths

Nous avons déjà tracé la marche des Goths, depuis la Scandinavie, au-moins depuis la Prusse, jusqu'à l'embouchure du Borysthène; et nous les avons vus porter ensuite leurs armes victorieuses sur les bords du Danube. Les provinces romaines que ce fleuve séparait de leurs établissements furent perpétuellement infestées par les Germains et par les Sarmates, sous les règnes de Valérien et de Gallien; mais les habitants se défendirent avec une fermeté et un bonheur extraordinaires. Les pays qui étaient le théâtre de la guerre fournissaient aux légions un secours inépuisable d'excellents soldats : parmi ces paysans d'Illyrie, il y en eut plus d'un qui, parvenu au commandement des armées, déploya les talents d'un général habile. Les ennemis, campés sur les bords du Danube, menaçaient sans cesse les frontières, quoique leurs détachements pénétrassent quelquefois jusqu'aux confins de la Macédoine et de l'Italie, les lieutenants de l'empereur arrêtaient leur progrès, ou les coupaient dans leurs retraites. Une nouvelle route vint s'offrir alors aux Barbares, et l'inondation couvrit d'autres contrées. Après avoir conquis l'Ukraine, les Goths devinrent bientôt maîtres de la côte septentrionale du Pont-Euxin : cette mer baignait au midi les provinces opulentes et amollies de l'Asie-Mineure, où l'on trouvait tout ce que pouvait attirer un peuple barbare et conquérant, et rien de ce qui aurait pu lui résister.

255-257

Les Goths s'emparent du royaume du Bosphore

Les rives du Borysthène ne sont qu'à vingt lieues du passage étroit (sa largeur est environ d'une demi lieue. Hist. générale des Tartares, p. 598.) qui communique à la Tartarie Crimée, péninsule connue chez les anciens sous le nom de Chersonèse Taurique. C'est sur ce rivage, qu'Euripide a placé la scène d'une de ses plus intéressantes tragédies (Euripide, dans sa tragédie d'Iphigénie en Tauride). L'imagination de ce poète savait embellir des plus brillantes couleurs les traditions de l'antiquité. Les sacrifices sanglants offerts à Diane, l'arrivée d'Oreste et de Pylade, le triomphe de la religion et de la vertu sur la férocité sauvage, sont l'emblème d'une vérité historique. Les Tauris, premiers habitants de la péninsule, avaient des moeurs cruelles; elles s'adoucirent insensiblement par leur commerce avec les Grecs qui s'établirent le long des côtes maritimes. Ces colons et des Barbares à peine civilisés formèrent le petit royaume du Bosphore, dont la capitale avait été bâtie sur le détroit par où les eaux des Palus-Méotides tombent dans le Pont-Euxin. A compter de la guerre du Péloponnèse, le Bosphore fut un Etat indépendant (Strabon, VII, p. 309. Les premiers rois du Bosphore furent alliés d'Athènes); ensuite il fut subjugué par l'ambitieux Mithridate (Appien, in Mithrid.); il céda plus tard, comme le reste des Etats de ce prince, à la force des armes romaines. Après la chute de la république (ce royaume fut réduit par les armes d'Agrippa. Orose, VI, 21; Eutrope, VII, 9. Les Romains s'avancèrent une fois à trois journées du Tanaïs. Tacite, Ann., XII, 17.), les rois du Bosphore obéirent à l'empire; leur alliance ne lui fut pas inutile. Leurs armes, leurs présents, et quelques fortifications élevées le long de l'isthme, fermèrent aux Sarmates l'entrée d'un pays qui, par sa situation particulière et par la bonté de ses ports, dominait le Pont-Euxin et l'Asie-Mineure. Tant que le sceptre fut entre les mains d'une famille de rois héréditaires, ces monarques s'acquittèrent de leurs fonctions importantes avec vigilance et avec succès; des factions domestiques, et les craintes que l'intérêt des usurpateurs obscurs qui s'étaient emparés du trône vacant, introduisirent les Goths dans le centre du Bosphore. Outre l'acquisition d'un pays fertile, les Goths obtinrent assez de vaisseaux pour transporter leurs armées sur les côtes de l'Asie (Zozime, I). Les bâtiments du Pont-Euxin étaient d'une forme singulière : on ne se servait, pour naviguer sur cette mer que de légers bateaux plats, construits en bois seulement sans aucun mélange de fer, et sur lesquels, dès que la tempête approchait, on disposait un petit toit incliné. Tranquilles dans ces cabanes flottantes, les Goths bravaient une mer inconnue, et abandonnaient à des matelots que la force seule avait contraints à les servir, et dont l'adresse ne devait pas leur être moins suspecte que la fidélité. Mais l'espoir du butin bannissait toute idée de danger, et une intrépidité naturelle suppléait à la confiance plus raisonnable qu'inspirent la science et l'expérience. Sans doute des guerriers si audacieux murmuraient souvent contre des guides timides qui, n'osant se livrer à la merci des flots sans les assurances les plus fortes d'un calme constant, pouvaient à peine se résoudre à perdre les côtes de vue.

La flotte des Goths laissa la Circassie à gauche, et parut d'abord vers Pityus (aujourd'hui Pitchinda), la dernière limite des provinces romaines, ville pourvue d'un bon port1, et défendue par une forte muraille. Ils y trouvèrent une résistance qu'ils n'attendaient pas de la faible garnison d'une forteresse éloignée. Les Barbares furent repoussés : cet échec sembla diminuer la ferveur de leur nom. Tous leurs efforts devinrent inutiles, tant que la garde de cette frontière fût confiée à Successianus, officier d'un rang et d'un mérite supérieurs. Mais aussitôt que Valérien l'eut élevé à un poste plus honorable et moins important, ils renouvelèrent leurs attaques, et la destruction de Pityus effaça le souvenir de leur premier revers (Zozime, I).

1. Arrien place la garnison frontière à Dioscurias ou Sebastopolis (*), à quarante-quatre milles à l'est de Pityus. De son temps, la garnison du Phase ne consistait qu'en quatre cents hommes d'infanterie. Voyez le Périple du Pont-Euxin.
(*) Aujourd'hui Iskuriah. D'Anville, Géogr. anc., t. I, p. 115.

255-257

Trésibonde

En suivant le contour de l'extrémité orientale du Pont-Euxin, la navigation est d'environ trois cent milles (Arrien (in Periplo maris Eux., 130) dit que la distance est de deux mille six cent dix stades) depuis Pityus jusqu'à Trébisonde. Les Goths se portèrent à la vue de la Colchide, si fameuse par l'expédition des Argonautes; ils entreprirent même, mais sans succès, de piller un riche temple à l'embouchure du Phase. Trébisonde, célébrée dans la Retraite des dix mille comme une ancienne colonie grecque (Xénophon, Retraite des dix mille), devait sa splendeur et ses richesses à la magnificence de l'empereur Adrien (Hadrien), qui avait construit un port artificiel sur une côte où la nature n'a creusé aucun havre assuré. La ville était grande et fort peuplée; une double enceinte de murs semblait défier la fureur des Barbares, et la garnison venait d'être renforcée de dix mille hommes. Enervées par le luxe et ensevelies dans la débauche, les nombreuses troupes de Trébisonde dédaignaient de garder des fortifications qu'elles jugeaient imprenables. Les Goths ne tardèrent pas à découvrir l'extrême négligence des assiégés : aussitôt ils préparent un grand amas de fascines, escaladent les murs dans le silence de la nuit, et parcourent la ville l'épée à la main. Les malheureux habitants périrent sous le fer du vainqueur, tandis que leurs lâches défenseurs se sauvèrent par les portes opposées à l'attaque. Les temples les plus sacrés et les plus beaux édifices furent enveloppés dans une destruction commune. Les Goths se trouvèrent en possession d'un butin immense. Les contrées voisines avaient déposé leurs trésors dans Trébisonde comme dans un lieu de sûreté. Les superbes dépouilles de cette ville remplirent une grande flotte qui mouillait alors dans son port. Les Barbares, libres de dévaster toute la province du Pont, emmenèrent avec eux une quantité prodigieuse de captifs; ils enchaînèrent aux rames de leurs vaisseaux les plus robustes d'entre ces malheureuses victimes; enfin, fiers du succès de leur première expédition navale ils retournèrent en triomphe dans leurs nouveaux établissements du royaume du Bosphore (Zozime, I).

257-260

Seconde expédition des Goths

Lorsque les Goths se mirent une seconde fois en mer, ils rassemblèrent des forces plus considérables en hommes et en bâtiments; mais ils prirent une route tout à fait différente; et, dédaignant les provinces épuisées du Pont, ils suivirent la côte occidentale de la mer Noire, passèrent devant les bouches du Borysthène, du Niester et du Danube, prirent dans leurs courses un grand nombre de bateaux de pécheurs, et s'approchèrent du canal resserré où le Pont-Euxin verse ses eaux dans la Méditerranée, et sépare l'Europe de l'Asie. La garnison de Chalcédoine campait alors près du temple de Jupiter Urius, sur un promontoire qui commandait l'entrée du détroit. Ce petit corps de troupes était supérieur aux Barbares, tant leurs invasions répondaient à l'effroi qu'elles inspiraient. Mais c'était en nombre seulement que les Romains surpassaient l'ennemi; ils abandonnèrent avec précipitation un poste avantageux, et livrèrent à la discrétion des Goths la ville de Chalcédoine, abondamment fournie d'armes et d'argent. Les conquérants, prêts à se transporter par mer ou par terre dans les provinces intérieures de l'empire, menaçaient à la fois l'Europe et l'Asie. Tandis qu'ils balançaient sur la route qu'ils devaient prendre, Nicomédie (elle a conservé son nom joint à la préposition de lieu dans celui d'Is-Nikmid), éloignée seulement de soixante milles du camp de Chalcédoine leur fut montrée comme une conquête facile. Incapable de soutenir un siège, cette ancienne capitale des rois de Bithynie renfermait de grandes richesses. Un perfide transfuge, conduisit la marche, dirigea les attaques, et partagea le butin; car les Goths avaient appris assez de politique pour récompenser le traître qu'ils détestaient. Nicée, Pruse, Apamée, Cios (aujourd'hui Is-nik, Bursa, Mondania, Ghio ou Kemlik), villes qui, rivales de Nicomédie, en avaient quelquefois imité la splendeur, eurent le même sort et bientôt toute la Bithynie éprouva les plus cruelles calamités. Depuis longtemps les faibles habitants, de l'Asie ne connaissaient plus l'usage des armes : trois cents ans de paix avaient éloigné toute idée de danger. Les anciennes murailles tombaient en ruines, et les revenus des cités les plus opulentes servaient à la construction des bains, des temples et des théâtres (Zozime, I).

257-260

Retraite des Goths

Lorsque Cyzique résista aux efforts de Mithridate (il assiégea la place avec quatre cents galères, cent cinquante mille hommes de pied et une nombreuse cavalerie), on y voyait trois arsenaux remplis de blé, d'armes et de machines de guerre (Strabon, XII); deux cents galères défendaient son port, et des lois sages veillaient à sa conservation. Cette place n'avait rien perdu de son état florissant; mais il ne lui restait de son ancienne force qu'une situation avantageuse dans une petite île de la Propontide, qui tenait par deux ponts seulement au continent de L'Asie. Après avoir saccagé Pruse, les Goths s'avancèrent à dix-huit milles de Cyzique, avec l'intention de la détruire. Un heureux accident retarda la ruine de cette ville. La saison était pluvieuse, et les eaux du lac Apolloniates, réservoir de toutes les sources du mont Olympe, s'élevèrent à une hauteur extraordinaire. La petite rivière de Rhindacus, qui en sort, devint tout à coup un torrent large et rapide, qui arrêta les progrès des Goths. Ils avaient probablement laissé leur flotte à Héraclée : ce fut dans cette ville qu'ils se rendirent avec une longue suite de chariots chargés des dépouilles de la Bithynie; et ils traversèrent cette malheureuse province à la lueur des flammes de Nicée et de Nicomédie, qu'ils brûlèrent par caprice (Zozime, I). On parle obscurément d'un combat douteux qui assura leur retraite; mais une victoire même complète ne leur aurait été que fort peu avantageuse, puisque l'approche de l'équinoxe d'automne les avertissait de hâter leur retour. Naviguer sur le Pont-Euxin avant le mois de mai ou après celui de septembre, est le comble de l'imprudence et de la folie.

257-260

Troisième expédition maritime des Goths

La troisième flotte équipée par les Goths (quinze mille guerriers au plus s'embarquèrent pour cette grande expédition) : impatients de franchir les limites du Pont-Euxin, ils dirigèrent leur course destructive du Bosphore Cimmérien au Bosphore de Thrace. A peine avaient-ils gagné le milieu du détroit, qu'ils furent rejetés tout à coup à l'entrée. Un vent favorable les porta le lendemain en peu d'heures dans la mer Tranquille, ou plutôt dans le lac de la Propontide. Ils s'embarquèrent de la petite île de Cyzique, et détruisirent cette ville célèbre depuis plusieurs siècles. De là, sortant par le passage étroit de l'Hellespont, ils tournèrent toutes ces îles répandues sur l'Archipel ou la mer Egée. Les captifs et les déserteurs durent alors leur être absolument nécessaires pour leurs vaisseaux, et pour les guider dans leurs différentes incursions sur les côtes de la Grèce et de l'Asie. Enfin ils abordèrent au Pirée, cet ancien monument de la grandeur d'Athènes, dont il était éloigné de cinq milles (Pline, H.N., III, 7). Les habitants de cette ville semblaient déterminés à une vigoureuse défense. Ils avaient essayé quelques préparatifs, et Cléodame, l'un des ingénieurs nommés par l'empereur pour fortifier les villes maritimes contre les Goths, avait déjà commencé à relever les murailles, qui n'avaient pas été réparées depuis Sylla. Les efforts de son art furent inutiles; et les Barbares devinrent maîtres de la patrie des Muses. Tandis qu'ils s'abandonnaient au pillage et à des désordres de tout genre, leur flotte, qu'ils avaient laissée dans le port sous une faible garde, fût tout à coup attaqué par Dexippus. Ce brave citoyen s'était échappé du sac d'Athènes avec l'ingénieur Cléodame; et, rassemblant à la hâte une bande de volontaires, tant paysans que soldats, il vengea en quelque sorte les malheurs de sa patrie.

257-260

Les Goths ravagent la Grèce et menacent l'Italie

Goths
Les Goths
Sarcophage Ludovisi, palais Altemps

Cet exploit, quelque éclat qu'il ait pu jeter au milieu des ténèbres qui couvraient alors la gloire d'Athènes, servit plutôt à irriter qu'à abattre le caractère indomptable des conquérants du Nord. Un incendie général ravagea dans le même temps toute la Grèce, Thèbes et Argos, Corinthe et Sparte, ces républiques si longtemps rivales, et qui s'étaient illustrées par tant d'actions mémorables les unes contre les autres, ne purent mettre une armée en campagne, ni même défendre leurs fortifications ruinées. Le feu de la guerre se répandit par mer et par terre depuis la pointe de Sunium jusqu'à la côte occidentale de l'Epire. Déjà les Goths se montraient presque à la vue de l'Italie, lorsque l'approche d'un danger si imminent réveilla l'indolent Gallien. Sorti tout à coup de l'ivresse du plaisir, l'empereur prit les armes. Il parait que sa présence réprima l'audace et divisa les forces de l'ennemi. Naulobatus, chef des Hérules, accepta une capitulation honorable, entra au service de Rome avec un détachement considérable de ses compatriotes, et fut revêtu des ornements de la dignité consulaire, qui jusque-là n'avait jamais été profanée par la main d'un Barbare (ce corps d'Hérules fut pendant longtemps fidèle et fameux). Un grand nombre de Goths, dégoûtés des périls et des fatigues d'un voyage ennuyeux, s'enfoncèrent dans la Moesie avec le projet de gagner, par le Danube, leurs établissements en Ukraine. L'exécution d'une entreprise si téméraire devait causer leur ruine totale : le peu d'union qui régnait entre les généraux romains procura aux Barbares les moyens de s'échapper (Claude, qui commandait sur le Danube, avait des vues très justes, et se conduisait avec courage. Son collègue fut jaloux de sa réputation. Histoire Auguste, p. 181). Ceux d'entre eux qui infestaient encore les terres de l'empire, se retirèrent enfin sur leurs vaisseaux; et, prenant leur route à travers l'Hellespont et le Bosphore, ils ravagèrent les rives de Troie, dont le nom, immortalisé par Homère, survivra probablement au souvenir des conquêtes d'un peuple féroce. Dès qu'ils furent en sûreté dans le bassin de la mer Noire, ils descendirent à Anchialus, ville de Thrace, bâtie au pied du mont Homus. Ce pays, célèbre par la salubrité de ses bains chauds, leur offrait, après tant de fatigues, un asile agréable; ils y goûtèrent pendant quelque temps les douceurs du repos. La navigation qui leur restait à faire, pour terminer leur voyage, était courte et facile (Jornandès, 20). Tels furent les divers événements de cette troisième et fameuse entreprise navale. On aura peut-être de la peine à concevoir comment une armée, composée d'abord de quinze mille hommes, a pu soutenir les pertes d'une expédition si hasardeuse, et former tant de corps séparés. Mais à mesure que le fer, les naufrages et la chaleur du climat diminuaient le nombre de ces guerriers, il était sans cesse renouvelé par des troupes de brigands et de déserteurs qui accouraient de toutes parts pour piller les provinces de l'empire; et par une foule d'esclaves fugitifs, souvent originaires de la Germanie ou de la Sarmatie, qui saisissaient avec empressement l'occasion glorieuse de briser leurs chaînes et de se venger. Dans toutes ces guerres, la portion la plus considérable de danger et d'honneur appartient à la nation des Goths. Les annales imparfaites de ce siècle distinguent quelquefois et le plus souvent confondent les tribus qui combattirent sous leurs étendards; et, comme les flottes des Barbares parurent sortir de l'embouchure du Tanaïs, on désigna fréquemment ces différents peuples réunis par le nom vague, mais plus connu, de Scythes (Zozime et les autres Grecs (tels que l'auteur du Philopatris) donnent le nom de Scythes aux peuples que Jornandès et les auteurs latins appellent constamment du nom de Goths).

262

Ruine du temple d'Ephèse

Au milieu des calamités générales qui affligent le genre humain, la mort d'un individu, quelque grand qu'il soit, est un événement peu remarquable, et la destruction du plus superbe édifice semble ne devoir pas mériter la moindre attention. Nous ne pouvons cependant oublier le sort du temple de Diane à Ephèse, qui, après être sorti sept fois de ses ruines avec un nouvel éclat, fût enfin brûlé par les Goths, dans leur troisième invasion navale. Les arts de la Grèce et les richesses de l'Asie avaient contribué à la construction de ce magnifique monument. Il s'élevait sur cent vingt-sept colonnes d'ordre ionique; ces colonnes, toutes d'un marbre de grand prix, avaient été données par des monarques religieux, et chacune avait soixante pieds de haut. Les sculptures admirables, ouvrages de Praxitèle, qui ornaient l'autel, représentaient la naissance des divins enfants de Latone, la retraite d'Apollon après le meurtre des Cyclopes, et la clémence de Bacchus, qui pardonnait aux Amazones vaincues. Peut-être le sculpteur avait-il tiré ces sujets des légendes et des traditions favorites du pays. Le temple d'Ephèse n'avait que quatre cent vingt-cinq pieds de diamètre, les deux tiers environ de la longueur sur laquelle a été bâtie l'église de Saint-Pierre de Rome1. Dans ses autres dimensions, il était encore plus inférieur à ce chef d'oeuvre de l'architecture moderne. Les bras spacieux d'une croix chrétienne exigent une largeur bien plus grande que les temples oblongs des païens. Les artistes les plus hardis de l'antiquité, auraient été effrayés, si on leur eût proposé d'élever en l'air un dôme sur les proportions du Panthéon. Au reste, le temple de Diane était admiré comme une des merveilles du monde. Les Perses, les Macédoniens et les Romains en avaient tour à tour révéré la sainteté et augmenté la magnificence2. Mais les sauvages grossiers de la Baltique étaient dépourvus de goût pour les arts, et méprisaient les terreurs idéales d'une superstition étrangère (ils n'offraient aucun sacrifice aux dieux de la Grèce).

1. La longueur de Saint-Pierre de Rome est de huit cent quarante palmes romaines : chaque palme est de huit pouces, trois lignes. Voyez les Mélanges de Greave, vol. I, p. 233, sur le pied romain.

2. Au reste, la politique des Romains les avait engagés, à resserrer les limites du sanctuaire, ou asile que différents privilèges avaient successivement étendu jusqu'à deux stades autour du temple. Strabon, XIV, p. 641; Tacite, Annal., III, 60, etc.

262-268

Conduite des Goths à Athènes

On rapporte à cette époque une autre circonstance qui serait digne d'être remarquée, si nous n'étions fondés à croire qu'elle n'a jamais existé que dans l'imagination d'un sophiste. Lorsque les Goths saccagèrent Athènes, ils rassemblèrent, dit-on, toutes les bibliothèques de cette ville, et se disposèrent à livrer aux flammes tant de dépôts précieux des connaissances humaines. Ce qui les sauva du feu, ce fut cette opinion semée par un de leurs chefs, qu'il fallait laisser aux Grecs des meubles si propres (livres) à les détourner de l'exercice des armes, et à les amuser à des occupations oisives et sédentaires. En admettant la vérité du fait, l'habile conseiller, quoique d'une politique plus raffinée que ses compatriotes, raisonnait comme un Barbare ignorant. Chez les nations, les plus puissantes et les plus civilisées, le génie s'est développé presque en même temps dans tous les genres, et le siècle des arts a généralement été le siècle de la gloire et de la vertu militaire.

252-253

Conquête de l'Arménie par les Perses

Les nouveaux souverains de la Perse, Artaxerxés et son fils Sapor (Shapur), avaient triomphé de la maison d'Arsace. Parmi tant de princes de cette ancienne famille, Chosroes, roi d'Arménie, avait seul conservé sa vie et son indépendance. La force naturelle de son pays, le secours des déserteurs et des mécontents qui se rendaient perpétuellement à sa cour, l'alliance des Romains, et, par-dessus tout, son propre courage, le rendirent invincible. Après s'être défendu avec succès durant une guerre de trente ans, il fut assassiné par les émissaires de Sapor, roi de Perse. Les satrapes d'Arménie, qui, fidèles à l'Etat, voulaient en assurer la gloire et la liberté, implorèrent la protection des Romains en faveur de Tiridate, l'héritier légitime de la couronne. Mais, le fils de Chosroes sortait à peine de la plus tendre enfance, les alliés étaient éloignés, et le monarque persan s'avançait vers la frontière à la tête d'une armée formidable. Un serviteur zélé sauva le jeune Tiridate qui devait être la ressource de sa patrie. L'Arménie, devenue province d'un grand royaume, demeura pendant plus de vingt-sept ans sous le joug des Perses. Ebloui par l'éclat d'une conquête facile et comptant sur la faiblesse ou sur les malheurs des Romains, Sapor obligea les fortes garnisons de Carrhes et de Nisibis à évacuer ces places, et il répandit la terreur et la désolation le long des rives de l'Euphrate.

259

Valérien capturé par Sapor (Shapur)

Sapor (Shapur)
Triomphe de Shapur sur les empereurs Philippe l'Arabe et Valérien

La perte d'une frontière importante, la ruine d'un allié naturel et fidèle, et les succès rapides de l'ambitieux Sapor, remplirent Rome d'indignation pour l'insulte faite à sa grandeur, et de crainte sur le danger qui la menaçait. Valérien, persuadé que la vigilance de ses lieutenants suffisait pour garder le Rhin et le Danube, résolut, malgré son âge avancé, de marcher en personne à la défense de l'Euphrate. Son passage dans l'Asie-Mineure suspendit les entreprises navales des Goths, et fit jouir cette province infortunée d'un calme passager et trompeur. L'empereur traversa l'Euphrate, rencontra les Perses près des murs d'Edesse, fût vaincu et fait prisonnier par Sapor.

Les particularités de ce grand événement nous sont représentées d'une manière obscure et imparfaite : cependant, éclairés par une faible lueur, nous sommes en état d'apercevoir du côté de l'empereur romain une longue suite d'imprudences, de fautes et de malheurs mérités. Il se confiait aveuglément en Macrien, son préfet du prétoire. Cet indigne ministre rendit son maître l'effroi des sujets opprimés, et le mépris des ennemis de Rome (Zozime, I). Conduite par les conseils faibles ou perfides de Macrien, l'armée impériale se trouva dans une situation où la valeur et la science militaire devenaient également inutiles (Hist. Aug., p. 174). En vain les Romains firent-ils les plus grands efforts pour s'ouvrir un chemin à travers l'armée persane; ils furent repoussés avec une perte considérable. Sapor, dont les troupes supérieures en nombre tenaient assiégé le camp de l'ennemi, attendit patiemment que les horreurs de la peste et de la famine eussent assuré sa victoire. Bientôt les légions murmurèrent hautement contre Valérien, et lui imputèrent les maux qu'elles éprouvaient; leurs clameurs séditieuses demandaient une prompte capitulation. On offrait aux Perses des sommes immenses pour acheter la permission de faire une retraite honteuse : mais Sapor, sûr de vaincre, refusa l'argent avec dédain; il retint même les députés, et, s'avançant en ordre de bataille jusqu'au pied du rempart des Romains, il insista pour avoir une conférence personnelle avec leur monarque. Valérien fut réduit à la nécessité de commettre sa dignité et sa vie à la foi du vainqueur. L'entrevue se termina comme on devait naturellement s'y attendre : l'empereur fut mis aux fers, et les troupes consternées, déposèrent leurs armes. Dans ce moment de triomphe, l'orgueil et la politique engagèrent Sapor à placer sur le trône vacant de Rome un souverain dont il pût entièrement disposer. Un obscur fugitif d'Antioche, Cyriades, livré à toutes sortes de vices, fut choisi pour déshonorer la pourpre romaine. Les troupes captives obéirent aux ordres du superbe Persan, et ratifièrent, par des acclamations forcées, l'élection de leur indigne souverain1.

1. Hist. Auguste, p. 185. Le règne de Cyriades est placé dans cette collection avant la mort de Valérien; mais j'ai préféré une suite probable, d'événements à la chronologie douteuse d'un écrivain très peu exact.

259

Sapor (Shapur)

L'esclave couronné s'empressa de gagner la faveur de son maître, en trahissant son pays natal. Il conduisit Sapor à la capitale de l'Orient : les Perses traversèrent l'Euphrate, prirent le chemin de Chalcis, et leur cavalerie se porta vers Antioche avec une telle rapidité, que, si nous en croyons un historien très judicieux (le témoignage décisif d'Ammien Marcellin (XXIII, 5) fixe sous le règne de Gallien le sac d'Antioche, que plusieurs auteurs placent quelque temps plus haut), cette ville fut surprise au moment où la multitude oisive assistait aux jeux du cirque. Les magnifiques édifices d'Antioche, monuments publics et maisons particulières, furent pillés ou détruits, et ses nombreux habitants mis à mort ou menés en captivité (Zozime, I). La fermeté du grand-prêtre d'Emèse arrêta pour un instant l'impétuosité de ce torrent qui désolait toutes les provinces de l'Asie. Revêtu de ses habits sacerdotaux, et suivi d'une troupe considérable de paysans fanatiques, armés seulement de frondes, il sauva son dieu et ses domaines des mains sacrilèges des disciples de Zoroastre (Perses) : mais la destruction de Tarse et de plusieurs autres villes prouve qu'excepté, dans cette seule circonstance, la conquête de la Syrie et celle de la Cilicie coûtèrent à peine à l'armée des Perses quelques instants de retard. Les Romains renoncèrent aux avantages que leur offraient les défilés du mont Taurus contre un ennemi dont la principale force consistait en cavalerie, et qui aurait eu à soutenir un combat très inégal dans les gorges étroites des montagnes. Sapor, ne trouvant aucune résistance, forma le siège de Césarée, capitale de la Cappadoce. Quoique du second rang, cette ville pouvait contenir quatre cent mille âmes: Démosthène y commandait, moins par le choix de l'empereur que par le mouvement qui l'avait porté à s'offrir volontairement pour la défense de sa patrie: il suspendit pendant longtemps la ruine de la place; enfin, lorsque Césarée eut succombé par la perfidie d'un médecin, Démosthène se fit jour, au milieu des Perses, qui avaient ordre de ne rien négliger pour s'emparer de sa personne. Tandis qu'il échappait à un ennemi qui aurait pu honorer ou punir sa valeur opiniâtre, plusieurs milliers de ses concitoyens furent enveloppés dans un massacre général. Sapor est accusé d'avoir exercé envers ses prisonniers des cruautés inouïes (Zonare, XII, 630. Les corps de ceux qui avaient été massacrés remplissaient de profondes vallées. Des troupes de prisonniers étaient conduites à l'eau comme des bêtes, et un grand nombre de ces infortunés périssaient faute de nourriture). Ces imputations ont sans doute été dictées, en grande partie, par l'animosité nationale : ce sont les derniers cris de l'orgueil humilié et de la vengeance impuissante. Cependant, il faut l'avouer, le même prince qui avait déployé en Arménie la bienfaisance d'un législateur, ne se montra aux Romains qu'avec la férocité d'un conquérant. Il désespérait de pouvoir former aucun établissement permanent dans l'empire; et, occupé seulement à laisser derrière lui d'affreux déserts, il transportait dans ses Etats les habitants et les trésors des provinces (Zozime (I, p. 25) assure que Sapor aurait pu rester maître de l'Asie s'il n'eût pas préféré le butin aux conquêtes).

259

Odenat

Dans le temps que l'Asie tremblait au nom de Sapor, ce prince reçut en présent un grand nombre de chameaux chargés des marchandises les plus précieuses et les plus rares; ces richesses, dignes d'être offertes aux plus grands rois, étaient accompagnées d'une lettre noble à la fois et respectueuse de la part d'Odenat, l'un des plus illustres et des plus opulents sénateurs de Palmyre. Quel est cet Odenat ? dit le fier vainqueur, en faisant jeter ses présents dans l'Euphrate; Quel est ce vil esclave qui ose écrire si insolemment à son maître ? S'il veut conserver l'espoir d'adoucir son châtiment, qu'il vienne se prosterner au pied de nôtre trône, qu'il paraisse devant nous les mains liées derrière le dos : s'il hésite, une prompte destruction écrasera sa tête, sa race et son pays. L'extrémité cruelle où le Palmyrénien se trouvait réduit, développa les sentiments généreux cachés dans son âme. Odenat se rendit devant Sapor, mais il s'y rendit en armes, inspirant son courage à la petite armée qu'il avait levée dans les villages de la Syrie (Syrorum agrestium manu. Sextus Rufus, c. 23. Selon Rufus, Victor, l'Hist. Auguste (p. 192), en plusieurs inscriptions, Odenat était un citoyen de Palmyre) et dans les tentes du désert (il jouissait d'une si grande considération parmi les tribus errantes, que Procope (de Bell. pers., II, 5) et Jean Malala (t. I, p. 391) l'appellent prince des Sarrasins). Il voltigea autour des Perses, les harassa dans leur retraite, s'empara d'une partie de leurs richesses; et, ce qui était infiniment plus précieux qu'aucun trésor, il enleva plusieurs des femmes du grand roi, qui fût enfin obligé de repasser l'Euphrate à la hâte, avec quelques marques de confusion (Pierre Patrice, p. 25). Par cet exploit, Odenat jeta les fondements de la gloire et de la fortune dont il devait jouir dans la suite. La majesté de Rome, avilie par un Persan, fût vengée par un Syrien ou un Arabe de Palmyre.

259-260

Le sort de Valérien

La voix de l'histoire reproche à Sapor d'avoir indignement abusé des droits de la victoire. On prétend que le malheureux Valérien, chargé de fers et couvert des ornements de la pourpre impériale, offrit longtemps aux regards de la multitude le triste spectacle de la grandeur renversée. Toutes les fois que le monarque persan montait à cheval, il plaçait son pied sur le cou d'un empereur romain. Malgré toutes les remontrances de ses alliés, qui ne cessaient de lui rappeler les vicissitudes de la fortune, qui lui peignaient la puissance encore formidable de Rome, et qui l'exhortaient à faire de son illustre captif le gage de la paix et non un objet d'insulte, Sapor demeura toujours inflexible. Lorsque Valérien succomba sous le poids de la honte et de la douleur, sa peau, garnie de paille, et conservant une forme humaine, resta suspendue pendant plusieurs siècles dans le temple le plus célèbre de la Perse : monument de triomphe plus réel que tous ces simulacres de cuivre ou d'airain érigés si souvent par la vanité romaine1. Cette histoire est touchante, et renferme une grande morale; mais il est permis de la révoquer en doute. Les lettres encore existantes des princes de l'Orient à Sapor sont évidemment fausses (une de ces lettres est d'Artavasdes, roi d'Arménie. Comme l'Arménie était alors une province de Perse, le roi, le royaume ni la lettre ne peuvent avoir existé); d'ailleurs, est-il naturel de supposer qu'un monarque si jaloux de sa dignité ait ainsi dégradé, même dans la personne d'un rival, la majesté des rois? Quelque traitement que l'infortuné Valérien ait éprouvé en Perse, il est du moins certain que ce prince, le premier empereur de Rome qui soit tombé entre les mains de l'ennemi, passa ses tristes jours dans une captivité sans espérance.

1. Les auteurs chrétiens insultent aux malheurs de Valérien; les païens le plaignent. M. de Tillemont a rassemblé avec soin leurs divers témoignages, tome III, p. 739, etc. L'histoire orientale, avant Mahomet, est si peu connue, que les Perses modernes ignorent entièrement la victoire de Sapor, événement si glorieux pour la nation. Voyez la Bibliothèque orientale.

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