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      Le livre de Job       

Histoire de Job

Histoire de Job

De cette vie des patriarches, surtout de la haute moralité de ces hommes du désert, il reste un admirable monument dans le livre de Job. Nulle part il ne se trouve d'aussi grandiose poésie.

Il y avait dans l'Ausitide un homme du nom de Job; c'était un juste, aimant la vérité, craignant Dieu et fuyant le mal. Il avait sept fils et trois filles. Ses richesses étaient grandes, ses serviteurs nombreux et son nom illustre parmi tous ceux qui habitaient aux pays de l'Orient. Alors, dit-il lui-même, Dieu était mon protecteur, sa lumière étincelait au-dessus de ma tête, et ses rayons me guidaient dans les ténèbres. Alors il siégeait avec moi sous la tente du conseil, et mes serviteurs se tenaient debout à mes côtés.

Quand je sortais, au matin, on me dressait sur la place un siège élevé et, à mon approche, les jeunes hommes se retiraient, les vieillards se levaient, et les chefs cessaient leurs discours.

Ceux qui m'écoutaient célébraient mon bonheur; ceux qui me voyaient me rendaient témoignage; car je sauvais le pauvre de la main du fort, et je protégeais l'orphelin sans appui.

Le mourant et la veuve me bénissaient, parce que j'avais choisi la justice pour ma parure; parce que je brisais la tête de l'impie et lui arrachais sa proie des dents.

J'étais l'oeil de l'aveugle et le pied du boiteux; j'étais le père des faibles.

Et je me disais : Je vieillirai comme le tronc du palmier, et je vivrai de longs jours. Mes racines ont touché la source féconde, et la rosée du ciel descend sur mes rameaux.

Ma gloire grandira encore et mon arc se fortifiera dans ma main. Et tous m'écoutaient en silence, tous attendaient mes conseils. Comme la terre desséchée reçoit la pluie du ciel, ainsi ils recevaient mes paroles.

Parmi eux, je siégeais comme leur prince, j'étais comme un roi puissant, comme un consolateur au milieu des affligés.

Mais au milieu de sa prospérité, Job n'oubliait pas le Seigneur; tandis que ses enfants vivaient dans la joie, au milieu de festins continuels, lui, chaque matin, il immolait des victimes à Dieu pour effacer les péchés de ses fils.

Dieu éprouve Job

Or, un jour, les anges du Seigneur parurent devant son trône; Satan, le ministre de ses vengeances, était avec eux. D'où viens-tu? lui demanda le Seigneur. J'ai fait le tour de la terre. - Et n'as-tu pas vu Job, mon serviteur ? Il n'y en a pas qui soit comme lui, juste, aimant la vérité et craignant le mal. - Sa piété est-elle donc gratuite ? reprit l'ange du mal, ne l'en avez-vous pas récompensé par les bénédictions que vous avez répandues sur lui et sur sa maison ? Mais que votre main le frappe, et vous le verrez vous maudire en face. - Eh bien ! va donc, je t'abandonne tout ce qui lui appartient, mais ne touche pas à lui-même.

Aussitôt la terrible épreuve commence. Une tribu d'Arabes pillards lui enlève ses boeufs et ses ânesses; le feu du ciel dévore ses troupeaux; des cavaliers lui prennent ses trois mille chameaux, et un vent furieux, soufflant du désert, renverse la maison où ses enfants étaient rassemblés, et les ensevelit sous les ruines. Job apprend coup sur coup ces malheurs, et ce seul cri s'échappe de sa poitrine : Nu je suis sorti du sein de ma mère, nu j'y retournerai. Dieu m'avait tout donné, Dieu m'a tout ôté : que son saint nom soit béni !

Satan demande alors que l'épreuve s'étende jusqu'à Job lui-même : Que Dieu le frappe en sa personne, et Job le maudira. Le Seigneur y consent. Aussitôt le malheureux est couvert d'une plaie hideuse. Assis hors de la ville, sur un fumier, il ôte avec un débris de pot de terre l'humeur fétide qui coule de ses ulcères. En vain sa femme veut le pousser à la révolte contre la main qui s'appesantit sur lui : Tout vient de Dieu, lui répond le saint homme; si nous avons accepté le bien, pourquoi repousser le mal?

Plaintes de Job

Trois chefs puissants, ses amis, viennent alors le visiter et le consoler; mais à la vue de ses maux, ils restent muets durant sept jours et sept nuits. Job rompt le premier le silence et éclate enfin en paroles amères :

Périsse le jour où je suis né et la nuit où il fut dit : Un homme vient de naître; que ce jour se change en ténèbres; que jamais sur lui ne brille un rayon d'en haut !

Que l'obscurité, que l'ombre de la mort t'enveloppe, O jour maudit ! Et cette nuit, que les ténèbres l'effacent ! Que jamais elle ne s'unisse au jour ! Que jamais elle ne voit l'étoile du matin se lever à l'Orient; car elle n'a pas fermé le sein de ma mère; elle n'a point prévenu les douleurs que j'endure.

Oh ! pourquoi suis-je né ! Pourquoi les genoux d'une femme m'ont-ils recu, pourquoi le lait d'une femme m'a t-il nourri? Maintenant je dormirais du sommeil où se reposent les rois et les puissants de la terre.

N'ai-je pas toujours vécu dans la paix et le silence ?

Ai-je marché avec les trompeurs, et mon pied s'est-il dirigé vers la ruse ? Mon coeur a-t-il suivi mes yeux en convoitant la femme d'autrui ?

Que Dieu me pèse dans les balances de sa justice, et il reconnaîtra mon innocence.

Ai-je refusé justice à mes serviteurs, oubliant que celui qui m'a créé a aussi créé mon esclave, et qu'il nous a faits égaux dans le sein de nos mères ?

J'ai secouru la veuve et l'orphelin, j'ai secouru le pauvre, vêtu le mendiant, accueilli l'étranger, et je n'ai pas mis ma confiance dans mon or.

Le soleil s'est couché, la lune a décru, et j'ai dit : Dieu n'est pas là ! et ma main ne leur a pas jeté un baiser de ma bouche1.

Cependant voici que le jour de la colère s'est levé sur moi.

Malgré la grandeur des maux qui frappent son ami, Eliphaz, le cheik des Thémaniens, le reprend de son peu de courage et de son orgueil. Il ne doit pas, dit-il, se croire innocent; sans doute il est puni pour quelque faute secrète. Alors il lui raconte une vision dont il a gardé le souvenir : Une nuit, un esprit m'apparut; je me levai, mais je ne le reconnus point. Ce n'était pas un homme que mes yeux voyaient; je n'entendais qu'une voix et un souffle léger.

Et cette voix me disait : Est-ce que l'homme est pur devant Dieu ?

Si les anges du Seigneur ont failli, comment en ceux qui habitent des maisons de boue et qui ne sont eux-mêmes que poussière, comment ne se trouverait-il pas le ver secret qui ronge et qui mine ?

Le fils de la femme paraîtra sans tache devant Dieu ! Mais regarde; quand le Seigneur se montre, la lune elle-même s'enfuit de sa céleste demeure. Pour son regard les étoiles ne sont pas assez pures; comment l'homme le serait-il, lui, cet enfant de la terre, lui, ce vermisseau ?2

J'ai vu l'insensé dont le bonheur semblait aussi inébranlable que le chêne aux profondes racines, et en un instant j'ai vu crouler sa demeure. Ce qu'il avait amassé, les justes en faisaient leur butin; mais eux-mêmes ils n'étaient pas à l'abri du malheur; car l'homme est né pour la douleur, comme le petit du vautour pour voler au haut des airs.

Heureux celui que le Seigneur reprend lui-même ! Ne repousse pas, O Job ! l'avis du Seigneur.

Mais Job justifie ses plaintes, et de peur de perdre la patience, il demande à mourir. Qu'est-ce que la vie de l'homme sur cette terre, s'écrie-t-il, sinon celle de l'esclave et du mercenaire ? Comme l'esclave qui redoute son maître, il cherche l'ombre et l'oubli; comme le mercenaire, il demande son salaire. Déjà bien des nuits de douleur, bien des mois de souffrance m'ont été comptés.

Dès qu'arrive la nuit, je m'écrie : Quand viendra le jour ? et au matin j'appelle le soir. Car du soir au matin la souffrance me déchire. Les vers me rongent, mes ulcères suintent goutte à goutte, et je souille la terre tout autour de moi. J'ai perdu l'espérance !

Ma vie n'est plus qu'un souffle, et jamais mes yeux ne reverront le bonheur. Comme la nuée qui peu à peu s'efface au ciel, ainsi l'homme descend à l'empire des ombres ! Un instant encore, et je serai couché dans la poussière; au matin, vous me chercherez et je ne serai plus.

Cependant cette mort qu'il envie, cette fin de ses douleurs qu'il appelle l'attriste et l'effraye. Dans la création entière tout revit et se renouvelle, l'homme seul disparaît sans retour.

Comme la fleur qui s'épanouit et se fane; comme l'ombre qui ne s'arrête jamais, ainsi l'homme passe.

L'arbre conserve toujours l'espérance; qu'on l'abatte, il reverdit et pousse des jets nouveaux; que sa racine vieillisse dans la terre; que son tronc tombe en poussière, que lui importe ! L'eau développera les germes naissants, et de verts rameaux s'élanceront, comme une plantation nouvelle.

Mais l'homme qui meurt disparaît pour toujours; où va-t-il ?

La mer se dessèche; les fleuves deviennent une grève aride; mais bientôt ils retrouvent leurs flots. L'homme qui s'est endormi du dernier sommeil jamais ne se réveillera; les cieux vieillissent et se déchirent; mais lui, ils ne se lève point de sa couche funèbre.

Ah ! si tu ne voulais que me cacher dans l'empire des ombres, m'y cacher jusqu'à ce que ta colère se soit apaisée, si tu voulais ensuite penser une seconde fois à moi... Mais non, quand il est mort, l'homme, il ne peut plus revivre !

Tant que durera ma malheureuse existence, je veux espérer une chance heureuse, je veux croire que tu m'appelleras, que je pourrai te répondre, et que tu ne repousseras pas l'oeuvre sortie de tes mains.

Mais, hélas ! La montagne tremble et s'écroule ! Le rocher est jeté au loin; l'eau creuse la pierre, elle entraîne au loin la poussière, image fugitive de l'homme ! c'est ainsi que tu anéantis nos espérances !

1. C'est ainsi que Herder traduit d'après le texte hébreu : Les Septante disent : et je ne les ai point adorés en portant ma main à mes lèvres. Dans la Vulgate l'idée est la même, mais l'image est différente.

2. Forcé de réduire cet admirable livre à un petit nombre de pages, j'ai été quelquefois obligé d'intervertir l'ordre des versets et même celui des chapitres. Ainsi ce dernier verset appartient au ch. xxv, et celui qui le précède au ch. Iv. Ainsi encore, les versets où Job peint son ancienne prospérité forment le chap. xxx1; et je les ai mis au commencement de cette analyse.

Reproches des amis de Job

A son tour, Baldad, le chef des Sauchéens, accuse la vertu de Job qu'il veut ramener à la résignation et au respect des décrets du Très-Haut : Le papyrus croît-il sans séve et le jonc vit-il sans eau ? Ses racines le portent encore, mais lui, il se flétrit avant que les autres plantes aient perdu leurs fleurs. Tel est le sort de celui qui oublie son Dieu; ainsi meurt l'espérance de l'impie.

L'araignée déploie sa tente, mais elle ne la soutient pas; elle s'y attache, mais en vain; la fragile demeure n'a point de durée. Ainsi fait l'impie; plein de sève, le matin, il étend au loin ses rameaux; il enlace les rochers de ses racines. Mais tout à coup il disparaît, et le lieu où il s'élevait lui dit : Je ne t'ai jamais vu.

Le troisième ami, Sophar, le cheik des Minéens, reproche aussi à Job sa présomption et son orgueil. Mais le juste, à la fin, s'indigne de cette fausse sagesse. N'y a-t-il donc que vous qui soyez hommes, leur dit-il, et la sagesse périra-t-elle quand vous ne serez plus ? Puis il se plaint de la dureté de ses amis comme une des plus vives douleurs. Je suis devenu, s'écrie-t-il, un objet de dégoût pour tous ceux qui me voient. Je les ai tant aimés ! et les voilà qui se lèvent contre moi. Mes chairs se pourrissent, ma peau s'est desséchée sur mes os. Ayez pitié de moi, oh ! mes amis ! ayez pitié de moi, car la main de Dieu m'a touché.

Pourquoi me persécuter ? Dieu ne me frappe-t-il pas assez ? Comme des bêtes fauves, ne vous rassasierez-vous donc jamais de ma chair ?

Ah ! qui me donnera d'écrire ma parole dans un livre éternel, de la graver sur le fer ou sur le roc ? Mais j'aurai un rédempteur qui, un jour, m'appellera et que mes yeux verront. Et sa foi augmente à mesure qu'il déroule les supplices réservés aux méchants ou à la toute-puissance de Celui dont les regards sondent l'abîme, et pour qui la destruction est sans voile.

Sur le vide, il étend l'aquilon; sur le néant, il suspend la terre. Il enferme l'eau dans les nues, et la nue ne se déchire pas sous sa main. Sur la face des ondes, il trace la limite où la lumière viendra se perdre dans les ténèbres. Au bruit de sa voix, les colonnes du ciel frémissent et s'ébranlent; sa main apaise les vagues; sa sagesse dompte les monstres de la mer, et, d'un souffle, il rend aux cieux leur beauté.

Tout cela n'est encore qu'une partie de sa puissance, qu'une seule des paroles qui nous viennent de lui. Mais qui oserait décrire la force de son tonnerre ?

L'homme, dit encore le patriarche éprouvé, l'homme a pénétré au coeur des rochers, et il a renversé les montagnes; il a ouvert les sources des fleuves, et son oeil a vu tous les trésors de la terre. Mais la sagesse, où l'a-t-il trouvée ? Le lieu où elle réside, où est-il ?

Elle n'habite pas parmi les vivants; et l'abîme a dit : Elle n'est pas en moi, et la mer : Elle n'est pas avec moi.

On ne l'achète ni avec l'or d'Ophir ni avec la topaze d'Ethiopie. L'onyx ni le saphir, les vases d'or ni le cristal ne la donnent.

Où est-elle ? Jamais l'homme, jamais l'oeil perçant des oiseaux du ciel ne l'ont vue. Mais l'enfer et la mort ont dit : Nous la connaissons.

C'est Dieu qui sait sa demeure, Dieu qui mesure la vitesse des vents et l'intensité des pluies, Dieu qui marque leur route à la foudre et aux tempêtes.

Il la vit, et il dit à l'homme : Honorer le Seigneur, voilà la sagesse; fuir le mal, voilà la science.

Cependant, quelques mots de doute sur la justice de Dieu s'étaient échappés des lèvres du patriarche si cruellement éprouvé. Un jeune Iduméen, Elihu, en prend acte pour défendre, dans un magnifique langage, l'équité des jugements du Seigneur, pour inviter Job à la soumission et au repentir.

Tableau de la puissance divine

Mais tout à coup l'entretien est interrompu, et, du milieu d'un tourbillon, la voix du Très-Haut éclate sur ces hommes qui prétendent mesurer sa puissance et discuter sa justice.

Où étiez-vous quand je jetais les fondements de la terre ? Dites-le-moi si vous le savez. -

Où étiez-vous quand les anges du ciel saluèrent en choeur les astres nouveaux que j'attachais au firmament? Où étiez vous quand j'enfermai dans ses barrières la mer sortie frémissante du sein maternel, et que je lui dis : tu n'iras pas plus loin ?

Est-ce vous qui commandez à l'aube matinale ? Est-ce vous qui fixez à l'aurore la place où elle doit paraître pour envelopper le monde et chasser les impies devant sa lumière ?

Avez-vous marché sur les gouffres de de la mer ? Etes-vous descendus dans les profondeurs des abîmes ? Les portes de la mort se sont-elles ouvertes devant vous ? Parlez donc si vous le pouvez. -

Où est le séjour de la lumière ? Où est le séjour des ténèbres ? Vous le savez, car alors, sans doute, vous étiez nés déjà; le nombre de vos jours est si grand !

Serait-ce vous qui avez formé le lien des Pléiades et dénoué le noeud d'Orion, vous qui appelez les éclairs et à qui la foudre répond : Me voici !

Donnez-vous aux lionceaux la pâture, aux petits du corbeau leur proie ? Savez-vous l'heure de l'enfantement de la chèvre sauvage ? Savez-vous réduire au joug le taureau indompté ?

Avez-vous instruit l'autruche à confier ses oeufs au sable brûlant ?

Est-ce vous qui donnez à l'épervier des ailes puissantes? et l'aigle qui monte au-dessus des nues obéit-il à vos commandements ?

Avez-vous donné au cheval sa force et son courage ? Avez-vous orné son cou d'une flottante crinière ? Il bondit aussi léger que la sauterelle, et son hennissement est la voix de la terreur. Il frappe du pied la terre, et se rit du glaive qui menace sa poitrine. Les flèches volent, les piques étincellent, et, de son pied irrité, il creuse le sol. Mais la trompette sonne, il hennit et bondit, de loin il flaire la bataille; enfin il s'élance et se précipite dans la mêlée.

A cette foudroyante apostrophe, à ce magnifique tableau de la création, Job s'incline et s'humilie. Mais Dieu pardonne; il guérit ses maux; il lui rend au double tout ce qu'il a perdu, et le patriarche vit heureux 140 années encore après la terrible épreuve où sa foi n'a pas succombé.

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