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  La destruction du Temple  

Règne d'Archélaüs (4 av. J. C., - 6 ap. J. C.)

A la naissance du Messie, Hérode était mourant. Par son testament, il avait partagé ainsi ses Etats : Archélaüs devait avoir la Judée, l'Idumée et la Samarie avec le titre de roi; Hérode Antipas, la Galilée et la Pérée; Philippe, la Traconitide, la Gaulanitide et la Bathanée; tous deux enfin le titre de tétrarques. Aussitôt après la mort d'Hérode, Salomé, sa soeur, et Alexas, son ministre, firent assembler les soldats dans l'amphithéâtre de Jéricho, afin de leur donner connaissance d'une lettre que ce prince leur avait adressée. Elle portait qu'il les remerciait de leur affection et de leur fidélité, et qu'il les priait d'en donner de nouvelles preuves à son fils Archélaüs, désigné pour lui succéder au trône. On lut aussi son testament. Il y demandait d'une manière expresse que ses dernières volontés fussent confirmées par Auguste, avant d'être exécutées. Archélaüs parut se soumettre au désir de son père; il refusa la couronne que les soldats lui présentaient, et ne voulut pas encore prendre le titre de roi; mais il en exerça le pouvoir; et des séditieux, ayant voulu le forcer de réformer un jugement prononcé par son père1, il en fit égorger trois mille dans l'enceinte du temple et dans le sanctuaire.

Cette émeute apaisée, Archélaüs laissa le soin de sa maison et la conduite du royaume à son frère Philippe et partit pour Rome. Hérode Antipas, à qui le premier testament de son père donnait le trône, s'y rendit aussi, poussé par les conseils de Salomé. Tous ses proches se joignirent à lui, moins par affection que par haine pour Archélaüs; car leur désir était d'avoir Auguste même pour maître. Ils espéraient jouir, sous la domination romaine, d'une liberté et surtout d'une sécurité plus grande.

Pendant l'absence d'Archélaüs, de grands troubles éclatèrent. Des brigands désolaient le pays; quelques-uns prenaient même le titre de roi, comme le berger Atronge et l'ancien garde d'Hérode Simon; un officier romain, l'intendant Sabinius, profitait de ces désordres pour assouvir son avidité. De sorte que l'autorité d'Archélaüs, auquel on attribuait tous ces maux, était ébranlée déjà avant d'avoir été établie. D'autres obstacles s'élevèrent encore. Cinquante ambassadeurs des Juifs vinrent du consentement de Varus, gouverneur de Syrie, demander qu'Auguste leur permît de vivre selon leurs lois, et plus de huit mille Juifs, qui demeuraient alors dans la capitale de l'empire, appuyèrent cette demande. Philippe se rendit en même temps à Rome par le conseil de Varus et sous le prétexte d'assister son frère, mais en réalité dans l'espérance d'obtenir quelque chose si les ambassadeurs étaient écoutés, ou si le royaume était divisé entre les enfants d'Hérode.

Auguste déjoua tous ces projets ambitieux. Il remit à Archélaüs la moitié du royaume de son père, sous le titre d'ethnarchie, et lui promit de l'établir roi dès qu'il s'en montrerait digne. Il partagea l'autre moitié entre Philippe et Antipas qui avaient disputé le trône à leur frère. Antipas eut pour sa part la Galilée et le pays situé au-delà du fleuve (la Pérée); Philippe reçut la Bathanée, la Traconitide et l'Auranitide; Archélaus avait donc la Judée, l'Idumée et la Samarie, moins Gaza, Gadara et Joppé, c'est-à-dire la route vers l'Egypte. Auguste réunit ces trois places à la province de Syrie.

Les trois frères de retour dans leurs gouvernements s'occupèrent de constructions utiles; Archélaüs fit bâtir un bourg qu'il appela de son nom Archélaïde; Hérode entoura de murailles et rendit très-importante Sepphoris, qu'il choisit pour capitale. Il fortifia aussi la ville de Beratamphtha, et la nomma Juliade en l'honneur de Julie, fille d'Auguste. Philippe, de son côté, embellit Panéade, située vers les sources du Jourdain, et l'appela Césarée; il peupla et enrichit le bourg de Bethsaïde qu'il nomma aussi Juliade, aux bords du lac de Génézareth. - -

1. Il s'agissait d'un aigle d'or qu'Hérode avait fait placer sur la porte principale du temple. Sur un faux bruit de la mort du roi, une troupe de jeunes gens avait brisé l'image profane à l'instigation de deux prêtres; Hérode les fit brûler vifs. Jos., B. J., 1, 21.

Déposition d'Archélaüs, les Procurateurs (6-37 ap. J. C.)

Mais, en la neuvième année du gouvernement d'Archélaüs, les principaux des Juifs et des Samaritains, ne pouvant souffrir plus longtemps sa tyrannique domination, l'accusèrent devant Auguste, qui, sans daigner lui écrire, le fit amener par l'un de ses agents, et l'envoya en exil à Vienne, dans les Gaules, l'an 6 après Jésus-Christ. Les biens d'Archélaüs furent confisqués, ses palais vendus et ses Etats réunis à la Syrie.

Après la mort d'Hérode et d'Archélaüs, dit Josèphe, le gouvernement de notre pays redevint aristocratique, et ce furent les grands sacrificateurs qui eurent la principale autorité. Nous voyons cependant dans le Nouveau Testament qu'ils n'avaient pas le droit, réservé aux procurateurs, de rendre une sentence capitale. A Jérusalem, comme partout, les Romains se contentaient de prendre l'autorité publique et laissaient aux indigènes leurs lois, leurs coutumes, leur administration nationale1.

1. Ponce Pilate consentit même à renvoyer de Jérusalem les enseignes des soldats qui y étaient en garnison, par respect pour les lois juives, qui proscrivaient toute espèce d'images. Jos., B. J., II, 14.

Révolte des Zélateurs (Zélotes); Antipas

Simon le magicien
Antipas

Auguste avait chargé P. Sulpicius Quirinus, sénateur romain et proconsul de Syrie, de faire un recensement en Judée; il devait, en cas de nécessité, demander aide à Coponius, qu'on envoya à la tête d'un corps de cavalerie pour administrer la nouvelle province (an 7 de J. C.). Les Juifs n'opposèrent d'abord aucune résistance, bien qu'un recensement leur parût l'annonce de nouveaux impôts; mais un pharisien nommé Sadoc, et un homme de Gamala, appelé Judas, excitèrent le peuple à la révolte, disant que ce dénombrement était une preuve manifeste qu'on les voulait réduire en servitude. Dès lors, ce ne fut plus que meurtres et que brigandages dans cette malheureuse contrée. On pillait indifféremment amis et ennemis, sous prétexte de défendre la liberté publique, et la fureur des séditieux était telle que la famine ne put mettre un terme à leurs excès; le plus grand mal fut encore que Judas et Sadoc établirent une quatrième secte qui devait un jour causer la ruine de Jérusalem. Nous avons déjà parlé des esséniens, des saducéens et des pharisiens; la nouvelle secte, appelée les zélateurs, partageait toutes les opinions des pharisiens, mais soutenait en outre qu'il n'y a que Dieu seul qu'on doive reconnaître pour seigneur et pour roi. Les sectaires de ce parti professaient un amour si ardent de la liberté qu'ils souffraient tous les tourments plutôt que de donner à quelqu'un le nom de seigneur et de maître.

Quirinus parvint cependant à achever le dénombrement; la paix régna de nouveau, et fut maintenue par les procurateurs dont l'autorité relevait du gouverneur de Syrie; Ponce Pilate fut le sixième de ces magistrats; il entra en charge la onzième année du règne de Tibère.

Neuf ans après mourut Philippe, frère d'Antipas et d'Archélaüs, prince doux et ami du repos, qui se fit aimer de ses sujets. Comme il n'avait pas d'enfants, Tibère réunit ses Etats à la Syrie.

Antipas, le seul qui restât des trois successeurs d'Hérode le Grand, avait su se maintenir dans la faveur de Tibère; et en l'honneur de ce prince il fit bâtir une ville importante, qu'il appela Tibériade. Antipas avait choisi pour sa situation le plus fertile terroir de la Galilée, sur les bords du lac de Génézareth et non loin des sources thermales d'Emmaüs; aussi quand ce prince répudia sa première femme pour épouser sa nièce Hérodiade, fille d'Aristobule, il eut recours à la protection de Tibère contre son beau-père Arétas, roi des Arabes, qui déjà l'avait vaincu dans un premier combat. Vitellius, gouverneur de Syrie, reçut l'ordre de marcher contre les Arabes et de lui envoyer leur chef mort ou vif : mais Tibère mourut sur ces entrefaites, et Vitellius, ennemi d'Hérode, négligea d'exécuter les volontés d'un maître qui n'était plus.

Agrippa roi des Juifs (33-44 ap. J. C.)

Depuis longtemps déjà vivait à Rome Agrippa, petit-fils d'Hérode le Grand et fils d'Aristobule. Il avait su s'insinuer dans l'esprit d'Antonia, femme de Drusus et mère de Germanicus et de Claude, qui depuis fut empereur. Aussi, pour reconnaître les faveurs dont il était redevable à cette princesse, il s'attacha à son petit-fils Caïus, surnommé Caligula, que tout le monde aimait et honorait par respect pour la mémoire de Germanicus, son père. Cette affection paraissait véritable, car Agrippa saisissait toutes les occasions de servir les intérêts de Caïus; un jour, il alla jusqu'à lui dire, en parlant de Tibère : Ne verrai-je jamais venir le moment où ce vieillard s'en ira dans l'autre monde et vous laissera le maître de celui-ci! Que toute la terre serait heureuse! Que j'aurais de part à ce bonheur ! Ces paroles furent rapportées à l'empereur, et Agrippa, jeté dans les fers, attendit ainsi le jour où ses voeux seraient réalisés. Mais aussitôt que Tibère fut mort, Caligula, monté sur le trône, n'oublia pas le dévouement de son ami; il le nomma roi de la tétrarchie que Philippe avait possédée, y ajouta celle de Lysanias et lui donna, comme témoignage de son affection, une chaîne d'or aussi pesante que les fers dont on l'avait chargé.

Hérodiade, soeur du nouveau roi Agrippa et femme d'Hérode Antipas, tétrarque de Galilée, ne put voir sans envie cette prospérité qui élevait son frère au-dessus de son mari, et celui-ci, cédant à ses instances, se rendit à Rome pour solliciter le même titre. Mais Agrippa avait été informé du motif de son voyage; il fit partir aussitôt un affranchi avec une lettre pour l'empereur, dans laquelle il lui annonçait qu'Hérode était prêt à se révolter contre les Romains. A la lecture de cette dépêche, Caligula demanda à Hérode s'il était vrai qu'il eût dans ses arsenaux des armes pour soixante-dix mille combattants. Sur sa réponse affirmative, il crut la trahison assez vérifiée, et, lui ôtant ses Etats, qu'il donna à Agrippa, il le condamna à un exil perpétuel dans la ville de Lyon, en Gaule. Il offrait à Hérodiade de lui laisser toutes les richesses de son époux; elle préféra le suivre dans son exil (37 après J. C.). Tous deux obtinrent dans la suite la permission de passer en Espagne, où ils moururent dans l'obscurité. C'est Hérode Antipas qui avait fait mourir saint Jean-Baptiste, le précurseur, à la demande d'Hérodiade; et c'est encore à lui que le procurateur Ponce Pilate avait renvoyé Jésus qui, habitant en Galilée, était son sujet1.

1. Caligula avait ordonné à Pétronius de placer sa statue dans le temple de Jérusalem; touché des prières et des larmes de tout le peuple, ce gouverneur prit sur lui d'envoyer des remontrances à Caligula, qui lui répondit par l'ordre de se donner la mort. Heureusement le tyran fut lui-même tué avant l'exécution de ses ordres, Jos., B. J., II, 17, et Ant. Jud.

Faveurs de Claude envers les Juifs

Claude confirma Agrippa dans la possession de ses Etats, et lui attribua même de nouvelles provinces, de sorte qu'il réunit tout ce qu'avait possédé Hérode le Grand. En même temps Claude érigeait la Chalcidique en royaume pour Hérode, frère d'Agrippa. Sa faveur s'étendit jusqu'aux Juifs d'Alexandrie, opprimés par les Grecs de cette ville. Il est constant, dit son édit, que les rois d'Egypte ont dès longtemps accordé aux Juifs d'Alexandrie de jouir des mêmes privilèges que les autres habitants. Auguste, après avoir joint cette ville à l'empire, les leur confirma; il leur permit, encore d'élire eux-mêmes leurs ethnarques et de vivre selon leurs lois et dans l'exercice de leur religion; mais lorsque Caïus osa entreprendre de se faire adorer comme un dieu, les autres habitants d'Alexandrie animèrent ce prince contre les Juifs, parce qu'ils refusaient d'obéir à un commandement si impie. Or, comme il n'y a rien de si injuste que de les persécuter pour un tel sujet, nous voulons qu'ils soient maintenus dans tous leurs privilèges, et nous ordonnons aux uns et aux autres de vivre en paix à l'avenir, sans exciter aucun trouble. -

Claude envoya bientôt après, dans toutes les provinces de l'empire romain, un nouvel édit plus favorable encore et qui contenait ce qui suit : Tibère Claude, César Auguste, Germanique, grand prêtre, prince de la république et consul désigné pour la seconde fois : les rois Agrippa et Hérode, qui sont nos amis particuliers, nous ayant prié de permettre aux Juifs répandus dans l'empire de vivre selon leurs lois, ainsi que nous l'avons permis à ceux d'Alexandrie, nous le leur avons très-volontiers accordé, non-seulement en considération de deux si grands intercesseurs, mais aussi parce que nous estimons que l'affection et la fidelité que les Juifs ont toujours témoignées pour le peuple romain les rendent dignes de recevoir cette grâce. Ainsi nous ne voulons pas que, même dans les villes grecques, on les empêche d'en jouir, puisque le divin Auguste les y a maintenus; mais notre volonté est qu'ils en jouissent à l'avenir dans toute l'étendue de l'empire, pour les obliger, par cette preuve de notre bonté, à ne pas mépriser la religion des autres peuples, mais à se contenter de vivre en toute liberté dans la leur. Et pour que personne n'en puisse douter, nous ordonnons que le présent édit sera non-seulement publié dans toute l'Italie, mais envoyé par nos officiers aux rois et aux princes, et affiché pendant trente jours.

La Judée de nouveau réduite en province (44 ap. J. C.)

Quand ces deux édits, qui témoignaient des bontés de l'empereur pour les Juifs, eurent été envoyés à Alexandrie et dans tous les lieux soumis à l'empire romain, Claude permit à Agrippa de retourner en Judée. Ce prince veilla de tout son pouvoir aux intérêts de Jérusalem; il employa les deniers publics à élargir et à rehausser les murs de la nouvelle ville; il l'aurait rendue imprenable, si Claude, averti par le gouverneur de Syrie, ne lui eût ordonné d'interrompre les travaux. Mais Agrippa voulait illustrer son règne; il ordonna d'autres constructions. Entre tant de villes qui ressentirent les effets de sa magnificence, il faut citer Beryte (Beyrouth), ornée par ses soins de bains, de portiques superbes, d'un théâtre et d'un amphithéâtre. Afin de donner au peuple l'image de la guerre au sein ds la paix, Agrippa, suivant le cruel usage des Romains, fit un jour amener dans cet amphithéâtre quatorze cents hommes condamnés à mort. On les sépara en deux troupes, et leur combat fut si opiniâtre et si sanglant que de ce grand nombre il ne resta pas un seul homme vivant.

En la septième année de son règne, Agrippa célébra dans la ville de Césarée, qu'on nommait autrefois la Tour de Straton, des jeux solennels en l'honneur de l'empereur; mais, au milieu de ces fêtes, il fut saisi d'insupportables douleurs, et il mourut au bout de cinq jours. Il laissait un fils âgé de dix-sept ans, nommé Agrippa comme lui, et trois filles, dont l'aînée, appelée Bérénice, princesse remarquable par sa beauté, avait épousé son oncle Hérode, roi de Chalcidique. Celui-ci fut chargé par Claude de veiller au maintien de la tranquillité dans la Judée, avec le droit de conférer la charge de souverain sacrificateur. Il mourut l'an 44 de l'ère chrétienne, laissant trois fils, dont aucun ne lui succéda; car l'empereur donna sa principauté à son neveu Agrippa II, le dernier de la dynastie d'Hérode qui porta le titre de roi.

Ce prince, à la mort de son père, avait été jugé trop jeune pour lui succéder; la Judée avait été alors réduite en province romaine pour la seconde fois et soumise à des procurateurs. Le sort d'un d'entre eux fut un grand exemple de justice donné à la Judée et à tout l'empire. Ayant été accusé de négligence et d'injustice, ce procurateur, nommé Cumanus, fut condamné par Claude à l'exil, et un tribun, trouvé plus coupable, fut renvoyé à Jérusalem pour y être traîné sur la claie et décapité. Le successeur de Cumanus fut Claude Félix, frère de Pallas, affranchi et confident de l'impératrice Agrippine; ce fut devant lui et devant son successeur Félix que saint Paul comparut. La douzième année de son règne, Claude ôta la Chalcidique à Agrippa, qui l'avait administrée durant trois ou quatre ans, et lui donna la tétrarchie de Philippe, fils d'Hérode le Grand, c'est-à-dire la Bathanée, la Trachonitide et l'Auranitide avec quelques autres terres. L'année suivante, Claude mourut, et le procurateur Félix, que ses violences avaient rendu odieux à tous les Juifs, fut rappelé par Néron, qui mit Festus à sa place. Aussitôt les Juifs de Césarée députèrent à Rome pour accuser Félix. Il eût été condamné si Pallas, son frère, alors en crédit auprès de l'empereur, n'eût intercédé pour lui. Cependant, ni Festus, ni Albinus, son successeur, ne surent rendre le calme à la province.

Exactions de Florus

Gessius Florus, qui vint après eux, abusa si insolemment de son autorité qu'il les fit regretter. Albinus se cachait, du moins, pour faire le mal; Florus en tirait vanité. Il semblait, dit Flavius Josèphe, qu'il eût été envoyé pour faire triompher l'injustice; ses rapines et ses cruautés n'avaient pas de bornes; les grands gains ne lui faisaient pas négliger les petits; il prenait partout, il prenait tout; il partageait même avec les voleurs, et leur vendait à ce prix l'impunité de leurs crimes. Aussi les Juifs fuyaient-ils en foule chez les nations voisines. D'autres préférèrent à l'exil les chances d'une révolte. Deux ans après l'arrivée de Florus, en la douzième année du règne de Néron (66 ans après J. C.), cette guerre fatale commença.

Révolte des Juifs (66-70 ap. J. C.)

Un premier général, Cestius Gallus, ne fut pas heureux; les mécontents remportèrent quelques avantages sur des détachements de troupes romaines, et enflés de ces succès éphémères, ils se flattaient déjà de la victoire. Flavius Josèphe, celui qui écrivit plus tard leur histoire et le récit de cette lutte affreuse, essaya vainement de les détourner de leur projet; mais, après avoir tout tenté pour éclairer ses compatriotes, décidé à partager leur sort quel qu'il fût, il accepta le gouvernement de la Galilée. Il fit entourer de murs les villes ouvertes, fortifia les passages par où l'ennemi pouvait pénétrer, arma tous les hommes valides, et les habitua par des exercices fréquents à cette discipline qui avait rendu les Romains invincibles. Mais Néron envoya contre eux Vespasien, qui s'était déjà signalé dans de précédentes expéditions. A la nouvelle de son approche, les Juifs se débandèrent, et Josèphe fut obligé de se retirer dans Jotapat, la ville la mieux fortifiée du pays. Pendant quarante-sept jours que dura le siège de cette place, Josèphe développa toutes les ressources d'un génie actif et tous les talents d'un habile capitaine. Il lui fallut céder cependant : la ville avait été livrée par un transfuge. Le vainqueur reçut son adversaire avec bienveillance, et ne tarda pas, ainsi que Titus, son fils, à lui accorder toute sa faveur. La Galilée soumise, Vespasien allait marcher sur Jérusalem, quand il fut nommé empereur; il partit pour l'Italie, mais la guerre continua sous la direction de Titus. Agrippa II, prévoyant les maux qui allaient fondre sur Jérusalem, essaya de fléchir la résolution désespérée de ses habitants. Mieux vaut mourir que nous soumettre ! répondirent les zélateurs. Ils chassèrent à coups de pierres le prince de la ville et communiquèrent leur enthousiasme farouche à tout le peuple; quand Titus parut à la tête de ses légions, il trouva partout la révolte et une guerre acharnée.

Cependant de sinistres présages annonçaient l'inutilité de ces efforts. C'est, dit Bossuet, une tradition constante et confirmée par tous les rabbins, que, quarante ans avant la ruine de Jérusalem, ce qui revient à peu près au temps de la mort de Jésus-Christ, on ne cessait de voir dans le temple des choses étranges, tous les jours il y paraissait de nouveaux prodiges, de sorte qu'un fameux rabbin s'écria un jour : O temple! ô temple! Qu'est-ce qui t'émeut et pourquoi te fais-tu peur à toi-même ?

Qu'y a-t-il de plus marqué que ce bruit affreux qui fut ouï par les prêtres dans le sanctuaire le jour de la Pentecôte et cette voix manifeste qui sortit du fond de ce lieu sacré : Sortons d'ici, sortons d'ici? Les saints anges protecteurs du temple déclarèrent hautement qu'ils l'abandonnaient, parce que Dieu, qui y avait établi sa demeure durant tant de siècles, l'avait réprouvé.

Josèphe et Tacite même ont raconté ce prodige. Il ne fut aperçu que des prêtres. Mais en voici un autre qui a éclaté aux yeux de tout le peuple, et jamais aucun autre peuple n'avait rien vu de semblable. Quatre ans devant la guerre déclarée, un paysan, dit Josèphe, se mit à crier : - Une voix est sortie du côté de l'Orient, une voix est sortie du côté de l'Occident, une voix est sortie du côté des quatre vents, voix contre Jérusalem et contre le temple, voix contre les nouveaux mariés et les nouvelles mariées, voix contre tout le peuple ! - Depuis ce temps, ni jour, ni nuit, il ne cessa de crier : - Malheur, malheur à Jérusalem !- Il redoublait ses cris les jours de fête; aucune autre parole ne sortit jamais de sa bouche; ceux qui le plaignaient, ceux qui le maudissaient, ceux qui lui donnaient ses nécessités, n'entendirent jamais de lui que cette terrible parole : - Malheur, malheur à Jérusalem ! - Il fut pris, interrogé et condamné au fouet par les magistrats. A chaque demande et à chaque coup, il répondait, sans jamais se plaindre : - Malheur à Jérusalem ! - Renvoyé comme un insensé, il courait tout le pays en répétant sans cesse sa triste prédiction. Il continua, durant sept ans, à crier de cette sorte, sans se relâcher et sans que sa voix s'affaiblît. Au temps du dernier siège de Jérusalem, il se renferma dans la ville, tournant infatigablement autour de murailles et criant de toute sa force : - Malheur au temple, malheur à la ville, malheur à tout le peuple ! - A la fin, il ajouta :-Malheur à moi-même ! - et en même temps il fut emporté d'un coup de pierre lancée par une machine.

Siège de Jérusalem

Nous avons dit déjà tout ce que la nature et l'art avaient fait pour rendre Jérusalem inexpugnable; ses hautes murailles enfermaient un peuple immense accouru pour la célébration de la Pâque et qu'animait le fanatisme patriotique et religieux. Malheureusement les divisions intestines affaiblirent la résistance : le commandement avait été partagé entre trois chefs, Jean de Giscale, Eléazar et Simon, fils de Gorias. Chacun d'eux s'était cantonné dans une partie de la ville, et ils se battaient entre eux quand ils ne se battaient plus contre l'ennemi commun. Dès que les Romains arrivèrent en vue de la place, au mois de mars de l'an 70 de notre ère, Titus s'avança avec six cents cavaliers pour reconnaître les approches; mais une sortie dispersa son escorte et lui fit courir à lui-même les plus grands dangers. Le lendemain, la dixième légion travaillait à ses retranchements, quand elle fut si vivement attaquée que le prince dut venir lui-même, à deux reprises, pour la dégager. Mais les combats dans l'intérieur de la place permirent aux Romains d'avancer leurs travaux. Jean de Giscale s'étant emparé du temple qu'occupait Eléazar, tailla en pièces la plus grande partie des soldats de ce dernier, et le réduisit à n'être plus que son lieutenant. Ainsi les trois partis étaient réduits à deux, Jean, qui était maître du temple, et Simon, qui commandait le reste de la ville; mais leur rivalité n'en allait être que plus sanglante.

A la faveur de ces divisions, Titus était parvenu à entourer de ses ouvrages tout le Nord de la ville. Les Juifs, un instant réunis, essayèrent de les détruire. Dans une sortie générale, ils pénétrèrent jusqu'aux ouvrages des assiégeants, et déjà ils commençaient à y mettre le feu, lorsque Titus survint avec toute la cavalerie; sa présence ranima le courage des légions. Les Juifs furent repoussés, mais après avoir longtemps disputé la victoire. S'il faut en croire Suétone, Titus aurait, dans cette affaire, tué douze ennemis de sa main. Enfin, au bout de quinze jours d'efforts, les Romains se rendirent maîtres de la première enceinte. Dès le cinquième jour, ils eurent fait une brèche au second mur; l'assaut était possible et le succès certain, car la foule rassemblée dans la ville était disposée à se rendre; mais Titus ne voulait pas abandonner cette cité fameuse aux horreurs du pillage, et il se contenta de garder la brèche avec mille légionnaires d'élite. Jean et Simon, prenant cette modération pour de la faiblesse, attaquèrent avec toutes leurs forces cette poignée de Romains; Titus lui-même fut enveloppé, et les Juifs restèrent maîtres de la brèche; mais ils n'eurent pas le temps de la réparer, et, après quatre jours de combat, Titus put se loger dans la seconde enceinte.

Le siège durait depuis vingt-quatre jours, Jérusalem était à moitié conquise, mais ni le temple, ni la tour Antonia, ni la citadelle de Sion n'étaient encore au pouvoir des Romains. Pour intimider l'ennemi, Titus fit sous leurs yeux, au milieu de la basse ville, la revue de toute son armée. Quatre jours après, lorsqu'il eut dressé toutes ses machines contre la ville haute et contre la tour Antonia, avant de donner le signal de l'attaque, il chargea l'historien Josèphe d'engager ses compatriotes à céder à la nécessité. Josèphe s'avança sur un lieu élevé d'où on pouvait l'entendre des murailles, encore occupées par les Juifs, et leur adressa un discours qu'il nous a lui-même conservé; mais les assiégés lui répondirent par des outrages, et bientôt les pierres et les traits volèrent sur lui. Il n'en fit pas moins le tour des murs, en continuant ses exhortations et ses prières avec tout aussi peu de succès. Une pierre même l'atteignit et le renversa; il eût été achevé par les Juifs sortis de la ville, si Titus n'eût envoyé des soldats pour l'enlever.

Cependant la famine était dans Jérusalem, d'où chaque nuit un grand nombre d'habitants s'échappaient. D'abord Titus leur permit de traverser les postes; mais ces ménagements n'ayant pas eu le résultat qu'il attendait, il ordonna de mettre en croix tous ceux qu'on saisirait. Il y en eut jusqu'à cinq cents qui périrent ainsi; d'autres furent renvoyés dans la place, avec les mains coupées. Au lieu de se laisser abattre par ce spectacle terrible, les défenseurs de Jérusalem y puisèrent une nouvelle audace. Dans une sortie, ils se firent jour jusqu'aux ouvrages des Romains, et les détruisirent par la sape et la mine. Il fallut que Titus, pour prévenir de semblables tentatives, fit construire une muraille de cinq mille pas de circuit et flanquée de trois forts. Malgré les progrès de la famine, qui atteignait les soldats eux-mêmes, aucun chef ne parlait de se rendre. Cependant on avait vu une femme manger son propre enfant! Titus, attristé de tant de maux, redoubla d'efforts pour presser la fin de ce siège horrible.

Destruction du temple (70 ap. J. C.)

Parabole des Vignerons
La destruction du temple
de Jérusalem, 1867 - Francesco Hayez

Déjà maître de la partie du temple appelée la Cour des Gentils, il fit agir le bélier et la sape pour forcer les dernières défenses. Mais telle était la solidité de ces constructions qu'elles résistèrent à tous les coups des machines. Alors il fit mettre le feu aux portes, et l'incendie dura pendant un jour et une nuit. Mais Titus lui-même ordonna de l'éteindre, afin d'épargner au moins le Saint des saints, comme un monument de sa victoire. Le lendemain, les Juifs firent une nouvelle sortie, et ne furent repoussés qu'avec peine. On les croyait désespérés et dégoûtés de ces inutiles tentatives, quand on les vit se jeter avec fureur sur les Romains occupés à éteindre le feu des galeries extérieures. Dans le trouble et la confusion produits par cette attaque inopinée, un légionnaire, sans l'ordre d'aucun officier, et poussé, dit Josèphe, comme par une inspiration divine, jeta une pièce de bois enflammée dans une des salles qui entouraient le sanctuaire. Le feu gagna aussitôt de tous côtés, et les Juifs, ne songeant plus qu'à périr, se précipitèrent à travers les flammes et les épées des Romains, qui les repoussaient et attisaient l'incendie.

Ainsi fut brûlé le second temple de Jérusalem, le 10 août de l'an 70 de J. C., anniversaire du jour où le premier temple avait été brûlé par Nabuzardan, général de Nabuchodonosor II, l'an 585 avant notre ère. Maîtresse de l'emplacement du temple, l'armée romaine y rassembla ses enseignes et proclama son général imperator. Plusieurs des prêtres juifs vinrent alors se rendre à discrétion et implorer la clémence du vainqueur. Titus, qui leur attribuait la résistance obstinée de leurs concitoyens et qui redoutait encore leur fanatisme, répondit que le temps de la clémence était passé, qu'il aurait pu pardonner aux lévites en considération du temple, mais que, cet édifice n'existant plus, ils devaient périr, ce qui fut exécuté.

La conquête de Jérusalem n'était pas encore terminée; une partie des assiégés s'étaient réfugiés dans la ville haute. Titus leur offrit la vie sauve, s'ils voulaient livrer la forteresse et mettre bas les armes. Les Juifs s'y refusèrent sous prétexte qu'ils étaient liés par le serment qu'ils avaient fait de ne jamais se rendre. Ils demandaient la permission de se retirer où ils voudraient avec leurs familles. Titus refusa d'accéder à ces conditions et déclara qu'il n'y aurait plus de grâce pour personne. Aussitôt il fit détruire la partie de la ville qu'il occupait depuis plusieurs mois, et construisit de nouvelles machines pour réduire celle qui tenait encore. Infidèle à ses menaces, il ne cessait de recevoir à merci les malheureux qui parvenaient à échapper à leurs propres soldats. Cependant, dès que les béliers commencèrent à ébranler les murailles, les Juifs, enfin épouvantés, abandonnèrent la défense pour se réfugier dans les souterrains, et les Romains pénétrèrent dans la ville haute sans éprouver de résistance. Ils passèrent au fil de l'épée tout ce qui se rencontra sur leur passage et mirent le feu aux maisons. Ce dernier incendie, qui eut lieu le 8 septembre, consomma la ruine de Jérusalem.

Dans cette guerre, plus d'un million trois cent mille Juifs, dont six cent mille dans Jérusalem, avaient péri sous le fer de l'ennemi ou dans les horreurs de la famine; quatre vingt-dix-sept mille furent vendus. La ville fut renversée de fond en comble, le temple livré aux flammes et le reste des habitants dispersé ou réduit en captivité. Les dépouilles trouvées dans la ville firent baisser de moitié la valeur de l'or en Syrie.

A la fête de la naissance de Domitien, à celle de l'anniversaire de l'avénement de Vespasien à l'empire, dit M. de Chateaubriand, plusieurs milliers de Juifs périrent par le feu et les bêtes, ou par la main les uns des autres comme gladiateurs. A Rome, Titus et son père triomphèrent de la Judée. Jean et Simon, chefs des Juifs de Jérusalem, marchaient enchaînés derrière le char. Des médailles, frappées en mémoire de cet événement, représentent une femme enveloppée d'un manteau, assise au pied d'un palmier, la tête appuyée sur sa main, avec cette inscription : La Judée captive.

Les Juifs furent dispersés. Témoins vivants de la Parole vivante, ils subsistèrent, miracle perpétuel, au milieu des nations. Etrangers partout, esclaves dans leur propre pays, ils virent tomber ce temple dont il ne reste pas pierre sur pierre. Une partie de leur population enchaînée vint élever à Rome cet autre monument où devaient mourir les chrétiens. Le ciseau sculpta sur un arc de triomphe qu'on admire encore les ornements qui brillaient aux pompes de Salomon, et dont, sans ce hasard, nous ignorerions la forme. L'orgueil d'un prince romain et le talent d'un artiste grec ne se doutaient guère qu'ils fournissaient une preuve de plus de la grandeur de la nation vaincue et de ses mystérieuses destinées. Tout devait servir, gloire et ruine, à rendre éternelle la mémoire du peuple que Moïse forma et qui vit naître Jésus-Christ.

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