Auguste : né en 63 av. J.C., mort en 14 ap. J.C.

Titre : Premier empereur romain, Imperator Caesar Divi Filius Augustus (16 janvier 27 av. J.C., 19 août 14 ap. J.C. : 40 ans)

Octave

Octave ou Auguste jeune
Octave ou Auguste jeune
Department of Greek, Etruscan
and Roman Antiquities, Denon

Auguste est né le 23 septembre 63 av. J.C., à Rome, sur le Palatin, et s'appelle alors Caius Octavius Thurinus (Octave). Il a quatre ans quand son père (Caius Octavius, riche chevalier d'une famille plébéienne originaire de Velletri) meurt. Son père Caius Octavius est le premier sénateur de la famille. Il est le gouverneur de la province de Macédoine jusqu'à sa mort en 58 av. J.C.

Sa mère (Atia Balba Caesonia) est la fille de Julie, la soeur de Jules César (il est donc le petit-neveu du dictateur). César, n'ayant pas d'enfants, s'était chargé de l'élever. A quinze ans, il reçoit pour robe virile le laticlave, insigne de la dignité sénatoriale, plus tard, un pontificat et, après la guerre d'Afrique, des récompenses militaires, bien qu'il n'ait pas fait partie de l'expédition. En 46 av. J.C., une maladie l'empêche d'arriver assez tôt en Espagne pour assister à la bataille de Munda, mais César veut l'emmener avec lui contre les Parthes, et il l'avait envoyé à Apollonie, au milieu des légions qui s'y réunissaient1. Les escadrons de l'armée de Macédoine viennent tour à tour manoeuvrer sous les yeux du jeune homme, qui, par l'ordre de son oncle, prenait part à leurs exercices.

Cette précaution sauvera la fortune d'Octave, car, il s'attachera les soldats, et quand on apprit la mort du dictateur (44 av. J.C.), les tribuns l'invitèrent à se mettre sous la sauvegarde de ces légions dévouées. Ses amis, Salvidienus et Agrippa lui conseillent d'accepter2. C'est comme une déclaration de guerre au sénat et aux meurtriers. Octave, esprit réservé, qui donne à la prudence autant que César à l'audace, rejette ce projet, mais, hardi à sa manière, il se résout, malgré les avis menaçants de ses proches, à venir seul à Rome réclamer son dangereux héritage. Il comprend bien qu'il ne peut pas échapper à la proscription qu'en se rendant redoutable et qu'il n'y a pas pour sa destinée d'autre alternative que le sort ou la fortune de César. Il revient à Rome et découvre en route que César l'a adopté dans son testament.

Incertain des dispositions de la garnison de Brindes, il débarque au petit port de Lupia, où l'on connaissait déjà la scène des funérailles, et les décrets du sénat qui confirmaient les actes du dictateur. Dès ce moment il prend le nom de César, que les premiers soldats qu'il rencontre saluent de leurs acclamations. Au-devant de lui accourent les affranchis, les amis de son père adoptif et les vétérans des colonies qui viennent lui offrir leur épée, s'il veut venger sa mort. Mais lui, n'affichant d'autre prétention que celle d'accomplir les dernières volontés de l'illustre victime, il voyage sans bruit, sans faste. Près de Cumes, il apprend que Cicéron est dans le voisinage; il va lui faire visite, et charme le vieillard par ses caresses et son feint abandon. A la fin d'avril de 44 av. J.C., il entre dans Rome3. Mais lorsqu'il arrive à Rome, le pouvoir est aux mains d'Antoine et de Lépide qui penchent en faveur de l'amnistie des assassins de César.

Octave et Antoine (avril 44 av. J.C.)

Octave, qui refuse ces arrangements, parvient à saper la position d'Antoine en gagnant à sa cause beaucoup de partisans de César, y compris certaines légions.

Octave a alors dix-neuf ans à peine, en vain ses amis renouvèlent leurs instances pour lui faire quitter le nom de César. Le second jour de son arrivée, il se présente devant le préteur et déclare qu'il accepte l'héritage et l'adoption, puis il monte à la tribune et promet au peuple assemblé qu'il accomplirait tous les legs de la succession. Antoine ne revient à Rome qu'au milieu de mai. Octave lui demande une entrevue, elle a lieu dans les jardins de Pompée. Après des protestations de reconnaissance et de dévouement, Octave lui reproche l'amnistie accordée aux meurtriers et l'oubli qu'il fait de la vengeance due aux mânes de César. Il finit en réclamant l'argent laissé par le dictateur, afin de pouvoir acquitter ce qu'il doit au peuple. Antoine est bien décidé à ne rien restituer et compte renvoyer aisément le nouveau venu à l'école.

Antoine répond que, consul du peuple romain, il n'a pas de comptes à rendre à un jeune homme, qu'on doit savoir que, sans ses efforts, César aurait été déclaré tyran et, par conséquent, le testament annulé, que, pour l'argent, le peu que César avait laissé avait servi à faire passer ces décrets qui sauvaient sa mémoire, qu'au reste Octave s'engage dans une route mauvaise, en voulant flatter le peuple, foule mobile et moins sûre dans son inconstance que le flot qui va battre incessamment de nouveaux rivages. Il devait avoir appris ces choses-là dans l'école d'où il sort.

Octave s'éloigne profondément blessé de ces ironies amères. Ainsi tout lui manque : ses parents, ses conseillers, le pressent de rester dans l'ombre, et Antoine veut l'y tenir. Un autre aurait cédé, mais, derrière sa famille et ses amis tremblants, il a vu le peuple et les soldats l'applaudir et l'encourager et, avec une audace qui vaut bien celle du plus brave sur le champ de bataille, il persiste. On lui refuse les trésors de son père, il met en vente les terres, les villas du dictateur et comme ces domaines ne suffisent pas, il vend ses propres biens, il emprunte à ses amis, commençant, à l'exemple de César, par se ruiner, et, comme lui, engageant le présent au profit de l'avenir. Antoine, après s'être moqué du prétendant, finit par surveiller sérieusement sa conduite. Il multiplie devant lui les obstacles : il empêche qu'une loi curiate ratifie l'adoption, il lui suscite mille procès avec des gens qui élèvent des prétentions sur l'héritage, ou qui réclament des créances. Un jour que le jeune César harangue le peuple, il le fait arracher de la tribune par ses licteurs. Mais cette guerre déloyale, ces violences, profitent à son adversaire, dont la popularité s'accroit de tout le crédit que perd Antoine.

Cependant il s'aperçoit de cette désaffection et s'arrête. Antoine veut se faire donner la Cisalpine, puis y appeler les six légions de vétérans que César destinait à la guerre d'Orient, leur faire traverser l'Italie, et peut-être s'en servir contre ses adversaires. Par des raisons différentes, le jeune César approuve ce plan : Decimus Brutus commande dans la Cisalpine; Octave a intérêt à ne pas laisser un des conjurés dans cette forteresse, qui domine l'Italie et Rome. Il compte dans l'armée de Dalmatie beaucoup d'amis, si elle débarque, Antoine en serait peut-être moins maître qu'il ne croyait. Les deux chefs des césariens se trouvent donc pour un instant rapprochés. Ils se réconcilient, et Octave emploie son influence à faire passer la loi, que le sénat combat et que les tribus acceptent (juin ou juillet 44).

Octave espère qu'Antoine lui rendrait service pour service. Le peuple veut lui donner le tribunat, quoique son adoption dans la famille patricienne des Jules crée pour lui une incapacité à cette charge. Antoine fait échouer sa demande, en promulguant un édit qui menace de la puissance consulaire quiconque briguerait contre les lois. Evidemment Octave n'a pas l'âge. Comme le peuple menace de passer outre, le consul rompt l'assemblée4.

Malgré cet échec, le jeune César avait, en quelques semaines, fait de grands progrès. Le peuple est à lui, mais la force ne se trouve plus au Forum, il la cherche où elle est passée, ses émissaires parcourent secrètement les colonies de vétérans, tandis que d'autres vont au-devant des légions qui arrivent de Macédoine. Ces pratiques réussissent. Un jour Antoine voit entrer chez lui des tribuns militaires qui lui rappellent qu'il n'y a qu'un seul intérêt commun à tous les amis de César, la vengeance de sa mort et le maintien de ses établissements, que ce but ne serait atteint qu'autant qu'ils ne diviseront pas leurs forces, qu'il doit donc se réconcilier au plus tôt avec le fils adoptif du dictateur. Ces prières valent un ordre : les deux chefs se laissent emmener, par les tribuns, au Capitole, pour s'y jurer une éternelle amitié. Quelques jours après, le consul reproche publiquement au jeune César d'avoir soudoyé contre lui des assassins, et Octave lui renvoie la même accusation. Octave ne peut songer à ce moyen extrême, car il a besoin du plus habile des généraux de son père, et il ne veut que l'obliger d'abord à partager avec lui.

Cicéron (août 44 av. J.C.)

Cependant, à Rome, il se forme contre Antoine une vive opposition : les mécontents sont encouragés par la division qui s'était mise au camp des césariens, par les progrès de Sextus Pompée qui rassemble une flotte, par les nouvelles, arrivées d'Orient, que Trebonius s'était saisi de l'Asie Mineure et que les légions de Syrie appellent Cassius. Brutus avait laissé partir son collègue, et, hésitant sur la conduite à tenir, il était resté à l'ancre dans le golfe de Pouzzoles, d'où il avait fait célébrer, avec une rare magnificence, les jeux qu'il devait au peuple de Rome pour sa préture, sans oser, toutefois, y paraître. Cicéron le conjure de ne pas quitter l'Italie, pour être en mesure de profiter de la mésintelligence d'Antoine et d'Octave. Mais les menaces des uns et la faiblesse des autres, les légions de Brindes, les vétérans des colonies, le sénat même qui ne soutient pas Pison rompant avec le consul par un discours énergique, tout l'effraie : il part. Ses craintes gagnent Cicéron, qui s'embarque pour la Grèce, dans l'intention d'y attendre la fin du consulat d'Antoine. Il va jusqu'à Syracuse, là ses indécisions le ressaisissent, et le souvenir de sa première fuite d'Italie l'arrête. A soixante-trois ans, recommencer à vivre sous la tente, il est trop tard, mieux vaut rester sur le champ de bataille, y combattre et, s'il le faut, y mourir. Il retourne à Rome (31 août).

Cicéron lance la première de ces harangues contre Antoine que, par un souvenir de Démosthène, il appelle des Philippiques. Tout en gardant quelques ménagements pour l'homme, il attaque vivement ses actes. Il considère le jeune Octave comme un allié utile. Durant cette guerre de paroles et ces emportements d'éloquence, Octave, avec beaucoup moins de bruit, mine plus sérieusement la puissance du consul : il lui débauche ses soldats. Antoine apprend que les légions débarquées à Brindes étaient sourdement travaillées par de mystérieux agents, et il part en toute hâte (3 octobre) pour arrêter la défection. Celui qui était déjà son rival quitte aussi la ville, fait une tournée parmi les colons de son père, dans la Campanie, dans l'Ombrie, et ramène dix mille hommes, en promettant à chaque vétéran qui le suivrait 2000 sesterces. Il tâche aussi de gagner Cicéron, et par lui le sénat, afin d'obtenir de cette assemblée un titre qui parait lui conférer une autorité légale. Tous les jours il écrit au vieux consulaire, le pressant de revenir à Rome se mettre à la tête des affaires, combattre leur ennemi commun et sauver une seconde fois la république. Il lui promet confiance, docilité, il l'appelle son père : Cicéron est séduit.

A Brindes, Antoine oubliant que les soldats ne connaissent pas la discipline quand les chefs ne connaissent plus les lois, reproche durement aux légionnaires leur affection pour un enfant téméraire. Ils ne lui avaient pas, disait-il, dénoncé les agents de discorde qui s'étaient introduits dans leur camp. Mais il saurait les trouver et les punir, pour eux, il leur promet une gratification de 400 sesterces. Ces menaces et cette parcimonie, deux choses auxquelles les soldats ne sont plus habitués, sont accueillies par des rires ironiques. Il y répond cruellement en les faisant décimer, des centurions sont égorgés dans sa maison même, aux pieds de Fulvie sa femme, qui fut couverte de leur sang5. Quelques jours après, il se débarrasse encore de plusieurs suspects qu'il avait d'abord oubliés, puis il dirige ses troupes le long de l'Adriatique sur Ariminum, tandis que lui-même, avec une escorte choisie, se rend à Rome (octobre 44 av. J.C.).

Il convoque aussitôt le sénat dans l'intention d'y accuser Octave de haute trahison pour avoir levé des troupes sans mission officielle. Mais il apprend que deux des légions de Brindes viennent de passer à son rival, et le sénat lui est hostile. Il sent qu'à Rome il serait battu, qu'il doit, comme Sylla, comme César, chercher dans les camps les moyens de rentrer en maître dans la ville, et il part pour Ariminum. Decimus Brutus ne s'était pas soumis au plébiscite qui le dépouillait de la Cisalpine, et invoque, pour légitimer son refus, la ratification faite par le sénat des actes de César. Antoine va le chasser de cette province, puis il resserrerait son alliance avec Lépide, gouverneur de la Narbonnaise et de l'Espagne citérieure, avec Plancus, qui commande trois légions dans la Gaule transalpine; maître alors, par lui-même ou par ses deux amis, des provinces qu'avait eues son ancien général, il repasserait le Rubicon et recommencerait l'histoire du dictateur, avec un autre dénouement, en renonçant à la clémence qui avait perdu César (novembre 44 av. J.C.).

Octave, Général du sénat (janvier 43 av. J.C.)

Cicéron revient presque aussitôt à Rome (9 décembre 44). La situation semble meilleure, les chefs des deux partis avaient abandonné la ville, les meurtriers, ou la faction des grands, sont dans l'Orient. Antoine et Lépide, les représentants de la soldatesque, dans les deux Gaules. Il est donc permis de penser que les honnêtes gens, restés maîtres de Rome et du gouvernement, pourraient, avec de l'habileté et de l'énergie, ressaisir l'influence. Cicéron se met résolument à leur tête et rêve le retour des beaux temps de son consulat. Cependant il comprend que le glaive, non l'éloquence, déciderait de la victoire et le sénat est sans armée !

Mais ce jeune homme qui vient de chasser Antoine en avait une. Serait-il difficile de le gagner à la bonne cause ? Il n'est encore qu'un nom, un drapeau, qui sert aux vétérans de point de ralliement. Eh bien, ce drapeau, ne peut-on s'en saisir ? Animé d'un pieux zèle, le jeune Octave n'a d'autre ambition que d'accomplir les dernières volontés de son père. Quand il se sera ruiné à le faire, il retombera dans l'obscurité. Quelques éloges, des honneurs, suffiront à cette vanité de vingt ans ? Son âge répond de sa docilité. Octave donnera donc aux sénateurs cette armée qu'ils n'ont pas, et, après la victoire, on brisera l'instrument. Ne serait-ce pas un curieux spectacle et une légitime expiation que de faire servir les vétérans de César à consolider la liberté ? Telles sont les espérances dont se berce le vieux consulaire, malgré les avis de ceux qui lui représentent que ce jeune homme avait déjà montré une prudence, une audace au-dessus de son âge. Dix jours seulement après son retour, Cicéron fait au sénat et devant le peuple6 l'éloge d'Octave, il félicite les légions qui avaient déserté pour lui les drapeaux du consul, et le gouverneur de la Cisalpine qui résiste courageusement à l'injuste attaque de celui que son titre fait cependant le chef légal de la république.

Antoine, ennemi de l'Etat (janvier 43 av. J.C.)

Le forum de césar
Marc Antoine
Louperivois

Antoine, en effet, assiégeait déjà Decimus Brutus dans Modène. Cicéron, recommençant l'inutile campagne de Marcellus contre César, veut que le consul soit sommé de mettre bas les armes, de quitter sa province et d'attendre les décisions du sénat, sinon, il sera déclaré ennemi public. Et il demande des levées, la suspension des affaires civiles, la prise de l'habit de guerre, la déclaration qu'il y a tumulte. Mais il demande aussi : pour Lépide, qu'il espère détacher d'Antoine par une puérile satisfaction de vanité, une statue équestre et dorée qui lui serait dressée dans le Forum, pour Octave, la dispense des lois Annales, un siège au sénat et le titre de propréteur. Afin qu'on n'objecte pas sa jeunesse, il cite les commandements prématurés des vainqueurs de Zama et de Cynoscéphales, il rappelle qu'Alexandre avait conquis l'Asie dix années avant d'avoir l'âge requis à Rome pour briguer les faisceaux consulaires, et il se rend garant du patriotisme du jeune César, il connaissait, disait-il, jusqu'à ses plus secrètes pensées. Il engage sa parole qu'Octave ne cesserait jamais d'être ce qu'il est alors, c'est-à-dire tel qu'on souhaite qu'il soit toujours. Le sénat, plus timide que l'ardent vieillard, qui en recouvrant la parole redevient si vaillant, accorde ce qui lui est demandé pour l'héritier du dictateur, en y ajoutant l'élection d'une statue équestre7, un siège au sénat parmi les consulaires et la ratification de ses promesses aux soldats : le trésor public est chargé d'acquitter sa dette.

Cependant les deux nouveaux consuls, Hirtius et Pansa8, anciens amis de César, obtiennent qu'une tentative serait encore faite pour conserver la paix. Les députés envoyés à Antoine reviennent à la fin de janvier avec une réponse inacceptable : il veut, pour Brutus et Cassius, le consulat, afin de faire sa paix avec eux, pour ses légionnaires, de l'argent et des terres : c'est, depuis Sylla, la première condition de tout traité de paix; pour lui-même, le commandement de la Gaule transalpine pendant cinq ans, avec six légions, et le maintien de tous ses actes, comme de ceux de César. Cicéron ne peut cependant arracher encore une déclaration de guerre : le décret qui charge les deux consuls et Octave de débloquer Modène ne parle que d'un tumulte à apaiser9. Octave reçoit pour cette campagne le titre de propréteur, avec l'imperium et un pouvoir égal à celui des consuls en charge. Un autre sénatus-consulte interdit de l'appeler un enfant.

Antoine a à Rome des amis nombreux10 qui font décider l'envoi d'une seconde ambassade, pour se débarrasser de Cicéron. Il s'aperçoit à temps du piège, et, par sa douzième Philippique, il fait revenir sur une décision qui aurait laissé à Antoine le temps de prendre Modène. Les lettres de Sextus Pompée, qui réunissait une armée à Marseille et offre ses services, les nouvelles d'orient, où Brutus et Cassius s'étaient mis en possession de leurs gouvernements de Syrie et de Macédoine, secondent son éloquence et entraînent le sénat.

Dans le courant de mars 43 av. J.C., Hirtius et Octave entrent en campagne et sont rejoints, à la fin du mois, par Vibius Pansa avec de nouvelles levées. Antoine tâche de les décider à se joindre à lui, en leur rappelant qu'ils étaient, eux aussi, des césariens, que l'homme qu'il assiège avait été un des meurtriers, et qu'ils seront les premières victimes du parti dont ils servent les passions. Le consul Hirtius renvoie la lettre à Cicéron, qui en donne lecture au sénat avec un éloquent commentaire.

La bataille de Modène (avril 43 av. J.C.)

Mais Lépide ne daigne pas répondre aux avances de Cicéron, il presse le sénat de traiter avec Antoine et il entraîne Plancus et Pollion dans sa politique cauteleuse, ou du moins fort peu sénatoriale. Le fils du proscrit de 78 et l'ancien maître de la cavalerie de César a des intérêts que la rhétorique de Cicéron ne peut lui faire oublier. Quant aux tyrannicides, ils sont bien loin et hors d'état d'intervenir dans le conflit qui doit se décider si près de Rome. Déjà l'un d'eux, Trebonius, avait payé la dette du sang : Dolabella l'avait surpris dans Smyrne et mis à mort. Plus tard on raconte que de menaçants présages avaient annoncé les malheurs publics : la Mère des dieux, dont la statue s'élevait sur le Palatin, regardait le levant, elle tourna subitement son visage au couchant, comme si elle ne voulait plus voir les lieux occupés par les meurtriers; celle de Minerve, à Modène, versa du sang. Les dieux se font césariens, du moins la foule à qui l'on conte ces miracles le pense.

Un léger avantage remporté par les troupes d'Antoine, avant la jonction des trois généraux du sénat, jette l'inquiétude dans la ville. Le 15 avril 43 av. J.C., Pansa arrive près de Bologne où se trouvent ses collègues, et les deux jours suivants on se bat avec acharnement en trois lieux à la fois. Déjà Pansa est mortellement blessé, et ses troupes reculent en désordre, sur Forum Gallorum (Castel-Franco), quand Hirtius, débouchant à la tête de vingt cohortes, ressaisit la victoire. Durant cette double action, Octave avait défendu le camp contre le frère d'Antoine. Celui-ci prétendit que le jeune César, épouvanté dès les premiers coups, avait fui, sans insignes, et que pendant deux jours on ne l'avait pas revu. D'autres récits vantent, au contraire, son courage, il avait, disait-on, saisi une enseigne qu'il avait longtemps portée au plus fort de la mêlée11. Les soldats décernèrent à leurs trois chefs le titre d'imperator.

Les deux armées rentrent dans leurs lignes, cependant il faut se hâter de délivrer la place, si l'on ne veut pas que la famine en ouvre les portes. Antoine la serre étroitement, rien ne peut en sortir ou y entrer : des filets jetés dans la Secchia et le Panaro interceptent les communications que de hardis nageurs avaient d'abord établies. Mais, dit Pline, Antoine n'est pas maître de l'air, des pigeons voyageurs portent les messages de Decimus Brutus dans le camp des consuls. Hirtius et Octave, pressés par lui de jeter un secours dans la ville, attaquent les lignes ennemies qui seront forcées (27 avril). Hirtius y périt, son collègue, Pansa, meurt le lendemain des blessures qu'il avait reçues dans la première action12 (la bataille de Modène).

Antoine est battu (avril 43 av. J.C.)

Avant le combat de Castel-Franco, le bruit s'était répandu à Rome qu'un des consuls avait été battu, et quelques amis d'Antoine, pour préparer un mouvement contre Cicéron, disent que, le 22 avril 43 v. J.C., l'ancien consulaire se ferait élire dictateur. Ce jour même arrive la nouvelle de la première bataille : Cicéron fait aussitôt voter des actions de grâces aux dieux, des récompenses pour les troupes et un monument pour consacrer le souvenir de ceux qui étaient tombés en défendant la patrie (c'est la quatorzième et dernière Philippique). Quand on connut le résultat de la seconde bataille, le peuple court à sa maison et le mène au Capitole avec de grandes acclamations. On aurait dit que le vainqueur véritable est l'éloquent vieillard, qui avait forcé le sénat à combattre et à triompher. Ce jour, écrit-il à Brutus, m'a payé de toutes mes peines. La guerre, en effet, semble terminée, Antoine fuit vers les Alpes en ouvrant les prisons sur son passage, pour recruter son armée de tous les misérables. Mais Decimus, délivré, le suit plein d'ardeur, Plancus, ramené au sénat, et qui vient par son ordre de fonder la ville de Lyon, en descendait avec une armée pour lui fermer la Gaule, et Lépide avait renouvelé ses protestations de fidélité. On croit n'avoir plus de ménagements à garder, et dix sénateurs, sous la présidence de Cicéron, sont chargés de rechercher les actes d'Antoine : c'est un premier pas vers l'abolition des actes mêmes de César. Les amis du proconsul fugitif sont inquiétés; on demande compte à sa femme Fulvie de ses richesses mal acquises, le prudent Atticus se hâte de lui offrir ses services.

Octave passe le rubicon (43 av. J.C.)

Dans cette joie, dans ces fêtes, Octave est presque oublié. C'est au nom de Decimus Brutus qu'on décrète les cinquante jours de supplications, on ôte même à Octave la conduite de la guerre, pour la confier au général qu'il vient de sauver, bien que Brutus n'eût, comme il le dit lui-même, que des ombres, des fantômes, plutôt que des soldats. Les succès de Cassius en Asie, les progrès de Brutus en Macédoine, ceux de Sextus Pompée sur mer, augmentent encore la confiance, puis deux légions vont arriver d'Afrique : qu'a-t-on besoin de cet enfant ?

Avant d'expirer, le consul Pansa avait, dit-on, appelé Octave à son lit de mort, et, après lui avoir parlé de sa reconnaissance pour César, du désir qu'il avait gardé au fond du coeur de le venger un jour, il avait ajouté que l'héritier du dictateur, haï du sénat, n'avait qu'une voie de salut, un rapprochement avec Antoine. Ces avertissements ne sont pas nécessaires au jeune ambitieux. Quand Brutus vient le remercier du salut qu'il lui doit : "Ce n'est pas pour vous", répond t-il, "que j'ai pris les armes, le meurtre de mon père est un exécrable forfait, je n'ai combattu que pour humilier l'orgueil et l'ambition d'Antoine". De ce jour, Decimus écrit à Cicéron de se défier de ce fils si zélé. Octave, en effet, content d'avoir prouvé à tout le monde qu'il faut compter avec lui, ne veut pas accabler l'ancien lieutenant de César. Il laisse Ventidius lui amener, à travers l'Apennin, deux légions levées dans la basse Italie, et Antoine, mollement poursuivi, gagne sans obstacle la ville de Fréjus, où il met un terme aux indécisions de Lépide, en entraînant ses troupes (29 mai 43 av. J.C.). Un zélé républicain, ami de ce général, Juventus Laterensis, l'avait jusqu'alors détourné de cette alliance, quand il voit les deux chefs s'embrasser, il se perce de son épée. Decimus Brutus est trop faible pour tenir tête, avec ses recrues, à ces forces imposantes, qui s'accroissent encore, quelque temps après, par la défection d'Asinius Pollion, le gouverneur d'Espagne, par celle de Plancus, le gouverneur de la Gaule chevelue et Antoine se retrouve ainsi à la tête de vingt-trois légions.

Alors il faut bien se souvenir d'Octave. Pour le retenir jusqu'à l'arrivée de Cassius et de Brutus, dont un décret du sénat presse le retour, Cicéron veut qu'on le comble, qu'on l'accable d'honneurs13. Il lui fait décerner l'ovation : c'est un moyen de le séparer de ses légions, car il est d'usage que, après le triomphe, le général congédie ses troupes. On tente aussi d'agir sur les soldats : on leur offre des terres, de l'argent, surtout des congés, et l'on cherche à semer dans leurs rangs la discorde, en donnant aux uns, en refusant aux autres. Enfin Octave s'étant, pour quelques jours, éloigné de son camp, des députés du sénat s'y présentent. Les soldats refusent de les entendre, mais envoient eux-mêmes à Rome une députation de quatre cents vétérans qui déclarent dans la curie que leur chef, dispensé par un sénatus-consulte de l'observation de la loi Annale, désire venir briguer le consulat. On refuse l'autorisation : "Si vous ne la lui accordez pas", dit l'un d'eux en frappant sur son épée, "ceci la lui donnera"14 et ils retournent vers Octave, qui passe aussitôt le Rubicon avec huit légions au mois d'Août 43 av. J.C.

Le sénat tâche de l'arrêter par une humble ambassade qui accorde tout, même une largesse de 2500 drachmes aux soldats, récompense de leur insolente bravade. Ces humiliantes concessions restant sans effet, on reprend le grand courage des anciens jours, on revête l'habit de guerre, on arme tous les citoyens et l'on remue quelque peu de terre sur le Janicule, pour y élever des fortifications. Le prêteur Cornutus, zélé républicain, montre une belliqueuse ardeur : il compte sur les deux légions débarquées d'Afrique, dès que le jeune César parait, elles passent à lui. Le même jour, il entre dans la ville aux applaudissements du peuple, et les sénateurs s'empressent de venir lui faire leur cour. Cicéron arrive tard : "Eh quoi !" lui dit ironiquement Octave, "tu te montres le dernier parmi mes amis !" Il s'enfuit la nuit suivante, tandis que Cornutus se tue.

Octave oblige le sénat à l'accepter comme consul.

Octave consul (septembre 43 av. J.C.)

Une assemblée populaire proclame Octave consul, en lui donnant le collègue qu'il avait lui-même désigné, son parent Pedius (22 sept. 43), avec le droit de choisir le préfet de la ville et il n'a pas encore accompli ses vingt ans ! Il fait aussitôt ratifier son adoption, lever la proscription prononcée contre Dolabella, et distribuer à ses troupes, aux dépens du trésor public, les récompenses promises. Pedius, de son côté, propose une enquête sur le meurtre de César. Pour atteindre Sextus Pompée, il enveloppe dans l'accusation les meurtriers et leurs complices, ceux mêmes qui étaient absents de Rome au moment de l'exécution. Le procès aussitôt commence : Decimus Brutus est accusé par Cornificius, Cassius, par Agrippa, etc. On les condamne au bannissement et à la perte de leurs biens. De tous les sénateurs, un seul avait osé les défendre : quelques mois plus tard, il paiera de sa tête cette audace (Cicéron).

Maintenant, Octave peut traiter avec Antoine, sans craindre d'être éclipsé par lui. Il est consul, il a une armée, il est maître de Rome, et autour de lui se sont ralliés tous ceux des césariens qu'avaient éloignés les violences et la versatilité d'Antoine. Son intérêt lui commande cette alliance, car, seul, il ne peut pas lutter contre les vingt légions que Brutus et Cassius ont déjà réunies en Orient. Pedius commence les avances : il fait lever la mise hors la loi prononcée contre Lépide et Antoine. C'était cette nouvelle qui avait décidé la défection de Plancus. Decimus, abandonné par lui, et bientôt par tous ses soldats, essaie de gagner la Macédoine sous un déguisement. Reconnu et saisi près d'Aquilée par un chef gaulois, il sollicite une entrevue avec son ancien compagnon d'armes. Antoine répond en donnant l'ordre qu'on lui envoie la tête du fugitif, puis il annonce à Octave qu'il vient d'immoler cette victime aux mânes de César : c'est la seconde qui tombe15. Après cet échange de bons procédés, Lépide a peu de peine à ménager un accommodement que de secrets émissaires préparent sans doute depuis la bataille de Modène.

Le second Triumvirat (octobre 43 av. J.C.)

A la fin d'octobre de 43 av. J.C., Octave, Antoine et Lépide se réunissent près de Bologne, dans une île du Reno, dont cinq légions, de chaque côté, bordent les rives. De minutieuses précautions sont prises : Lépide visite l'île, Octave et Antoine se fouillent en s'abordant. Ils passent trois jours à former le plan du second triumvirat et à régler entre eux le partage du monde romain. Octave doit abdiquer le consulat, et être remplacé dans cette charge, pour le reste de l'année, par Ventidius, le lieutenant d'Antoine. Une magistrature nouvelle est créée, sous le titre de triumviri rei publicae constituendae. Lépide, Antoine et Octave s'attribuent la puissance consulaire pour cinq ans, avec le droit de disposer, pour le même temps, de toutes les charges; leurs décrets doivent avoir force de loi, sans avoir besoin de la confirmation du sénat ni du peuple. Enfin ils se réservent chacun deux provinces autour de l'Italie : Lépide, la Narbonnaise et l'Espagne citérieure; Antoine, les deux Gaules; Octave, l'Afrique, la Sicile et la Sardaigne. L'Orient, occupé par Brutus et Cassius, reste indivis, comme l'Italie mais Octave et Antoine doivent aller combattre les meurtriers, tandis que Lépide, demeuré à Rome, veillerait aux intérêts de l'association. Les triumvirs ont quarante-trois légions; pour s'assurer la fidélité des soldats, ils s'engagent à leur donner, après la guerre, 5000 drachmes par tête, et les terres de dix-huit des plus belles villes d'Italie, entre autres Rhegium, Bénévent, Venouse, Nucérie, Capoue, Ariminum et Vibona. Quand ces conditions eurent été écrites et que chacun en eut juré l'observation, Octave lit aux troupes les conditions du traité : pour cimenter l'alliance, celles-ci exigent qu'il épouse une fille de Fulvie. L'armée hérite en effet de la souveraineté du peuple : elle délibère, approuve ou rejette; les camps remplacent le forum, au grand péril de la discipline et de l'ordre.

Les proscriptions (novembre 43 av. J.C.)

Les proscriptions et les confiscations de Sylla vont recommencer mais c'est la noblesse qui paiera de sa tête et de sa fortune le crime des ides de mars et le souvenir des flots de sang dont, quarante années auparavant, l'oligarchie avait inondé Rome et l'Italie.

Les triumvirs se font précéder à Rome par l'ordre envoyé au consul Pedius de mettre à mort dix-sept des plus considérables personnages de l'Etat : Cicéron est de ce nombre. Puis ils arrivent l'un après l'autre. Octave entre le premier, le jour suivant parait Antoine, Lépide ne vient que le troisième. Ils sont, chacun, entourés d'une légion et de leur cohorte prétorienne. Les habitants voient avec effroi ces soldats silencieux, qui vont successivement prendre position sur tous les points d'où l'on pouvait commander la ville. Rome semble une cité conquise et placée sous le glaive. Un jour encore se passe dans une cruelle anxiété; quelques hommes, réunis sur le Forum par un tribun, rendent un plébiscite qui confirme l'usurpation en légalisant le triumvirat (27 nov. 43 av. J.C.).

Brutus (42 av. J.C.)

Les triumvirs disposent de toutes les charges pour les années suivantes, puis Octave se rend à Rhégium, et Antoine à Brindes, où la flotte n'attend qu'un bon vent pour porter l'armée en Grèce. Cornificius, qui commande au nom du sénat dans l'ancienne province d'Afrique, vient d'être vaincu et tué par Sittius, gouverneur de la Numidie, tout l'Occident, moins la Sicile, où Sextus Pompée s'était établi, obéit donc aux triumvirs. Après une vaine tentative du jeune César contre Sextus, ils passent la mer d'Ionie, sans être inquiétés par la flotte républicaine, forte de cent trente grands navires sous les ordres de Murcus et de Domitius Ahenobarbus.

La bataille de Philippes (automne 42 av. J.C.)

Cicéron
Marcus Junius Brutus
National Museum
Rome

Chargées du butin de l'Asie, les deux armées de Brutus et de Cassius se mettent en marche pour rentrer en Europe (automne 42 av. J.C.). Dans la Thrace, Brutus et Cassius sont rejoints par un chef du pays, Rhascuporis, qui les conduit par le plus court chemin en Macédoine. Ils ont quatre-vingt mille fantassins et vingt mille cavaliers, aussi avides et indisciplinés que les soldats des triumvirs : pour les animer au combat, ils donnent à chacun d'eux, 1500 drachmes, aux centurions, 7500, aux tribuns, en proportion. Vingt mille auxiliaires suivent leurs dix-neuf légions.

Une armée ennemie, commandée par Norbanus et forte de huit légions, s'était retranchée dans les gorges des Sapéens. Guidés par le Thrace Rhascuporis, ils tournent cette position en franchissant d'impraticables montagnes, Norbanus échappe en se retirant rapidement sur Amphipolis où Antoine arrive mais il abandonne à ses adversaires la forte position de Philippes.

Une plaine longue de huit lieues, du nord au sud, large de quatre, de l'est à l'ouest, et entourée de trois côtés par des montagnes que couronnent de majestueuses forêts, forme un cirque immense que la nature semble avoir elle-même préparé pour une sanglante arène. Les anciens nommaient cet endroit la porte de l'Europe et de l'Asie, parce qu'il s'y trouve le meilleur passage pour aller de l'un à l'autre continent, et les Grecs y avaient placé la scène de la poétique légende de Proserpine enlevée par Pluton, quand elle cueillait les fleurs de cette plaine féconde. C'est là que campent la dernière armée de la république et les premiers soldats de l'empire.

Les républicains ont une position formidable. Maîtres de la forte place de Philippes, qui s'élève sur un promontoire de rochers au milieu de la plaine, ils s'étaient établis en avant d'elle, des deux côtés de la via Egnatia : Brutus sur les pentes du Panaghirdagh, Cassius sur deux collines voisines de la mer, afin de rester en communication avec la flotte, stationnée derrière lui à Néapolis, et avec ses magasins, établis dans l'île de Thasos. Un retranchement entre les camps qui regardent l'ouest, par où arrive l'armée triumvirale, et une rivière, le Gangas, couvre le front de bandière. Mais cette rivière est partout guéable, et ce retranchement, de 270 mètres, ne devait pas être difficile à couper par un ennemi entreprenant.

Antoine s'était posté devant Cassius; Octave, à sa gauche, en face de Brutus. Les deux armées sont à peu près égales en nombre. Si les républicains sont plus forts en cavalerie, leurs légionnaires ne valent pas ceux des triumvirs, presque tous vieux soldats. Mais ils ont une flotte formidable qui intercepte aux césariens les arrivages par mer. Aussi Antoine, menacé de la disette, hâte de ses voeux la bataille, que Cassius, par la raison contraire, veut différer. Brutus, pressé de sortir d'inquiétude et de terminer la guerre civile, dont ses auxiliaires asiatiques réclament la fin, opine dans le conseil pour le combat et entraîne la majorité. On fait, dans les deux camps, les lustrations ordinaires à la veille d'une bataille, pour se concilier la faveur des dieux; Antoine se l'assure, en choisissant bien son point d'attaque. Il manoeuvre de manière à couper l'ennemi de sa flotte : c'est donc par le sud que l'action s'engage. Octave est encore malade, au point de n'avoir pas la force de porter ses armes ni de se tenir debout, il quitte néanmoins son camp et se place entre les lignes de ses légionnaires. Minerve, assura-t-on plus tard, lui avait envoyé cet avis, que la plus vulgaire prudence suggérait : dans cette journée décisive, les soldats avaient besoin de voir leur chef, mort ou vif, au milieu d'eux. Un lieutenant de Brutus, Messala, attaquant impétueusement les césariens, dépasse leur aile gauche et pénètre dans leur camp, où la litière d'Octave, qui y avait été laissée, est criblée de traits. Le bruit se répand qu'il avait été tué, et Brutus croit la victoire gagnée. Mais, à l'autre aile, Antoine avait percé au travers des rangs de l'ennemi et pris son camp. La poussière qui couvre la plaine, l'étendue de la ligne de bataille, empêchent de suivre les incidents de l'action. Cassius, réfugié avec quelques-uns des siens sur une hauteur voisine, voit un gros de cavalerie se diriger vers lui; pour ne pas tomber vivant aux mains de ses adversaires, il se fait tuer par un affranchi : c'était Brutus qui, vainqueur, accourt à son secours. Brutus, en voyant son cadavre, versa des larmes et l'appela le dernier des Romains.

Quintilius Varus, que César avait trouvé deux fois dans les rangs ennemis et qu'il avait deux fois renvoyé libre, se fait égorger comme Cassius par son affranchi. Labéon, un des meurtriers, creusa lui-même dans sa tente une fosse de la longueur de son corps et tendit la gorge à son esclave. A la vue de Cassius mort, Titinnius, son ami, se tua. C'est une épidémie de suicide qui s'explique par la certitude du sort que les triumvirs réservent à leurs adversaires.

Le jour de cette première bataille de Philippes, Domitius Calvinus, qui amenait d'Italie aux triumvirs un convoi de troupes considérable, avait été battu par la flotte de Brutus. La mer leur est donc toujours fermée, la disette devient menaçante, et les pluies d'automne rendent leur position, dans ces terres basses et fangeuses, à peine tenable. Devant eux une armée encore puissante, mais derrière eux la famine, bien autrement redoutable. Il faut donc combattre. Antoine en cherche avec ardeur l'occasion, pendant vingt jours les républicains s'y refusent. Cependant, malgré une nouvelle gratification de 1000 drachmes à ses soldats16 et la promesse de leur abandonner le pillage de Sparte et de Thessalonique, Brutus voit le découragement se mettre dans ses troupes. Les Thraces de Rhascuporis quittent son camp, les Galates de Dejotarus passent dans celui des triumvirs, qui lancent dans ses lignes des billets pleins de promesses pour les déserteurs. Brutus a peur que ceux de ses soldats qui avaient servi sous César n'aillent rejoindre son fils d'adoption. Pour arrêter ce mouvement, il attaque. Cette fois Octave rejette l'ennemi qui lui est opposé jusque sur son camp, tandis qu'Antoine, vainqueur de son côté, enveloppe les légions de l'aile gauche et les taille en pièces17. Leur chef aurait été pris par des cavaliers thraces sans la ruse d'un de ses amis, Lucilius; il leur cria : "Je suis Brutus", et se fait conduire à Antoine, qui admira son dévouement.

Cependant Brutus avait gagné une hauteur où il s'arrête pour accomplir ce qu'il appelle sa délivrance. Straton, son maître de rhétorique, lui tend une épée en détournant les yeux, il se précipite sur la pointe avec tant de force qu'il se perce d'outre en outre et expire sur l'heure. Brutus mourait, désespérant de la liberté, de la philosophie et de la vertu : juste châtiment pour ce rêveur qui avait traversé son temps sans le voir, pour ce méditatif qui, croyant arrêter d'un coup de poignard une révolution en marche depuis un siècle, n'avait fait que déchaîner d'épouvantables calamités sur sa patrie. Les républicains feront de lui leur second martyr.

Quelques-uns des amis de Brutus s'étaient tués à côté de lui, d'autres, comme le fils de Caton et celui de Lucullus, avaient péri dans la mêlée : le premier s'était bravement battu, en criant son nom aux césariens pour attirer le plus d'ennemis près de ses coups, et il avait vendu chèrement sa vie. Hortensius, le fils du grand orateur, est prisonnier; sur l'ordre de Brutus, il avait mis à mort, par représailles des proscriptions, C. Antonius, tombé dans ses mains, Antoine le fait égorger sur le tombeau de son frère. Ce triumvir montre cependant quelque douceur : il veut que Brutus soit honorablement enseveli; Octave fait décapiter le cadavre et porter la tête à Rome aux pieds de l'image de César18. Il est sans pitié envers ses captifs et assiste froidement à leur supplice. Un père et son fils implorent la vie l'un pour l'autre, il les fait tirer au sort. Un autre lui demande au moins une sépulture : "Cela", dit-il, "regarde les vautours". Cependant il accueille Valerius Messala, malgré son amitié pour Brutus, et lui laisse souvent vanter la vertu du chef républicain. Plus de quatorze mille hommes s'étaient rendus, les autres étaient tués ou en fuite; quelques-uns de ceux-ci gagnèrent la Sicile, et toute la flotte, réunie sous les ordres de Domitius Ahenobarbus rallia celle de Sextus (automne de 42).

César devait être content : du haut de l'Olympe où on l'avait fait monter, il avait vu, en l'espace de trois années, tous les héros des ides de mars tomber dans les batailles ou les proscriptions, ou se frapper de leur propre main, avec l'épée qu'ils avaient rougie de son sang.

Nouveau partage du monde (42 av. J.C.)

Les deux vainqueurs feront entre eux un nouveau partage. Octave prend l'Espagne et la Numidie; Antoine, la Gaule chevelue et l'Afrique. La Cisalpine, trop voisine de Rome, doit cesser d'être province19. Quant à Lépide, déjà on l'exclue du partage parce qu'on le croit d'intelligence avec Sextus Pompée; plus tard, il aura l'Afrique. La part des chefs arrêtée, reste à faire celle des soldats. Ils entendent bien qu'on leur paie la victoire. On leur avait promis à chacun un lot de terre et 5000 drachmes, et ils sont cent soixante-dix mille, sans compter la cavalerie ! Les triumvirs n'ont plus rien, la richesse de l'Asie semble inépuisable : Antoine se charge de trouver en ce pays une bonne partie des 200000 talents nécessaires20. Octave, toujours de santé chancelante, prend la tâche, en apparence plus ingrate, de déposséder les habitants de l'Italie, pour distribuer leurs terres aux vétérans. Tandis qu'il s'achemine vers Rome, où il va gagner sûrement les troupes en leur donnant ce qu'Antoine se contente de leur promettre, celui-ci traverse la Grèce, assiste à ses jeux, à ses fêtes, aux leçons de ses rhéteurs, et par cette condescendance à leurs goûts mérite le titre d'ami des Grecs.

Pendant qu'il perd en d'indignes débauches un temps précieux, sa femme (Fulvie) et son frère (Lucius Antonius), en Italie, déclarent la guerre à Octave.

Fulvie (41 av. J.C.)

Le 1er janvier 41 av. J.C., Lucius Antonius (le frère d'Antoine) et Servilius Isauricus prennent possession du consulat. Fulvie, femme ambitieuse et emportée, exerce sur les deux consuls une influence pour qui leur livre le gouvernement : l'indolent Lépide est complètement effacé. L'arrivée d'Octave ébranle cette royauté. Il irrite encore Fulvie en lui renvoyant sa fille qu'il avait épousée l'année précédente pour plaire aux soldats (Clodia Pulchra).

D'abord elle exige que les terres qu'on doit donner aux légions d'Antoine, soient distribuées par le frère de leur général (Lucius Antonius), afin qu'Octave n'ait pas seul leur reconnaissance; il cède. Mais comme Antoine s'élève contre lui, au sujet de ce partage des terres, elle tâche d'en profiter, pour arracher son époux à Cléopâtre21. Les vétérans réclament les 18 villes qui leur avaient été promises. Les habitants s'emportent contre l'injustice qui les force à payer pour toute l'Italie. En outre, ceux-ci demandent une indemnité et d'autres, l'argent pour couvrir les frais de premier établissement. En attendant, les nouveaux colons usurpent les champs voisins, et prennent tout ce qu'ils trouvent à leur convenance. Les dépossédés accourent dans la ville avec leurs femmes et leurs enfants, criant misère, ameutant le peuple, qui, privé de travail par les troubles et des vivres par les croisières de Sextus, insulte les soldats, dévaste les maisons des riches et ne veulent plus de magistrats, pas même de ses tribuns, pour piller plus à l'aise. Poussé par Fulvie, Lucius survient alors, promet sa protection aux Italiens expropriés, et assure aux soldats que, s'ils n'ont pas de terres ou s'ils n'en ont pas assez, son frère saurait bien les dédommager avec les tributs qu'il lève pour eux en Asie.

Les tensions sociales (41 av. J.C.)

Les Italiens s'enhardissent dans leur opposition, en la voyant encouragée par un consul, et se résolvent à défendre leurs champs les armes à la main; sur mille points, des luttes sanglantes éclatent. De leur côté, les vétérans récriminent contre Octave, qui ne tient pas ses promesses, et ils en viennent à un tel point d'indiscipline qu'une révolte semble imminente.

Sa situation devient critique. Tout le monde s'en prend à lui des maux qu'on souffre, une partie même des vétérans, gagnés par les promesses de Fulvie et de Lucius, l'abandonnent. Mais ces trésors que Fulvie leur montre, son époux en ce moment les dissipe en de folles prodigalités. Octave met en vente le reste des biens des proscrits, emprunte dans les temples, et, faisant argent de tout, ramène par ses largesses quelques-uns de ceux qui l'avaient quitté. Un coup de maître achève de rétablir ses affaires. Il réunit les vétérans au Capitole, leur fait lire les conventions jadis arrêtées avec Marc Antoine, et leur déclare sa ferme résolution de les exécuter. "Mais Lucius", ajoute-t-il, "travaille à renverser le triumvirat et va tout mettre en question par une guerre, l'autorité des chefs, comme les récompenses dues aux soldats. Pour moi, toujours prêt à maintenir l'accord, je prends volontiers le sénat et les vétérans pour juges de ma conduite". Les vétérans acceptent ce singulier arbitrage, ils se constituent, à Gabies, en tribunal et invitent les deux adversaires à se présenter devant eux. Le jeune César (Octave) se hâte de comparaître, Lucius Antonius, peut-être effrayé par une embuscade dressée sur sa route, ne vient pas, et Fulvie, qui, à Préneste, passe des revues l'épée au côté, se moque bien fort du sénat botté.

Lucius Antonius, imperator (41 av. J.C.)

Cette scène n'en rend pas moins à Octave l'appui de presque tous les vétérans. Les Italiens se jettent naturellement du côté opposé, qui se trouve le plus nombreux. Lucius réunit dix-sept légions de recrues, Octave n'en a que dix, mais de vieux soldats, avec Agrippa pour général. Les choses paraissent, d'abord, aller mal pour lui. Lucius s'empare de Rome, que Lépide devait défendre, et, réunissant le peuple, il annonce que son frère renonce à son autorité triumvirale, qu'il briguerait selon l'usage le consulat dès qu'il aurait puni Lépide et Octave, et qu'ainsi la république et la liberté se trouveraient rétablies. C'est la contrepartie de la comédie jouée à Gabies, une pièce montée pour gagner le peuple, comme là-bas pour gagner l'armée. Lucius est naturellement salué imperator, titre dont les soldats sont prodigues, parce que, en échange, le chef leur doit un donativum.

La guerre de Pérouse (41-40 av. J.C.)

Cicéron
Octave
époque du triumvirat

Spolète
Museo Archeologico Nazionale

Mais Agrippa le chasse de Rome sans peine, et le serre de si près qu'il le contraint à se réfugier dans la forte place de Pérouse, où il l'enferme par d'immenses travaux de contrevallation. Les amis d'Antoine, Asinius Pollion, Calenus, Ventidius, se portent, comme leurs soldats, mollement à cette guerre. Fulvie, qui conduit des secours à son beau-frère, ne peut forcer les lignes des assiégeants, et la garnison est décimée par une disette, restée proverbiale sous le nom de fames Perusina. Antonius, contraint de céder aux cris des soldats, se rend. Pour ne pas donner à Antoine un prétexte de guerre, Octave se contente de reléguer Lucius en Espagne, où il envoie en même temps un homme énergique, Publius Calvinus, qui sut maintenir cette province dans son obéissance. Il épargne aussi les vétérans qu'on trouve dans Pérouse et les enrôle dans ses légions, mais les magistrats de la ville et, dit-on, trois cents chevaliers ou sénateurs seront, aux ides de mars de l'année 40 av. J.C., égorgés au pied d'un autel de César. A chaque prière qu'on lui adresse pour en sauver un, Octave répond par le mot de Marius : "Il faut qu'il meure". La ville est abandonnée au pillage, un citoyen allume un incendie qui la dévore et se jette lui-même au milieu des flammes22. Afin de punir Junon, leur déesse poliade, qui les avait si mal défendus, et dont Octave emporte l'image à Rome, comme si la déesse eut été sa complice, les habitants, quand ils rebâtirent leur ville, la placèrent sous la protection de Vulcain, lui au moins avait sauvé son temple de l'incendie.

La destruction de cette antique cité sera le dernier acte de cruauté du triumvir. Cependant on craint de nouvelles proscriptions. Horace, qui n'est pas encore rallié, en jette un cri de désespoir et conseille aux sages, pour échapper à ce siècle de fer, de fuir aux Iles Fortunées. Tous les amis d'Antoine s'échappent sans aller si loin : Pollion se réfugie avec quelques troupes sur les vaisseaux de Domitius Ahenobarbus, qui, tout en agissant de concert avec Sextus, s'était réservé le libre commandement de l'ancienne flotte de Brutus23; la mère d'Antoine gagne la Sicile, où Sextus la reçoit avec honneur; Tiberius Claudius Nero, qui avait commandé un corps d'armée en Campanie, vient aussi chercher dans l'île un refuge; sa femme Livia Drusilla et son fils Tiberius, âgé de deux ans, fuient alors devant celui dont l'une deviendra l'épouse et dont l'autre sera le successeur. Pour Fulvie, accompagnée de Plancus, elle gagne la Grèce avec ses enfants. Octave reste donc maître de l'Italie et de tout l'Occident, car le fils de Calenus, qui, après la mort de son père, avait pris le commandement des légions de la Gaule, lui livre cette province, et l'Espagne lui obéit. Lépide réclame son lot : il est envoyé en Afrique avec six légions de soldats mécontents ou trop affectionnés à Antoine. On appelle cette lutte d'une année la guerre de Pérouse (41-40 av. J.C.).

Au printemps de l'année 40 av. J.C., les événements se précipitent en Occident où Octave avait pris possession de la Gaule. Il faut se hâter d'arrêter cette fortune croissante, Antoine, laissant dans Sicyone Fulvie malade de chagrin et de honte, s'entend avec le pompéien Domitius, qui lui ouvre passage à travers la mer d'Ionie, et commence les hostilités par le siège de Brindes. En même temps, il engage Sextus Pompée à attaquer l'Italie méridionale : déjà Rhegium est bloqué, les troupes pompéiennes arrivent devant Consentia, et la Sardaigne avait fait défection.

Le traité de Brindes (40 av. J.C.)

Octave parait en sérieux danger, mais il tire une grande force de cette réunion contre lui d'hommes qui la veille se combattaient. Tandis que le camp ennemi allait renfermer un fils de Pompée, un triumvir et un des meurtriers de César, il reste le seul représentant du principe nouveau auquel tant d'intérêts s'étaient déjà ralliés et tel est l'avantage des situations nettes, même en politique, que cette menaçante coalition est au fond peu redoutable. Le souvenir des combats de Philippes est encore trop vivant dans l'esprit des vétérans de l'armée triumvirale pour qu'ils veuillent se battre les uns contre les autres. Ils forcent leurs chefs à traiter, et Cocceius Nerva, ami des deux triumvirs, ménage un accommodement, les conditions en seront arrêtées par Pollion et Mécène, et la mort de Fulvie, l'épouse d'Antoine, en hâte la conclusion. Antoine fait tuer un conseiller de sa femme, qui avait été le principal instigateur de la guerre de Pérouse, et, comme preuve de son désir d'établir une bonne paix, il livre à son collègue les lettres d'un lieutenant d'Octave dans la Narbonnaise, Salvidienus, qui offrait de lui amener ses troupes. Appelé sous un prétexte à Rome, le traître y fut mis à mort. Un nouveau partage du monde romain donne l'Orient jusqu'à la mer Adriatique à Antoine, avec l'obligation de combattre les Parthes, l'Occident à Octave, avec la guerre contre Sextus : Scodra (Scutari), sur la côte illyrienne, marque la commune limite. Ils laissent l'Afrique à Lépide, et conviennent que, quand ils ne voudront pas exercer eux-mêmes le consulat ils y nommeront tour à tour leurs amis. Octavie, soeur du jeune César, et déjà veuve de Marcellus, épouse Antoine. Elle venait de donner le jour à celui qui est peut-être l'enfant prédestiné de la IVe églogue de Virgile, à ce Marcellus, glorieux rejeton de Jupiter, que le poète immortalisera au VIe livre de l'Enéide (40 av. J.C.)24. Les amis de la paix espèrent que cette jeune femme, respectée de tout le peuple et tendrement aimée de son frère, saurait, par ses vertus, fixer Antoine et conserver l'union entre les deux maîtres du monde romain (40 av. J.C.)25.

Les triumvirs reviennent à Rome pour célébrer cette union. Les fêtes sont tristes, car le peuple manque de pain, Sextus, qui n'avait pas été compris dans le traité de Brindes, continue à intercepter les arrivages. Rien ne passe et les négociants n'osent plus quitter les ports de Smyrne, d'Alexandrie, de Carthage et de Marseille. A l'exemple des soldats, la foule demande la paix à grands cris. Un édit, qui oblige les propriétaires à fournir 50 sesterces par tête d'esclave, et qui attribue au fisc une portion de tous les héritages, cause une nouvelle irritation. Les triumvirs seront poursuivis d'injures mais le peuple ne peut plus faire même une émeute : des vétérans se ruent sur la multitude et l'obligent à fuir, en laissant nombre de morts sur la place. Antoine se lasse le premier de ces cris et presse son collègue de traiter avec Pompée. Quelques mois auparavant, Octave avait épousé la soeur de Scribonius Libo, beau-père de Sextus, dans l'espoir que cette alliance ouvrirait les voies à un accommodement. Libo, en effet, s'interposa entre son gendre et les triumvirs. Mucia, mère de Sextus Pompée, représenta elle-même à son fils qu'assez de sang avait été versé dans cette malheureuse querelle : Sextus céda.

Le traité de Misène (39 av. J.C.)

Ils s'abouchent tous les trois au cap Misène, sur une digue construite du rivage à la galère amirale et coupée en son milieu, de sorte que les négociateurs, séparés par un intervalle où passe la mer, peuvent discuter, sans craindre une surprise. Pompée a sa flotte derrière lui, les triumvirs leurs légions. Ceux-ci consentent à le laisser revenir à Rome, mais il demande à être reçu dans le triumvirat à la place de Lépide : la conférence est rompue. Pressé par son affranchi Menas, il allait regagner la Sicile et dénoncer de nouveau les hostilités, quand Libo et Mucia le ramènent à une seconde entrevue, où les conditions suivantes seront arrêtées. Sextus aura pour provinces la Sicile, la Corse, la Sardaigne et l'Achaïe, avec une indemnité de 15500000 drachmes. Il aura le droit de briguer, quoique absent, le consulat, et de faire administrer cette charge par un de ses amis. Les citoyens réfugiés près de lui pourront revenir à Rome et rentrer dans leurs biens; ceux qui ont été portés sur les listes de proscription n'en recouvreront que le quart; les meurtriers de César sont exclus de l'amnistie. Les gratifications réservées aux soldats des triumvirs seront accordées aux siens, et les esclaves réfugiés près de lui auront la liberté. De son côté, il purgera la mer des pirates, retirera ses garnisons des points qu'elles occupent sur les côtes d'Italie, et enverra le blé que la Sicile et la Sardaigne avaient coutume de fournir à Rome. Le traité sera confié à la garde des vestales.

Quand on voit les trois chefs franchir l'étroite barrière qui les sépare, et s'embrasser en signe de paix et d'amitié, un même cri de joie part de la flotte et de l'armée. Il semble que c'est la fin de tous les maux. L'Italie ne va plus craindre la famine, les exilés, les proscrits, retrouvent leur patrie. On annonce encore aux troupes qu'un mariage cimenterait l'union : la fille de Pompée est fiancée au neveu d'Octave. Puis les trois chefs se donnent des fêtes. Le sort désigne Pompée pour traiter le premier ses nouveaux amis. "Où souperons-nous ?" demande joyeusement Antoine."Dans mes carènes", répond Sextus, en montrant sa galère : mordante équivoque qui rappelle qu'Antoine possède à Rome, dans le quartier des Carènes, la maison du grand Pompée26. Au milieu du festin, Menas, assure-t-on, vient dire à l'oreille de Sextus : "Voulez-vous que je coupe les câbles, et je vous rends maître de tout l'empire ?" Il réfléchit un instant, puis répond : "Il fallait le faire sans m'en prévenir, Pompée ne peut trahir la foi jurée". Avant de se séparer, ils arrêtent la liste des consuls pour les années suivantes (39 av. J.C.).

Les deux paix de Brindes et de Misène ne seront qu'une trêve pour ceux qui les avaient signées, mais pour l'Italie, du Rubicon au détroit de Messine, elles marquent la fin des luttes sanglantes.

Après la paix de Misène, Octave et Antoine viennent un moment à Rome recevoir les témoignages de la joie populaire. L'un part bientôt pour aller soumettre quelques peuples gaulois révoltés, l'autre pour attaquer les Parthes. Antoine emporte un sénatus-consulte qui ratifie d'avance tous ses actes. Le sénat doit s'estimer heureux qu'un de ses maîtres lui eût demandé un décret, ce vote prouve son existence, dont on avait pu douter aux négociations de Misène, où il n'avait pas plus été question de lui que de Lépide. Les triumvirs cependant ne l'oublient pas, car ils font chaque jour de nouveaux sénateurs : ce sont des soldats, des barbares, même des esclaves, un de ceux-ci obtient la préture27. Il est vrai qu'on avait porté le nombre des préteurs à soixante-dix-sept. Quant au peuple, les jours de comices, il reçoit des ordres écrits et vote en conséquence.

La divinisation de César, deux ans auparavant, conforte la position d'Octave, qui se prévaut désormais du titre de Divi filius, fils d'un dieu.

Sextus Pompée (39-38 av. J.C.)

Le traité de Misène est inexécutable. Il ne se pouvait pas qu'Octave laisse les approvisionnements de Rome et de ses légions, ainsi que le repos de l'Italie, à la merci de Pompée, qui, de son côté, rêve pour lui-même l'empire de Rome. En attendant, Sextus tient à Syracuse une cour brillante, un trident à la main, couvert d'un manteau qui rappelle la couleur des vagues, il se fait appeler le fils de Neptune, et il y a quelque droit, puisque le premier il avait prouvé aux Romains, qui se refusaient à le comprendre, quelle puissance donne l'empire de la mer. Mais, depuis dix ans qu'il avait quitté Rome et qu'il vivait à l'aventure, Pompée avait pris les habitudes d'un chef de bande plutôt que celles d'un général. Des esclaves, des affranchis, commandent ses escadres. Une voix libre s'élève-elle du milieu des nobles romains réfugiés auprès de lui, il s'en indigne comme d'une insolence. L'assassinat de Murcus avait découragé les plus dévoués, et beaucoup avaient saisi le prétexte de la paix de Misène pour l'abandonner. Brave de sa personne, il ne sait pas user de la victoire.

Les premiers torts viennent des triumvirs. D'abord, Antoine refuse de mettre Sextus en possession de l'Achaïe, sous prétexte que les Péloponnésiens lui doivent de grosses sommes dont il veut se faire payer, puis Octave répudie Scribonia, pour épouser Livie, alors enceinte de six mois, et qu'il force Tiberius Néron à la lui céder. A ces provocations, Sextus répond en réparant ses vaisseaux et en laissant la carrière libre aux pirates, presque aussitôt le prix des vivres augmente en Italie (38 av. J.C.).

Octave essaie d'entraîner ses deux collègues, Lépide accepte, mais emploie tout l'été à réunir des troupes et des navires. Pour Antoine, pressé par sa femme, il vient d'Athènes, où il avait passé l'hiver, chercher le jeune César à Brindes, et, ne l'y trouvant pas, il se hâte de retourner en Grèce, en l'invitant à conserver la paix. Tout le poids de la guerre retombe donc sur Octave. Heureusement, il avait négocié la trahison de l'affranchi Menas, qui lui livre la Corse, la Sardaigne, trois légions et une forte escadre. Il le reçoit avec de grandes marques d'estime, l'élève au rang de chevalier et lui donne le commandement de sa flotte, sous l'autorité supérieure de Calvisius Sabinus28.

L'affranchi prouvera, dès la première rencontre, son dévouement et son habileté. Il tient tête dans le golfe de Cumes à une flotte pompéienne et tue son chef, autre affranchi de Sextus. Octave tente de passer en Sicile, attaqué au milieu du détroit, il eût laissé la victoire aux ennemis, si l'approche de Menas ne les avait forcés à rentrer dans Messine. Le combat est à peine terminé, qu'une tempête détruit presque en entier sa flotte mais Sextus ne sait pas profiter de cet avantage, et Agrippa arrive en 37 av. J.C.

Agrippa (37 av. J.C.)

Au lieu de précipiter les coups, Agrippa veut les assurer en ne donnant rien au hasard. Octave a un bon port dans la mer Supérieure, mais pas un dans la mer Tyrrhénienne qui soit à proximité de la Sicile. Agrippa crée le Port Jules par la jonction du lac Lucrin au lac Averne et de tous les deux à la mer29, puis il construit une flotte, et par de continuels exercices, il forme des matelots et des légionnaires qui rappellent pour l'habileté les vieilles phalanges républicaines.

Nouvel accord entre Antoine et Octave (36 av. J.C.)

Au printemps de l'année suivante (36 av. J.C.), Octavie ramène encore son époux (Antoine) à Tarente, et, comme elle n'y trouve pas son frère, elle va au-devant de lui et l'entraîne vers cette ville, avec Mécène et Agrippa. L'entrevue a lieu sur les bords du Bradanus, entre Tarente et Métaponte. Durant plusieurs jours on voit les deux triumvirs se promener sans gardes et se prodiguer les marques d'une confiance qui ne trompe personne ni eux-mêmes. Ils dépouillent Sextus du sacerdoce et du consulat et prorogent pour cinq ans leur autorité triumvirale, un fils d'Antoine et de Fulvie, Antyllus, est fiancé à la fille d'Octave et de Scribonia, Julie, et de mutuels présents scellent cette amitié tant de fois renouvelée : Antoine donne à son collègue cent vingt vaisseaux en échange de vingt mille légionnaires, et part pour la Syrie.

La défaite de Sextus (36 av. J.C.)

Sextus Pompée
Aureus de Sextus Pompée
Cabinet des médailles

Aussitôt après le départ d'Antoine, la guerre est reprise avec vigueur. Une puissante flotte sort du nouveau port creusé par Agrippa (Port Jules).

Agrippa fait décider qu'on attaquerait la Sicile par trois points : Lépide, qui allait enfin arriver d'Afrique, par Lilybée, Statilius Taurus30, le commandant des galères qu'Antoine avait cédées, par le promontoire Pachynum, Octave, par la côte septentrionale31. Les trois flottes partirent en même temps mais celle que montait Octave fut battue, dans l'étroit canal entre Caprée et l'île des Sirènes, d'une violente tempête qui gagna la mer d'Ionie et empêcha Taurus de quitter le port de Tarente. Lépide seul peut débarquer et mettre le siège devant Lilybée. Octave envoie Mécène à Rome pour prévenir les troubles que le bruit de cet échec pourrait exciter, et visite tous les ports où ses vaisseaux avaient cherché un refuge, afin de réparer promptement le dommage. S'il ne possède pas le génie militaire de son oncle, il a sa persévérance. "Je saurai bien vaincre en dépit de Neptune", dit-il, et, pour le punir, il défend qu'on amène sa statue aux jeux du cirque. Sextus, au contraire, confiant dans la protection du dieu, dont il porte les couleurs et le trident, laisse faire la tempête. Il oublie qu'en certains cas la meilleure manière de se défendre est d'attaquer, et, au lieu de poursuivre les débris d'Octave, ou de tenter en Italie des descentes que le mécontentement général aurait favorisées, il concentre sa flotte à Messine, comme si les monstres océaniens autrefois redoutés, Charybde et Scylla, allaient défendre pour lui l'entrée du détroit.

En un mois, Octave remet sa flotte en état. Sextus avait fortifié la plus importante des îles Eoliennes, Lipara, excellente station navale, pour défendre les approches du détroit de Messine et couvrir la côte septentrionale de la Sicile. Agrippa s'en empare, dans le même temps, Octave, de l'autre côté du détroit, jette trois légions en Sicile près de Tauromenium. Un échec essuyé par la flotte de Lépide est balancé par une victoire navale d'Agrippa en vue de Myles, mais une nouvelle défaite d'Octave sur la côte orientale le rejette en Italie. Il avait couru les plus grands périls, ayant erré une nuit entière sur une barque, sans un garde, sans un serviteur. Ce général, toujours malade ou malheureux les jours de bataille, n'en gardait pas moins la confiance des soldats : l'ombre de César le protégeait.

Les légions qu'il avait laissées devant Tauromenium, sous la conduite de Cornificius, courent les plus grands dangers : Pompée intercepte par mer leurs convois, et par terre sa cavalerie cerne le camp. Cornificius se décide à battre en retraite par des chemins impraticables, où les laves de l'Etna encore brûlantes avaient tari les sources. Il veut atteindre la côte septentrionale dont Agrippa, après sa victoire, avait occupé plusieurs points; il accomplit ce mouvement difficile avec une fermeté qui lui fait beaucoup d'honneur et lui vaudra plus tard le privilège de retourner chez lui porté sur une chaise curule, chaque fois qu'il soupera hors de sa maison.

Au moment où il opère sa jonction avec trois légions envoyées à sa rencontre, Agrippa s'empare de Tyndaris, excellente position d'où, d'un côté, il tient la main à Lépide, maître enfin de Lilybée, et, de l'autre, il menace Messine. Le dénouement approche : Octave descend encore une fois en Sicile avec le reste de ses troupes, réunies cette fois en une masse de vingt et une légions, vingt mille cavaliers et cinq mille archers ou frondeurs, qui s'assemblent entre Myles et Tyndaris, où Lépide était arrivé. Pompée occupe fortement l'angle nord-est de la Sicile, de Myles à Tauromenium, avec Messine pour quartier général, et il avait fortifié tous les défilés qui donnent accès dans cet immense camp retranché. Un mouvement d'Agrippa lui ayant fait croire que la flotte césarienne se portait sur le cap Pélore, il abandonne ses postes de l'ouest, dont Octave aussitôt s'empare, et les triumvirs peuvent commencer leur mouvement sur Messine. Menacé dans son repaire par deux armées formidables, Pompée refuse le combat sur terre. Mais il doit se hâter de frapper un coup décisif, car l'argent et les vivres lui manquent; il se décide à tenter la fortune sur l'élément qui l'avait jusqu'alors protégé.

Chaque flotte compte trois cents voiles; le choc aura lieu entre Myles et Naulocque, à la vue des deux armées rangées en bataille sur le rivage (3 septembre 36). L'action sera meurtrière et le succès longtemps incertain : Agrippa, comme le premier consul qui vainquit les Carthaginois sur mer, avait armé ses navires de harpons pour arrêter les vaisseaux ennemis, plus rapides que les siens, et les forcer à recevoir l'abordage32. Quand Sextus voit la victoire pencher du côté des octaviens, il éteint le fanal de sa galère amirale, jette à la mer son anneau, ses insignes de commandement et prend la fuite avec dix-sept vaisseaux. Messine est en état de soutenir un long siège, et il a encore deux armées dans l'île, l'une près de Lilybée, l'autre vers Naulocque : il les laisse sans ordre. Vrai chef de pirates, il débanque un moment sur la côte du Bruttium pour piller le temple de Junon Lacinienne, et de là fait voile vers l'Asie, comptant réclamer d'Antoine le prix du service qu'il avait, dans la guerre de Pérouse, rendu à la mère du triumvir. A Lesbos, il apprend la malheureuse issue de l'expédition contre les Parthes et croit l'occasion favorable de relever sa fortune aux dépens de celle du maître chancelant de l'Asie. Il prend aisément plusieurs villes, mais des négociations qu'il ouvre avec les rois du Pont et des Parthes le feront abandonner de ses derniers amis. Son beau-père même, Scribonius Libo, le quitte, forcé quelque temps après de se livrer lui-même, il sera mis à mort dans Milet par un officier d'Antoine (35 av. J.C.)33.

La déchéance de Lépide (36 av. J.C.)

Les huit légions que Sextus Pompée avait abandonnées s'étaient réunies dans Messine, que Lépide assiège, mais leurs chefs ne cherchent qu'une occasion de traiter. Ils demandent au triumvir, pour passer sous ses drapeaux, d'accorder à leurs soldats, comme aux siens, le pillage de la ville qui leur avait donné un refuge. Malgré l'opposition d'Agrippa, Lépide y consent, et durant toute une nuit la malheureuse cité est mise à sac et à pillage par ses défenseurs et par ses ennemis. Lépide se trouve alors à la tête de vingt légions. Il se persuade qu'avec de telles forces il lui serait aisé de prendre une position plus haute que celle qu'on lui avait faite depuis le commencement du triumvirat. Dans une conférence avec Octave, il parle fièrement et prétend ajouter la Sicile à son gouvernement : Octave lui reproche ses lenteurs calculées, ses secrètes négociations avec Sextus, et ils se séparent, disposés à recommencer une autre guerre civile. Octave connaissait le peu d'affection des troupes pour son rival, il ose se présenter dans leur camp, sans armes et sans gardes; déjà il les harangue, lorsque Lépide, accourant avec quelques soldats dévoués, le chasse à coups de flèches. Mais la fidélité est ébranlée, plusieurs légions viennent se ranger sous les drapeaux d'Octave, quand il s'approche avec son armée, et Lépide faillit être tué en s'opposant à la désertion qui devient générale. Il est contraint de venir se jeter aux pieds de son ancien collègue et de lui demander la vie. Octave est assez fort pour n'être plus cruel, il le relègue à Circeii en lui laissant ses biens et sa dignité de grand pontife (Pontifex Maximus). Lépide y vécut vingt-trois ans.

1. Suétone, Octave, 9, Dion, XLV, 9, Nicolas de Damas, 4, Velleius Paterculus, II, 59. Appien (Bell. civ., III, 9) dit même qu'il lui donna durant une année le titre de maître de la cavalerie.

2. Velleius Paterculus, II, 59. Ce Salvidienus était le fils d'un pauvre paysan, et avait été lui-même pâtre dans sa jeunesse. Il s'était élevé de grade en grade sous César, et avait pris place parmi ses premiers officiers. (Appien, ibid., V, 66.) Les Apolloniates offrirent à Octave tous leurs biens; il les en récompensa plus tard, en déclarant leur cité libre et exempte d'impôt.

3. Dans les fragments de Nicolas de Damas, retrouvés à l'Escurial, les choses se passent différemment. Octave, qui a fait prendre tout l'argent envoyé en Grèce pour la double expédition de César, arrive en Campanie avec de grosses sommes, il parcourt les colonies établies par le dictateur, harangue dans les villes les soldats et le peuple, distribue de l'argent et décide deux légions à le suivre à Rome. Ce récit est plus vraisemblable.

4. Appien, Bell. civ., III, 25-37; Dion, XLV, 9. Plusieurs sénateurs avaient dit qu'ils aimeraient mieux rendre aux Gaulois leur indépendance, plutôt que de livrer cette province à Antoine. D'autres avaient proposé de réunir la Cisalpine à l'Italie, ce qui eût supprimé le gouvernement, le proconsul et l'armée qu'on y entretenait.

5. C'est le récit sans doute exagéré de Cicéron (Philipp., III, 4, et XII, 6), qui parle de trois cents exécutions. D'après Appien, il n'y aurait eu que quelques soldats mis à mort.

6. IIIe et IVe Philippiques. Voyez, à ce sujet, les sévères paroles de Brutus, dans les épîtres 46 et 47 du livre des lettres de Brutus et de Cicéron.

7. Velleius Paterculus (II, 61) remarque que Sylla et Pompée avaient seuls jusqu'alors obtenu une statue équestre. Pour qu'on accordât le même honneur à un jeune homme de dix-neuf ans, il fallait qu'il y eût dans le sénat bien des partisans de César.

8. Vibius Pansa était fils d'un proscrit de Sylla (Dion, XLV, 17). Avant même de rendre leurs droits à tous les fils des proscrits, César avait fait arriver Pansa au tribunat en 51 (Cicéron, ad Fam., VIII, 8, 6 et 7).

9. Le mot tumultus avait deux sens : il désignait une guerre redoutable qui exigeait les efforts de tous les citoyens ou un désordre qui ne méritait pas le nom de guerre. Cicéron l'avait pris dans le premier sens, le sénat dans le second, cependant tous les citoyens revêtirent le sagum des soldats. Les citoyens furent taxés à 5 pour 100 sur leurs biens, les sénateurs donnèrent en outre 4 oboles pour chacune des tuiles de leur maison, comme nous payons pour nos portes et fenêtres. (Dion, XLVI, 31.)

10. Dion (XLVI, 1-28) met dans la bouche de l'un d'eux, Calenus, un violent discours contre Cicéron, qui reproduit tes accusations et les calomnies de ses adversaires. Le fameux consulat de 65 y est fort malmené.

11. Appien, Bell. civ., III, 67. Cet écrivain montre une singulière partialité pour Antoine. Cf. Dion, XLVI, 37; Suétone, Octave, 10, Cicéron, Philipp., XIV; ad Fam., X, 11, 30, 33.

12. La mort des deux consuls était un événement trop favorable à Octave pour qu'on ne l'accusât pas de l'avoir causée. Il avait, dit-on, frappé lui-même Hirtius dans la mêlée, et fait répandre du poison sur les plaies de Pansa. (Suétone, Octave, 11, Tacite, Annales, I, 10.)

13. Cæsarem Laudandum et tollendum. Le dernier mot a un double sens dont l'un est sinistre. (Velleius Paterculus, Il, 62; Suétone, Octave, 12.)

14. C'est le mot déjà prêté à un centurion de César et qui n'est peut-être pas plus authentique que l'autre.

15. Trebonius avait été la première. Un troisième tyrannicide, Basilus, fut, vers ce temps-là, tué par ses esclaves, qu'il traitait cruellement. (Appien, ibid., 98.) Un quatrième, Aquila, avait péri devant Modène.

16. Les triumvirs de leur côté, donnèrent le lendemain de la bataille 500 drachmes à chaque soldat, 1500 aux centurions, 5000 aux tribuns. Nous citons ces chiffres afin de bien montrer pourquoi l'on se battait.

17. C'est le récit d'Appien (Bell. civ., IV, 128). Plutarque, dans la vie de Brutus, représente Octave comme encore battu dans cette seconde action.

18. Suivant Dion (XLVII, 49), cette tête n'arriva pas à Rome; elle tomba à la mer, dans une tempête. Porcia, femme de Brutus, apprenant la mort de son mari, aurait voulu se tuer; gardée à vue par ses proches, elle n'aurait pu accomplir son projet qu'en avalant des charbons ardents. (Appien, Bell. civ., IV, 136.). Mais Plutarque (Brut., 53) a lu une lettre de Brutus ou il reprochait aux siens d'avoir tellement négligé sa femme, qu'elle s'était laissée mourir pour se délivrer d'une maladie douloureuse.

19. Appien, Bell. civ., V, 3; Octave achevait ainsi ce qu'avait commencé César.

20. Plutarque, Antoine, 24. Le chiffre de cent soixante-dix mille soldats est donné par Appien.

21. Martial (XI, 21) parle de sentiments plus tendres que Fulvie aurait eu pour Octave et auxquels il n'aurait pas répondu. Martial est bien mauvaise langue, mais Fulvie prêtait aux méchants propos. Elle en était à son troisième mari, les deux premiers avaient été deux tribuns fameux, Clodius et Curion, et durant ses veuvages sa douleur n'avait pas été inconsolable.

22. Suétone, Octave,15 : moriendum esse, et Dion, XVIII, 14; fait douteux et reposant sur des on dit : scribunt quidam, dans Suétone, dans Dion. Appien (V, 48) ne parle que d'un petit nombre d'exécutions. Nursia en fut quitte pour une amende, mais si forte, que les habitants aimèrent mieux abandonner leur ville et leur territoire. (Dion, XLVIII, 13. Cf. Velleius Paterculus, II, 74; Appien, Bell. civ., V, 49.).

23. Ce Domitius était fils de Domitius Ahenobarbus, tué à Pharsale. Bien qu'on ne sait pas avec certitude s'il avait pris part au meurtre de Jules César, il avait été proscrit par Pedius comme tyrannicide. Il fut l'aïeul de Néron. (Appien, Bell. civ., V, 55; Suétone, Néron, 5.)

24. Properce (III,18) fait mourir Marcellus à vingt ans, ce qui mettrait sa naissance en 43, plus de deux ans avant la paix de Brindes et l'églogue de Virgile mais Servius (ad VI, 862) lui donne deux ans de moins : Il tomba malade, dit-il, dans sa seizième année, et mourut dans la dix-huitième. Je suis plus disposé à accepter le chiffre du savant commentateur que celui du poète. Il faut cependant reconnaître qu'il reste toujours de grandes difficultés au sujet de l'enfant prédestiné.

25. Cette même année, le tribun Falcidius fit passer la loi qui porte son nom et qui resta fameuse sous l'empire; elle défendait de disposer en legs de plus des trois quarts de son bien et assurait aux héritiers l'autre quart, la quarte falcidienne.

26. Plutarque, Antoine, 55; Appien, Bell. civ., V, 73. Des précautions analogues à celles dont on usait au moyen âge dans les entrevues de princes rivaux furent prises pour ces fêtes. Antoine et Octave s'y rendirent avec des armes cachées. (Id., ibid.)

27. Son élection causa cependant un tel scandale, que les triumvirs, après l'avoir affranchi le firent jeter du haut de la roche Tarpéienne. (Dion, XLVIII, 34).

28. Appien, Bell. civ., V, 81-4. Appien donne à Menas le nom de Menodoros, que l'ancien esclave avait peut-être pris après son affranchissement. (Dion, XLVIII, 46.)

29. Dion, XLVIII, 50; Strabon, V, 2.14. Agrippa avait pris, le 1er janvier 57 av. J.C., possession du consulat. Il fit abattre la sombre forêt qui enveloppait le lac Averne, mais le port ne servit guère qu'un demi-siècle.

30. En 1875, dans les terrains qui s'étendent, sur l'Esquilin, entre les ruines dites le temple de Minerva Medica et la porta Maggiore, on a trouvé une vaste galerie souterraine dont les parois sont percées d'une multitude de loculi, où de petites urnes en terre cuite contenaient le cineri della legione interminabile dei servi e dei liberti della gente Statilia. C'était le tombeau des Statilius Taurus et de leur familia, affranchis et esclaves. Sur ces parois court aussi une bande, large de 0m,38, couverte des plus belles peintures qu'on ait depuis longtemps découvertes sur le sol de Rome. Elles racontent la légende d'Enée, plus que jamais nationale à Rome depuis César, mais différente eu certains points de celle que Virgile allait consacrer.

31. Menas n'était plus au service d'Octave. Après l'entrevue de Tarente, il était retourné à Sextus, une troisième trahison le ramena peu de temps après à Octave, qui le reçut encore, mais sans lui donner de commandement.

32. Le harpon d'Agrippa était une pièce de bois, longue de 5 coudées (2m,30), garnie de bandes de fer et terminée, à ses extrémités, par deux anneaux, dont l'un portait un fort crochet de fer, l'autre des cordages à l'aide desquels une machine attirait le harpon, lorsque, lancé par une catapulte, il avait accroché un vaisseau ennemi. (Appien, Bell. civ., V, 116.).

33. Appien, Bell. civ., V, 134-144, et Strabon, III, 141. Dion le fait mourir à Midée en Phrygie.

Antoine

L'ovation donnée à Octave (36 av. J.C.)

Antoine et Octave sont désormais les deux maîtres du monde romain. Tandis qu'Octave affermit sa réputation à l'ouest, Antoine mène ouvertement, avec Cléopâtre, la reine d'Egypte, une vie qui évoque plus celle d'un souverain hellénique que celle d'un chef romain. Octave va tirer habillement profit de l'impopularité des monarques orientaux à Rome. En outre, bien qu'Antoine ait réalisé une réorganisation efficace des provinces orientales, il voit son prestige entamé par l'échec d'une campagne. En juillet 32 av. J.C., Octave entre illégalement en possession du testament d'Antoine et le lit en public. Dans ce document, Antoine fait des legs généreux aux enfants que lui a donnés Cléopâtre et demande à ce que sa dépouille soit ramenée en Egypte s'il meurt en Italie. Ce texte est bien éloigné du testament d'un vrai romain, aussi le sénat décide-t-il de déclarer la guerre à Antoine.

Sage administration d'Octave (36 av. J.C.)

Cicéron
Octave
Rome, Musée du Capitole

César s'était perdu en affichant tout haut son mépris pour ces hypocrisies politiques qui prêtent la vie à des morts. Octave accepte comme tout le monde le mensonge encore aimé, que la république dure. Le second triumvirat était devenu, en vertu d'un plébiscite, une magistrature légale, à la différence du premier, qui n'avait été qu'une association secrète de trois hommes puissants. C'est de cette légalité qu'Octave se montre le scrupuleux observateur. Avant de rentrer dans la ville, en dehors du pomoerium, car un imperator ne peut pas haranguer au Forum, il lit un discours dans lequel il rend compte au peuple de tous ses actes, et il en fait distribuer des copies. Il y invoque la nécessité comme excuse des proscriptions; il promet, pour l'avenir, la paix, la clémence, et, en preuve de sa modération nouvelle, il fait brûler publiquement des lettres écrites à Sextus Pompée par plusieurs grands personnages. Afin de montrer que les besoins seuls de la guerre et non un esprit de rapine l'avaient obligé à lever tant d'or, il supprime plusieurs impôts et fait aux débiteurs de l'Etat et aux publicains une remise des arrérages dus par eux au trésor. Enfin il déclare qu'il abdiquerait aussitôt qu'Antoine aurait terminé sa guerre contre les Parthes. En attendant, il rend aux magistratures urbaines leurs anciennes attributions, afin qu'on ne puisse douter de la sincérité de ses promesses, et il ne veut au bas de sa statue d'autre inscription que celle-ci : "Pour avoir, après de longues tourmentes, rétabli la paix sur terre et sur mer".

Son administration énergique remet tout à sa place dans la péninsule : Sabinus en chasse les bandits, les esclaves qui s'étaient échappés à la faveur des troubles sont saisis et rendus à leurs maîtres, ou mis à mort quand ils ne sont pas réclamés; plusieurs cohortes de gardes de nuit qu'il organise poursuivent dans Rome les malfaiteurs; et, en moins d'une année, la sécurité, depuis si longtemps perdue, se retrouve dans la ville et dans les campagnes. Enfin donc, Rome est gouvernée. Au lieu de magistrats, n'usant de leurs charges que dans l'intérêt de leur ambition et de leur fortune, elle a une administration vigilante, qui se préoccupe du bien-être et de la sûreté des habitants. Aussi les villes d'Italie, sauvées de la famine par sa victoire et rendues au repos par l'ordre qu'il met en tout, bénissent cette autorité bienfaisante; déjà quelques-unes plaçaient l'image d'Octave parmi les statues de leurs dieux protecteurs.

Octavie (36-35 av. J.C.)

Malgré sa retraite désastreuse lors de la guerre contre les Parthes, qui contraste avec les succès remportés cette même année par son collègue Octave, Antoine envoie à Rome des messagers de victoire; mais Octave a soin que la vérité soit connue, bien qu'en public il ne parle qu'avec éloge de l'armée d'Orient et qu'il fait décréter des fêtes et des sacrifices en son honneur. Aux jeux qu'on célèbre l'année suivante pour la mort de Sextus, il veut encore que le char d'Antoine paraisse avec une pompe triomphale, et, en signe de la cordiale entente qui existe entre eux, il fait placer sa statue dans le temple de la Concorde. C'est bien là l'homme qui avait toujours à la bouche le proverbe : "Hâte-toi lentement"; et cet autre : "Tu arriveras assez tôt, si tu arrives".

Octavie n'entre pas dans ces égoïstes calculs (35 av. J.C.); elle essaie, au contraire, d'arracher son époux à l'influence de Cléopâtre1 qui le mène à sa perte, et demande à son frère la permission de quitter Rome pour rejoindre Antoine. Il cède, voulant jusqu'au bout temporiser, ou dans la secrète espérance qu'un affront fait à sa soeur lui fournisse un prétexte de guerre et ôterait à son rival ce qui lui reste de popularité. Antoine est alors de retour en Syrie, où il fait les préparatifs d'une nouvelle expédition, en apparence dirigée contre les Parthes, en réalité contre le roi d'Arménie. Il apprend là que sa femme était déjà arrivée à Athènes; comme Octave l'avait prévu, il lui ordonne de ne pas aller plus loin.

Elle devine sans peine les motifs d'un message si offensant; cependant elle ne lui répond qu'en lui demandant où il désire qu'elle fasse passer ce qu'elle aurait voulu lui conduire elle-même. Ce sont des habits pour les soldats, un grand nombre de bêtes de somme, de l'argent et des présents considérables pour ses officiers et ses amis, enfin deux mille hommes d'élite couverts d'aussi belles armes que les cohortes prétoriennes. Les manèges de Cléopâtre rendent vains ces nobles efforts; elle affecte une profonde tristesse et un dégoût de la vie qui font craindre à Antoine une résolution désespérée : il n'ose briser sa chaîne; et elle, pour qu'il ne puisse pas lui échapper, et de ne pas faire cette année l'expédition de Médie (35 av. J.C.).

Au retour d'Octavie à Rome, son frère lui ordonne de quitter la demeure de cet indigne époux. Elle refuse et continue d'élever avec ses enfants ceux d'Antoine et de Fulvie (première épouse d'Antoine), en leur donnant les mêmes soins, presque la même tendresse. Et, s'il arrive dans la ville quelque ami de son mari pour briguer une charge ou suivre une affaire particulière, elle le reçoit chez elle et lui fait obtenir de son frère les grâces qu'il sollicite. Mais cette conduite va contre son but. Le contraste de tant de vertu et d'injustice augmente contre Antoine la haine publique.

Les expéditions militaires d'Octave (33 av. J.C.)

La gloire militaire ne manque pas à ce gouvernement préoccupé de l'intérêt public, et elle est acquise par des expéditions nécessaires. Si Octave parle d'une descente en Bretagne, c'est pour frapper les esprits que les guerres de César, de Pompée et d'Antoine aux extrémités du monde avaient laissés un souvenir incommensurable; il veut aussi, en laissant courir ces bruits belliqueux, se donner le prétexte d'entretenir des forces considérables. Il a déjà compris qu'au lieu de se lancer en de lointaines conquêtes, Rome doit soumettre les peuplades placés à ses portes; qu'il faut donner la sécurité à l'Italie et à la Grèce, en domptant les pirates de l'Adriatique et les remuantes tribus établies au nord des deux péninsules.

Après une courte apparition en Afrique, pour y consolider son pouvoir, il mène ses légions contre les Illyriens, se proposant d'éloigner ses soldats de l'Italie, où ils s'amollissent, de raffermir leur discipline dans une guerre étrangère et de les tenir prêts, sans fouler le peuple, pour la lutte inévitable avec Antoine. Les Japodes, les Liburnes, les Dalmates, seront écrasés. Au siège d'une place, courageusement défendue par les Japodes, ses troupes, un jour, s'enfuirent; il saisit un bouclier et s'avança, lui cinquième, sur le pont de bois qui conduisait à la muraille. En voyant le danger de leur général, les soldats revinrent en si grand nombre, que le pont se brisa; Octave fut grièvement blessé. C'était une réponse à ceux qui, durant la guerre civile, l'avaient accusé de lâcheté. Les Alpes ne laissent qu'une porte largement ouverte sur l'Italie du nord, celle que les Alpes Juliennes défendent si mal. Pour bien la garder, Octave ira, par delà ces montagnes, établir des garnisons dans la vallée de la Save, où il prendra la forte place de Sida : une partie des Pannoniens lui promet obéissance. Dans le Val d'Aoste, il réprime les brigandages des Salasses, et, s'il ne les dompte pas encore, il rend leurs incursions difficiles par la fondation de deux colonies qui deviennent Augusta Taurinorum et Augusta Praetoria (Turin et Aoste). En Afrique enfin, le dernier prince de la Maurétanie césarienne étant mort, il réunit ses possessions à la province.

Rupture entre Antoine et Octave (32 av. J.C.)

Le portique d'Octavie
Le portique d'Octavie

Ainsi, des deux triumvirs, l'un donnait des pays romains à une reine étrangère, et l'autre accroissait le territoire de l'empire. Celui-là détournait sur Alexandrie les trésors, les chefs-d'oeuvre et les respects de l'orient; celui-ci, comme aux beaux jours de la république, décorait le Forum de grossières mais glorieuses dépouilles, et employait le butin fait sur les Dalmates à fonder le Portique et la Bibliothèque d'Octavie.

Cependant Antoine se plaint; le 1er janvier de l'année 32 av. J.C., le consul Sosius reproche en son nom à Octave d'avoir dépossédé Sextus, sans partager avec son collègue les provinces du vaincu, d'avoir distribué à ses soldats toutes les terres d'Italie, sans rien réserver pour les légions d'Orient. Il ajoute qu'Antoine était prêt à rendre au peuple les pouvoirs qui lui avaient été confiés, si l'autre triumvir lui en donnait l'exemple. Octave est alors absent de Rome; quelques jours après, il se rend au sénat, accompagné de soldats et d'amis armés sous leurs toges. Aux accusations du consul, il répond que Lépide, s'étant montré incapable et cruel, avait été justement réduit à une condition privée; que, si la Sicile et l'Afrique avaient été rattachées aux provinces occidentales, Antoine s'était attribué l'Egypte; qu'au reste il a de quoi dédommager ses soldats et lui-même avec les brillantes conquêtes qu'il avait faites en Asie; mais qu'il aime mieux prodiguer à Cléopâtre et aux enfants de cette reine les trésors et les provinces de Rome, dont il déshonore le nom par sa conduite et par sa double trahison envers Sextus et Artavasde (Artavesdès)2.

Sur cette déclaration, qui annonce une rupture, les deux consuls, amis d'Antoine, quittent Rome avec plusieurs sénateurs et vont rejoindre leur patron. Il est alors dans l'Arménie, dont il veut forcer les peuples à racheter leur roi en livrant ses trésors.

A la nouvelle des déclarations d'Octave dans le sénat, Antoine décide de combattre; il ordonne à Canidius, son lieutenant, de rassembler ses forces de terre, et quoi qu'on ait dit de sa mollesse et de son incurie, sans doute fort exagérées, il a encore seize légions prêtes à entrer en campagne. Il gagne promptement la ville d'Ephèse, où se réunissaient huit cents navires; la reine en avait donné deux cents avec 20000 talents et des vivres pour toute la durée de la guerre; mais elle l'avait suivi. En vain les amis d'Antoine, Domitius et Plancus, le pressent de la renvoyer dans son royaume. Elle veut surveiller son amant et prévenir tout raccommodement qui peut le ramener auprès d'Octavie; à force d'argent, elle gagne Canidius, et le vieux soldat persuade à son général que Cléopâtre, habituée aux plus grandes affaires, lui serait de meilleur conseil qu'aucun des rois qui suivent ses drapeaux.

Divorce entre Antoine et Octavie (32 av. J.C.)

On s'aperçoit bien vite de sa présence au ralentissement des préparatifs. Les fêtes recommencent. Tandis que de la Syrie au Palus-Méotide, et de l'Arménie aux rives de l'Adriatique, rois et peuples sont en mouvement pour réunir et transporter des provisions et des armes, Antoine et Cléopâtre vivent à Samos dans les festins et les jeux; les baladins, les joueurs de flûte, les comédiens, étaient accourus de l'Asie entière, en tel nombre qu'Antoine, pour récompense, leur donne toute une ville, la cité de Priène. A Athènes, la vie inimitable continue. Dans cette ville, Cléopâtre arrache enfin à Antoine l'acte de divorce avec Octavie; il le lui fait signifier à Rome. Elle obéit, et, emmenant encore avec elle les enfants de Fulvie, elle sort de cette maison d'où leur père la chassait. Elle pleure à la pensée que les Romains peuvent la regarder comme une des causes de cette guerre, et elle a droit de le croire; mais, entre Octave et Antoine, l'injure de la noble femme est à peine un prétexte (32 av. J.C.). Comme elle, beaucoup pleurent, qui s'étaient habitués déjà à la paix qu'Octave faisait régner. Distrait de ses amours et de ses chants légers par le bruit des armes, le poète favori de Mécène s'écriait douloureusement : "O navire ! De nouveaux orages t'emportent sur les flots. Ah ! Que fais-tu ? Reste au port sur tes ancres. Ne vois-tu pas tes flancs dépouillés de leurs rames, et ton mât demi-brisé par les autans, et tes antennes qui gémissent ?... Si tu ne veux être le jouet des vents, prends garde, évite les flots qui battent les brillantes Cyclades." (Horace, Odes, I, XIV.)

Les préparatifs de la guerre (32-31 av. J.C.)

Octave est troublé de la promptitude des préparatifs d'Antoine; les siens ne sont pas terminés, et toute l'Italie murmure contre de nouveaux impôts qui enlèvent aux citoyens le quart de leurs revenus, aux affranchis, possesseurs des 50000 drachmes, le huitième de leur fortune. Heureusement Antoine achève lentement ce qu'il avait commencé avec une activité qui rappelle l'ancien lieutenant de César. L'été s'écoule dans les fêtes, et la guerre se trouve forcément renvoyée à l'année suivante. Ce délai vaut à Octave un autre avantage, la défection de plusieurs personnages importants, qui, révoltés des hauteurs de Cléopâtre, reviennent en Italie. Parmi eux sont Plancus et Titius, tous deux consulaires. Plancus s'avise un peu tard que la reine lui avait fait jouer un rôle indigne, quand, dans un festin, il se présenta, malgré son âge, le corps peint d'azur, la tête couronnée de roseaux et traînant derrière lui une queue de poisson, pour jouer le rôle d'un dieu marin. Dans le sénat il invective dès son arrivée contre Antoine. "Il faut", lui dit malignement Coponius, "qu'Antoine ait fait bien des infamies la veille du jour où tu l'as quitté". Asinius Pollion se respecte davantage : comme Octave le pressait de marcher avec lui, Pollion refusa. "Les services que j'ai rendus à Antoine sont plus grands, mais ceux que j'ai reçus de lui sont plus connus; je ne puis donc le combattre, j'attendrai l'issue de la lutte et je serai le butin du vainqueur".

Octave apprend de Plancus que le testament d'Antoine était entre les mains des vestales; il l'enlève et lit au sénat les passages qui peuvent exciter le plus d'irritation. Antoine, admettant qu'il y avait eu union légale entre Cléopâtre et le dictateur, reconnaissait Césarion (le fils de Cléopâtre et de César) pour le fils légitime et l'héritier de César, de sorte qu'en prenant ce nom, Octave n'est qu'un usurpateur, et tous ses actes, depuis douze ans, sont des illégalités. Il renouvelait le don fait à la reine et à ses enfants de presque tous les pays qu'il avait en son pouvoir; enfin, abjurant sa patrie et ses ancêtres, il ordonnait, mourût-il au bord du Tibre, qu'on portât son corps à Alexandrie, dans le tombeau de Cléopâtre. Un sénateur, Calvisius, ajoute encore à la colère publique, en rapportant plusieurs traits de sa folle passion pour cette femme qui ne jure plus que par les décrets qu'elle rendrait bientôt au Capitole, et l'on ne doute pas qu'il ne veule lui donner Rome même, tandis qu'il ferait de la capitale de l'Egypte le siège de l'empire. Le peu d'amis qu'il conserve lui dépêchent un d'entre eux pour l'éclairer sur sa situation; Cléopâtre abreuve de dégoûts ce conseiller de la dernière heure, et le force de se retirer sans avoir pu parler en secret à Antoine. Silanus, l'historien Dellius, seront obligés de s'enfuir pour échapper aux embûches qu'elle leur tendait.

Quand Octave est prêt, il provoque un décret du sénat qui enlève à Antoine le consulat de l'année 31 av. J.C., et, vêtu en fécial, il se rend au temple de Bellone, où il accomplit les cérémonies en usage dans les anciens temps pour les déclarations de guerre. La reine d'Egypte est seule nommée. "Ce n'est pas Antoine ni les Romains que nous allons combattre", dit Octave, "mais cette femme, qui, dans le délire de ses espérances et l'enivrement de sa fortune, rêve la chute du Capitole et les funérailles de l'empire". Déclarer Antoine ennemi public, c'eût été d'ailleurs envelopper dans la proscription tous les Romains qu'il avait auprès de lui et son armée entière. Octave est trop prudent pour dire à seize légions qu'elles n'ont d'autre alternative que la victoire ou la mort. Au 1er janvier 31 av. J.C., il prend possession du consulat, et se donne comme collègue, à la place d'Antoine, le brave Valerius Messala, celui qui l'avait battu à Philippes. La veille, le triumvirat était expiré, et il n'en avait pas dénoncé le renouvellement. Ce n'est donc plus, disait-on, le triumvir qui va combattre pour sa cause, mais un consul du peuple romain, entouré des plus respectables personnages de l'Etat, qui marche contre le ministre d'une reine étrangère.

La bataille d'Actium (31 av. J.C.)

Octave
Denier à l'effigie
d'Octave. 36 av. J.C.

Antoine passe l'hiver de 32-31 av. J.C. à Patras. Il est maître de la Grèce, où il avait réuni cent mille fantassins et douze mille chevaux. Les rois de Maurétanie, de Commagène, de Cappadoce et de Paphlagonie, un dynaste de Cilicie, un chef thrace, suivent en personne ses drapeaux. Le Pont, la Galatie, les Mèdes, les Juifs, un prince arabe et un chef lycaonien lui avaient envoyé des auxiliaires. Sa flotte compte cinq cents gros bâtiments de guerre, dont plusieurs sont à huit et dix rangs de rames, mais lourdement construits, mal dirigés, dégarnis de rameurs et de soldats de marine. Quand on représente à Antoine le mauvais état de son armement naval : "Qu'importent les matelots", disait-il; "tant qu'il y aura des rames à bord et des hommes en Grèce, nous ne manquerons pas de rameurs". Tous les Grecs ne sont cependant pas avec lui : Mantinée envoya aux césariens (Octave) un contingent qui combattra à la journée d'Actium. D'autres ont dû suivre cet exemple, car la commune misère de ces peuples ne leur avait pas donné des sentiments communs. Octave n'a que quatre-vingt mille fantassins, douze mille cavaliers et seulement deux cent cinquante vaisseaux d'un rang inférieur. Leur légèreté, l'expérience des marins et des soldats formés dans la guerre difficile contre Sextus, compensent et au delà l'infériorité du nombre.

Tandis qu'Octave se rend à Corcyre, Agrippa conduit la flotte à Méthone, sur les côtes du Péloponnèse, pour couper les convois qui arrivaient d'Egypte ou d'Asie et affamer cette multitude que la Grèce, trop pauvre, ne peut nourrir. La légèreté de ses bâtiments lui assure la liberté de ses mouvements, et, au voisinage d'une flotte qui semble formidable, il pénètre partout, jusque dans le golfe de Corinthe, où il enlève Patras, le quartier général d'Antoine, et l'île de Leucade, sentinelle avancée sur la mer d'Ionie. Cette guerre d'escarmouches fatigue déjà singulièrement l'ennemi; quand l'armée d'Octave débarque sur la côte d'Epire, non loin des légions antonines, les défections commencent, bien qu'Antoine eût fait devant ses troupes le serment d'abdiquer deux mois après la victoire. Domitius en donne le signal; Dejotarus, Amyntas, plus tard Philadelphos, suivront son exemple. Antoine se croit entouré de traîtres, et, sa cruauté se réveillant, il fait torturer, puis mettre à mort un chef arabe, Jamblique, et le sénateur Postumius. Il doute même de Cléopâtre, la soupçonne de vouloir l'empoisonner et la force de goûter avant lui de tous les mets qu'on leur servait : précaution dont la reine lui montre d'une terrible manière l'inutilité. Un jour qu'elle était venue au festin, une couronne de fleurs dans les cheveux, elle engage son amant à jeter une de ces fleurs dans la coupe où il buvait. Comme il porte le verre à ses lèvres, elle retient brusquement son bras, prend la coupe et la tend à un esclave qui la vide et tombe foudroyé. Antoine s'abandonne, plein d'amour et d'effroi, à l'étrange créature qui réunit en elle toutes les fascinations fatales.

Plusieurs combats partiels précéderont l'action décisive. Le roi de Maurétanie, Bogud, périt dans le Péloponnèse, et Nasidius est battu par Agrippa, qui dans une autre rencontre sur mer tue le Cicilien Tarcondimotos. Titius et Statilius Taurus feront, dans le même temps, éprouver un échec à la cavalerie d'Antoine. Cependant, peu à peu les deux armées se concentrent : celle d'Antoine à Actium, sur la côte d'Acarnanie, à l'entrée du golfe d'Ambracie; celle d'Octave en face, sur la côte d'Epire3. Antoine avait proposé à son rival de terminer leur querelle par un combat singulier, ou bien de se rendre à Pharsale avec toutes leurs forces et d'y décider à qui resterait l'héritage de César. Tous ses généraux, surtout Canidius, étaient de ce dernier avis.

Mais Cléopâtre veut que l'on combatte sur mer, pour que ses navires égyptiens puissent avoir part à la victoire, et, en cas de revers, assurer sa retraite. Sur terre, il eût fallu abandonner Antoine, ou s'engager en des périls qu'elle n'ose braver. Sans doute elle lui avait représenté que les échecs partiels qu'il avait subi, les défections qu'il voyait se multiplier, les difficultés qu'il trouve chaque jour plus grandes à nourrir en Grèce une nombreuse armée, doivent le décider à chercher un autre champ de bataille; que celui des deux adversaires qui se rendrait maître de la mer pourrait affamer l'autre4, et que le nombre, la force de ses navires, lui promettaient la victoire; qu'enfin, pour s'ouvrir le chemin d'Italie ou fermer à ses ennemis la route de l'Orient, surtout celle de l'Egypte qui, dans les mains d'un victorieux, serait une forteresse inexpugnable d'où l'on dominerait sans peine l'Afrique et l'Asie, une victoire navale était nécessaire. Ces considérations ont dû être mises en avant, car, sans elles, on ne saurait comprendre la conduite d'un homme à qui ses vices ne pouvaient avoir ôté toute son intelligence militaire.

Antoine cède; il place vingt mille légionnaires et deux mille archers sur ses galères, où, par les désertions et les maladies de l'hiver, les hommes manquent. Mais les légionnaires font à regret le service des vaisseaux; un chef de cohorte dont le corps était criblé de blessures, voyant passer Antoine, lui dit d'une voix affligée : "Eh ! Mon général, pourquoi vous défier de ces blessures et de cette épée, et mettre vos espérances dans un bois pourri ? Laissez les hommes d'Egypte et de Phénicie combattre sur mer, et donnez-nous la terre, sur laquelle nous savons vaincre ou mourir". Antoine ne répond rien; il se contente de lui faire signe de la tête et de la main, comme pour l'encourager et lui donner une espérance qu'il n'avait pas lui-même; car ses pilotes ayant voulu, suivant l'usage, laisser les voiles à terre, il les oblige de les prendre.

Afin de renforcer la chiourme de ses autres galères, il fait brûler cent quarante vaisseaux. Les matelots se trouvent cependant encore en trop petit nombre pour manoeuvrer aisément ces lourdes machines. Pendant quatre jours l'agitation de la mer ne permet pas aux deux flottes de s'aborder. Enfin, le 2 septembre 31 av. J.C., le vent tombe : les vaisseaux d'Antoine restent jusqu'à midi immobiles à l'entrée du détroit; vers cette heure un vent léger s'étant levé, ils s'avancent à la rencontre de l'ennemi, qui refuse quelque temps son aile droite pour les attirer en pleine mer. Octave avait pris place de ce côté; quand il croit les antoniens assez loin du rivage, il cesse de reculer et court avec ses vaisseaux agiles contre leurs pesantes citadelles, autour desquelles tournent à la fois trois ou quatre de ses galères, et qu'elles couvrent de piques, d'épieux et de traits enflammés. Dans le même temps, Agrippa manoeuvre pour envelopper l'aile droite. Publicola, qui la commande, essaie de l'arrêter en étendant sa ligne; mais ce mouvement le sépare du centre, que menacent déjà les césariens.

Cependant la journée n'est pas encore perdue, mais Cléopâtre, pour rester belle encore dans la mort, n'a pas le courage viril du soldat qui brave dans la mêlée les outrages et les blessures. Elle donne l'ordre aux soixante vaisseaux égyptiens de dresser leurs mâts et de cingler vers le Péloponnèse. A la vue du navire aux voiles de pourpre qui emporte la reine, Antoine, oubliant ceux qui meurent en ce moment pour lui, monte sur une galère rapide et suit ses traces. Il passe à son bord; mais, sans lui parler, sans la voir, il s'assoit à la proue et penche la tête entre ses mains. Durant trois jours il reste dans la même posture et dans le même silence, jusqu'au cap Ténare, où les femmes de Cléopâtre leur ménagent une entrevue. De là ils font voile pour l'Afrique.

Sa flotte se défendra longtemps; vers la dixième heure, le bruit se répand sur les vaisseaux qu'Antoine fuyait. A ce moment ils n'ont encore perdu que cinq mille hommes. Mais leur ligne était rompue, beaucoup avaient leurs rames brisées, et l'agitation de la mer qui les battait en proue ne leur permettait plus de gouverner. Trois cents se rendent. L'armée de terre est intacte, elle ne veut pas croire à la lâcheté de son chef et résistera sept jours encore aux sollicitations des envoyés de César; Canidius, qui la commande, l'ayant à son tour abandonnée, elle fait sa soumission au vainqueur.

La clémence d'Octave (31 av. J.C.)

Sur le rivage, en face du lieu de l'action, s'élève un temple modeste d'Apollon; Octave y consacre comme trophée huit navires de tout rang, et l'image en bronze d'un paysan et de son âne qu'il avait trouvés sur son chemin avant la bataille. L'homme s'appelait Eutychès, l'Heureux, et la bête, Nicon, le Victorieux. Dans cette rencontre, Octave avait vu un présage de victoire, et le plus sceptique des Romains aurait fait comme lui. Il institue des jeux Actiens qui doivent être célébrés après la quatrième année révolue : concours de musique et de poésie, joutes navales, courses de chevaux et luttes d'athlètes. La Grèce les adopte, et les jeux Actiens deviennent la cinquième de ses grandes fêtes nationales5. De l'autre côté du détroit, à l'endroit où il avait campé, il pose les fondements de Nicopolis, la ville de la victoire, sur un isthme que baignent les eaux du golfe d'Ambracie et celles de la mer Ionienne. Un double souvenir de clémence et de triomphe s'attache à l'origine de la cité nouvelle. Le vainqueur de Philippes est impitoyable. Maintenant que la guerre avait décimé la génération qui avait vu et aimé la république de Cicéron, le vainqueur d'Actium pense qu'il peut être indulgent6. Parmi les prisonniers importants, aucun de ceux qui demandent la vie n'est repoussé. Le chef de parti s'était jadis vengé, aujourd'hui le maître pardonne. Cependant un fils de Curion est mis à mort : le souvenir de son père, de ce tribun qui avait été si utile à César, aurait dû le protéger auprès de l'héritier du dictateur.

Parmi ceux qui s'obstinent à ne pas comprendre que l'oligarchie romaine décorée du beau nom de république ne mérite pas de garder le pouvoir, Brutus et Caton trouvent encore des partisans; Antoine n'en a pas. C'est qu'aucune idée, aucun principe ne se rattache à lui.

Si le chef des antoniens n'est plus à craindre, les soldats, ceux du vainqueur comme ceux du vaincu, le deviennent. Octave se hâte de donner des congés aux vétérans et de les disperser en Italie et dans les provinces d'où ils étaient sortis. Il avait laissé Mécène à Rome, il y renvoie encore Agrippa, pour que ces deux hommes supérieurs qui se complètent l'un l'autre, comme la prudence par le courage, l'habileté par la force, étouffent à son origine tout mouvement de révolte. Lui-même se charge de poursuivre son rival. En traversant la Grèce, il peut voir le triste état de cette province, ruinée par Antoine. "J'ai entendu raconter à mon bisaïeul", dit Plutarque, "que les habitants de Chéronée avaient été forcés de porter du blé sur leurs épaules jusqu'à la mer d'Anticyre, pressés à coups de fouet par les soldats du triumvir. Ils avaient déjà fait un premier voyage et ils étaient commandés pour porter une seconde charge, lorsqu'on apprit la défaite d'Antoine"; cette nouvelle sauva la ville. Octave prend en pitié ces misères de la Grèce; et ce qui reste des provisions amassées pour la guerre est distribué, par ses ordres, à ces villes qui n'ont plus ni argent, ni esclaves, ni bêtes de somme. De là il fait voile vers l'Asie, recevant à composition les cités et les princes alliés de son adversaire, qui seront quittes, les unes pour la perte de leurs privilèges, les autres pour une contribution de guerre ou l'abandon de ce qu'ils destinaient à Antoine. Comme il ignore le lieu où celui-ci s'était retiré, il s'arrête à Samos et y passe l'hiver.

Octave en Egypte (30 av. J.C.)

La nouvelle des troubles qu'il avait prévus, et qui viennent d'éclater parmi les légionnaires congédiés, le rappelle en Italie. Au commencement de l'année 30 av. J.C., il débarque à Brindes, où sénateurs, chevaliers, magistrats, même une partie du peuple, se précipitent à sa rencontre; les vétérans, entrains par l'enthousiasme général, grossissent le cortège. Comme il manque des fonds pour remplir ses promesses aux soldats, il met en vente ses biens et ceux de ses amis. Personne, il est vrai, n'ose se rendre adjudicataire, mais le résultat désiré est atteint : les vétérans se contentent de quelque argent, en attendant les trésors de l'Egypte; ajoutons que ceux qui comptent le plus d'années de service seront établis dans certaines villes qui avaient montré des dispositions favorables à Antoine. Les habitants arrachés aux foyers de leurs pères seront transportés à Dyrrachium, à Philippes et dans quelques autres cités de provinces. Cette mesure est cruelle pour les Italiens, mais l'empire y gagne : des cités désertes sont repeuplées. Ces mesures calment soudainement l'agitation; Octave n'a même pas besoin de se rendre à Rome, déjà habituée à ce que tout se fasse sans elle : vingt-sept jours après son arrivée à Brindes, il peut repartir. N'osant, à cause de l'hiver, se diriger droit sur l'Egypte, il fait passer ses vaisseaux par-dessus l'isthme de Corinthe, et, avec la célérité de César, il débarque en Asie, de sorte qu'Antoine apprend en même temps son départ pour l'Italie et son retour.

Le retour de Cléopâtre et d'Antoine en Egypte (30 av. J.C.)

A Paraetonium, sur la côte d'Afrique, Antoine et Cléopâtre s'étaient séparés. La reine, pour prévenir une révolte, se présente devant Alexandrie avec ses vaisseaux couronnés de lauriers comme s'ils revenaient d'un triomphe. Mais, rentrée dans son palais, elle ordonne la mort de tous ceux qui lui étaient suspects, grossit ses trésors des biens des victimes, pille les richesses des temples, et, dans l'espoir d'obtenir quelque assistance des Mèdes, leur envoie la tête du roi d'Arménie (Artavasde ou Artavesdès), son captif. Pour Antoine, il avait d'abord erré comme un insensé dans les solitudes voisines de Paraetonium; et, à la nouvelle de la défection de Pinarius Scarpus, qui commandait pour lui une armée dans ces régions, il veut se tuer. Ses amis le ramène à Alexandrie, où Canidius vient lui apprendre le sort de ses légions au promontoire actien. Tous les princes d'Asie l'abandonnent; aux portes mêmes de l'Egypte, Hérode, le roi des Juifs, trahit sa cause. Des gladiateurs qu'il entretient à Cyzique lui restent fidèles; ils traversent toute l'Asie, et ne se rendent que sur un faux bruit de la mort de leur maître.

Tout lui manquant, Cléopâtre commence à faire transporter, à travers l'isthme de Suez, ses vaisseaux et ses trésors pour se réfugier en de lointains pays. Mais les Arabes pillent les premiers navires sur la mer Rouge, et elle renonce à son dessein. Ils songent ensuite à gagner l'Espagne, espérant qu'avec leurs richesses ils soulèveraient aisément cette province. Ce parti est encore abandonné. Las de former d'impraticables desseins, Antoine ne veut plus voir personne et s'enferme dans une tour qu'il se fait bâtir au bout d'une jetée. "Je veux", dit-il, "vivre maintenant comme Timon". Il est bien tard pour philosopher. Il ne peut même pas soutenir ce rôle; et, pour finir comme il avait vécu, dans les orgies, il retourne près de Cléopâtre. Ils fondent une société nouvelle, celle des inséparables dans la mort. Ceux qui en font partie doivent passer les jours dans la bonne chère et mourir ensemble. Cléopâtre recueille tous les poisons connus et étudie leurs effets sur des personnes vivantes; elle essaie aussi des bêtes venimeuses et s'arrête à l'aspic, qu'elle avait vu donner une mort douce par laquelle les traits n'étaient pas décomposés.

Cependant ils conservent encore quelque lueur d'espérance, et ils demandent au vainqueur : Antoine, la permission de se retirer à Athènes, pour y vivre en simple particulier; Cléopâtre, la succession pour ses enfants à la couronne d'Egypte. Ce sont les mêmes députés qui portent les deux messages. Mais, en secret, la reine fait offrir à Octave un sceptre, une couronne et un trône royal. Il répond à cette pensée de trahison par deux lettres : l'une publique, qui lui ordonne de déposer les armes et le pouvoir; l'autre secrète, qui lui garantit son pardon et la conservation de son royaume, si elle chasse ou fait tuer Antoine. En même temps, il lui envoie un affranchi qui doit, par de fausses promesses, entretenir ses espérances et conserver au triomphe du vainqueur d'Actium son principal ornement. Cléopâtre se souvient qu'enfant elle avait vaincu César, puis Antoine, et elle se prend à penser qu'Octave, plus jeune que l'un et l'autre, pourrait bien ne pas être plus sage. Elle a cependant alors trente-neuf ans, mais sa beauté avait toujours été moins redoutable que son esprit et sa grâce. Le héros a des faiblesses, le soldat des vices : tous deux succombèrent; le politique doit rester froid et implacable.

Antoine n'a pas honte de demander deux fois encore la vie; il envoie son fils Antyllus7 pour fléchir Octave, et livre le sénateur Turullius, un des meurtriers de César. Octave ne répond pas et avance toujours; bientôt il est devant Péluse, que Cléopâtre lui ouvre. A ce bruit d'armes qui se rapproche, Antoine paraît se réveiller; il fait des préparatifs de défense, court en Libye pour tâcher de séduire les soldats qu'Octave y avait fait passer, et revient à Alexandrie, que déjà son rival menace. Dans un combat de cavalerie, où il montre son éclatante bravoure, il met l'ennemi en fuite. Mais Cléopâtre le trahissait; enfermée, avec toutes ses richesses, dans une haute tour qu'elle avait fait construire pour lui servir de tombeau, elle attend l'issue de la querelle. Ses ministres, ses troupes, semblent coopérer à la défense de la place; en réalité, Antoine ne peut compter que sur le petit nombre de légionnaires qu'il avait réunis. Il appelle Octave en combat singulier. Celui-ci sourit et se contente de répondre qu'Antoine a plus d'un chemin pour aller à la mort.

La mort d'Antoine (30 av. J.C.)

Antoine
Antoine
Rome, Musée du Vatican

Cependant, encouragé par le succès du combat de cavalerie, Antoine se décide à une double attaque par terre et par mer. Dès que les galères égyptiennes se trouvèrent près de celles de César (Octave), elles les saluèrent de leurs rames et passèrent de leur côté. Sur terre, sa cavalerie l'abandonne et son infanterie est sans peine repoussée. Il rentre dans la ville en s'écriant qu'il est livré par Cléopâtre.

La reine, réfugiée dans sa tour, en laisse tomber la herse et fortifie la porte par des leviers et de grosses pièces de bois, tandis qu'elle fait porter à Antoine la fausse nouvelle de sa mort. Ils se l'étaient promis : l'un devait suivre l'autre. Antoine commande à son esclave Eros de lui donner le coup mortel. L'esclave, sans répondre, tire son épée, se frappe lui-même et tombe sans vie à ses pieds. "Brave Eros", s'écrie Antoine, "tu m'apprends ce que je dois faire ?" Et, ôtant sa cuirasse, il se perce à son tour.

Dès que Cléopâtre l'apprend, elle veut avoir ce cadavre pour le livrer elle-même au vainqueur comme sa rançon, et Antoine tout sanglant est porté au pied de sa tour; elle n'en ouvre pas la porte, mais d'une fenêtre elle descend des cordes, et, avec les deux femmes qui l'avaient suivie, elle le hisse auprès d'elle. A peine l'a-t-elle couché sur un lit, qu'il lui demande du vin et expire : digne fin de cet homme qui n'eut que l'âme d'un soldat.

La mort de Cléopâtre (30 av. J.C.)

Cependant Octave était entré sans obstacle dans Alexandrie. Il commande à un de ses officiers, Proculeius, de tâcher de prendre la reine vivante, et de ne pas lui laisser le temps d'allumer l'incendie qu'elle avait préparé pour consumer ses richesses, si elle était forcée dans sa retraite. Tandis qu'elle parlemente à travers la porte avec Gallus, Proculeius, passant sans bruit par la fenêtre qui avait servi à introduire Antoine, se saisit d'elle et lui arrache un poignard dont elle cherche faiblement à se frapper. D'abord elle veut se laisser mourir de faim : Octave la force de renoncer à ce dessein, en lui faisant craindre pour ses enfants; puis il la rassure, et, pour la rattacher à la vie, il lui promet un sort encore brillant. Elle se laisse ramener au palais, reprend les insignes de la royauté et reçoit tous les égards dus à son rang, mais en restant soumise à une étroite surveillance.

Octave lui-même vient la voir. Ce jour-là elle ne s'entoure que des souvenirs de César, comme pour se réfugier dans l'amour qu'il avait eu pour elle, contre la haine de son fils. L'appartement est décoré de bustes et de statues du dictateur. Les lettres qu'il lui avait écrites sont auprès d'elle, et elle les montre à Octave. Longtemps elle lui parle de la gloire de son père, de la puissance que lui-même avait gagnée, de celle qu'elle avait perdue; et avec des larmes dans les yeux, elle dit : "A présent, ô César, que me servent ces lettres de toi ? Mais tu revis en ton fils". Chaque mot, chaque geste, chaque attitude, sont calculés pour exciter la pitié ou un sentiment plus doux. Et il y a encore tant de séduction dans sa parole, tant de grâce dans ses traits et dans son maintien sous ses longs vêtements de deuil ! Octave l'écoute en silence, les yeux fixés à terre pour se défendre contre elle. Il se lève enfin : "Ayez bon courage, ô femme", lui dit-il; puis il lui demande la liste de ses trésors et il sort. Cléopâtre resta atterrée sous cette froide réponse; la femme était vaincue comme la reine. Bientôt elle apprend d'un jeune noble qu'elle avait gagné, Cornelius Dolabella, que dans trois jours elle partirait pour Rome. Cette nouvelle la décide. "Non ! non !" répète-t-elle sourdement, "je ne serai pas traînée en triomphe : Non triumphabor !" Le lendemain on la trouve couchée morte sur un lit d'or, revêtue de ses habits royaux et ses deux femmes sans vie à ses pieds (15 août 30 avant J. C.)8. On ignore comment elle s'était donnée la mort : Octave, en montrant, à son triomphe, la statue de Cléopâtre avec un serpent au bras, confirma le bruit qu'elle s'était faite piquer par un aspic qu'un paysan lui avait apporté caché sous des figues ou des fleurs.

Le trésor des Ptolémées, les rois d'Egypte, tombe aux mains d'Octave. L'Egypte, quant à elle, devient province romaine. Mais son autorité ne repose que sur la force de son armée et les pouvoirs exceptionnels que le Sénat a accordés, par la loi du 27 novembre 43 av. J.C., au triumvirat (Octave, Antoine, Lépide). Si le vainqueur n'a pas l'intention de céder le pouvoir, le meurtre de Jules César lui rappelle la nécessité de parvenir à un accord avec le sénat.

Le 11 janvier 29 av. J.C., il fait fermer les portes du temple de Janus. Numa avait bâti à Rome un temple qu'on tenait fermé dans les temps de paix, et qui s'ouvrait aussitôt qu'une guerre venait à éclater. Cette volonté de revendiquer la paix lui attire la sympathie du peuple qui réclame la fin des guerres civiles. Pendant l'été 29 av. J.C., Octave peut célébrer trois triomphes mémoriaux.

1. Horace a dit de Cléopâtre : Fatale monstrum (Od., I, XXXVII, 22).

2. Plutarque, Antoine, 55; Dion, L, 1-3. Il lui reprochait vivement aussi d'avoir reconnu Césarion pour fils de César et de l'avoir déclaré membre de la famille Julienne.

3. Plutarque, Antoine, 19; Dion, L, 13; Pline, Hist. nat., XXI, 9. Le golfe d'Ambracie aujourd'hui golfe d'Arta, communique avec la mer Ionienne par un goulet dont la moindre largeur est de 500 mètres, mais où le fond n'en a pas 4, et qui est bordé de bas-fonds et de récifs dangereux. L'intérieur de la baie offre, au contraire, d'excellents mouillages. De grands navires pourraient mouiller à quai sous les murs de Prevesa. Avec quelques travaux, cette petite mer intérieure deviendrait une magnifique rade fermée, ou des cuirassés mouilleraient. C'est derrière cette ville, sur l'isthme joignant la pointe de Prevesa au continent épirote, que fut bâtie Nicopolis. L'eau potable y étant rare, Octave y fit construire un aqueduc dont les ruines se voient encore.

4. Dion, L, 19. Virgile a décrit la bataille d'Actium (Enéide, VIII, 675-713); cf. Horace, Carmina, I, XXXVII; Properce, Elégies, IV, VI, 55.

5. Les quatre autres étaient les jeux Olympiques, Pythiques, Isthmiques et Néméens.

6. Victoria fuit clementissima (Velleius Paterculus, II, 86). Cependant il obligea un fils et un père à tirer au sort pour savoir lequel des deux serait mis à mort. (Dion, LI, 2.) Ce fait permet d'en supposer d'autres, mais il n'y eut pas les grands égorgements qu'on était habitué à voir.

7. Antyllus sera égorgé après la mort de son père.

8. Plutarque, Antoine, 81-95; Dion, LI, 40-11 ; Tite Live, fr. CXXXII. Octave fit tuer Césarion, alors âgé de dix-huit ans, et qui lui fut livré par son précepteur, à qui Cléopâtre avait donné, avec de grands trésors, la commission de le mener en Ethiopie ou dans l'Inde. - On a trouvé, en 1850, dans les fondations d'une vieille tour bouddhique, sur la rive gauche de l'Indus, des médailles de Marc Antoine et de Kanichka, roi de la Bactriane et d'une partie de l'Inde, que Virgile donne pour allié au triumvir : .... et ultima secum Bactra vehit. Antoine avait établi des relations avec ce puissant prince, qui était l'ennemi naturel des Parthes à l'Orient, comme les Romains l'étaient à l'Occident; et c'était sans doute vers lui que Cléopâtre envoyait son fils. Cf. Reinaud, Relations de l'empire romain avec l'Asie orientale.

Auguste

Le forum de césar
Denier à l'effigie
d'Auguste

En 28 av. J.C., le sénat lui confère le titre de Princeps Senatus, le prince du sénat.

Le 13 janvier 27 av. J.C., sous couvert de restaurer la république, Octave remet ses pouvoirs au Sénat et au peuple romain. C'est un faux-semblant qui consiste à rendre ses pouvoirs au sénat mais à en recevoir en fait, la plus grande partie en retour. Il continue à se faire élire consul tous les ans entre 31 et 23 av. J.C. Il reçoit du sénat un imperium proconsulaire sur les provinces frontières ou provinces impériales et possède ainsi la haute main sur les forces militaires stationnées dans ces provinces hautement stratégiques. Octave détient l'Egypte, Chypre et les provinces militaires importantes d'Espagne, de Gaule et de Syrie pendant dix ans.

Comme Octave tient à conserver le pouvoir, il propose le 16 janvier 27 av. J.C., un nouveau régime : le Principat. Ce régime est une monarchie cachée derrière une façade républicaine, de remettre de l'ordre dans toutes les institutions politiques pour assurer une paix durable aussi bien à l'intérieur de l'empire que sur ses frontières. Depuis des années, la république avait péri. Ces temps où les bases qui portaient l'ancienne société se sont écroulées et où les fondements de l'ordre nouveau ne sortent pas encore du sol agité par les révolutions, sont révolus. C'est la paix qui arrive enfin et ira semer autour d'elle la richesse pour les uns, le bien-être pour beaucoup; ce sont les lois les plus sages qui vont s'écrire, des croyances plus pures qui vont se répandre, le monde enfin qui va changer.

Le sénat accepte et lui décerne le titre d'Imperator Caesar Augustus. Il recevra comme nom le titre d'Auguste qui entoure celui qui le porte, de ferveur religieuse. Ce surnom signifie quelque chose comme "sacré" ou "vénérable". Auguste sera désormais son nom.

Le Principat

Le 13 janvier 27 av. J.C., Octave se prêtre au simulacre de la restauration de la république mais qui en fait, lui permet de s'approprier le pouvoir : c'est le Principat. Le Principat est une monarchie déguisée en république. A sa tête, le sénat nomme un princeps, le premier des citoyens dont l'autorité morale et politique prévaut sur toute autre. Il peut ainsi accorder la citoyenneté romaine de son propre chef à qui il veut et faire entrer au sénat quiconque lui paraissant digne. Il a l'initiative des lois. La plupart des sénatus-consulte sont préparés par le conseil du prince. Auguste exerce un pouvoir absolu. Le "prince" peut convoquer et présider le sénat et les comices. Par cette position, Auguste pourra accomplir son oeuvre réformatrice.

La république avait été conquérante, le Principat se donne pour mission d'administrer et d'organiser ces immenses territoires annexés.

Entre 31 et 23 av. J.C., Auguste enchaîne les consulats. En 23 av. J.C., il démissionne du consulat. En remplacement, le sénat lui décerne la puissance tribunicienne à vie. Etant patricien, Auguste ne pouvait pas être Tribun du peuple. La puissance tribunitienne lui permet de convoquer le sénat, de soumettre les lois aux assemblées du peuple, et lui donne un droit de veto illimité. Cette puissance tribunitienne deviendra la base de son pouvoir.

En 19 av. J.C., Auguste reçoit non pas le consulat, mais la puissance consulaire. Il aura un imperium proconsulaire à vie et en dehors de toute magistrature. Désormais, il est formellement le premier, et l'emporte sur tous les autres magistratures. Auguste met en place une structure politique très hiérarchisée et réforme la cité sans brutalité, en utilisant les magistratures républicaines existantes.

Le fait qu'il n'y ait eu contre Auguste qu'une seule conspiration confirme la réussite de sa politique: un petit-fils de Pompée, Cinna, forma le projet de poignarder l'empereur au milieu d'un sacrifice. Le complot découvert, Auguste voulait punir; Livie conseilla de placer cette fois la clémence entre lui et de nouveaux coupables. L'empereur appela Cinna, lui dévoila ses plans, lui nomma ses complices et l'accabla d'un magnifique pardon; plus tard, il lui donnera le consulat.

Auguste s'entoure d'un conseil impérial et réforme le sénat qui est dépouillé. Il le traite avec fermeté, mais avec respect. Il gagne à sa cause sénateurs et chevaliers, qui vont former un corps de fonctionnaires impériaux. En 2 av. J.C., il recevra le nom de Père de la patrie (Pater Patriae), titre simplement honorifique en apparence, mais qui aura une certaine importance religieuse et que, pour cela, tous ses successeurs garderont. C'est sans doute à raison de ce titre qu'il prescrira aux prêtres d'ajouter à leurs prières aux dieux, pour le sénat et le peuple romain, des prières pour l'empereur.

Le siècle d'Auguste

Le 11 janvier 29 av. J.C., Octave fait fermer les portes du temple de Janus qui étaient ouvertes depuis plus de 200 ans. Numa avait bâti à Rome un temple qu'on tenait fermé dans les temps de paix, et qui s'ouvrait aussitôt qu'une guerre venait à éclater. Cette volonté de revendiquer la paix lui attire la sympathie du peuple qui réclame la fin des guerres civiles. Pendant l'été 29 av. J.C., Octave peut célébrer trois triomphes mémoriaux.

Il continue les grands travaux de César. Pour lui-même, il se construit sur le Palatin une demeure qui commencera cette suite de palais dont les empereurs couvriront la colline royale. Les efforts d'Auguste sont complétés par son fidèle lieutenant Agrippa qui réalise plusieurs grands projets de construction dans la région du Champ de Mars, dont le Panthéon (Santa Maria Rotonda), qui garde ces mots sur son fronton : M. Agrippa L. F. cos. Tertium fecit. et, durant son édilité, amène à Rome l'aqua Virgo, source qu'une jeune fille, disait-on, avait découverte et indiquée à des soldats romains altérés; elle donne encore aujourd'hui, à la moitié de Rome, une eau limpide et fraîche (fontaine de Trevi). Il construit le Diribitorium, le plus vaste édifice qui n'ait jamais existé avec un seul toit; il restaure les anciens canaux, établit 700 abreuvoirs, 105 fontaines jaillissantes, 130 réservoirs, 170 bains gratuits, et sur ces constructions il place 300 statues, 400 colonnes de marbre, tout cela en un an. A sa mort, il lègue au prince (Auguste) 240 esclaves ingénieurs qu'il avait formés et dont Auguste fit présent à l'Etat, pour l'achèvement ou l'entretien des travaux de son grand ministre. Le Champ de Mars se couvre ainsi peu à peu de ces constructions et forme une cité nouvelle. Auguste revendique ainsi la restauration de quatre-vingt-deux temples en une seule année. De nouveaux monuments, grandioses, voient également le jour comme le théâtre de Marcellus, le temple d'Apollon sur le Palatin, l'Horologium ou le gigantesque cadran solaire tracé au sol (qui utilise un obélisque égyptien en guise d'aiguille), le grand Mausolée circulaire et l'imposant Forum d'Auguste avec son temple à Mars Ultor, le "Vengeur".

Agrippa répare également le système d'alimentation hydraulique de la cité et érige deux nouveaux aqueducs, l'Aqua Julia et l'Aqua Virgo. Auguste veille personnellement à l'approvisionnement de la ville en céréales, extrêment important, et procède à sa réorganisation en quatorze régions administratives.

Auguste reconstruit les aqueducs qui tombaient en ruine, et doublé le volume de l'aqua Marcia, en dérivant une nouvelle source dans le conduit qui l'apporte à Rome. Il empêche pour quelque temps le Tibre de ravager périodiquement les bas quartiers de la ville, en élargissant et creusant son lit depuis longtemps obstrué et rétréci par les édifices écroulés. Il attache avec raison tant d'importance à empêcher les désastreuses inondations du fleuve, qu'il constitue une commission spéciale de curatores alvei et riparum Tiberis et cloacarum urbis.

Pour garantir Rome du désordre et du feu, il divise la ville en quatorze régions, chaque région en quartiers. La surveillance des régions est confiée aux magistrats annuels, sous l'autorité supérieure du préfet de la ville; celle des quartiers, à des inspecteurs choisis parmi les habitants eux-mêmes (vicomagistri).

Sept cohortes de gardes nocturnes, réparties en sept postes, un pour deux régions, seront chargées, sous la direction d'un préfet, sorti de l'ordre équestre, de prévenir et d'arrêter les incendies (le praefectus vigilum exerce la juridiction criminelle sur les incendiaires et les voleurs). Les cas graves sont réservés au préfet de la ville. Ces vigiles, tous affranchis, peuvent, après trois années de service, obtenir la tessère frumentaire et, avec elle, le plein droit de cité. Pour la police de jour, elle est faite par les trois cohortes urbaines auxquelles les prétoriens peuvent au besoin prêter main forte. Quand Auguste donne, au Champ de Mars, des jeux où tout le peuple accourt, il fait garder la ville déserte par des soldats, de peur que les bandits ne pillent les maisons vides d'habitants : précaution qui en dit beaucoup sur l'état où cette société avait été mise par vingt ans de guerre civile.

Dans toute l'Italie et sur mille points la population rurale avait été dépossédée, et la propriété, qui avait plusieurs fois changé de main, ne rendait plus ce qu'elle avait coutume de donner. La misère est profonde : tout le monde mendie, même les sénateurs; dans l'Asie, la plus opulente des provinces, la banqueroute est universelle, et Auguste est réduit à décréter une mesure révolutionnaire : l'abolition des dettes. Les impôts ne rentrent plus. Cependant les besoins du trésor croient. Pour empêcher les gouverneurs de piller leurs provinces, Auguste leur alloue un traitement; et pour donner à l'empire la sécurité, il organise une armée permanente de trois cent mille hommes.

Déjà la république avait sillonné de routes toute l'Italie, percé audacieusement d'un grand chemin les montagnes de l'Epire et de la Macédoine et relié l'Espagne à l'Italie par une voie militaire. Auguste fait faire celles de la Cisalpine, et, imprimant la plus vive impulsion à ces travaux productifs, il couvre de chemins toute la Gaule et la Péninsule ibérique. Puis "sur toutes ces routes qui partaient du millinaire d'or élevé au milieu du Forum, il plaça à de très courtes distances des jeunes gens qui servaient de courriers et, dans la suite, des voitures, pour être informé plus tôt de ce qui se passait dans les provinces" (Suétone). Ces postes, qui seront servies avec une grande célérité, ne sont pas utiles au pouvoir seul, mais aux particuliers, dont les lettres sont rapidement portées d'une extrémité à l'autre de l'empire. Une circulation plus active se trouve ainsi établie entre les divers points des provinces. Les montagnes abaissées et entrouvertes par les pionniers romains, les fleuves enchaînés par les ponts jetés sur leur cours laisseront passer la civilisation qui, suivant ces routes comme autant de fils conducteurs, pénétrera dans les retraites les plus solitaires, jusqu'au milieu de populations étonnées et domptées par elle plus sûrement que par les armes. Le commerce naturellement y gagnera et une vie nouvelle se répandra dans cet empire si admirablement disposé pour une grande et longue existence.

La civilisation romaine pénètre partout. Il réorganise les finances de l'Etat en mettant à jour le cadastre général de l'empire, et en tire une mappemonde, qu'il fait graver sous un portique (Table de Peutinger). Auguste fait une distinction entre le trésor public et la caisse impériale. Le contrôle effectué par les fonctionnaires impériaux est plus stricte. Il fait surgir un peu partout dans l'Empire de nouvelles colonies et de nouvelles constructions. César avait envoyé quatre-vingt mille citoyens dans les colonies d'outre-mer; Auguste continue cette politique, moins par principe de gouvernement que comme expédient pour acquitter les promesses faites à ses vétérans.

Auguste vit dans une maison modeste mais spacieuse, située sur le Palatin, évitant les signes apparents de la monarchie. Auguste est tout aussi vigilant concernant le culte impérial. Les sujets des provinces orientales ont depuis longtemps l'habitude de vénérer les souverains de leur vivant et de leur élever des temples. Auguste interdit le culte de sa seule personne, mais encourage, en dehors de la capitale, celui de Rome et d'Auguste. Après Actium, quand il fut évident que le monde romain n'aurait plus qu'un maître, le sénat ordonna que le Génie d'Auguste serait honoré aux mêmes lieux que les dieux Lares. Cette loi ne fut pas obligatoire pour Rome seule. Dans les provinces, l'empereur prend place au milieu de ces divinités locales. On a trouvé, dans le département de l'Allier, deux bustes en bronze d'Auguste et de Livie qui avaient été mis comme dieux Lares dans un édicule gaulois (ils sont maintenant au musée du Louvre, salle des bronzes..). Les sujets des provinces orientales ont depuis longtemps l'habitude de vénérer les souverains de leur vivant et de leur élever des temples.

Quoi qu'il en soit, le culte de l'empereur s'étend rapidement dans les provinces d'Occident, Italie comprise. Officiellement pourtant, Auguste refusera tout honneur divin de son vivant. Ce qui ne l'empêchera pas de s'appeler lui-même Divi filius, le fils du divin Jules César.

Le portrait d'Auguste

D'après Suétone, Auguste était de petite taille, "mais cela ne se voyait point, tant son corps était bien proportionné, et l'on ne pouvait s'en apercevoir qu'en le comparant avec une personne plus grande, debout près de lui... Son corps était, dit-on, couvert de taches, de signes naturels, parsemés sur sa poitrine et sur son ventre... mais aussi de callosités formant en plusieurs endroits des plaques dartreuses, provoquées par des démangeaisons et par son habitude de se frotter vigoureusement avec un strigile... Il souffrait également de la vessie et n'était soulagé qu'après avoir rendu des calculs en urinant."

Il consacre l'essentiel de son énergie aux affaires de l'Etat. Travailleur acharné, intelligent, patient, retors, il réussira à créer une nouvelle constitution politique. Auguste affirmera avoir restauré la république. En fait, il institue un nouveau régime personnel et d'exception qui perdurera pendant plusieurs siècles (Empire).

Son train de vie est des plus simples, comme le sont ses appartements. Il donne l'exemple d'une vie modeste et laborieuse. Il fait filer la laine à l'impératrice et ne porte "guère d'autre costume qu'un vêtement confectionné par sa soeur, sa femme, sa fille et ses petites-filles" (Suét. Aug., 73, 2.).

Auguste entre dans le sénat que revêtu d'une cuirasse sous sa toge, un glaive à la ceinture, et entouré de dix sénateurs choisis parmi les plus robustes. On raconte qu'alors il ne reçoit les Pères Conscrits au Palatin qu'isolément, après les avoir fait fouiller. La fin tragique de Jules César hante constamment son esprit.

Auguste se marie trois fois :

Un premier mariage avec Clodia Pulchra, la fille de Fulvie et de Publius Clodius Pulcher, la belle-fille d'Antoine comme gage de bonne entente avec lui. Ils n'ont pas d'enfants et se séparent en 40 av. J.C.

Il épouse au printemps 39 av. J.C., également pour des raisons politiques, Scribonia, déjà deux fois veuve et qui appartient à la famille de son autre rival, Sextus Pompée. Elle est la fille de Lucius Scribonius Libo, le beau-père de Sextus et de Cornelius Sulla. Celui-ci maître de la méditerranée, menace de famine l'Italie que contrôle Auguste. Le mariage ouvrirait les voies à un accommodement des deux adversaires. Libo, en effet, s'interposa entre son gendre et les triumvirs (Octave, Antoine et Lépide). Ils ont une fille ensemble, Julia (Julie), à la fin de 39 av. J.C. Il divorce le jour même de la naissance de Julia.

Sa troisième épouse est Livia Drusilla. Elle est la fille de Marcus Livius Drusus Claudianus, de la gens Claudia. Elle épouse Tiberius Claudius Nero (également de la gens Claudia) en 43 av. J.C. et met au monde, le 16 novembre 42 av. J.C. Tibère. Lorsqu'il rencontre la jeune Livia (Livie), Octave oblige son mari à divorcer et n'hésite pas à l'emmener dans sa maison alors que cette dernière est enceinte du second et dernier fils de son premier mariage (Drusus) le 17 janvier 38 av. J.C. Elle est âgée de 20 ans.

Les frontières

Auguste est un médiocre soldat et souffre toute sa vie de maux physiques. Il se repose sur son loyal compagnon, Marcus Agrippa : c'est lui qui commande la flotte à Actium. Auguste ne prendra part qu'à une seule autre campagne, celle contre les Cantabres, en Espagne, en 26-25 av. J.C.

Les frontières représentent l'unique stratégie militaire de l'empire. Auguste préfère ainsi pacifier ce qui a à pacifier que de conquérir de nouveaux territoires. Il existe encore un grand nombre de royaumes ou principautés qu'il laisse subsister.

En Occident : il pacifie le nord-ouest de l'Espagne (28-25 av. J.C.), où il dirige lui-même les opérations; les combats contre les Astures et les Cantabres durent cependant jusqu'en 19 av. J.C. Il mène de rudes campagnes pour conquérir également les Alpes (10-6 av. J.C.) et le nord des Balkans dans le but d'établir sur le Danube la frontière romaine. Auguste doit trouver le moyen d'étendre cette ligne jusqu'à la mer du Nord. Les succès militaires en Germanie de Drusus et de Tibère le poussent à choisir l'Elbe et non le Rhin comme frontière de l'empire (6 ap. J.C.). Mais en septembre 9 ap. J.C., trois légions, commandées par Varus, sont anéanties dans la forêt de Teutoburg (Teutberg). Quintilius Varus, commandant des légions du Rhin, avait passé l'été de 9 ap. J.C. sur les rives de la Weser. En septembre, alors qu'il se replie vers ses quartiers d'hiver sur le Rhin, il tombe dans une embuscade dans la forêt de Teutobourg. Ses trois légions sont anéanties. Tibère se rend aussitôt sur la frontière du Rhin pour empêcher l'invasion de la Gaule par les Germains. De son côté, Auguste en fut profondément affecté. On rapporte qu'il porta le deuil pendant plusieurs mois, sans se raser la barbe et les cheveux, et que, parfois, il se cognait la tête contre une porte en criant : "Quintilius Varus, rends-moi mes légions !". Ce désastre militaire décidera finalement Auguste à abandonner la conquête de la Germanie; la frontière est à nouveau fixée sur le Rhin.

En Orient, le désert syrien et l'Euphrate constituent une frontière naturelle. Grâce à sa victoire à Actium sur Cléopâtre et Antoine, il met la main sur l'Egypte. Cette province deviendra la principale source d'approvisionnement en blé de la population de Rome. Il annexera ensuite la Galatie (25 av. J.C.) et la Judée (6 ap. J.C.). Auguste obtient un autre grand succès en Orient, en 20 av. J.C. Il récupère les enseignes des légions enlevées par les Parthes à Crassus, en 53 av. J.C., lors de la bataille de Carrhae.

Dans son testament, il recommandera à son successeur, Tibère, de maintenir les frontières actuelles de l'empire.

L'armée

Il fonde sa puissance sur la force et la fidélité de l'armée. Il est le maître de l'armée. Il la réorganise en stabilisant ses effectifs autour de 300000 hommes (25 légions), alors qu'au début de son règne, il a sous ses ordres 500000 soldats. Il assure son recrutement par des engagements volontaires de 20 ans. Les chevaliers forment les officiers supérieurs; le commandant en chef de la légion, le légat, est nommé par l'empereur.

Auguste ne dispose pas d'armée de réserve et que le renforcement d'une frontière l'oblige à transférer les légions d'une autre frontière. Après le désastre de Varus, huit des vingt-cinq légions restantes sont cantonnées le long du Rhin, sept le long du Danube et quatre en Syrie. Les soldats jurent fidélité à l'empereur et non à l'Etat ou au sénat. Auguste crée la garde prétorienne et ses neuf cohortes d'élite de cinq cents hommes, stationnées à Rome. Sa seule fonction est de protéger l'empereur.

La succession

Auguste
Auguste

Seul maître de l'empire après sa victoire sur Antoine, Auguste connaîtra un long règne de 40 ans. En principe, il est censé utiliser les institutions républicaines pour nommer le chef de l'Etat. Hors de question de désigner son successeur comme dans la monarchie. Auguste ne veut pas que sa mort soit la fin de tout ce qu'il a construit. Il institue le principe de désigner, de son vivant, à l'attention du sénat et du peuple, celui qu'il désire avoir comme successeur. Auguste utilisera une astuce. Il en appelle à l'autorité des dieux qui ont élu sa famille. Comme il n'a pas de fils, il utilisera sa fille Julie. L'homme à qui il donnera sa fille pour épouse sera son successeur.

En 25 av. J.C., Auguste marie Julie à Marcellus, le fils de sa soeur Octavie et de Marc-Antoine. Il n'a que quinze ans. Il est trop jeune pour partager le pouvoir avec Auguste. Dans son onzième consulat (23 av. J.-C.) une nouvelle maladie avait mis Auguste à toute extrémité, il appelle autour de son lit les magistrats avec les plus illustres des sénateurs et des chevaliers. On croit qu'il allait déclarer Marcellus son successeur au titre d'imperator. Mais, après avoir quelque temps parlé des affaires publiques, il remet à son fidèle ami Agrippa son anneau. Tous les éléments d'une lutte de pouvoir entre les deux hommes sont dès lors réunis. Mais la même année, Marcellus tombe malade et meurt.

Agrippa, âgé de 41 ans, reste le seul candidat à la succession. En 21 av. J.C., Agrippa, qu'il avait honorablement éloigné pour complaire au jeune Marcellus, mort maintenant, est rappelé de Mitylène, où il s'était retiré. Auguste l'oblige à épouser sa fille Julie, veuve, qui a vingt-cinq ans de moins que lui, et à divorcer. De cette union naissent trois garçons et deux filles. Gaius, est né en 20 av. J.C. Trois ans plus tard, lorsque nait son frère Lucius, Auguste adopte les deux garçons. Ses plans de succession à long terme reposent donc sur ses deux-petits-fils, même si, durant leur enfance, Agrippa conserve sa position d'héritier.

En 12 av. J.C., Agrippa meurt. Auguste réalise que, s'il décède à son tour, ses deux petits-fils n'auront plus de protecteur. Il se décide à faire enfin dans le gouvernement et dans sa maison une grande place au fils de Livie. Tibère est obligé d'épouser, le 12 février 11 av. J.C., la veuve d'Agrippa et de Marcellus (Julie ou Julia Caesaris filia, la fille d'Auguste), bien que sa femme Vipsania, qu'il aime, lui avait déjà donné un fils et commençait alors une seconde grossesse. L'empereur compte que l'ambition satisfaite de Tibère laissera aux fils de Julie le temps de grandir et de s'approcher peu à peu du pouvoir qu'il leur destine. Dès qu'ils furent sortis de la première enfance, il reprit pour eux le système qui lui avait si bien réussi, de l'occupation des magistratures républicaines. Dès sa quatorzième année, Lucius Julius Caesar Vipsanianus était augure; Caius Julius Caesar Vipsanianus, d'un an plus âgé, avait un sacerdoce, l'entrée au sénat, le droit de siéger dans les jeux et les banquets publics, avec le laticlave, au rang des sénateurs; tous deux étaient consuls désignés pour entrer en charge cinq ans après; en attendant, ils prenaient le titre de Princes de la jeunesse.

Bien que populaires, Caius et Lucius se montrent des enfants gâtés et précoces. Ils vivent dans la débauche avec la présomption de leur âge, l'arrogance de leur fortune, et ils ne cachent pas leur mécontentement quand Auguste, afin de tenir en bride leur turbulente ambition, donne à Tibère, (6 av. J.C.), la puissance tribunitienne pour cinq ans. Mais Tibère refuse d'être entraîné dans une lutte de rivalité avec ses beaux-fils. Brouillé avec son épouse Julie, il se retire de la vie publique et choisit de s'exiler à Rhodes. L'étoile de Caius continue de monter. En l'an 1 ap. J.C., il est nommé consul et envoyé en Syrie muni de pouvoirs spéciaux pour raffermir l'autorité romaine en Arménie. En 3 ap. J.C., en écoutant le gouverneur de la ville d'Artagira, qui prétendait avoir d'importants secrets à lui révéler, avait été frappé par le traître d'un coup de poignard; la blessure ne semblait pas mortelle, mais le fer sans doute était empoisonné; une incurable mélancolie saisit le malade, qui traîna quelque temps et mourut en Cilicie (le 21 février 4 ap. J.C.). Dix-huit mois plus tôt, son frère, Lucius, envoyé par Auguste aux légions d'Espagne, avait succombé à Marseille. Cette double mort, amenée sans doute par de précoces excès, ne parut pas naturelle, quoique toute preuve de crime manquât, et, comme il arrive toujours, bien des voix accusaient ceux à qui elle donnait l'empire. Très affecté, Auguste voit une nouvelle fois ses plans de succession bouleversés.

Mais c'est alors qu'il est frappé dans tous les siens, comme si le génie du mal planait sur sa maison, pour y jeter le deuil et la honte. D'abord, Julie s'abandonne aux plus scandaleux excès. Pendant longtemps on cache tout à l'empereur, pour que l'impunité entraîne sa fille à d'irrémédiables imprudences, et quand on lui ouvre les yeux, le père ne peut reculer, le réformateur des moeurs doit punir: Julie est exilée dans l'île de Pandataria (île de Ventotene), et Auguste, la poursuivant jusque dans la mort, défend que son corps soit jamais rapporté au tombeau de la famille impériale. La mère de Julie, Scribonia, veut partager sa captivité. Etait-ce une protestation contre un éclat imprudent et une condamnation trop sévère (2 av. J. C.).

Les décès de Caius et de Lucius ne laissent plus à Auguste qu'un seul successeur: Tibère, le fils de Livie. Un fils de Julie vit encore, Agrippa Postumus (le plus jeune frère de Caius et Lucius qui a quinze ans); mais il n'a que quatorze ans. Auguste, qui sent la vieillesse peser sur lui, croit devoir à l'Etat le sacrifice de ses préventions; il adopte à la fois Agrippa Postumus et Tibère, âgé de quarante-quatre ans, le 26 juin de l'an 4 ap. J.C. "Je le fais", disait-il amèrement, "pour le bien de la République." Et il force Tibère, bien qu'il ait lui-même des enfants, d'adopter son neveu Germanicus. Auguste reportait sur ce jeune homme l'affection qu'il avait eue pour Drusus, son père, et il veut s'en faire au besoin une ressource et un appui contre son impatient héritier (4 de J. C.).

Cette succession, qui avait déjà reposé sur tant de têtes, était donc réglée. Car, malgré le mensonge officiel des droits du sénat et du peuple, malgré la prorogation décennale des pouvoirs impériaux, tous acceptaient d'avance l'hérédité. Une conspiration faillit cependant renverser et l'empereur et l'héritage. Un petit-fils de Pompée, Cinna, forma le projet de poignarder l'empereur au milieu d'un sacrifice. Le complot découvert, Auguste voulait punir; Livie, plus habile, conseilla de placer cette fois la clémence entre lui et de nouveaux coupables. L'empereur appela Cinna, lui dévoila ses plans, lui nomma ses complices et l'accabla d'un magnifique pardon; plus tard, il lui donna le consulat.

Rien n'était terminé pour la succession impériale tant qu'il restait deux héritiers. Agrippa Postumus avait les mêmes droits que Tibère. On se débarrassa de ce rival, en lui faisant le sort de sa mère. Auguste cassa son adoption et le relégua dans l'île de Planasia (île de de Pianosa). Pour celui-là, l'exil suffisait; ses débauches, sa grossièreté et le dégoût public rendaient tout retour impossible (7 de J. C.). Auguste n'en avait pas encore fini avec ses malheurs domestiques : l'année d'après, la seconde Julie, accusée des mêmes crimes que sa mère, fut comme elle exilée dans une île de l'Adriatique. Auguste, par un cruel abus de la puissance paternelle, défendit même qu'on nourrît l'enfant qu'elle avait mis au monde, et le vieil empereur, juge impitoyable de tous les siens, se trouva seul, dans sa maison désolée, entre Livie et Tibère.

La mort d'Auguste

Au cours des dernières années du règne, Auguste se retire peu à peu de la vie publique. Il argue de son grand âge pour ne pas participer ni aux banquets ni aux assemblées régulières du sénat. Lorsqu'il ferma le lustre (Lustrum), il fit prononcer par Tibère les voeux accoutumés pour la prospérité de l'empire. "Je ne dois pas", disait-il, "faire des voeux dont je ne verrai pas l'accomplissement." Ce n'est pas qu'aucun mal le menaçât; il avait toujours eu une de ces santés chancelantes. Mais le corps était épuisé et la vie allait s'éteindre.

Tibère partant pour l'Illyrie, il voulut le conduire jusqu'à Bénévent, afin d'échapper aux ennuis de Rome et aux affaires. Il alla par terre à Astura, s'embarqua dans cette ville et parcourut lentement les beaux rivages de la Campanie et les îles voisines, heureux de son oisiveté, faisant des bons mots, de mauvais vers, se plaisant à voir les jeux des matelots ou les luttes des jeunes Grecs de Capri, qu'il récompensait par un festin dont le dessert était livré au pillage. De Bénévent il revint à Nola. Là de vives douleurs l'arrêtèrent. Il y reconnut les atteintes de la mort, et fit aussitôt revenir Tibère, avec lequel il s'enferma longtemps. "Le jour de sa mort, il s'enquit plusieurs fois si son état ne causait aucun tumulte, et, ayant demandé un miroir, il se fit arranger les cheveux. Quand ses amis entrèrent: Eh bien, leur dit-il, trouvez-vous que j'aie assez bien joué cette farce de la vie? Et il ajouta en grec la formule qui termine les pièces de théâtre : Si vous êtes contents, applaudissez.... (Acta est fabula: la pièce est jouée!)" Quelque temps après, il expira dans les bras de Livie (19 août 14 ap. J.C.).

Il était âgé de soixante-seize ans moins trente-cinq jours. Son corps fut apporté de Nola à Baïes par les décurions des municipes et des colonies. On ne marchait que la nuit, à cause de l'extrême chaleur; le jour, le corps était déposé dans les édifices publics ou dans les temples à Baïes, les chevaliers vinrent le recevoir et le portèrent à Rome, au Palatin, dans le vestibule de la maison impériale, où il fut exposé sept jours sur un lit d'or et d'ivoire. Le cadavre restait caché sous des draperies brochées de pourpre et d'or, mais on voyait une statue de cire faite à la complète ressemblance d'Auguste, qui était couchée sur le haut du lit et semblait dormir. Un jeune et bel esclave agitait doucement, au-dessus de la figure du mort, un éventail en plumes de paon, pour protéger son éternel sommeil; à gauche venaient successivement s'asseoir tous les sénateurs en habits de deuil; à droite, les matrones vêtues de la longue stole blanche, sans colliers ni parures. En avant du lit, on avait placé la statue d'or de la Victoire comme si la déesse était de la famille Julienne.

Cependant Tibère avait convoqué le sénat pour délibérer sur les honneurs à rendre à son père. Les Vestales, qui avaient reçu en dépôt le testament d'Auguste, l'apportèrent à la curie : il l'avait écrit seize mois auparavant, et instituait pour héritiers Tibère et Livie; à leur défaut, Drusus, fils de Tibère, pour un tiers, Germanicus et ses trois fils pour le reste. Par une disposition singulière, il adoptait Livie, qui devait prendre le nom de Julia Augusta. Il léguait au peuple romain, c'est-à-dire au trésor public, 40 millions de sesterces; à la plèbe de la ville, 3 millions 500000; à chaque prétorien, 1000 sesterces; à chaque soldat des cohortes urbaines, 500; à chaque légionnaire, 300. Quatre livres (Res Gestae) qu'il avait composés, furent lus par Drusus: l'un réglait l'ordre de ses funérailles, le second renfermait un résumé de ses actions, qu'il voulait qu'on grave sur deux tables de bronze fixées à des piliers à l'entrée de son mausolée. Le troisième livre, décrivait l'état de la situation de l'Empire, indiquant les effectifs de l'armée et le bilan financier du trésor public, du trésor impérial et des redevances; le quatrième, très discuté, contenait peut-être des conseils au Sénat et donc à Tibère sur la politique intérieure et extérieure à suivre pour l'empire.

Les funérailles d'Auguste

Le jour des funérailles, les magistrats prirent sur leurs épaules le lit funèbre, et, par le forum, se dirigèrent vers le champ de Mars, où l'on avait établi le bûcher. Derrière eux l'on portait trois statues d'Auguste revêtu de la toge triomphale, et les images de ses aïeux, de tous les Romains illustres, depuis Romulus jusqu'à Pompée, qui semblaient sortir de leur tombeau pour lui faire cortège, celles enfin des nations qu'il avait vaincues : chacune de celles-ci avec le costume national; venaient ensuite l'ordre entier des sénateurs et des chevaliers, suivis des matrones et mêlés à des choeurs de jeunes garçons et de jeunes filles des plus illustres maisons, qui chantaient des hymnes funèbres; après eux les soldats du prétoire et de la garde urbaine, enfin l'immense foule du peuple. Au forum, deux discours en l'honneur du mort furent prononcés: l'un par Tibère, devant le temple de Jules César, l'autre par son fils Drusus, du haut de la tribune aux harangues.

Au champ de Mars, où l'on arriva par la porte triomphale, le bûcher s'élevait sous la forme d'un temple carré, à quatre étages en retraite l'un sur l'autre. Il était décoré de tableaux, de statues et couvert des plus riches tentures. Quand le lit funèbre eut été placé au second étage, au milieu des fleurs, les prêtres, les magistrats et les sénateurs firent lentement le tour du monument; les chevaliers, les soldats et le peuple défilèrent plus vite, en jetant sur le corps, les uns leurs récompenses militaires, les autres des aromates et des parfums. A un signal de Tibère, des centurions désignés par le sénat lancèrent sur le bûcher des torches allumées. Au moment où la flamme monta, un aigle s'échappa du petit temple qui terminait l'édifice et prit l'essor dans les cieux, comme s'il emportait à l'Olympe l'âme du mort.

Le bûcher brûla pendant cinq jours : du moins Livie attendit jusqu'au soir de la cinquième journée pour aller avec les principaux des chevaliers, recueillir les ossements au milieu des cendres refroidies. Après les avoir lavés et parfumés, elle les plaça dans une urne d'albâtre orientale, et les porta au mausolée d'Auguste, dans la chambre sépulcrale que l'empereur s'était réservée au faîte de son colossal tombeau. Les cendres sont déposées dans le grand Mausolée situé à proximité. Les Res Gestae, compte-rendu de l'oeuvre d'Auguste, sont inscrites sur une paire de piliers de bronze dressés à l'entrée du monument.

De son vivant, il avait autorisé les provinciaux à lui décerner l'apothéose; dans la ville, il n'avait d'abord osé prétendre qu'à la sainteté (Augustus ou Auguste), mais plus tard il laissa les chefs de quartier placer son image parmi celles des Lares, protecteurs des carrefours. Le jour des funérailles, un ancien préteur affirma sous serment qu'il avait vu l'image du nouveau Romulus sortir du milieu des flammes et monter au ciel. Il n'en avait coûté à Livie qu'un million de sesterces pour faire à Rome même de son vieil époux un dieu. Tout était donc prêt pour l'apothéose d'Auguste : le sénat le proclama divus1. L'empereur défunt aura un culte public, des fêtes, des jeux, des sanctuaires, un sacerdoce: chaque ville instituera un flamine augustal; à Rome, on tirera au sort, parmi les principaux personnages, vingt et un pontifes, auxquels seront adjoints Tibère, Drusus, Claude et Germanicus. Il aura même un culte domestique : beaucoup de familles réserveront dans l'atrium de leur maison une place au milieu des lares pour celui qui semblait avoir reçu, avec le titre de Père de la patrie, le droit d'être honoré par les citoyens. Livie deviendra elle-même prêtresse du nouveau dieu, Augusta sacerdos. Tous les matins, on la vit dans la chapelle qu'elle érigea au milieu de sa demeure du Palatin, brûler de l'encens devant l'image de celui dont mieux que personne elle avait connu les humaines faiblesses.

1. Le mot divus n'avait pas précisément le sens de divin comme nous l'entendons. Les divi mânes étaient les morts purifiés par les cérémonies funèbres et devenus l'objet d'un culte domestique, culte de souvenir, d'affection ou de respect, non de sainteté. C'est ainsi que Cicéron parle dans plusieurs de ses lettres à Atticus du temple qu'il veut élever à sa fille Tullie. Les mânes, qui n'étaient d'abord que l'esprit des morts, se confondirent avec les génies protecteurs des vivants, et tous peuplèrent silencieusement les profondeurs de la terre et les régions sereines de l'éther. "Le génie", dit le jurisconsulte Paulus, "est fils des dieux et père des hommes;" il ajoute : Genius meus nominatur qui me genuit. Aussi le génie domestique était-il honoré aux jours de naissance de chacun des membres de la famille. On voit que l'idée de paternité et de protectorat est essentielle dans la conception des génies, ce qui conduisit tout naturellement les dévots politiques ou religieux, hypocrites ou sincères, à regarder le Pater patrix comme le génie même de l'empire.

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